« Il est plus de moi que moi-même » : Fernando Pessoa, le Voyageur immobile, de Robert Bréchon

Pessoa

Fernando Pessoa : Le Voyageur immobile, Robert Bréchon, Éditions Aden, Coll. « Le Cercle des poètes disparus », 2002

Les Éditions Aden proposent, depuis une quinzaine d’années, une série de biographies littéraires d’excellente facture. Imprimés sur un papier de qualité, avec une reliure agréable, sous une couverture sobre, ces livres me paraissent valoir bien mieux que la relative obscurité dans laquelle ils sont généralement tenus, dans la presse ou sur l’Internet. Peut-être est-ce là une conséquence de la regrettable homonymie entre cette maison et une autre, mieux connue, sise en Belgique, et à la ligne politique nettement plus affirmée. On a tendance, généralement, à les confondre, et c’est dommage. Les Éditions Aden dont je parle ont d’autant plus de mérite qu’elles sont installées à distance de la France, en Algérie, où elles contribuent, à leur mesure et dans un contexte délicat, à maintenir les liens de ce pays avec la Francophonie. Il est remarquable qu’une collection de la qualité du « Cercle des poètes disparus » soit née et puisse vivre à Alger – et ce malgré quelques possibles et récentes difficultés financières, sensibles à l’examen du faible rythme des dernières publications. Par crainte, peut-être, de ne pas être pris au sérieux par le public français, l’éditeur reste, dans ses volumes, discret sur sa situation géographique ; je la trouve, quant à moi, vous l’aurez compris, éminemment respectable. Dans le catalogue, l’amateur peut trouver des biographies de Keats, Shelley, Faulkner, Jouve, Segalen, Pozzi ou encore de Garcia Lorca (un des livres les plus épais de ma bibliothèque, puisqu’il dépasse les 2000 pages !). Et, s’il a un peu de chance, sur le marché de l’occasion, en étant patient, il tombera comme moi sur un des exemplaires d’un volume actuellement indisponible, le Pessoa de Robert Bréchon. Les amateurs du poète portugais connaissent bien ce critique, un des meilleurs spécialistes français du sujet, auteur de l’introduction des Œuvres Poétiques de Pessoa à la « Bibliothèque de la Pléiade ». Bréchon, mort en 2012, a contribué, pendant cinquante ans, à la progressive ascension de Pessoa vers les sommets de notre panthéon littéraire. Il était le plus à même, probablement, d’écrire sa biographie.

Quelle tâche ardue que de raconter la vie et l’œuvre d’un des auteurs les plus insaisissables du XXe siècle littéraire ! Certes, Pessoa, s’il n’a pas publié beaucoup de livres, a laissé des milliers de textes, de fragments, d’ébauches, que ce soit dans des revues poétiques et littéraires ou, par-devers lui, dans sa célèbre malle. Il a passé l’essentiel de sa courte vie à composer et à correspondre : les chercheurs ne manquent ni d’écrits ni de témoignages sur sa personne. Seulement, par leur masse, leurs contradictions, leur état récurrent d’inachèvement, ces milliers de documents brouillent le portrait intellectuel et spirituel de l’écrivain. En recomposant, sans indication de leur auteur et à partir de documents aussi anarchiques que difficilement lisibles, Le Livre de l’Intranquillité ou Faust, les spécialistes ont contribué à former (je n’ose dire inventer) Pessoa, à lui donner une allure toujours renouvelée, étonnante, incohérente. Il faut s’y faire, comme nous y invite Robert Bréchon, écrire la vie de Pessoa l’insaisissable, c’est faire « l’éloge de la contradiction » – titre du premier chapitre de ce livre. A-t-on d’ailleurs seulement fini d’explorer la source miraculeuse ? De nouveaux livres de Pessoa ne cessent de paraître, en France. Romans, essais, textes divers, et bien sûr poèmes, se multiplient sur les étals des librairies, faisant de Pessoa non l’exact contemporain de T.E. Lawrence, dont il partage les dates de naissance et de mort (1888-1935), mais un écrivain d’aujourd’hui, que nous continuons à découvrir.

La force de ce livre est de ne pas s’en tenir au maigre canevas biographique, de savoir le dépasser pour l’articuler à l’œuvre ; si le poète a vécu littérairement plusieurs vies, sa propre existence matérielle n’a guère d’aspérités. Son père décéda alors qu’il n’avait que cinq ans, sa mère se remaria peu après, partit en Afrique du Sud, où Pessoa grandit. Il y apprit l’anglais, langue dans laquelle il écrivit une partie de son œuvre – et dans laquelle il eût pu même s’installer définitivement, à quelques hasards près. À dix-sept ans, il revint à Lisbonne, d’où il ne sortit quasiment plus. Après avoir échoué comme imprimeur et éditeur, il devint, grâce à son excellente connaissance du français et de l’anglais, interprète dans des bureaux d’import-export. En parallèle de cette carrière commerciale terne, il écrivit frénétiquement, lança avec son ami Sá-Carneiro une éphémère revue révolutionnaire, Orpheu, publia par la suite quantité de textes dans des organes confidentiels, sous différents noms d’emprunts (les fameux hétéronymes) sans jamais parvenir à achever d’œuvre lui assurant une réelle et durable notoriété littéraire. Peu avant sa mort, il fit éditer, avec un succès relatif et sous son nom, Message, un recueil de poèmes symboliques, élégiaques ou cryptiques sur l’histoire et l’avenir spirituel du Portugal, marqués par le mythe du sébastianisme et les fumeuses théories sur le Quint-Empire. Il mourut peu après, probablement – le fait est encore âprement contesté – des conséquences de son alcoolisme. Il avait 47 ans.

Son œuvre fut redécouverte en deux étapes, d’abord par l’édition dans les années 50, par quelques admirateurs, de ses poèmes (et de ceux de ses hétéronymes), republiés en une seule édition. Le processus de reconnaissance s’accéléra lorsque sa sœur, et héritière, donna la fameuse malle aux 27 000 textes à la Bibliothèque Nationale, où elle fut enfin exploitée et répertoriée avec méthode. Au Portugal, le « petit maître » dont la mort n’était saluée en 1935 que par une brève nécrologie du Diario de Noticias, atteignit ainsi, en quelques décennies, un statut d’écrivain national. Bréchon rappelle que Pessoa est, avec Vasco de Gama, Camões et Alexandre Herculano, l’un des quatre seuls personnages n’ayant pas régné à être enterrés au Monastère des Hiéronymites, le Saint-Denis portugais. On l’y a transféré après que sa réputation eut pris une ampleur mondiale. C’est dire l’importance du poète, désormais, dans la littérature portugaise. Au fur et à mesure que son œuvre grandissait dans l’esprit public, d’abord local, puis européen, la légende de son personnage s’affermissait, arc-boutée sur quelques images frappantes, sa terne tenue d’employé, ses petites habitudes lisbonnaises et, bien évidemment, ses avatars de lui-même, les fameux Alberto Caeiro, Ricardo Reis, Bernardo Soares, Alvaro de Campos ou Alexander Search. Son phénoménal principe d’hétéronymie a presque autant contribué à sa réputation, sinon plus, que le contenu de ses textes. Cette situation de pluralité littéraire se résume par le bon mot de Robert Bréchon, passé désormais, je crois, à la postérité : « Imaginons que Valéry, Cocteau, Apollinaire, Cendrars et Jouve aient été un seul écrivain, caché derrière des « masques » différents : on aura une idée de ce que Pessoa aurait pu être, de ce qu’il est peut-être, après tout » (p.17). À l’hypothèse de la pluralité inconciliable, Bréchon préfère néanmoins celle de l’unité dans le morcellement ; cette citation suggère en effet un doute, central dans l’approche du livre : Pessoa, malgré tous ses masques (ou du fait de tous ses masques) demeure Pessoa. Aucun hétéronyme ne peut être indifférent aux autres comme Cendrars pouvait l’être à Jouve ou Apollinaire à Valéry. Notons aussi que, s’il utilisa près d’une centaine de noms, Pessoa n’éleva réellement à la dignité hétéronymique que trois avatars, Caeiro, Reis et Campos, les autres se situant, selon Bréchon, entre la pseudonymie et la semi-hétéronymie, selon leur proximité stylistique et philosophique avec le maître. Un Bernardo Soares (auteur du Livre de l’Intranquillité) ressemble trop à Pessoa, par exemple, pour être considéré comme un vrai hétéronyme. Il y a bien une part de jeu, de posture, dans ces successions de personnages, parfois à peine esquissés, qui signent qui un poème, qui une prose, qui un aphorisme. Il n’en reste pas moins un phénomène unique en son genre, de polymorphisme littéraire, Robert Bréchon montre qu’il exprime, avant tout, le nœud de contradictions qui sert de base intellectuelle, psychologique et personnelle au poète. La défi de ce livre tient à son principe : ramener Pessoa à une impossible et irréductible unité. L’étonnant est que Bréchon y parvienne.

Les trois grands hétéronymes, chacun doté d’un style particulier, d’un arrière-plan biographique, de rêves, d’aspirations, de rancœurs, incarnent les tendances profondément contradictoires du poète, déchiré par sa quête concomitante de l’épiphanie sensible, spontanée, heureuse et de la connaissance ésotérique, presque mystique, des sens cachés du monde. La recherche d’une sensation immédiate, pure, directe (sur le modèle de l’enfant, pense Bréchon) ne se concilie pas sans peine avec l’idée de l’initiation à passer, du secret à dévoiler, du mystère à éclaircir. Pessoa oscille entre les deux, à la recherche d’une hypothétique voie, non de dépassement, mais d’alliance. Tout lecteur de Pessoa aura remarqué la fréquente tendance du poète à recourir à l’oxymore et au paradoxe, manière littérale de relier les contraires ; la force de cette biographie, qui, entre la vie et l’œuvre, choisit de ne pas choisir, est de montrer, texte à l’appui, à quel point la contradiction est fondamentale chez Pessoa. Elle suscite et appelle probablement l’écriture ; elle justifie la forme, la multiplicité, le jeu continu d’un extrême à un autre. L’œuvre du poète a éclaté en milliers de fragments presque incompatibles parce que sa personnalité, de ce que l’on en sait était elle-même en miettes ; Bréchon admet, à l’occasion, que certaines pièces ne correspondent pas à l’image qu’il s’est faite du poète, qu’il ne parvient pas à tout accepter tant ce flux immense présente de cohérentes incohérences (ou d’incohérentes cohérences), si vous me permettez cette formule typique de Pessoa. Il n’est, pour le dire comme Verlaine, jamais tout à fait le même, ni tout à fait un autre. Vous le retrouvez sans le reconnaître, vous le reconnaissez sans le retrouver. Le brouillage, la fluidité, l’incertitude qui marquent son œuvre sont peut-être les clés de sa réputation actuelle ; cette identité incertaine, ces contradictions, cette saudade nous touchent aussi parce qu’elles sont les nôtres. En cela, Pessoa – le Pessoa reconstruit, relu, réévalué depuis cinquante ans, tiré de sa malle magique pour être sans cesse recomposé – est pleinement un contemporain. La familière étrangeté de Pessoa, saisie au détour d’un poème, au hasard de deux ou trois vers, n’échappe pas à ceux qui l’apprécient ; ils savent qu’ils le retrouveront précisément au moment où il se ressemblera le moins – et où, nous déstabilisant, il sera le plus lui-même, étonnant, paradoxal, riche. En passant, Bréchon ne le dit pas, mais je ne crois pas que la lecture continue de Pessoa soit la meilleure, sauf à vouloir l’étudier en profondeur. Mon expérience me fait dire que vous pouvez le prendre par hasard n’importe où et retrouver ses thèmes, découvrir une formule frappante, un véritable trait de génie ; et puis, si vous le lisez dans la longueur, il se répète, tourne autour de problèmes similaires, de variations en variations, lasse un peu tant on le sent en quête d’une justesse, d’une conciliation des contraires que jamais il n’atteint. Pessoa est un auteur dans lequel on pioche.

Si l’on retrouve toujours Pessoa dans Pessoa, il est évident, également, qu’on ne le retrouve jamais vraiment, du fait de ces fameux hétéronymes. Bréchon y croit moins que Tabucchi ; sa présentation du phénomène est moins convaincue que celle de l’Italien dans Une malle pleine de gens. Bréchon tente de relier ces hétéronymes comme des facettes très typées à l’intérieur d’une œuvre unique et marquée, je l’ai dit, par la contradiction. D’un côté, le « maître », Caeiro, païen, pour qui le monde se résume au sensible ; de l’autre, à l’extrémité du spectre, Pessoa, l’amateur d’ésotérisme, avec ses lectures de théosophe et de rosicrucien, et son seul livre publié, le sébastianiste et cryptique Message. Entre les deux, Ricardo Reis, le disciple de Caeiro et Alvaro de Campos, chargé, en quelque sorte, de concentrer sur lui toute la noirceur d’âme et d’humeur de Pessoa. On sait, par le témoignage d’Ophelia, la seule « conquête » – toute platonique – du poète, à quelle tension mentale permanente celui-ci était soumis. On sait également, par elle et par d’autres, que l’écrivain aimait blagues et canulars – et qu’il n’est pas exclu qu’une passion de ce genre ait d’abord motivé la création des fameux hétéronymes. D’une invention pour la blague, ils sont devenus, en peu de temps, une véritable manière de travailler et de s’exprimer. Soumis à ses propres et insolubles contradictions, travaillant par à-coups violents, dans une frénésie créatrice lui faisant accumuler, en peu de temps, brouillons, poèmes, proses, Pessoa ne produisit guère d’œuvre achevée. Hormis deux recueils en anglais qui ne trouvèrent aucun public, il ne publia qu’un livre : Message. J’ai pour ce dernier, je l’admets, une certaine (et peut-être inavouable) fascination. Parmi mes textes préférés, je compte, entre autres L’Épitaphe de Bartolomeu Dias, Magellan ou L’Ascension de Vasco de Gama. Ces poèmes me sont assez personnels car ils touchent à la fois l’adulte cultivé et épris d’histoire que je suis devenu et l’enfant en moi qui, voici quelques années, s’émerveillait du récit des Grands Explorateurs, mais Baste ! assez parlé de moi.

Entre ses contradictions, aussi fondamentales que fécondes, et sa légende, construction composite, sans cesse altérée depuis sa mort par de nouveaux textes, Pessoa apparaît, d’évidence, comme une énigme. Phénomène d’autant plus frustrant que la masse documentaire laisse croire qu’il y a un moyen de la résoudre ; à l’inverse, les problèmes posés par de nombreux petits épisodes d’une existence pourtant casanière et routinière risquent de demeurer à jamais irrésolus. Comme souvent, au cœur de la lecture de la vie et de l’œuvre de Pessoa se tient une contradiction. Les incursions du poète dans le domaine politique – j’en toucherai ici un mot – en sont le plus parfait exemple : il publia en 1926, avant le coup d’État de l’armée, un opuscule en faveur de la dictature militaire (L’Interrègne) mais le renia rapidement et explicitement une fois le coup advenu ; il ne cacha pas, plus tard, son dégoût de Salazar ; en 1935, encore, il se disait monarchiste de cœur et républicain de raison, « libéral dans le cadre du conservatisme et résolument antiréactionnaire », favorable à un Empire sans empire, chrétien gnostique, nationaliste mystique, etc. J’y lis moins les réflexions d’un praticien ou d’un penseur politique, que le rêve d’un poète, avec tout ce que cela peut sous-entendre d’onirique, d’irréaliste, voire de fumeux. La force de cette biographie est de s’attacher à exposer, expliquer et comprendre autant l’homme que son œuvre. Elle constitue un excellent complément à toute lecture des écrits du Portugais, d’autant plus précieux que Robert Bréchon ne cache pas, au fil du livre, ses propres doutes devant les évidences les mieux admises (et les plus fascinantes) du système Pessoa. Le lecteur en ressort mieux armé pour chercher, dans la masse immense et contradictoire de l’œuvre son motif dans le tapis ; et comme dans la nouvelle de Henry James, l’intérêt de la quête tient à l’espoir de découvrir un secret dont le principe est de se dérober toujours.

Automne littéraire : Inutilité de la critique

Affirmer qu’un chef-d’œuvre finit toujours par connaître le succès n’a pas grand sens dès qu’il s’agit d’une œuvre réellement bonne, et si « connaître le succès » signifie être accepté de son temps. Qu’un chef-d’œuvre finisse toujours par être reconnu dans sa postérité, c’est vrai ; qu’une œuvre de second ordre soit toujours reconnue de son propre temps est vrai aussi.

Comment le critique pourrait-il juger ? Quelles sont les qualités requises non du simple critique de rencontre mais du critique compétent ? La connaissance de l’art ou de la littérature du passé, un goût raffiné par ce savoir, un esprit impartial et judicieux. Une seule qualité en moins, et ce serait fatal au bon exercice des facultés critiques. Une seule en plus, ce serait déjà l’esprit créatif, et par conséquent l’individualité ; or l’individualité signifie l’égocentrisme, et une certaine indifférence aux œuvres des autres.

Mais jusqu’où va la compétence du critique compétent ? Supposons qu’une œuvre d’art profondément originale arrive sous ses yeux. Comment la juge-t-il ? Par comparaison avec les œuvres d’art du passé. Si elle est originale, cependant, elle s’écartera d’une manière ou une autre – et plus originale elle sera plus l’écart sera grand – des œuvres d’art du passé. Dans la mesure où elle prend ses distances, elle ne paraîtra pas conforme au canon esthétique que le critique trouve déjà établi dans son esprit. Et si l’originalité , au lieu d’être simple dérogation aux vieilles normes, consiste à les employer selon des principes plus rigoureusement constructifs – comme Milton s’est servi des Anciens –, le critique prendra-t-il cette amélioration pour un progrès, ou tiendra-t-il l’usage de ces normes pour une imitation ? Verra-t-il mieux le constructeur que l’utilisateur des matériaux de construction ? Pourquoi préférerait-il faire une chose plutôt qu’une autre meilleure ? De tous les éléments, aucun n’est plus difficile à déterminer dans une œuvre que l’aptitude à construire… Fusionner des éléments passés : le critique verra-t-il la fusion des éléments ?

Qui pourrait croire que si on publiait aujourd’hui Le Paradis perdu, ou Hamlet, les Sonnets de Shakespeare ou de Milton, ils se classeraient plus haut que la poésie de Mr. Kipling, ou Mr. Noyes, ou d’un quelconque hobereau de même cuvée ? Celui qui peut croire cela n’est qu’un imbécile. L’expression est abrupte, peu aimable, mais elle a pour seul propos d’être vraie.

On entend clamer de tous côtés que l’époque a besoin d’un grand poète. Le vide central de toutes les entreprises modernes est ressenti plutôt qu’il n’est discuté. Si ce grand poète venait à paraître, y aurait-il quelqu’un pour le remarquer ? Qui sait s’il n’est pas déjà paru ? Le public voit annoncer dans les journaux les œuvres de ceux que l’influence et l’amitié ont rendus célèbres, ou dont la qualité inférieure les a fait accepter par la foule. Peut-être que le grand poète est déjà paru ; son œuvre aura fait l’objet d’une brève notice « Vient de paraître » dans la bibliographie sommaire d’un quelconque journal critique.

Fernando Pessoa, Le Violon enchanté, Christian Bourgois Éditeur, 1992

Modeste contribution à la célébration d’un centenaire : Fernando Pessoa tels qu’en eux-mêmes

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Malgré mon dédain des cérémonies anniversaires, je voulais écrire quelques mots pour commémorer un jour et un homme qui m’ont fasciné et me fascinent encore. C’était il y a un siècle.

« Un jour où j’avais finalement renoncé – c’était le 8 mars 1914 – je m’approchai d’une haute commode et, prenant une feuille de papier, je me mis à écrire, debout, comme je le fais chaque fois que je le peux. Et j’ai écrit trente et quelques poèmes d’affilée, dans une sorte d’extase dont je ne saurais définir la nature. Ce fut le jour triomphal de ma vie et je ne pourrais en connaître d’autres comme celui-là. Je débutai par un titre : O Guardador de Rebanhos [le Gardeur de troupeaux]. Et ce qui suivit, ce fut l’apparition en moi de quelqu’un, à qui j’ai tout de suite donné le nom d’Alberto Caeiro. Excusez l’absurdité de la phrase : mon maître avait surgi en moi »

« J’ai alors créé une coterie inexistante. J’ai donné à tout cela l’apparence de la réalité. […] Je vois devant moi, dans l’espace incolore mais réel du rêve, les visages, les gestes de Caeiro, Ricardo Reis et Alvaro de Campos ».

Lettre de Fernando Pessoa à Adolfo Casais Monteiro, 13 janvier 1935

Cela fait donc tout juste un siècle aujourd’hui que, de son propre aveu, Fernando Pessoa connut son « Dia triunfal », instant de démultiplication de soi qui transforma le jeune employé lisbonnais piqué de poésie en une Académie des Lettres portugaises à lui tout seul. Alberto Caeiro précéda, en cette journée singulière, Ricardo Reis, Alvaro de Campos, Bernardo Soares et bien d’autres, tous hétéronymes de Pessoa, tous manifestations divergentes de son génie littéraire. Pessoa n’écrivit pas, comme d’autres, sous divers pseudonymes ; il fut et, en même temps, ne fut pas ses hétéronymes. Chacun garda ses spécificités, son style, sa philosophie, parfois très éloignée de celle de Pessoa lui-même. Si l’on croit son témoignage, c’est à un soir anonyme de l’hiver 1914, quelques mois avant que de plus graves évènements ne fassent éclater l’unité de la civilisation européenne, que surgit, inattendue, inespérée, la grâce du poète. Instant d’épiphanie, de révélation du génie à lui-même, éclatement d’un miroir terni en une poussière d’étoiles aux reflets insondables, le 8 mars, dans le récit de soi tel que le livre Pessoa, est l’instant fondateur, incomparable et fervent. Combien d’artistes peuvent dater précisément le jour où, « traversés d’un instant de lucidité », ils prennent conscience de cette vérité : « je suis né » ? Rilke, oui, nous en dit quelques mots, dans ses poèmes ; Balzac, oui, se souvient du moment où l’idée de la Comédie Humaine émergea ; mais aucun ne nous le dit avec la simple éloquence du lisbonnais.

Une galaxie, contenue tout entière en Pessoa, endormie au plus profond de lui, connut ce 8 mars son premier moment d’expansion, ce temps infinitésimal et pourtant infini pendant lequel se diffracte, sans limites, la matière poétique. Pessoa, s’abandonnant, devint enfin lui-même, une multitude d’être-soi, reliés par un chapelet de conscience. Est-il « un Dante en plus divers » (Pessoa, Pléiade, p. 809) ? Sait-il seulement qui il est ? (« Et moi qui suis-je donc, qui ne suis pas mon cœur ? » p. 808) Désire-t-il être « une conscience abstraite avec des ailes de pensée » (Campos, p. 493) ? ou bien un homme « qui ne pense pas », « regarde » et « sourit » (Caeiro, p.33) ? Le poète des Messages célèbre la grandeur portugaise, sur un ton épique presque inconnu en notre siècle ; quelques pages volantes plus loin, le voilà qui se moque, de lui, du Portugal et de Salazar. Le poète, tout à tour grave (« Notre âme infiniment se trouve loin de nous »), vengeur (« Je vais lancer une bombe contre le destin », Campos, Pléiade, p.356) ou blagueur (voir ses charades poétiques, p. 1320-21), lui-même ou un autre, nous offre, à la terrasse d’un café, sur une placette des bords du Tage, des voyages lointains, des horizons nouveaux, la multitude. Le petit comptable moustachu et anonyme est devenu, comme il l’espérait au fond de lui, le second Camões. Du 8 mars 1914 découla un monde si divers que nous n’en viendrons jamais à bout. Ce que j’aime, chez Pessoa, c’est que je peux l’ouvrir par n’importe quel bout, et m’émerveiller de le retrouver, absolument lui-même et pourtant entièrement différent. Il peut être ennuyeux, docte, bavard, car il lui arrive de l’être, comme il peut être juste, brillant, réconfortant ; je n’ai, avec aucun autre poète, l’impression de trouver une telle diversité papillonnante. Cavafy m’est plus proche, Eliot m’est plus précieux, Yeats m’est plus enchanteur, Nerval m’est plus cher, mais aucun ne me fascine autant que Pessoa. Lire Pessoa, nous confie Robert Bréchon « ce n’est pas suivre un chemin nettement tracé dans un monde de significations et de formes closes, c’est flotter au-dedans, d’une conscience intranquille, sans cesse en éveil ou en fuite, où les significations et les formes naissent et meurent comme les vagues de la mer qu’il a si bien chantées dans ses poèmes ». Je ne saurais dire mieux, sinon pour ajouter que l’expérience pessoesque est la manifestation en mots d’un principe d’incertitude, incertitude du monde, d’autrui comme de nous-mêmes. Sa complexité n’est pas plus hermétisme que son apparente simplicité n’est simplisme. Il ne nous repousse ni ne nous encourage, il est, ou plutôt, ils sont, là, disponibles, à notre portée pour une expérience poétique singulière et sans fin. Je l’ouvre au hasard et je trouve de quoi admirer, de quoi espérer, de quoi méditer : « Nous sommes des rêves de nous, des lueurs d’âme, / Chacun est pour autrui rêves d’autrui rêvés. » (p. 1479)

Revenons sur terre. Plus la connaissance des manuscrits innombrables de Pessoa s’est approfondie, plus le nombre des hétéronymes connus a grandi ; selon Tabucchi, dans son excellent Une malle pleine de gens, Pessoa a engendré près de 80 écrivains différents, dont la plupart, certes, n’ont écrit que quelques pages ou quelques vers. Les plus importants, la coterie inexistante, ont déjà été cités plus haut. Il n’en reste pas moins que par son systématisme et son envergure, la démarche de Pessoa n’a pas cessé, depuis sa mort, de fasciner. Pour Eduardo Lourenço, deux pôles essentiels structurent les œuvres de Pessoa (le pôle païen et le pôle occultiste) ; pour Jacinto do Prado Coelho, six personnalités littéraires fermement distinctes peuvent être repérées (Caeiro, Reis, Soares, Campos, le Pessoa élégiaque et le Pessoa épique) ; pour Robert Bréchon, il faut encore ajouter trois autres personnalités (l’essayiste, l’occultiste et le poète anglais – Pessoa était parfaitement bilingue, ayant passé dix ans de son enfance en Afrique du Sud). On le saisit, le miroir éclaté de l’œuvre reflète, comme dans aucune autre œuvre, des éclairs inconciliables et divergents, dont la multiplicité complique la tâche du critique. Cette pluralité intenable naît, dans la mythologie pessoesque, dont c’est à mon avis le paradoxe, d’un instant unifiant, celui de la transe vespérale, celui du jour triomphal, celui que je célèbre par mes quelques mots maladroits. « La transe du 8 mars lui a révélé un envers de lui-même qui, dans l’enthousiasme du moment, lui paraît plus vrai que l’endroit. Mais cette conversion expérimentale est un pari intenable, sur lequel pourtant, pense-t-il, se jouent son oeuvre et sa vie. » (Robert Bréchon, Pléiade, p. XVIII). Le 8 mars fut l’instant séminal et programmatique, dont le poète portugais ne déviera plus dans les vingt années qui lui restent à vivre.

Doutons un peu. Ce soir du 8 mars 1914, cet instant de ferveur et de cristallisation, a-t-il vraiment existé ? Le témoignage, unique, dont nous disposons, date de la fin de la vie du poète. Il est, quoi qu’il en soit, postérieur de vingt ans au moment qu’il prétend résumer, avec une exactitude presque suspecte. Robert Bréchon, spécialiste de Pessoa, tant dans sa biographie du poète (éditions Aden, excellent livre hélas épuisé) que dans la Préface de ses Œuvres poétiques à la Bibliothèque de la Pléiade, exprime des doutes que partage, majoritairement, la critique. Certains manuscrits des hétéronymes, retrouvés dans la « malle magique » d’où furent extraits, après la mort du poète, 60 000 pages inédites, datent probablement d’avant le jour triomphal. Sans remettre en cause l’honnêteté du poète, n’est-il pas trop beau pour être vrai, ce récit du jour sacré, où tout le matériau gris d’une jeunesse incertaine, ses malaises, ses hésitations, ses turpitudes, s’embrase dans un instant de pure naissance du génie à soi-même ? Comme un amoureux qui raconte a posteriori son coup de foudre, l’unifie sincèrement par une narration, rassemble des émotions ponctuelles, disjointes et incertaines, dans une seule geste, Pessoa trace de son expansion hétéronymique une légende, belle, vivace, marquante. Combien ce petit récit est-il plus fort que ne le serait l’exégèse pointilleuse et rationnelle d’un long accouchement de soi (et d’autres soi) !  Alexander Search, l’hétéronyme anglais, existait déjà ce 8 mars ; Jean Seul, un des hétéronymes français, avait déjà écrit ; mais chacun d’eux, s’il exprimait une facette de l’identité de Pessoa, ne participait pas d’un système. Le 8 mars 1914, c’est non le jour de naissance de l’hétéronymie, mais son moment lustral, son baptême, le dernier instant d’unité qui prélude à la dépersonnalisation éclatée de l’artiste. Qu’importe qu’il ait existé sous la forme précise que lui donne Pessoa, le mythe compte plus, ici, que l’inconnaissable et stricte vérité. Le 8 mars existe, même s’il n’a pas eu lieu. De plus, si Pessoa a, comme le pense M. Bréchon, « simplifié, embelli, stylisé le récit de la transe du jour triomphal », il a dû tout de même vivre cette transe, « d’une manière ou d’une autre, ce jour-là ou un autre ». À la fin de l’année 1914, quelques mentions, dans ses lettres, tendent à montrer que le principe des hétéronymes a émergé comme système. Il peut désormais créer des rôles et les interpréter, se donner entièrement à son œuvre, dans le silence de sa chambrette, à proximité de son immense malle, car il a exprimé la cohérence ultime de son travail, dessiné la clé de voûte qui surplombe l’insondable, figé l’armature de son œuvre. Le récit du 8 mars 1914 n’est pas le compte-rendu d’un instant de vie, c’est, en quelque sorte, la préface unifiante de l’œuvre, le seul moyen, probablement, de s’introduire auprès du lecteur.

Célébrer aujourd’hui le centenaire ce 8 mars 1914, c’est certes célébrer une légende, poétique, un peu embellie, concentrée, synthétisée, mais, heureusement, c’est aussi, et surtout, célébrer la naissance effective d’une œuvre fondamentale, celle d’un des plus grands poètes européens, celle de tout un univers dont, un siècle plus tard, nous ne sommes toujours pas revenus.

Publications d’outre-tombe

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Ghost Writers, Alexandra Alter, Wall Street Journal, 2 octobre 2009

Les auteurs ne publient en général qu’une infime partie de ce qu’ils écrivent. L’activité littéraire exige d’eux un effort régulier, des brouillons, des esquisses qui ne donnent pas toujours lieu à publication. Les versions dont le public peut disposer sont affinées, retravaillées, ajustées. Les innombrables scories, les notes préparatoires, les plans, disparaissent en principe avec l’acte de publication : ne compte que le produit final. Seulement, tous les écrivains n’ont pas le temps d’achever leur œuvre – une œuvre peut-elle d’ailleurs s’achever? – et d’aucuns laissent derrière eux une masse considérable d’inédits. Quelques uns sont impubliables, trop lacunaires ou de mauvaise qualité, d’autres sont quasiment achevés et, hors quelques points de détail, auraient dû été publiés. Parfois l’écrivain a gardé des textes dans son tiroir, ne les jugeant pas dignes d’être communiqués. Après leur mort, leurs ayant-droits peuvent adopter une attitude restrictive avec ces manuscrits, ou, au contraire, tout publier.  Alexandra Alter revient sur quelques exemples récents, sans trancher sur le fond de la question : faut-il ou non publier des textes inachevés, gardés en réserve, non destinés à la publication? Les auteurs ne sont pas toujours explicites sur le devenir posthume de leurs écrits.

Victor Hugo, dans son testament, indiqua que l’intégralité de son œuvre devait bénéficier d’un statut identique : la valeur des Travailleurs de la Mer au même niveau que deux vers griffonés au bas d’une feuille volante. A l’exact opposé, Kafka supplia celui qui deviendrait son exécuteur testamentaire de brûler tous ses inédits à sa mort. L’écrivain tchèque, inconnu de son vivant, le serait resté si son ami ne lui avait désobéi : la quasi-totalité de son œuvre – dont Le Procès et Le château, a été publiée de manière posthume. Kafkaïen, non? Entre ces deux postures, celle de l’écrivain fier de son œuvre immense, déterminé à la laisser en intégralité aux générations à venir et celle du poète maudit, père de textes qu’il juge indignes et qu’il voue à la destruction, une multitude de cas littéraires ont existé. Alexandra Alter revient sur les publications prochaines d’ouvrages inédits de Kurt Vonnegut, William Styron et Vladimir Nabokov. La mention de ces noms, l’aura que peut détenir sur le public un « inédit » d’un écrivain reconnu, le côté fascinant de l’inachevé, tout pousse les éditeurs à tenter la publication. Après tout, voilà une bonne affaire, facile à conclure : le texte a toutes les chances de trouver un public et rémunèrera amplement les ayant-droits et l’éditeur. L’attrait économique d’une telle publication saute aux yeux. Mais l’attrait artistique?

Impossible à ce sujet d’adopter une position intangible. Les quelques textes laissés de côté peuvent être des chefs d’oeuvre inachevés, des romans que l’auteur travaillait lors de ses derniers jours, des brouillons qui éclairent l’ensemble de ses productions. Mais ils peuvent aussi être des poèmes médiocres et sans intérêt, des brouillons anciens et contradictoires, sur lesquels l’auteur est revenu par la suite, voire des textes impubliables. Paris au XXe siècle, de Jules Verne, refusé par son éditeur au XIXe et publié voilà une dizaine d’années aurait aisément pu rester dans un placard. Le Manuscrit trouvé à Saragosse du mystérieux Jean Potocki a posé plus de problèmes : la première version, publiée voilà deux siècles, est longtemps restée la seule. En 2002, des chercheurs redécouvrirent une version antérieure. Les deux textes différant sensiblement, les éditeurs n’ont pu choisir lequel conserver : ils sont désormais publiés de conserve. Le lecteur pourra, s’il en a le courage, lire les deux versions et jouer au jeu des 777 différences. L’œuvre de Pessoa, le plus grand poète portugais moderne, a été en grande partie découverte dans une malle après sa mort : 27 543 textes qu’il fallut exhumer et décrypter. Non content d’écrire sous son propre nom, il créa d’autres pseudonymes – les fameux hétéronymes – dont aucun n’avait le même ton. Capable d’écrire l’œuvre d’un poète imaginaire, puis celle de ses disciples, et de créer par là-même plusieurs styles différents, Pessoa méritait largement qu’on le publiât.

Ces trois exemples illustrent les difficultés que peut poser un texte achevé : le roman de Verne est médiocre, il n’ajoute rien à sa gloire ; les versions de Potocki se contredisent et personne ne connaît les vœux de l’auteur à ce sujet; les poèmes de Pessoa exigeaient une publication intégrale, mais le travail de déchiffrement et de tri s’avéra considérable. Des textes inachevés posent bien d’autres problèmes. Alexandra Alter explique que l’inédit de Nabokov, L’origine de Laura, intégralement écrit sous forme de fiches, devait être détruit à la mort de son auteur. Il sera, après une longue réflexion de son fils, publié, sous une forme proche – et donc fragmentaire – de celle du manuscrit. Christopher Tolkien n’a pas eu ces scrupules : le Silmarillon, épopée elfique éparpillée sur des dizaines de manuscrits contradictoires, écrite dans une langue archaïque, parfois obscure, grande œuvre du père du Seigneur des Anneaux, jamais achevée, bénéficia du toilettage du fils Tolkien afin de pouvoir être publiée. Des décennies plus tard, de nouvelles versions,  intégrales et donc plus proches des brouillons de l’écrivain, ont été éditées, réparant quelque peu les corrections de Christopher Tolkien. Que faire quand les différentes pièces du dossier sont contradictoires? Les garder toutes ou les sélectionner? Pour chaque œuvre posthume se poseront des questions différentes. Christopher Tolkien trancha presque toujours pour les versions les plus tardives lorsque deux d’entre elles se contredisaient. Flaubert travaillait sur Bouvard et Pécuchet, lorsqu’il mourut d’apoplexie. On publia en sus des chapitres rédigés les plans de la fin du livre : compromis habile entre la volonté de publier un inédit et celle de ne pas transformer le texte. Peut-être la solution la plus respectueuse, même si elle frustre le lecteur de pans entiers du livre.

Parfois, les restes non publiés de l’auteur forment d’immenses continents. Le 2666 du formidable Roberto Bolaño, mort prématurément en 2003, fait suite à une série de livres de grande qualité, publiés eux-aussi de manière posthume. Les excellents romans de Bolaño sont édités à un tel rythme que l’amateur reste confondu devant la qualité de la production accumulée par le chilien. Et que dire des Journaux – dont les héritiers livrent souvent des versions expurgées de passages embarrassants-? Le Journal de Jules Renard a été censuré par sa veuve ; celui de Larbaud vient enfin d’être publié en version intégrale. Quant aux correspondances, elles passent, quelques décennies après la mort des protagonistes, dans le domaine public : les échanges de lettre de la NRF (Rivière, Gide, Claudel, Paulhan) sont parmi les plus célèbres.

La littérature n’est pas seule concernée : l’historien Alphonse Dupront travailla une vie entière sur le mythe de la Croisade, et il fallut la passion de son disciple Paul Alphandéry pour qu’il se décidât enfin à mettre en forme son travail et à le publier. Alphandéry acheva une partie de l’œuvre du maître. Il resta fidèle à l’esprit de Dupront et de ses travaux. La veuve Nietzsche demeure à l’inverse l’une des héritières les moins respectueuses de l’histoire des idées, corrigeant sans vergogne les œuvres de son mari une fois celui-ci devenu fou. Ces cas de contre-façon sont heureusement rares.

Pour conclure de manière plus tranchée qu’Alexandra Alter, j’aurais envie d’inciter les éditeurs à prendre le risque d’éditer les inédits. L’œuvre médiocre ne survivra probablement pas à l’effet d’annonce de sa publication – et à la découvert de sa nullité-. Si, en contrepartie, cette politique assure la découverte d’un Kafka et d’un Pessoa par siècle, alors la littérature en sortira gagnante.