Flux
Articles
Commentaires

Encore Verhaeren

Les usines (Emile Verhaeren)

.

Se regardant avec les yeux cassés de leurs fenêtres
Et se mirant dans l’eau de poix et de salpêtre
D’un canal droit, marquant sa barre à l’infini,
Face à face, le long des quais d’ombre et de nuit,
Par à travers les faubourgs lourds
Et la misère en pleurs de ces faubourgs,.
Ronflent terriblement usines et fabriques.

Rectangles de granit et monuments de briques,
Et longs murs noirs durant des lieues, Immensément, par les banlieues ;
Et sur les toits, dans le brouillard, aiguillonnées
De fers et de paratonnerres,
Les cheminées.


Se regardant de leurs yeux noirs et symétriques,
Par la banlieue, à l’infini,
Ronflent le jour, la nuit,
Les usines et les fabriques.
Oh les quartiers rouillés de pluie et leurs grand’rues !
Et les femmes et leurs guenilles apparues
Et les squares, où s’ouvre, en des caries
De plâtras blanc et de scories,
Une flore pâle et pourrie.


Aux carrefours, porte ouverte, les bars :
Etains, cuivres, miroirs hagards,
Dressoirs d’ébène et flacons fols
D’où luit l’alcool
Et sa lueur vers les trottoirs.
Et des pintes qui tout à coup rayonnent,
Sur le comptoir, en pyramides de couronnes ;
Et des gens soûls, debout,
Dont les larges langues lapent, sans phrases,
Les ales d’or et le whisky, couleur topaze.


Par à travers les faubourgs lourds
Et la misère en pleurs de ces faubourgs,
Et les troubles et mornes voisinages,
Et les haines s’entrecroisant de gens à gens
Et de ménages à ménages,
Et le vol même entre indigents,
Grondent, au fond des cours, toujours,
Les haletants battements sourds
Des usines et des fabriques symétriques.


Ici, sous de grands toits où scintille le verre,
La vapeur se condense en force prisonnière :
Des mâchoires d’acier mordent et fument ;
De grands marteaux monumentaux
Broient des blocs d’or sur des enclumes,
Et, dans un coin, s’illuminent les fontes
En brasiers tors et effrénés qu’on dompte.


Là-bas, les doigts méticuleux des métiers prestes,
A bruits menus, à petits gestes,
Tissent des draps, avec des fils qui vibrent
Légers et fins comme des fibres.
Des bandes de cuir transversales
Courent de l’un à l’autre bout des salles
Et les volants larges et violents.
Tournent, pareils aux ailes dans le vent
Des moulins fous, sous les rafales.
Un jour de cour avare et ras
Frôle, par à travers les carreaux gras
Et humides d’un soupirail,
Chaque travail.
Automatiques et minutieux,
Des ouvriers silencieux
Règlent le mouvement
D’universel tictaquement
Qui fermente de fièvre et de folie
Et déchiquette, avec ses dents d’entêtement,
La parole humaine abolie.


Plus loin, un vacarme tonnant de chocs
Monte de l’ombre et s’érige par blocs;
Et, tout à coup, cassant l’élan des violences,
Des murs de bruit semblent tomber
Et se taire, dans une mare de silence,
Tandis que les appels exacerbés
Des sifflets crus et des signaux
Hurlent soudain vers les fanaux,
Dressant leurs feux sauvages,
En buissons d’or, vers les nuages.


Et tout autour, ainsi qu’une ceinture,
Là-bas, de nocturnes architectures,


Voici les docks, les ports, les ponts, les phares
Et les gares folles de tintamarres ;
Et plus lointains encor des toits d’autres usines
Et des cuves et des forges et des cuisines
Formidables de naphte et de résines
Dont les meutes de feu et de lueurs grandies
Mordent parfois le ciel, à coups d’abois et d’incendies.


Au long du vieux canal à l’infini,
Par à travers l’immensité de la misère
Des chemins noirs et des routes de pierre,
Les nuits, les jours, toujours,
Ronflent les continus battements sourds, Dans les faubourgs,
Des fabriques et des usines symétriques.


L’aube s’essuie
A leurs carrés de suie ;
Midi et son soleil hagard
Comme un aveugle, errent par leurs brouillards ;
Seul, quand au bout de la semaine, au soir,
La nuit se laisse en ses ténèbres choir,
L’âpre effort s’interrompt, mais demeure en arrêt,
Comme un marteau sur une enclume,
Et l’ombre, au loin, parmi les carrefours, paraît
De la brume d’or qui s’allume.

Qui?

Emile Verhaeren, Theo Van Rysselberghe

Au passant d’un soir (Emile Verhaeren)

.

Dites, quel est le pas
Des mille pas qui vont et passent
Sur les grand’routes de l’espace,
Dites, quel est le pas
Qui doucement, un soir, devant ma porte basse
S’arrêtera ?
Elle est humble, ma porte,
Et pauvre, ma maison.
Mais ces choses n’importent.
Je regarde rentrer chez moi tout l’horizon
À chaque heure du jour, en ouvrant ma fenêtre ;
Et la lumière et l’ombre et le vent des saisons
Sont la joie et la force et l’élan de mon être.
Si je n’ai plus en moi cette angoisse de Dieu
Qui fit mourir les saints et les martyrs dans Rome,
Mon cœur, qui n’a changé que de liens et de vœux,
Éprouve en lui l’amour et l’angoisse de l’homme.
Dites, quel est le pas
Des mille pas qui vont et passent
Sur les grand’routes de l’espace,
Dites, quel est le pas
Qui doucement, un soir, devant ma porte basse
S’arrêtera ?
Je saisirai les mains, dans mes deux mains tendues,
À cet homme qui s’en viendra
Du bout du monde, avec son pas ;
Et devant l’ombre et ses cent flammes suspendues
Là-haut, au firmament,
Nous nous tairons longtemps
Laissant agir le bienveillant silence
Pour apaiser l’émoi et la double cadence
De nos deux cœurs battants.
Il n’importe d’où qu’il me vienne
S’il est quelqu’un qui aime et croit
Et qu’il élève et qu’il soutienne
La même ardeur qui monte en moi.
Alors combien tous deux nous serons émus d’être
Ardents et fraternels, l’un pour l’autre, soudain,
Et combien nos deux cœurs seront fiers d’être humains
Et clairs et confiants sans encor se connaître !
On se dira sa vie avec le désir fou
D’être sincère et d’être vrai jusqu’au fond de son âme,
De confondre en un flux : erreurs, pardons et blâmes,
Et de pleurer ensemble en ployant les genoux.
Oh ! belle et brusque joie ! Oh ! rare et âpre ivresse !
Oh ! partage de force et d’audace et d’émoi,
Oh ! regards descendus jusques au fond de soi
Qui remontez chargés d’une immense tendresse,
Vous unirez si bien notre double ferveur
D’hommes qui, tout à coup, sont exaltés d’eux-mêmes
Que vous soulèverez jusques au plan suprême
Leur amour pathétique et leur total bonheur !
Et maintenant
Que nous voici à la fenêtre
Devant le firmament,
Ayant appris à nous connaître
Et nous aimant,
Nous regardons, dites, avec quelle attirance,
L’univers qui nous parle à travers son silence.
Nous l’entendons aussi se confesser à nous
Avec ses astres et ses forêts et ses montagnes
Et sa brise qui va et vient par les campagnes
Frôler en même temps et la rose et le houx.
Nous écoutons jaser la source à travers l’herbe
Et les souples rameaux chanter autour des fleurs ;
Nous comprenons leur hymne et surprenons leur verbe
Et notre amour s’emplit de nouvelles ardeurs.
Nous nous changeons l’un l’autre, à nous sentir ensemble
Vivre et brûler d’un feu intensément humain,
Et dans notre être où l’avenir espère et tremble,
Nous ébauchons le cœur de l’homme de demain.
Dites, quel est le pas
Des mille pas qui vont et passent
Sur les grand’routes de l’espace,
Dites, quel est le pas
Qui doucement, un soir, devant ma porte
S’arrêtera ?
Dites, quel est le pas
Des mille pas qui vont et passent
Sur les grand’routes de l’espace,
Dites, quel est le pas
Qui doucement, un soir, devant ma porte basse
S’arrêtera ?
Elle est humble, ma porte,
Et pauvre, ma maison.
Mais ces choses n’importent.
Je regarde rentrer chez moi tout l’horizon
À chaque heure du jour, en ouvrant ma fenêtre ;
Et la lumière et l’ombre et le vent des saisons
Sont la joie et la force et l’élan de mon être.
Si je n’ai plus en moi cette angoisse de Dieu
Qui fit mourir les saints et les martyrs dans Rome,
Mon cœur, qui n’a changé que de liens et de vœux,
Éprouve en lui l’amour et l’angoisse de l’homme.
Dites, quel est le pas
Des mille pas qui vont et passent
Sur les grand’routes de l’espace,
Dites, quel est le pas
Qui doucement, un soir, devant ma porte basse
S’arrêtera ?
Je saisirai les mains, dans mes deux mains tendues,
À cet homme qui s’en viendra
Du bout du monde, avec son pas ;
Et devant l’ombre et ses cent flammes suspendues
Là-haut, au firmament,
Nous nous tairons longtemps
Laissant agir le bienveillant silence
Pour apaiser l’émoi et la double cadence
De nos deux cœurs battants.
Il n’importe d’où qu’il me vienne
S’il est quelqu’un qui aime et croit
Et qu’il élève et qu’il soutienne
La même ardeur qui monte en moi.
Alors combien tous deux nous serons émus d’être
Ardents et fraternels, l’un pour l’autre, soudain,
Et combien nos deux cœurs seront fiers d’être humains
Et clairs et confiants sans encor se connaître !
On se dira sa vie avec le désir fou
D’être sincère et d’être vrai jusqu’au fond de son âme,
De confondre en un flux : erreurs, pardons et blâmes,
Et de pleurer ensemble en ployant les genoux.
Oh ! belle et brusque joie ! Oh ! rare et âpre ivresse !
Oh ! partage de force et d’audace et d’émoi,
Oh ! regards descendus jusques au fond de soi
Qui remontez chargés d’une immense tendresse,
Vous unirez si bien notre double ferveur
D’hommes qui, tout à coup, sont exaltés d’eux-mêmes
Que vous soulèverez jusques au plan suprême
Leur amour pathétique et leur total bonheur !
Et maintenant
Que nous voici à la fenêtre
Devant le firmament,
Ayant appris à nous connaître
Et nous aimant,
Nous regardons, dites, avec quelle attirance,
L’univers qui nous parle à travers son silence.
Nous l’entendons aussi se confesser à nous
Avec ses astres et ses forêts et ses montagnes
Et sa brise qui va et vient par les campagnes
Frôler en même temps et la rose et le houx.
Nous écoutons jaser la source à travers l’herbe
Et les souples rameaux chanter autour des fleurs ;
Nous comprenons leur hymne et surprenons leur verbe
Et notre amour s’emplit de nouvelles ardeurs.
Nous nous changeons l’un l’autre, à nous sentir ensemble
Vivre et brûler d’un feu intensément humain,
Et dans notre être où l’avenir espère et tremble,
Nous ébauchons le cœur de l’homme de demain.
Dites, quel est le pas
Des mille pas qui vont et passent
Sur les grand’routes de l’espace,
Dites, quel est le pas
Qui doucement, un soir, devant ma porte
S’arrêtera ?
Dites, quel est le pas
Des mille pas qui vont et passent
Sur les grand’routes de l’espace,
Dites, quel est le pas
Qui doucement, un soir, devant ma porte basse
S’arrêtera ?
Elle est humble, ma porte,
Et pauvre, ma maison.
Mais ces choses n’importent.
Je regarde rentrer chez moi tout l’horizon
À chaque heure du jour, en ouvrant ma fenêtre ;
Et la lumière et l’ombre et le vent des saisons
Sont la joie et la force et l’élan de mon être.
Si je n’ai plus en moi cette angoisse de Dieu
Qui fit mourir les saints et les martyrs dans Rome,
Mon cœur, qui n’a changé que de liens et de vœux,
Éprouve en lui l’amour et l’angoisse de l’homme.
Dites, quel est le pas
Des mille pas qui vont et passent
Sur les grand’routes de l’espace,
Dites, quel est le pas
Qui doucement, un soir, devant ma porte basse
S’arrêtera ?
Je saisirai les mains, dans mes deux mains tendues,
À cet homme qui s’en viendra
Du bout du monde, avec son pas ;
Et devant l’ombre et ses cent flammes suspendues
Là-haut, au firmament,
Nous nous tairons longtemps
Laissant agir le bienveillant silence
Pour apaiser l’émoi et la double cadence
De nos deux cœurs battants.
Il n’importe d’où qu’il me vienne
S’il est quelqu’un qui aime et croit
Et qu’il élève et qu’il soutienne
La même ardeur qui monte en moi.
Alors combien tous deux nous serons émus d’être
Ardents et fraternels, l’un pour l’autre, soudain,
Et combien nos deux cœurs seront fiers d’être humains
Et clairs et confiants sans encor se connaître !
On se dira sa vie avec le désir fou
D’être sincère et d’être vrai jusqu’au fond de son âme,
De confondre en un flux : erreurs, pardons et blâmes,
Et de pleurer ensemble en ployant les genoux.
Oh ! belle et brusque joie ! Oh ! rare et âpre ivresse !
Oh ! partage de force et d’audace et d’émoi,
Oh ! regards descendus jusques au fond de soi
Qui remontez chargés d’une immense tendresse,
Vous unirez si bien notre double ferveur
D’hommes qui, tout à coup, sont exaltés d’eux-mêmes
Que vous soulèverez jusques au plan suprême
Leur amour pathétique et leur total bonheur !
Et maintenant
Que nous voici à la fenêtre
Devant le firmament,
Ayant appris à nous connaître
Et nous aimant,
Nous regardons, dites, avec quelle attirance,
L’univers qui nous parle à travers son silence.
Nous l’entendons aussi se confesser à nous
Avec ses astres et ses forêts et ses montagnes
Et sa brise qui va et vient par les campagnes
Frôler en même temps et la rose et le houx.
Nous écoutons jaser la source à travers l’herbe
Et les souples rameaux chanter autour des fleurs ;
Nous comprenons leur hymne et surprenons leur verbe
Et notre amour s’emplit de nouvelles ardeurs.
Nous nous changeons l’un l’autre, à nous sentir ensemble
Vivre et brûler d’un feu intensément humain,
Et dans notre être où l’avenir espère et tremble,
Nous ébauchons le cœur de l’homme de demain.
Dites, quel est le pas
Des mille pas qui vont et passent
Sur les grand’routes de l’espace,
Dites, quel est le pas
Qui doucement, un soir, devant ma porte
S’arrêtera ?Dites, quel est le pasDes mille pas qui vont et passent

Sur les grand’routes de l’espace,

Dites, quel est le pas

Qui doucement, un soir, devant ma porte basse

S’arrêtera ?

Elle est humble, ma porte,

Et pauvre, ma maison.

Mais ces choses n’importent.

Je regarde rentrer chez moi tout l’horizon

À chaque heure du jour, en ouvrant ma fenêtre ;

Et la lumière et l’ombre et le vent des saisons

Sont la joie et la force et l’élan de mon être.

Si je n’ai plus en moi cette angoisse de Dieu

Qui fit mourir les saints et les martyrs dans Rome,

Mon cœur, qui n’a changé que de liens et de vœux,

Éprouve en lui l’amour et l’angoisse de l’homme.

Dites, quel est le pas

Des mille pas qui vont et passent

Sur les grand’routes de l’espace,

Dites, quel est le pas

Qui doucement, un soir, devant ma porte basse

S’arrêtera ?

Je saisirai les mains, dans mes deux mains tendues,

À cet homme qui s’en viendra

Du bout du monde, avec son pas ;

Et devant l’ombre et ses cent flammes suspendues

Là-haut, au firmament,

Nous nous tairons longtemps

Laissant agir le bienveillant silence

Pour apaiser l’émoi et la double cadence

De nos deux cœurs battants.

Il n’importe d’où qu’il me vienne

S’il est quelqu’un qui aime et croit

Et qu’il élève et qu’il soutienne

La même ardeur qui monte en moi.

Alors combien tous deux nous serons émus d’être

Ardents et fraternels, l’un pour l’autre, soudain,

Et combien nos deux cœurs seront fiers d’être humains

Et clairs et confiants sans encor se connaître !

On se dira sa vie avec le désir fou

D’être sincère et d’être vrai jusqu’au fond de son âme,

De confondre en un flux : erreurs, pardons et blâmes,

Et de pleurer ensemble en ployant les genoux.

Oh ! belle et brusque joie ! Oh ! rare et âpre ivresse !

Oh ! partage de force et d’audace et d’émoi,

Oh ! regards descendus jusques au fond de soi

Qui remontez chargés d’une immense tendresse,

Vous unirez si bien notre double ferveur

D’hommes qui, tout à coup, sont exaltés d’eux-mêmes

Que vous soulèverez jusques au plan suprême

Leur amour pathétique et leur total bonheur !

Et maintenant

Que nous voici à la fenêtre

Devant le firmament,

Ayant appris à nous connaître

Et nous aimant,

Nous regardons, dites, avec quelle attirance,

L’univers qui nous parle à travers son silence.

Nous l’entendons aussi se confesser à nous

Avec ses astres et ses forêts et ses montagnes

Et sa brise qui va et vient par les campagnes

Frôler en même temps et la rose et le houx.

Nous écoutons jaser la source à travers l’herbe

Et les souples rameaux chanter autour des fleurs ;

Nous comprenons leur hymne et surprenons leur verbe

Et notre amour s’emplit de nouvelles ardeurs.

Nous nous changeons l’un l’autre, à nous sentir ensemble

Vivre et brûler d’un feu intensément humain,

Et dans notre être où l’avenir espère et tremble,

Nous ébauchons le cœur de l’homme de demain.

Dites, quel est le pas

Des mille pas qui vont et passent

Sur les grand’routes de l’espace,

Dites, quel est le pas

Qui doucement, un soir, devant ma porte

S’arrêtera ?

Interlude

West Coast (Coconut Records)

For a second there i thought you disappeared
It rains a lot this time of year
And we both go together if one falls down
I talk out loud like you’re still around
And i miss you
I’m going back home to the west coast
I wish you woulda put yourself in my suitcase
I love you
Standin all alone in a black coat
I miss you
I’m goin back home to the west coast

And if you shake her heart enough she will appear
Tonight i think i’ll be stayin here
And you never did like this town
I talk out loud like you’re still around

No nooo!

And i miss you (ooooh)
I’m goin back home to the west coast
I wish you woulda put yourself in my suitcase
I love you
Standin all alone in a black coat
I miss you
I’m goin back home to the west coast

So pack up the bags to beat back the clock
Do i let her sleep or should i wake her up
You said
We both go together if one falls down
Yeah right, heh
I talk out loud like you’re still around

No noo!

And i miss you (ooooh)
I’m goin back home to the west coast
I wish you woulda put yourself in my suitcase
I love you
Standing all alone in a black coat
I miss you
I’m goin back home to the west coast

.

Le singe vient réclamer son crâne, Youri Dombrovski, 1958

Alors qu’il purge une peine d’isolement au Kazakhstan, l’écrivain soviétique Youri Dombrovski, écrit un étrange roman, au titre non moins étrange, Le singe vient réclamer son crâne. Situé dans une projection idéalisée de la France, où l’écrivain ne mettra jamais les pieds, il décrit le progressif délitement de la civilisation face à la barbarie. Le jeune journaliste Hans Maisonnier rencontre, par hasard, quelques années après la seconde guerre mondiale, Gardner, l’agent nazi qui a causé la perte de son père. Libéré pour raisons de santé, Gardner s’apprête à reprendre des fonctions pour le compte de son gouvernement. Maisonnier dénonce dans son journal cet élargissement anticipé et cause, involontairement, la mort du gestapiste, assassiné quelques jours après la publication de l’article accusateur. Même s’il débute comme un roman policier, le livre de Dombrovski n’est pas une enquête criminelle. La mort de Gardner pousse  en effet le jeune Maisonnier à revenir sur les évènements qui ont touché sa famille quinze ans plus tôt. Le cœur du roman est là, aux premiers mois de l’occupation nazie, alors que les services spéciaux allemands tentent d’obtenir le ralliement à leur cause du paléoanthropologue Léon Maisonnier. Internationalement reconnu, docteur honoris causa des plus prestigieuses universités, le scientifique s’oppose aux assertions paléontologiques fallacieuses des nazis. Son équipe, composée de brillants chercheurs, le suit d’abord dans ce combat intellectuel.

Pour gagner Maisonnier à leur cause, les nazis utilisent les moyens les plus brutaux : ils effraient, torturent, assassinent. Le roman prend la forme d’un huis-clos terrifiant. Face au retour de la barbarie, que valent les diplômes, les recherches, le savoir ? Comme le dira le seul survivant de l’équipe, que sa lâcheté aura sauvé, “le singe vient réclamer son crâne” et face à cette agression, aucun recours n’est possible. Le monde que croient connaître les chercheurs s’est dissipé. Les termes de l’équation ont changé. Dans un univers où l’intellect, les arguments, la connaissance représentaient la plus haute valeur d’échange, ils pouvaient lutter – et l’emporter – avec leurs propres armes. L’arrivée de Gardner change la donne. Maisonnier, Hanka et Lanet, car c’est sur eux que se concentre le récit, vont devoir se battre pour leur survie – physique et morale – dans un univers dont ils ne maîtrisent aucune règle. Pour les envoyés du régime d’occupation, un seul objectif, que le professeur Maisonnier renie l’ensemble de ses travaux précédents, non conformes à l’idéal racial nazi. Ils ont deux atouts, la détermination glaciale de Gardner et les liens de famille du professeur Maisonnier avec un de leurs agents, Kurtzer. Le lecteur assiste au ballet des deux hommes qui réduisent peu à peu l’institut de paléoanthropologie à une coquille vide. C’est de la défaite de la culture, de l’effondrement de la pensée que traite Dombrovski. Le voile de conventions civilisées se dissipe et émerge la vraie nature de ces hommes de chair et de sang.

Si les bourreaux se ressemblent, singes brutaux et cruels auxquels Dombrovski, délibérément ou non, affecte un attribut physique de couleur jaune, les victimes, elles, sont restituées dans toute leur complexité. Hanka, atteint de crises d’hystérie, perd le contact avec lui-même lors de son emprisonnement. Il ne s’agit pas, assis dans un fauteuil, de proclamer son courage, sa détermination, son éthique comme on disserterait de l’amitié entre Goethe et Schiller. Hanka est confronté, sans préparation, à ses propres défauts, enfouis en temps de paix sous des pelletées de conventions sociales. Lanet, lucide, trop lucide, abdique  immédiatement tout espoir et préfère sacrifier son honneur au bénéfice de sa survie. “Un millier d’Achilles morts ne valent pas un déserteur vivant” explique-t-il au professeur Maisonnier. Face aux monstres qui infestent son époque, il se terre, incapable, physiquement et moralement, de les affronter. Il trahit, et pourtant Dombrovski ne le juge pas. Quand on a affronté les interrogatoires du NKVD, la vie sous Staline et les internements, on est moins prompt au manichéisme. Enfin Maisonnier, cible de toutes les attentions allemandes, préfèrera s’empoisonner, ses travaux achevés et mis en sécurité, plutôt que de céder aux barbares.  Le singe vient réclamer son crâne et le monde ne se ressemble plus : Dombrovski montre le dérèglement général, qu’il accentue par une écriture parfois elliptique, brouillonne. Les silences, les non-dits, l’espace vidé de ses mots en révèle plus que tous les discours. L’étrange jardinier des Maisonnier, Kurt, fugitif tzigane et ancien cobaye d’expériences nazies, semble maîtriser des fils dont aucun des protagonistes ne devine l’existence. Et seule la sagacité du lecteur éclairera la vraie nature du personnage.

Les règles du jeu ont changé, les mots, eux-mêmes, se vident de leur sens. Les dialogues perdent peu à peu leur précision, le monde des doctes bavards doit se conformer à un nouvel univers et en dire le moins possible. Au fur et à mesure du livre, les nazis conquièrent le monopole de la parole. Les singes aux araignées noires – c’est ainsi que Dombrovski parle des croix gammées – discourent, dissèquent, assomment. Ils sont les maîtres. Les autres personnages leur répondent par des demi-silences, des paroles voilées, des allusions. Le rapport de force s’est inversé. Les brutes sont bavardes. Et ne se feront silencieuses qu’après leur défaite. Le jeune Maisonnier, ce n’est pas un hasard, achèvera la vie de Gardner par un article de presse fracassant. Comme si, après avoir contraint le monde à se taire, les singes devaient subir le réveil de la parole. Le singe vient réclamer son crâne n’est pas un roman historique. Si le pays décrit par Dombrovski s’apparente à la France, les conditions d’occupation, elles, ressemblent beaucoup à ce qu’elles furent sur le front de l’est. Peu importe. Car l’essentiel n’était pas là. La hache du bourreau est dégainée, la civilisation vacille, aucune fondation ne tient plus. Le monde se revendique primate. Et chacun de répondre comme il le peut à ce défi qui le dépasse.

Gustave Doré, Les animaux malades de la peste

Les Animaux malades de la peste. (La Fontaine)

.

Un mal qui répand la terreur,

Mal que le Ciel en sa fureur

Inventa pour punir les crimes de la terre,

La Peste (puis qu’il faut l’appeler par son nom)

Capable d’enrichir en un jour l’Achéron,

Faisait aux animaux la guerre.

Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés.

On n’en voyait point d’occupés

A chercher le soutien d’une mourante vie ;

Nul mets n’excitait leur envie.

Ni Loups ni Renards n’épiaient

La douce et l’innocente proie.

Les Tourterelles se fuyaient :

Plus d’amour, partant plus de joie.

Le Lion tint conseil, et dit : Mes chers amis,

Je crois que le Ciel a permis

Pour nos péchés cette infortune ;

Que le plus coupable de nous

Se sacrifie aux traits du céleste courroux,

Peut-être il obtiendra la guérison commune.

L’Histoire nous apprend qu’en de tels accidents

On fait de pareils dévouements :

Ne nous flattons donc point, voyons sans indulgence

L’état de notre conscience.

Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons

J’ai dévoré force moutons ;

Que m’avaient-ils fait ? Nulle offense :

Même s’il m’est arrivé quelquefois de manger

Le Berger.

Je me dévouerai donc, s’il le faut ; mais je pense

Qu’il est bon que chacun s’accuse ainsi que moi :

Car on doit souhaiter selon toute justice

Que le plus coupable périsse.

Sire, dit le Renard, vous êtes trop bon Roi ;

Vos scrupules font voir trop de délicatesse ;

Et bien, manger moutons, canaille, sotte espèce,

Est-ce un péché ? Non non : vous leur fîtes Seigneur

En les croquant beaucoup d’honneur.

Et quant au Berger l’on peut dire

Qu’il était digne de tous maux,

Étant de ces gens-là qui sur les animaux

Se font un chimérique empire.

Ainsi dit le Renard, et flatteurs d’applaudir.

On n’osa trop approfondir.

Du Tigre, ni de l’Ours, ni des autres puissances,

Les moins pardonnables offenses.

Tous les gens querelleurs, jusqu’aux simples mâtins,

Au dire de chacun étaient de petits saints.

L’Âne vint à son tour & dit : J’ai souvenance

Qu’en un pré de Moines passant,

La faim, l’occasion, l’herbe tendre, & je pense

Quelque diable aussi me poussant,

Je tondis de ce pré la largeur de ma langue.

Je n’en avais nul droit, puis qu’il faut parler net.

A ces mots on cria haro sur le baudet.

Un Loup quelque peu clerc prouva par sa harangue

Qu’il fallait dévouer ce maudit animal,

Ce pelé, ce galeux, d’où venait tout leur mal.

Sa peccadille fut jugée un cas pendable.

Manger l’herbe d’autrui ! quel crime abominable !

Rien que la mort n’était capable

D’expier son forfait : on le lui fit bien voir.

Selon que vous serez puissant ou misérable,

Les jugements de Cour vous rendront blanc ou noir.

Un mauvais roman, c'est une histoire dans laquelle le soleil couchant éclaire les amants à travers les stores...

Depuis près de trente ans, l’université de San Jose organise un concours littéraire, ouvert à tous, d’un genre un peu particulier. Il ne récompense ni livres, ni écrivains. Ses lauréats sont ceux qui auront composé la pire première phrase de roman possible. Intitulé Bulwer-Lytton Fiction Contest, en hommage à l’auteur des Derniers jours de Pompei, peu avare en formules creuses, grandiloquentes et clichesques, il est attribué chaque année à des amateurs qui ont ciselé leur phrase pour l’occasion. Les lauréats se distinguent par des phrases longues, gavées d’adjectifs, d’adverbes et de lieux communs. L’un des morceaux de bravoure de Bulwer-Lytton est placé en exergue du site internet du prix, pour rappeler à l’impétrant le chemin qui lui reste à parcourir avant d’égaler cet illustre précurseur : “It was a dark and stormy night; the rain fell in torrents–except at occasional intervals, when it was checked by a violent gust of wind which swept up the streets (for it is in London that our scene lies), rattling along the housetops, and fiercely agitating the scanty flame of the lamps that struggled against the darkness.” Le texte commence par un summum de banalité, la référence météorologique, avant d’enfiler les clichés “comme des perles” – pour utiliser moi aussi un lieu commun : la pluie tombe à torrents, le vent, violent, souffle bruyamment, il agite même furieusement les minces flammes des lampes qui luttent – quelle emphase inutile ! – contre les ténèbres… Et je passe sur la maladroite parenthèse pour annoncer que l’action se déroule à Londres. Bref, c’est – presque – du niveau de la phrase désormais célèbre de Marc Lévy, “Green Street est une jolie rue bordée d’arbres et de maisons.

Le concours de l’université de San Jose pourrait probablement être plus grinçant s’il récompensait des livres publiés, des auteurs consacrés. En France, Pierre Jourde s’amuse souvent à extraire les phrases mal construites, peu inspirées d’écrivains reconnus. Son dernier article de blog épinglait ainsi Philippe Djian, auto-proclamé “grand styliste”, capable de mêler imparfait du subjonctif et langage relâché dans un indigeste galimatias. Si les lauréats ont ici parodié une littérature existante, leurs phrases ont été construites en vue du concours, et leur objet est ludique avant d’être littéraire. Les règles sont strictes, les candidats ne doivent pas avoir publié leur production avant de la soumettre. Pas de perles ici, ni de mises en accusation, le concours Bulwer-Lytton est un jeu. Voici les productions de quelques lauréats:

1984 – Steven Garman

The lovely woman-child Kaa was mercilessly chained to the cruel post of the warrior-chief Beast, with his barbarous tribe now stacking wood at her nubile feet, when the strong, clear voice of the poetic and heroic Handsomas roared, “Flick your Bic, crisp that chick, and you’ll feel my steel through your last meal.”

A la manière d’un – très mauvais – roman de gare, Garman ouvre le récit à un instant dramatique. “L’adorable femme-enfant”, enchaînée “sans pitié” par un “cruel guerrier”, visiblement anthropophage, attend sa dernière heure, ses “pieds nubiles” reposant sur le tas de bois destiné à la consumer. Par bonheur, le héros survient et “rugit” : “allume ton briquet, croque cette poulette et tu sentiras mon acier passer à travers ton dernier repas”. La traduction perd d’ailleurs les sonorités de cette sentence. Je ne crois pas qu’il soit possible de faire plus mauvais dans ce genre-là!

1986 – Patricia Presutti

The bone-chilling scream split the warm summer night in two, the first half being before the scream when it was fairly balmy and calm and pleasant for those who hadn’t heard the scream at all, but not calm or balmy or even very nice for those who did hear the scream, discounting the little period of time during the actual scream itself when your ears might have been hearing it but your brain wasn’t reacting yet to let you know.

Si vous ne frissonnez pas – de rire – avec celle-ci, je ne peux rien pour vous. Le cri “glace le sang” et coupe la “chaude nuit d’été” en deux. Presutti accumule les adjectifs, se répète (“tranquille et calme”), pour bien marquer le contraste entre la douceur de la nuit et l’atrocité d’un cri que les personnages ressentent physiquement avant de le comprendre – comme c’est original.

1988 – Rachel Sheeley

Like an expensive sports car, fine-tuned and well-built, Portia was sleek, shapely, and gorgeous, her red jumpsuit molding her body, which was as warm as the seatcovers in July, her hair as dark as new tires, her eyes flashing like bright hubcaps, and her lips as dewy as the beads of fresh rain on the hood; she was a woman driven–fueled by a single accelerant–and she needed a man, a man who wouldn’t shift from his views, a man to steer her along the right road, a man like Alf Romeo.

Ah! la métaphore. Un art compliqué. Que Rachel Sheeley mène à un sommet absolu grâce à cette comparaison. Portia est comme une voiture de course, sa combinaison moule un corps “chaud comme les sièges d’une voiture en juillet”, ses cheveux sont noirs “comme des pneus neufs”, ses yeux brillent “comme des enjoliveurs”, ses lèvres sont fraîches “comme la rosée sur le capot”. Ce qu’elle cherche, de toute évidence, c’est un “mâle”, “un mâle qui la conduirait sur la bonne route”, “un mâle comme Alf Romeo”. Un roman à l’eau de rose qui commence comme ça, je suis certain que toutes les femmes en rêvent…

1994 – Larry Brill

As the fading light of a dying day filtered through the window blinds, Roger stood over his victim with a smoking .45, surprised at the serenity that filled him after pumping six slugs into the bloodless tyrant that mocked him day after day, and then he shuffled out of the office with one last look back at the shattered computer terminal lying there like a silicon armadillo left to rot on the information superhighway.

Quant on ne sait pas comment décrire une scène, le meilleur moyen de se tromper, c’est de parler du temps ou de la lumière, qui n’ont en l’occurrence, pour Larry Brill, rien à voir avec le reste de l’action de ce début de roman noir. Le pistolet “fume”, Roger vient de tuer son patron qui l’humiliait “jour après jour”, il est “serein”, s’en va et ne jette qu’un dernier regard sur la scène, à destination du terminal informatique cassé, qui ressemble, tenez-vous bien, “à un tatou en silicone laissé là pour pourrir sur les autoroutes de l’information”. Deux phrases plus loin, si Larry Brill avait continué, je suppose que Roger aurait allumé une cigarette, bu une rasade de whisky et pris sa Ford pour emprunter l’autoroute de Pasadena face au coucher du soleil…

1999 – David Chuter

Through the gathering gloom of a late-October afternoon, along the greasy, cracked paving-stones slick from the sputum of the sky, Stanley Ruddlethorp wearily trudged up the hill from the cemetery where his wife, sister, brother, and three children were all buried, and forced open the door of his decaying house, blissfully unaware of the catastrophe that was soon to devastate his life.

Le début d’un roman, c’est l’occasion de marquer une tendance, un genre, un ton. Avec David Chuter, le lecteur sait où il est : un après-midi morose de fin octobre, près d’un cimetière, sur une route aux “pavés fêlés et glissants”, sous “les crachats du ciel”. Et le héros? Stanley rentre chez lui, “en traînant les pieds péniblement” – on le comprend, vu le décor, et on le comprend d’autant mieux en apprenant que “sa femme, sa soeur, son frère et ses trois enfants” (rien que ça) y sont enterrés. “Heureusement”, il ne sait pas encore qu’une “catastrophe” va bientôt dévaster sa vie… Au point où il en est, y a-t-il vraiment de quoi dévaster ce qui lui reste de vie ?

2007 – Jim Gleeson

Gerald began–but was interrupted by a piercing whistle which cost him ten percent of his hearing permanently, as it did everyone else in a ten-mile radius of the eruption, not that it mattered much because for them “permanently” meant the next ten minutes or so until buried by searing lava or suffocated by choking ash–to pee.

Je sais, j’abuse souvent des tirets – qui permettent d’insérer un élément qui ne justifierait pas la rédaction d’une phrase entière et complète une sentence qui pâtirait peut-être de l’absence de cette information, mais qui, en contrepartie, l’étire au-delà des normes généralement tenues pour acceptables et contraint le lecteur, comme l’auteur, a un effort certain pour revenir au sujet central d’une phrase qui a tant dévié qu’elle aurait bien mérité d’être rédigée autrement – j’abuse, donc, des tirets, comme Jim Gleeson, qui insère une merveilleuse digression sur la durée des effets “d’un sifflement dans l’oreille” lié au déclenchement une éruption volcanique qui pourrait tuer le héros, entre “commencer” et “à uriner”. Je crois qu’il serait difficile de composer cette phrase de manière plus parfaitement nulle que Jim Gleeson, qui a lui aussi bien mérité son prix.

Ce petit échantillon vous incitera, j’espère, à aller jeter un œil sur le palmarès du prix. Certains valent le détour.

“It was a dark and stormy night; the rain fell in torrents–except at occasional intervals, when it was checked by a violent gust of wind which swept up the streets (for it is in London that our scene lies), rattling along the housetops, and fiercely agitating the scanty flame of the lamps that struggled against the darkness.”

The Second Coming, W.B. Yeats

TURNING and turning in the widening gyre
The falcon cannot hear the falconer;
Things fall apart; the centre cannot hold;
Mere anarchy is loosed upon the world,
The blood-dimmed tide is loosed, and everywhere
The ceremony of innocence is drowned;
The best lack all conviction, while the worst
Are full of passionate intensity.

Surely some revelation is at hand;
Surely the Second Coming is at hand.
The Second Coming! Hardly are those words out
When a vast image out of Spiritus Mundi
Troubles my sight: somewhere in sands of the desert
A shape with lion body and the head of a man,
A gaze blank and pitiless as the sun,
Is moving its slow thighs, while all about it
Reel shadows of the indignant desert birds.
The darkness drops again; but now I know
That twenty centuries of stony sleep
Were vexed to nightmare by a rocking cradle,
And what rough beast, its hour come round at last,
Slouches towards Bethlehem to be born?

——————————————-

La seconde venue, W.B. Yeats

Tournant, tournant dans la gyre toujours plus large,
Le faucon ne peut plus entendre le fauconnier.
Tout se disloque. Le centre ne peut tenir.
L’anarchie se déchaîne sur le monde
Comme une mer noircie de sang : partout
On noie les saints élans de l’innocence.
Les meilleurs ne croient plus à rien, les pires
Se gonflent de l’ardeur des passions mauvaises.

Sûrement que quelque révélation, c’est pour bientôt.
Sûrement que la Seconde Venue, c’est pour bientôt.
La Seconde Venue ! A peine dits ces mots,
Une image, immense, du Spiritus Mundi
Trouble ma vue : quelque part dans les sables du désert,
Une forme avec corps de lion et tête d’homme
Et l’œil nul et impitoyable comme un soleil
Se meut, à cuisses lentes, tandis qu’autour
Tournoient les ombres d’une colère d’oiseaux…
La ténèbre, à nouveau ; mais je sais, maintenant,
Que vingt siècles d’un sommeil de pierre, exaspérés
Par un bruit de berceau, tournent au cauchemar,
- Et quelle bête brute, revenue l’heure,
Traîne la patte vers Bethléem, pour naître enfin ?

Traduction d’Yves Bonnefoy

(Le poème a été écrit en 1919, ce qui éclaire sa tonalité générale)

Et si vous souhaitez en savoir plus sur William Butler Yeats et Yves Bonnefoy, je vous conseille le blog de Maxime Durisotti, bien meilleur sur le sujet que je ne le serai jamais.

Dying on the vine (John Cale)

Parfois, on entend une musique plusieurs fois sans se rendre compte de ses qualités. L’oreille, inattentive, ignore le morceau jusqu’au jour où une alchimie miraculeuse entre l’instant, la disponibilité émotionnelle et la mélodie la rend indispensable, incontournable. Le titre “Dying on the vine”, je l’ai entendu sans l’écouter près d’une dizaine de fois et, à la onzième, ou à la douzième, peu importe, il est devenu une part vitale de moi-même. Les frissons éveillent le cerveau et, soudain, la musique devient évidence, l’accessoire nécessaire et la sensibilité elle-même en sort métamorphosée. La musique, ce ne sont pas quelques notes jetées sur une partition, c’est un moyen de transfigurer le présent, d’accrocher la mémoire, les sentiments, la raison, sur un instant éphémère. Demain, après-demain, je retrouverai cette chanson et les mêmes émotions reviendront, amplifiées par la distance avec l’instant suprême et unique de la découverte, réelle, totale. Une fois enregistrée par le cerveau, affectée à un ensemble d’émotions, à un espace temporel délimité, la musique devient une machine à remonter le temps. Il suffit d’apprécier les premières notes et reviennent, inchangées et pourtant différentes, les sensations du jour de la révélation. John Cale m’a parlé, “Dying on the vine” est devenu une part de ma personnalité, de ma sensibilité. Elles sont peu nombreuses, et partant, précieuses, les mélodies qui éveillent la subjectivité, traversent l’écran chaotique du bruit de fond pour parler à l’âme. Même si elle perd dans quelques années une partie, voire la totalité de ses effets,  qu’elle s’émousse, car l’équilibre magique n’est pas éternel, cette chanson demeurera au fond de mon cœur une part de moi-même. Qu’elle puisse mourir ne l’empêche pas d’être advenue, d’avoir existé pour moi, et seulement pour moi, pour un instant de mon existence, donc pour toujours. On peut traverser des années qui ne comptent pas et vivre 3 minutes 53  qui vous transforment à jamais. Que des milliers d’autres personnes l’aient aimée ne change rien au fond : la musique parle à chacun comme s’il était le seul, l’unique. Cette magie irremplaçable, physique, sensitive, extatique, je l’ai vécue grâce à John Cale. Et si demain, je ne tressaille plus à l’écoute de ces quelques notes de piano, le simple souvenir d’avoir frissonné suffira pour toute la durée de mon existence.

.

.

I’ve been chasing ghosts and I don’t like it
I wish someone would show me where to draw the line
I’d lay down my sword if you would take it
And tell everyone back home I’m doing fine

I was with you down in Acapulco
Trading clothing for some wine
Smelling like an old adobe woman
Or a William Burroughs playing for lost time

I was thinking about my mother
I was thinking about what’s mine
I was living my life like a Hollywood
But I was dying on the vine

Who could sleep through all that noisy chatter
The troops, the celebrations in the sun
The authorities say my papers are all in order
And if I wasn’t such a coward I would run

I’ll see you me when all the shooting’s over
Meet me on the other side of town
Yes, you can bring all your friends along for protection
It’s always nice to have them hanging around

I was thinking about my mother
I was thinking about what’s mine
I was living my life like a Hollywood
But I was dying, dying on the vine

Prudence!

Histoire du climat, Pascal Acot, 2009

Certains maux sont les emblèmes noirs de leur époque : l’inflation dans les années 70, le chômage et le SIDA lors des deux décennies suivantes. Nous vivons à l’époque du réchauffement climatique, totem des angoisses de l’occident. Les sociétés industrielles et consuméristes s’inquiètent des conséquences que pourrait avoir leur choix de société sur l’avenir de la civilisation. Le confort matériel se paie d’une crainte sourde, que l’aisance ne soit qu’un illusoire prélude à la chute. L’abondance engendre un double sentiment de culpabilité : vis-à-vis de nos contemporains et vis-à-vis des générations futures. Les sociétés moins développées inspirent ainsi à l’occident une commisération, quelque peu affectée malgré un fond de sincérité. Il est de bon ton de les plaindre, et, confusément, d’espérer qu’elles ne sortiront jamais de leur condition. Car, au regard de la surconsommation générale que suppose l’adoption du modèle occidental, leur élévation signifierait notre abaissement : les classes moyennes des démocraties européennes sentent que le nivellement des conditions de vie planétaires exigerait de leur part des sacrifices inacceptables. Si notre richesse naît de leur pauvreté, leur enrichissement entraînera notre appauvrissement. D’où une première inquiétude quant à l’avenir de nos sociétés, renforcée par la perspective, à plus ou moins brève échéance, d’un épuisement progressif des ressources, notamment énergétiques, de la planète, d’un renchérissement de leur valeur et, in fine, d’une crise de civilisation généralisée. “Quelle planète laisserons-nous aux générations futures ?” Combien de fois peut-on entendre cette question de nos jours ? Cette peur globale, dont je ne cherche pas ici à débattre de la pertinence, a pris, pour s’exprimer, une voie spectaculaire, celle du réchauffement climatique. Au lieu de se concentrer sur la déforestation, la pollution, la surpopulation, le déclin de la biodiversité, sujets délimités, spécifiques, l’inquiétude populaire s’est emparée du thème le plus global qui soit, donc le plus complexe, le climat. Le sujet se prête aux simplifications abusives, parasitées en outre par des considérations subjectives, chacun croyant, en son for intérieur,  être apte à tracer une limite entre la normalité et l’anormalité. La matière est incertaine, compliquée, et, investie de nos angoisses de consommateurs occidentaux aisés, elle devient illisible. Parce qu’il influence les conditions de vie quotidiennes, le climat paraît être la clé de voûte des problèmes sociaux, environnementaux, économiques de notre époque.

C’est dans ce contexte particulier qu’il faut comprendre le vaste travail de vulgarisation scientifique de Pascal Acot. Son Histoire du climat se veut accessible, parce qu’elle cherche, avant tout, à remettre en cause les vagues postulats de l’air du temps. Acot ne prend pas partie, ou à peine, dans le débat central du réchauffement – l’homme est-il responsable de l’élévation des températures ? – et rend sa complexité au sujet climatique. Acot lutte contre les idées reçues qui empoisonnent le débat. Son livre s’organise en trois temps : panorama du rôle du climat sur terre depuis la formation de la planète ;  depuis l’apparition de l’homme ; problèmes contemporains. Le didactisme de l’ensemble paraîtra un peu exagéré aux lecteurs connaisseurs, mais il paraissait impossible de passer outre dans un travail destiné au plus large public. Le climat de la terre a beaucoup varié au long de son histoire. Notre époque n’est d’ailleurs pas parmi les plus chaudes, loin de là, de l’histoire terrestre. Un ensemble de facteurs concurrents expliquent les variations climatiques : configurations astronomiques, catastrophes, organisation des continents, rôle des organismes vivants, activité volcanique, etc… Le scientifique, confronté aux lacunes des archives géologiques, ne peut émettre à ce sujet autre chose que des hypothèses. Kirschvink, par exemple, se fit connaître en 1992 par sa théorie de la planète gelée, encore contestée aujourd’hui, selon laquelle la terre aurait connu, voici un milliard d’années, une glaciation complète. A d’autres époques, plus chaudes, aucune glace n’aurait obstrué les pôles. Même si elle s’enlise parfois dans des développements accessoires, cette première partie a le mérite de relever le principe premier des climats de notre planète : leur absence complète de stabilité – à des termes dépassant évidemment la durée d’une civilisation humaine. Les climats se transforment au rythme des grands évènements géologiques, astronomiques, chimiques de la planète : l’interaction entre l’astre et son atmosphère est riche.

L’être humain, dont il est toujours utile de rappeler qu’il n’a vécu que quelques instants à l’échelle des temps géologiques, a connu, en quelques centaines de milliers d’années d’existence des variations sensibles de climats, dont trois glaciations. Acot examine surtout les grandes tendances climatiques de notre histoire, pour lesquelles les traces sont plus abondantes. Le développement se limite d’ailleurs à l’Europe, à l’exception d’incursions en terre maya et au Groenland, reprises du magistral Effondrement de Jared Diamond. Les lignes sont connues : climat favorable au Moyen-Orient et dans le bassin méditerranéen avant Jésus-Christ, lente dégradation des conditions au premier millénaire de notre ère, à laquelle succèdent une nette amélioration entre le Xe et le XVe siècle, puis une nouvelle dégradation, “le petit âge glaciaire” jusqu’au XIXe siècle. S’il peut participer aux facteurs explicatifs de l’évolution des sociétés humaines, le climat n’est pas, pour l’auteur, sa cause ultime. Il faut en relativiser l’impact. Hormis dans des cas exceptionnels, comme celui des vikings du Groenland, le climat ne peut jamais expliquer, à lui seul, la transformation d’une civilisation. Le réductionnisme, qui conduit par exemple à lier la chute de l’empire romain à la dégradation du climat, est intellectuellement séduisant, mais manque de profondeur. La conduite des hommes, la structure de leur société, les choix qu’ils sont amenés à faire jouent autant que la transformation des conditions climatiques. Une même catastrophe aura des conséquences entièrement différentes à long terme selon la société qu’elle affecte.

Le livre de Pascal Acot appelle à la prudence. La machine atmosphérique et climatique est particulièrement complexe. Sa compréhension demeure parcellaire, même si les grandes lignes commencent à être bien connues. Le débat actuel sur le réchauffement climatique repose sur trop d’approximations pour être autre chose que la manifestation de nos craintes. L’homme transforme son environnement, c’est une certitude ; l’industrialisation va, effet d’inertie aidant, affecter le climat pour les prochains siècles, c’est une probabilité ; l’activité humaine conduit aux catastrophes naturelles, c’est une hypothèse. La différence est là. Elle n’empêche ni de s’interroger sur les conséquences de notre activité, ni de tenter de restreindre au maximum les comportements les plus néfastes. Elle incite juste à manier avec plus de précaution un constat de réchauffement global qui demeure trop complexe pour autoriser les avis péremptoires. Il est dommage que l’ensemble des louables interrogations des sociétés industrielles soient assimilées dans un immense et trompeur questionnement. Des problèmes plus circonscrits, n’appelant pas une impossible réponse globale, dont personne ne sait d’ailleurs si elle serait adaptée, mériteraient plus d’attention. Exutoire de nos peurs, le réchauffement climatique doit être désinvesti de la charge émotionnelle, fantasmatique, totalisante, dont nous l’avons nourri. En 1975, des scientifiques préconisaient, avec sérieux, une intensification des rejets de gaz à effet de serre dans l’atmosphère pour lutter contre l’inéluctable refroidissement de la planète. Trente-cinq plus tard, la perspective s’est inversée. Le réchauffement climatique, cet aigle qui dévore le foie de l’homme moderne, nouveau Prométhée, se charge d’une dimension eschatologique : pour avoir voulu s’échapper des contraintes de son milieu, l’homme s’inquiète, et voit, dans les catastrophes du temps, la perspective d’une nouvelle damnation. La circonspection de Pascal Acot, à rebours de la panique et de l’indifférence, semble être la seule attitude à même de redonner à  cet objet  aux atours fantasmés une dimension raisonnable.

Les deux grands poètes belges du symbolisme face à la pluie.

Caillebotte, "Rue de Paris par temps de pluie", 1877

La Pluie (Emile Verhaeren)

.

Longue comme des fils sans fin, la longue pluie
Interminablement, à travers le jour gris,
Ligne les carreaux verts avec ses longs fils gris,
Infiniment, la pluie,
La longue pluie,
La pluie.

Elle s’effile ainsi, depuis hier soir,
Des haillons mous qui pendent,
Au ciel maussade et noir.
Elle s’étire, patiente et lente,
Sur les chemins, depuis hier soir,
Sur les chemins et les venelles,
Continuelle.

Au long des lieues,
Qui vont des champs vers les banlieues,
Par les routes interminablement courbées,
Passent, peinant, suant, fumant,
En un profil d’enterrement,
Les attelages, bâches bombées ;
Dans les ornières régulières
Parallèles si longuement
Qu’elles semblent, la nuit, se joindre au firmament,
L’eau dégoutte, pendant des heures ;
Et les arbres pleurent et les demeures,
Mouillés qu’ils sont de longue pluie,
Tenacement, indéfinie.

Les rivières, à travers leurs digues pourries,
Se dégonflent sur les prairies,
Où flotte au loin du foin noyé ;
Le vent gifle aulnes et noyers ;
Sinistrement, dans l’eau jusqu’à mi-corps,
De grands boeufs noirs beuglent vers les cieux tors ;

Le soir approche, avec ses ombres,
Dont les plaines et les taillis s’encombrent,
Et c’est toujours la pluie
La longue pluie
Fine et dense, comme la suie.

La longue pluie,
La pluie – et ses fils identiques
Et ses ongles systématiques
Tissent le vêtement,
Maille à maille, de dénûment,
Pour les maisons et les enclos
Des villages gris et vieillots :
Linges et chapelets de loques
Qui s’effiloquent,
Au long de bâtons droits ;
Bleus colombiers collés au toit ;
Carreaux, avec, sur leur vitre sinistre,
Un emplâtre de papier bistre ;
Logis dont les gouttières régulières
Forment des croix sur des pignons de pierre ;
Moulins plantés uniformes et mornes,
Sur leur butte, comme des cornes

Clochers et chapelles voisines,
La pluie,
La longue pluie,
Pendant l’hiver, les assassine.

La pluie,
La longue pluie, avec ses longs fils gris.
Avec ses cheveux d’eau, avec ses rides,
La longue pluie
Des vieux pays,
Éternelle et torpide !

————————————————-

La Pluie (Georges Rodenbach)

.

Oh ! la pluie ! oh ! la pluie ! oh ! les lentes traînées
De fils d’eau qu’on dévide aux fuseaux noirs du Temps
Et qui semblent mouillés aux larmes des années,
Oh ! la pluie ! oh ! l’automne et les soirs attristants !
Oh ! la pluie ! oh ! la pluie ! oh ! les lentes traînées !

Qui dira la douleur sombre du firmament,
Route de cimetière avec d’horribles voiles
Où les nuages vont élégiaquement,
Corbillards cahotant des cadavres d’étoiles.
Qui dira la douleur sombre du firmament ?

Dans le deuil, dans le noir et le vide des rues,
La pluie, elle s’égoutte à travers nos remords
Comme les pleurs muets des choses disparues,
Comme les pleurs tombant de l’œil fermé des morts
Dans le deuil, dans le noir et le vide des rues !

La pluie est un filet pour nos rêves anciens !
Et, dans ses mailles d’eau qui leur font prisonnières
Les ailes, ces divins oiseaux musiciens
Meurent très longuement d’un regret de lumières.
La pluie est un filet pour nos rêves anciens.

Comme un drapeau mouillé qui pend contre sa hampe,
Notre âme, quand la pluie éveille ses douleurs,
Quand la pluie, en hiver, la pénètre et la trempe,
Notre âme, elle n’est plus qu’un haillon sans couleurs
Comme un drapeau mouillé qui pend contre sa hampe !

Articles Précédents »

Suivre

Get every new post delivered to your Inbox.