Le pays de l’intelligence

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J’ai observé, ici ou là, dans la presse ou sur l’Internet, d’élogieuses considérations sur les stratégies récentes des réseaux médiatiques publics les plus réputés. On s’y livrerait en effet, depuis plusieurs mois, et avec succès, à la traque, tant attendue par certains, de « l’élitisme » généralisé qui y sévissait. Arte ou France-Culture, réputés pour leur austérité hautaine, ont ainsi été publiquement célébrés pour avoir renoncé, comme Le Monde ou d’autres organes médiatiques avant eux, à leur « élitisme ». Ils ont pris exemple sur Le Figaro, comme toujours à l’avant-garde du progrès, lui qui a, depuis longtemps, montré la marche à suivre en renonçant très explicitement à évoquer, dans ses pages culture, des sujets qui n’auraient pas leur place dans Télé 7 jours. Un vent de liberté, oui parfaitement, de liberté, souffle sur le vieux monde ! Finis les débats guindés sur la perception de l’objet chez Descartes ! Finies les célébrations délirantes de l’obscurité des poèmes de Mallarmé ! Finis les longs articles consacrés au comportement de l’électron au niveau quantique ! La vieille culture bourgeoise française, arc-boutée sur un ensemble de pratiques sociales et culturelles « élitistes », va bientôt suivre. Mais pour que cette révolution aille au bout, il faudra probablement bien des décennies. Car il existe un obstacle, l’école ! Elle est, depuis peu, accusée, par des penseurs réputés, comme M.Rosanvallon ou M.Éribon, suivant là les justes analyses de Pierre Bourdieu, d’être devenue, depuis trente ans, de plus en plus « élitiste ». La France de 2014 est, selon toutes ces sources concordantes, une société « élitiste » qui devrait, à grand peine, commencer à se démocratiser, à s’ouvrir, bref, à respirer. Il faut s’en féliciter, car, sincèrement, nous n’en pouvions plus de ce gouvernement « élitiste » des Philosophes, de cette odieuse république platonicienne qui nous écrasait, depuis trente ans, sous son talon pensant. L’Esprit régnait sur Paris. Il était temps de mettre fin à sa dictature. La France mourrait de son élitisme ; bienheureux cet air frais qui, telle une brise printanière soufflant sur la terre encore gelée, ranime nos cerveaux assommés par tant d’années consacrées à l’étude et la réflexion. L’exception française a vécu. L’aréopage des grands esprits, célébré chaque jour sans mesure par la presse, saura-t-il enfin montrer un peu plus de tolérance envers la culture populaire, et son goût, fort bienvenu, de la détente ? Hélas, l’ouverture, fort récente, est encore bien modeste.

Prenez l’école par exemple. M.Éribon qualifiait, dans son dernier ouvrage, avec justesse, l’école de « fasciste ». Le constat dressé par les émules de Pierre Bourdieu dans les années 60 est tous les ans plus fondé. L’école sélectionne de plus en plus impitoyablement. « L’élitisme » a perverti la méritocratie, en la poussant à des extrêmes tels que ne peuvent plus survivre à l’épreuve de la sélection que des individus socialement avantagés, à qui les parents ont transmis un capital culturel monumental et illégitime, ainsi qu’un infinitésimal échantillon de brillantes exceptions issues des classes inférieures et sélectionnées pour leur conformisme, leur docilité et, à la marge, leurs aptitudes cérébrales. Pour tous les autres, la rue, le chômage, la mendicité ! L’école élimine, à mesure des années, tous ceux qui ne satisfont pas à ses exigences infernales, « élitistes », et donc, in fine, discriminatoires. Gare à celui qui ne correspondrait pas à l’idéal type du bûcheur et du fort en thème ! La porte est, pour lui, grande ouverte. La meilleure preuve de cet élitisme intrinsèque du système éducatif, c’est l’effondrement, depuis vingt-cinq ans des effectifs du supérieur. Où est passé le temps de l’université de masse ? Évanoui. À partir de la fin des années 80, chaque année, l’objectif fut d’écarter le plus de monde possible des filières générales et techniques. Cet objectif a été brillamment atteint. Le nombre de bacheliers régresse chaque année, jusqu’à, sous peu, atteindre un plancher qu’on pensait, voici vingt ans, infranchissable. Les universités sont désertées. Les « Masters » se raréfient. Les thèses disparaissent. Les grandes écoles subsistent, seules, au sommet d’un océan de non-diplômés. Nulle part, il n’y a la moindre trace d’un renversement de tendance. Les jeunes quittent l’école de plus en plus tôt, de plus en plus nombreux. Les voilà les résultats concrets de l’élitisme.

Les derniers gouvernements ont participé à cette frénésie élitiste en rappelant que l’école avait des exigences insurmontables, un socle commun de compétences aussi redoutables à acquérir que la lecture, le calcul et l’écriture. La maîtrise parfaite de la langue française, à l’exemple de la classe politique et médiatique, qui en remontre fréquemment à Grevisse lui-même, est exigée dès les petites classes. L’obsession orthographique a atteint récemment des sommets, sanctionnée par des dictées à côté desquelles celle de Mérimée a des airs d’amusante récréation. Les consignes de la plus extrême sévérité ont été passées au corps enseignant. Les conseils de classe sont devenus des épreuves redoutables et redoutées, les moments-clé d’une scolarité, ceux où se décide une destinée. Les redoublements, de plus en plus nombreux, sont le signe d’une sélection accrue. L’Université, comme toujours, s’est d’ores et déjà positionnée à la pointe de ce combat élitiste : des examens y sont organisés chaque année et empêchent une grande partie des jeunes de pousser jusqu’au doctorat, auquel, dans un système plus ouvert, moins élitiste, ils auraient pu légitimement prétendre. Toutes les dispositions ont été prises pour que la moindre erreur soit fatale à l’étudiant. L’échec est sans recours. On note, ici ou là, une sélection fondée sur des connaissances, voire sur une improbable capacité à articuler celles-ci. Le nombre de pages exigées dans les travaux estudiantins atteint des niveaux inimaginables, il y a encore vingt ans. Certaines universités exigent des mémoires de près de cinquante pages ! Et des thèses de deux cents pages, bref, des monstres, ambitieux et totalisants que seuls peuvent produire les plus brillants éléments, dûment triés par une machine à l’obsession élitaire. En lettres, il devient nécessaire de lire des livres. En mathématiques, de poser des équations. En histoire, d’avoir conscience qu’il existe une chronologie. Et partout, dans le monde politique et médiatique, on observe les retombées de cet élitisme : débats de trop haute tenue, asphyxiés de références philosophiques et littéraires ; pédantisme des médias, qui n’hésitent plus, désormais, à consacrer leurs pages aux controverses les plus pointues ; rejet de la prise de parole démocratique des lecteurs et auditeurs, considérés comme inaptes à commenter ce qui, manifestement, les dépasse. Ce déferlement d’intelligence, au sommet de l’État et de la Presse, donne la nausée !

L’hyperélitisme scolaire a donc donné naissance à une société insupportable de fatuité, d’emphase et de suffisance où n’ont plus la parole que les Savants. « Nul n’entre ici s’il n’est intellectuel ». Le rêve platonicien est devenu un cauchemar. L’exigence légitime d’une certaine verticalité s’est muée en un délire hiérarchisant. À force de tutoyer les sommets, notre élite finit par manquer d’air. Le public est submergé de reportages et de livres pointilleux, où la cuistrerie le dispute à la méticulosité. Les grands médias ont donné la parole aux grands auteurs, ceux qu’a élevé un système sélectif jusqu’au faîte de la civilisation humaine. Les élites d’aujourd’hui incarnent, comme jamais auparavant, l’excellence, la science, la culture et la connaissance. Ce règne des meilleurs, cette aristocratie de la pensée, qui écrase la France sous le flux constant de ses immortelles productions, artistiques, scientifiques et intellectuelles, a engendré cet « élitisme » contemporain que quelques partisans de la simplicité démocratique voudraient voir remis en cause. D’où probablement cette satisfaction, au sein des organes les plus avancés dans le combat anti-élitiste, de voir peu à peu les citadelles de l’intolérable tyrannie de l’esprit laisser un peu de place, rien qu’un peu, au loisir, au divertissement et au rire. La grande époque de l’intelligence française que fut le dernier quart de siècle a peut-être visé trop haut. Nous avons trop pensé. Nous avons trop appris. Nous avons trop écrit. Qui n’est pas lassé de la répétition de ces miracles de sagacité, de ces éblouissements de clairvoyance, de ces épiphanies de la pensée ? À trop nous élever, nous avons oublié le monde simple des humains. À force d’élitisme, la France intellectuelle s’est coupée des aspirations les plus saines de la population. Tous ces jeunes laissés sur le côté, à qui fut imposé le silence, n’ont-ils pas quelque chose à nous dire ? Les quelques milliers d’intellectuels renommés, philologues, biologistes, anthropologues, historiens, compositeurs, dramaturges, physiciens, peintres, poètes, etc. qui imposent, à chaque instant, leur tempo à notre pays ne peuvent-ils pas laisser un peu s’exprimer le commun des mortels ? Faut-il être docteur pour être entendu ? Est-il si honteux d’être comédien ou sportif que l’on ne puisse jamais obtenir, rien qu’un instant, la parole publique ? N’ont-ils pas de grandes et belles vérités à délivrer, loin des connaissances calcifiées des doctes érudits, reclus dans leurs satanées tours d’ivoire ?

Ces derniers temps, les livres étaient trop nombreux, trop savants, comportaient trop de pages, avec trop de phrases et trop de mots. Les débats entre mandarins tombaient dans des détails trop ambigus et spécieux pour être compris de tous. Les Français étaient également submergés de musiques audacieuses, atonale ou minimaliste, dans une orgie délirante de dodécaphonisme. Qu’ils écoutent les radios, qu’ils regardent leur téléviseur, qu’ils achètent un livre, sans cesse, nos compatriotes étaient invités à s’élever, à trouver dans la vie de l’esprit ce que la vie matérielle ne leur offrait plus. Méditer, penser, exiger de soi un effort permanent d’élévation personnelle, oui, oui, oui… mais que diable ! ne sommes-nous pas des humains ? N’avons-nous pas le droit à un peu de détente, au milieu de cet océan de gravité ? Oui, depuis trop d’années, on a oublié de rappeler aux gens qu’ils avaient le droit de s’amuser, le droit, aussi, de ne pas passer leur temps à se cultiver et à méditer sur leur brève existence sur terre. Qu’importe la vie de l’esprit si le cœur n’est jamais satisfait ? La manie du savoir n’a jamais rendu personne heureux. Une société d’un rigorisme culturel et intellectuel exagéré, comme la nôtre, a engendré bien des névroses : comme les villes sont vides, les soirs, quand chacun, rentré chez lui, préfère étudier que s’amuser ! Nous le constatons chaque jour en observant ce miroir de nos défauts que sont nos gouvernants : le goût de l’éloquence et du discours bien ornementé a tourné à l’emphase ostentatoire ; le plaisir de la référence exacte n’a suscité qu’un pointillisme vétillard ; le goût de l’étude a engendré des générations de pédants, qui se disputent doctement sur des points de grammaire sanskrite, de monachisme médiéval ou de littérature estonienne.

Ce que proposent les anti-élitistes, c’est de relâcher l’odieuse pression des « meilleurs » : ils veulent respirer, s’amuser, se divertir. Enfin ! Après des décennies d’oppression, que les savants retournent ergoter dans leurs bibliothèques ! Le brave homme, le quidam, lui, veut, après de dures journées de labeur, se reposer, se réjouir, faire la fête, ce qui lui est interdit depuis bien trop longtemps. Alors, pour le satisfaire, que tous les canaux médiatiques s’ouvrent enfin un peu à l’amusement et au plaisir. Après tout, même les grands esprits aspirent aux loisirs. Ce n’est pas tout, non, d’être rompus aux redoutables argumentations de la philosophie analytique, instruits de tous les ressorts de l’histoire économique européenne, attentifs, tels des sismographes, aux moindres variations notre sensibilité, il s’agit de vivre, de satisfaire, aussi, nos goûts les plus animaux, corporels et sensuels, eux qui sont brimés, depuis des années, par cette religion de l’excellence et de l’exigence qui nous a infligé tant de souffrances. Moins de sérieux, pitié ! Et pour paraphraser le grand sage de la République, Stéphane Hessel, « AMUSEZ-VOUS ! ».

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Des rats écrasés par une montagne

Dans son excellente chronique du Nouvel Observateur, Pierre Jourde évoquait l’autre jour la postérité souvent chancelante des écrivains. 99% de la culture est morte, presque oubliée, comme non advenue. Comme je l’ai parfois écrit ici, la masse des « écrits importants » dépasse largement nos capacités de lecture, entendue comme le nombre maximal de livres que nous pourrons lire et assimiler au cours d’une vie, même consacrée à l’étude. Au Moyen-Âge, jusqu’à l’invention de l’imprimerie et la massification de la diffusion intellectuelle, et donc de sa production, on pouvait parler de nains juchés sur des épaules de géants, pour illustrer, avec poésie, l’accumulation de nos connaissances. Une décennie studieuse permettait à l’esprit brillant de connaître, je ne parle pas de comprendre, la masse, modeste, des incontournables de la pensée. Pic de la Mirandole pouvait grimper sur les épaules des géants, et, de la hauteur de leurs connaissances accumulées, embrasser du regard un horizon plus vaste. Aujourd’hui, nous ne sommes plus des nains juchés sur des épaules de géants, mais des rats (de bibliothèque) écrasés par une montagne. Nous grignotons, à droite et à gauche, une vie durant, des connaissances. Nous grimpons, par l’intérieur, au cœur d’une montagne de savoirs, accumulée par des siècles de pensée humaine. Nous avons beau en dévorer les entrailles, y avancer sans faiblir, jamais nous n’arrivons à percer la surface de l’édifice, jamais nous ne parvenons à la lumière. Et pour ceux qui, ayant tracé une route droite dans un segment limité de la montagne, croient percevoir un scintillement lointain au fond de leur petit œil de rongeur, je crains de les peiner : ils n’ont pas percé la surface, inaccessible, de la montagne, mais découvert une nouvelle veine de savoir, que des milliers de leurs semblables vont venir dévorer quelques années durant. Puis, une fois le gisement épuisé, les rats reprendront leur route interminable, dévorant les entrailles de la montagne et laissant des déjections intellectuelles suffisamment nombreuses pour boucher les artères péniblement creusées en son sein.

Le rat pourra dévorer la montagne avec une ardeur chaque jour renouvelée, il en ignorera toujours la quasi-totalité. Si quelques dizaines de rongeurs diplômés s’attaquent à un filon précis, la masse des autres rats est conduite à penser que ce filon a de l’importance, et, peut-être s’y précipiteront avec ardeur. La plupart des rats, dont je suis évidemment, sont incapables de s’orienter sans que quelques vigoureux congénères ne leur montrent le chemin. Même les rats les plus expérimentés ne connaissent généralement que quelques filons, qui ont fondé leur fortune. Certaines veines sont abandonnées depuis fort longtemps. La rumeur de leur existence se maintient quelques années, quelques décennies, puis s’évanouit. Parfois, un raton isolé redécouvre joyeusement une veine oubliée ; il communique son enthousiasme aux membres de sa tribu ; la plupart du temps, cette découverte ne change rien aux habitudes des rats de la montagne. Ils continueront leur travail de sape absurde sur de vieux filons éviscérés. Quelquefois, heureusement, le regard nouveau, brillant et astucieux, d’un rat sur une veine morte lui redonne un semblant d’existence. Pour la plupart des rats de la communauté, peu sensibles à la matière de ce qu’ils dévorent, la vie des filons n’a pas d’intérêt. Ils en perçoivent un écho déformé, de deuxième, troisième ou quatrième main, et n’auront pas le temps de dévier de leur dévorant programme pour goûter cette veine redécouverte. La montagne n’est vivante que du grouillement des rats qui la dévorent et l’engraissent d’un même mouvement. Seule l’activité des rongeurs donne une existence aux matériaux sédimentés, les réintègre dans le cycle de la vie intellectuelle, les agence avec des dépôts postérieurs, et crée ainsi, de nouvelles veines pour les rats de demain.

Le rat ne parvient jamais à la surface, mais son activité transforme la montagne. Il est des régions de l’immense conglomérat qui n’ont plus connu de passage depuis des décennies ou des siècles, leurs accès sont bouchés, leur altitude est présumée trop faible – car les rats de tête cherchent à s’élever, leur matière trop éventée pour plaire, etc… Ces segments ont peu de chances de renaître, d’être ingurgités, digérés, régurgités, différents. Certains secteurs de la montagne sont trop connus, trop cartographiés, et les rats les traversent sans prendre garde, avec distraction. Peut-être passent-ils ainsi à côté de veines riches que leurs ancêtres ont ignorées ou délaissées ? Le chemin du rat est souvent balisé par la communauté, et celle-ci n’aime pas devoir prêter attention aux égarés, surtout quand ils lui indiquent des raccourcis qu’elle n’a guère envie d’emprunter – le rat a ses habitudes. Les zones perdues le resteront. Le présent se sédimente en strates de passé qui écrasent l’avenir, contraint de s’en repaître pour exister. Le rat n’a d’autre perspective que le grignotage sans fin d’une montagne toujours en croissance.

Qui défendra les classiques?

Confessions of a Middlebrow Professor, W.A.Pannapacker, The Chronicle of Higher Education, 5 octobre 2009 ; Survivre dans un monde de survol, Yann Moix, Le Figaro, 12 novembre 2009

Par un hasard savoureux, je venais d’achever Wallenstein de Schiller quand le Prix Renaudot a été décerné à M. Beigbeder pour son dernier livre. Étrange conjonction : d’un côté un monument de la littérature mondiale, dont je doute malheureusement qu’il soit encore beaucoup lu hors des années d’étude de nos germanistes, et de l’autre un petit roman qui sombrera aussi vite que son auteur dans l’oubli – dans dix, trente, cinquante ans, mais je tiens mon pronostic pour certain. Au-delà de l’attrait que suscite inévitablement le nouveau livre d’un auteur médiatique, je me demande bien pourquoi, de nos jours, les classiques sont si peu lus et le tout-venant du jour si intensément disséqué. Ayant tendance à préférer lire un livre vieux de cinquante ans à un ouvrage à l’encre encore fraîche, il m’arrive de me demander pour quelles raisons cette tendance n’est pas plus répandue. Mon mode de fonctionnement ne m’empêche bien sûr pas de vagabonder dans des productions plus récentes. Mais je ne peux me détacher de ces vieux monuments, que d’aucuns voient comme de bien poussiéreuses forteresses. Pourquoi donc la plupart des gens préfèrent-ils le roman du jour au classique poli par les années?

Dans son article pour The chronicle of Higher Education, W.A.Pannepacker évoque, par la bande, ce sujet. Issu d’un milieu populaire américain, dans lequel lire n’allait certainement pas de soi, il raconte sa soif de culture et son affection de jeunesse pour une série appelée « Great Books », vendue en porte-à-porte. Ces volumes, peu coûteux, ont été publiés dans les années 50, avec pour objectif de mettre à la disposition du grand public américain les classiques de la littérature et de la philosophie mondiale (Homère, Descartes, Gibbon ou Melville). Une fois entré à l’université, Pannepacker a reçu la visite de camarades, issu d’un bien autre environnement socio-culturel. L’une d’elles lui fit remarquer, à la vue de ces Great Books soigneusement rangés dans la petite bibliothèque, qu’ils marquaient son appartenance sociale populaire. Le fait d’avoir acquis dans son intégralité la collection supposait trois faits : que la famille ne possédait aucun des grand classiques avant cet achat ; qu’elle l’avait acquise à un vendeur de porte-à-porte, un genre de commercial qui passe peu dans les beaux quartiers ; que leur possesseur espérait ainsi combler le gouffre culturel qui le séparait des élites intellectuelles. Renvoyé à sa classe sociale, Pannepacker comprit, assez lentement, ce que pouvaient évoquer ces marqueurs de distinction sociale pour les élites.

Cette collection de classiques « grand public » a depuis longtemps disparu. La notion, étroite, de classique a en effet périclité – surtout aux Etats-Unis – suite aux revendications des élites liberals : ces auteurs blancs, et morts, représentaient un canon dépassé qu’une partie de l’intelligentsia passa son temps à discréditer (au bénéfice de littératures issues de minorités).  Pannepacker, devenu professeur, se retourne avec nostalgie sur ce canon des « Great books ». Certes, ils représentaient une version très monolithique et verticale de la culture élitaire, mais, par leur prix accessible et leur forme de vente, ils touchaient le grand public américain. Acquis par des personnes modestes pour leur enrichissement intellectuel – ou surtout celui de leurs enfants -, parce que ce qu’ils disaient était présumé important, ces grands livres témoignaient d’une aspiration collective à la culture, d’une volonté de s’éduquer soi-même. Si l’autodidacte est une figure généralement moquée, il a pourtant sa noblesse, celle de la soif de savoir. Pannepacker regrette la disparition des « Great Books » parce que leur fin signifie aussi le triomphe du loisir passif et du savoir pratique. On peut tempérer ce constat désabusé : l’acquisition de ce genre de collection ne signifiait absolument pas qu’un membre de la famille, un seul, ouvrirait un volume un jour ; l’affichage de ces livres relevait aussi d’une posture sociale – regardez ce que je lis, ça vous épate, hein? -.

Néanmoins, Pannepacker pointe une tendance très actuelle : la domination d’une connaissance technique, pratique, qui sert au travailleur, quel qu’il soit, dans l’exercice de ces fonctions. Le déclin des effectifs des humanités, comme des sciences théoriques en France en témoigne : le savoir pratique, qui protège plus sûrement que le théorique contre d’éventuelles longue périodes de chômage, attire bien plus aujourd’hui qu’avant. Et son développement, sa complexification, entraîne en parallèle une baisse quasi-mécanique du temps disponible pour s’atteler à la culture : un métier peu théorique, nécessitant peu de savoirs généraux préalables peut exiger de larges connaissances techniques, un investissement poussé, et ne pas laisser beaucoup d’énergie pour se cultiver. Et comme en parallèle, la production de loisirs s’est affinée, propose des divertissements élaborés, excitants, suffisamment diversifiés, elle absorbe l’énergie libre, voire, pour  reprendre une expression bien connue, le temps de cerveau disponible. Un savoir pratique complexe, exigeant, accaparant l’énergie cérébrale – il suffit de penser aux informaticiens, aux juristes, aux commerciaux, au personnel médical, mais également aux techniciens spécialisés – côtoie l’exaltant continent du divertissement et des loisirs. Pour prendre un exemple : un magistrat muté dans une petite ville de province en 1959, en 1979 et en 2009 n’a sûrement pas les mêmes loisirs à sa disposition. Et cette évolution s’est faite au détriment de la lecture – qui malgré son impact positif, que Pannepacker évoque à la fin de son article, n’a pas les mêmes atours que ses concurrents -. Les divertissements plus ou moins passifs et les savoirs professionnels complexes l’ont emporté.

Juste après avoir lu l’article de Pannepacker, je suis tombé sur la chronique hebdomadaire de Yann Moix, plutôt meilleure que d’habitude. Élogieux envers le journal de lectures de Michel Crépu (directeur de La Revue des Deux Mondes), il évoque la nécessité de ces lecteurs gratuits, qui reviennent, au gré de leurs tocades, vers les « classiques », en parlent, les défendent. Si la chronique est plutôt bien sentie – comment parler en profondeur d’auteurs disparus depuis longtemps quand l’époque est au survol et au buzz? – il est bien dommage que Moix n’applique pas à lui-même la méthode de Crépu. Et qu’au lieu d’écrire des publireportages sur les livres de ses amis, il commente, pour de vrai, ces grands livres qui le méritent.