« La Bibliothèque de la Pléiade »

Chers lecteurs, j’ai publié, voici quinze mois, une note sur la « Bibliothèque de la Pléiade » qui a connu un grand succès. Elle a suscité des dizaines de commentaires, souvent riches en informations sur l’avenir de la collection, les publications à venir, la politique de Gallimard, etc. Comme je commençais à peiner à m’y retrouver, j’ai jugé utile de composer une nouvelle page fixe de ce blog, uniquement consacrée à la vénérable collection à rhodoïd et reliure cuir. Ça m’a pris un certain temps, donc je ne vous proposerai pas de « vraie » note aujourd’hui, mais me contenterai de cette annonce rapide.

La page est accessible dans les onglets du blog, en dessous du titre, section « La Bibliothèque de la Pléiade » et à cette adresse, https://brumes.wordpress.com/la-bibliotheque-de-la-pleiade-publications-a-venir-reeditions-reimpressions/

La note est divisée en six sections de manière à couvrir tant les publications à venir que l’état du catalogue. L’idée est d’offrir, en dehors du canal officiel de Gallimard, des aperçus réalistes sur l’avenir de la collection. La page est moins destinée à discuter de la politique générale de la Pléiade qu’à compiler les informations dont quelques acharnés dont je suis peuvent avoir connaissance, par un biais ou un autre. J’espère qu’elle vous intéressera.

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Une Fleur pour Modiano

Pouvons-nous imaginer André Malraux, ministre de la Culture, incapable de citer une œuvre de Jean-Paul Sartre ou de Saint-John Perse ? Pouvons-nous imaginer Jack Lang, aux mêmes fonctions fin 1985, s’avouer incapable de situer l’œuvre de Claude Simon ? Pouvons-nous imaginer Édouard Herriot, ministre des Beaux-Arts, reconnaître benoîtement, fin 1927, qu’il ne connaît pas les œuvres de Bergson, qu’il n’a rien lu de lui, et même, plus généralement, qu’il ne lit rien depuis qu’il est devenu ministre (sous-entendu « les livres, moi, vous savez… ») ? Répondre sérieusement par la positive à ces questions est impossible, même dans le but louable de rattraper la faute récente de Mme Pellerin. Interrogée par un journaliste, celle-ci n’a pas su citer un seul titre de l’œuvre de Patrick Modiano, récipiendaire cette année de la même récompense que Sartre, Perse, Simon et Bergson. Ceux qui défendent la ministre ne peuvent pas nier cet inconcevable, même s’ils font valoir, à tort ou à raison, que, tout de même, Modiano n’est ni Sartre, ni Perse, ni Simon, ni Bergson (ce qui n’excuse pas grand chose et suppose une tout autre déploration qui, pour intéressante qu’elle soit, ne m’intéresse pas aujourd’hui). Cette comparaison avec ses prédécesseurs m’est venue instinctivement en tête ces derniers jours, alors que la ministre de la Culture était moquée par une partie malintentionnée de la classe journalistique et politique pour son incompétence, son inculture et son étroitesse de vues supposées. De tels faits alimentent, il faut bien l’admettre, le faisceau d’indices cher aux conservateurs « déclinistes » : le niveau baisse, s’effondre, se désintègre ; de fieffés imbéciles ont succédé aux aèdes du passé ; les puissants du jour ne savent plus rien. Le monde meurt ! O Tempora, O Mores ! Maudite époque ! Maugréons ! Rappelons-nous l’âge d’or ! Cette réaction spontanée, m’est, je dois l’admettre, assez naturelle. Je crois néanmoins utile de dire que ce premier sentiment, si je ne l’estime pas faux, vise à mon sens à côté du véritable problème soulevé par ce micro-événement, qui, comme tous les micro-événements, peut nous dire un plus que ce que la glose twittérienne et ricaneuse en tire instinctivement, à la condition de l’interroger. Ce problème, à mon sens, c’est l’abaissement généralisé des fonctions publiques et c’est sur lui – et non sur le déclin supposé de la culture générale ou de l’importance de la littérature – que je voudrais écrire.

Si vous me lisez de temps à autres, vous savez que ce genre de glissades et de polémiques politiques ne m’intéressent pas ; ce blog, littéraire, n’est pas censé s’en préoccuper. L’actualité, fastidieuse idole du jour, a bien d’autres canaux où répandre ses mictions. Par définition, et en règle générale, lui prêter attention équivaut à perdre son temps ; intellectualiser des faits subalternes, c’est contribuer à l’alimentation du bruit de fond médiatique, responsable de notre surdité et de notre hyper-excitation publique actuelles. Il est en effet difficile d’échapper à la dramatisation permanente du tout et du rien, à laquelle nous sommes soumis quotidiennement, à moins de vivre en stylites, réfugiés à bonne hauteur du sol. Un scandale en chasse l’autre, et nous, sans réfléchir, caquetons ou gloussons, comme des volailles, dans la basse-cour de l’internet. Le vacarme de notre poulailler nous empêche hélas de nous arrêter, de penser en silence et d’essayer de percevoir ce que l’événement peut avoir à dire sur l’état de notre société (ou tout du moins d’une partie de celle-ci). Je vais essayer, sans savoir si je peux y parvenir, de dépasser ma condition de volatile jabotant et me livrer à une courte analyse de cette affaire.

Mme Pellerin, devenue ministre lors du dernier remaniement, n’est certes ni Malraux, ni Herriot (normalien et agrégé), ni même Jack Lang (universitaire actif dans le monde culturel avant 1981). Âgée de quarante ans, elle occupe là son premier porte-feuille d’importance (relative). Pourtant, son cursus universitaire et professionnel est brillant : ESSEC, IEP de Paris, ENA, dont elle est sortie suffisamment bien classée pour entrer dans un grand corps, avant de bifurquer dans le monde politique. Cela n’indique certes rien de ses goûts littéraires et de l’étendue de sa culture ; les « grandes écoles » ne sont pas, en effet, des cénacles d’esthètes et d’érudits – ce n’est ni leur public, ni leur objet. En revanche, sa réussite démontre qu’elle est travailleuse, studieuse, intelligente, capable d’assimiler très rapidement des masses d’informations, souvent arides et abstraites, et de les organiser efficacement. La première qualité des gens qui ont suivi ces cursus, c’est de maîtriser et de mobiliser une grande quantité de faits, de savoir les hiérarchiser et les structurer, par une synthèse habile et cohérente tenue par une mise en équation intellectuelle nommée problématique. Le savoir importe moins que le savoir-faire. Leur culture manque moins de surface que de profondeur, moins de profondeur que du contact personnel et fécond avec les œuvres et les théories ; en contrepartie, ils acquièrent néanmoins une liberté et une capacité de survol leur permettant de ne pas s’enferrer dans des détails de moindre importance, jugés spécieux. Mme Pellerin est arrivée à ces fonctions par sa brillante maîtrise d’un jeu intellectuel intense et complexe. Là voilà propulsée ministre de la culture. Que fait-elle (en principe) ? Elle lit des rapports, des notes de synthèse, des fiches préparées par son équipe ; elle dirige et anime le travail d’une administration, responsable d’un département de l’action publique ; elle exerce également des fonctions de représentation, auprès de milieux culturels plutôt favorables (elle est de gauche) quoique circonspects (elle porte la macule, un peu infamante dans ces cercles, de technocrate).

M. Modiano a reçu, début octobre, le Nobel de littérature, le prix le plus connu et le plus réputé de la planète littéraire. En toute logique, qu’elle connaisse ou pas son œuvre de manière personnelle – et on ne peut pas avoir tout lu – la ministre demande à son équipe une fiche synthétique et en assimile quelques points centraux, de manière à préparer les inévitables suites de cette récompense. Interrogée, elle saura répondre. Les journalistes n’ont pas nécessairement une connaissance plus personnelle qu’elle de l’œuvre – les réputations littéraires se font par ouï-dire, il suffit de voir la fortune de cet épithète « proustien » bizarrement accolé à la moindre mention de M. Modiano pour le constater. Soyons cyniques, quelques banalités, dans le maigre temps imparti dans un entretien télé- ou radiodiffusé, suffiront à laisser croire que Mme Pellerin connaît son sujet, maîtrise les codes du monde culturel, bref, peut exercer sa fonction. Qu’elle appréhende ou non l’importance littéraire de cet écrivain importe peu dans l’action quotidienne de la ministre ; pourtant, il est crucial pour elle de ne pas être prise en faute sur une connaissance superficielle de l’œuvre, il en va de sa réputation et de sa crédibilité naissantes. En trébuchant sur une question banale, à propos des écrits de M. Modiano, la ministre a montré, en quelques instants, deux choses (peut-être fausses, mais peu importe, c’est ce qu’elle laisse croire aux autres) : elle n’a ni la culture minimale qu’on lui supposait, ni le sérieux professionnel qui y aurait suppléé. Politiquement, dans ses fonctions, c’est une double faute. Elle renforce une réputation déjà avérée – et préjudiciable à son poste – de techno-sans-âme ; elle passe pour une dilettante, qui n’anticipe et ne prépare rien. Elle sera jugée sur de telles trivialités, qu’elle s’y prépare ! Que nous dit alors cette misérable affaire ? Plusieurs choses.

Il n’est pas question de juger la culture réelle de Mme Pellerin sur ce seul manquement, évidemment ; il est plus intéressant d’observer que Mme Pellerin avoue, par la suite, en guise d’excuses, n’avoir « plus le temps de lire » (autre chose que des lectures captives, rapports, notes, etc.). Outre le mépris dans lequel une telle affirmation tient la lecture en général et la littérature en particulier, je note, sur une plus large perspective, la pauvreté de cette défense. Pauvre victime du harassant travail ministériel, soutier d’un régime techno-bureaucratique, liée par tant de responsabilités écrasantes, elle n’a évidemment plus de temps pour la culture. Ni pour faire travailler son équipe. Ni pour réviser ses fiches. Ni pour préparer ses interviews. En revanche, elle a toujours le temps, apparemment, de regarder Games of Thrones, série populaire à la mode, dont elle parlait l’autre jour avec une expertise manifeste sur les ondes de France Culture (dans l’inénarrable « matinale » de M. Voinchet, que j’écoute dans l’espérance quotidienne et toujours satisfaite de quelconques « grotesqueries » (Verlaine)). Entre la lecture d’un côté (de livres ou de fiches) et le visionnage de séries télévisées de l’autre, Mme Pellerin montre qu’elle a choisi. Je me réjouis toujours d’entendre des gens capables d’employer des journées ou des soirées entières à absorber des produits télévisés de consommation courante me dire, fort graves, qu’ils n’ont pas le temps de lire. On a toujours le temps ; il faut se le ménager. L’important est d’en avoir l’envie. Au poste qu’elle exerce, ce petit défaut, ce désintérêt, cette négligence pourraient avoir quelques répercussions négatives. Mais, au fond, Mme Pellerin dit-elle la vérité ? Ne fait-elle pas là les concessions nécessaires qu’exige la vie publique de notre époque ? N’avait-elle pas préparé une fiche, cette fois-ci ? Ne vient-elle pas parler de Games of Thrones sur France-Culture parce qu’à France-Culture même, la culture se résume désormais à la vaste industrie du loisir pasteurisé, haché et mixé, saupoudré d’actu et de bavardages ? Ne joue-t-elle pas le rôle qu’on attend d’elle, à faire semblant de partager ce qui constitue, partout, le seul horizon intellectuel de la société, le loisir ? N’est-ce pas la même capacité d’adaptation au clapotement sale de notre époque qui la fait s’afficher à la FIAC aux côtés d’une (ex- ?)prostituée dont le titre de gloire fut d’être abusée mineure par des athlètes professionnels ? Au moins, l’on n’accusera pas la ministre d’élitisme – ce vilain mot injurieux qui permet à n’importe qui de disqualifier par principe toute tentative, même maladroite, de penser au-dessus de soi-même, contre soi-même, et de se confronter à plus puissant et plus subtil que soi.

Je ne crois pas la ministre idiote ou inculte. Je ne la crois pas paresseuse ou obtuse. Je ne sais pas si elle dit vrai ou si elle ment. L’important n’est pas là. Elle est confrontée aux nouvelles règles de jeu, qui ont émergé depuis une vingtaine d’années dans l’espace public. En appeler à la comparaison avec Malraux et Herriot n’a pas vraiment de sens, car Malraux ou Herriot n’auraient tout simplement pas été interrogés sur leur connaissance des œuvres de Sartre, de Perse ou de Bergson. Dans leur univers et à leur époque, ce genre de questions ne se posait pas. Elles n’avaient pas de sens. Et elles outrepassaient des règles tacites de comportement et de politesse. L’abaissement des fonctions politiques, leur perte de verticalité, a accouché d’un univers d’irrévérence, où le moindre journaliste n’hésite plus à essayer de coincer les ministres et les hommes d’État, par des petits quiz ricanants ; ces courageux paladins de la Vérité évitent bien, hélas, de manifester cette virulence et cette sournoiserie pour des vrais sujets politiques, graves, importants. Là, en général, le courage fait défaut. Pas de sérieux ! Nous avons les défauts d’un système sans ses qualités. Pour que le spectacle fonctionne, il faut que le ridicule naisse de futilités. Plus de ton compassé ou de questions prévues d’avance ; du divertissement ! Et le spectacle s’obtient d’autant mieux lorsque les questions sont idiotes, hors sujet ou malveillantes. C’est ainsi que sur France Culture, récemment, Mme Pellerin était interrogée par les journalistes de la station (la seule à prétentions culturelles) à propos de produits de divertissement comme Les Lapins crétins et Games of Thrones ! Rêvons d’André Malraux parlant du Journal de Mickey et de sa passion pour les histoires de Picsou… (« Entre ici, Donald Duck, avec ton cortège de volatiles. » ; « Pat Hibulaire tenterait-il de lever la moustiquaire ? Frapperait-il au travers ? » etc.) Ce torrent excrémentiel, charrié sur toutes les ondes et les pages, continue de gonfler, année après année, pour le plus grand et évident bénéfice, il n’y a pas à en douter, de la culture elle-même.

La faute n’est d’ailleurs pas exclusivement celle des médias. Eux-mêmes se conforment à la société gentiment médiocre et passablement aigrie dont ils sont l’émanation autant qu’au désir d’abjection des hommes politiques. À force de vouloir se faire passer pour ce qu’ils ne sont pas, à force de vouloir paraître comme tout le monde, à force de vouloir se présenter sous un jour vaguement sympathique, les hommes (et les femmes) politiques ont crétinisé leurs fonctions. René Girard parle d’un désir mimétique, eh bien sa manifestation en politique est un désir crétinique. MM. Wauquiez ou Le Maire – brillants majors et caciques d’à peu près toutes les grandes écoles et les grands concours de la république – en ont donné quelques illustrations ces dernières années, l’un en clamant son amour pour Lady Gaga et les séries télévisées, l’autre en se trompant publiquement sur la superficie d’un hectare. Ricanez, braves gens, ceux qui vous gouvernent sont comme vous ; ils vous ressemblent ; ils sont même pires que vous ! Bien sûr, un mouvement plus profond, plus ancien, inéluctable, tocquevillien, d’écrasement des hiérarchies, de fin des autorités devait déboucher sur un univers politique aplati, égalitaire, démocratique, d’où tradition et autorité seraient évacués, et dont l’ennemi serait l’élitisme. Le principe vertical est condamné depuis deux siècles au moins. Mais il n’était inscrit nulle part que ce mouvement horizontalisant dût déboucher sur l’extension à toute la société d’une sous-culture aussi déplorable, insignifiante, frivole et trompeuse. La mésaventure de Mme Pellerin en est une des conséquences : le racornissement de l’entretien politique au niveau de Questions pour un champion. L’erreur fondamentale de la classe politique, à mon sens, est de se vautrer dans la boue en croyant faire peuple et susciter ainsi l’empathie et la connivence ; ce genre d’attitudes, dans l’espace public, ne fait que provoquer la raillerie, le mépris et le dédain. On attend d’eux autre chose que ce dérisoire désir de dérider.

Pour la blague, on appréciera les écrits du calamiteux Yann Moix, auteur en septembre d’un article dithyrambique – et bouffon – sur son « amie Fleur ». La ministre était présentée comme un génie total, capable de réciter par cœur, sur demande, des tirades de Shakespeare (tirées d’Henry VI, s’il vous plaît), de se montrer incollable sur Eschyle comme sur Dante, dont elle ponctuerait ses conversations de passages entiers. Bien sûr, je sais ce que vous en pensez, épater un clown comme M. Moix par sa connaissance des classiques ne doit pas être très compliqué. L’immortel auteur de Podium, parfaite incarnation de la trivialité prétentieuse et vile de notre époque, enrobait cette admiration d’une autre, contradictoire et adressée au commun : ne croyez pas que son génie soit éloigné de vous, braves gens, Fleur vous bat en tout, Fleur sait des choses in-croy-ables mais Fleur est une super nana – je dis Fleur, car l’époque est à la fausse connivence des prénoms – Fleur sait aussi son Desproges par cœur. Et son Debbouze. Saint Desproges ! Saint Debbouze ! Ne manquait plus que Saint Coluche ! Mme Pellerin apparaissait ainsi dans cet article comme une femme admirable et brillante doublée d’une forme, improbable et répugnante, d’érudite du kitsch. Je ne m’étendrai pas plus sur cette maladroite tentative d’hagiographie (parue, fort logiquement, dans Paris-Match) sinon qu’elle montre parfaitement les ambiguïtés que suppose toute promotion médiatique politique à notre époque. L’homme (ou la femme) politique doit tout à la fois apparaître cultivé et profane, brillant et terne, supérieur et égal. Il veut être à la fois le meilleur d’entre nous et comme tout le monde. Ce qui le conduit à des propositions et des comportements intenables. On cite une obscure réplique de Cymbeline, qu’on ponctue par un gimmick du Père Noël est une ordure, avant d’enchaîner sur une faute de français, rattrapée par un commentaire avisé sur le cinéma d’Antonioni, lui-même gâché par une ânerie sur les romans de M. Beigbeder. On dirige la culture, on a un cursus parfait, mais on bafouille sur un thème d’actualité, on hésite sur des faits sus de tous. Je sais bien que l’époque est à la post-moderne salade de fruit, mais on comprend bien qu’un tel message, entre supériorité intellectuelle et bêtise culturelle, apparaît illisible. Cette petite affaire, au fond, n’est que cela, un brouillage de plus qui, paradoxal, contribue à saper l’autorité politique sur laquelle lorgne tout personnage se lançant dans la carrière publique. On croirait qu’ils veulent réduire leurs futures fonctions à l’exacte envergure de leur médiocrité, pour se plaindre, ensuite, de l’étroitesse de leurs pouvoirs. Comme la plupart de ses contemporains, Mme Pellerin tend à gâcher son peu de crédit politique pour rien, ou presque. Ni la littérature, visiblement dédaignée, ni la culture, mise sens dessus dessous, ni la politique, abêtie, n’en sortent gagnantes.

Un, cent, mille livres

Pilar Albarracín's 'Untitled' (2010)

Pilar Albarracín’s ‘Untitled’ (2010)

 

Qui le niera ? La France s’endette. Chaque jour son gouvernement emprunte un peu plus, pour d’une main couvrir ses déficits et de l’autre rembourser sa dette. Même en consacrant toute son énergie et tous ses efforts à la réduction de ses dépenses, notre pays ne parvient pas à reprendre le chemin, sinon du désendettement, tout du moins de l’équilibre budgétaire. Ce problème est bien connu, répété, seriné, martelé, sur toutes les ondes et dans tous les journaux. Je ne développerai pas, la dette est le faix sous lequel nous succomberons, qu’importe la couleur des majorités parlementaires successives qui nous gouverneront. À mon échelle de modeste citoyen, par solidarité inconsciente (ou, susurreront les mauvaises langues, par inconscience solidaire), j’ai reproduit cette dérive comptable, dans un domaine très particulier, me tenant fort à cœur : les livres. Tel un vulgaire gouvernement de la Ve République, bien décidé à constituer un solide fardeau financier pour immobiliser et empêtrer ses successeurs, je suis parvenu, depuis plusieurs années, à acquérir de manière constante plus de livres que je n’arrive à en lire. Les arrivages sont continuels et les cessions bien rares. À force de déficits accumulés, la dette de lecture atteint depuis quelques temps des proportions effrayantes. Le flot des nouveautés – pas toujours neuves – n’est jamais endigué et le moindre ralentissement du rythme de mes lectures entraîne un nouveau gonflement des stocks. Aucun domaine du savoir, de l’art ou de la culture ne m’inspirant, par principe, d’hostilité, j’ai joyeusement acheté, depuis des années, tout ce qui m’attirait, m’intéressait ou apparaissait susceptible de le faire un jour. Des sujets les plus communs aux plus rares, des classiques les plus évidents aux œuvrettes les plus obscures, le spectre de mes achats s’élargit sans que jamais ne soit tarie ma curiosité. Chefs-d’œuvre de toutes les littératures, musique romantique, philosophie politique de la Renaissance, poésie anglaise (en langue anglaise), histoire du Japon médiéval, peinture du XVIIIe siècle, paléo-anthropologie, théâtre ruthène, archéologie carthaginoise, poésie macédonienne, etc. : il serait oiseux de compter les domaines – hétérogènes – dans lesquels j’ai investi une partie de mon argent – et de mon énergie, actuelle ou future. Peu satisfait de la maigreur de mes connaissances, issue inéluctable d’un cursus scolaire et universitaire contemporain (que de temps perdu pour si peu de savoir…), je fus pris d’une frénésie bibliomane dès que l’occasion m’en fut donnée.

Au départ de ma vie d’adulte, quand ce siècle avait un ou deux ans, l’extension de ma bibliothèque était limitée par la médiocrité de mes ressources d’étudiant – il faut bien manger – et par la superficie singapouresque de mon logement lyonnais. Depuis, ayant progressé socialement jusqu’à atteindre l’insignifiante et subalterne classe qu’on dit moyenne, j’ai pu néanmoins disposer de surfaces et de revenus supplémentaires, occasion merveilleuse de satisfaire enfin mes vices, restés longtemps en puissance. Derechef, j’ai étendu mes acquisitions à de vastes quantités d’ouvrages et de sujets, aux fins de nourrir une curiosité insatiable – aux frontières de la boulimie intellectuelle. Plus de livres ! Plus de livres ! Plus de livres ! Parfois le spectre de l’asinesque créature de Pilar Albarracin (voir illustration) ou, plus littéraire, celle de Bouvard et de Pécuchet passe dans le lointain de mon logis. Ne finirai-je pas en âne savant, brouillon et imbécile, assis sur une montagne de livres, aussi absurde qu’inutile ? Je me rassure en invoquant la fameuse Bildung, chère à la bourgeoisie intellectuelle allemande du XIXe. Passer sa vie à découvrir, à apprendre et à approfondir sa sensibilité, est un programme idéal, surtout si, contrairement à ce qui se produit pour les anti-héros de Flaubert, il ne débouche pas sur une activité quotidienne de copiste. Ce qui n’était au départ que l’aimable tocade d’une intelligence obtuse, vaguement décidée à entrouvrir sur le monde ses yeux clos, a pris les atours d’une féroce manie, d’un désir inextinguible. Je suis un homme d’excès. Pourquoi acquérir un seul livre d’un auteur réputé important, quand ses œuvres complètes, intégrales et dispendieuses sont disponibles ? Pourquoi se limiter à un mince opuscule français de cent vingt-quatre pages sur la composition du Politburo sous Joseph Staline quand il existe cinq livres américains de mille cinq cents pages chacun sur le même sujet ? Pourquoi se contenter d’une seule biographie d’un personnage historique quand il en existe douze ? Démesuré ? Sûrement. Notre époque nous offre mille occasions d’étancher notre soif de savoir, pourquoi ne pas les saisir ? Je pèche par excès d’optimisme ; je m’imagine toujours capable de lire annuellement deux ou trois cents livres de plus que ceux que j’ai déjà lus, de ceux que j’aurais dû déjà avoir lus, de ceux que je devrais être en train de lire, de ceux que je voudrais lire rapidement, etc. Les libraires de ma ville ont appris, au fil des années, à me connaître et savent maintenant que je ne sortirai pas de chez eux sans de nouveaux ouvrages, destinés à alourdir et déformer mes étagères. Ils peuvent se féliciter : c’est chez eux que je compense les affres débilitantes de ma journée de labeur, dans un débordement prodigue, destiné (au moins en partie, j’en suis conscient) à compenser la morne ingratitude de ma besogne salariée de valet de bureau (c’était le livre ou la drogue, j’ai choisi de faire du livre une drogue…).

Comme je n’étais pas seulement un gestionnaire impécunieux et un collectionneur fétichiste de ramettes, collées ou reliées, de papier imprimé, je cherchai, bien évidemment, à compenser mon rythme acquisitif forcené par des lectures plus nombreuses. Après tout, il suffisait de lire ce que j’avais acheté pour que cesse la dérive du nombre de livres « non lus » sous lesquels croulent mes bibliothèques. « À force d’application et d’acharnement, je saurai bien lire tout ce que j’achète et rien que ce que j’achète (j’emprunte aussi…) », me disais-je, avec une confiance bientôt tournée en présomption absurde. Car, hélas, la lecture d’un livre n’est pas un acte clos. Si c’était le cas, trois ou quatre livres nous suffiraient et nous divertiraient pour toute une vie. Plus je lis, plus j’ai de livres à lire. Un ouvrage en appelle un autre, qui en appelle dix autres, qui en appellent chacun dix ou cent autres. Et le nombre de domaines susceptibles de m’intéresser n’a pas de limites – sinon celles qu’un jour mon banquier – ou mes étagères – sauront m’imposer. Je lisais cinquante livres par an, je passai à cent. Je lisais cent livres par an, je passai à deux cents. Mais rien n’a suffi, j’ai si peu lu, je connais si peu de choses, un millénaire ne suffirait pas… Il reste tant à découvrir, à apprendre, à aimer ; comment se discipliner dans une matière si vaste et si désirable où l’autodiscipline est hors de portée du commun ? Le nombre de « livres à lire » s’accroît donc à mesure de celui des « livres lus ». Il n’y aura pas de fin à cette quête – en tenant compte qu’un jour ou l’autre il faudra bien relire ! Une seule question s’impose, alors, lorsqu’on lit beaucoup, dans des domaines très diversifiés : de tout cela, que reste-t-il ? La mémoire, traîtresse, se débarrasse (sans rien dire) de ce dont elle n’a pas usage dès lors que lui arrivent de nouvelles données à stocker. Si chaque lecture en appelle une autre, elle en efface aussi une autre. Et voilà comment s’évanouissent les résultats de tant d’heures d’acharnement !

Comme je le disais à vingt ans « Acheter n’est pas lire, lire n’est pas comprendre, comprendre n’est pas retenir. »

Je me rends bien compte aujourd’hui que, sauf à jeter quelques impressions sur le papier (ou l’écran), je ne souviens que trop peu de ce que je lis : notre mémoire animale, pour qui la lecture n’est pas un acte naturel, a tendance à retenir d’un livre le contexte émotionnel, les lieux, le cadre affectif de sa lecture, bien plus que son contenu. Alors, il faut tenir des carnets de lectures, moins pour les autres que pour soi. Et, à l’âge de l’Internet, les porter sur un blog – en prêtant fictivement à son lecteur imaginaire une certaine bienveillance et des centres d’intérêt communs. C’est la raison d’être de Brumes, qui vient de fêter ses cinq ans d’existence (dont deux, seulement, d’activité réelle, pour 237 notes tout de même) : il est temps, après cette divagation, de reprendre le fil de mes chroniques.

Veille de vacances : « Brumes », ou le blog d’un lecteur

Avant de partir en vacances, je me permets de dresser un bilan (assez égo-centré) de ce blog.

Lorsque j’ai repris ce blog, en octobre dernier, après trois ans d’arrêt, je n’étais pas certain de trouver l’énergie et la constance de le tenir sur plusieurs mois. De toute ma vie, je n’ai jamais été l’homme des efforts réguliers, des petits pas, de l’obstination assidue. J’admire les personnes capables de revenir, quelques instants chaque jour ou chaque semaine, pendant toute une vie, sur un même ouvrage. Je me sais incapable de les imiter. J’aime mieux commencer que finir, ébaucher que polir, me lancer que d’arriver. Je suis bien conscient – et c’est un des nombreux défauts que je reproche à ce blog – que certaines notes sentent la hâte avec laquelle elles ont été écrites, dans un contre-la-montre permanent qui m’a fait, en moyenne, rédiger une note de deux à trois mille mots tous les trois jours – tout en essayant de maintenir mon rythme de lecture autour de quatre à cinq livres par semaine. Au printemps, ce rythme idéal a connu quelques irrégularités ; l’automne et l’hiver sont pour moi, homme du Nord, plus propices aux efforts que les journées ensoleillées et printanières, trop rares pour être sacrifiées aux labeurs intérieurs de l’écriture. J’ai néanmoins tenté, le plus possible, de maintenir ce blog en équilibre entre mes propres possibilités, la forme que je lui avais donnée, et le rythme auquel je souhaitais me plier, par une auto-discipline d’autant plus rigoureuse que je me sais extrêmement paresseux, léger et contemplatif, au fond plus destiné à lire qu’à « écrire » (j’utilise des guillemets tant la fatuité contemporaine que suppose l’emploi de ce verbe a peu à voir avec la modestie de mes propres notes, le verbe « rédiger » serait peut-être plus juste ; ceci est, je le rappelle, un blog de « lecteur »).

J’évoquais à l’instant ma hâte, je voudrais y revenir. D’abord pour remercier les quelques personnes qui m’ont signalé, en toute discrétion, mes coquilles et mes répétitions peu élégantes ; comme mon premier jet n’est jamais très bon, je dois récrire beaucoup, ce qui laisse la place à quelques incohérences grammaticales et à des réemplois trop rapprochés. Je m’excuse de toutes les fautes que vous pourriez encore trouver entre ces pages : je les ai traquées, chassées, éliminées autant que je pouvais, mais il en reste toujours ! Ces petites notes ont été rédigées chacune en une poignée d’heures, certaines avec une facilité étonnante – celle sur Ernst Jünger, par exemple, est venue d’un tenant, toute seule – d’autres après des efforts plus rudes. Elles valent ce que valent l’application d’un lecteur parmi d’autres, dont l’anonymat ne cache nul incognito ; d’un lecteur quelconque, titulaire, comme tant d’autres, de ces feuilles de papier cartonné que dispense l’Université, et qui en sait la valeur toute relative ; d’un lecteur ordinaire, volant un peu de son temps pour mettre en forme les quelques réflexions que lui inspirent ses lectures. Peut-être donné-je, avec mon empressement à publier ici des chroniques au détail un peu négligé, trop de gages à cette civilisation de la vitesse, de la précipitation, de la superficialité, dans laquelle nous baignons au quotidien. J’ai essayé de compenser ma rapidité d’exécution par une relative consistance des notes, que je me suis toujours refusé à écrire courtes et sommaires. J’ai dû tomber (assez souvent, mais je vous remercie de passer cela sous silence) dans le défaut inverse : à savoir écrire des textes trop longs (six mille mots sur Wordsworth, la plus exagérée en la matière…), un peu itératives, ou tout du moins circulaires, rédigées dans une langue que j’espère classique dans ses bons jours, que je sais sentencieuse et emphatique dans ses mauvais, avec, dirait David Marsac (entre deux éloges), un peu trop de roideur et de sérieux. Je les lui concède, pour des motifs (intellectuels) très précis : je refuse de sacrifier au culte actuel du relâchement et de l’informe, dont j’observe quotidiennement les effets débilitants sur la syntaxe, le style et l’élocution des meilleurs de nos contemporains. Parce qu’il est de bon ton de ne plus rien exiger, ni des autres ni de soi-même en matière de forme, un des meilleurs moyens de résistance à notre époque me semble de réhabiliter – dans une certaine mesure – la forme, cette ruine que les générations de l’après-guerre ont suffisamment anéantie pour nous la rendre, ou en tout cas pour me la rendre, à moi, jeune trentenaire, désirable. Rien n’est plus agréable que d’exprimer de la hauteur dans une époque d’horizontalité décontractée et veule ; on me pardonnera de céder à ce pêché, seul moyen, pour un quidam, de contester le monde tel qu’il va.

Mettre ici plus d’application, plus de sueur, plus de lenteur, pour montrer (paradoxalement) plus d’esprit, de fluidité, d’aisance m’est difficile et je le regrette.  Je crois avoir fait de mon mieux depuis des mois. J’aurais aussi voulu évoquer plus de livres – après tout, je n’ai pas chroniqué la moitié des livres que j’ai lus depuis l’automne -, mais ç’aurait été difficile, à moins de n’y consacrer que quelques lignes à chaque fois (et je m’y suis refusé). Je viens de finir un très beau texte d’Odysseus Élytis dont je regrette de ne pouvoir parler, faute de matière – le livre s’étend, par toutes sortes d’artifices, sur trente pages, écrites gros et entourées de confortables marges ; idem pour Tehila de S.J.Agnon, qui aurait mérité un petit commentaire d’un ou deux paragraphes. J’avais songé un moment rédiger chaque semaine (le dimanche par exemple) des « miscellanées », concernant des ouvrages dont je ne pouvais pas parler dans une note entière mais qui auraient mérité quelques lignes. Je ne l’ai pas encore fait, mais je n’exclus pas cette possibilité. Enfin, je sais que le mélange des genres est mal vu sur l’Internet ; se sont agrégées d’elles-mêmes, par le principe du partage des intérêts, des communautés réunies par des motifs communs ; l’exercice un peu généraliste que j’ai tenté ici peut surprendre, je ne compte pas revenir dessus ; la littérature et l’histoire m’intéressent autant l’une que l’autre, elles ont toutes deux leur place ici, même si l’une motive des exercices plus interprétatifs que l’autre.

Enfin, je voudrais conclure par des petits remerciements. J’ai eu toute l’année la surprise de recevoir des commentaires, des courriels ou des marques de reconnaissance (les blogrolls) venant d’anonymes comme moi, mais aussi, dans une certaine mesure qui autorise l’emploi du pluriel, d’auteurs, d’historiens, de professeurs, de critiques, d’éditeurs, bref de gens « du métier » dont les remarques et l’attention m’ont beaucoup touché. Qu’un petit instrument sans prétention puisse me donner l’occasion d’être lu de personnes fort estimables, plus qualifiées que moi dans les exercices auxquels je me prête, constitue, quoi qu’en dise certains « vitupérateurs » (selon le mot de Léon Daudet, qui s’y connaissait en la matière) du continent virtuel, l’un des principaux intérêts de ce médium.

J’espère que les personnes qui se sont signalées durant cette année ont plaisir à me lire, de temps à autres, et, surtout, que ces notes leur ont donné des idées de lecture. J’essaie de ne jamais dévoiler que « Bruce Willis, en fait, il est mort », mais certains secrets ont pu échapper à ma vigilance à cet égard.

Après neuf mois d’activité ici, je crois pouvoir au moins me féliciter de la persévérance que j’y ai mise. J’avoue me sentir un peu fatigué d’écrire à ce rythme et avoir bien besoin de ce mois de vacances de blog (retour prévu après le 15 août). À bientôt.

« Allô ? Houston ? On a eu un sujet ! »

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Admirez la rigueur du style et la beauté des relatives…

Une parenthèse dans mes notes de lectures.

« On a un sujet à résoudre » ; « ça me pose sujet » ; « un des gros sujets pour le gouvernement… » ; « le sujet, c’est sur comment faire » ; « le principal sujet, c’est le chômage ». La liste pourrait être prolongée à l’infini. En quelques années, les mots « problème » et, dans une bien moindre mesure, « enjeu » ont été remplacés, dans les médias, dans l’administration ou dans les entreprises, par le substantif « sujet ». Je suis frappé de voir qu’en si peu de temps ce qui constituait une légère et excusable impropriété orale est devenu un usage normal, tout à fait commun. L’habitude s’est prise, sans que personne, ou presque, ne s’en rende compte ni ne s’en émeuve. Je l’entends fréquemment dans mon travail depuis un an ou deux ; aucun cadre n’aurait désormais l’idée de prononcer en réunion le glaçant « problème » alors qu’il peut user du rassurant « sujet ». Bien plus, cette commodité d’usage tend à s’étendre dans la langue écrite. Et je ne pense pas au Périgord Républicain ou à la Gazette de Burbure, honorables courriers des terroirs, non, je pense à des revues d’un certain standing, où l’on n’a jamais caché, même, une certaine exigence envers le lectorat. J’ai ainsi noté, dans la revue Commentaire, au printemps 2014 (voir photo), que l’auteur d’un article – certes d’une affligeante imbécillité de forme et de fond – l’utilisait constamment à mauvais escient, comme si, déjà, le mot « problème » avait rejoint avertin, besaigre, orphéoniste, indulgencier et euphuisme dans le vaste cimetière des mots français disparus. Ostracisé, le « problème » n’existe plus dans la langue. Ce qui signifie, implicitement, que nous n’avons plus de problèmes. Cassez le thermomètre et la fièvre disparaît. Supprimez un terme et la réalité qu’il recouvre se brouille. Privé du mot juste, nous ne pouvons plus précisément exprimer ce que nous voyons, ce que nous ressentons, ce que nous pensons. Le français, dans l’imaginaire collectif un langage précis et raffiné, devient un baragouin confus et relâché où tout se vaut à peu près « et pis on s’comprend ». Hélas, aucun Karl Kraus, aucun George Orwell n’expose cette débâcle continue. Certains trouveront que je me répète un peu. J’ai en effet dénoncé, voici quelques semaines, dans une de mes notes, la « défaite de la pensée » sous-jacente aux errements syntaxiques contemporains. À ma grande satisfaction, mon article du mois dernier a généré un trafic non négligeable, supérieur à celui de l’ensemble de tous les autres écrits depuis. Plaisir narcissique ? Ivresse du succès (bien modeste au demeurant) ? Non. Je me réjouis surtout de voir qu’est encore audible un discours pugnace contre le délitement de la langue française au sommet de la société. Ce qui m’intéresse dans la « mutation du problème au sujet » ne correspond d’ailleurs pas exactement à ce que je dénonçais l’autre jour, d’où cette note complémentaire.

Par principe, le recours constant à l’euphémisme est une malhonnêteté. Notre langue est suffisamment riche et variée pour permettre à qui le souhaite de moduler ses propos de manière à exprimer le plus exactement possible le courant de sa pensée. Il n’est évidemment pas intéressant de disqualifier par principe l’euphémisme en faveur d’expressions plus brutales, et, souvent, plus injustes ou plus blessantes. L’utilisation d’un substantif ou d’une épithète euphémique peut, entre autres, servir à modérer un propos, instiller de l’ironie ou encore apaiser une tension. Elle a donc sa pertinence, à condition d’être contextuelle et modérée. Je ne suis pas un acharné des théories du complot, je ne pense pas qu’il y ait à l’œuvre, derrière le triomphe du sujet sur le problème, une volonté concertée. Aucune société secrète d’ennemis jurés du mot « problème » ne se félicite en ricanant, dans de nocturnes et secrets conciliabules, de cette mutation langagière. Cependant, je suis forcé de constater que cette transformation, contrairement à, par exemple, l’essor bêta de l’interrogative indirecte à l’anglaise (« on s’interroge sur comment »), a de véritables répercussions sociétales et politiques. On cherche, de façon délibérée, à lisser les discours pour ne surtout pas réveiller les somnambules. La parole se veut douceâtre, pour prévenir l’aigreur et la crispation. Tout va bien. Les crimes sont des incivilités, les bombardements des frappes chirurgicales, les guerres des opérations de maintien de la paix. Fort logiquement, alors, les problèmes sont des sujets. L’euphémisme est un moyen de communication comme un autre, qui infeste, par imitation, toutes les strates de la société, à l’instigation de sommets institutionnels en quête d’apaisement collectif à moindre prix. Une situation délicate ? Une complexité inattendue ? Un écueil difficile à surmonter ? Oh ! Vous savez, ce n’est qu’un sujet, rassurez-vous, on aborde un sujet, on en discute ensemble, on ne le résoudra pas, mais après tout, on ne résout que les problèmes, pas les sujets. L’occasion de tranquilliser les foules en démontrant implicitement son impuissance est trop belle : un problème se traite, un sujet s’aborde ; un problème se résout, un sujet s’évoque. L’intérêt est double. Non seulement, le « sujet » angoisse moins, mais il justifie, pour ceux qui connaissent encore la langue française, l’impuissance et le déni. L’emploi de « sujet » à la place de « problème » rencontre un succès grandissant, propagé par les élites de notre société parce qu’il répond à une demande sociale de la part des institutions. Face à la méfiance collective, elles cherchent à apaiser. La communication, professionnalisée à l’extrême, exige de peser chaque mot afin d’en amplifier les effets ; pour éviter les soubresauts et l’imprévisible – que déteste une structure, quelle qu’elle soit – il faut rassurer, attiédir, endormir. L’utilisation de « problème », vous l’avez compris, aurait plutôt tendance, de manière implicite, à perturber cette communication, à pointer les complexités et à amplifier les difficultés que rencontre une structure. Admette un « problème », c’est lui donner corps, l’éclairer d’une lumière vive, c’est aussi propager l’anxiété. L’intérêt du « sujet » revient alors, à défaut de restaurer la confiance, à amoindrir la défiance. Le sentiment d’impuissance matérielle des institutions les conduit à investir le seul domaine dans lequel il leur soit encore permis d’agir : le langage. Faire est impossible, alors causons ! La communication prime l’action, et, pour elle, les bénéfices de l’utilisation du « sujet » dépassent, et de loin, ceux de l’utilisation du « problème ». La mode se répercute des sommets vers les bases, en cascade. La bureaucratie entière est désormais contaminée.

Une société adulte et responsable affronte ses difficultés ; une société infantilisée (ou sénile), peureuse et inquiète, s’anesthésie à coup d’euphémismes pour dissimuler ses angoisses. Le « sujet » est son anxiolytique, son shoot verbal de tranquillisants, sa manière de nier sans (trop) mentir. De nombreuses institutions, bien conscientes de leur discrédit et de leur paralysie, ont intérêt à minimiser les épreuves qu’elles doivent traverser, surtout si elles ne sont pas en mesure d’en triompher. De là est né un discours mou, conventionnel, lénifiant, sorte d’arasement langagier et systématique de toutes les aspérités du réel. Surtout, surtout, ne troublons pas la digestion paisible du consommateur petit-bourgeois, laissons-le dans le déni, mentons-lui pour le rassurer. Le remplacement de l’action par la communication et la peur panique de l’imprévu ont conduit à cette impasse. Comme le souligne le titre ironique de mon article, imagine-t-on les astronautes d’Apollo XIII contacter la NASA par un « Allô ? Houston ? on a eu un sujet » ? Et qu’aurait répondu la NASA ? « Ok, vous avez eu un sujet, vous voulez en parler ? ». Après quelques heures à évoquer leur sujet avec Houston, les astronautes seraient morts, là-haut, dans l’inaction la plus complète. Peut-être suis-je trop brutal et trop exigeant, mais j’estime que des citoyens adultes et responsables ont droit à la vérité, nette, sans fioritures, qu’elle soit anxiogène ou qu’elle ne le soit pas. Une démocratie adulte ne gagne jamais à se mentir à elle-même. Poncer la langue pour dissimuler la gravité d’une situation est le pis-aller de l’incapacité, le dernier recours de l’incompétence, la solution ultime de qui n’a pas de solution. Il ne s’agit pas seulement d’une mode navrante ou d’un tic de langage passager. C’est la chambre obscure de la pensée contemporaine : l’aveu de sa nullité. Une mutation en apparence anodine de la langue contemporaine dissimule bien des sous-entendus.

Quand j’ai fait remarquer cette mode, par le passé, à des amis, ceux-ci ont tout d’abord nié avoir jamais entendu ce mésusage. Et puis, chemin faisant, eux aussi ont noté, ici ou là, puis plus fréquemment, dans leur vie quotidienne ou ailleurs, l’utilisation impropre de « sujet » (quant à moi, je l’ai observée pour la première fois chez un ancien ministre juste avant de l’entendre, de plus en plus souvent, dans mon univers professionnel). Comme d’autres mots – il faudrait un jour que je décrypte le cocasse et prétentieux décrypter – « sujet » affaiblit notre intelligence du monde ; or qu’est la langue, sinon le moyen principal du renforcement de cette même intelligence ? En remplaçant « problème », nos institutions, sans se concerter entre elles, contribuent au brouillage grandissant de notre vie en société. S’ensuit un fallacieux apaisement, aussi illusoire qu’il est pénible. Il ne suffit pas de maquiller des ruines pour les faire passer pour un bâtiment neuf. Croit-on qu’à terme la défiance soit véritablement endormie par ces tours de passe-passe rhétoriques ? Certains diront que je fais, là comme ailleurs, œuvre de puriste – et le puriste comme l’élitiste sont les grands méchants loups de la pensée pavlovienne contemporaine.

Or, ce n’est ni de l’élitisme ni du purisme que de constater et la faillite des élites et les fautes de ceux qui confectionnent et propagent les usages langagiers admis d’aujourd’hui et de demain. La confusion est très répandue. Dès que quelqu’un fait mine de défendre la langue, sa tradition, son histoire, bref cet usage partagé et raisonné qui donne de la profondeur à la civilisation, il est accusé d’élitisme ou de purisme. Variante optimiste-progressiste : « La langue évolue et c’est très bien, vieux schnoque, va ! » ; variante démocratique-désinvolte : « Allons, allons, t’exagères, on se comprend quand même » ; variante technocratique-résignée : « Sur le sujet de la langue, on est dans la nécessaire adaptabilité aux nouvelles évolutions ». Et généralement, on cherche à opposer, par un parallèle sociologique hasardeux, la langue figée des vilaines élites dominatrices, musée de vieilleries empoussiérées à la langue libérée et populaire des dominés, laboratoire génial d’innovations spontanées. De ce fait, être en faveur de la stabilité et de la cohérence de la langue revient à être du mauvais côté social de la barrière, à s’entendre avec les dominants sur le dos des dominés, et à faire preuve d’une forme insidieuse de haine de classe. Cette opposition, je la crois nulle et non avenue. Le pire ennemi de la correction linguistique raisonnable, de la stabilité tempérée et de l’équilibre de la langue, de sa richesse et de sa profondeur n’est pas à chercher dans les classes populaires. Qu’elles se débrouillent à leur manière avec le français, comme elles l’ont toujours fait, ne présente pas de danger pour la vie et la survie de la langue. Elles n’ont pas accès à la langue médiatique, à ce vecteur premier de toutes les effroyables mutations linguistiques en cours. Le pire ennemi du français réside au cœur du complexe médiatico-économique, c’est là que se forge, au nom de la « communication », la non-langue laide, technique, pauvre, répétitive et vérolée de demain. Je suis intimement persuadé que le corps de notre langue pourrit par sa tête. Il ne faut pas se laisser tromper par les discours enthousiastes sur les mutations de la langue. Généralement ils se limitent à une célébration complaisante de la langue des faubourgs, pardon, des « quartiers », émise par une autorité bourgeoise, en surplomb, qui ne se livre là qu’à une de ses hypocrites admirations de façade. Un certain romantisme de charité, chargé de commisération sociale et de mauvaise conscience bourgeoise, fait semblant d’y apercevoir l’avenir radieux de la langue. Bien sûr, l’avenir du français n’est pas dans les cités, sauf cosmétiques exceptions qu’on brandira d’autant plus qu’elles sont moins nombreuses. Le relâchement actuel n’a pas son origine dans les classes populaires, il n’y prospère et n’y triomphera que par défaut. Il se propage d’abord par les ministères, les bureaux, les think tanks, les médias. Nous nous dirigeons, guidés par les élites, vers la maximisation du flou syntaxique et de l’euphémisme sournois ; vers l’usage de mots et de concepts très complexes (et donc mal maîtrisés), intégrés dans une pensée dénuée de toute structuration sérieuse. Je l’avais déjà constaté : le pourrissement progressif de notre langage est né d’un manque de rigueur au sommet. La maîtrise erratique du français, dans la petite-bourgeoisie ou parmi les classes populaires, ne remet pas en question l’équilibre général de la langue aujourd’hui, pas plus qu’hier l’argot des titis n’a anéanti le français. En revanche, l’effondrement langagier des classes supérieures, qui se montre sans fard dans les médias, s’étale à longueur de colonnes dans les journaux, s’entend chez les « meilleurs d’entre nous », est la véritable matrice des calamités de demain.

Aucune extinction ne s’est déroulée aussi rapidement que celle de « problème » dans la langue française. Je songe, par analogie, aux vautours indiens, dont les effectifs sont passés de 80 millions à quelques milliers en moins de vingt ans, à cause du diclofenac, un anti-inflammatoire donné au bétail et fatal aux reins des rapaces qui se repaissent de leurs carcasses. Au sens figuré, dans notre langue, une sorte de diclofenac a tué les « problèmes ». Ce diclofenac linguistique n’est pas un anti-inflammatoire, c’est un anxiolytique puissant : le « sujet ». Le problème inquiétait ? Le sujet rassure. Ne vous troublez pas, braves gens, il y a quelques petits sujets à aborder et puis ce sera tout… Votre sommeil sera paisible. Les mathématiques seules, peut-être, semblent encore protégées : les problèmes y existent toujours. Ne crions pas victoire trop vite, cependant, car un jour prochain, votre enfant viendra sûrement vous trouver pour vous demander de résoudre son « sujet » de mathématiques – c’est qu’il ne faut pas les angoisser ces petits anges.

Défaite de la syntaxe, défaite de la pensée

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Parmi les idées reçues qui circulent de nos jours, une, en particulier, m’insupporte. Il faudrait se féliciter de l’évolution de la langue, se réjouir de ses inflexions, célébrer la moindre de ses modulations. La langue évolue (sous-entendu, évidemment, elle progresse), c’est heureux ; elle s’ouvre et varie. Héraclite ne disait-il pas, plus de deux millénaires avant nous, que « rien n’est permanent, sauf le changement » ? Félicitons-nous donc de cette nouvelle vérification de l’aphorisme héraclitéen ! Que la langue se transforme doit nous réjouir ! Pour les psittacidés qui ont tribune ouverte un peu partout, si le français change, c’est que le français vit. Merveilleux ! Des vers s’agitent dans le cadavre, c’est donc que le cadavre est encore en vie. Extraordinaire logique ! La vieille langue compassée des bonzes de l’Académie est oubliée ; le français de papa est mort ; la langue moderne est née. Où l’entendre ? Parmi l’élite. Écoutez France-Culture ou France-Info quelques instants. Appréciez en les dialogues, les incises, les questionnements, la syntaxe ! Admirez quelle pensée structure ces conversations ! Un monde nouveau se présente à nos oreilles émerveillées, un monde de spontanéité, de liberté linguistique, où les plus audacieuses trouvailles sémantiques le disputent aux plus étonnantes concaténations grammaticales. « C’est vrai qu’on va dire que la question c’est sur qu’est-ce qu’il faut faire en fait. » « On s’interroge, quelque part, sur faut-il intervenir. » « Après, avec cet opus de Wagner, on est dans l’émotion. Moi, j’dis que c’est que du bonheur !» « Au final, quelque part, c’est pas sûr. » « Ce sont des opus éponymes, lequel on va les écouter d’abord. » « C’est seulement di-h-euros » « Ayant annexé la Crimée, on est dans l’attente sur ce que va faire Poutine. » Ai-je besoin de continuer ? Les exemples sont innombrables, tellement innombrables que les phrases correctes, présentant des interrogatives indirectes élégantes, sans chevilles ni tic verbal, exprimant clairement une pensée construite sont devenues l’exception, sur les ondes mêmes où elles devraient être la règle. Il ne s’agit pas là de formulations populaires, qui auraient trouvé, dans la France des vingt dernières années, un terreau pour se développer. Il ne s’agit pas d’argot. Il ne s’agit pas des simplifications, orales, d’une langue écrite trop riche et chamarrée (dire « on s’interroge sur qu’est-ce qu’il faut faire » ne simplifie pas « on s’interroge sur ce qu’il conviendrait de faire »). Non, c’est autre chose, que je peine à nommer, tant ce phénomène, largement ignoré, semble sans précédent. Je n’en ai pris mesure que graduellement, chaque découverte s’ajoutant aux précédentes pour constituer un panorama sinistre, celui de notre langue, telle qu’elle se pratique parmi ceux qui se prévalent du monopole de la pensée, de la création et de l’expression. En peu de temps cette parlure contemporaine a infecté le parler commun et il devient, même pour d’obscurs commis provinciaux comme moi, impossible d’y échapper. Je peine parfois à comprendre ce que les techniciens me disent dans leur baragouin grammaticalement brumeux, duquel n’émergent que quelques termes savants et polysyllabiques, qui dénotent chez mes interlocuteurs l’obtention régulière de titres et diplômes officiels. On écorche la langue au quotidien comme un comte d’Artois écorchait des braconniers surpris dans ses bois au XIIIe siècle. C’en est au point que l’expression « tuer pour une virgule », pour le dire en néo-français, eh bien, « ça me parle »…

Je crois que je dois rapidement lever une ambiguïté. Même si je la respecte généralement – il m’arrive de laisser passer des coquilles, hélas – je ne suis pas un fanatique de l’orthographe. C’est une maladie bien française que ce culte maniaque de la dictée, de la précision orthographique, de la règle, de la contre-règle, de l’exception et de la contre-exception. Exercice scolaire par excellence, la dictée a, selon moi, sa raison d’être, à la condition de s’articuler avec la grammaire et la syntaxe. L’orthographe est l’esclave de la pensée, pas son maître. Défendre l’orthographe seule équivaut à défendre, de manière parfois absurde, des variations d’usage entrées dans le marbre des dictionnaires, avec un certain arbitraire qu’a mal tempéré l’esprit de système français. Parce qu’elle est difficile à maîtriser, qu’elle exige bien des efforts, qu’elle a longtemps valorisé le petit écolier français, l’orthographe française devrait, selon un lieu commun trop répandu, être défendue comme un des trésors sublimes de la langue. Non. Les pires exceptions – songez aux règles des majuscules, à certains accords ou aux redoublements de consonnes sur des mots très proches (chariot, charrette ; rationnel, rationalité) – ne sont pas en elles-mêmes des beautés naturelles et intangibles. La langue ne souffre pas des petites écorchures orthographiques que nous lui infligeons à l’occasion. Si elle devait aplanir les pires exceptions de son lexique, je l’accepterais bien volontiers. Seulement, le français ne périt pas, actuellement, de ces petites erreurs excusables. Il périt d’un déficit grammatical généralisé, celui-là même qui, dans les petites classes et parmi le commun, fait confondre « et » avec « est » ou « ait », qui fait conjuguer et accorder les verbes au hasard Balthazar, ou qui fait écrire n’importe quoi, n’importe comment – le déchiffrage de courriels est tout un art dans ma province. Ces problèmes, que nul ne peut nier, sont aggravés par la tendance très nette qui m’intéresse aujourd’hui : l’affaissement syntaxique généralisé qui a atteint aussi bien la tête, les diplômés, l’élite, que son porte-voix médiatique, le grand propagateur de l’effondrement langagier. Je pense que les partisans absolutistes de la pureté orthographique auront fait beaucoup de mal, paradoxalement, aux défenseurs de la langue en ridiculisant leur cause (parfois difficile à soutenir) et rendant impossible la défense de son véritable sanctuaire : la syntaxe, dont Rivarol disait qu’elle était, en français, « incorruptible ». (Pauvre Rivarol)

Écoutez l’élite. Écoutez les ministres, les professeurs d’université, les députés, les chercheurs, les journalistes, bref des gens ayant bénéficié d’une certaine éducation, pour qui s’ouvrent les tribunes et les micros des organes médiatiques les plus prestigieux. Écoutez-les parler, le plus sérieusement du monde, bardés de leurs titres, de leurs connaissances, de leur savoir. Écoutez-les haleter dans des émissions où ils s’acharnent à dire le plus de choses, le plus mal possible. Écoutez les débats des économistes sur France-Culture le samedi matin ; écoutez parler tel ou tel historien ; écoutez M. Voinchet, l’animateur des « matinales » de la radio publique culturelle, donner des leçons de français à un académicien… et se ridiculiser tout seul (il avait morigéné son interlocuteur du haut de son savoir d’agrégé en lieu commun : « vous avez écrit « c’est d’amour qu’il est question », ah, ah, vous êtes académicien, mais vous vous êtes trompés, on dit « c’est d’amour dont il est question », enfin » ! L’académicien était resté abasourdi devant une inculture affichée avec tant de morgue). Je ne sais par où commencer tant l’effondrement de la langue, et, partant, celui de la pensée, transparaît des débordements radiophoniques de glossolalie asyntaxique. Puisqu’il faut débuter… Prenons un économiste, professeur d’une des plus grandes universités françaises, enseignant dans les meilleures écoles, reconnu par ses pairs comme un savant de valeur, et écoutons-le, sur une radio publique, à propos de la situation de l’euro, lundi dernier (pour que ce paragraphe soit pleinement illustratif, j’ai caricaturé ces propos, tenus le 19 mai, afin d’y insérer toutes les formulations étranges dont le « français d’élite » est désormais vérolé quotidiennement ; les propos, même sans mon passage, étaient navrants) :

« C’est vrai que la question qu’on s’pose en ce moment, c’est sur faut-il sortir de l’euro. C’est vrai que ça fait sujet. L’euro, il est contesté, mais on oublie de dire qu’il nous protège. J’vais m’répéter mais quand on dit qu’on veut quitter l’euro, qu’on veut être en dehors de l’euro, moi j’veux rappeler que si on est demain dans le retrait de l’euro, on est en fait dans la fragilisation permanente de la monnaie, on est en fait dans la dévaluation permanente, ou dans la menace de dévaluation permanente. C’est ça qu’on oublie. En fait, on serait replongé dans les années 70-80, et en fait dans les années 80, les monnaies étaient toutes fragiles, toujours attaquées. On était tout le temps dans la défense de la monnaie. Au niveau des marchés, c’était compliqué. Après, moi je dis qu’il faut le dire, tout ça, qu’il faut rappeler ce qu’une sortie de l’euro va faire, que ça va poser la question de comment la monnaie peut tenir. Du coup, on ne sera pas dans quelque chose de pacifique, de normalisé. Faut pas croire ça. On s’ra dans quelque chose de difficile, de violent, pas catastrophique, non, mais très dur. C’est de ça, pardon, de cela, dont il ne faut pas s’effrayer de trop mais dont il faut dire les dangers, lequel existent quand même. C’est pour ça qu’en fait le sujet, c’est pas de sortir de l’euro, c’est comment faire qu’est ce qui est le mieux pour nous. Sans faire de sortie de l’euro, on peut être dans des dévaluations ciblées face à l’Allemagne, en étant dans la baisse de charges et la limitation des dépenses sociales et de comment elles vont se faire. » [je vous garantis que cette chute incompréhensible achevait son intervention]

Les voici, les grandes scies syntaxiques du temps : interrogatives hasardeuses (L.Wauquiez (ENS, Agrégation, ENA) a dit, par exemple, l’autre jour, sur France-Culture: « On va réfléchir à qu’est-ce qu’on peut faire pour l’améliorer » ; cette pratique étrange se calque sur l’exemple mal compris de la syntaxe anglaise ; on ne trouve presque plus personne pour formuler les interrogatives correctement à l’oral) ; tendance à répéter des chevilles de manière automatique (« après » pour concéder ou articuler ; « quelque part » pour « en quelque sorte » ; « au niveau de » à tout propos ; « en fait », « on va dire », « en même temps », « du coup » pour ponctuer ; « c’est vrai que » en introduction de chaque réponse) ; euphémismes (« sujet » pour « problème » remporte un grand succès médiatique, relayé dans les entreprises et les administrations) ; répétition des questionnements, renforcés par des « présentatifs » (« la question c’est sur comment ») ; simplifications de la formulation d’un enthousiasme (« ça me parle », « que du bonheur ») ; redoublement du sujet (« la situation, elle ») ; substantivation des verbes, tous introduits par la grande manie du temps, j’ai nommé « on est dans » (Le Monde : « on supprime des postes mais on est pas dans le licenciement » [ah ?] ) ; etc. Je voudrais m’étendre plus spécifiquement sur cette dernière manie qui, une fois observée, rend toute écoute prolongée d’un débat médiatique intenable. « On est dans », de son petit nom, Onédan. Onédan est très révélateur d’une tendance. Onédan n’a pas de sujet, puisque le pronom « on » recouvre un peu tout, un peu tout le monde, le plus vaguement possible. Onédan n’a pas de verbe bien déterminé, c’est, voilà tout, le verbe être au présent, le plus petit dénominateur commun de tout l’étant, pour reprendre un substantif cher aux phénoménologues. Onédan se situe à l’intérieur de quelque chose, qui constitue son environnement entier, intégral, absolu. Bref, onédan permet à celui qui le prononce de prendre la plus grande distance possible avec ce qu’il dit, surtout lorsque cela le concerne directement. Onédan est l’allié naturel du fatalisme et l’agent du règne épuisant de la bavasserie experte, du faux débat et des questionnements viciés. Onédan est le seigneur de notre époque. Dans la bouche d’un savant, onédan est un aveu de défaite : pas de sujet, pas de verbe, et un objet global. On ne peut pas faire plus vague, moins précis, moins scientifique. Dans son dernier livre (pourtant intéressant), chroniqué sur ce blog, Nathalie Heinich écrit « on est dans le téléologique ». Quel beau paradoxe ! Voici une langue qui parle d’anamnèse, de téléologie, d’évergétisme, d’anadiplose ou d’ontologie, qui utilise des termes compliqués, des concepts pointus, des abstractions d’une grande profondeur… et qui se révèle incapable de les articuler, en quelque sens que ce soit. Victoire du concept sur la pensée, victoire de l’objet délimité sur sa mise en relation avec le monde, victoire de l’émiettement conceptuel de l’univers sur son appréhension globale, « onédan » est le grand monstre syntaxique de notre époque. Vous ne pouvez pas échapper à onédan, puisqu’onédan est tout, onédan est partout, onédan est tout le monde, tout le temps, pour toujours. Présent de vérité générale ? Présent de vérité absolue ! Onédan trône au sommet d’une langue dévoyée, abâtardie, dans laquelle la pensée ne pense plus. Notre société est obsédée par la communication permanente, destinée à tous, tout le temps ; pourtant, elle se révèle de moins en moins apte à communiquer quoi que ce soit. On ne communique pas, onédan la communication. L’expression s’est répandue rapidement ; ainsi M. Hollande annonçait-il l’autre jour « je suis dans la responsabilité » plutôt que « je suis responsable » ou « je prends mes responsabilités » (notons que le « je » assouplit un peu la poigne de fer du terrible Onédan).

« Onédan le questionnement de faut-il le faire », voici ce que j’entends le matin à France-Culture. Voici comment parle l’élite intellectuelle, scientifique de notre pays, lorsque de prestigieux micros se tournent vers elle, comme elle ne parlerait pas même à son chien, en lui versant des croquettes le matin. Et cette langue, propagée par les médias, descend jusqu’aux provinces lointaines, où, jadis, des formules pittoresques et des expressions du cru donnaient encore un tanin, une âcreté au français. Ce temps est révolu. J’ai entendu, lors d’une réunion professionnelle, quelqu’un prononcer cette phrase : « onédan l’anamnèse de qu’est-ce qu’on aurait pu faire ». Un mot compliqué, savantesque, pédant, ne fait pas longtemps illusion sur l’absence de pensée qui l’entoure. La syntaxe, libérée des conventions usuelles, a-t-elle offert de nouveaux aperçus à la langue ? Dans deux ou trois romans audacieux peut-être ; dans le langage stéréotypé de tous les jours, aucunement. La société parle à travers nous et ses expressions, ses tics, ses usages, jaillissent de notre cerveau sans que nous n’y puissions rien – à moins de nous contrôler avec une férocité inextinguible. Une force supérieure s’empare de notre langue et exsude à travers nous les derniers débris de la parlure contemporaine. Si nous n’y prenons pas garde, nous perdons le contrôle de notre expression, nous l’offrons à une forme de puissance transcendante qui contraint (et restreint) les efforts de notre pensée. La novlangue d’Orwell dans 1984 n’imitait pas seulement la LTI de Klemperer ou la langue de bois des Soviétiques, elle montrait le péril qui nous menace tous aujourd’hui, comme il nous menaçait hier (bien que sous des formes différentes). Parler sans se contrôler, parler spontanément, c’est parler la langue sociale, collective, basique, aussi laide qu’incapacitante, c’est parler l’autre en croyant parler soi, c’est, également, abâtardir un objet complexe, l’affadir, le rendre inapte à rendre le plus fidèlement possible le réel. La spontanéité de l’expression est une défaite, un désastreux Actium qui offre l’empire au premier lieu commun langagier venu. Onédan Ier, roi du cliché linguistique, n’est pas seulement un usurpateur qui a ramassé une couronne qui traînait dans le caniveau, il est un despote qui réduit à néant la complexité du langage, la complexité de la pensée, et qui, avec ses fidèles lieutenants Cévrékeuh, Onvadir, Aunivôdeu, Dukou et Surkomman, régente et tyrannise notre société, et ce jusqu’aux plus secrets des recoins de nos cerveaux.

Chacun doit se défendre de cette parlure contemporaine comme il le peut. Une fois que je repère un tic contemporain, je n’entends plus que lui et j’essaie, modestement, de lui faire pièce en le repoussant hors de mon champ d’audition. Si l’actualité, la presse, les débats de société m’ennuient de plus en plus, c’est que leur absence de forme langagière me les rend non seulement incompréhensibles mais insupportables. Comment ces gens, qui parlent si mal, peuvent-ils penser ? Comment peuvent-ils prétendre qu’ils « décryptent » l’information (l’usage du verbe « décrypter » par des « encrypteurs » du monde comme eux a quelque chose de cocasse) alors qu’ils ne comprennent pas, sans s’y reprendre à trois fois, ce qu’ils disent, ni ce qu’on leur dit ? Ah, et ne comptez pas sur l’Université pour défendre la langue : ce serait pour elle faire preuve de normativité, et celle-ci fait horreur à nos doctes savants. Pensez donc, ils sont tellement heureux, nos linguistes, de pouvoir alimenter leurs articles confidentiels, leurs revues à tirage limité et leurs thèses, monumentales et pointilleuses, de nouveautés, d’inlassables observations de la dégénérescence du cadavre, de descriptions des nouvelles et subtiles vibrations dans le corps putréfié du langage. Comme le nouveau français leur plaît ! Comme ils l’aiment ! Ils y trouvent de quoi mâcher, de quoi ruminer, de quoi digérer. Plus le désastre s’approfondira, plus ils seront heureux d’observer les inéluctables mutations du langage – et peu importe si celui-ci devient impropre à la compréhension mutuelle minimale. Le temps des leçons ennuyeuses des vieux grammairiens s’est dissipé. Les linguistes, en bons scientifiques, observent en toute neutralité des faits de langue s’articuler, tels des entomologistes devant les mutations de mouches drosophiles exposées à des produits toxiques. Que les insectes souffrent ou meurent leur importe aussi peu qu’il importe à nos linguistes que la langue s’affaisse, se désagrège jusqu’à aboutir, par l’auto-destruction de sa syntaxe, à une mort de la pensée.

Au niveau de la conclusion, du coup, c’est vrai qu’on est dans la colère sur comment améliorer la langue, là, non ?

Un critique d’aujourd’hui

1897 Kraus

« Au XIXe siècle, la critique est née comme une boxe littéraire. Pour un article favorable, les journaux publiaient dix éreintements. Aujourd’hui, la proportion s’est inversée. Après la boxe où férir, la brosse à reluire. [je souligne] Souvent, cette attitude bienveillante s’adosse à un argument pragmatique : quand la place manque, à quoi bon consacrer de l’espace à un ouvrage que l’on n’aime pas ? Au « Monde des livres », nous avons eu cent fois cette discussion. Et toujours la même conclusion s’est imposée : si l’essentiel est de bâtir un lien de confiance avec vous, lecteurs, ce lien passe par une ferme hiérarchisation de nos choix. Quel crédit accorder à des enthousiasmes qui ne s’accompagneraient jamais d’aucune déception ? Notre époque tend à domestiquer l’esprit critique en faisant peser sur lui le soupçon d’agressivité, voire de ressentiment. Raison de plus pour renouer avec une lecture loyale et franche, seule garante d’une authentique sympathie à l’égard des textes. »

Jean Birnbaum, Le Monde des Livres du 6 février 2014

Admirez, chers lecteurs, comme l’éditorial du Monde des Livres du 6 février 2014 définissait une austère philosophie critique pour le quotidien de référence. Retour au XIXe, retour à la grande critique polémique et vipérine, aux éreintements sur cinq colonnes, à l’assassinat littéraire considéré comme un des beaux-arts. Avis aux Théophile Gautier, aux Sainte-Beuve et aux Charles Baudelaire de ce temps : de larges tribunes vous sont désormais ouvertes pour abattre les Delavigne et les Lemercier, pour défendre les Stendhal et les Balzac que notre temps ignore du haut de sa bêtise bourgeoise et philistine ! Il ne sera pas dit que triomphera encore dans les pages du quotidien vespéral la pratique, hélas trop répandue, de l’éloge outré et vague, où le journaliste, en guise de critique, touille quelques grumeaux de la quatrième de couverture avec le fond de sauce du dictionnaire des poncifs laudatifs. L’équipe du quotidien vespéral ouvrira ses colonnes aux « ouvrages que l’on aime pas ». Il « renoue » avec la « lecture loyale et franche ». Il boxera à l’occasion qui le méritera. Il ne sera plus de gloire qui tienne ; il jugera avec la même sévérité la baisse de régime du grand prosateur et la boursouflure du plumitif influent, l’inconséquence de l’écrivain débutant et le radotage de l’Académicien glorieux. Enfin, enfin, nous retrouverons les lignes persifleuses de Sainte-Beuve (voir les recueils des Lundis, collection « Bouquins ») et les lacérations du volcanique Barbey (voir ses critiques complètes aux Belles Lettres). Si quelques égos fragiles doivent en souffrir, on le regrettera, mais il faut bien compenser trente ou quarante années d’aplatissement, de boniments et de réclame. Pierre Jourde, sur son blog, s’est félicité de cet éditorial quelques jours après sa publication. Rappelons-nous que ledit M. Jourde doit une partie de sa gloire actuelle à sa dénonciation de la complaisance et de l’incompétence dont avait fait preuve le quotidien de révérence par le passé. Lui qu’une journaliste du Monde des Livres avait appelé « le crétin des Alpes » avait bien le droit de se réjouir. Il avait raison ; elle avait tort. Et c’est la ligne Jourde qui a gagné. Les plumes plongent dans des encriers de vitriol… ou, pour le dire de façon plus moderne, les toners des imprimantes sont chargés d’acide ! Le programme Birnbaum est maintenant en application, formulé nettement, inscrit en lettres d’airain au fronton du Palais de la Critique. « Du punch » !

Lisant en février ces quelques lignes de M. Birnbaum, je louai cette initiative. Sans être très exigeant, je désespérais pourtant de lire, dans la presse quotidienne française, une critique digne de ce nom, qui examinât en profondeur les livres qui lui étaient soumis, usant de la louange autant que du blâme, renversant, s’il le fallait, les gloires du temps. On trouve toujours un critique cinématographique pour assassiner un chef-d’œuvre ; on ne trouve jamais un critique littéraire pour exécuter un navet. Voilà en une phrase le paradoxe de l’époque. Craint-on de froisser ? Combien furent blessés les orgueils de nos meilleurs écrivains, les Hugo, les Lamartine, les Vigny, les Balzac, dans les centaines de feuilles que produisait la presse parisienne de la grande époque ! Et la moindre réserve, de nos jours, ferait tourner de l’œil Mme N’Diaye, M. Moix ou M. Toussaint ? Allons, allons. On connaît le mot de Beaumarchais, galvaudé par Le Figaro. « Sans la liberté de blâmer, il n’est pas d’éloge flatteur ». Que les mérites soient pesés, les tournures examinées, les défauts relevés ; et qu’en face soient célébrées les heureuses formulations et les constructions subtiles. Nos délicats écrivains contemporains connaîtront enfin la contradiction ! Finie la complaisance coupable, celle-là même qui conduisit l’ancienne équipe du Monde, dirigée par Éric Fottorino, à rédiger en son temps, pas si éloigné, un article fort enthousiaste sur le roman d’une certaine Marie Fottorino (fille de…) ! Tranchées les étranges connexions entre une partie de la rédaction et les équipes d’une revue littéraire dirigée par un écrivain bordelais reconnu ! Avec M. Birnbaum, c’est une critique bagarreuse et sévère qui reprend les rênes du supplément le plus coté du Paris littéraire contemporain. Ce que vise M.Birnbaum ? À établir avec ses lecteurs « un lien de confiance » bâti sur une « hiérarchisation des choix » qui contrebalance les enthousiasmes par des sévérités tout aussi justifiées. Loyauté, franchise, authenticité, comme ces mots résument à eux seuls l’impératif moral que nous désespérions de voir appliqué dans la presse littéraire !

Hier, Le Monde mettait en couverture, du journal comme du supplément, Catherine Millet, auteur, ces derniers jours, d’un « chef d’œuvre ». C’est M. Birnbaum lui-même, qui, à côté d’un éditorial vantant l’habile conceptualisation sociologique de M. Caron, chroniqueur et journaliste à la télévision (et promoteur du subtil syntagme « droite bobards »), s’est livré à l’exercice de « lecture loyale et franche » si bien promis en février dernier.

Plutôt que de reprendre entièrement cette page « d’authentique sympathie », j’en ai extrait (et souligné) les passages les plus laudatifs. Vous le constaterez, la sympathie va loin.

Vous noterez également le petit post-scriptum à l’article, qui lui donne toute sa saveur.

« A la page 71 d’Une enfance de rêve, Catherine Millet raconte la première confidence que lui fit son père. […]

Bien avant de restituer la première confidence du père, elle a détaillé plus d’une « première fois » : premier jour d’école, première marelle, première humiliation, première prière, première lecture… Décrite avec une précision et un tact bouleversants, chacune de ces étapes a resserré un peu plus nos liens avec elle. Son récit n’a pas seulement suscité l’identification,mais un plein abandon : nous avons embrassé ses mots, les yeux humides.

[…]

C’est d’abord une méditation sur la façon dont nous autres, enfants, allons à la rencontre des choses, collant d’abord aux apparences avant que la vie ne nous mette à distance. Comment faire pour que cette distance soit juste ? C’est toute la question posée par ce chef-d’œuvre. 

[…]

EXIGENCE DE VÉRITÉ

La lucidité comme vocation spirituelle, la distance comme malédiction à exorciser : depuis La Vie sexuelle de Catherine M. (Seuil, 2001), cette double tâche accapare Catherine Millet, dont l’écriture mêle la chair et l’âme dans une joyeuse continuité, à la manière des mystiques. Chaque terme est tendu par l’exigence de vérité, comme s’il devait à lui seul combler l’écart entre l’imaginaire sans limite de l’enfant-dieu et l’univers borné de l’adulte. […]

Chez la fondatrice d’Art Press, qui est aussi historienne de l’art, il y a cette foi dans la littérature, dans sa capacité à sauver les apparences et à rétablir les sensations qui, au cœur de nos vies, relancent chaque « première fois ». A partir d’une expérience singulière, corps familier (les yeux du père, les seins de la mère) ou objet vécu (une chaussette sur un pied blessé), l’auteure fait rayonner une lumière qui éclaire l’existence de tous et de chacun. Ouvrez Une enfance de rêve à n’importe quelle page, mettez-le sous les yeux d’un ami, et vous l’entendrez bientôt s’exclamer : « Mais bien sûr ! C’est vraiment ça ! C’est bien ma vie ! » Vous comprendrez alors que si Catherine Millet « sait » vous tromper, c’est pour mieux vous réconcilier avec la multiple splendeur des choses. »

[suit cette mention légèrement séparée de l’article]

Catherine Millet collabore au « Monde des livres ». (sic)

Jean Birnbaum, Le Monde des Livres du 25 avril 2014

Eh oui ! C’est le livre d’une collaboratrice du quotidien que M. Birnbaum critique ainsi. Une collaboratrice du Monde publie un ouvrage « tendu par l’exigence de vérité », écrit avec une « précision et un tact bouleversants », et ce « chef-d’œuvre » nous « réconcilie avec la splendeur des choses ». Une collaboratrice du Monde publie un « chef-d’œuvre ». Je vous le répète : une collaboratrice du Monde publie un « chef-d’œuvre ». Peut-être n’avez-vous pas encore compris : une collaboratrice du Monde publie un « chef-d’œuvre ». Nous nous abandonnons à ce délice ! Je voudrais le répéter dix fois, tant cette conclusion fascine ! On écrit et publie des « chefs-d’œuvre » au Monde et ensuite, eh bien, on critique les « chefs-d’œuvre » qu’on a écrit et publié. Comme tout cela est simple ! Là voilà, la critique « franche et loyale », en pleine gloire, assurée par celui-là même qui nous disait, deux mois et demi plus tôt, qu’il voulait du punch, des morsures, du sang. Pas de concession, hein ? Aucune réserve en tout cas… Après tout, il était loyal de préciser que Mme Millet ne fait pas qu’écrire des « chefs-d’œuvre », mais qu’elle collabore aussi au Monde des Livres. C’est là, sûrement, toute la portée de l’exigence de loyauté. Comme tout cet article transpire la mauvaise foi ! Comme il sonne faux ! J’ai même pensé à une parodie. L’examen de l’éditorial attenant renforce encore ce sentiment : le plat éloge du livre plat du plat Aymeric Caron, dont la plate célébrité tient tout entière à ses plats passages dans une plate émission de plat divertissement, donne l’impression d’un véritable passage « de brosse à reluire » servile sur une pleine page. Que de zèle, que de flagornerie ! Lyrique ou pâteuse, la critique complaisante règne sur Le Monde comme l’ordre, en ce moment, à Odessa… Les mânes de Karl Kraus ou de Léon Bloy ne sont visiblement pas prêtes de régner sur Le Monde.

De la critique du XIXe, cet article a toutefois repris quelque chose, une partie de son vocabulaire. Personne, depuis 1870 n’avait osé écrire, comme M. Birnbaum, que « nous avons embrassé ses mots, les yeux humides ». On ne mouille plus les livres de nos larmes depuis l’avant avant dernière guerre ! Eh bien, M. Birnbaum, tout préoccupé de restaurer le XIXe siècle littéraire, en a ressuscité les larmoyantes exclamations et les bourratives révérences. On place les pages mouillées de larmes sous les yeux d’un ami, qui, bientôt, pâli, se pâmera. On le raccompagnera à son tilbury, une fois sa connaissance reprise et on lui laissera un billet pour Mme la Marquise, qui, comme chacun sait, sort, comme Le Monde, à cinq heures. Le XIXe disiez-vous, M. Birnbaum ? Le « stupide XIXe » alors…

Je ne veux pas être trop sévère. Le livre de Mme Millet est peut-être un « chef-d’œuvre ». Je ne sais. Depuis l’éditorial de M. Birnbaum de février, Le Monde en a célébré, des chefs-d’œuvre. La première page déborde de chefs-d’œuvre. Il y a trop de chefs-d’œuvre pour tous les évoquer. Il est peu dire que le chef-d’œuvre est consubstantiel au Monde des Livres. En neuf semaines, ce fut le chef-d’œuvre de Pierre Guyotat, le chef-d’œuvre d’Adam Thirlwell, le chef-d’œuvre de Christine Angot, le chef-d’œuvre de Milan Kundera, le chef-d’œuvre de Donna Tartt, le chef-d’œuvre de Jean Echenoz, le chef-d’œuvre de J.Robert Lennon, le chef-d’œuvre d’Édouard Louis, le chef-d’œuvre d’Annie Ernaux. Assez ! N’en jetez plus ! Je suis submergé ! C’est trop de chefs-d’œuvre ! Cessez de chef-d’œuvrer ! Laissez le public respirer ! Notre époque est remarquable en ceci, elle est plus consciente de ses chefs-d’œuvre que les précédentes, toutes confites d’admiration pour les vestiges de l’Âge d’Or. La nôtre en revanche, tartine le chef-d’œuvre chaque semaine ! Il n’est pas d’opuscule de 80 pages éventées écrites pour les malvoyants qui n’obtienne ses épithètes louangeuses. On ne prête plus attention à tout cela. Comme semblait l’avoir compris M. Birnbaum avant de se déjuger, toutes ces louanges n’ont pas de sens. Soyez loyaux, soyez francs, louez avec réserves, célébrez avec modestie, assortissez vos caresses de quelques coups de griffes, ne singez pas le XIXe, osez être de votre époque, et soyez libres, sans concession et sans hostilité, sans emphase et sans injustice, ce sera déjà bien.

Après avoir lu mes commentaires, vous pourrez estimer que je suis jaloux, que je suis aigri ou que j’essaie de me faire valoir. Après tout, n’est-ce pas un moyen de signifier, par là, que je fais ici de la vraie critique, celle que l’institution, elle, ne fait pas ? Non, je ne me place pas si haut. J’observe et je désespère. Je ne désespère pas que la critique tourne la plupart du temps au publi-reportage mal écrit (le Magazine littéraire en a donné un navrant exemple à propos du dernier livre de Mme Ernaux), non, je désespère qu’elle puisse montrer une telle impudence : clamer avec morgue sa vertu à la veille de se livrer au vice, et au vu de tous, voilà le ridicule. Où est le Juvénal que notre époque mérite ? Qu’il s’attaque en premier aux Tartufes du quotidien de référence ! C’est la même impudence qui a longtemps poussé ce quotidien à clamer d’un côté son hostilité à M. Sarkozy et, de l’autre, à publier chaque semaine un supplément « bling-bling » dont la vulgarité obscène et outrancière dépasse, et de loin, les pires fautes de l’ancien Président en la matière. J’avais souligné, voici quelques mois, le ridicule de cette hypocrisie. Je ne peux que le montrer une nouvelle fois, dévoilé jusqu’à l’absurdité. Je m’en tiendrai, moi, aux judicieuses leçons du M. Birnbaum de février : boxe loyale et authentique franchise, hiérarchisation et refus de la brosse à reluire, oui, ça, vraiment, me convient.