Pontiggia et la lecture, extraits

Quelques extraits, divertissants, des écrits de Pontiggia sur la lecture, repris dans l’excellente revue Conférence, n°12, Printemps 2001, trad. Arlène Paradis, pp. 310-360. J’ai sélectionné quelques extraits sur les vingt-deux textes repris par la revue. J’ai abordé, par ailleurs, deux romans de Pontiggia cet hiver sur ce blog :  La Comptabilité céleste et Vie des hommes non illustres.

L’orgueil de l’ignorance

Voici un fait nouveau. Le fait d’être étranger aux livres, vécu autrefois comme une humiliation sociale s’ajoutant à une discrimination culturelle, se transforme en un titre de gloire. « Qui n’a pas lu un livre dans l’année ? » est une question qui jadis aurait mis mal à l’aise. Aujourd’hui on se presse pour lever la main. Les visages confirment les choix, de façon aussi fiable que convaincante. S’il leur faut s’expliquer, ils peuvent commettre jusqu’à trois fautes en une seule phrase, bafouillée avec une obstination digne d’un meilleur sort. Mais ce n’est pas un problème d’instruction. J’ai entendu de jeunes et joyeux licenciés déclarer fièrement, lors d’une enquête par secteurs, qu’ils n’avaient jamais lu aucun classique d’aucune époque. Raison de plus pour enlever à la licence toute valeur légale et même idéale.

Attribuer toute la responsabilité à l’école fait partie de ces simplifications autoritaires qui favorisent deux tendances également fortes : la recherche de la cause première et celle du bouc émissaire. Or, le peu de gens qui lisent, il faut bien le reconnaître, ont généralement attrapé la maladie à l’école : par accointance inespérée avec un enseignant mythique ou par désaccord actif avec un enseignant stupide. Il est sûr de toute façon que les autres n’ont jamais fait l’expérience de la lecture comme plaisir. Le plaisir exige de se répéter. Nous le constatons à table et dans le domaine défini par aphorisme comme « le sexe ». Aussi couvent-ils une aversion obtuse à l’égard de la lecture, qui se manifeste finalement à l’âge propice, celui de la maturité.

Il y a aujourd’hui des auteurs définis comme « de cénacle ». Peut-être n’y aura-t-il à l’avenir qu’un cénacle, qui abritera les lecteurs survivants. Mais ce seront les meilleurs.

De la fureur d’avoir des livres et de les accumuler.

On a donné à la passion des livres des noms hyperboliques et des qualificatifs provocateurs. La glorieuse Encyclopédie, au milieu du XVIIIe siècle, avance une savante périphrase, où la compétence étymologique s’unit à une clairvoyance indéniable. La bibliomanie s’y trouve en effet définie en ces termes par la Raison assise sur le trône qu’occupait la Religion :

« Fureur d’avoir des livres et de les accumuler. »

La mania grecque est correctement traduite par le furor latin. Mais au délire de posséder des livres, l’auteur de la notice, D’Alembert, ajoute un verbe d’une précision éclairante : « et de les accumuler ». Pourquoi cet infinitif coordonné, qui fait éclater le statisme de la possession et lui imprime une poussée ascensionnelle ? Parce que — pourrait-on répondre — c’est là que se cache la clef de voûte de la bibliomanie qui, au lieu de soutenir sa propre construction rationnelle, la fait s’écrouler : le mirage d’un accroissement sans fin, d’une échelle qui s’élève jusqu’à la Bibliothèque du Paradis dont Bachelard rêvait pour l’au-delà des bibliophiles, projection finalement accomplie d’un en deçà insatiable.

Mais il y a quelque chose de plus fou que la bibliomanie ou folie d’avoir des livres : c’est la folie de ne pas en avoir.

Ce mystère est encore plus insondable. Aucun objet — pour prendre l’un des mots préférés du monde contemporain — n’est plus parfait qu’un livre, qui est tout ensemble cause et effet de tant d’expériences : voyages, aventures, rêveries, désirs, pensées, histoires, personnages, mondes.

Il ne s’agit pas de refuser à autrui le moyen de pouvoir offrir des informations précieuses et parfois irremplaçables. Mais il y a une chose que l’information ne peut remplacer : la formation. Et la formation, ce processus sans fin d’enrichissement et de plaisir, passe par les livres.

Aussi voudrais-je poser la question suivante : qui est fou ? Celui qui désire posséder toujours plus de livres, ou celui qui n’en a aucun chez lui, et dans sa tête pas davantage ?

Goûteurs de livres.

Je voudrais, toujours à propos du lecteur, dire un mot d’une déformation professionnelle affectant les lecteurs de métier, donc presque tous les lettrés contraints de lire un nombre de livres surnaturel eu égard au temps (et à l’espace mental) disponible : la lecture se réduit souvent à un « contrôle de qualité ».

Il n’est pas question de lecture partielle ou intégrale : c’est la lecture elle-même qui se met à changer en changeant de finalité : non plus une appropriation, mais un jugement. Le lecteur se transforme en un goûteur qui doit se prononcer sur les qualités gustatives et organoleptiques d’un vin. Le jugement peut être fiable, mais boire est tout autre chose. Pourtant on confond aujourd’hui l’expérience de goûteur et celle de convive.

Il y a trois ans, un restaurant d’ancienne et solide tradition régionale s’est converti aux fastes, ou plus exactement aux ascèses, de la Nouvelle Cuisine. Il a remplacé les plats robustes et tonifiants d’autrefois par des compositions chromatiques qui aspirent au ciel de l’esthétique.

Après un plat où une queue d’écrevisse, sur un disque de verre d’un froid glacial, désignait tristement trois rondelles de carotte, le garçon s’était penché pour murmurer : « Voulez-vous goûter d’autres plats ? ». « Voyez-vous », lui avais-je murmuré à mon tour, « goûter, c’est le rôle du cuisinier. Moi, je voudrais manger. »

Lecture « comme si »

L’association de temps libre et de livre exclut nécessairement celle entre temps professionnel et livre. Je veux parler de la lecture éditoriale, qui est à mes yeux la lecture comme si. À part d’heureuses exceptions, on lit les textes comme s’ils devaient plaire ou ne pas plaire au public. À la fin, on choisit le texte qui plaît comme s’il plaisait aux autres et non à celui qui le choisit. C’est ainsi que se publient des textes qui plaisent aux éditeurs comme s’ils plaisaient à un public auquel il est rare qu’ils plaisent par la suite. D’où l’appel de ces mêmes éditeurs, entre tristesse et colère, qui s’écrient face à l’échec d’un livre : « Mais à qui avait-il plu ? »

Je ne voudrais pas insister non plus sur les malheurs des lecteurs de profession, étourdis et perturbés par la lecture comme si. Je leur ai déjà consacré (ainsi qu’à moi) un récit où un conseiller éditorial, fouillant dans un tas de manuscrits en retard, tombe sans la reconnaître sur une traduction inédite de Crime et châtiment. Il trouve au texte pas mal d’intérêt, mais s’en tient au conseil d’avoir l’œil sur l’auteur, en vue d’une maturation ultérieure.

Le récit fut interprété comme une satire du lecteur d’édition, et sans doute est-ce le cas. Mais il ne manque pas, je crois, de manifester une solidarité profondément ressentie avec ceux qui découvrent des qualités intéressantes jusque chez un grand écrivain : quand il est mêlé aux autres, qui — au lieu de le mettre en valeur par leur modestie — finissent, avec leur grisaille, par en atténuer la lumière.

Connaissance des livres

Ils ne sont pas si nombreux, les livres qui méritent d’être lus jusqu’au bout en triomphant de la concurrence des autres et de l’obsession du temps. Eh bien, ces quelques livres, lisons-les. Pour les autres, contentons-nous de ce que nous pouvons en saisir ; de toute façon, nous le faisons déjà sans l’avouer. Disons-le au contraire, sans plus de remords, sans sentiment de culpabilité. Allons-nous prétendre que nous ne connaissons pas Athènes simplement parce que nous n’y sommes restés qu’une journée ? ou que nous ne connaissons pas Rome simplement parce que nous n’avons pas visité ses musées ? Un paysage vu de la fenêtre du train peut laisser une trace, mais le seul souvenir qu’on ait de certaines visites de groupe, c’est la banalité des guides. Ce qui compte dans un livre est qu’il devienne une expérience ; et l’expérience ne se mesure pas à la quantité, mais à l’intensité.

Mais l’exhaustivité sacrifie la totalité de la partie à l’impraticabilité du Tout. Elle renonce à la lecture de certains livres parce qu’elle désespère de les finir. Mais la mémoire des bibliophiles est riche de rencontres brèves et de rapports aléatoires, plus vivants que des relations cultivées avec un ennui indéfectible. On apprend par raccourcis, décisifs comme les émotions de cette vie que nous nommons mystérieusement rationnelle.

La réception de la littérature

On acquiert avec les années une vision plus sociologique, sinon de la littérature, du moins de sa réception. Je ne parle pas de ceux qui la possèdent dès le départ et qui sont généralement plus versés en sociologie qu’en littérature. Je parle de ceux qui croient à la capacité de la lecture à se transformer en présent, actualité qui nous concerne sans médiations. Mais ils ont accumulé des doutes, des perplexités et des réserves sur la manière dont elle est accueillie par le public : un public à l’égard duquel ils cultivent une tolérance sceptique, très loin de l’intolérance idéaliste dont ils faisaient preuve dans leur jeunesse.

Non qu’ils aient oublié Kant et l’universalité du jugement esthétique (comme j’ai du mal à écrire ces mots !), aujourd’hui refoulé pour laisser place à un relativisme enthousiaste qui arrange bien le marché. Ils n’ont même pas renoncé à la comparaison avec les classiques, évitée avec toujours plus de désinvolture non par crainte qu’ils ne soient inactuels, mais qu’ils ne rendent moins actuels les héros d’aujourd’hui. Mais ils ont assisté à tant de bouleversements du goût, à tant de festivals de la sottise, de conflits d’intérêts masqués sous des théories et d’incompréhensions, hélas, à la première personne (la leur), qu’ils en ont pris l’habitude malgré eux (il n’y a pas de conquête plus décevante).

Il arrive aussi que les déconcerte, dans la disparité des jugements, non point que l’on condamne un livre de valeur (il se peut, justement, qu’on ne l’ait pas lu), mais qu’on en exalte un qui n’en a pas. Ce sont les deux côtés d’une même médaille : le mérite compte moins que sa volatilité.

Il y en a pour finir qui se rendent (par courage ou par irresponsabilité, on ne sait, et j’ignore pour ma part si je fais partie du nombre) à un paradoxe inacceptable : qu’un livre, couronné par un lecteur, puisse être condamné par un autre sans qu’aucun des deux soit dans l’erreur. Est-ce possible ? Dans la logique de la littérature, une logique étrange, perspective, kaléidoscopique, contradictoire, changeante, peut-être que oui.

Pour l’accepter, il faut que mûrisse une certaine expérience : celle des limites d’autrui, mais aussi des siennes propres.

Sur l’achat des livres

1. Ne pas acheter les livres pour les lire le soir même. Mais n’achète que les livres que tu aurais envie de feuilleter le soir même. J’ai parfois acheté des livres en pensant qu’ils m’intéresseraient plus tard. Je m’en suis repenti. Depuis lors, je pense toujours à l’hypothèse du soir.

2. Fie-toi aux aspects qu’on prétend superficiels : la couverture, la qualité graphique, la mise en page, le titre. Ils parlent comme le font les étiquettes discrètes des grands vins. Il m’est arrivé, en me laissant guider par les apparences, de choisir sans connaître et de découvrir ainsi des auteurs, des livres, des éditeurs. Il n’y a que les gens superficiels, disait Wilde, pour ne pas se fier à la première impression.

3. Entre un livre d’Einstein et un livre sur Einstein, choisis le premier. Il y a plus à apprendre de l’obscurité d’un maître que de la clarté d’un disciple. Les découvreurs de continents ont toujours donné aux côtes des contours imprécis, que la moindre agence touristique, aujourd’hui, est en mesure de corriger. Je préfère ceux qui ont découvert les continents.

4. Si un livre t’attire vraiment, ne regarde pas au prix. C’est la façon la plus sûre de faire des dettes, mais aussi d’éviter les regrets de toute une vie. Le remords causé par un achat inutile n’est rien en comparaison de l’angoisse née d’un achat manqué.

5. Diffère les conseils de modération à la clôture de tous les salons, ventes aux enchères et autres occasions, comme on remet l’idée d’un régime à la fin des repas. Et pars d’un projet de dépense plus élevé qu’il n’est raisonnable : tu auras ainsi l’impression d’avoir fait des économies.

6. N’hésite pas à acquérir les livres qui t’intéressent. Tout bibliomane sait que ce sont ces livres-là qui te sont dérobés, quand tu es distrait, par des mains occultes et rapaces, que le tirage entre-temps s’est épuisé et qu’il sera difficile d’en trouver un exemplaire même chez un antiquaire.

7. Fie-toi à la quatrième de couverture. Combien de livres n’ai-je pas pris après l’avoir lue.

8. Choisis des livres que tu feras voir à quelqu’un qui te ressemble, afin qu’il puisse partager ton plaisir ou éprouver une envie tonifiante. Ce genre de rêveries ne se réalise presque jamais, mais oriente souvent les choix des bibliomanes.

9. Ce que Forster souhaitait pour les personnages de ses romans, l’expansion, songes-y pour ta bibliothèque.

Un lecteur

Je cherchais (en vain) à retrouver une citation précise de Borges sur Chesterton quand je suis tombé sur ce texte. Les deux premières phrases sont très connues, la suite l’est moins, je crois. Étant donné mes obligations des prochains jours et ma fatigue actuelle, je ne garantis pas que la publication de mes prochaines notes sera aussi régulière qu’elle ne le devrait. Quant à la remarque sur Chesterton que j’aurais voulu retrouver dans son contexte, elle n’est peut-être même pas de Borges ; ou elle lui est faussement attribuée, l’affaire est commune, plus encore depuis que l’Internet permet la circulation de citations douteuses et jamais référencées.

Un Lecteur

Que d’autres se targuent des pages qu’ils ont écrites ;

moi je suis fier de celles que j’ai lues.

Je n’aurai pas été un philologue,

je n’aurai pas interrogé les déclinaisons, les modes, la laborieuse mutation des lettres,

le d qui se durcit en t,

l’équivalence du g en k,

mais tout au long de mes années j’ai professé

la passion du langage.

Mes nuits sont pleines de Virgile ;

avoir su et avoir oublié le latin

est une possession, parce que l’oubli

est l’une des formes de la mémoire, son vague souterrain,

l’autre face secrète de la monnaie.

Quand dans mes yeux s’effacèrent

les vaines chères apparences,

les visages et la page,

j’entrepris l’étude du langage de fer

dont mes aînés se servirent pour chanter

les épées et les solitudes,

et maintenant, après sept siècles,

du fond de ton Ultima Thule

ta voix m’arrive, Snorri Sturluson.

Le jeune homme, devant le livre, s’impose une discipline précise ;

à mon âge, toute entreprise est une aventure

qui confine à la nuit.

Je n’achèverai pas le déchiffrement des anciennes langues du Nord,

je ne plongerai pas mes mains désireuses dans l’or de Sigurd ;

la tâche que j’entreprends est illimitée

et va m’accompagner jusqu’à la fin,

cette fin non moins mystérieuse que l’univers

et que moi, l’apprenti.

Jorge Luis Borges, Œuvres Complètes II, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2010, pp. 184-185 (trad. Jean Pierre Bernès et Nestor Ibarra)

Spécial #100-14 : De qui est-ce ?

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Le temps me manque un peu ce week-end, mais je tenais néanmoins à publier aujourd’hui une petite note… la centième d’une année 2014 bientôt achevée. Je me surprends moi-même de tant d’assiduité. Pour l’occasion, exceptionnellement, je propose à qui le souhaite quelque chose d’un petit peu différent : un petit jeu littéraire en aveugle. Voici un texte, tiré de mes monceaux de livres – et dont le contenu n’est pas sans présenter quelque amusante ironie à mon égard et à celui de ce blog, comme vous devriez rapidement le constater. À vous de deviner qui a écrit ces lignes ; le texte contient pas mal d’indices pour le situer géographiquement et temporellement.

De la lecture

La plupart des gens ne comprennent rien à la lecture, pas plus qu’ils ne savent vraiment pourquoi ils lisent. Les uns considèrent cet acte comme un parcours essentiellement pénible mais nécessaire pour accéder à la culture, et d’ailleurs, comme ils lisent beaucoup, ils sont extrêmement cultivés. Les autres considèrent la lecture comme un plaisir facile, qui permet de tuer le temps, et pour lequel au fond, qu’importe ce qu’on lit, l’essentiel est de ne pas s’ennuyer.

Monsieur Müller lit donc l’Egmont de Goethe ou les Mémoires de la marquise de Bayreuth parce qu’il espère, ce faisant, être plus cultivé et combler l’une des nombreuses lacunes qu’il devine dans son savoir. Qu’il ressente ces lacunes avec une telle angoisse et les contrôle, est déjà un symptôme comme quoi il prétend venir à bout de sa formation de l’extérieur et la considère comme quelque chose que l’on acquiert par le travail, et que donc toute culture – il étudie encore tellement – restera en lui chose morte et stérile.

Quant à monsieur Meyer, il lit pour le plaisir, c’est-à-dire par ennui. Il a du temps, il est retraité, et il a même beaucoup plus de temps que ses moyens le lui permettent. Les écrivains sont donc obligés de l’aider à occuper de longues journées. Il lit Balzac comme il fume un bon cigare, et Lenau comme il lit un journal.

Or messieurs Müller et Meyer, tout comme leur femme, leurs fils et leurs filles, font preuve dans d’autres domaines de beaucoup plus de discernement et d’indépendance. Ils n’achètent ni ne vendent de rente sur l’État sans de bonnes raisons ; ils ont éprouvé qu’une nourriture lourde, le soir, est difficile à digérer, et ils n’accomplissent un travail physique que pour autant que celui-ci leur paraît vraiment nécessaire pour acquérir et conserver la santé. Certains d’entre eux font même du sport et ont des idées sur les secrets de cet étrange passe-temps, qui fait qu’un homme intelligent ne se contente pas de s’amuser mais peut également rajeunir et se fortifier.

Eh bien ! il faudrait que monsieur Müller lise de la même façon qu’il fait de la gymnastique ou du canoë. Du temps qu’il passe à lire, il ne devrait tirer de bénéfice inférieur à celui que lui procure le temps qu’il consacre à ses affaires, non plus qu’il ne devrait accepter de livre qui ne l’enrichisse d’un savoir vécu, ne lui apporte un soupçon de santé et ne le rajeunisse d’une journée. Il devrait se soucier aussi peu de son instruction qu’il ne postule à une chaire d’enseignement, et être aussi honteux de fréquenter des brigands et des souteneurs de romans qu’il le serait dans le commerce de réelles canailles. Mais la pensée du lecteur n’est pas aussi simple : ou bien il considère le monde de l’imprimé comme un monde inconditionnellement supérieur, où le bien et le mal n’existent pas, ou bien, dans son for intérieur, il le méprise comme étant un monde irréel, inventé par des spéculateurs, un monde où l’on ne pénètre que parce que l’on s’ennuie et d’où l’on n’emporte rien d’autre que l’impression d’avoir passé quelques heures relativement agréables.

Mais, malgré cette fausse et modeste appréciation de la littérature, la plupart du temps, monsieur Müller, tout comme monsieur Meyer, lit beaucoup trop. Il sacrifie à une chose qui ne le touche en rien profondément, plus de temps et d’attention qu’à bien d’autres affaires. Il devine donc confusément qu’il doit y avoir dans les livres quelque chose qui ne serait pas sans valeur. Mais il s’entête à aborder les livres avec un manque de personnalité qui, en affaire, aurait tôt fait de le ruiner.

Le lecteur qui lit pour passer le temps et se reposer, et celui qui le fait pour s’instruire, supposent que les livres contiennent des forces qui revivifient et élèvent l’esprit, mais qu’ils connaissent et apprécient mal. Dans ces conditions, ils agissent comme un malade dépourvu d’intelligence qui sait que, dans une pharmacie, il y a un grand nombre de médicaments efficaces et qui, en conséquence, entreprend de les goûter tiroir après tiroir, bocal après bocal. Et pourtant, comme dans une vraie pharmacie, chacun pourrait trouver dans sa librairie et sa bibliothèque l’herbe qui lui convient et, au lieu de s’empoisonner et de s’encombrer, y puiser de quoi se fortifier et se revivifier.

Il est agréable pour nous, auteurs, qu’on lise autant, et peut-être idiot qu’un auteur trouve qu’on lit trop. Mais à la longue, un métier que l’on voit partout mal compris et mal utilisé, ne procure guère de joie ; et dix bons lecteurs qui vous manifestent leur gratitude, valent mieux et vous réjouissent plus, en dépit de moindres droits d’auteur, que mille lecteurs indifférents.

C’est pourquoi j’ose affirmer que, partout, on lit trop et que cette surabondance de lecture ne fait pas honneur à la littérature, qu’au contraire elle lui porte tort. Les livres ne sont pas faits pour rendre encore plus dépendants des gens qui le sont déjà, et encore moins pour fournir une vie de rechange et d’illusions à bon marché à des gens inaptes à l’existence. Au contraire, les livres n’ont de valeur que s’ils conduisent, servent, sont utiles à la vie, et toute heure de lecture est gâchée, qui ne provoque pas chez le lecteur une étincelle d’énergie, un soupçon de rajeunissement, un souffle de fraîcheur nouvelle.

D’un point de vue purement extérieur, la lecture est une occasion, une incitation pressante à la concentration, et il n’y a rien de plus faux que de lire pour se distraire. Celui qui n’est pas atteint de mélancolie, n’a aucunement besoin de se distraire, il lui faut au contraire se concentrer, il lui faut être présent partout et toujours quel que soit l’endroit où il se trouve et ce qu’il fait, ce qu’il pense ou ressent, et ce avec toute l’énergie de son être. Il faut donc d’abord, dans ces conditions, sentir en lisant que tout bon livre est une concentration, une contraction et une intense simplification de choses enchevêtrées. Le moindre poème est déjà une simplification et une concentration de sensations humaines et si, en le lisant, je n’ai pas la volonté de participer attentivement aux événements racontés et de les vivre, je suis un mauvais lecteur. Le tort que, ce faisant, je porte à un poème ou à un roman peut me faire ni chaud ni froid. Il n’empêche qu’en effectuant une mauvaise lecture, c’est surtout à moi-même que je porte tort. Je passe mon temps à faire quelque chose d’inutile, je consacre mes facultés visuelles et mon attention à des choses qui sont pour moi sans importance et dont je sais à l’avance que je les oublierai bien vite ; je me fatigue les méninges avec des impressions qui ne me servent à rien et que je n’ai aucune envie de digérer.

On dit souvent que les journaux sont responsables de cette mauvaise lecture. Je pense que c’est totalement faux. On peut, chaque jour, lire un journal ou plusieurs et le faire avec joie et concentration ; on peut même, en choisissant et en combinant rapidement les nouvelles, effectuer un exercice très sain et fort précieux. Alors qu’on peut fort bien lire Les Affinités électives, en acharné de l’instruction ou en lecteur avide de plaisirs, et faire que cela ne vous serve absolument à rien.

La vie est courte et, dans l’au-delà, personne ne viendra vous demander de combien de livres vous êtes venu à bout. Il est donc idiot et nuisible de passer son temps à lire inutilement. En disant cela, je ne pense même pas aux mauvais livres, mais avant tout à la qualité même de la lecture. Dans la vie, la lecture, comme chaque pas, comme chaque respiration, doit apporter quelque chose, il faut y consacrer de l’énergie pour en récolter de plus riches encore, il faut s’égarer pour se retrouver avec plus de conscience encore. Il ne sert à rien de connaître l’histoire de la littérature si nous n’avons pas puisé dans chaque volume que nous avons lu, joie ou consolation, énergie ou paix intérieure. Lire sans réfléchir et pour se distraire, c’est comme se promener les yeux bandés dans un beau paysage. Non plus qu’il ne faut lire pour s’oublier ou oublier la vie quotidienne. Au contraire, il faut lire pour prendre solidement en main son propre destin avec une conscience et une maturité toujours plus grandes. Il faut aborder les livres non pas comme de timides élèves abordant de froids professeurs, non plus que comme des propres à rien tendant la main vers la bouteille de schnaps, mais comme des alpinistes se rendant dans les Alpes et des combattants entrant dans l’arsenal, non pas comme des fuyards et des malgré-nous de la vie, mais comme des gens de bonne volonté se rendant chez des amis et des conseillers. Si les choses étaient et se passaient ainsi, on ne lirait guère plus que le dixième de ce qui se lit actuellement, et nous en serions tous dix fois plus heureux et plus riches. Et si cela faisait que personne n’achète plus nos livres et qu’en conséquence, nous, les écrivains, nous écrivions dix fois moins, le monde n’en subirait aucun dommage. Car il est évident que l’écriture ne se porte pas mieux que la lecture.

Heureuse qui, comme Pénélope, a fait un long voyage : Suzanne et le Pacifique, de Jean Giraudoux

A View of the Monuments of Easter Island (Rapanui), William Hodges. 1775

A View of the Monuments of Easter Island (Rapanui), William Hodges. 1775

 

Suzanne et le Pacifique, Jean Giraudoux, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1990 (Première éd. 1921)

 «Garde toujours Ithaque dans ton esprit,  / C’est vers elle que tu vas.  / Mais ne hâte pas ton voyage : / Mieux vaut qu’il dure beaucoup d’années, / Que tu sois déjà vieux en abordant ton île, / Riche de ce que tu auras gagné sur ta route, / Et sans espoir qu’Ithaque te donne des richesses. / Ithaque t’a donné ce beau voyage. / Sans elle, tu n’aurais pas pris la route. / Elle n’a plus rien à te donner. / Même si elle te paraît pauvre, Ithaque ne t’a pas trompé : / Maintenant que te voilà sage avec tant d’expériences,  / Tu auras compris ce que les Ithaques veulent dire.»

Constantin Cavafy, Ithaque, traduction Socrate Zervos, L’Imprimerie Nationale

Le Général de Gaulle disait, paraît-il, qu’on reconnaît un imbécile à ce qu’il qualifie immanquablement Jean Giraudoux d’écrivain « précieux ». L’anecdote est peut-être apocryphe, elle n’en reste pas moins révélatrice d’un cliché très répandu. Il suffit de creuser un peu – sans le lire – pour retomber sur les mêmes expressions, répétées ici ou là : Giraudoux le magicien, Giraudoux le précieux, Giraudoux le fantaisiste. L’héritier de la Grèce, du Romantisme et de l’esprit français ; un mélange de surréalisme et de classicisme ; l’un des noms essentiels de l’Entre-Deux-Guerres, dont il saisissait à merveille l’esprit, le Zeitgeist (au point que le lire exige un siècle plus tard de copieuses notes explicatives). Voici un écrivain de grand style, un poète en prose, un imaginatif étonnant et dont les romans, écrits à la va-vite et avec une nonchalance affectée, expriment autant le génie de l’homme que celui d’une nation littéraire, voire d’une Zivilisation. Et Pierre Assouline, de vanter récemment sur les réseaux sociaux, sa « langue pure, claire et sophistiquée » – on notera que le qualificatif « précieux » a été de justesse évité. Les historiens littéraires et les critiques aiment les épithètes qui facilitent leurs travaux de classification linnéenne ; et ils les aiment d’autant plus quand les écrivains eux-mêmes se réclament du style dans lesquels on voudrait, par volonté d’intelligibilité, les confiner. Dans Suzanne et le Pacifique, quelques remarques explicites sur la préciosité font ainsi figure de manifeste littéraire ; elles ont orienté la lecture du texte, dans un sens purement littéraire, dégagé de tous enjeux historiques ou philosophiques. Une fois le qualificatif critique fixé, buriné, enfoncé dans le crâne du lecteur, celui-ci ne voit plus chez l’auteur que ce qu’on lui a recommandé d’observer pendant sa courte visite ; le lecteur de Giraudoux s’arrête à chaque instant pour mieux constater la préciosité, la luxuriance, l’érudition, les jeux littéraires et les fantaisies, etc. Il passe rapidement le fond ; on lui a dit de ne pas en tenir compte. Il accrédite ainsi l’idée du prosateur léger, de l’écrivain pour écrivains, qu’on reconnaît à coup sûr à ses tics, ce mélange de digressions poétiques et de phrases interminables, ces multiplications de « comme », ces énumérations d’animaux exotiques entre deux catalogues des grades administratifs français, ces innombrables mentions de « sous-préfet », de « préfecture », de Bellac et du Limousin au milieu de clins d’œil érudits destinés aux deux Paul, Claudel et Morand. Oui, cette virtuosité-là, parfois éreintante, parfois agaçante, parfois vieillie – le style vif pâtit du temps qui passe – cette virtuosité, donc, existe. Le lecteur ne peut certes passer outre et affirmer, absurde, de Giraudoux qu’il était un écrivain de la ligne claire, de l’épure, de la simplicité. Les textes de cet écrivain collent à leur légende ; mais ne lui collent-ils pas trop ? Comme Pierre Bayard le conseillait, avec son sens coutumier de la provocation, dans Et si les œuvres changeaient d’auteur ?, il faudrait peut-être, à un moment ou à un autre, dissiper ces nuages d’adjectifs et de préjugés qui nous empêchent de lire l’œuvre d’un regard personnel, la lire comme si elle n’avait jamais été lue, l’aborder comme un Robinson son île déserte.

Les lecteurs communs et simplets dont je suis n’osent pas toujours s’affranchir des discours critiques les mieux charpentés. Après tout, si des universitaires ont passé trente ans courbés sur un texte, comment un jeune nigaud pourrait-il prétendre y voir quoi que ce soit qui ne figure déjà, à titre d’évidence, dans les sédiments de décennies d’exégèses et d’étude des manuscrits ? Qu’on me permette cependant de lire Suzanne et le Pacifique avec une certaine fraîcheur, en dehors des carcans existants. Si j’évoque aussi longuement ce problème, c’est qu’en lisant la « notice » du texte, à la fin du volume de la « Bibliothèque de la Pléiade », je me suis aperçu, non sans surprise, que son auteur, la respectable critique québécoise Lise Gauvin, n’avait pas eu le moindre mot pour ce qui constituait, à mon humble avis, le moteur silencieux du texte, son motif dans le tapis. J’ai attendu dix pages, quinze pages, mais non, rien. Pas une phrase, pas un mot, pas un signe. Son texte était érudit, fort bien charpenté, très profond, instructif, intelligent, mais avais-je lu, moi petit lecteur néophyte en Giralducie, le même texte qu’elle ? Avais-je compris le même contexte qu’elle ? Visiblement non. Je parlais plus haut d’île déserte ; Suzanne et le Pacifique relève justement de la robinsonnade, mise au féminin. La ligne narrative du livre tient en peu de place. Une jeune femme, évoque, à la première personne, les années qu’elle a passées sur une île perdue dans le Pacifique. Comme le héros de Daniel Defoe, Suzanne est la seule survivante d’un terrible naufrage ; elle se réveille étendue sur la plage d’une petite île, au milieu d’un archipel inconnu. Là voilà seule au monde. Contrairement à Crusoé, où à ce marin méditerranéen de jadis dont elle trouve des traces sur une autre île, elle ne rebâtit pas la civilisation. Elle ne travaillera pas. Elle revendique hautement de ne pas le faire. Ni élevage, ni chasse, ni construction d’un abri ne l’occuperont. Elle vivra nue, disponible, heureuse, sans jamais éprouver la besogne harassante des survivants. Elle n’en a nul besoin ; cette île est une véritable corne d’abondance. Plutôt que de réapprendre la civilisation, elle redécouvre la nature, un monde inviolé et innommé, un Éden sans pomme et sans Adam. La chute (le naufrage) a précédé le Paradis. L’un des traits caractéristiques du récit de Suzanne sont ses fameuses descriptions éminemment poétiques et colorées d’un univers luxuriant, merveilleux, irréel, entrecoupées de souvenirs, de réminiscences de la France désormais perdue. Giraudoux y met toute sa fantaisie, tout ce que le lecteur s’attend à lire, chez lui. Sur cette île idéale, ce rêve d’île, ce fantasme d’insularité, Suzanne passe plusieurs années ; elle s’y nourrit à sa faim, s’y baigne quand elle le désire, se laisse approcher par des oiseaux inconnus qui n’ont de sauvage que le nom. Une chose, seule, lui manque, néanmoins, le regard humain. À aucun moment, malgré les douceurs de l’île, elle ne renonce à surveiller la côte, à tenter de se signaler lorsqu’elle croit voir une fumée dans le lointain. Sa solitude restera, de bout en bout, une attente, comme si ce rêve vécu, ce Paradis, ne pouvait qu’être un expédient, un temps inapte à remplacer la vie. Elle explore peu à peu l’archipel : sur une île, elle trouve quelques mammifères qu’un précédent établissement humain a oubliés ; elle y trouve aussi la case du marin qui l’a précédée, case dans laquelle se trouve Robinson Crusoé, qu’elle lit avec dégoût, tant le matérialisme du marin, du civilisateur, du colon, la désespère  ; sur une autre île, elle trouve des fétiches et des idoles dans le style, impénétrable, de l’Île de Pâques, témoins muets et effrayants d’un passé révolu, privé de sens. Ces deux occupations antérieures furent des fétichismes : l’un, indigène, au sens propre de l’adoration de statues ; l’autre, colonial, au sens figuré, de celle du travail, comme transformateur et libérateur de l’humanité. Suzanne refuse ces deux fétiches ; il ne s’agit pas de transformer le monde, mais d’abord de le voir, puis de le nommer… et enfin de l’inscrire, de le coucher sur le papier, sans rompre son équilibre.

Elle ne le sait pas, mais pendant sa longue et involontaire réclusion insulaire, la guerre a éclaté. Il lui faut la découverte des débris d’un naufrage, non, de deux naufrages, bref, d’un combat, pour comprendre. La mort paraît absente de l’île ; la mer lui amène. Des cadavres de marins anglais et allemands échouent un jour sur les plages. Avec eux, dans une boîte, un exemplaire de journal : elle découvre, d’une formule plaisante, que tout, en Europe, semble dépendre d’une seule rivière, la Marne (et de sa bataille). Son exil dans son rêve d’île durera exactement le temps du conflit. Suzanne ne sera découverte qu’en 1918 par un navire anglais et ne reviendra sur le sol de France qu’à la signature de l’Armistice. Cette Pénélope a achevé son Odyssée et retrouve Ithaque (où nul Ulysse ne l’attend). Voilà exactement où je voulais en venir. Ce qui m’a surpris dans la notice de Mme Gauvin, c’est que, saturé de références littéraires, son texte n’évoque pas un instant la guerre de 14-18, comme s’il s’agissait d’un aspect ornemental du roman, un pur détail artistique, remplaçable. Pourtant, réfléchissons un instant. Giraudoux est un ancien combattant ; même s’il n’a pas écrit, contrairement à d’autres, sur son expérience du front, il a été mobilisé et blessé deux fois. Giraudoux est un homme de culture déchiré entre son sentiment français, éminemment patriotique, et son affection de germaniste pour l’Allemagne, où il a un temps vécu. La guerre passée l’a doublement blessé – et la lecture de Siegfried et le Limousin tend à confirmer cette hypothèse par ses longs développements, autobiographiques ou non, sur l’Allemagne et sa culture. Giraudoux publie donc son premier roman depuis la fin du conflit et de quoi traite-t-il ? D’un jeune sous-officier se battant sur le front ? Des tourments d’un grand blessé de guerre ? Ou, sur le mode du ressassement, des passions d’un provincial monté de sa sous-préfecture à Paris ? Non. Il traite, à la première personne, d’une femme, perdue sur une île idéale, plus proche de l’utopie que de la réalité, et qui passe exactement la durée d’une guerre meurtrière à laquelle l’auteur a pleinement pris part dans le Pacifique (pas l’Atlantique ou l’Indien, non, le Pacifique !). Je ne voudrais pas donner l’impression de tirer le texte dans une direction qui n’est pas la sienne, mais le fait qu’un ancien combattant, souvent prompt à utiliser son propre matériau autobiographique dans ses livres, publie en 1921 un tel texte, sorte de négatif absolu de l’expérience personnelle et collective passée, celle de 14-18, ne me semble pas anodin ; pas au point qu’un critique puisse passer cela sous silence. Avec Suzanne et le Pacifique, le lecteur contemporain de Giraudoux pouvait s’évader ; il pouvait aussi lire en creux sa propre époque. On peut voir dans ce livre, à raison, innovations littéraires ou astuces érudites, parabole philosophique ou long poème en prose ; on peut y voir la manifestation d’un certain surréalisme, que confirment les appréciations positives des jeunes Soupault et Aragon  ; on peut aussi y voir un moyen de dépasser la faillite de la civilisation par le récit tortueux d’un voyage vers la nature, le rêve, l’individualité, un texte qui se perd pour mieux revenir, après une longue réflexion, à l’artifice nécessaire de la culture et de la société des hommes, renouvelées. Suzanne refuse de rebâtir, comme Defoe, ce qui a, de toute manière, échoué. La complexité du texte tient peut-être à ce que ce refus de civilisation n’équivaut pas à un désir destructif de table rase. Au contraire, Suzanne, au milieu de ses oiseaux versicolores, se rappelle la France, elle se rappelle le Limousin, elle se rappelle ses lectures – sans surprise, pour évoquer les « révolutionnaires » de la poésie, Mallarmé, Rimbaud, Claudel. Mais elle choisit ce qui peut et ce qui ne peut pas figurer dans ce rêve. Elle choisit le monde qui l’entoure. Elle choisit également de nommer, de baptiser ce qu’elle voit, en toute liberté. Elle, la plus soumise en théorie aux nécessités de la survie, peut s’en détacher à loisir – car il n’y a rien, dans son expérience, de réel. Giraudoux concentre sur l’archipel de l’utopie un bestiaire venu de tous les continents ; quoi de plus normal, puisqu’il s’agit là d’une fuite, d’une dérive hors de la réalité, d’un pas de côté dans l’envers du monde, dans l’envers de la guerre. Suzanne est l’antidote littéraire d’un monde en ruines.

Le récit frappe par ses très longues phrases, chargées de participes présents, un peu à la manière, à venir, d’un Claude Simon. Au bord de l’essoufflement, le texte cherche par le déferlement des mots à dire ce qui se présente simultanément au regard, au rêve et au souvenir ; tout doit pouvoir se prononcer dans une respiration, s’exprimer en un geste, s’insérer dans une phrase. L’expérience de la solitude insulaire aurait pu être celle du silence ; elle mène, au contraire, à la redécouverte du poids des mots, à la libération de leur agencement, à la recomposition de leurs rapports. D’où ce texte étonnant, qui semble, une fois le naufrage consommé, s’emmêler sur lui-même sans commencement ni fin. Ce tournoiement perpétuel déséquilibre le texte, le décale par rapport à son propre sujet, lui offre de longues parenthèses, entrecoupées de parenthèses, elles-mêmes enfermées dans d’autres parenthèses. Proust, à la même époque, explore l’infiniment petit de son souvenir par l’infiniment grand de son récit ; Giraudoux, dans une même geste, éclaire l’infini du rêve par l’infini du nom, de la phrase, de la séquence, à laquelle peut toujours s’adjoindre une autre séquence, puis une autre. Ces formes fluctuantes désincarcérent la vie des figures mortes dans lesquelles la vieille civilisation l’a enfermée. La narratrice peut, à sa guise, errer dans son propre rêve, cette illusion utopique – les mentions géographiques et animalières sont irréelles – nourrie autant de vie que de lectures. Suzanne et le Pacifique se développe ainsi dans de longues périodes, circulaires et foisonnantes, tentant d’embrasser un monde librement reconstitué, nouveau, dans lequel la fantaisie et l’imagination ont toute leur place. À la phrase sèche, réaliste, sans métaphores, qui adhère à l’univers tel qu’il va, Giraudoux préfère le long mouvement poétique et musical, métaphorique, onirique, qui défait et refait l’univers, dans un foisonnement d’images contiguës. Crusoé, exclu du monde, se hâtait de le rebâtir, avec un soin encyclopédique et maniaque ; Suzanne, à l’écart, préfère le recréer, avec ses mots, sa sensibilité, ses coloris et ses humeurs. Cette robinsonnade tient de l’échappée, de la parenthèse de survie ; lorsque le monde n’offre plus que désespoir, tristesse, mort, la fuite, sous la forme d’un long voyage intérieur, est toujours possible. En cela, Suzanne et le Pacifique tient peut-être une place, étonnante, dans les romans nés de l’expérience de la guerre.

Il me semble donc que ce texte merveilleux de joie, de poésie, de couleurs et d’odeurs, par ces excès même, exprime aussi (et surtout ?) la fuite dernière face à l’expérience du désespoir, fuite face à la guerre, fuite face à la faillite de la civilisation, fuite face à la vie prosaïque, matérielle et ennuyeuse. J’y ai moins lu les afféteries d’un Giraudoux précieux et délicat, multipliant les apartés gratuits et les incises digressives, que, dernière ressource de l’esprit blessé dans les ruines de l’Europe, l’invocation du rêve contre la réalité, de la lumière contre l’ombre, de la création contre la destruction. Mais ce chemin onirique ne suffit pas à l’auteur ; Suzanne éprouve en effet le besoin de revenir à l’humanité, de mettre fin à l’errance, d’achever son voyage par le retour au pays natal ; et ses larmes face au banal fonctionnaire qui l’accueille sont aussi le signe d’une tension entre les exigences formelles du réel et la liberté du rêve. Intérieur ou non, un voyage s’achève. Par de longs détours, Suzanne est enfin revenue chez elle comme Ulysse à Ithaque, changée, plus consciente d’elle-même et du monde, plus apte à savourer l’équilibre et le repos promis par le pays natal, plus libre, aussi.

Littérature d’hier, littérature d’aujourd’hui

Je vous propose aujourd’hui ce texte d’une douce ironie, un peu long peut-être, sur la lecture en général et celle des classiques en particulier. Je ne partage pas nécessairement tout ce qu’affirmait alors Virginia Woolf – les choses ont un peu changé depuis, peut-être (vous verrez bien en quoi en le lisant) ;  néanmoins ce qu’elle écrivait alors mérite encore d’être lu.

 

Entre les livres, « Heures en bibliothèque », Virginia Woolf, 30 novembre 1916, trad. Jean Pavans, éd. La Différence, coll. « Minos », 2014 (pp. 3-18)

Commençons par éclaircir la vieille confusion entre l’homme qui aime étudier et l’homme qui aime lire, et par signaler qu’il n’y a aucun rapport entre les deux. Un homme d’étude est un solitaire enthousiaste, concentré, sédentaire, qui cherche à découvrir dans les livres une graine particulière de la vérité à laquelle il a consacré son cœur. Si la passion de la lecture s’empare de lui, ses gains diminuent et disparaissent entre ses doigts. Un lecteur, de l’autre côté, doit contrarier dès le début le désir de l’étude ; si le savoir s’attache bel et bien à lui, aller à sa poursuite, lire suivant un système, devenir un spécialiste ou une autorité, est très susceptible de tuer ce que nous aimons à considérer comme la passion plus humaine pour la lecture pure et désintéressée.

En dépit de tout cela, nous pouvons aisément évoquer un tableau qui s’applique à l’amateur de livres et fait naître un sourire à ses dépens. Nous imaginons un personnage pâle et affaibli, en robe de chambre, perdu dans les spéculations, incapable de prendre une bouilloire sur le feu, ou de s’adresser à une dame sans rougir, ignorant les nouvelles du jour, quoique versé dans les catalogues des bouquinistes, dans les sombres boutiques desquels il passe les heures du jour – personnage délicieux, sans aucun doute, dans sa simplicité grincheuse, mais ne ressemblant nullement à cet autre vers lequel nous dirigeons notre attention. Car le véritable lecteur est essentiellement jeune. C’est un homme d’une intense curiosité ; un homme d’idées ; un esprit ouvert et communicatif ; pour lequel la lecture relève davantage de l’exercice vivifiant en plein air que de l’étude cloîtrée ; il arpente la grand-route, il grimpe toujours plus haut sur les collines jusqu’à ce que l’atmosphère soit presque trop raréfiée pour qu’on y respire ; pour lui, il ne s’agit pas du tout d’une recherche sédentaire.

Mais, en dehors de ces considérations générales, il ne serait pas difficile de prouver par une masse de faits que la grande saison de la lecture est la saison qui se situe entre les âges de dix-huit et vingt-quatre ans. La simple liste de ce qu’on lit alors emplit de désespoir le cœur des personnes plus âgées. Ce n’est pas seulement que nous avons lu de si nombreux livres, mais que nous avions encore de si nombreux livres à lire. Si nous voulons rafraîchir notre mémoire, reprenons un de ces vieux carnets de notes que nous avons tous, à un moment ou à un autre, eu la passion de commencer. La plupart des pages sont blanches, il est vrai ; mais au début, nous en trouverons un certain nombre très joliment couvertes d’une écriture étonnamment lisible. Là, nous avons consigné les noms des grands écrivains par ordre de mérite ; là, nous avons recopié les beaux passages des classiques ; là, se trouvent des listes de livres à lire ; et là, ce qui est le plus intéressant de tout, se trouvent des listes de livres effectivement lus, ainsi que le lecteur l’atteste avec quelque vanité juvénile par des traits à l’encre rouge. Nous citerons la liste des livres que quelqu’un a lus durant un certain mois de janvier, à l’âge de vingt ans, la plupart probablement pour la première fois : 1. Rhoda Fleming (Meredith) ; 2. Shagpat Rasé (Meredith) ; 3. Tom Jones (Fielding) ; 4. Le Laodicéen (Hardy) ; 5. La Psychologie (Dewey) ; 6. Le Livre de Job ; 7. Le Discours sur la Poésie (Webbe) ; 8. La Duchesse d’Amalfi (Webster) ; 9. La Tragédie du Vengeur (Tourneur). Et ainsi continue-t-il de mois en mois jusqu’à ce que, comme toutes les listes de ce genre, la sienne s’arrête soudain au mois de juin. Mais si nous suivons le lecteur dans son exercice, il est clair que nous ne pouvons pratiquement rien faire d’autre que de lire durant des mois. La littérature élisabéthaine est parcourue dans son ensemble ; il a lu beaucoup de Webster, de Browning, de Shelley, de Spenser et de Congreve ; Peacock, il l’a lu du début à la fin ; et deux ou trois fois la plupart des romans de Jane Austen. Il a lu tout Meredith, tout Ibsen, et un peu de Bernard Shaw. Nous pouvons être très certains, aussi, que le temps qui n’était pas passé à la lecture était passé à de fabuleuses discussions sur la querelle des Anciens et des Modernes, de l’Idéalisme et du Réalisme, de Racine et de Shakespeare, jusqu’à ce que pâlissent les lueurs de l’aube.

Les vieilles listes sont là pour nous faire sourire et peut-être un peu soupirer, mais nous donnerions beaucoup pour retrouver aussi l’humeur dans laquelle se déroulait cette orgie de lecture. Heureusement, ce lecteur n’était nullement un prodige, et en nous concentrant un peu nous pouvons pour la plupart nous rappeler du moins les étapes de notre propre initiation. Les livres que nous lisons dans l’enfance, après les avoir dérobés sur quelque étagère supposée inaccessible, ont quelque chose de l’irréalité et du caractère redoutable du spectacle secret de l’aube qui point sur le paysage tranquille, tandis que la maison est endormie. Mais la lecture plus tardive dont la liste ci-dessus est un exemple est une tout autre affaire. Pour la première fois, peut-être, toutes les restrictions sont écartées, et nous pouvons lire ce qui nous plaît ; les bibliothèques sont à notre disposition et, mieux que tout, nous avons des amis qui se trouvent dans la même situation. Pendant des journées entières, nous ne faisons rien d’autre que de lire. C’est une période d’excitation et d’exaltation extraordinaires. Il y a en nous-même une sorte d’émerveillement à faire personnellement cela, mêlé à l’arrogance et au désir absurde de manifester notre familiarité avec tous les grands êtres humains qui ont vécu sur terre. La passion pour la connaissance est alors plus vive, ou du moins plus confiante, que jamais, et nous avons, aussi, une intense ténacité d’esprit que les grands écrivains récompensent en laissant paraître qu’ils ne font qu’un avec nous dans leur estimation de ce qui est bon dans la vie. Et même s’il est nécessaire de s’opposer à quelqu’un qui a adopté, disons, Pope au lieu de Sir Thomas Browne pour héros, nous éprouvons une profonde affection pour ces hommes et sentons que nous les connaissons comme personne ne les connaît, intimement, et tout seul. Nous combattons sous leur bannière, et presque sous leur regard. Ainsi hantons-nous les vieilles librairies, et rapportons à la maison des in-folio et des in-quarto, Euripide avec des gravures sur bois, et Voltaire en in-octavo du XVIIIe siècle.

Mais ces listes sont de curieux documents, en ce qu’elles ne semblent guère inclure aucun écrivain contemporain. Meredith, Hardy et Henry James étaient bien sûr vivants quand ce lecteur vint à eux, mais ils étaient déjà acceptés parmi les classiques. Aucun homme de sa génération ne l’influence comme Carlyle, Tennyson ou Ruskin influençaient les jeunes de leur époque. Et cela, nous pensons que c’est très caractéristique de la jeunesse, car hormis les géants reconnus, il n’estime n’avoir rien à faire avec les hommes plus petits, même s’ils traitent du monde où il vit. Il revient plutôt aux classiques, et ne fraie qu’avec les esprits de tout premier ordre. Pour le présent, il se tient éloigné de toutes les activités des hommes et les regarde à distance, les juge avec une superbe sévérité.

Certes, un des signes de la disparition de notre jeunesse est un sentiment de camaraderie avec les autres êtres humains à mesure que nous prenons place parmi eux. Nous aimerions penser que nous gardons des critères aussi élevés que jamais ; mais nous prenons certainement plus d’intérêt aux œuvres de nos contemporains et pardonnons leur manque d’inspiration en raison de quelque chose qui nous rapproche d’eux. On peut même avancer que nous obtenons en fait davantage des vivants, quoiqu’ils soient peut-être très inférieurs, que des morts. En premier lieu, il ne peut y avoir aucune vanité secrète à lire nos contemporains, et la sorte d’admiration qu’ils nous inspirent est extrêmement chaleureuse et authentique parce qu’afin de laisser libre cours à notre croyance en eux, nous devons souvent sacrifier quelque très respectable préjugé qui nous flatte. Nous devons aussi découvrir nos propres raisons d’aimer ou de ne pas aimer, ce qui agit comme un aiguillon sur notre attention, et se trouve être la meilleure façon de prouver que nous avons lu les classiques avec profit.

Ainsi, se trouver dans une grande libraire encombrée de livres tellement neufs que leurs pages sont presque collées entre elles, avec sur leur tranche une dorure encore fraîche, provoque une excitation non moins délicieuse que la vieille excitation des étalages des bouquinistes. Il y a peut-être moins d’exaltation. Mais l’ancien appétit de savoir ce que pensaient les immortels a laissé place à la curiosité bien plus tolérante de savoir ce que pense notre propre génération. Que ressentent des femmes et des hommes vivants, à quoi ressemble leur maison, quels vêtements portent-ils, quel argent ont-ils, de quoi se nourrissent-ils, qu’aiment-ils et que détestent-ils, que voient-ils dans le monde environnant, et quel est le rêve qui emplit les espaces de leur vie active ? En eux, nous pouvons voir le corps et l’esprit de notre époque autant que nos yeux sont capables d’en distinguer.

Quand un tel sens de la curiosité s’est pleinement emparé de nous, la poussière s’accumule vite sur les classiques à moins que quelque nécessité ne nous force à les lire. Car les voix vivantes sont, après tout, celles que nous comprenons le mieux. Nous pouvons les traiter comme nous traitons nos égaux ; elles devinent nos énigmes et, ce qui est peut-être plus important, nous comprenons leurs plaisanteries. Et nous développons bientôt un autre goût, insatisfait par les grands – peut-être pas un goût précieux, mais certainement une acquisition fort agréable – le goût pour les mauvais livres. Sans commettre l’indiscrétion de préciser les noms, nous savons à quels auteurs faire confiance pour qu’ils produisent chaque année (car par bonheur ils sont prolifiques) un roman, un livre de poèmes ou d’essais qui nous procurent un plaisir indescriptible. Nous devons beaucoup aux mauvais livres ; et nous en venons en fait à compter leurs auteurs et leurs héros parmi ces figures qui jouent un si grand rôle dans notre vie silencieuse. Quelque chose du même genre arrive avec les auteurs de mémoires et d’autobiographies, qui ont presque créé une nouvelle branche de la littérature de notre époque. Ce ne sont pas tous des personnes importantes, mais assez curieusement, seuls les plus importants, les ducs et les hommes d’État, se trouvent être vraiment ennuyeux. Les hommes et les femmes qui entreprennent, sans aucune excuse, sauf peut-être d’avoir vu une fois le duc de Wellington, de nous confier leurs opinions, leurs querelles, leurs aspirations, et leurs maladies, finissent en général par devenir, sur le moment du moins, les acteurs de ces drames privés dont nous amusons nos promenades solitaires et nos heures d’insomnie. Nettoyez votre conscience de tout cela, et elle s’en trouvera certainement plus pauvre. Et puis il y a les livres de faits et d’histoire, les livres sur les abeilles, les guêpes, les industries, les mines d’or, les impératrices, les intrigues diplomatiques, sur les fleuves et les sauvages, les syndicats, les lois parlementaires, que nous lisons toujours et que toujours, hélas ! nous oublions. Peut-être ne parlons-nous guère en faveur des librairies lorsque nous avouons qu’elles satisfont tant de désirs qui n’ont apparemment rien à faire avec la littérature. Mais souvenons-nous que nous avons là une littérature en préparation. Au milieu de ces livres nouveaux, nos enfants sélectionneront celui ou ceux qui nous feront connaître à jamais. Là, si nous pouvions le reconnaître, se trouve quelque poème, ou roman, ou histoire qui se dressera et parlera de notre siècle dans les siècles à venir, tandis que nous serons silencieux, sous terre, de même que la foule de l’époque de Shakespeare est silencieuse et ne vit pour nous que dans les pages de sa poésie.

Nous y croyons ; et pourtant il est étrangement difficile, dans le cas des nouveaux écrivains, de savoir quels livres authentiques, et ce dont ils nous parlent, et quels seront les livres exposés qui partiront en pièces au bout d’un an ou deux. Nous pouvons voir qu’il y a beaucoup de livres, et on dit fréquemment que tout le monde peut écrire de nos jours. Peut-être est-ce vrai ; et pourtant nous ne doutons pas qu’au cœur de cette immense volubilité, ce flot et ce bouillonnement de langage, ce manque de retenue, cette vulgarité, cette trivialité, se trouve le foyer de quelque grande passion qui a seulement besoin de l’avènement d’un cerveau plus heureusement modelé que les autres en une forme qui durera de siècle en siècle. Il serait délicieux d’assister à ce bouleversement, de batailler avec les idées et les visions de notre époque, de saisir ce que nous pouvons utiliser, d’anéantir ce que nous estimons sans valeur, et par-dessus tout de nous rendre compte que nous devons être plus généreux envers les personnes qui, du mieux qu’elles peuvent, donnent forme à leurs idées intimes. Aucune époque de la littérature n’a été aussi peu soumise à l’autorité que la nôtre, aussi libre de la domination des grands ; aucune n’a paru aussi capricieuse avec le respect, ni aussi diverse dans ses expériences. Il pourrait bien sembler, même aux esprits attentifs, qu’il n’y ait aucune trace d’école ou de dessein dans l’œuvre de nos poètes et romanciers. Mais le pessimisme est inévitable, et il ne nous persuadera pas que notre littérature est morte, ni ne nous empêchera de sentir combien de beauté véritable et éclatante les jeunes écrivains tirent de leur effort pour créer leur nouvelle vision avec les vieux mots de la plus magnifique des langues vivantes. Quoi que nous ayons pu apprendre de la lecture des classiques, il nous faut à présent, pour juger les œuvres de nos contemporains, les suivre, car tant qu’il y a de la vie en eux ils tendent leur filet au-dessus de quelque abîme inconnu pour capturer de nouvelles formes, et nous devons lancer nos imaginations derrière eux si nous voulons accepter avec compréhension les dons étranges qu’ils nous rapportent.

Mais si nous avons besoin de toute notre connaissance des anciens écrivains pour suivre ce que tentent les nouveaux, il est certain que nous revenons de notre aventure parmi les nouveaux livres avec un œil bien plus aigu pour les anciens. Nous avons alors l’impression de pouvoir surprendre leurs secrets, examiner profondément leur œuvre, en rassembler les parties, parce que nous avons assisté à l’élaboration des nouveaux livres, et, avec un regard débarrassé de préjugés, nous pouvons apprécier plus justement ce qu’ils font, ce qui est bon et ce qui est mauvais. Nous découvrirons, probablement, que certains grands sont moins vénérables que nous le pensions. Sans doute ne sont-ils pas aussi habiles et profonds que certains de notre époque. Mais si dans un ou deux cas cela semble être vrai, une sorte d’humiliation mêlée de joie s’empare de nous en face des autres. Prenez Shakespeare, ou Milton, ou Sir Thomas Browne. Notre petite connaissance quant à la façon dont les choses se font ne nous sert pas beaucoup ici, mais elle prête une saveur supplémentaire à notre plaisir. Avons-nous jamais dans notre jeunesse éprouvé devant leur réussite une stupéfaction comparable à celle qui nous emplit maintenant que nous avons passé au crible des myriades de mots et suivi des chemins sans signalisation à la recherche de nouvelles formes et de nouvelles sensations ? Les livres nouveaux peuvent être plus stimulants et d’une certaine façon plus suggestifs que les anciens, mais ils ne nous procurent pas cette certitude absolue de délice qui nous parcourt quand nous revenons à Comus, « Lycidias », « La Mise en urne » (Milton), ou Antoine et Cléopâtre (Shakespeare). Loin de nous l’idée de hasarder une théorie quelconque nature de l’art. Il se peut que nous n’en sachions jamais plus que ce que nous savons par instinct, et une plus longue expérience nous apprend seulement ceci : que de tous nos plaisirs, ceux que nous tirons des grands artistes sont indubitablement parmi les meilleurs ; et nous ne pouvons en savoir davantage. Mais, en n’avançant aucune théorie, nous découvrons dans de telles œuvres une ou deux qualités que nous ne pouvons guère espérer découvrir dans tous les livres publiés durant l’espace de notre vie. Il est possible qu’il y ait là de l’alchimie propre à leur époque. Mais il n’en est pas moins vrai qu’on peut les lire aussi souvent qu’on veut sans trouver qu’elles ont perdu leurs vertus et laissé une masse insignifiante de mots ; et il y a en elles une finalité globale. Aucun nuage de suggestions ne plane sur elles en nous poussant à une multitude d’idées importunes. Mais toutes nos facultés sont requises à la tâche, comme dans les grands moments de notre propre expérience ; et descend vers nous de leurs mains quelque consécration que nous rendons à la vie, en la ressentant plus vivement et en la comprenant plus profondément qu’auparavant.

Pratiques de lecture

Ci-dessous un extrait du livre de Jacques Bonnet, Des bibliothèques pleines de fantômes, dans lequel ce dernier explore son rapport aux livres.

« Les avez-vous tous lus ? » Non, bien sûr. Ou peut-être. En fait, je ne sais pas. C’est complexe. Il y a des livres que j’ai lus et oubliés (beaucoup), et certains que je n’ai fait que parcourir et dont je me souviens. Donc pas tous lus mais tous feuilletés, humés, soupesés. Ensuite, l’ouvrage prend trois directions possibles (je parle des livres choisis, acquis par moi et donc déjà « sélectionnés », et non pas des livres reçus) : lecture immédiate ou à court terme, lecture pour plus tard (cela peut prendre des semaines, des mois, des années si les circonstances sont particulièrement défavorables et l’afflux trop important, cela s’appelle des « piles de livres à lire ») ou bien à ranger dans les rayonnages. Ces livres-là aussi ont été, d’une certaine manière, « lus ». Ils sont classés quelque part dans mon esprit comme dans ma bibliothèque. Ils serviront un jour, je ne sais quand, je ne sais à quoi, mais ils ne sont pas là par hasard. Il faudrait aussi parler des livres qu’on a lus et qu’on a ratés, de ceux avec qui ça ne marchera jamais, parce que, malgré leur génie, ils ne nous correspondent pas, de ceux qui ont besoin d’être relus pour être assimilés, de ceux que nous avons envie de relire par pur plaisir, de ceux qu’on n’ouvrira sans doute jamais plus mais on n’a pas envie de se séparer, de ces auteurs qu’on se promet de relire intégralement un jour ou d’enfin découvrir, etc. « En vérité une bibliothèque, quelle que soit sa taille, n’a pas besoin pour être utile qu’on l’ait lue entièrement ; chaque lecteur profite d’un juste équilibre entre savoir et ignorance, souvenir et oubli », Alberto Manguel. Sénèque allait jusqu’à considérer les trop nombreux rouleaux de la bibliothèque d’Alexandrie comme des « décorations de salle à manger ».

« Mais vous avez une méthode de lecture rapide ? » Oui, bien sûr, et une seule : cela fait cinquante ans que je passe une grande partie de mon temps à lire toutes sortes d’ouvrages, dans toutes sortes de circonstances, à toutes sortes de fins. Comme pour n’importe quelle activité devenue familière (manuelle, artistique ou sportive), cela donne forcément une relation quelque peu spéciale avec l’objet en question, en l’occurrence la chose imprimée (« Des années de travail sont nécessaires avant que les rouages cérébraux de la lecture, bien huilés, se fassent enfin oublier », Stanislas Dehaene). L’important n’est pas de lire vite, mais de lire chaque livre concerné à la vitesse qu’il mérite. Il est aussi dommageable de passer trop de temps sur certains que d’en lire d’autres trop vite. Il y a des livres que l’on connaît en les feuilletant, d’autres qu’on ne saisit qu’à la deuxième ou troisième lecture, d’autres encore qu’on peut relire toute sa vie avec profit. Un polar se lit en quelques heures, mais préparer un cours sur quelques pages de The Waste Land de T.S. Eliot demande plusieurs jours. Le comble du déséquilibre entre le temps passé sur un texte et sa longueur étant sans aucun doute de faire un exposé sur le célèbre monostiche (ou monostique) d’Apollinaire « Et l’unique cordeau des trompettes marines » ! Écrire un article de presse sur un ouvrage qui vient de paraître exige – du moins en ce qui me concerne – deux lectures : la première pour découvrir le livre en tant que lecteur innocent, la seconde pour mettre de l’ordre dans ses impressions et ses idées. Et puis, en fait, on oublie la plus grande partie de ce qu’on lit. Pierre Bayard dans Comment parler des livres qu’on n’a pas lus ? (Minuit, 2007) a brillamment disserté sur le fait que nous étions tous amenés à parler de livres que nous n’avions pas lus, et dont nous avions seulement entendu parler. Un peu trop bruyamment, d’ailleurs, la somme de lectures que l’on sent derrière son propos étant en contradiction flagrante avec sa thèse. Il évoque aussi l’oubli dans lequel tombent la plupart de nos lectures : « Il est d’abord difficile de savoir avec précision si l’on a ou non lu un livre, tant la lecture est le lieu de l’évanescence. » Car même lorsque le livre a vraiment été lu, et assez bien pour qu’il ait pris une place spécifique dans notre esprit, il ne reste parfois que le souvenir de l’émotion ressentie à la lecture et plus rien de précis de son contenu (on offre le livre des années après parce qu’on se rappelle l’avoir beaucoup aimé et l’on est incapable d’en parler avec le récipiendaire parce que les détails s’en sont totalement effacés).

Stanislas Dehaene montre dans Les neurones de la lecture (Odile Jacob 2007) ce que l’avènement de la lecture a eu de singulier dans l’évolution humaine. Il s’agit d’une activité de notre cerveau relativement récente : l’invention babylonienne de l’écriture remonte à 5400 ans et celle de l’alphabet à 3800 ans, c’est-à-dire trop récemment pour que notre génome ait eu le temps de se modifier afin de développer des circuits cérébraux propres à la lecture (« Comment l’architecture cérébrale d’un étrange primate bipède devenu chasseur-cueilleur s’est-elle ajustée aussi finement, en quelques milliers d’années, aux difficultés que soulève la reconnaissance de l’écriture ? » Stanislas Dehaene). Cette faculté ressentie individuellement comme magique constitue donc aussi un évènement improbable sur le plan de l’évolution humaine, et l’un des aspects les plus surprenants de notre fonctionnement cérébral. La lecture, en recueillant d’abord des informations (sans doute de compatibilité commerciale, de traces d’échanges et de redevances), a permis de passer ensuite à la notation de réflexion plus gratuite, de les transmettre à distance et, en les léguant aux générations suivantes, de favoriser leur accumulation et leur enrichissement constant. Avec l’écriture, et donc la lecture, l’homme n’a pas effectué un saut culturel simplement quantitatif, il a mentalement changé d’échelle. Il est devenu un être pensant complexe. (« Homo sapiens est le seul primate capable de pédagogie, dans la mesure où lui seul sait prêter attention aux connaissances et aux états mentaux d’autrui à des fins d’enseignement. Non seulement nous transmettons activement les objets culturels que nous jugeons utiles, mais – et cela est particulièrement évident dans le cadre de l’écriture – nous les perfectionnons intentionnellement. Voici plus de 5000 ans, les premiers scribes découvrirent un pouvoir caché du cerveau humain, celui d’apprendre à transmettre le langage par les yeux », Stanislas Dehaene).

Rien d’étonnant à ce que la lecture soit encore ressentie comme une activité unique. Et dans mon cas, il y a toujours de l’euphorie à mettre une réalité derrière le simple nom d’un auteur ou derrière le titre d’un ouvrage (« Je lis sans choisir, simplement pour entrer en contact » Walter Benjamin). Non lu, un livre n’est au pire qu’un ensemble de lettres, au mieux une vague et, souvent fausse, image née de ce que l’on a entendu dire. Prendre un livre en main et découvrir ce qu’il contient vraiment revient à donner de la chair, c’est-à-dire une épaisseur et une densité qu’il ne perdra plus jamais, à ce qui jusque là, n’était qu’un mot. Par exemple, pour quelqu’un n’ayant jamais lu le roman de Knut Hamsun, Pan n’est qu’un ensemble de trois lettres signifiant habituellement une des divinités de la nature. Lu, il reste à jamais lié aux odeurs et aux bruits de la forêt derrière la hutte dans le Nordland où logeait le lieutenant Thomas Glahn avec son chien Ésope, et où, parfois, venait le retrouver Edvarda, la fille de M. Mack, le négociant ; et aux deux plumes d’oiseaux sauvages que le lieutenant « au regard ardent de bête sauvage » reçut deux ans plus tard, à des milliers de kilomètres de là, dans une feuille de papier à lettres blasonné. Ou, pour changer de littérature, que peuvent dire à quelqu’un ne les ayant pas lus les noms de Nagaï Kafû (1879-1959), le chantre mélancolique et sarcastique des charmes vénéneux de La Sumida (Gallimard, 1975), le quartier des plaisirs de Tokyo, ou Dosamu Dazaï (1909-1948), l’auteur tuberculeux et désespéré de Soleil couchant et de La Déchéance d’un homme (Gallimard, 1961, 1962) ? Une fois découverte, l’œuvre des deux écrivains (six ou sept ouvrages de chacun ont été traduits en français) reste inscrite, de manière indélébile, dans l’esprit du lecteur.

Dans chaque livre ouvert pour la première fois, il y a un aspect « coffre-fort forcé ». Oui, c’est exactement cela, le liseur frénétique est comme un casseur ayant passé des heures et des heures à creuser un souterrain pour parvenir à la salle des coffres d’une banque. Il se retrouve face à ces centaines de coffres se ressemblant tous et il les ouvre un à un. Et à chaque fois le coffre enfin ouvert perd son anonymat pour devenir unique, l’un avec des tableaux, l’autre avec des liasses de billets, un autre avec des bijoux, ou des lettres entourées d’un ruban, des gravures, des objets sans valeur, de l’argenterie, des photos, des louis d’or, des fleurs séchées, des dossiers, des verres en cristal, des jouets d’enfants, etc. Il y a quelque chose d’enivrant à en ouvrir un nouveau, à en découvrir le contenu, et d’exaltant à n’être plus, au bout d’un moment, devant une série de coffres mais en présence des richesses et des misérables banalités auxquelles peut se résumer l’existence humaine.

« (…) imaginez un homme qui s’y adonne toute la journée et, s’il le souhaite, la nuit. Et qui a de l’argent pour acheter les livres qu’il désire. C’est sans limites. Il est à la merci de son désir. Et que veut le désir ? Si vous permettez cette observation, il veut trouver sa limite. Mais il n’est pas facile de la trouver ainsi. Plus qu’un voyageur, Brauer était un conquérant. Il était devenu un conquérant. (La Maison en papier) »

Effectivement, un lecteur compulsif est un conquérant. Et il considère les terres imprimées qui s’offrent à lui comme valant bien celles conquises par Alexandre, Gengis Khan, Tamerlan ou Napoléon, au moins aussi fascinantes et riches et dans tous les cas exigeant moins de dévastations inutiles, de cruautés et de sang versé.

Le nom d’un livre lu (conquis ?) n’a plus rien à voir avec ce qu’il représentait auparavant. Le livre va ensuite vivre sa propre vie dans notre mémoire. Il va, souvent, tomber dans l’oubli. Mais il arrive aussi qu’il se développe de manière autonome, que l’intrigue se transforme, que la fin n’ait plus rien à voir avec celle écrite par l’auteur, que sa longueur se modifie radicalement (ma surprise, en reprenant après des années Casa d’altri, de m’apercevoir qu’il ne comprenait en fait que 65 pages alors qu’avec le temps, dans mon souvenir, il en avait gagné une centaine de plus). Et je n’aurais jamais imaginé, relisant Anna Karénine vingt ans après, être plus ému du sort d’Alexis Alexandrovitch Karénine qu’enflammé, comme à la première lecture, par les sentiments exaltés de la belle Anna pour Vronski. Sans parler des livres dont on se demande à la relecture comment on a pu les aimer. Ainsi, la sensation désagréable en reprenant, il y a quelques années, un ouvrage de Paul Morand (Ouvert la nuit ou L’homme pressé ou Hécate et ses chiens, je ne sais plus) dont la vivacité du style m’avait enchanté à vingt ans, et de sentir sourdre de sa prose, certes brillante, un mépris social, un sentiment de supériorité hautaine, une autosatisfaction boursouflée devenus insupportables. Ne me restera donc de Morand que l’Ode à Marcel Proust (« Ombre/née de la fumée de vos fumigations,/le visage et la voix/mangée/par l’usage de la nuit,/Céleste,/avec sa rigueur douce, me trempe dans le jus noir/de votre chambre/qui sent le bouchon tiède et la cheminée morte… »). Il y parlait en témoin amical, et le sujet du poème rendait, en l’occurrence, son antisémitisme à venir, d’une paradoxale absurdité.

« Et comment et où lisez-vous ? » Partout et dans n’importe quelle position. En tout cas très éloigné du raffinement de Guarino dont Anthony Grafton nous dit qu’il « aimait lire un texte pendant qu’il faisait une promenade en bateau, son livre posé sur les genoux. Il pouvait ainsi goûter simultanément les plaisirs du texte et le beau spectacle des champs et des vignobles ». Donc assis, debout, pourquoi pas en marchant, l’idéal restant d’être allongé comme si la position permettait au texte de mieux descendre dans le corps. La lecture m’a permis de raccourcir les voyages les plus longs, de ne pas voir passer les heures d’attente dans un aéroport, et de supporter pendant deux décennies les réunions aussi inutiles qu’interminables auxquelles je ne pouvais échapper. Reste aussi très fort le souvenir de livres dont la lecture prenante a comme arrêté le temps : Le Quatuor d’Alexandrie en mai 68, auquel les événements me permirent de me consacrer à temps plein ; Guerre et paix que je terminai à l’arrière d’une voiture entre Paris et Marseille ; L’Homme sans qualités que je lisais émerveillé en marchant un printemps du début des années 70 sur la route des Pinchinats qui sortait d’Aix pour grimper vers la tour de César ; L’Espion qui venait du froid, commencé un après-midi et pour lequel j’abrégeai le dîner auquel j’étais convié afin d’en poursuivre la lecture que je terminai au petit matin ; Moby Dick dont je relus quelques pages sur l’île baleinière de Nantuckett où je retrouvai d’ailleurs sur des boîtes aux lettres le nom de Coffin (Cercueil) figurant dans le roman de Melville. J’ai la chance de pouvoir lire dans le bruit, dans la foule et même environné de conversations ne m’intéressant pas. Et la faculté de le faire toute une journée et de poursuivre tard dans la nuit. Et d’y trouver du repos après une journée bien remplie. La lecture me fatigue aussi peu que la nage le poisson, le vol l’oiseau. J’ai parfois l’impression de n’avoir vraiment commencé à exister que par la lecture et espère mourir comme Segalen dans la forêt de Huelgoat, un livre à la main.

J’écris dans mes livres, au crayon, mais aussi au feutre ou au stylo. Je ne peux d’ailleurs lire sans quelque chose à la main. Habitude sans doute prise à relire des épreuves, le livre est plus un instrument de travail qu’un objet à respecter. Comme certaines personnes ayant travaillé dans l’édition ou en imprimerie, je ne peux m’empêcher de corriger coquilles, erreurs grammaticales ou fautes d’impression dans les ouvrages que je lis (lorsque je connais l’éditeur ou l’auteur, je me sens dans l’obligation de lui envoyer les corrections à faire sur une éventuelle réédition, et j’ai apprécié que quelques rares personnes en aient fait de même avec moi). Écrire dans un livre aide à ma lecture, mais aussi à sa mémorisation et à une éventuelle relecture (je garde visuellement pendant des mois le souvenir approximatif de l’endroit du livre où se trouve le passage qui m’a frappé : en haut en bas, page de gauche page de droite, au début à la fin, ou bien j’inscris en fin de livre les pages auxquelles il me faudra revenir). Le fait de vivre avec des milliers de livres n’est pas sans influencer le fonctionnement de la mémoire. La mienne est plus soucieuse de pouvoir retrouver rapidement le livre où se trouve le renseignement que je cherche que de s’encombrer de faits, de dates, de citations, qui se trouvent sur mes étagères. Encore faut-il que ma mémoire et mes étagères, et mes livres sur mes étagères, et le passage que je cherche dans un livre, soient correctement ordonnés. Loin de ma bibliothèque, il m’arrive souvent de me sentir handicapé, comme amputé d’une partie de moi-même. Cela peut dépasser le cadre de la simple information et relever de l’émotion ou de l’idée – et de sa formulation exacte – sur laquelle on veut remettre la main. Des années après, grâce aux annotations et aux passages soulignés à la première lecture, le contenu de l’ouvrage me revient en quelques instants (« … sur mon vieil exemplaire de la Critique de la raison pure se sont gravés les traits de ce que j’ai souligné il y a trente ans : les traits au crayon datent d’une décennie, ceux au stylo à bille d’une autre. Ils portent la mémoire de mon rapport avec le livre », Umberto Eco). Ou encore Alberto Manguel : « J’écris toujours dans mes livres. Quand je les relis, je n’arrive pas, le plus souvent, à imaginer pourquoi j’ai pensé que tel passage méritait d’être souligné, ni ce que j’ai voulu exprimer par telle remarqueHier je suis tombé sur un exemplaire de René Leys, de Victor Segalen, daté de Trieste, 1978. Je ne me souviens pas d’être jamais allé à Trieste » (Journal d’un lecteur). Charles Nodier, quant à lui, consacre quelques pages de « bibliologie » aux Hommes célèbres qui ont signé ou annoté leurs livres. Il évoque le cas d’un exemplaire des Essais offert par Montaigne à Charron, de plusieurs exemplaires de l’Imitation de Jésus-Christ traduite en vers par Corneille offert en présent par ce dernier, d’ouvrages comportant la signature de Jean-Jacques Rousseau ou de Voltaire, et se dit heureux de posséder l’Eschyle ayant appartenu à Racine alors que son Euripide et son Aristophane figurent dans la Bibliothèque du Roi…

Ces dizaines de milliers de livres soulignés et annotés, qui ont absorbé une grande partie de l’argent gagné par mon travail, ne valent donc plus rien. Il y a une certaine cohérence avec le fait que je les ai toujours considérés comme une extension matérielle et mentale devant disparaître en même temps que moi (symboliquement, car les enterrer et même les incinérer, solution pourtant originale, en tout cas plus élégante que de se faire brûler ou enterrer avec famille, armes, chevaux et serviteurs, poserait de grandes difficultés matérielles).

Jacques Bonnet, Des bibliothèques pleines de fantômes, Denoël, 2008, pp. 55-67

Un, cent, mille livres

Pilar Albarracín's 'Untitled' (2010)

Pilar Albarracín’s ‘Untitled’ (2010)

 

Qui le niera ? La France s’endette. Chaque jour son gouvernement emprunte un peu plus, pour d’une main couvrir ses déficits et de l’autre rembourser sa dette. Même en consacrant toute son énergie et tous ses efforts à la réduction de ses dépenses, notre pays ne parvient pas à reprendre le chemin, sinon du désendettement, tout du moins de l’équilibre budgétaire. Ce problème est bien connu, répété, seriné, martelé, sur toutes les ondes et dans tous les journaux. Je ne développerai pas, la dette est le faix sous lequel nous succomberons, qu’importe la couleur des majorités parlementaires successives qui nous gouverneront. À mon échelle de modeste citoyen, par solidarité inconsciente (ou, susurreront les mauvaises langues, par inconscience solidaire), j’ai reproduit cette dérive comptable, dans un domaine très particulier, me tenant fort à cœur : les livres. Tel un vulgaire gouvernement de la Ve République, bien décidé à constituer un solide fardeau financier pour immobiliser et empêtrer ses successeurs, je suis parvenu, depuis plusieurs années, à acquérir de manière constante plus de livres que je n’arrive à en lire. Les arrivages sont continuels et les cessions bien rares. À force de déficits accumulés, la dette de lecture atteint depuis quelques temps des proportions effrayantes. Le flot des nouveautés – pas toujours neuves – n’est jamais endigué et le moindre ralentissement du rythme de mes lectures entraîne un nouveau gonflement des stocks. Aucun domaine du savoir, de l’art ou de la culture ne m’inspirant, par principe, d’hostilité, j’ai joyeusement acheté, depuis des années, tout ce qui m’attirait, m’intéressait ou apparaissait susceptible de le faire un jour. Des sujets les plus communs aux plus rares, des classiques les plus évidents aux œuvrettes les plus obscures, le spectre de mes achats s’élargit sans que jamais ne soit tarie ma curiosité. Chefs-d’œuvre de toutes les littératures, musique romantique, philosophie politique de la Renaissance, poésie anglaise (en langue anglaise), histoire du Japon médiéval, peinture du XVIIIe siècle, paléo-anthropologie, théâtre ruthène, archéologie carthaginoise, poésie macédonienne, etc. : il serait oiseux de compter les domaines – hétérogènes – dans lesquels j’ai investi une partie de mon argent – et de mon énergie, actuelle ou future. Peu satisfait de la maigreur de mes connaissances, issue inéluctable d’un cursus scolaire et universitaire contemporain (que de temps perdu pour si peu de savoir…), je fus pris d’une frénésie bibliomane dès que l’occasion m’en fut donnée.

Au départ de ma vie d’adulte, quand ce siècle avait un ou deux ans, l’extension de ma bibliothèque était limitée par la médiocrité de mes ressources d’étudiant – il faut bien manger – et par la superficie singapouresque de mon logement lyonnais. Depuis, ayant progressé socialement jusqu’à atteindre l’insignifiante et subalterne classe qu’on dit moyenne, j’ai pu néanmoins disposer de surfaces et de revenus supplémentaires, occasion merveilleuse de satisfaire enfin mes vices, restés longtemps en puissance. Derechef, j’ai étendu mes acquisitions à de vastes quantités d’ouvrages et de sujets, aux fins de nourrir une curiosité insatiable – aux frontières de la boulimie intellectuelle. Plus de livres ! Plus de livres ! Plus de livres ! Parfois le spectre de l’asinesque créature de Pilar Albarracin (voir illustration) ou, plus littéraire, celle de Bouvard et de Pécuchet passe dans le lointain de mon logis. Ne finirai-je pas en âne savant, brouillon et imbécile, assis sur une montagne de livres, aussi absurde qu’inutile ? Je me rassure en invoquant la fameuse Bildung, chère à la bourgeoisie intellectuelle allemande du XIXe. Passer sa vie à découvrir, à apprendre et à approfondir sa sensibilité, est un programme idéal, surtout si, contrairement à ce qui se produit pour les anti-héros de Flaubert, il ne débouche pas sur une activité quotidienne de copiste. Ce qui n’était au départ que l’aimable tocade d’une intelligence obtuse, vaguement décidée à entrouvrir sur le monde ses yeux clos, a pris les atours d’une féroce manie, d’un désir inextinguible. Je suis un homme d’excès. Pourquoi acquérir un seul livre d’un auteur réputé important, quand ses œuvres complètes, intégrales et dispendieuses sont disponibles ? Pourquoi se limiter à un mince opuscule français de cent vingt-quatre pages sur la composition du Politburo sous Joseph Staline quand il existe cinq livres américains de mille cinq cents pages chacun sur le même sujet ? Pourquoi se contenter d’une seule biographie d’un personnage historique quand il en existe douze ? Démesuré ? Sûrement. Notre époque nous offre mille occasions d’étancher notre soif de savoir, pourquoi ne pas les saisir ? Je pèche par excès d’optimisme ; je m’imagine toujours capable de lire annuellement deux ou trois cents livres de plus que ceux que j’ai déjà lus, de ceux que j’aurais dû déjà avoir lus, de ceux que je devrais être en train de lire, de ceux que je voudrais lire rapidement, etc. Les libraires de ma ville ont appris, au fil des années, à me connaître et savent maintenant que je ne sortirai pas de chez eux sans de nouveaux ouvrages, destinés à alourdir et déformer mes étagères. Ils peuvent se féliciter : c’est chez eux que je compense les affres débilitantes de ma journée de labeur, dans un débordement prodigue, destiné (au moins en partie, j’en suis conscient) à compenser la morne ingratitude de ma besogne salariée de valet de bureau (c’était le livre ou la drogue, j’ai choisi de faire du livre une drogue…).

Comme je n’étais pas seulement un gestionnaire impécunieux et un collectionneur fétichiste de ramettes, collées ou reliées, de papier imprimé, je cherchai, bien évidemment, à compenser mon rythme acquisitif forcené par des lectures plus nombreuses. Après tout, il suffisait de lire ce que j’avais acheté pour que cesse la dérive du nombre de livres « non lus » sous lesquels croulent mes bibliothèques. « À force d’application et d’acharnement, je saurai bien lire tout ce que j’achète et rien que ce que j’achète (j’emprunte aussi…) », me disais-je, avec une confiance bientôt tournée en présomption absurde. Car, hélas, la lecture d’un livre n’est pas un acte clos. Si c’était le cas, trois ou quatre livres nous suffiraient et nous divertiraient pour toute une vie. Plus je lis, plus j’ai de livres à lire. Un ouvrage en appelle un autre, qui en appelle dix autres, qui en appellent chacun dix ou cent autres. Et le nombre de domaines susceptibles de m’intéresser n’a pas de limites – sinon celles qu’un jour mon banquier – ou mes étagères – sauront m’imposer. Je lisais cinquante livres par an, je passai à cent. Je lisais cent livres par an, je passai à deux cents. Mais rien n’a suffi, j’ai si peu lu, je connais si peu de choses, un millénaire ne suffirait pas… Il reste tant à découvrir, à apprendre, à aimer ; comment se discipliner dans une matière si vaste et si désirable où l’autodiscipline est hors de portée du commun ? Le nombre de « livres à lire » s’accroît donc à mesure de celui des « livres lus ». Il n’y aura pas de fin à cette quête – en tenant compte qu’un jour ou l’autre il faudra bien relire ! Une seule question s’impose, alors, lorsqu’on lit beaucoup, dans des domaines très diversifiés : de tout cela, que reste-t-il ? La mémoire, traîtresse, se débarrasse (sans rien dire) de ce dont elle n’a pas usage dès lors que lui arrivent de nouvelles données à stocker. Si chaque lecture en appelle une autre, elle en efface aussi une autre. Et voilà comment s’évanouissent les résultats de tant d’heures d’acharnement !

Comme je le disais à vingt ans « Acheter n’est pas lire, lire n’est pas comprendre, comprendre n’est pas retenir. »

Je me rends bien compte aujourd’hui que, sauf à jeter quelques impressions sur le papier (ou l’écran), je ne souviens que trop peu de ce que je lis : notre mémoire animale, pour qui la lecture n’est pas un acte naturel, a tendance à retenir d’un livre le contexte émotionnel, les lieux, le cadre affectif de sa lecture, bien plus que son contenu. Alors, il faut tenir des carnets de lectures, moins pour les autres que pour soi. Et, à l’âge de l’Internet, les porter sur un blog – en prêtant fictivement à son lecteur imaginaire une certaine bienveillance et des centres d’intérêt communs. C’est la raison d’être de Brumes, qui vient de fêter ses cinq ans d’existence (dont deux, seulement, d’activité réelle, pour 237 notes tout de même) : il est temps, après cette divagation, de reprendre le fil de mes chroniques.