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Les éclaireurs, Antoine Bello, 2009

Suite de la note du 20 novembre.

Ce volume fait immédiatement suite aux Falsificateurs, et, malgré la présence d’un résumé succint en début livre, il apparaît compliqué de lire le second sans avoir connaissance du premier. Le jeune Sliv Darthunguver continue sa progression au sein du CFR. Le roman s’ouvre le 11 septembre 2001 – une référence qu’un roman de ce genre pouvait difficilement éviter – alors que Sliv se trouve à Khartoum pour assister au mariage de ses seuls amis. Aux premières loges des manifestations de joie de la rue soudanaise, Sliv s’interroge : l’organisation secrète à laquelle il appartient n’aurait-elle pas trempé dans la chute des tours du WTC? L’organisation reste particulièrement silencieuse et l’envoie au Timor-Oriental, pour une mission de la première importance. Le CFR assiste en effet l’ancienne colonie portugaise, longtemps occupée par l’Indonésie, dans son long et pénible chemin vers l’indépendance. Sous la couverture d’une association religieuse, le CFR agit en sous-main, non pour le seul et louable objectif d’aider les timorais, mais surtout pour infiltrer massivement ce jeune et fragile état – et disposer ainsi d’une très utile base de repli. Le CFR compte également sur la représentation onusienne des timorais pour faire avancer ses dossiers au plus haut niveau. La logique de territorialisation de l’organisation secrète – toujours aussi peu détectée par le contre-espionnage international – passe par l’adhésion aux Nations Unies. Sauf qu’en cet immédiat post-11 septembre, les américains ne sont guère enthousiastes à l’idée d’une adhésion supplémentaire, surtout issue d’un territoire minuscule, pauvre et sous-développé.

Accompagné de Lena Thorsen – sa rivale, déjà rencontrée tout au long du premier volume – il va se livrer à une entreprise de falsification de haut vol pour finalement convaincre la délégation onusienne du formidable – et imaginaire – potentiel  économique des Timorais. Comme dans Les falsificateurs, Antoine Bello est à son meilleur quand il teinte son histoire de colorations parodiques. Les séances de commission durant lesquelles Sliv trompe les émissaires des Nations Unies sont plutôt drôles, et la mise à distance du dialogue avec les experts par les commentaires de Sliv sur sa propre performance atteint son but. Après cette première partie amusante et anodine, Sliv revient brutalement aux choses sérieuses. Le Timor-Oriental est entré à l’ONU, mais le CFR a d’autres préoccupations. Ses dirigeants avouent en effet avoir contribué, indirectement et en amont, au 11 septembre en assistant la radicalisation de l’Islam politique : ils ont accentué la menace posée par Al-Qaida, aidé Ben Laden  et trompé la plupart des services secrets occidentaux. Leur espoir était de susciter une prise de conscience de l’Islam modéré et un rejet de l’Islamisme politique. L’échec sur toute la ligne des dirigeants du CFR entraîne, avec l’administration Bush, des conséquences inattendues : la guerre en Irak.

Commence alors une course poursuite entre le CFR et la CIA : Sliv remarque rapidement que les sources utilisées par les Américains pour faire accroire en la culpabilité de Saddam sont trafiquées par un membre de l’organisation. Et celui-ci provoque Sliv en utilisant des sources que l’islandais a falsifié ou modifié. Les romans d’Antoine Bello étant plus des jeux intellectuels que des thrillers, cette partie essouffle le lecteur. Bello le submerge de faits et tombe dans une pseudo-fiction, didactique et pesante, dans laquelle des dialogues pédagogiques et explicatifs prennent toute la place. La chasse au traître n’emporte que difficilement l’adhésion du lecteur. Après de longues digressions sur l’Amérique – Antoine Bello vit à New York, il a vécu de l’intérieur la folie paranoïaque qui s’empara de ce pays après le 11 septembre – l’histoire retrouve difficilement ses droits. Alourdi par le sérieux de sa critique des Etats-Unis en général et de Bush en particulier, le roman perd de vue son fonctionnement ludique. L’auteur ne semble guère à l’aise avec ces dialogues sérieux, mélange de notes de lecture et de propos de conférenciers. Heureusement, la dernière partie relève quelque peu l’ensemble. Sliv permet aux six dirigeants du CFR de démasquer le traître. A noter, d’ailleurs, le clin d’oeil à Borges, puisqu’un des membres du comité exécutif du CFR s’appelle Pierre Ménard : dans une des meilleures nouvelles de l’écrivain argentin, Ménard réécrivait à l’identique et à la virgule près le Quichotte de Cervantès en transformant complètement sa signification. Pour tous les inventeurs d’écrivains fictifs, les amoureux des vertigineuses mises en abyme et les amateurs de jeux intellectuels fantastiques, Borges fait figure de référence. Bello lui rend hommage avec ce Ménard, dernier rejeton de la famille du fondateur du Consortium de Falsification du Réel.

Pour le récompenser d’avoir démasqué le traître, et au vu de ses qualités évidentes, les dirigeants du CFR cooptent Sliv en leur auguste assemblée. Et du même coup lui dévoilent l’objectif profond du CFR : ce dernier retournement clôt avec finesse le roman. Antoine Bello, avec ces éclaireurs, ne s’écarte guère de la ligne suivie dans les falsificateurs. Il confirme les qualités de son travail : un scénario de départ astucieux, une construction ludique et sans prétention, une certaine capacité parodique – la scène dans les milieux gauchistes de l’université est très amusante -, de bonnes connaissances géopolitiques. Malheureusement, il confirme également ses défauts : un style inégal, des personnages naïfs et souvent invraisemblables, une grande difficulté à ne pas alourdir son texte avec des explications didactiques, des rebondissements assez malvenus. Le lecteur amateur de Borges et de jeux de l’esprit s’amusera des falsifications du CFR ; il s’agacera quand le prestidigitateur s’acharnera à lui expliquer par le menu son tour, au lieu de faire appel à sa sagacité. Romans sans prétention, les deux livres d’Antoine Bello confirment que, malgré les préjugés souvent contraires, les écrivains français sont encore parfaitement capables de raconter des histoires. La paranoïa parodique de ce monde falsifié par une organisation secrète a des vertus jubilatoires qui, si l’on pardonne les maladresses de style et de scénario, méritent qu’on s’y arrête.

La plus célèbre des falsifications : Laïka ne serait jamais allée dans l'espace

Les falsificateurs, Antoine Bello, 2007

Les différentes notes publiées sur ce blog laissent supposer à juste titre que je lis peu de littérature contemporaine, surtout française. Acheté par hasard, sur la foi d’une quatrième de couverture intrigante, Les falsificateurs dérogent à mes habitudes de lecture : Bello est encore en vie, et son roman à moins de trois ans. Ce livre, dont la suite a bénéficié d’une certaine couverture médiatique – Les éclaireurs ont reçu le prix Télérama -, reprend notre histoire contemporaine immédiate sur le mode, astucieux, de la paranoïa. En 1991, un jeune islandais, Sliv Darthunguver, est recruté par un cabinet spécialisé dans le conseil environnemental. Son chef Gunnar lui dévoile, après une première mission sans surprise, qu’il travaille en parallèle pour une mystérieuse organisation, le CFR – alias le Consortium de Falsification du Réel – qui trafique la réalité, les statistiques, l’histoire, pour atteindre des objectifs qu’aucun de ses agents ne connaissent. Intrigué, puis excité, par ces révélations, Sliv accepte de passer l’examen d’entrée : il lui faut réaliser un dossier de falsification, sur un thème complètement libre. Après avoir consulté celui de son prédécesseur – Lena Thorsen, une danoise ambitieuse qu’il retrouvera tout au long des deux volumes – Sliv se met à l’ouvrage. Afin de sensibiliser l’opinion publique internationale à la cause d’un peuple en voie d’extinction – les bochimans, peuplade archaïque des confins du Kalahari – il crée de toute pièces une tribu bochiman dont l’existence serait remise en cause par les appétits conjuguées du géant sud-africain du diamant, la De Beers, et du gouvernement botswanais.

Sa manipulation fonctionne au-delà de toute espérance. Les Nations-Unies s’emparent du sujet et des organisations non-gouvernementales prennent la défense des bochimans. Pour ce premier dossier, il est récompensé par le CFR : en effet, tous les jeunes agents concourent pour un prix du meilleur dossier, qu’il remporte donc aisément. Sliv s’interroge néanmoins : pour qui travaille-t-il vraiment? Les objectifs de cette organisation secrète de trois mille membres, disséminés sur toute la planète, qui semble disposer de fonds illimités, restent nébuleux. Seuls les dirigeants du CFR – au nombre de six – connaissent son but réel. Dans ce roman, Bello retrace l’ascension difficile de Sliv dans la hiérarchie, ses erreurs et ses interrogations quant aux motivations de ses patrons. Le CFR, qui se présentait de manière bienveillante, se révèle bientôt être une organisation sans pitié, meurtrière : le pauvre Sliv, qui a commis une erreur, a désormais sur la conscience la vie d’un innocent. Jusque là, le roman tenait toutes ses promesses : une multinationale nébuleuse, aux insondables ramifications, destinée à manipuler l’opinion publique, les dirigeants, et même l’économie mondiale pour atteindre des objectifs connus de sa seule direction.  Les falsificateurs sont avant tout un jeu astucieux sur le monde contemporain, ses lubies, son fonctionnement, ses mythes. Le CFR opère parfois des manipulations totalement anecdotiques – la création ex nihilo d’un film disparu, censé avoir fondé dès les années 30 des techniques cinématographiques des années 60  – mais elle s’occupe surtout de sujets graves : montée des cours du pétrole, péril terroriste, sensibilisation à la protection de l’environnement,…

Malheureusement pour le lecteur, la très bonne impression laissée par les 400 premières pages finit par se dissiper. Après une grave crise spirituelle consécutive à son imprudence meurtrière, Sliv décide de s’élever dans la hiérarchie du CFR afin d’en connaître ses réels objectifs. Il passe une année dans l’Académie de formation de Krasnoïarsk, destinée aux meilleurs éléments de l’organisation. Vu l’erreur commise dans la seconde partie du livre, le lecteur s’étonne de voir le CFR laisser Sliv mener sa carrière. En outre, Bello peine à retranscrire sans didactisme la prétendue excellence de la formation dispensée à Krasnoïarsk. Ce déséquilibre narratif annonce déjà la lourdeur des Eclaireurs. Pour ne pas perdre son lecteur, pas forcément au fait des grandes tendances économico-diplomatiques de la planète, Bello introduit dans son récit des explications qui, même si elles sont synthétiques, ont tendance à alourdir le propos. Les dialogues, entre des falsificateurs d’élite et leurs formateurs, sonnent de manière très naïve ; les remarques dispensées par l’auteur tombent comme des parpaings dans des dialogues artificiels et peu convaincants. Toute la légèreté et le mystère des deux premières parties sont gâchées par les incohérences et les lourdeurs de la dernière partie. Cela se confirmera dans le second tome : tant que Bello joue sur les registres de la parodie, du mystère ou de la falsification, il est très efficace ; dès que le récit aborde des registres moins ludiques, plus profonds, que ce soit humainement ou politiquement, il s’embourbe. Sa prose trahit alors sa naïveté et son didactisme, avec une prime spéciale aux insupportables compagnons du héros, l’ayatollah soudanais moralisateur et la petite indonésienne astucieuse. Quant au scénario de ce premier tome, il s’effondre lors des révélations finales.

L’inquiétant CFR n’a en fait pas tué le fonctionnaire néo-zélandais que la maladresse de Sliv semblait avoir condamné : il s’agissait d’une petite falsification élaborée pour faire mûrir son agent d’élite. Oh, la bonne blague! Voilà donc une organisation immensément riche, suffisamment puissante pour transformer la réalité sans qu’aucun service secret de la planète n’en ait jamais aperçu la moindre trace, et elle s’amuse à jouer une tour de bien mauvais goût à un agent prometteur. Sliv, reçu dans les premiers à l’Académie de Krasnoïarsk, peut respirer et reprendre sa courbe de carrière ascensionnelle : il croyait avoir tué, en fait, c’était pour de faux… Le rebondissement concocté par Antoine Bello assassine littéralement son roman. Qui croit une minute possible que le CFR, s’il est sérieux, secret et ambitieux, puisse perdre son temps avec un jeune agent qui commet des erreurs, en lui jouant des tours dignes de bande dessinées pour enfants? La conscience de Sliv est soulagée, l’intrigue principale de ce premier volume – mal – dénouée, mais reste à connaître l’objectif final de cette mystérieuse société. Bello joue avec une thématique extrêmement fertile ici comme aux Etats-Unis, celle du réel manipulé : les paranoïaques de tout bord croient que des organisations secrètes leur veulent du mal, celle de Bello semble plutôt vouloir le bien de l’humanité. Reste à le vérifier.

A suivre

Qui défendra les classiques?

Confessions of a Middlebrow Professor, W.A.Pannapacker, The Chronicle of Higher Education, 5 octobre 2009 ; Survivre dans un monde de survol, Yann Moix, Le Figaro, 12 novembre 2009

Par un hasard savoureux, je venais d’achever Wallenstein de Schiller quand le Prix Renaudot a été décerné à M. Beigbeder pour son dernier livre. Étrange conjonction : d’un côté un monument de la littérature mondiale, dont je doute malheureusement qu’il soit encore beaucoup lu hors des années d’étude de nos germanistes, et de l’autre un petit roman qui sombrera aussi vite que son auteur dans l’oubli – dans dix, trente, cinquante ans, mais je tiens mon pronostic pour certain. Au-delà de l’attrait que suscite inévitablement le nouveau livre d’un auteur médiatique, je me demande bien pourquoi, de nos jours, les classiques sont si peu lus et le tout-venant du jour si intensément disséqué. Ayant tendance à préférer lire un livre vieux de cinquante ans à un ouvrage à l’encre encore fraîche, il m’arrive de me demander pour quelles raisons cette tendance n’est pas plus répandue. Mon mode de fonctionnement ne m’empêche bien sûr pas de vagabonder dans des productions plus récentes. Mais je ne peux me détacher de ces vieux monuments, que d’aucuns voient comme de bien poussiéreuses forteresses. Pourquoi donc la plupart des gens préfèrent-ils le roman du jour au classique poli par les années?

Dans son article pour The chronicle of Higher Education, W.A.Pannepacker évoque, par la bande, ce sujet. Issu d’un milieu populaire américain, dans lequel lire n’allait certainement pas de soi, il raconte sa soif de culture et son affection de jeunesse pour une série appelée “Great Books”, vendue en porte-à-porte. Ces volumes, peu coûteux, ont été publiés dans les années 50, avec pour objectif de mettre à la disposition du grand public américain les classiques de la littérature et de la philosophie mondiale (Homère, Descartes, Gibbon ou Melville). Une fois entré à l’université, Pannepacker a reçu la visite de camarades, issu d’un bien autre environnement socio-culturel. L’une d’elles lui fit remarquer, à la vue de ces Great Books soigneusement rangés dans la petite bibliothèque, qu’ils marquaient son appartenance sociale populaire. Le fait d’avoir acquis dans son intégralité la collection supposait trois faits : que la famille ne possédait aucun des grand classiques avant cet achat ; qu’elle l’avait acquise à un vendeur de porte-à-porte, un genre de commercial qui passe peu dans les beaux quartiers ; que leur possesseur espérait ainsi combler le gouffre culturel qui le séparait des élites intellectuelles. Renvoyé à sa classe sociale, Pannepacker comprit, assez lentement, ce que pouvaient évoquer ces marqueurs de distinction sociale pour les élites.

Cette collection de classiques “grand public” a depuis longtemps disparu. La notion, étroite, de classique a en effet périclité – surtout aux Etats-Unis – suite aux revendications des élites liberals : ces auteurs blancs, et morts, représentaient un canon dépassé qu’une partie de l’intelligentsia passa son temps à discréditer (au bénéfice de littératures issues de minorités).  Pannepacker, devenu professeur, se retourne avec nostalgie sur ce canon des “Great books”. Certes, ils représentaient une version très monolithique et verticale de la culture élitaire, mais, par leur prix accessible et leur forme de vente, ils touchaient le grand public américain. Acquis par des personnes modestes pour leur enrichissement intellectuel – ou surtout celui de leurs enfants -, parce que ce qu’ils disaient était présumé important, ces grands livres témoignaient d’une aspiration collective à la culture, d’une volonté de s’éduquer soi-même. Si l’autodidacte est une figure généralement moquée, il a pourtant sa noblesse, celle de la soif de savoir. Pannepacker regrette la disparition des “Great Books” parce que leur fin signifie aussi le triomphe du loisir passif et du savoir pratique. On peut tempérer ce constat désabusé : l’acquisition de ce genre de collection ne signifiait absolument pas qu’un membre de la famille, un seul, ouvrirait un volume un jour ; l’affichage de ces livres relevait aussi d’une posture sociale – regardez ce que je lis, ça vous épate, hein? -.

Néanmoins, Pannepacker pointe une tendance très actuelle : la domination d’une connaissance technique, pratique, qui sert au travailleur, quel qu’il soit, dans l’exercice de ces fonctions. Le déclin des effectifs des humanités, comme des sciences théoriques en France en témoigne : le savoir pratique, qui protège plus sûrement que le théorique contre d’éventuelles longue périodes de chômage, attire bien plus aujourd’hui qu’avant. Et son développement, sa complexification, entraîne en parallèle une baisse quasi-mécanique du temps disponible pour s’atteler à la culture : un métier peu théorique, nécessitant peu de savoirs généraux préalables peut exiger de larges connaissances techniques, un investissement poussé, et ne pas laisser beaucoup d’énergie pour se cultiver. Et comme en parallèle, la production de loisirs s’est affinée, propose des divertissements élaborés, excitants, suffisamment diversifiés, elle absorbe l’énergie libre, voire, pour  reprendre une expression bien connue, le temps de cerveau disponible. Un savoir pratique complexe, exigeant, accaparant l’énergie cérébrale – il suffit de penser aux informaticiens, aux juristes, aux commerciaux, au personnel médical, mais également aux techniciens spécialisés – côtoie l’exaltant continent du divertissement et des loisirs. Pour prendre un exemple : un magistrat muté dans une petite ville de province en 1959, en 1979 et en 2009 n’a sûrement pas les mêmes loisirs à sa disposition. Et cette évolution s’est faite au détriment de la lecture – qui malgré son impact positif, que Pannepacker évoque à la fin de son article, n’a pas les mêmes atours que ses concurrents -. Les divertissements plus ou moins passifs et les savoirs professionnels complexes l’ont emporté.

Juste après avoir lu l’article de Pannepacker, je suis tombé sur la chronique hebdomadaire de Yann Moix, plutôt meilleure que d’habitude. Élogieux envers le journal de lectures de Michel Crépu (directeur de La Revue des Deux Mondes), il évoque la nécessité de ces lecteurs gratuits, qui reviennent, au gré de leurs tocades, vers les “classiques”, en parlent, les défendent. Si la chronique est plutôt bien sentie – comment parler en profondeur d’auteurs disparus depuis longtemps quand l’époque est au survol et au buzz? – il est bien dommage que Moix n’applique pas à lui-même la méthode de Crépu. Et qu’au lieu d’écrire des publireportages sur les livres de ses amis, il commente, pour de vrai, ces grands livres qui le méritent.

Le crépuscule des héros

Pont charles

Wallenstein, Friedrich Schiller, 1798

La littérature allemande, quelle que soit la valeur de ses grands ancêtres du Moyen-Âge, connut la plus éclatante manifestation de son génie à la charnière des XVIIIe et XIXe siècles : Kleist, Novalis, Jean-Paul, Schlegel mais surtout Goethe et Schiller lui donnèrent une audience à laquelle elle n’avait jamais pu prétendre auparavant – si l’on excepte les textes religieux de Martin Luther. Aux sujets intimes, métaphysiques de Goethe, Schiller préféra l’utilisation et la transmutation du matériau historique brut. Avec Wallenstein, triple pièce dense et ambitieuse, il importa la tragédie historique en vers au sein de la littérature allemande. Néanmoins réduire ce texte à sa seule fonction de jalon introductif serait une erreur colossale : Wallenstein brille de mille feux aux sommets du théâtre universel. Avant d’entrer dans le cœur de mon  trop fragmentaire commentaire, il paraît indispensable de rappeler qui était Albrecht von Wallenstein. Né en 1583 au sein d’une riche famille protestante de Bohême – l’actuelle République Tchèque, déjà très sensible aux prédications de Jean Hus au début du XVe siècle, devait jouer le rôle du baril de poudre dans l’explosion des heurts confessionnels du XVIIe siècle – Wallenstein s’était converti au catholicisme bien avant que les tensions entre catholiques et luthériens ne dégénèrent en conflit militaire. L’opposition entre l’Empereur – catholique et autrichien – et les Princes d’Allemagne du Nord – protestants et ligueurs – se transforma en guerre ouverte en 1618. La Guerre de Trente ans allait déchirer l’Allemagne toute entière jusqu’au mitan du siècle. Wallenstein utilisa alors sa richesse pour fournir une armée à l’Empereur. Après la mort de Tilly, Wallenstein devint le principal condottiere catholique. Sa victoire à Lützen (1632) face à l’envahisseur suédois – et à son immense chef de guerre, Gustave-Adolphe – lui conférèrent un prestige inégalé.

Obligé de faire vivre son armée de rapines sur les territoires protestants et catholiques, Wallenstein commença à indisposer le pouvoir impérial. Trop puissant, trop ambitieux. Bien mal accueilli par ses alliés, il se retira, avec sa troupe, dans sa Bohême natale en 1634. C’est à ce moment que s’ouvre la pièce de Friedrich Schiller. Le héros de guerre, dans l’expectative, hésite : doit-il se tourner contre l’Empereur? lui prendre par la force la couronne de Bohême? s’allier aux suédois? dissoudre son armée? se démettre? La tragédie de Schiller fonctionne autour de ce héros hésitant. Ici, la puissance ne plonge pas le combattant dans l’hybris : s’il rêve d’un pouvoir plus vaste, dont il a entrevu la possible vacance en vainquant et tuant le monarque suédois, sa position n’est pas arrêtée. Le héros tragique n’a des rêves démesurés qu’en raison des évènements de son temps. L’homme n’est pas fou. Il est superstitieux, un peu sentimental, c’est un tacticien militaire hors pair mais un stratège politique maladroit. Son ambition ne vient pas de sa nature : il n’est pas cette force malfaisante qu’est Richard III dans la tragédie éponyme de Shakespeare. Au contraire, Wallenstein agit au gré des hasards et des circonstances. Ses choix sont contraints par son environnement social et historique. Il hésite : faut-il trahir? L’Empereur n’attendait que cela. La question suppose déjà la réponse. Wallenstein a pris contact avec les suédois, et cette première ébauche de retournement suffit à le faire condamner. La posture ambigüe du héros suppose que les évènements historiques auraient pu prendre bien d’autres tournures. Le pouvoir impérial saisira les occasions que Wallenstein gaspillera.

La pièce est triple, sa première et courte partie, dans le camp de Wallenstein, plonge dans les entrailles de l’armée du duc, composée de soudards, de pilleurs, mais aussi de simples soldats, tous tiraillés entre leur fidélité à la foi catholique – sous-jacente à la fidélité à l’Empereur – et leur attachement au général en chef, qui a permis leur élévation et leur vie aventureuse. Dans le camp fermentent déjà les tensions qui se dénoueront à la fin de la tragédie. Cette partie positionne le décor historique. Et avec finesse, instille une autre approche théâtrale du pouvoir politique. Le spectateur et le lecteur pressentent déjà que dans l’univers de Schiller, le héros ne peut se contenter de clamer, d’affirmer, de vouloir, d’ordonner. Pour faire trahir une armée entière, il s’agit de la convaincre, de la charmer. Le peuple des soldats n’est pas qu’une masse obéissante, tout juste bonne à prendre ses ordres auprès de son charismatique général. Les mouvements d’opinion, affaiblissent déjà la structure hiérarchique : Wallenstein ne pourra conduire ces soldats qu’à l’endroit où ils sont prêts à se rendre. Et, en négligeant ce point fondamental, Wallenstein et ses proches perdront toute chance de voir leur plan se réaliser. La trahison, ici politique et religieuse, est condamnée dès ces premières discussions de soldats. Coupés de la masse, Wallenstein et ses lieutenants ne prendront jamais en compte cette variable dans leur équation.

La seconde partie confirme ce pressentiment. Passant au niveau supérieur, Schiller montre l’hésitation du condottiere à pousser jusqu’à sa logique conclusion sa prise de contact avec l’armée suédoise. Or, dans son camp, Ottavio Piccolomini – personnage réel -, et son fils, Max – personnage fictif – sont avertis des rumeurs de défection. Les débats entre le traître potentiel et ses lieutenants montrent bien qu’aucune décision finale n’a été prise. Les Piccolomini ne sont pas de simples officiers : Ottavio est le protégé de Wallenstein depuis des années ; Max et la fille de Wallenstein espèrent convoler. Ces espoirs juvéniles seront brisés car Ottavio se dévoile à son fils : il est l’agent de l’Empereur dans le camp. Piccolomini va alors réaliser ce que Wallenstein ne se décide pas à effectuer : il travaille au corps les officiers de la soldatesque, usant de tous les stratagèmes – menaces, serments de fidélité, charme – pour retourner certains chefs. Alors que Wallenstein se berce d’illusions et, même au moment où sa trahison est devenue inéluctable, continue de croire qu’il lui suffira d’ordonner pour que sa troupe le suive, Piccolomini s’assure la fidélité d’une partie non négligeable des lieutenants du condottiere. Deux conceptions de la hiérarchie, du fonctionnement social, s’opposent : et le plus machiavélique – au sens du meilleur stratège politique – n’est pas le traître présumé. Wallenstein, qui finit pourtant par s’aboucher avec les suédois, a fait confiance en ses officiers. Il n’a conçu que sa propre trahison. A aucun moment, et ce malgré les manoeuvres de certains lieutenants moins naïfs politiquement que leur chef, Wallenstein ne peut concevoir que Piccolomini s’apprête à le détruire. Ni hybris, ni paranoïa. Ce Wallenstein est décidément un héros de tragédie bien singulier. Son drame s’avance sans qu’il ne le fasse vraiment basculer : ce sont les autres et les évènements qui déclenchent la troisième partie.

Wallenstein a trahi l’Empereur ; Piccolomini a trahi Wallenstein. La troisième partie de la pièce voit le condottiere passer dans l’autre camp. Mais ses forces ne sont plus ce qu’elles devaient être. Traqué, il croit encore pouvoir s’en tirer : à aucun moment il ne soupçonne que son ancien protégé, dont il apprend bientôt la trahison, a beaucoup mieux joué que lui. Piccolomini a retourné une bonne partie de l’armée. Il a même laissé, dans le camp, un corps d’irlandais, mené par Butler, qui s’apprête à le faire assassiner pour assouvir une vengeance personnelle. Toute la troisième partie de la pièce est une course vers l’abîme. La marche des évènements ne peut plus être stoppée et pour avoir mal joué, pour ne pas avoir mesuré les efforts qu’exigeaient sa trahison, Wallenstein meurt, assassiné par les sicaires de Butler, donc de Piccolomini et de l’Empereur. Des deux traîtres, le héros mal conseillé qui fait défection à un Empereur ingrat et le général qui trahit son protecteur et ruine les espoirs de mariage de son fils unique, qui est donc le pire? Schiller laisse le spectateur libre de son jugement. Pour avoir mis fin à la vie de Wallenstein – qui aurait d’ailleurs pu être sauvé, l’ordre impérial interdisant l’exécution et préconisant l’arrestation arrive trop tard – Piccolomini est récompensé des plus hautes charges de l’Empire. L’italien l’a emporté. Mais au prix du sang de son fils, qui, son mariage avec Thekla Wallenstein devenu impossible, s’est suicidé dans une charge inutile contre l’armée suédoise.

Cette tragédie de l’ambiguité, dans laquelle les drames intimes et politiques ne se dénouent que par la force des choses, est moderne. Le libre-arbitre orienté du peuple des soldats, la force de la fidélité à la foi et à l’Empereur, balaient les vélléités humaines. Que peut un homme seul face au vacarme du temps? Wallenstein pose les équations que Bonaparte croira quelques années plus tard savoir résoudre. Le génie de Schiller est là : avoir perçu, en plein bouleversement, la nature profonde du changement d’époque. Si la pièce avait été écrite 20 ans plus tard, le lecteur chercherait Bonaparte derrière chaque officier, Napoléon derrière chaque chef. Or, à la première représentation de Wallenstein, Bonaparte n’était rien. Schiller a perçu dans les transformations de son temps que le ton de la tragédie historique devait changer. Le héros fou, démesuré, omniscient, laisse sa place à un homme raisonnable, jouet des forces du temps, victime des circonstances comme des ambitions de ses concurrents. Bonaparte peut devenir Napoléon, son Empire usurpé ne brisera pas plus le monde que le royaume chimérique de Wallenstein. La force ultime de Schiller est de ne pas s’arrêter à ce constat de renversement : il laisse planer un doute et ne fixe pas le point d’équilibre entre le libre-arbitre des individus et le jeu des puissances sous-jacentes à leurs actes. Deux siècles plus tard, revenus de toutes les dérives politiques, nous devrions écouter la leçon du dramaturge allemand : le héros est mort, sa couronne gît aux pieds du dieu “circonstances” (composé, tel un Janus Bifrons, du hasard et des grandes forces collectives).  A l’âge des héros surhumains a succédé celui des hommes. Wallenstein est fidèle à lui-même, Ottavio Piccolomini à la société, Max Piccolomini à son amour : entre ces vérités humaines et subjectives, chacun, en son for intérieur, tranchera.

Ministère du gel

arbre gelé

Frost at midnight

The frost performs its secret ministry,
Unhelped by any wind. The owlet’s cry
Came loud—and hark, again! loud as before.
The inmates of my cottage, all at rest,
Have left me to that solitude, which suits
Abstruser musings: save that at my side
My cradled infant slumbers peacefully.
‘This calm indeed! so calm, that it disturbs
And vexes meditation with its strange
And extreme silentness. Sea, hill, and wood,
With all the numberless goings-on of life,
Inaudible as dreams! the thin blue flame
Lies on my low-burnt fire, and quivers not;
Only that film, which fluttered on the grate,
Still flutters there, the sole unquiet thing.
Methings its motion in this hush of nature
Gives it dim sympathies with me who live,
Making it a companionable form,
Whose puny flaps and freaks the idling Spirit
By its own moods interprets, everywhere
Echo or mirror seeking of itself,
And makes a toy of Thought.

But O! how oft,
How oft, at school, with most believing mind,
Presageful, have I gazed upon the bars,
To watch that fluttering stranger! and as oft
With unclosed lids, already had I dreamt
Of my sweet birthplace, and the old church tower,
Whose bells, the poor man’s only music, rang
From morn to evening, all the hot Fair-day,
So sweetly, that they stirred and haunted me
With a wild pleasure, falling on mine ear
Most like articulate sounds of things to come!
So gazed I, till the soothing things, I dreamt,
Lulled me to sleep, and sleep prolonged my dreams!
And so I brooded all the following morn,
Awed by the stern preceptor’s face, mine eye
Fixed with mock study on my swimming book:
Save if the door half opened, and I snatched
A hasty glance, and still my heart leaped up,
For still I hoped to see the stranger’s face,
Townsman, or aunt, or sister more beloved,
My playmate when we both were clothed alike!

Dear Babe, that sleepest cradled by my side,
Whost gentle breathings, heard in this deep calm,
Fill up the intersperséd vacancies
And momentary pauses of the thought!
My babe so beautiful it thrills my heart
With tender gladness, thus to look at thee,
And think that thou shalt learn far other lore,
And in far other scenes! For I was reared
In the great city, pent ‘mid cloisters dim,
And saw nought lovely but the sky and stars.
But thou my babe! shalt wander like the breeze
By lakes and sandy shores, beneath the clouds,
Of ancient mountain, and beneath the clouds,
Which image in their bulk both lakes and shores
And mountain crags: so shalt thou see and hear
The lovely shapes and sounds intelligible
Of that eternal language, which thy God
Utters, who from eternity, doth teach
Himself in all, and all things in himself.
Great universal Teacher! he shall mould
Thy spirit, and by giving make it ask.

Therefore all seasons shall be sweet to thee,
Whether summer clothe the general earth
With greeness, or the redbreast sti and sing
Betwixt the tufts of snow on the bare branch
Of mossy apple-tree, while the nigh thatch
Smikes in the sun-thaw; whether the eave-drops fall
Heard only in the trances of the blast,
Or if the secret ministry of frost
Shall hang them up in silent icicles,
Quietly shining to the quiet Moon.

Samuel Taylor Coleridge, Poèmes variés in La balade du vieux marin et autres textes, Gallimard, 2007

Traduction de Jacques Darras incluse dans cette édition :

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Minuit de glace

Le gel poursuit son ministère secret
Sans l’agence du vent. la chouette hulule
Long et fort – deuxième cri, non moins fort, écoutez!
Endormis, les occupants de mon cottage
M’ont laissé à ma solitude, propice
Aux rêveries les plus abstruses ; sinon qu’à mon côté,
Paisible dans son berceau, sommeille mon petit enfant.
Tout est si calme! d’un calme presque troublant,
Dérangeant même la méditation
Par son silence extrême. Mer, colline, forêt
L’innombrable foules des actes de la vie
Puis, rêves inaudibles! La petite flamme bleue
A mon feu, très bas, repose sans trembler ;
N’y palpite, seul témoin d’inquiétude,
Que la mince pellicule qui dansait sur la grille.
Sa vie dans ce silence de la nature
Semble lui donner affinité avec moi
Qui suis vivant, telle une forme amicale
Dont l’esprit traduirait suivant sa propre humeur
Oisive les sursauts, les caprices, partout,
Etant écho ou miroir en quête d’elle-même,
Et faire jouet de la réflexion.

Que de fois, oh!
Que de fois ! écolier plein d’espoir que j’étais,
N’ai-je pas contemplé cette grille, lisant un signe
Dans la danse de l’étranger volatile ! oui, que de fois,
Les paupières ouvertes, n’avais-je pas rêvé
A mon doux village natal, son vieux clocher
Où les cloches, musique des pauvres, sonnaient
Du matin au soir, et dans la fièvre des Jours de Fête
Avec une telle douceur qu’elles me touchaient et me hantaient
D’un plaisir fou, frappant mes tympans
Comme la très limpide harmonie des choses du futur!
Alors je regardais, les visions apaisantes de mes rêves
Me berçant dans le sommeil, par quoi mes rêves se prolongeaient !
Le lendemain je méditais tout un matin
Sous le visage sévère du précepteur, regard
Fixé dans un semblant d’étude sur le flou voyageur des pages ;
Sauf quand, la porte s’entrouvrant, mon œil alerte s’y
Glissait, mon coeur alors reprenant ses bonds,
Tant j’avais conservé espoir d’apercevoir l’étranger,
Parent de la ville ou tante, ou soeur plus chérie encore,
Depuis le temps où nous partagions mêmes habits et mêmes jeux.

Mon Tout Petit qui dors à mon côté dans ton berceau
Dont la respiration légère, au sein de ce grand calme,
Emplit les vacances intercalaires
Et les intermittences de la pensée!
Mon merveilleux bébé! J’ai le cœur tout réjoui
D’un élan de tendresse, rien qu’à te contempler
Et me dire que tu vas apprendre de tout autres savoirs,
Dans des lieux si différents! Car mon éducation s’est faite
Dans la grande ville, entre les murs opaques d’un cloître,
Sans le spectacle d’aucune beauté que les étoiles et le ciel.
Alors que toi, mon petit ! iras vagabonder comme la brise
Au bord des lacs, sur le sable des plages, sous les falaises
Des montagnes anciennes ainsi que sous les nuages,
Qui dans leurs formes transportent l’image des lacs, des plages,
Et des rochers : oui, tu verras, tu entendras
Les formes harmonieuses, les sons intelligibles
De la langue éternelle émise par ton Dieu,
Lequel, de toute éternité s’enseigne lui-même
En tout, enseignant toute chose en lui-même
Lui le Grand Maître universel ! imprimera
Dans son moule ton esprit qui, recevant de lui, demandera.

Ainsi toutes les saisons te seront douces,
Soit que la Terre prenne habit général de l’été
Couleur feuilles vertes, soit que le rouge-gorge
Chante sur la branche nue et moussue du pommier
Juché entre deux touffes de neige, chaume du voisin
Fumant dans le dégel lumineux ; soit que tombent
Du toit les gouttes d’eau dans les rudes secousses de la tempête,
Ou que le ministère mystérieux du gel
Les fige aux rebords en glaçons silencieux
Brillant calmement dans le calme de la lune.

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Je crois que le ministère du gel de S.T.Coleridge est bien le seul ministère que je puisse souffrir en ce moment : au lieu d’agiter, il fige… Il ne fait pas suppurer d’ineptes polémiques, que le temps à venir balaiera heureusement sans remords. Il n’emplit pas l’espace de ses déjections cacophoniques et imbéciles. Plus je vieillis, plus j’aime l’inactuel. Dans vingt ans, Coleridge sera toujours là. Et son ministère du gel aussi. Les clowns du Cirque hongrois n’y seront plus. Et c’est tant mieux.

Les songes du temps

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Un message de l’Empereur

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“L’empereur, à ce qu’on dit, t’a adressé, dans ton isolement d’individu, de misérable sujet, d’ombre infime fuyant le soleil impérial jusque sur les confins ultimes, oui c’est toi que l’empereur a choisi pour t’adresser, de son lit de mort, un message. Il a fait s’agenouiller le messager à son chevet et lui a chuchoté le message à l’oreille ; il y attachait tant de prix qu’il se l’est fait encore répéter à l’oreille. D’un signe de tête, il en a confirmé les termes. Et devant l’assemblée des spectateurs de sa mort – on abat tous les murs qui feraient obstacle, et sur les vastes escaliers, qui s’élancent vers le ciel, font cercle les grands de l’empire -, aux yeux de tous ceux-là, il a dépêché le messager. Le messager s’est mis en route sans retard ; c’est un homme vigoureux, un homme infatigable ; tendant un bras puis l’autre, il se fraie un chemin parmi la multitude ; quand il rencontre une résistance, il montre du doigt sa poitrine, qui porte l’emblème du soleil ; il progresse d’ailleurs aisément, mieux que personne. Mais la multitude est si grande ; ses demeures n’ont pas de fin. S’il avait le champ libre, comme il volerait, et bientôt sans doute tu entendrais les coups superbes que ses poings frapperaient sur ta porte. Mais au lieu de cela, comme il s’épuise en vain ! Il en est encore à forcer son passage dans les appartements  du palais central ; il n’en viendra jamais à bout ; et s’il y parvenait, rien ne serait gagné ; il resterait à traverser les cours ; et, après les cours, le deuxième palais, qui forme enceinte autour du premier et encore des escaliers et des cours ; et encore un palais ; et ainsi de suite pendant des millénaires ; et s’il s’élançait enfin par la dernière porte – mais jamais, jamais cela ne saurait arriver -, il n’en serait encore qu’à devoir traverser la ville impériale, centre de l’univers, pleine à ras bords de toute sa lie. Personne ici ne passe, encore moins le porteur du message d’un mort… Mais toi, tu es assis à ta fenêtre et rêves ce message quand le soir vient.”

Franz Kafka, in Dans la colonie pénitentiaire, écrit entre 1912 et 1919 (?)

J’avais lu ce texte voilà bien des années, et pour être sincère, c’était le seul passage de la Colonie pénitentiaire dont je me souvins encore. Il demeurait depuis lors presque intact dans le champ de ruines de ma mémoire : probablement faisait-il écho, en profondeur, à des préoccupations – ou des rêveries – personnelles. Il attendait de renaître au creux de mon esprit : je ne l’ai d’ailleurs relu qu’en composant cette note. Ce texte est court, et pourtant, il ne saurait s’étoffer sans perdre son équilibre miraculeux. Trois cent mots parfois suffisent. Je peux rêver du message hautement prioritaire dont j’étais destinataire ; jamais je ne le connaîtrai, et il n’est plus déjà qu’une rumeur vague, une réminiscence, un bruissement mort et vain. Le soleil de l’humanité, l’empereur, m’adresse quelques mots, avant de mourir. Pour avoir distrait l’attention finale du souverain, lui avoir fait gaspiller sa dernière énergie, le contenu du message doit avoir une importance, un sens, dévoiler de profonds secrets. Le souffle du mort, quelque prestige il eut de son vivant, ne saurait pourtant porter le messager plus loin que les premières limites du cercle de sa puissance. Le souverain refroidi ne porte déjà plus l’émissaire de son omnipotence : envoyé par un pouvoir mort, il ne peut briser les infranchissables barrières que la vie lui oppose.

Oh, certes, il atteindra les limites les plus extrêmes permises par son mandat et sa vaillance. Mais les vivants sont hors de portée des morts. Le courrier de l’empereur pourra y consacrer son existence, je suis loin, à jamais impossible à atteindre. Les mains décharnées et sans vie du souverain sont depuis longtemps  réduites en poussière, le héraut réduit à l’impuissance, et moi, dans l’attente des secrets oubliés, je n’approche les sens potentiels du message que par de passives rêveries. Les évènements profonds ou éphémères, les manifestations splendides de la puissance, les remous et les remugles du temps ne parviennent jusqu’à moi que sous des formes fragmentaires : ils ne sont plus que rumeurs. Je rêve d’eux, parfois, mais leur murmure a cessé depuis longtemps de me toucher, les messages du temps, ces “manuscrits qui ne brûlent pas” ne suscitent déjà plus que des spéculations. Impossible de savoir ce que le passé voulait dire au présent.  Ce dernier souffle de l’empereur est la leçon inaudible des temps révolus aux temps qui adviennent.  Jamais elle ne trouve son destinataire. Peut-être la comprendrai-je un jour, par inadvertance, entre mille interprétations possibles, mais personne ne pourra confirmer ou infirmer la justesse de mes réflexions.

Le souffle du monde, plein d’immenses et ambitieux bouleversements, n’est déjà plus qu’une rumeur. Et son sens nous échappera toujours, dissipé par la mort, et donc par la finitude du temps et de l’espace. Reste le songe, qui égare et éclaire à la fois.

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Hermann Goering, François Kersaudy, 2009

La bibliographie en français sur le IIIe Reich, pourtant imposante, comprend des lacunes. Si les structures du régime nazi sont relativement bien connues, si un effort de publication continu nourrit la connaissance du grand public pour ses aspects les plus criminels, un point fait encore défaut : les biographies des hiérarques nazis. La biographie, longtemps tenu pour un domaine intellectuellement mineur de l’histoire, considéré comme un résidu des origines littéraires de la discipline,  est pourtant un excellent moyen d’approcher le premier cercle nazi, et, au-delà des structures de pouvoir, d’essayer d’appréhender les mentalités de ces criminels. La nature très particulière de la dictature exercée par Hitler, avec une mise en concurrence permanente de ses lieutenants, dont les compétences s’enchevêtraient de manière inextricable, rend utile l’examen des parcours individuels. Il ne retranche rien à l’étude des structures de pouvoir, mais la complète utilement. Des dirigeants importants, seuls Hitler et Speer ont suscité la traduction de travaux biographiques sérieux. Hitler, parce qu’il était la clé de voûte du régime, Speer parce que son parcours singulier et les nombreux écrits repentants qu’il a publiés après-guerre donnent plus de prise à l’historien. Les autres n’ont guère suscité de travaux en français. Goebbels le propagandiste en chef, dont une partie du journal a été récemment imprimée dans notre langue, compte une biographie épuisée et un opuscule mal ficelé ; Himmler n’a intéressé que le très partial Jean Mabire, récemment disparu après avoir écrit des dizaines de livres sur le destin tragique des SS (sic) – et cela même si Edouard Husson a étudié récemment le rôle du chef SS dans la mise en place de la solution finale ; Heydrich n’est pas beaucoup mieux servi ; quant aux autres, ils sont généralement considérés comme des exécutants et ils n’ont jamais attiré le regard de l’historien – à tort à mon sens -.

Hermann Goering, dauphin du régime et Maréchal de l’air, n’avait suscité qu’une publication en français, la traduction, voilà près de vingt ans, des deux volumes écrits par David Irving à son sujet. Malheureusement pour les lecteurs intéressés par un tel sujet, cet historien anglais est réputé pour avoir trop cotoyé les nazis survivants durant ses recherches et, in fine, pour avoir adopté en grande partie leurs vues sur le monde. Cette biographie, malgré sa richesse documentaire, ne répondait pas aux codes historiques en vigueur : l’auteur flirtant avec le négationnisme, son Goering faisait étrangement silence sur le Procès de Nuremberg, où pourtant son sujet eut tout loisir de s’illustrer. Kersaudy, professeur à la Sorbonne et spécialiste de Churchill et de De Gaulle, a donc repris le sujet et produit un vaste travail de synthèse – près de 800 pages -. Autant évacuer les défauts mineurs de l’ensemble dès maintenant : le style de l’auteur est parfois un peu familier, ses longues énumérations de qualités et de défauts un peu répétitives, et l’étude de la jeunesse de Goering manque d’épaisseur. Il est d’ailleurs regrettable que Kersaudy cite autant, dans cette première partie, le travail biographique de commande d’un des collaborateurs de Goering, paru en 1938.

Ces défauts n’enlèvent que peu de chose au travail de Kersaudy. Il analyse le rôle de Goering dans le NSDAP avant 1933, dans l’Etat nazi par la suite, ne laissant rien de côté : fonctions militaires, administratives, économiques, mais aussi vie privée et train de vie  - le thème n’est pas neutre vu l’incroyable enrichissement de l’aviateur pendant la seconde guerre mondiale. Goering, né dans une famille relativement aisée, s’est très vite tourné vers une formation militaire. Officier d’infanterie en 1914, une sensibilité physiologique à l’humidité des tranchées réoriente rapidement sa carrière militaire vers une aviation encore balbutiante. As allemand de la Première guerre, décoré par le Kronprinz lui-même, successeur du Baron Rouge à la tête de son escadrille, Goering sort du conflit paré du costume du héros. Les lendemains difficiles de l’Allemagne de Weimar démilitarisée n’en sont que plus pénibles pour cet officier de carrière désormais au chômage. Il adhère dès 1920 au parti nazi où il devient un élément indispensable, moins pour ses capacités personnelles que pour la propagande que permet son aura de héros de guerre. Blessé gravement lors du putsch raté de 1923, il s’enfuit d’Allemagne, où il est recherché, et se réfugie successivement en Autriche, en Italie et en Suède. Les douleurs consécutives à sa blessure l’ayant rendu dépendant à la morphine, il sombre dans la toxicomanie et, d’hôpital en cure de désintoxication, il finit par être admis dans un asile d’aliénés, où il passe quelques semaines.

L’analyse des psychiatres suédois, faite en 1925, à son propos éclaire le parcours ultérieur : il est décrit comme un être dénué de courage moral, vaniteux, égocentrique, sensible à lui-même, mais insensible aux autres. Ce diagnostic sera confirmé, bien des années après, par Leon Goldensohn, le psychiatre des accusés de Nuremberg. Sorti d’internement, Goering devient le représentant commercial de firmes aéronautiques. Revenu en Allemagne en 1927, il ne retrouve que difficilement une place au sein du NSDAP : il faudra son succès d’homme d’affaires, l’argent qu’il amène au parti et sa respectabilité d’aviateur pour qu’il retrouve une position dirigeante. Elu député, il prend la tête du groupe nazi au Reichstag, et, succès électoraux aidants, devient le Président du Parlement. Lorsque Hitler est appelé à la Chancellerie en janvier 1933, Goering est le nazi le plus populaire. Pour les douze années suivantes, il sera le dauphin du Reich, et accumulera de manière invraisemblable les fonctions sérieuses (Ministre de l’Intérieur de Prusse, Général puis Maréchal d’Aviation, Ministre de l’Air, Commissaire au Plan) et honorifiques (Grand-Veneur du Reich,…). Poussé par sa vanité à accumuler les titres, les richesses et les uniformes, il se désintéresse peu à peu du contenu de ses fonctions. Goering a toujours préféré l’apparat à l’exercice technique du pouvoir. Cela ne l’empêche pas de jouer un rôle majeur lors de l’établissement de la dictature en 1933, de l’élimination des S.A. en 1934 et de l’Anschluss en 1938. Néanmoins, au quotidien, il se décharge des aspects techniques de ses missions sur ses subordonnées, parfois compétents – Milch à l’aviation -, parfois aussi inconstants et médiocres que lui.

Lorsque la guerre se déclare, malgré quelques efforts pour obtenir la neutralité britannique, il suit les tocades du Führer. Quoi qu’il arrivât durant ce conflit, Goering n’a jamais montré la moindre prétention d’autonomie par rapport à son chef. Toujours à la remorque des prétentions stratégiques grotesques d’Hitler – notamment en matière d’aviation – il n’a fait que transmettre des ordres. Enrichi en des proportions inimaginables, obèse, morphinomane, toujours en train de piller les musées français et hollandais, d’agrandir son palais de Carinhall, Goering se décrédibilise lentement. Sa luftwaffe, d’abord conquérante, finit submergée par les effectifs sans cesse grandissants des aviations alliées. Les bombardements sur le territoire allemand, qu’il ne peut empêcher, la planification défaillante – avant que Speer ne reprenne la production en main -, les projets techniques farfelus ruinent sa crédibilité au sein des plus hautes sphères nazies. Alors que la guerre s’achève sur la défaite totale de l’Allemagne et du nazisme, il est destitué de ses fonctions pour avoir annoncé maladroitement son désir d’ouvrir des négociations avec les Alliés.

Arrêté en mai 1945, seul rescapé des figures de premier plan (Hitler, Goebbels, Himmler), il est l’accusé numéro un du tribunal international de Nuremberg. Au début de son procès, bénéficiant de sa position prééminente dans le régime déchu, Goering tente d’organiser la défense collective des accusés et du bilan hitlérien. Les révélations qui se succèdent affaiblissent peu à peu cette façade. Plusieurs accusés, dont Speer, se désolidarisent des atrocités commises par les nazis. Goering continue à défendre sa place dans l’histoire, et, fanfaron, à espérer une reconnaissance de ses compatriotes. Sa défense ne peut évidemment le sauver : en n’ayant jamais fait preuve du moindre courage moral, en ayant fondé et la Gestapo et les premiers camps d’internement – l’ensemble lui échappe cependant dès 1934 -, en ayant toujours soutenu le régime et ses méthodes, Goering ne peut bénéficier d’aucune forme de clémence. Condamné à la pendaison, il échappe à son jugement en se suicidant la veille de son exécution.

De ce portrait de Goering, potentat corrompu, vantard et vélléitaire, d’un régime criminel, aucune circonstance atténuante ne se dégage. Les spécialistes du nazisme n’apprendront certes pas grand chose de neuf sur le rôle de Goering dans ce travail. Kersaudy permet néanmoins au public cultivé et intéressé par le sujet de disposer d’une solide biographie qui supplantera, sans contestation possible, le travail biaisé de David Irving.

Préludes fantastiques

Friedrich_Cloister_Cemetery_in_the_Snow_1817-19

Le cimetière du cloître sous la neige, Caspar David Friedrich, 1819

Contes nocturnes, E.T.A. Hoffmann, 1817

Il m’arrive, au hasard de mes pérégrinations livresques, de m’arrêter plus longuement sur un domaine étranger qui m’était inconnu. Au milieu de la présente décennie, j’avais essayé d’explorer un peu la littérature scandinave. Cette année, sans aucune préméditation de ma part, la littérature germanique s’est imposée : Faust de Goethe, cinq romans et un recueil de nouvelles de Hermann Hesse, Sur les falaises de marbre d’Ernst Jünger, Homo Faber de Max Frisch, Michael Kohlhaas de Kleist, dernièrement le superbe Wallenstein de Schiller et les Contes d’Hoffmann. Dans l’histoire de la littérature germanique, Hoffmann est un jalon : en lui réside déjà toutes les tendances romanesques de son temps. Écrivain romantique, Hoffmann a initié une littérature de l’étrange : déjà Shelley, Gautier et Stoker percent sous l’écorce du fonctionnaire prussien. Le recueil Contes nocturnes a été assemblé en 1817 à partir de huit nouvelles inédites. L’unité de l’ensemble est faible, mais révélatrice de la richesse du talent de Hoffmann. Sur un schéma de narration à peu près identique – un fait étrange affecte un personnage étranger qui mènera son enquête et finira par se faire expliquer le fin mot de l’histoire – les huit récits développent des histoires profondément dissemblables.

Il est possible de classer les récits par type. Trois sont clairement du domaine du fantastique : technique pour L’homme au sable, satanique pour Ignaz Denner, fantomatique dans Le Majorat. Ces trois nouvelles posent les jalons de ce qui deviendra par la suite une branche extrêmement féconde du récit fantastique. L’homme au sable, peut-être la plus visionnaire des nouvelles de ce recueil, préfigure la créature du Docteur Frankenstein. Le fantastique ne trouve pas sa source dans l’inexplicable – c’est rarement le cas chez Hoffmann – mais dans la confrontation entre deux temps, le présent – monde des hommes – et l’avenir – monde des machines -. Le mystère, soigneusement entretenu, ne se dévoile qu’avec parcimonie tout au long d’une nouvelle haletante, très en avance sur son temps. Dans Ignaz Denner, l’évènement fantastique, c’est l’irruption des puissances démoniaques dans le monde réel. L’inexpliqué ne trouve pas sa source dans le passage du temps, dans un progrès technique incompris, mais bien dans l’intervention du vieux monde, celui des démons et des incubes. Le bouleversement de l’univers est l’œuvre du malin : sa présence envahissante perturbe l’ordre logique. Et petit à petit émerge un monde dont les règles ont changé. Moins en avance sur son temps que L’homme au sable, Ignaz Denner ouvre la voie aux romans ésotériques. Le Majorat, plus longue nouvelle du recueil, mêle un évènement fantastique à des évènements réels déjà perturbateurs. Sans jamais devenir autre chose qu’une perception de personnages étrangers au drame originel, le fantastique envahit peu à peu l’espace du narrateur. La manifestation présumée fantastique n’est pourtant ici que le générateur du récit : après avoir subi la perturbation de l’irrationnel, l’histoire revient peu à peu dans son lit rationnel. Contrairement aux deux autres nouvelles, le fantastique sert ici d’alibi à la mise en place d’un décor mystérieux et romantique dans une Prusse de cauchemar. Il n’est pas l’objectif de la nouvelle, à laquelle il s’avère peu à peu, sinon étranger, tout du moins accessoire. Probablement le récit le plus riche de l’ensemble, il dépeint une atmosphère mystérieuse qui nourrit, presque seule, les aspects présumés fantastiques du récit.

D’autres nouvelles ne sont pas clairement fantastiques, naissant d’un terreau psychologique perturbé. Dans L’église des Jésuites, Hoffmann évoque la folie du créateur à la recherche de l’idéal. Le peintre romantique, artiste absolu, perdu dans son art s’avère incapable de communiquer avec le monde humain. La perturbation psychique qu’entraîne sa quête artistique le mène sur les rivages de la folie et du crime. Seule une recherche de perfection dans une tâche prosaïque – peindre du stuc – peut d’ailleurs lui offrir une rédemption, car l’exigence d’absolu l’a consumé. Son exil est triple : retiré dans un couvent, absorbé par sa tâche misérable – au vu de son talent -, devenu étranger à toute passion humaine. Le peintre ne pourra jamais plus revenir dans le monde  des vivants. Le Sanctus place aussi l’artiste perturbé en personnage central. Sauf qu’ici, sa malédiction n’est pas intérieure. La jeune chanteuse a perdu la voix pour avoir interrompu un récital religieux. La première lecture laisse croire à l’intervention d’un divin, qui, fâché, enlève le don de la jeune fille pour se venger de l’offense subie. Or, à y regarder plus en détail, l’évènement fantastique – la perte de la voix – n’est qu’une manifestation psychique, un blocage personnel. Et il ne suffit pas de grand chose pour rétablir l’ordre du monde : quelques mots habiles et la patiente est rétablie. Le salut de la chanteuse est aisé, alors que celui du peintre se révélait impossible.

La maison déserte mêle tous les procédés hoffmanniens : une manifestation réelle de fantastique – un visage dans un miroir – appuie les mystères d’un lieu – une maison inhabitée dans laquelle semble vivre une  belle jeune femme -. L’ambiance étrange qui en émane a pourtant des causes psychologiques relativement rationnelles, si tant est que la folie puisse être une explication rationnelle. La maison déserte – et son occupante – posent problème à un narrateur déjà impressionnable, dont les erreurs d’interprétation constituent le canevas de la nouvelle. Peu à peu, la réalité, moins étrange, se fait jour. C’est parce qu’il percevait le réel différemment que le protagoniste principal a pu croire à la fiction de ses explications extraordinaires. L’artifice fantastique est un construit dont les manifestations égarent le narrateur. Il veut tant croire à l’impossible qu’il finit par interpréter faussement ce qu’il voit. Malgré quelques zones d’ombre, l’explication, un peu convenue, se tient. Libre au jeune Theodor de croire qu’il a eu affaire à un succube.

Le voeu s’appuie également sur des motifs psychologiques : une jeune femme pieuse vient accoucher, dans une respectable maison à laquelle elle est étrangère. Hoffmann retrace une folie amoureuse et passionnelle : la demoiselle affirme être enceinte de son promis, pourtant déjà mort au moment de la conception. Le décor voilé et mystérieux semble annoncer une terrible histoire de revenants. L’auteur prend pourtant au dépourvu son lecteur : un peu de psychologie, un jeune cousin ressemblant au mort, une jeune fille trop passionnée et tout s’éclaire. Le fantastique de ces Contes nocturnes réside surtout dans leur atmosphère : une longue explication permet toujours de mettre un nom, d’identifier un mécanisme et finalement de comprendre le mystère originel. Ces récits ne mettent pas en jeu le monde réel, par d’habiles artifices, ils paraissent vouloir le renverser, le menacer. Mais ils n’y arrivent jamais. Au contraire, les certitudes du monde de la raison finissent par triompher, parfois de manière ambiguë, le plus souvent sans ambages.

Le cœur de pierre se présente comme une énième variation des thématiques hoffmanniennes : les histoires de famille qui tournent mal, les fantômes, les malédictions, un personnage perturbé mentalement. Sans être clairement humoristique, Hoffmann y parodie avec habileté ses propres tics narratifs. Le mystère est éventé. Hoffmann décale ses personnages. Ils croient qu’un évènement fantastique se produit, ils sont impressionnables, un peu ridicules et vaguement dépassés par ce qui leur arrive. Le lecteur peut s’interroger au début de la nouvelle, déjà burlesque – lors  d’une fête costumée sur le thème historique “1760″, son organisateur, superstitieux et paranoïaque, croit voir des fantômes – plus le récit avance, plus l’autodérision perce. Hoffmann met ses propres procédés en jeu et parvient, avec beaucoup de finesse, à se caricaturer. L’effet ludique de la nouvelle montre que, déjà, l’écrivain avait ouvert toutes les voies du fantastique, de l’angoissante intervention des démons et des machines à la dérisoire superstition d’individus impressionnables. Pour ses ambiances typiques, par les clichés qu’il a contribué à forger, Hoffmann est un auteur majeur de la littérature fantastique. Le lecteur contemporain trouvera peut-être ces récits convenus. Pourtant, il décèlera là les premiers types-idéaux, primitifs, d’une écriture du fantastique.

Pirandello

La trilogie du théâtre dans le théâtre : Six personnages en quête d’auteur, Chacun à sa manière, Ce soir on improvise, Luigi Pirandello, 1917, 1921, 1930

Troisième et dernière partie (voir ici pour la première partie et ici pour la deuxième)

Les pièces de Pirandello démontent pièce après pièce le mécanisme théâtral. Dans Six personnages, l’esquisse privée de texte s’avérait impossible à monter et les personnages condamnés à attendre leur drame, leur seule raison d’exister, sans jamais le voir réalisé. Durant Chacun à sa manière, le réel et la fiction se contaminaient mutuellement, sans pour autant se confondre, le long d’une représentation perturbée. Ce soir on improvise revient sur le fonctionnement du théâtre en privant, de nouveau, la pièce de son armature textuelle. Le Docteur Hinkfuss, au nom révélateur (en allemand, le verbe hinken signifie boîter et fuss le pied), veut monter une pièce en se passant du dramaturge. Il s’appuie sur une nouvelle mélodramatique de Pirandello, qu’il se propose de présenter aux spectateurs en laissant les acteurs improviser. Comme dans les deux précédentes pièces de la trilogie, la scène ne contient qu’un décor approximatif : encore une fois, Pirandello présente une pièce en train de se faire, en adoptant un point de vue décentré.

Si les spectateurs, sur la foi du seul avertissement de l’affiche et du titre de la pièce, pouvaient s’attendre à cette forme de happening, les acteurs, eux, sont étrangement préparés. Hinkfuss les a, en fait, pris en traître. Dès le lancement de la représentation, ils s’irritent d’être appelés par leurs noms de ville, de ne disposer ni de texte, ni d’indications claires. En voulant lui donner la liberté d’interprétation, Hinkfuss désarçonne sa troupe. La pièce s’enfonce dans d’interminables palabres entre le metteur en scène et ses acteurs. Certains font mine de se couler dans le schéma très lâche envisagé pour eux, la plupart cherchent surtout à comprendre ce qu’ils doivent faire. Déboussolés, ils tentent, sous le regard d’un public relativement compréhensif, de jouer la pièce. Les rôles sont définis par le metteur en scène dans cette première partie, et, ils le sont assez mal. Hinkfuss s’avère un expérimentateur maladroit. Les répliques se mélangent. Les acteurs qui interprètent leur rôle sont apostrophés par ceux qui n’interprètent rien, et qui commentent la qualité du spectacle. Certains spectateurs se permettent également des remarques. La représentation semble impossible.

Pourtant, la pièce a une histoire, une base minimale : un mélodrame digne de l’opéra. Une jeune fille renonce, par  la faute d’un mariage malheureux avec un jaloux pathologique, à une carrière de chanteuse lyrique. Une de ses sœurs, moins talentueuse, triomphe à sa place et se couvre de gloire. L’infortunée, enfermée dans son logis, frustrée  par son mari de la vie qu’elle aurait dû mener, représente, devant ses deux jeunes filles, le rôle qui aurait dû lui échoir. La pièce et l’opéra finissent alors par se confondre : le personnage de l’opéra, interprété “pour de faux” par la malheureuse est supposé mourir… et c’est l’interprète elle-même qui s’effondre morte devant ses enfants. Vertigineuses mises en abyme, puisque l’actrice de la troupe s’évanouit en jouant la mort d’une actrice interprétant un personnage tué parce qu’il jouait avec trop d’ardeur un rôle d’opéra qui s’achevait par la mort.

Vous avez tout suivi?

Le mélodrame représenté ne parvient jamais à endosser le costume tragique espéré par Hinkfuss. Dès le départ, le mélange entre acteurs et personnages crée une distance comique. Pire, l’entrée calamiteuse d’un des acteurs dans le supposé premier acte de la pièce – un grand comédien burlesque qui loupe complètement son entrée tragique – provoque la révolte de la troupe. Hinkfuss, par ses interventions intempestives, irrite, reproche, contredit. Bref, dans son noble souci de maintenir une direction à l’improvisation, il se met à dos la salle entière. Puisque la pièce n’est pas jouable par la troupe commandée par Hinkfuss, celle-ci se débarasse du fauteur de trouble et décide de jouer le dernier acte sans lui. L’expulsion comique du metteur en scène laisse la représentation orpheline : déjà qu’il lui manquait un texte précis, elle ne dispose maintenant plus d’ aucune indication scénique. Pendant une partie de l’acte, avec quelques ratés, la pièce parvient plus ou moins à se jouer. Et puis, ultime confusion, évoquée plus haut, l’actrice s’évanouit en jouant. Tout se brouille : l’actrice, son rôle improvisé, le personnage qu’elle incarne. La confusion achève la pièce. Hinkfuss revient et conclut la représentation bancale par l’acceptation des conditions posées par sa troupe : il écrira les rôles et évitera ainsi la confusion. Bien sûr, dès le lendemain, Hinkfuss participera à la pièce écrite par Pirandello de la même manière, feignant encore de lancer une première. Les mises en abymes confondues, l’improvisation bouleversée en permanence, en bref l’échec de la pièce sont écrites par Pirandello.

Ultime pied de nez au théâtre dans le théâtre, Ce soir on improvise est une comédie de la mise en scène. Elle reprend les éléments graves et abstraits dont Pirandello s’est nourri dans les deux premières pièces de la trilogie et parvient à les mettre en question. Tout cela n’est qu’un jeu, et le drame, pour exister sur les planches, ne se passera ni d’auteurs, ni de metteurs en scène, ni d’acteurs. Paradoxalement, la leçon de cette trilogie décentrée sur le théâtre, c’est qu’elle met en lumière les règles formelles indispensables de cet art en les abolissant. Trois pièces impossibles, et donc, en négatif, trois leçons sur le théâtre : la distinction nécessaire entre le réel et la fiction ; son caractère ludique ; le formalisme indispensable du texte et de la mise en scène. Comme le démontre Pirandello, sans ces règles implicites, le théâtre ne saurait fonctionner.

Le cuistre et ses épigones

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"Socrate et Hegel", in Le petit BHL illustré

Pour une poignée de films, Bernard-Henry Lévy, Le Point n°1936

En entamant ce blog l’été dernier, je n’avais pas d’idée bien définie de ce que je voulais en faire. Il devait constituer, avec de bien plus fréquentes publications, une extension de mon précédent support. Il devait surtout m’obliger à mettre en forme les commentaires qui me viennent en lisant et à ne pas perdre, par la faute d’une mémoire défaillante, les impressions formées dans mon cerveau. Je ne commente d’ailleurs pas tout ce que je lis, malgré mes articles tous les deux jours : il me faudrait pour cela plus de temps, plus de connaissances et plus d’esprit. J’avais néanmoins implicitement décidé de bannir le plus possible le “je” comme le “buzz”. Les scories narcissiques comme les effets de mode, tous périmés à peine publiés. De ne pas m’attacher au présent. D’aller explorer les œuvres des écrivains du passé, de parler d’histoire, de relever quelques uns des plus beaux passages des littératures d’ici ou d’ailleurs. Après deux mois et demi, le rythme de ma production me semble satisfaisant. Oh! Bien sûr, je ne suis guère satisfait du fond, je parle souvent de choses poussiéreuses, avec des tics de style qui m’agacent – au moins, je les ai repérés. Après tout, la vie intellectuelle ne fait que commencer : la route sera encore longue – et je n’atteindrai probablement jamais mon idéal.

Alors aujourd’hui, je m’offre un petit écart. Il n’est de meilleure règle que celle que l’on transgresse de temps à autres. En août dernier, j’avais gentiment ironisé sur Yann Moix et ses déplorables critiques du Figaro. Comme le sieur Moix semble, avec cette tribune, ses réseaux et ses productions, devenir le symbole de l’esprit du temps, je ne peux m’empêcher de suivre attentivement ce qu’il écrit, à la recherche de quelques occasions de franche indignation. Dénoncer la France littéraire, pays des coteries et des amitiés grassement récompensées, c’est un poncif. Nul besoin d’y revenir longuement. Le plus drôle est de repérer, sans y perdre trop de temps, les différentes manifestations de ce lieu commun. La dernière chronique de Bernard-Henry Lévy m’en donne l’occasion. Le cuistre, que d’aucuns appellent  encore nouveau philosophe, a reçu dernièrement un appel inquiet de son ami Moix : Cineman, le dernier chef d’oeuvre de l’artiste total, est victime du départ de son acteur principal, et de son remplacement au pied levé par un de ces détestables saltimbanques contemporains. Le succès du film s’annonce très incertain. Alors, n’écoutant que son courage, en bon défenseur de Daniel Pearl, BHL a produit une merveilleuse chronique.

Je vous jette ici quelques morceaux choisis – je passerai sur l’auto-glorification de BHL, qui se flatte d’avoir découvert Yann Moix (on tient enfin notre coupable!).

“à présent, ce « Cinéman » qui est le spectacle le plus impressionnant qui nous soit donné de voir ces jours-ci.” ;

“Et du Woody Allen de « La rose pourpre du Caire » à ce « Magnifique » où Belmondo traversait déjà la frontière qui sépare le triste réel de son double enchanté, il a ses lettres de noblesse.

Sauf que Moix lui apporte, ici, un certain nombre d’inflexions – qui changent tout et font que son film fera date.”

“Une idée, d’abord, qui eût ravi Truffaut et qui est l’idée selon laquelle la vraie vie n’est pas ici, à Montreuil, dans ce monde dévasté par la technique, l’amiante et la misère, mais ailleurs, dans la fiction et, en fait, sur la pellicule. Le vrai monde est dans les films, voilà ce que pense Moix. Les fables sont plus vraies que le réel, voilà ce que nous dit Cinéman quand il revient dans sa classe et ne rêve que de repartir, dans « Barry Lindon », retrouver sa dulcinée. Vous voulez vivre, vraiment vivre, échapper à la maladie du sommeil et à ses industries ? Oubliez ce monde. Semez ses succubes, incubes et autres pseudo-humains lancés à votre poursuite. Et précipitez-vous au cinéma. Musique.”

Et ce morceau de bravoure, name-dropping absurde enrobé d’une prose normalienne sirupeuse :

“Une hypothèse, ensuite, qui peut paraître folle mais qui ne l’est pas plus, après tout, que celle de tous les Encyclopédistes que l’on nous enseigne, justement, dans les écoles. Les Grecs croyaient dur comme fer, par exemple, que l’histoire de la musique n’était qu’un long morceau, écrit par un même Dieu qui aurait pris les identités successives d’Orphée, de Mésomède de Crète ou des auteurs des Hymnes de Delphes . Auguste Comte ou Hegel n’étaient pas loin de penser, eux aussi, que la diversité des systèmes était une illusion créée, pour avoir la paix, par un Esprit unique, se déployant à travers les âges et déposant ses doctrines comme on enchaîne les pirouettes. Eh bien c’est la conviction de Yann Moix convoquant toute l’histoire du cinéma, ses péplums, ses westerns, ses films de cape et d’épée, sur un plateau de tournage, puis une table de montage, transformés en table de dissection où s’opère leur ténébreuse et profonde unité. Film total. C’est dans le Film, pas dans le Livre, que le monde est fait pour aboutir. Œuvre.”

Poilant.

Je passe sur les détestables considérations sur le suicide de Lucy Gordon, l’actrice principale.

BHL n’est pas un imbécile. Il n’a pas aimé Cineman. Ne l’a peut-être pas vu. Par égard pour un ami, je comprends qu’il ne veuille pas rajouter de pelletées de terre sur le cercueil. Il avait le droit – le devoir même – de se taire. Peut-être, au maximum, une gentille allusion en passant. Mais non. Il le défend. Et de manière grotesque. Convoque pour un simple divertissement populaire Murnau, Meliès, Truffaut, Orphée et Hegel. Le lecteur s’étonne presque de ne pas voir quelque part cité Heidegger. BHL encourage du même coup cette déplorable tendance de l’esprit du temps qui assimile, dans un souci d’équivalence insupportable, le plus anodin divertissement et la culture, un petit film oubliable et la philosophie. La confusion s’étend : le divertissement et la culture mélangés, et sûrement pas pour défendre la noblesse de certains divertissements populaires. Oh non… Ce sont des gens comme BHL qui dégoûtent le public. A force de défendre les livres des amis, les films des amis, de paraître dans les émissions des amis et de mentir, mentir, mentir, encore et encore, pour soutenir ses réseaux, améliorer son relationnel, le public s’enfuit. Celui qui reste a oublié ce qu’est un vrai roman, un vrai film. Partant du postulat que la masse, le grand public ne peut apprécier les productions de qualité, qu’il n’aime que la trivialité et le divertissement gras, des BHL s’autorisent à mentir. A promouvoir n’importe quel étron, après tout le bon peuple n’aime-t-il pas clapoter dans sa fange?

Or, la simplicité n’exclut pas l’art, pas plus que la virtuosité n’équivaut à l’excellence. Le vieil Eastwood tourne des histoires simples. Elles plaisent, sauf aversion personnelle irrévocable, au cinéphile comme au quidam. BHL cite des grands noms ? Alors citons en d’autres. Dickens et Cervantès eurent du succès, dans toutes les classes – celui qui savait lire narrait aux analphabètes les aventures du Quichotte dans l’Espagne du XVIIe. Les grandes œuvres peuvent paraître très simples. Ce sont les degrés de lecture qui comptent. Le grand art populaire, qui parle à tous, existe. Ou plutôt existait. Moix dans ses chroniques, Beigbeder dans ses articles, Sollers dans ses livres, Lévy dans ses écrits ne défendent pas des œuvres. Il défendent des personnes. Pire, ils défendent des amis. Au lieu d’adopter une certaine réserve, qui susciterait la confiance, ils parient sur l’effet d’écho, sur la capacité d’oubli, sur le matraquage : et à chaque fois des gens les croient. Stephen Vizinczey racontait comment il avait tenté de décourager un jeune couple, qui visiblement n’achetait jamais de livres, d’acquérir Le pendule de Foucault d’Umberto Eco lors de son tapageur lancement à la fin des années 80. Passablement illisible, cette vaste farce ne s’adressait sûrement pas à eux. Mais, encouragés par l’écho médiatique, par les BHL d’ici ou d’ailleurs à se précipiter dessus, ces braves gens acquirent le volume. Vizinczey conclut l’anecdote par ces tristes mots : “Après cinquante pages, tout au plus, ils ont dû décider que les livres n’étaient décidément pas faits pour eux et ils sont retournés regarder la télévision pour le restant de leur vie.”

Le matraquage trahit la culture. Le mensonge caractérisé, car je ne crois pas un instant possible que BHL pense sérieusement ce qu’il proclame, sert encore aujourd’hui à vendre. Ces critiques ne servent qu’eux-mêmes, dans un renvoi d’ascenseur permanent. Ils sont l’étage le plus sophistiqué du building publicitaire qui empoisonne nos vies.

Heureusement, BHL lui-même ne sera jamais qu’un cuistre étalant sa culture : l’outrance grotesque dans laquelle il se vautre continuera longtemps de nous divertir. Le meilleur moment de Cineman, c’est probablement la critique de BHL.

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