Demi-portrait d’une âme ardente : André Suarès, de Robert Parienté

suaresAndré Suarès, l’Insurgé, Robert Parienté, 1999

Suarès est un écrivain secret, que le lecteur ne peut découvrir que sur la recommandation d’un autre lecteur. Il n’est pas de ces auteurs-talisman, qui prennent place dans les listes de name-dropping du commentaire littéraire contemporain. Gide, Valéry et Claudel, eux, n’ont pas besoin d’être redécouverts. Suarès toujours. Les uns sont pléiadisés, consacrés, étudiés. L’autre est sans cesse menacé par l’oubli. Suarès n’est connu que d’une fraction d’amateurs qui se satisfont amplement d’appartenir à une petite confrérie de gens de goût. Suarès exige de l’attention, du temps, de la sensibilité, il ne se survole pas en quelques minutes, il se savoure.  Régulièrement, un de ses admirateurs essaie de remettre en pleine lumière l’œuvre immense du poète marseillais. Parienté, décédé en 2007, ancien directeur adjoint de L’Equipe, biographe de Michel Jazy, fut de ceux-ci. Pour un journaliste sportif, s’attaquer à André Suarès, normalien, poète, écrivain austère et ardu,  étonne et suscite la méfiance instinctive du lecteur, lettré ou semi-lettré.

Suarès (1868-1948) ne fut pas l’homme des coteries littéraires, des revues à fort tirage et des picrocholines controverses du milieu des lettres. Sa plume, ardente, était au service de l’art et de l’intégrité. Suarès ne rendait pas hommage pour obtenir une récompense en retour. Il exultait, combattait, exaspérait. Une vie tourmentée comme la sienne, sans reconnaissance, marquée par la mort et la tragédie, aurait abattu moins solide que lui. Le poète maudit meurt jeune, paraît-il. Pas Suarès. A l’inverse de tous les malheureux qui brûlèrent leur talent en quelques années, qui partirent « trop tôt », à l’inverse de Verlaine ou de Rimbaud, de Kleist ou de Leopardi, Suarès vécut près d’un siècle. Entré à Normale avec Romain Rolland à 17 ans, il s’éveilla à la politique en pleine affaire Dreyfus et s’éteignit sous la IVe République. L’œuvre, gigantesque, s’oriente dans trois directions : l’art, la politique, la critique.

Artiste, Suarès l’était indubitablement : esprit vibrant à la moindre émotion esthétique, il fit de ses récits de voyage – dont Le voyage du Condottière, son chef d’œuvre – de magnifiques poèmes en prose, centrés sur les paysages, les lumières, les bâtiments, les villes. Parfois injuste, souvent sublime, Suarès évoquait le monde au tamis de la beauté. Ses relations, avec le sculpteur Bourdelle ou le peintre Rouault, le maintenaient en contact avec l’art moderne. Politique, Suarès ne le fut qu’aux grandes occasions, mais elle ne manquaient pas en ce temps tourmenté : Dreyfus, les guerres mondiales, l’hitlérisme … Prophète enragé, il déplora le premier l’inanité des Traités de 1919, avertit la société du péril fasciste alors que se jouait en France une comédie insouciante. Dans une société brisée par 14-18, lâche et veule, sa voix tonnait contre les concessions à Hitler, contre les ambitions de Mussolini, contre la pusillanimité de la France. Elle tonnait tellement qu’on la fit taire, trop dangereuse pour la paix que les gouvernements espéraient encore obtenir d’Hitler. Quand Benda exigeait de l’intellectuel le détachement, Suarès enfilait son armure, et descendait combattre. Une ligne de Suarès a d’ailleurs plus de sincérité et de poids que l’œuvre de l’infect Benda, pacifiste devant Hitler, stalinien devant le goulag. En 1940, Suarès, juif de naissance,  agnostique de conviction, fuit en zone sud. Les sicaires de l’Allemagne le cherchèrent un temps – mais il avait changé d’identité. Outre les activités artistiques et politiques, Suarès investit la critique littéraire, comme de nombreux esprits de son temps. Il écrivit sur Pascal, Dostoïevski, Ibsen, Tolstoï ou Baudelaire, mettant son intelligence acérée au service de la compréhension globale de ces œuvres.

Parienté connaissait ses capacités : il renonce d’emblée à écrire sur l’œuvre de Suarès, se contente de citer quelques extraits. Toute biographie littéraire est écartelée entre le récit de vie et l’analyse de l’œuvre. Rares sont celles qui parviennent à équilibrer la compréhension et la chronologie. Parienté ne s’y essaie pas : il narre la vie de son sujet, et n’aborde pas ses livres. Dommage de se limiter à la partie peut-être la moins intéressante de l’existence d’un écrivain. Suarès vécut tragédie personnelle sur tragédie personnelle – sa mère meurt alors qu’il était enfant, son père disparaît après une atroce agonie, son frère est tué accidentellement à 25 ans, ses amis et protecteurs disparaissent les uns après les autres – accident de voiture, assassinat – la liste est longue. D’une existence passée dans l’ombre, sans guère de reconnaissance, il tira néanmoins suffisamment de matière pour produire une des œuvres les plus amples de la littérature française.

Altier, Suarès gâcha par son intransigeance nombre de relations – qualifier Gide, grand entremetteur des Lettres françaises, de Goethe des mouches et Paul Valéry de Descartes d’école primaire n’apporta rien à sa gloire. Son ardeur polémique brûla son vaisseau. Une vie pauvre et tragique l’endurcit : la difficulté d’accès de ses écrits pour le commun et son désir très ambivalent de reconnaissance contribuèrent à le laisser dans l’ombre de contemporains moins doués. Néanmoins, il composa de manière suffisamment brillante pour agréger à lui quelques admirateurs qui perpétuèrent son œuvre. Le voyage du Condottière demeure, malgré les évolutions du style et de la langue, l’un des plus beaux livres du siècle, injuste, polémique, redoutable, ardent, qui atteint par moments une pureté incandescente qui rachète et ennoblit.

Au final, Parienté livre une biographie satisfaisante, dans les limites du genre : il connaît les sources, les correspondances, et la vie de Suarès. L’aspect proprement littéraire est évacué, Parienté, à juste titre peut-être, ne s’aventure pas sur le terrain des écrits de Suarès. Il en cite quelques passages, mais ne rend pas réellement hommage à la profondeur, à l’intelligence et à l’incandescence de l’écrivain marseillais. Parienté a cependant eu raison de se battre pour sauver Suarès de l’oubli et, ainsi permettre les rééditions de ses œuvres. Grâce à lui, l’ardeur du maître continue de consumer chaque année quelques nouveaux lecteurs qui y découvrent, enchantés, la finesse, la profondeur et l’intelligence d’un des plus beaux écrivains du siècle. Si Parienté a eu un mérite, ce fut de contribuer, à hauteur de ses propres capacités, à la survie posthume du poète.

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La splendeur et la grâce : Saint-Marc (II)

marcoSuite de l’extrait du 17 septembre.

« L’espace central, que dominent les arcs du haut avec tant de sereine majesté, ce plan inouï du feu le plus dense et le plus pur, voilà le sanctuaire unique au monde ; et, sinon le plus beau, le plus brûlant. D’autant mieux qu’il est vide, et qu’il se dilate ainsi dans une grandeur sans limites : il est lieu où se coupent et se rencontrent tous les cercles engendrés par la rotation des coupoles. Et ce volume des volumes est tout lumière.

Comme l’or du soleil en fusion, par le bord où il touche à l’horizon de mer, les nuées grises, blêmit soudain et prend la couleur des lèvres gercées, le long des courbes idéales, aux points où les coupoles de Saint-Marc se croisent, la lumière pensivement se plombe, et les boucliers d’or, suspendus dans l’espace, sont cousus à la voûte par un ruban de platine et d’acier. Le songe de l’Orient, à Venise est enfin passé à l’acte. L’œuvre n’est plus une fumée. Ces perspectives balancées appellent la musique : elles font un concert si sonnant pour l’esprit, que j’entends le chœur des voix dans la vapeur des parfums mouvants. Et pour peu qu’une mélodie suave se répandît sous les voûtes d’or, le ravissement m’en étourdirait à défaillir.

La puissance même ne se fait plus sentir, tant l’harmonie l’emporte, et si profonde résonne ici l’unité de la musique. C’est l’église des sphères. Elles sont en mouvement : ce sont elles, comme des planètes autour du soleil fixe, qui révèlent le chant des nombres. Elles tournent pour l’office sacré. Saint-Marc est un temple cosmique, une église solaire. Et comme il fallait s’y attendre, pas une œuvre de l’homme n’atteint à une si parfaite unité. Sous le calcul de celle-ci, je pressens le secret des siècles, une gnose millénaire.

Le rythme des coupoles est d’une beauté céleste. elles se contre-pèsent deux par deux, étant inscrites dans le plan de la différence, repère de la connaissance accomplie. Et cet équilibre crucial, ces dômes qui se compensent au-dessus de ma tête, faisant penser avec délices aux révolutions des sphères dans l’espace infini, m’incarnent à la certitude éternelle du chiffre, et font pleurer de la plus haute émotion l’esprit qui entend ces belles strophes du Créateur qui, selon son ordre, lance les mondes.

Un quadruple cœur d’or, quatre puits de rêve sous quatre coupoles.

Quel peintre n’a pas envié le tableau qui fût, pour l’œil rassasié de plaisir, un beau tapis de Perse? L’architecte de Saint-Marc a tendu les tapis persans sur les murailles. Les marbres de couleur mêlent les écheveaux de la soie aux veines de l’or. Il y a des piliers pareils à du velours ; des parois ont l’ardeur changeante des flammes ; des arcs fauves caressent le regard à l’égal des profondes peluches ; tel angle tiède, telle rampe, telles niches ne sont point d’onyx ni de porphyre, mais de fourrures aplanies, où le pelage de lion est cousu à la peau du tigre. Les plans de pierre ont la chaude inflexion des étoffes, que gonfle l’incendie. Toute église est froide, près de cette église.

Le tissu de Saint-Marc est une mosaïque de tisons sur fond d’or. Ni l’or, ni les couleurs ne sont plus des parures à une idole, ni des ornements dus au caprice, ni un trésor égoïste qui vit pour soi et se goûte soi-même. Tout est offrande à une splendeur plus haute, comme, dans une magnifique symphonie, les instruments divers et les timbres s’immolent à l’harmonie d’un chant unique.

Qui pense à la richesse de l’accord, si l’accord est sublime? Le sublime, comme le divin, écarte tout calcul, parce qu’il le réalise. Comme on l’éprouve, on s’y livre, et l’on est de plain-pied dans un ordre supérieur. Là, il est juste qu’à la pierre se substitue le plus beau marbre, que les murailles soient d’or, et les voûtes de vermeil, que le pavé soit de topaze, et les ombres de diamant noir.

Tant de beauté, enfin, ne peut être qu’un rythme de soleil et de nuit, d’ombre et de lumière. Jamais, en effet, plus beau poème de l’ombre et de la lumière n’est éclos sous le ciel : Rembrandt, toute sa vie, a eu Saint-Marc devant les yeux, le grand rêveur. Chaque travée est un transept pour la travée perpendiculaire. Les coupoles doublent et triplent toutes les avenues de la clarté. Selon les heures, les demi-cercles du jour et les cercles de la nuit se coupent deux par deux, ou trois par trois, balançant un monde de contrastes, que je compare à quelque scherzo prodigieux des sphères dans l’éther. Les marbres ont pris le poli des miroirs ; ou plutôt, les piliers, les murailles, les dalles, toutes les surfaces planes sont pareilles à ce cristal que les eaux dormantes présentent au soleil dans la pénombre, et où la lumière tombe en feuillage d’or roux. Les voûtes et le pavé, les coins les plus obscurs et le foyer du centre, toute pierre à Saint-Marc recèle de l’or et du soleil, comme toute voix humaine recèle de la parole et de la prière.

Un quadruple cœur d’or, quatre puits de rêve sous quatre coupoles.

J’appelle Saint-Marc l’église du Graal. L’or est racheté par le divin sacrifice. Il n’est plus pécheur, ni maudit. Rendu à sa pureté première, l’or est la couleur du rayon, et la matière du soleil, le sang du Père. Le quadruple cœur d’or brûle pour la consécration mystique. Ici, la lumière est offerte en aliment, dans la coupe d’une beauté sublime. »

Extrait du Voyage du Condottière d’André Suarès (1910)

La splendeur et la grâce : Saint-Marc (I)

san marco

« Ni Venise matinale, d’argent et de myosotis ; ni le soir, de sang et d’or rouge ; ni le soleil levant sur la Salute, quand ce palais de la Vierge a l’air d’une perle sur un cristal de lait ; ni le soleil couchant sur la rive des Esclavons, quand le Palais Ducal s’allume en lanterne, à tribord d’une galère de carmin : ici et là, Venise glorieuse n’est point encore sans pareille dans la gloire de la lumière. Mais une église est la châsse de son triomphe, l’écrin de la Sirène. Il est un vaisseau où toute sa splendeur est captive. L’Orient et le soleil du crépuscule sur la lagune, ils l’ont enfermé dans une basilique ronde, où le Seigneur est sur l’autel, et la dédicace au voyageur saint Marc.

L’or, le dieu temporel à la solde des insulaires, ne les trahira plus. Il est à Saint-Marc ; ils en ont fait le cœur magnifique de Venise : non pas un or inerte, un lingot avare dans un coffre ; mais l’or le plus vivant, qui bat, qui se nourrit de lumière, qui suit toutes les heures du jour, qui chante dans l’ombre, et qui est, en vérité, l’espèce solaire du sang. Et ainsi, la Pala d’Oro brille au tabernacle, dans Saint-Marc d’Or. Et le nom même de Marc pèse tout poids d’or.

Saint-Marc est l’église sublime. Par la vertu de l’harmonie, elle atteint la perfection du style. La richesse inouïe de la matière n’est qu’un moyen sonore, qui sert docilement de génie musical. Comme la fugue de Bach, avec ses nefs conjuguées et ses coupoles, elle est une et multiple. La plénitude de Saint-Marc est divine.

Byzance y triomphe avec une ardeur splendide ; mais Byzance asservie aux rythmes de la couleur. Toute la richesse antique se consomme dans Saint-Marc, depuis Crésus jusqu’aux oratoires des satrapes ; mais au lieu d’y être une charge charnelle, elle y est toute vive, en mystère et en esprit.

Saint-Marc est l’office de Balthazar, le mage d’Asie.

Un quadruple cœur d’or, quatre puits de rêve sous quatre coupoles.

L’église la plus intérieure qui soit au monde s’est creusée au flanc de la ville, où tout est décor changeant, sensation éphémère, mobile jeu des apparences.

Le contraste est sans égal entre la façade confuse et l’ordre du vaisseau intérieur. Cinq siècles ont épuisé le luxe et le faste sur le visage de Saint-Marc, pour ne réussir qu’à un chaos de dômes, de portiques, de bulbes affrontés. D’ailleurs, pas un beau chapiteau, pas un arc, pas une moulure qui vaille le regard. Dans la profusion sans choix, la façade n’arrive pas à s’accorder avec elle-même : elle étale la recherche somptueuse ; mais elle cache ses membres et trompe sur les proportions. Elle est claire, criarde et ne paraît pas faite pour durer. Ornée de mosaïques blanches et bleues, on dirait une église en plâtre peint, pour le temps d’une foire universelle, ou bien de quelque Kremlin barbare en Moscovie. Elle en a la pauvreté fastueuse, moins une porte admirable, qui semble de vieux cuir guilloché d’or, et qui annonce seule la merveille retirée derrière les vestibules.

Blanche et bleue aussi comme une épousée, on quitte la place tant vantée, les couples roides du Nord, l’élégance banale et le rire des noces en voyage, les pas durs de l’étranger sur les dalles, et l’exemple des pigeons au nez de tous ces nouveaux mariés qui bâillent. On pousse, sur le côté, un lourd rideau de peau grasse, ouatée et très sombre.

Et l’on entre dans le miracle.

Ô sainte féérie ! L’encens fait-il lever les rêves, comme un vol d’alouettes mystiques vers la voûte ? On passe du monde haï au monde désiré, où tout est splendeur, calcul juste, contentement pour l’âme et vérité révélée dans l’harmonie. Comme on irait du clairon puant au chant des chanterelles les plus suaves, on s’élève d’un accord vulgaire à une symphonie aussi pleine qu’elle est profonde et rare. Saint-Marc s’épanouit dans la profondeur cantique du Paradis.

Dès la porte franchie, et deux ou trois degrés descendus vers les douces ténèbres, je vacille dans une nuit dorée, au seuil de la féérie très sainte. Tant de beauté m’enivre ; une telle et si riche consonance, où entrent tant de sons, tant de timbres, me saoule et me nourrit. Je mords à l’œuvre incomparable dans la ville sans pareille ; et cet îlot d’émotion, au centre de la cité insulaire, j’en éprouve d’emblée la vertu. Saint-Marc m’isole de tout aussitôt et me rend à mes dieux.

Et d’abord, l’église paraît immense, dix fois plus grande qu’on ne l’espérait dans le coin d’une place, entre la mer et un étroit canal. Tel est le caractère de l’œuvre sublime : à quelque échelle qu’on la mît, on est sûr qu’elle ne pourrait pas être plus grande qu’elle n’est. Le sublime implique sa propre mesure. De la sorte, si le sublime a toujours la mesure qu’il comporte, il n’y a pas de sublime modéré.

Je flotte dans le rêve de l’or. Je suis pris aux rets de l’or, je pose sur l’or et je nage dans l’or. J’ai de l’or sous les pieds. J’ai de l’or sur la tête. Un air d’or me touche et me flatte. Et l’encens est une vapeur de l’or. Les profondes et lointaines fenêtres filtrent de l’or, à travers un vitrail de corne jaune ; et l’or s’insinue, comme une onde subtile, entre les nefs, baignant chaque pilier. Et qui ne serait ému de marcher sur les dalles rousses, courbes et gonflées, tortues, comme si elles épousaient la vague souterraine qui les porte ? Les pilotis de Saint-Marc doivent être d’or, forêt de lingots plantés dans la lagune.

Un quadruple cœur d’or, quatre puits de rêves sous quatre coupoles. »

Extrait du « Voyage du Condottière » d’André Suarès (1910)

Suite de l’extrait dans la note suivante