Exercice d’admiration : Le Divin Chesterton, de François Rivière

chesterton osbar

Le Divin Chesterton, François Rivière, Rivages, 2015

« Cervantes on his galley sets the sword back in the sheath

(Don John of Austria rides homeward with a wreath.)

And he sees across a weary land a straggling road in Spain,

Up which a lean and foolish knight forever rides in vain,

And he smiles, but not as Sultans smile, and settles back the blade…

(But Don John of Austria rides home from the Crusade.) »

Dernière strophe de Lepanto, G.K.Chesterton

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Chesterton, divin ? Non, certainement pas. Sanctifié ? Pas encore ! Béatifié ? Peut-être. À l’été 2013, Mgr Doyle, évêque de Northampton, a ouvert une enquête pour la béatification de Gilbert Keith Chesterton, né anglican et, après un long compagnonnage, converti au catholicisme. Le laborieux travail de recensement des écrits du prolifique et truculent écrivain britannique (5 à 6 000 articles, poèmes, interventions, chroniques, essais, livres, etc.) est en cours ; la procédure n’a pas encore livré son verdict. Si jamais il devait être positif, ce livre de François Rivière, sorti en avril, pourrait donc être rebaptisé, et de Divin Chesterton devenir un Bienheureux Chesterton. Il n’existait pas, à ce jour, à ma connaissance, de biographie de l’écrivain en français. Concurrencer sa savoureuse autobiographie – L’homme à la clé d’or – a de quoi, il est vrai, décourager les amateurs éclairés de sa prose surprenante, exotique, paradoxale (l’épithète est prononcée, c’est là un passage obligé, comme de souligner l’héroïsme des personnages de Corneille ou la préciosité de Giraudoux ; le bavardage littéraire se repaît de clichés, ce sont les marques d’un savoir commun et limité). Qui mieux que Chesterton pourrait présenter Chesterton, mettre en scène Chesterton, exprimer Chesterton ? Sa singularité est inimitable. Il n’est jamais aussi vivant que sous sa propre plume, dans ses aphorismes, ses excentricités, ses cocasseries. Quiconque connaît Chesterton le reconnaît immédiatement. Ses pages sont signées ; on repère un maître à sa patte.

Pour quelle raison, alors, lire François Rivière ? Après tout, ne vaut-il pas mieux lire une ligne de Chesterton que mille pages sur Chesterton ? Comment le décrire ? Quel ton adopter ? Tenter de le suivre sur son terrain, par une gaieté surjouée, c’est se condamner à échouer ; prendre le contre-pied de sa joie communicative, et se colleter, austère, à sa pensée, n’est pas plus efficace. Faut-il tout décrire, en épluchant les correspondances et les articles ? se contenter d’un portrait impressionniste ? Il s’agit de biaiser. Être vif sans épuiser ; divertir sans indisposer. L’objet de M. Rivière n’était pas d’offrir au public une biographie de référence ; les mauvaises langues définiront peut-être son livre comme une biographie de révérence. La critique y est (très) légère, l’empathie profonde. L’auteur a son excuse : l’homme est attachant. Et puis, réalisme éditorial oblige, ne liront ce livre que les amateurs du publiciste anglais, de son esprit. Ils le trouveront tels qu’ils se l’imaginaient ; jamais écrivain n’a mieux ressemblé à son œuvre, mieux correspondu à elle ; les deux sont indissociables. On n’imagine pas un Chesterton maigre, ascétique, fulminant. M. Rivière pratique Chesterton depuis un demi-siècle. Son parcours personnel, aux frontières de la littérature blanche et des littératures de genre, de la biographie et du roman policier, lui donne une certaine légitimité à traiter de son sujet. Il faut être soi-même un peu excentrique pour saisir l’exception chestertonienne ; je ne m’étonne pas d’ailleurs que l’introducteur de GKC en France fût Claudel, qui le fit lire à Gide – avant que Chesterton ne se convertît au catholicisme. Claudel, volontiers polémique et abrupt, était aussi un grand lecteur, partial, brutal, injuste mais ô combien plus ouvert que la moyenne de ses contemporains à la littérature étrangère (c’est lui, aussi, qui signala Conrad à Gide). Chesterton ? Claudel ? N’y a-t-il pas une certaine proximité entre eux, au-delà de leur foi commune ? Leur côté facétieux – souvent oublié chez Claudel – les rapproche ; Chesterton, cependant, ne fît jamais grand cas de l’écrivain français – ni, d’ailleurs, de la littérature française.

Les deux cents pages de François Rivière, légères et divertissantes, ne sont point désagréables à lire ; c’est vif, enlevé, sans façon. Elles occupent une petite soirée de lecture et donnent envie de se replonger dans Le Napoléon de Notting Hill, Hérétiques, Le Nommé Jeudi ou encore dans les enquêtes du Père Brown. Les amateurs de l’apologue catholique ou du défenseur du distributivisme seront un peu déçus, car M. Rivière s’intéresse peu à cet aspect de l’œuvre ; il est gêné par certains débordements, par le conservatisme de Belloc, le grand ami de son héros, par le patriotisme cocardier et par les relents d’antisémitisme de certaines chroniques ; il passe et s’en tire en citant quelque remarque critique de W.H.Auden, convoqué là pour jouer deux lignes durant un rôle de procureur qui lui sied mal. L’intéresse bien plus le personnage romanesque, boulimique de tout, en un mot, débordant. M. Rivière est aussi scénariste de bandes dessinées, et cela se sent. Il mentionne plusieurs fois les aptitudes de son sujet pour le dessin et l’illustration ; il note qu’à une autre époque, la nôtre, une main comme la sienne eût fait fortune dans le « roman graphique » (pardon pour cette appellation un tantinet cuistre) – genre qu’il n’aurait pas hésité à pratiquer, lui qui brilla dans ce genre mineur par excellence qu’est l’intrigue policière ; mieux encore, il dessine Chesterton comme un héros d’illustré, obèse, joyeux, puéril, dénué de tout esprit de sérieux et de classe, fracassant et radieux, parcourant Londres ou l’Amérique avec le même bagout excentrique. Les trois grands auteurs britanniques de son temps, Wells, Kipling et Shaw, à l’arrière-plan, font pâle figure aux côtés de ce bonhomme qui jaillit par ici, occupe l’espace, ressort par là, après avoir tout épuisé, tout essoré et tout étrillé.

Le lecteur s’amuse de ce portrait aussi vraisemblable que superficiel. Chesterton boit, fume le cigare, déclame ses textes devant ses amis hilares, dicte deux articles en même temps, en promet trois autres pour la veille, sillonne Londres – et ses pubs – dans tous les sens, plaçant ici une chronique, là un essai, seul moyen pour ce dispendieux d’avoir de quoi vivre. Chesterton, ou le talent joyeusement enchaîné. Le vieux débat français est ouvert depuis si longtemps que j’ai honte de l’évoquer à nouveau : Pour Sainte-Beuve ? Contre Sainte-Beuve ? Indépendance de l’œuvre ? Centralité de la vie ? Je crois à la via media. Les conditions d’existence de l’écrivain justifient très souvent la forme, le nombre et l’état d’achèvement de ses textes. Nerval a peiné une vie durant dans la presse – le maquis de ses articles, de ses traductions, de ses feuilletons, est presque impénétrable (les trois volumes Pléiade sont d’un maniement délicat) ; Claude Simon n’eut jamais à exercer d’activité professionnelle, son œuvre est libre, personnelle, dénuée de ce parfum de commande qui trop souvent embaume les travaux accessoires de nos grands auteurs. M. Rivière ne le dit pas ; moi si. Chesterton, cet impécunieux, a trop écrit, trop vite, trop longtemps. Cela se sent ; l’œuvre est immense, les textes innombrables ; hélas, elle est dépourvue d’un net chef-d’œuvre, indiscutable. Il faut fouiller, dégager le meilleur, laisser de côté le répétitif et l’accessoire. Chesterton l’exubérant a dispersé ses pépites ici ou là, dans quantités de nouvelles et de chroniques qui, mises bout à bout, forment l’essentiel de l’œuvre, un torrent. Il a parfois ses faiblesses, se répète, force sa voix ; personne ne lui reproche vraiment… le miracle tenait à ce qu’il dissimulât si bien cette fatigue, à coup de fougueuses propositions et de tortueux raisonnements. Les lecteurs sont en cause, eux aussi ; il faut une immense endurance pour pratiquer longuement Chesterton. Ce n’est pas un auteur dans lequel on plonge des jours durant ; il épuise. La forme courte est la seule qui lui aille vraiment : son lecteur est dispos ; l’étincelle se produit. Dans la longueur, le silex de sa pensée s’use, les flammèches ne prennent plus, on soupire. Comme le fit, d’ailleurs, à l’occasion, le public anglais, un peu fatigué de la folie funambule de l’écrivain.

Il trouva la solution, en s’exilant par deux fois, pour des cycles américains de conférences, fort rémunérateurs. Ce furent deux triomphes. Ce grand buveur, catholique, dévoreur trouva étrangement un public réceptif dans l’Amérique de la prohibition, cette contraction contradictoire du puritanisme et de l’excès, de la continence et de la démesure. Son aisance oratoire lui offrit un vaste auditoire. Qu’importe, alors, son catholicisme ! Le sujet pourtant n’était pas neutre ; Al Smith le paierait aux Présidentielles de 1928. Qu’importe aussi ses remarques iconoclastes, son apologétisme, son hostilité à la Prohibition ! Son exubérance emportait l’adhésion, en dépit de sa foi, en dépit, aussi, de sa « troisième voie », entre socialisme et libéralisme, cet obscur distributivisme, que M. Rivière évite assez soigneusement d’expliquer. On en restera au grand théâtre qu’arpenta quarante années durant l’inventeur du Père Brown : il court, il parle, il écrit. Le XVIIIe eût sous-titré ce livre, « Chesterton, ou la grâce du mastodonte ». Soyons sincère. Ce n’est pas là un travail documentaire très poussé : ni notes, ni bibliographie, ni références. On ne trouvera pas ici la matière habituelle des copieuses biographies d’écrivains, parues chez Flammarion, Fayard ou Gallimard. Pour théoriser un peu, en la matière, il existe trois voies différentes : la première, c’est l’étude factuelle, sobre, précise, étayée de mille détails, sans trop d’analyse littéraire (cf. l’extraordinairement précis Henry James, de Leon Edel, cinq volumes en anglais, un épais résumé de 1000 pages en français) ; la deuxième, le travail centré presque exclusivement sur l’œuvre (cf. la collection « Voix Allemandes » chez Belin) ; la troisième, le portrait, vif, élégant, personnel. Le travail de M. Rivière relève de cette dernière catégorie ; cette Vie de Chesterton offre un plaisant aperçu à quiconque ne connaîtrait que de nom ce géant des lettres britanniques, polygraphe infatigable, à la fois humoriste et apologiste, populaire et spirituel. Ses admirateurs auront le plaisir de l’y retrouver, en pied, à l’exacte mesure de sa légende. Ce texte confirme l’œuvre, sans lui conférer plus d’intelligence. Le lecteur bienveillant saura s’en amuser.

Le sans-pouvoir au pouvoir : Vaclav Havel, une Vie, de Michael Zantovsky

Fête en plein air, 1990, première diffusion de la pièce à la télévision tchèque

Fête en plein air, 1990, première diffusion de la pièce à la télévision tchécoslovaque

Václav Havel, une vie, Michael Zantovsky, Buchet-Chastel, 2014 (Trad. (anglais) : Guillaume Villeneuve ; Première éd. originale : 2014 ; Titre original : Havel)

Václav Havel est mort voici un peu plus de trois ans. Il est entré depuis dans une phase d’oubli relatif, proportionné à l’importance et à la notoriété qui étaient les siennes de son vivant. Il est encore trop tôt pour l’historien ; il est déjà un peu tard pour le journaliste. Pour l’un, le recul est insuffisant ; pour l’autre, le sujet a passé de mode. Entre ces deux époques, entre le commentaire d’actualité et la recherche archivistique et scientifique, se tient un temps spécifique, celui du mémorialiste, du témoin, qui relate, avec une dose assumée de subjectivité une histoire désormais close, dans laquelle il a eu sa petite part. Ancien chargé de la communication du Président Havel, ancien ambassadeur tchèque, Michael Zantovsky appartient à cette catégorie de chroniqueurs, plus témoins qu’historiens. Son livre est classé comme « Document » par Buchet-Chastel, l’éditeur français, à raison : si la première partie s’approche des standards de la biographie historique, la seconde s’en éloigne nettement, avec ses historiettes et ses choses vues. Le texte a les qualités des témoignages : empathie avec son sujet, connaissance de l’homme privé, regard personnel sur les événements, capacité à relater l’histoire d’un point de vue interne, et non externe. Il en a aussi les défauts : parti pris très net en faveur de V. Havel, regard partial sur ses adversaires politiques, récit inégal, asymétrique et fonction des postes officiels occupés par son auteur, absence de prise de hauteur, surcharge de détails, ténuité de l’analyse proprement politique et structurelle. Si elle se veut la plus exhaustive possible, jusqu’à se perdre dans certains détails de la petite histoire tchèque, la biographie composée par M. Zantovsky ne résulte pas du travail patient d’un archiviste émérite. À l’examen scrupuleux de la paperasse administrative personnelle et présidentielle, l’auteur a préféré la parole vive, celle des nombreux témoins, pour la plupart encore en vie de nos jours. Cette parole collective s’étend des hommes de théâtre et des musiciens, proches du dramaturge dissident, jusqu’aux partenaires nationaux et internationaux du Président devenu icône. Elle offre à l’historien à venir, qui aura à prendre la mesure de l’exacte importance littéraire et politique de Václav Havel, un tissu assez riche d’anecdotes et de faits, intéressant quoique plutôt inégal.

M. Zantovsky ne cache pas, dès les premières pages, qu’à sa mort Havel appartenait déjà au passé, à une ère révolue, lointaine aux yeux des Tchèques des années 2010. Son pays avait tant parlé de lui qu’il s’était donné le droit de l’oublier un peu. Havel avait été une figure artistique et politique importante, pendant quarante ans, du milieu des années 60 jusqu’au milieu des années 2000. Les grandes lignes de son existence sont connues. Fils d’industriels bourgeois, il n’avait, en conséquence de ses origines sociales, infamantes dans la Tchécoslovaquie communiste, pas eu le droit de faire d’études (sinon quelques cours du soir). Devenu machiniste dans un théâtre praguois, il eut l’opportunité de proposer, au début des années 60, ses propres textes à la compagnie publique qui l’employait. L’époque était au relâchement littéraire ; Khrouchtchev avait adouci la censure en U.R.S.S. ; des écrivains comme Soljenitsyne émergeaient ; à condition d’être prudemment formulées, certaines idées pouvaient être exposées. Havel eut la chance de connaître presque immédiatement un grand succès, avec Fête en plein air, une comédie dont les répliques s’imposèrent un temps dans la conscience collective. Zantovsky montre que ce triomphe séminal le protégea, financièrement, littérairement, politiquement – même pendant les années plus difficiles préludant la signature de la Charte 77. Il était devenu quelqu’un d’encombrant pour le régime, un auteur qu’il n’était pas si facile de réduire au silence. Pendant quinze ans, Havel écrivit en moyenne une pièce par an ; le resserrement de la censure après 1968 ne l’empêcha pas de composer mais ses textes ne circulèrent plus guère que sous le manteau ; les traductions étrangères de ses œuvres, notamment en Allemagne, lui offraient néanmoins de solides droits d’auteur. Non marxiste, il vécut avec une certaine distance l’embrasement collectif et « alternatif » de 1968, ce « socialisme à visage humain » dont le règne naissant fut écrasé, après bien des palinodies, par l’intervention collective et militaire des pays du COMECON.

Les années 70 furent celles du durcissement politique dans un pays surveillé étroitement. La très relative liberté intellectuelle de Havel – qui se payait de quelques angoisses et d’habiles contorsions littéraires – alla en se restreignant. Ses prises de position en faveur de la pluralité des opinions, contre la censure, ou pour défendre tel ou tel artiste incriminé par le régime (notamment le groupe de rock The Plastic People of the Universe) lui donnèrent une place éminente dans la dissidence intellectuelle. Il co-rédigea et fit circuler la Charte 77, document par lequel les intellectuels tchèques demandaient à leur gouvernement de respecter les principes et droits dont il avait ratifiés l’existence par les Accords d’Helsinki. Il résuma ses positions morales et politiques dans divers essais, dont le plus connu est Le pouvoir des sans-pouvoirs, dont M. Zantovsky montre à la fois l’importance dans la cristallisation de la dissidence en un mouvement civique et la faible portée pratique, une fois la dite Dissidence parvenue au pouvoir. Quoi qu’il en soit, l’opposition intellectuelle de Václav Havel au régime communiste post-Printemps de Prague, l’un des plus tatillons et sévères du bloc de l’Est, l’avait mené à la dissidence ; ses prises de position le mirent peu à peu en première ligne d’une opposition intellectuelle muselée ; le régime allait, de 1977 à 1989, lui imposer arrestations, procès et emprisonnements. Sa vie quittait l’histoire un peu bohème du théâtre tchèque ; il était devenu un personnage public, important et symbolique. M. Zantovsky couvre de manière très solide ces années 60 et 70.

Havel paya donc ses interventions en faveur des droits de l’homme de cinq longues années de prison, au début des années 1980. Il y retourna début 1989, quelques mois seulement avant l’effondrement du bloc de l’Est. Les événements lui donnèrent, en retour de sa dissidence, un rôle crucial et à sa mesure de conscience morale, lors de la dite Révolution de Velours, qui assura la transition pacifique entre le régime communiste et la démocratie libérale. Son magistère moral et son passé de prisonnier politique le portèrent à la tête de « l’opposition civique » dans les négociations qui menèrent au retrait des communistes. Son aura internationale, sa pensée humaniste, tolérante et conciliante, sa popularité nationale en firent un candidat naturel pour présider une démocratie renaissante. Il fut le dernier Président de la défunte Tchécoslovaquie (89-92) et premier président du nouvel État tchèque, né de la scission sans heurts d’avec la Slovaquie (93-2003). Les Tchèques ayant reconstruit une démocratie parlementaire, dans laquelle le Premier ministre dirige le travail de l’État au quotidien, Havel n’exerçait qu’une part réduite du pouvoir effectif. Il incarnait la nation, il la représentait, lui donnait à l’occasion quelque impulsion morale – plus ou moins bien venue ; il ne gouvernait pas. En cela, le livre de Zantovsky pourra décevoir les amateurs d’histoire politique et économique. Le lecteur en apprend presque plus sur le réaménagement, décoratif et mobilier, du Château de Prague, l’Élysée tchèque, que sur les prises de position politiques de V. Havel. Le Président fait certes le tour du monde et des capitales, mais sans qu’on sache trop bien quel rôle national il peut bien jouer, quelles sont ses conceptions, ses opinions, ses idées. Les années à la Présidence sont vues par cet ancien témoin du petit bout de la lorgnette. Les anecdotes s’accumulent sans former de perspective d’ensemble. Et comme Zantovsky quitta l’entourage quotidien du Président pour la carrière diplomatique au milieu des années 90, les quatorze années de présidence ne sont pas couvertes de manière égale : trop de matière au début ; trop peu à la fin. Les premiers temps de l’optimisme, des grandes rencontres internationales à Washington, Londres ou Moscou sont bien mieux couverts que les années du crépuscule, lorsque Havel, fréquemment malade (du poumon) prit des positions internationales (soutien à la guerre en Irak) et personnelles (remariage) contestées. La sympathie de l’auteur pour son sujet, son absence de neutralité le conduit à désigner involontairement, par ses silences ou sa gêne, diverses zones d’ombre. S’il est psychologiquement très fin, ce long portrait de Havel est aussi biaisé, et, pour tout dire, la partie consacrée à son action politique, d’un symbolisme parfois clinquant et d’un moralisme souvent convenu, déçoit.

Il y a en réalité deux livres en un : une sorte d’exploration, assez réussie, de la personne qu’était Václav Havel ; des mémoires politiques d’un intérêt plus discutable. Comme M.Zantovsky est psychologue de formation, il trace une analyse étonnamment professionnelle du personnage, de ses réactions, de son caractère. Le lexique est précis, le diagnostic étonnant. Quelques épisodes sont interprétés de façon très approfondie. Lorsqu’il fut arrêté la première fois, dans les années 70, Havel céda sous la pression de ses interrogateurs et signa quelque document indigne de lui, susceptible de ruiner son crédit aux yeux de ses proches, de ses partisans et de tous ceux qu’il se proposait de défendre. M. Zantovsky montre comment cette sorte d’auto-trahison – elle fut vraisemblablement vécue comme telle par Havel, qui ne s’excusait pas d’avoir fléchi – a transformé en profondeur la personnalité du dramaturge. Si la Charte 77 avait été conçue dans une certaine joie insouciante, à la mesure permise par l’époque, l’arrestation qui s’ensuivit mit brutalement Havel devant ses propres responsabilités morales. Conscient de la gravité de ses actes et des conséquences de son propre comportement, il chercha par la suite à se racheter des conditions équivoques de sa première libération ; d’où cette recherche inconsciente de la punition, sous la forme d’une peine de cinq ans d’emprisonnement, ces cinq années de vie perdues, assumées complètement par Havel, quel qu’en soit le prix personnel, sur sa santé, déjà chancelante, comme sur son psychisme. Je n’ai évoqué cet épisode que comme exemple de ce que ce livre a de meilleur : sa finesse d’analyse, correspondance intime à l’appui. En contrepartie, ce psychologue et fin lettré qu’est Zantovsky paraît très mal à l’aise avec l’économie, la politique, les relations internationales. Il compile des choses vues ; il met bout à bout des anecdotes ; la ligne générale manque. Le lecteur non tchèque peine à se repérer dans l’histoire de la scission de 1992 – même s’il comprend bien la force des nationalismes mus par V. Klaus côté tchèque et V. Meciar côté slovaque. La responsabilité personnelle de Havel dans cette affaire est évoquée sans être, à mon sens, explorée à fond ; les témoignages donnent une version de l’histoire qu’il faudrait corriger par des archives et une réflexion historiographique solide. Les dernières années de présidence sont bâclées : le lecteur a l’impression que, chez Havel comme chez M. Zantovsky, le cœur, alors, n’y est plus. L’auteur s’éloigne de la matière historique – préférant collationner des anecdotes, sur les Rolling Stones ou sur le saxophone de Bill Clinton. On notera, en passant, pour donner une image assez juste, je crois, de l’entourage « rock and roll » et artiste de Havel, détonnant dans la société internationale, le canular douteux d’un de ses proches, qui ne trouva rien de mieux que de lui sauter dessus, déguisé en terroriste palestinien, lors d’un voyage en Israël (il eut de la chance de ne pas être abattu par les agents israéliens qui protégeaient le Président tchèque).

Ce détail rappelle que Václav Havel venait d’une bohème artistique et littéraire (et non d’une Bohême) peu accoutumée à l’exercice du pouvoir, n’en saisissant que ses attributs les plus superficiels ou les plus symboliques. Son parcours a, de l’extérieur, de quoi surprendre. Il est très rare, au XXe siècle, qu’un intellectuel et homme de lettres, soit en situation de mettre en pratique, politiquement, les valeurs et les idées auxquelles il croit. Bien évidemment, l’écriture étant un vecteur fondamental de la propagande idéologique, du magistère politique ou de la justification de ses actes, les hommes d’État ont beaucoup écrit, avant d’accéder au pouvoir (Lénine, Wilson, Hitler, Kennedy, Mitterrand), pendant qu’ils l’occupaient (Mao, Staline, Hodja) ou après l’avoir quitté (de Gaulle, Churchill). Cet inventaire non exhaustif met néanmoins en lumière un trait commun : chez les hommes que j’ai cités, l’écriture est seconde, elle vient après l’activité politique et publique, pour la soutenir et la seconder. En revanche, et je n’ai là que le nom de Sedar Senghor à l’esprit (et celui, beaucoup plus ancien, de Disraeli), il est beaucoup plus rare qu’un écrivain reconnu se propulse jusqu’aux plus hautes fonctions de son pays (Vargas Llosa n’est pas passé très loin au Pérou en 1989 – voir l’excellente relation qu’il en a tirée : Le Poisson dans l’eau). Compte tenu des positions radicales ou absurdes de certains d’entre eux, de leur irréalisme, de leur égocentrisme ou de leur tendance à la brutalité impuissante, il y a probablement à se féliciter qu’ils ne fussent pas plus nombreux à avoir converti leur magistère de la parole en autorité réelle sur la puissance publique. Passons. Václav Havel avait tout de même été le dramaturge phare du théâtre tchèque des années 60-70. Ses pièces, si elles manquent un peu d’originalité pour leur époque, ne sont pas désagréables à lire – et je leur pense de solides qualités scéniques. Elles me paraissent un peu secondaires, toutes proportions gardées, par rapport aux plus importants auteurs du théâtre européen ; elles sont marquées par les modes de leur temps, par leur contexte de composition ; elles sont souvent datées par les liens très forts qu’elles entretiennent avec les thématiques de la Dissidence. Ces compositions hésitent entre l’absurde, la drôlerie et une forme, tout de même, de didactique ; je ne suis pas certain que leur postérité soit assurée, notamment dans les pays occidentaux. Au-delà de mes deux ou trois remarques de béotien, je pense que le bilan de l’œuvre littéraire de Havel reste néanmoins à faire. Il a été, je crois, obéré par sa figure exceptionnelle : peu ont jugé ses pièces pour ce qu’elles étaient, sans tenir compte de la personnalité et de l’importance historique de leur auteur. L’auteur de cette « Vie » s’y essaie, avec plus de succès que pour la politique. M. Zantovsky porte un véritable intérêt, certes bienveillant, à la vingtaine de pièces composées par le dramaturge au cours de sa carrière littéraire, interrompue, il faut le reconnaître, par ses longues années à la tête des États tchécoslovaque puis tchèque.

La première partie de ce livre est la meilleure, historiquement parlant. L’auteur ne connaît pas encore personnellement Havel, il aborde son sujet comme il le ferait de n’importe quel auteur dont il écrirait la biographie. Sa lecture psychologique et littéraire de l’individu convainc ; sa relecture critique des œuvres du dramaturge est plutôt sérieuse, quoique trop articulée, peut-être, aux réalités biographiques qui les sous-tendent ; la partie politique, partisane, trop factuelle, trop mémorielle, difficile à appréhender pour le lecteur non tchèque, déçoit. La somme des détails atteste du sérieux de l’ensemble mais affecte sa lisibilité pour qui ne porte pas un intérêt démesuré à tous les détails de la vie de Havel. La spécificité du livre tient à son ancrage mémoriel ; il sera utile pour les historiens qui, à l’avenir, tenteront d’écrire la biographie de l’homme public que fut Václav Havel. M. Zantovsky a saisi, avant son irrémédiable extinction, une mémoire qui déjà s’efface – dans l’attente de trouver sa place, définitive, figée, dans la longue histoire centre-européenne.

« Il est plus de moi que moi-même » : Fernando Pessoa, le Voyageur immobile, de Robert Bréchon

Pessoa

Fernando Pessoa : Le Voyageur immobile, Robert Bréchon, Éditions Aden, Coll. « Le Cercle des poètes disparus », 2002

Les Éditions Aden proposent, depuis une quinzaine d’années, une série de biographies littéraires d’excellente facture. Imprimés sur un papier de qualité, avec une reliure agréable, sous une couverture sobre, ces livres me paraissent valoir bien mieux que la relative obscurité dans laquelle ils sont généralement tenus, dans la presse ou sur l’Internet. Peut-être est-ce là une conséquence de la regrettable homonymie entre cette maison et une autre, mieux connue, sise en Belgique, et à la ligne politique nettement plus affirmée. On a tendance, généralement, à les confondre, et c’est dommage. Les Éditions Aden dont je parle ont d’autant plus de mérite qu’elles sont installées à distance de la France, en Algérie, où elles contribuent, à leur mesure et dans un contexte délicat, à maintenir les liens de ce pays avec la Francophonie. Il est remarquable qu’une collection de la qualité du « Cercle des poètes disparus » soit née et puisse vivre à Alger – et ce malgré quelques possibles et récentes difficultés financières, sensibles à l’examen du faible rythme des dernières publications. Par crainte, peut-être, de ne pas être pris au sérieux par le public français, l’éditeur reste, dans ses volumes, discret sur sa situation géographique ; je la trouve, quant à moi, vous l’aurez compris, éminemment respectable. Dans le catalogue, l’amateur peut trouver des biographies de Keats, Shelley, Faulkner, Jouve, Segalen, Pozzi ou encore de Garcia Lorca (un des livres les plus épais de ma bibliothèque, puisqu’il dépasse les 2000 pages !). Et, s’il a un peu de chance, sur le marché de l’occasion, en étant patient, il tombera comme moi sur un des exemplaires d’un volume actuellement indisponible, le Pessoa de Robert Bréchon. Les amateurs du poète portugais connaissent bien ce critique, un des meilleurs spécialistes français du sujet, auteur de l’introduction des Œuvres Poétiques de Pessoa à la « Bibliothèque de la Pléiade ». Bréchon, mort en 2012, a contribué, pendant cinquante ans, à la progressive ascension de Pessoa vers les sommets de notre panthéon littéraire. Il était le plus à même, probablement, d’écrire sa biographie.

Quelle tâche ardue que de raconter la vie et l’œuvre d’un des auteurs les plus insaisissables du XXe siècle littéraire ! Certes, Pessoa, s’il n’a pas publié beaucoup de livres, a laissé des milliers de textes, de fragments, d’ébauches, que ce soit dans des revues poétiques et littéraires ou, par-devers lui, dans sa célèbre malle. Il a passé l’essentiel de sa courte vie à composer et à correspondre : les chercheurs ne manquent ni d’écrits ni de témoignages sur sa personne. Seulement, par leur masse, leurs contradictions, leur état récurrent d’inachèvement, ces milliers de documents brouillent le portrait intellectuel et spirituel de l’écrivain. En recomposant, sans indication de leur auteur et à partir de documents aussi anarchiques que difficilement lisibles, Le Livre de l’Intranquillité ou Faust, les spécialistes ont contribué à former (je n’ose dire inventer) Pessoa, à lui donner une allure toujours renouvelée, étonnante, incohérente. Il faut s’y faire, comme nous y invite Robert Bréchon, écrire la vie de Pessoa l’insaisissable, c’est faire « l’éloge de la contradiction » – titre du premier chapitre de ce livre. A-t-on d’ailleurs seulement fini d’explorer la source miraculeuse ? De nouveaux livres de Pessoa ne cessent de paraître, en France. Romans, essais, textes divers, et bien sûr poèmes, se multiplient sur les étals des librairies, faisant de Pessoa non l’exact contemporain de T.E. Lawrence, dont il partage les dates de naissance et de mort (1888-1935), mais un écrivain d’aujourd’hui, que nous continuons à découvrir.

La force de ce livre est de ne pas s’en tenir au maigre canevas biographique, de savoir le dépasser pour l’articuler à l’œuvre ; si le poète a vécu littérairement plusieurs vies, sa propre existence matérielle n’a guère d’aspérités. Son père décéda alors qu’il n’avait que cinq ans, sa mère se remaria peu après, partit en Afrique du Sud, où Pessoa grandit. Il y apprit l’anglais, langue dans laquelle il écrivit une partie de son œuvre – et dans laquelle il eût pu même s’installer définitivement, à quelques hasards près. À dix-sept ans, il revint à Lisbonne, d’où il ne sortit quasiment plus. Après avoir échoué comme imprimeur et éditeur, il devint, grâce à son excellente connaissance du français et de l’anglais, interprète dans des bureaux d’import-export. En parallèle de cette carrière commerciale terne, il écrivit frénétiquement, lança avec son ami Sá-Carneiro une éphémère revue révolutionnaire, Orpheu, publia par la suite quantité de textes dans des organes confidentiels, sous différents noms d’emprunts (les fameux hétéronymes) sans jamais parvenir à achever d’œuvre lui assurant une réelle et durable notoriété littéraire. Peu avant sa mort, il fit éditer, avec un succès relatif et sous son nom, Message, un recueil de poèmes symboliques, élégiaques ou cryptiques sur l’histoire et l’avenir spirituel du Portugal, marqués par le mythe du sébastianisme et les fumeuses théories sur le Quint-Empire. Il mourut peu après, probablement – le fait est encore âprement contesté – des conséquences de son alcoolisme. Il avait 47 ans.

Son œuvre fut redécouverte en deux étapes, d’abord par l’édition dans les années 50, par quelques admirateurs, de ses poèmes (et de ceux de ses hétéronymes), republiés en une seule édition. Le processus de reconnaissance s’accéléra lorsque sa sœur, et héritière, donna la fameuse malle aux 27 000 textes à la Bibliothèque Nationale, où elle fut enfin exploitée et répertoriée avec méthode. Au Portugal, le « petit maître » dont la mort n’était saluée en 1935 que par une brève nécrologie du Diario de Noticias, atteignit ainsi, en quelques décennies, un statut d’écrivain national. Bréchon rappelle que Pessoa est, avec Vasco de Gama, Camões et Alexandre Herculano, l’un des quatre seuls personnages n’ayant pas régné à être enterrés au Monastère des Hiéronymites, le Saint-Denis portugais. On l’y a transféré après que sa réputation eut pris une ampleur mondiale. C’est dire l’importance du poète, désormais, dans la littérature portugaise. Au fur et à mesure que son œuvre grandissait dans l’esprit public, d’abord local, puis européen, la légende de son personnage s’affermissait, arc-boutée sur quelques images frappantes, sa terne tenue d’employé, ses petites habitudes lisbonnaises et, bien évidemment, ses avatars de lui-même, les fameux Alberto Caeiro, Ricardo Reis, Bernardo Soares, Alvaro de Campos ou Alexander Search. Son phénoménal principe d’hétéronymie a presque autant contribué à sa réputation, sinon plus, que le contenu de ses textes. Cette situation de pluralité littéraire se résume par le bon mot de Robert Bréchon, passé désormais, je crois, à la postérité : « Imaginons que Valéry, Cocteau, Apollinaire, Cendrars et Jouve aient été un seul écrivain, caché derrière des « masques » différents : on aura une idée de ce que Pessoa aurait pu être, de ce qu’il est peut-être, après tout » (p.17). À l’hypothèse de la pluralité inconciliable, Bréchon préfère néanmoins celle de l’unité dans le morcellement ; cette citation suggère en effet un doute, central dans l’approche du livre : Pessoa, malgré tous ses masques (ou du fait de tous ses masques) demeure Pessoa. Aucun hétéronyme ne peut être indifférent aux autres comme Cendrars pouvait l’être à Jouve ou Apollinaire à Valéry. Notons aussi que, s’il utilisa près d’une centaine de noms, Pessoa n’éleva réellement à la dignité hétéronymique que trois avatars, Caeiro, Reis et Campos, les autres se situant, selon Bréchon, entre la pseudonymie et la semi-hétéronymie, selon leur proximité stylistique et philosophique avec le maître. Un Bernardo Soares (auteur du Livre de l’Intranquillité) ressemble trop à Pessoa, par exemple, pour être considéré comme un vrai hétéronyme. Il y a bien une part de jeu, de posture, dans ces successions de personnages, parfois à peine esquissés, qui signent qui un poème, qui une prose, qui un aphorisme. Il n’en reste pas moins un phénomène unique en son genre, de polymorphisme littéraire, Robert Bréchon montre qu’il exprime, avant tout, le nœud de contradictions qui sert de base intellectuelle, psychologique et personnelle au poète. La défi de ce livre tient à son principe : ramener Pessoa à une impossible et irréductible unité. L’étonnant est que Bréchon y parvienne.

Les trois grands hétéronymes, chacun doté d’un style particulier, d’un arrière-plan biographique, de rêves, d’aspirations, de rancœurs, incarnent les tendances profondément contradictoires du poète, déchiré par sa quête concomitante de l’épiphanie sensible, spontanée, heureuse et de la connaissance ésotérique, presque mystique, des sens cachés du monde. La recherche d’une sensation immédiate, pure, directe (sur le modèle de l’enfant, pense Bréchon) ne se concilie pas sans peine avec l’idée de l’initiation à passer, du secret à dévoiler, du mystère à éclaircir. Pessoa oscille entre les deux, à la recherche d’une hypothétique voie, non de dépassement, mais d’alliance. Tout lecteur de Pessoa aura remarqué la fréquente tendance du poète à recourir à l’oxymore et au paradoxe, manière littérale de relier les contraires ; la force de cette biographie, qui, entre la vie et l’œuvre, choisit de ne pas choisir, est de montrer, texte à l’appui, à quel point la contradiction est fondamentale chez Pessoa. Elle suscite et appelle probablement l’écriture ; elle justifie la forme, la multiplicité, le jeu continu d’un extrême à un autre. L’œuvre du poète a éclaté en milliers de fragments presque incompatibles parce que sa personnalité, de ce que l’on en sait était elle-même en miettes ; Bréchon admet, à l’occasion, que certaines pièces ne correspondent pas à l’image qu’il s’est faite du poète, qu’il ne parvient pas à tout accepter tant ce flux immense présente de cohérentes incohérences (ou d’incohérentes cohérences), si vous me permettez cette formule typique de Pessoa. Il n’est, pour le dire comme Verlaine, jamais tout à fait le même, ni tout à fait un autre. Vous le retrouvez sans le reconnaître, vous le reconnaissez sans le retrouver. Le brouillage, la fluidité, l’incertitude qui marquent son œuvre sont peut-être les clés de sa réputation actuelle ; cette identité incertaine, ces contradictions, cette saudade nous touchent aussi parce qu’elles sont les nôtres. En cela, Pessoa – le Pessoa reconstruit, relu, réévalué depuis cinquante ans, tiré de sa malle magique pour être sans cesse recomposé – est pleinement un contemporain. La familière étrangeté de Pessoa, saisie au détour d’un poème, au hasard de deux ou trois vers, n’échappe pas à ceux qui l’apprécient ; ils savent qu’ils le retrouveront précisément au moment où il se ressemblera le moins – et où, nous déstabilisant, il sera le plus lui-même, étonnant, paradoxal, riche. En passant, Bréchon ne le dit pas, mais je ne crois pas que la lecture continue de Pessoa soit la meilleure, sauf à vouloir l’étudier en profondeur. Mon expérience me fait dire que vous pouvez le prendre par hasard n’importe où et retrouver ses thèmes, découvrir une formule frappante, un véritable trait de génie ; et puis, si vous le lisez dans la longueur, il se répète, tourne autour de problèmes similaires, de variations en variations, lasse un peu tant on le sent en quête d’une justesse, d’une conciliation des contraires que jamais il n’atteint. Pessoa est un auteur dans lequel on pioche.

Si l’on retrouve toujours Pessoa dans Pessoa, il est évident, également, qu’on ne le retrouve jamais vraiment, du fait de ces fameux hétéronymes. Bréchon y croit moins que Tabucchi ; sa présentation du phénomène est moins convaincue que celle de l’Italien dans Une malle pleine de gens. Bréchon tente de relier ces hétéronymes comme des facettes très typées à l’intérieur d’une œuvre unique et marquée, je l’ai dit, par la contradiction. D’un côté, le « maître », Caeiro, païen, pour qui le monde se résume au sensible ; de l’autre, à l’extrémité du spectre, Pessoa, l’amateur d’ésotérisme, avec ses lectures de théosophe et de rosicrucien, et son seul livre publié, le sébastianiste et cryptique Message. Entre les deux, Ricardo Reis, le disciple de Caeiro et Alvaro de Campos, chargé, en quelque sorte, de concentrer sur lui toute la noirceur d’âme et d’humeur de Pessoa. On sait, par le témoignage d’Ophelia, la seule « conquête » – toute platonique – du poète, à quelle tension mentale permanente celui-ci était soumis. On sait également, par elle et par d’autres, que l’écrivain aimait blagues et canulars – et qu’il n’est pas exclu qu’une passion de ce genre ait d’abord motivé la création des fameux hétéronymes. D’une invention pour la blague, ils sont devenus, en peu de temps, une véritable manière de travailler et de s’exprimer. Soumis à ses propres et insolubles contradictions, travaillant par à-coups violents, dans une frénésie créatrice lui faisant accumuler, en peu de temps, brouillons, poèmes, proses, Pessoa ne produisit guère d’œuvre achevée. Hormis deux recueils en anglais qui ne trouvèrent aucun public, il ne publia qu’un livre : Message. J’ai pour ce dernier, je l’admets, une certaine (et peut-être inavouable) fascination. Parmi mes textes préférés, je compte, entre autres L’Épitaphe de Bartolomeu Dias, Magellan ou L’Ascension de Vasco de Gama. Ces poèmes me sont assez personnels car ils touchent à la fois l’adulte cultivé et épris d’histoire que je suis devenu et l’enfant en moi qui, voici quelques années, s’émerveillait du récit des Grands Explorateurs, mais Baste ! assez parlé de moi.

Entre ses contradictions, aussi fondamentales que fécondes, et sa légende, construction composite, sans cesse altérée depuis sa mort par de nouveaux textes, Pessoa apparaît, d’évidence, comme une énigme. Phénomène d’autant plus frustrant que la masse documentaire laisse croire qu’il y a un moyen de la résoudre ; à l’inverse, les problèmes posés par de nombreux petits épisodes d’une existence pourtant casanière et routinière risquent de demeurer à jamais irrésolus. Comme souvent, au cœur de la lecture de la vie et de l’œuvre de Pessoa se tient une contradiction. Les incursions du poète dans le domaine politique – j’en toucherai ici un mot – en sont le plus parfait exemple : il publia en 1926, avant le coup d’État de l’armée, un opuscule en faveur de la dictature militaire (L’Interrègne) mais le renia rapidement et explicitement une fois le coup advenu ; il ne cacha pas, plus tard, son dégoût de Salazar ; en 1935, encore, il se disait monarchiste de cœur et républicain de raison, « libéral dans le cadre du conservatisme et résolument antiréactionnaire », favorable à un Empire sans empire, chrétien gnostique, nationaliste mystique, etc. J’y lis moins les réflexions d’un praticien ou d’un penseur politique, que le rêve d’un poète, avec tout ce que cela peut sous-entendre d’onirique, d’irréaliste, voire de fumeux. La force de cette biographie est de s’attacher à exposer, expliquer et comprendre autant l’homme que son œuvre. Elle constitue un excellent complément à toute lecture des écrits du Portugais, d’autant plus précieux que Robert Bréchon ne cache pas, au fil du livre, ses propres doutes devant les évidences les mieux admises (et les plus fascinantes) du système Pessoa. Le lecteur en ressort mieux armé pour chercher, dans la masse immense et contradictoire de l’œuvre son motif dans le tapis ; et comme dans la nouvelle de Henry James, l’intérêt de la quête tient à l’espoir de découvrir un secret dont le principe est de se dérober toujours.

L’arriviste arrivé : Benjamin Disraeli, de James McCearney

Caricature de Benjamin Disraeli dans Vanity Fair, le 13 janvier 1869.

Caricature de Benjamin Disraeli dans Vanity Fair, le 13 janvier 1869.

Benjamin Disraeli, James McCearney, Éditions Pierre-Guillaume de Roux, 2014

Imagine-t-on plus rébarbatif, sur le papier, que la vie d’un Premier ministre britannique conservateur à l’époque de la pudibonde Reine Victoria ? Excepté la connaissance historique pure, que peut-on espérer de la lecture de la biographie du « sphinx » de la politique anglaise, qui sévit aux décennies les plus ennuyeuses de l’histoire de notre grand voisin, ces années d’enrichissement et d’affermissement préludant à la dilatation subite de l’Empire ? Disraeli contre Gladstone, les tories contre les whigs, voilà bien un sujet de dissertation historique pour lycéens de l’entre-deux-guerres, thème que, du haut de ce siècle de quatorze années d’agitation, d’angoisses et de larmes, nous laissons bien volontiers aux érudits ! Et pourtant… pourtant… quelle vie ! Pour le dire en des comparaisons parlantes pour le public français, Disraeli est un Rubempré au destin de Rastignac ; rien ne le prédestinait à son élévation sociale et politique ; son ascension n’en est que plus impressionnante – peut-être plus, d’ailleurs, que le bilan politique d’un pouvoir exercé sept années seulement. Disraeli incarne une flamboyante exception aux lois d’airain de la reproduction sociale dans ce pays de castes que fut l’Angleterre impériale. Voilà un jeune homme autodidacte d’origine juive, fils d’un honorable homme de lettres, sans fortune, sans propriétés, sans titre et qui s’est trouvé diriger, aux Communes, puis dans le pays entier, le parti conservateur, le parti des terres et des nobles, des châtelains et de la gentry, de l’anglicanisme et de la fidélité à la cause stuart. Disraeli fut, contre toute logique de reproduction sociale, le successeur des héros du torysme, North, Pitt, Liverpool ou Wellington. La mémoire collective a retenu une statue ; que de temps il fallut pour la couler dans le bronze ! Car ce même homme, figé par la légende en sa dernière et altière métamorphose, fut aussi, en ses jeunes années, un dandy exalté et exubérant, un romancier à succès, un poète discutable, plus habile à faire financer l’édition de ses œuvres qu’à les écrire, un dissipateur prodigue de l’argent des autres, un impécunieux poursuivi par ses créanciers,  gigolo à ses heures, manipulateur et arrogant, exubérant et instable, mû par un désir forcené, presque pathologique, d’arriver. Tous ces défauts ne l’empêchèrent pas de franchir, étape après étape, avec une certaine lenteur, tous les obstacles qui le séparaient du pouvoir. Contrairement aux Pitt, Gladstone ou Palmerston, Disraeli fut ministre tardivement, Premier ministre plus tardivement encore ; c’est qu’il avait à exécuter, en une vie, une ascension de plusieurs générations. Et il le fit, paradoxalement, dans le camp politique qui, en toute logique, eût dû le plus s’opposer à sa réussite. À la fin de sa vie, après bien des batailles menées et perdues, il était devenu le chef incontesté des conservateurs, la seule figure d’envergure de son parti et le ministre favori de la reine Victoria, à qui il fit attribuer la couronne impériale des Indes. Disraeli, anobli, premier et dernier comte de Beaconsfield, incarnait, lui l’ancien dandy dissipé, la rigueur pudibonde du victorianisme. Dans les faits, il fut surtout le maître d’œuvre pragmatique d’un conservatisme rénové, moins arc-bouté qu’auparavant sur les grandes fortunes aristocratiques, capable d’ouvrir la droite, contre la bourgeoisie d’affaires, au peuple petit-bourgeois.

Le mérite de James McCearney, historien écossais enseignant en France, est de donner, dans une biographie récente parue, sans guère de publicité, aux éditions Pierre-Guillaume de Roux, un portrait vivace, critique et informé de Disraeli. Le lecteur, qu’il n’ait qu’une vague idée de l’histoire britannique du XIXe siècle ou qu’il soit plus au fait des subtiles distinctions entre whigs, peelites, tories, conservateurs, libéraux et radicaux, trouvera dans l’ouvrage plaisamment écrit de M. McCearney de quoi satisfaire sa curiosité. L’historien, loin de composer un réquisitoire ou une hagiographie, tente de saisir toutes les facettes de ce miroir éclaté que fut Disraeli. De cette vie romanesque, le professeur McCearney tire une biographie divertissante et bien sentie, plaisante à lire même si elle se raidit peu à peu, à mesure que son sujet vieillit, s’embourgeoise ou plutôt se fige en la statue du Commandeur que l’histoire a retenue de lui. Issu d’une famille de juifs véronais, Disraeli est le fils d’un écrivain anglais assez réputé ; aujourd’hui oublié, Isaac D’Israeli (son fils fera disparaître la voyante apostrophe) se fit de son vivant une solide réputation de « gendelettre », composant des biographies et des textes critiques, souvent publiés par le très influent John Murray II, dont la maison d’édition existe encore de nos jours. Né et éduqué dans la bibliothèque paternelle, Disraeli ne connut ni private schools, ni Oxbridge. Confiné dans un milieu aimant, privé de contacts avec des pairs, le jeune Disraeli se fit des idées fausses sur l’univers. Quand il sortit dans le vaste monde, vers dix-neuf ans, la tête farcie des textes des grands romantiques – Lord Byron au premier chef – il crut en toute sincérité que le monde allait se soumettre, docile, à la révélation de son génie. D’abord tenté par les carrières juridiques, il les trouva trop lentes, trop fastidieuses ; elles exigeaient une application et une ténacité dont il était alors dépourvu. Le jeune Disraeli cherchait un coup d’éclat. En quelques mois, à vingt ans à peine, il profita du rush boursier sur les mines métallifères des jeunes républiques sud-américaines pour lancer une société financière destinée à lui assurer fortune. Il impliqua des connaissances de son père, l’éditeur Murray, et quelques autres personnalités ; sa société, victime de l’éclatement d’une bulle spéculative, fit faillite ; comme il était insolvable et mineur, donc irresponsable, il refusa de rembourser ses investisseurs. Les dettes nées de cette mésaventure devaient courir durant des décennies. Il eut le front de tirer de l’aventure un roman écrit d’une plume vengeresse et insolente, Vivian Grey. Vendu anonymement comme un roman à clefs sur les agissements turpides de la classe supérieure, écrit par un personnage haut placé, Vivian Grey eut un grand succès, à peine entamé par la révélation que son auteur n’était en réalité qu’un petit paltoquet juif assez malhonnête. Cette aventure, si elle lui offrit un début de réputation, montrait assez bien l’absence de scrupules moraux du jeune homme, comme elle illustrait la haute idée que se faisait de lui-même Benjamin Disraeli. Il connut, dans sa jeunesse, bien d’autres échecs, dans lesquels sa responsabilité fut chaque fois engagée : le journal qu’il lança pour concurrencer The Times – et qui lui fit se fâcher avec le clan de Sir Walter Scott – ne dura pas six mois ; ses nouveaux livres ne trouvèrent pas toujours de public ; ses premières candidatures électorales furent toutes des défaites. Disraeli fit un apprentissage douloureux de l’existence, traversant des phases de dépression sévères, dont, selon M. McCearney, il joua pour obtenir la sollicitude, la sympathie et le pardon de ses proches. Entre redoutable dissimulation et naïveté désarmante, le jeune Disraeli, tel qu’il émane de cette biographie, est un homme de paradoxes, personnage aussi antipathique qu’il est attachant.

Entre mélodrames et vaudevilles, la vie du jeune ambitieux, parfois grotesque, souvent agitée, se lit dans ses romans de l’époque – les derniers avant longtemps, car la politique bientôt l’absorbera. Son sujet préféré ? Lui-même ? Son objet de prédilection ? Sa vie ! Entre l’âge des nobles et l’âge des masses, il y eut un âge des héros auto-proclamés et des ascensions sociales, un âge des génies sublimes, placé sous l’égide des grandes figures de Bonaparte et de Byron. Même privée de toute issue tragique, la vie de Disraeli ne jure pas dans cette ère. Le romancier fit de sa vie un roman tout en tirant de sa plume le roman de sa vie. Son œuvre littéraire, qui vaut surtout, selon M. McCearney, comme témoignage historique, ne sortira jamais du romantisme de sa jeunesse ; les révolutions littéraires successives portées par Thackeray, Dickens, Tennyson, ne l’en feront pas dévier. L’artiste se figea à mesure que le politique se développa en lui ; sa position lui rendait tout projet d’écriture difficile à exécuter, et ce même si huit de ses vingt-six livres parurent durant sa carrière politique. Revenons à ces années décisives. À force de passer de salons en salons, en dandy exubérant et volubile, Disraeli finit par trouver des femmes mariées esseulées à séduire et à aimer. Parmi elles, la baronne Henrietta Sykes joua un rôle crucial. Épouse volage d’un riche aristocrate proche de Lord Lyndhurst, ministre de la justice tory, elle offrit à Disraeli les ressources financières et sociales de sa position. Mieux conseillé, mieux informé, proche d’une fraction influente des tories, Disraeli parvint à réunir les sommes nécessaires pour gagner une élection – le suffrage censitaire de l’époque laissait une large place à ce type de malversations. Une campagne a toujours coûté cher, d’autant plus quand on est, comme Disraeli, déjà endetté et pourchassé par des usuriers. Élu en 1837 à Maidstone, en 1841 à Shrewsbury, il ne fut au départ qu’un parlementaire fantasque, un orateur impertinent et fracassant, utilisé pour les basses œuvres du parti d’opposition. Malgré son isolement, il était persuadé de devenir ministre rapidement, dès que les tories reviendraient au pouvoir. Cette quête effrénée d’un portefeuille avait un double intérêt, social et financier. Endetté, il avait apprécié que l’élection à la Chambre des Communes lui apportât l’immunité parlementaire, lui donnant le droit de sortir de jour, l’été, à Londres – la période la plus dangereuse pour un débiteur poursuivi par ses créanciers, la seule où il risquait réellement d’être arrêté et envoyé en prison pour dettes. Néanmoins, le siège de MP ne donnait lieu au versement d’aucune indemnité ; devenu ministre, il assurerait mieux sa position financière et rembourserait quelques dettes. Sa situation s’était quelque peu améliorée, néanmoins, depuis son mariage, en 1839 avec l’excentrique Mary-Ann Lewis, de quinze ans plus âgée que lui, veuve d’un de ses protecteurs aisés, artisan de son élection à Maidstone en 1837 ; Disraeli n’en demeurait pas moins dans une situation financière inextricable qui le poursuivrait longtemps encore. Alors que les tories, vainqueurs de l’élection de 1841, reprenaient le pouvoir, Disraeli fut mortifié par la découverte de la composition du nouveau gouvernement : il n’était pas appelé ! Le nouveau Premier ministre, Sir Robert Peel, l’avait ignoré, malgré les efforts politiques de Disraeli, efforts qu’il jugeait décisifs. Il adressa à Peel une lettre indignée d’une rare arrogance. La décision du chef du gouvernement était politiquement logique tant le jeune parlementaire pesait peu ; Disraeli en conçut pourtant une grande amertume ; il sut prendre sa revanche de cette humiliation.

Quelques années plus tard, en effet, le Parlement se déchira à propos des Corn Laws, ces lois protégeant par des tarifs douaniers élevés la production agricole anglaise contre les importations du continent. Les Whigs, à gauche, étaient convaincus qu’il fallait les abroger ; les Tories, à droite, étaient de plus en plus divisés. Autour du Premier ministre, un clan se persuada que les Whigs avaient raison. Contre eux, la vieille aristocratie foncière, menée par Lord Bentinck, haussa le ton. Elle trouva en Benjamin Disraeli un puissant relais à la Chambre des communes, le seul orateur qui sut défendre vigoureusement ses positions. Dénué de scrupules, rejeté par Peel, Disraeli se fit le chantre bruyant du maintien des Corn Laws. Après une bataille de plusieurs mois, alors qu’une famine terrible faisait rage en Irlande, et que la nécessité d’abaisser les prix agricoles apparaissait de plus en plus urgente, les abolitionnistes l’emportèrent. Les Corn Laws furent supprimées. Le corollaire ? Le parti Tory éclata en deux parties d’inégale importance. D’un côté, autour de Sir Robert Peel, se réunirent ceux qu’on appela bientôt les Peelites, alliés désormais aux Whigs ; de l’autre, autour de Lord Bentinck, de Lord Stanley (futur Lord Derby) et de Benjamin Disraeli, se réunirent les débris protectionnistes du vieux parti défunt. Par son talent oratoire, sa puissance de travail, son ambition, Disraeli venait de s’offrir une notoriété et, peut-être, un destin national. Le MP anonyme était devenu, par les seuls éclats de sa voix, une figure ; hélas, pour lui, c’était celle du destructeur ; sa victoire semblait inutile : les tories ancienne manière se trouvaient rejetés à droite de l’échiquier politique, minoritaires pour longtemps, peut-être pour toujours. Le Royaume-Uni aurait-il longtemps besoin de ce vieux parti féodal ? Vainqueur chez les vaincus, homme de talent dans un parti de médiocrités, Disraeli était condamné à une très longue opposition. L’alliance entre Peelites et Whigs, fondus en un seul parti « Libéral », sous l’égide de Peel, puis de Palmerston et de Gladstone, devait durer, malgré quelques brefs déchirements, de 1847 à 1874 !

C’est dire si la figuration historique d’un Disraeli central dans l’histoire britannique, Premier ministre topique de Victoria, incarnation générale d’une époque, est fausse. Disraeli fut avant tout un éternel opposant, qui profitait à l’occasion des tensions entre libéraux pour toucher brièvement le pouvoir. Comme il n’avait guère de rivaux parmi les féodaux qui représentaient les tories aux Communes, il en devint le chef incontesté et l’orateur majeur. Même s’il ne l’appréciait guère, Lord Derby, qui dirigea les Conservateurs à la Chambre des Lords pendant les années 1850 et 1860, finit par s’accommoder de l’encombrant « petit juif » (comme il l’appelait, non sans mépris). Il en vint à l’estimer assez pour lui proposer le prestigieux Échiquier (les Finances), à chacun de ses brefs passages au pouvoir, lorsque les libéraux, trop déchirés, laissèrent la place à une instable majorité conservatrice. Disraeli devint ministre trois fois entre 1847 et 1868 : neuf mois et demi en 1852, quinze mois et demi en 1858-59 et vingt mois en 1866-68. Pour un homme aussi ambitieux, qui fêta ses cinquante ans en 1854 et ses soixante en 1864, c’était un bien maigre bilan : vingt-deux ans à la tête d’un parti pour seulement trois ans de pouvoir… Le professeur McCearney montre bien en quel mépris les ténors libéraux – persuadés d’être appelés à demeurer majoritaires – tenaient les tories de l’époque, y compris Disraeli, en qui ils voyaient un personnage assez douteux et peu fiable. Ses deux premières apparitions au gouvernement se firent sans soutien clair de la chambre, sans garantie de durer. Le tournant eut lieu en 1867. Une nouvelle fois, le gouvernement conservateur était là pour expédier les affaires courantes en attendant que les libéraux parvinssent à s’entendre entre eux. Depuis trente ans qu’il durait, l’arrangement censitaire du système électoral était de plus en plus contesté. Contre les franges les plus réactionnaires de son propre camp, Disraeli obtint, par ses discours et sa capacité de persuasion, le vote du Reform Act de 1867. Il faisait doubler l’électorat d’un à deux millions de personnes. Cette brillante victoire, couronnement de sa carrière d’orateur, lui offrit, quelques mois plus tard, la place de Premier ministre. Malade, Lord Derby dut en effet renoncer au pouvoir en février 1868. À soixante-quatre ans, après trente ans de présence ininterrompue à la Chambre, Disraeli accédait enfin au pouvoir – dont il peina à faire quoi que ce soit, tant ses efforts pour faire passer la loi électorale l’avaient épuisé. Une élection, la première depuis la réforme électorale, devait avoir lieu fin décembre 1868. Convaincu que les électeurs lui sauraient gré de leur avoir donné le droit de vote, Disraeli était confiant : les conservateurs pourraient enfin regagner la majorité, pour la première fois depuis la scission d’avec les Peelites.

Las ! Les Libéraux l’emportèrent largement et dix mois à peine après avoir emménagé à Downing Street, Disraeli était contraint de redevenir, pour plusieurs années, le chef de l’opposition. Tant d’efforts pour si peu de résultats ! Malgré son âge, Disraeli tint fermement sa position. Convaincu que les Libéraux, sous l’égide de l’impulsif et autoritaire Gladstone, finiraient par se rendre impopulaires, il garda le contrôle de son parti. Englué dans la question irlandaise, Gladstone décida de dissoudre la Chambre en 1874. Cette fois-ci, les conservateurs l’emportèrent et Disraeli redevint Premier ministre, disposant enfin d’une large majorité. N’était-il pas déjà trop vieux ? Il allait sur ses soixante-dix ans, ses capacités d’orateurs s’affaiblissaient, la maladie lui laissait de moins en moins de répit et, un peu sourd, il se réfugia, dès 1876, à la Chambre des Lords où les séances, plus feutrées, lui étaient moins difficiles à supporter. Néanmoins, malgré ce déclin évident, il resta au pouvoir six ans. Il appliqua un programme assez pragmatique et réformiste, censé apporter aux conservateurs l’appui des classes nouvelles de la population : lois sur l’éducation, la santé, la protection du consommateur, etc. Il est intéressant d’observer que celui qui construisit sa carrière en prenant la tête de l’aile conservatrice du clan conservateur finit par se recentrer et passer au-dessus de la tête des libéraux pour offrir aux radicaux de gauche plusieurs avancées législatives majeures. Comme le suppose James McCearney, malgré sa posture de conservateur « dur » et son attachement aux traditions, Disraeli était un pragmatique, dont l’objectif, si longtemps poursuivi, était l’exercice du pouvoir. Selon Disraeli, les classes populaires étaient plus conservatrices que les élites ; toute l’erreur des partis conservateurs au XIXe avait été de s’accrocher à un corps électoral extrêmement restreint, trop susceptible de trouver son intérêt financier aux propositions des Libéraux. Disraeli fut l’artisan de la mutation populaire (mais pas encore populiste) des mouvements conservateurs – dont le continent n’eut l’idée que bien plus tard. Le recours au peuple sert souvent mieux le conservatisme que le progressisme. Devenu Premier ministre d’un état impérialiste, Disraeli devait aussi s’intéresser de plus près au grand jeu international de ces années troublées, avec des fortunes diverses : création du titre impérial des Indes, initiative assez discutable qui fit beaucoup pour sa réputation auprès de Victoria, achat inutile d’une partie des actions du Canal de Suez, tentatives réussies d’empêcher la Russie de mettre la main sur les Détroits et participation subséquente à la célèbre Conférence de Berlin (où il impressionna Bismarck par son sang-froid et par sa détermination, proche du bluff ; matières dans lesquelles le Chancelier allemand était expert). Le bilan positif de Berlin fut annulé par les initiatives malheureuses des agents britanniques aux Indes et en Afrique du Sud : les Anglais furent pris, un peu malgré eux, dans l’engrenage de l’invasion meurtrière de l’Afghanistan ; les Zoulous les écrasèrent au fond de l’Afrique, à Isandhlwana ; les Anglais ne se vengèrent à Ulindi qu’au prix d’une coûteuse expédition, qui annonçait déjà le style impérial nouveau des années 1880-1900. Les gouvernements britanniques continuaient de courir après leur propre construction politique et internationale, cet Empire britannique, ce « reluctant empire » dont Disraeli fut le dernier représentant ; après lui, Gladstone et Salisbury hésitèrent moins à prendre l’initiative et à étendre par la force la mainmise anglaise.

En 1880, les conservateurs perdirent les élections ; Disraeli, malade, se retira et mourut quelques mois plus tard, admiré et respecté. James McCearney souligne, avec raison, que le parcours singulier de Disraeli s’explique en grande partie par des pesanteurs sociologiques : pour qu’un juif converti parvînt à s’installer à la Chambre, à prendre le commandement d’un parti d’opposition, qui plus est conservateur, anglican et féodal, et à le mener à la victoire, il lui fallait avoir une ambition démesurée, un talent exceptionnel et un sens politique à toute épreuve, à savoir du pragmatisme, un don pour la manipulation, et une résistance particulière à l’échec et aux nombreuses déconvenues qu’un monde hostile lui infligea. Il brilla d’autant mieux qu’il avait choisi le parti le moins riche en talents, le plus dense en nullités. C’est ainsi qu’un écrivain dandy fit de ses rêves byroniens la matière de la réalité ; plutôt que de projeter ses aspirations et sa personnalité dans une œuvre d’art, il les orienta dans l’action politique ; en lui, le politique tua l’apolitique, le ministre l’écrivain, l’homme de parti l’homme de sensibilité. Ses romans et ses poèmes ne furent que la manifestation imparfaite de son désir de puissance et de renommée ; en lui Rastignac étouffa Rubempré ; pourtant, de tous les hommes qui dirigèrent une grande nation dans les deux derniers siècles, Disraeli est le seul à avoir laissé un tel éclairage, littéraire et, partant, inconscient, sur sa propre personnalité. Le mérite de l’ouvrage de M. McCearney n’est pas mince : il a réussi ce que Gladstone jugeait impossible, faire le récit de la vie de Benjamin Disraeli, roman trop invraisemblable pour avoir été une fiction.

Autour de Staline VI : comparaison de deux lectures biographiques, Beria, de Françoise Thom et Beria, de Jean-Jacques Marie

Mikoïan, Khrouchtchev, Staline, Malenkov, Beria et Molotov

Mikoïan, Khrouchtchev, Staline, Malenkov, Beria et Molotov

Beria, Françoise Thom, Cerf, 2013

&

Beria, Jean-Jacques Marie, Tallandier, 2013

Cette note prend corps dans ma série « Autour de Staline ». Je suis conscient de ses limites, car pour être autre chose qu’une esquisse critique, elle aurait dû faire dix fois sa taille, tant il y aurait à dire de ces deux livres, dont l’un, c’est peu de le dire, m’a profondément agacé à sa (longue) lecture. Il faudrait être historien pour pouvoir reprendre l’enquête ; ma légitimité est celle d’un lecteur modestement cultivé, interpellé par ce qu’il lit.

Vingt-cinq ans après la fin de l’expérience soviétique, il est utile qu’une personnalité historique comme Lavrenti Beria, hiérarque soviétique de l’ère stalinienne, longtemps patron du NKVD, organisateur du projet atomique soviétique et réformateur avant l’heure de l’Empire rouge, fasse l’objet d’une publication biographique. Depuis le travail refondateur d’Amy Knight, paru en 1992, les meilleurs chercheurs n’avaient plus proposé de relecture complète de l’action d’un des dirigeants les plus énigmatiques de l’histoire de l’Union Soviétique. Par une heureuse coïncidence que je suppose non concertée, les éditions du Cerf et Tallandier ont proposé, à l’automne dernier, deux épais ouvrages consacrés à ce même personnage. Leur parution presque simultanée a justifié leur traitement critique contigu, hélas plutôt superficiel, dans la presse généraliste et spécialisée. Ce n’est pas cette conjonction éditoriale temporelle qui justifie que ma note de lecture réunisse ces deux livres, mais plutôt le constat de leur phénoménale hétérogénéité : ils s’apparentent, pour l’un à un plaidoyer, pour l’autre à un réquisitoire. Françoise Thom, historienne à la Sorbonne, en livrant une brique de près de mille pages, nourrie de dizaines de fonds d’archives différents, largement abreuvée par les souvenirs, problématiques, du fils de Beria, Sergo, a, selon Alain Besançon dans la dernière livraison de Commentaire, produit un « chef-d’œuvre » d’analyse politique et historique. Je serai beaucoup plus réservé sur ce gros livre partiel et partial, souvent confus, qui déborde de tant de détails que le fil général de la réflexion échappe trop souvent au lecteur. N’étant pas historien professionnel, je ne peux réfuter le travail de Mme Thom ; je me limiterai à exprimer mes interrogations de simple lecteur modérément cultivé et à partager mes étonnements quant à un livre qui souffre de plusieurs défauts à mon sens majeurs. L’ouvrage de Jean-Jacques Marie se présente sous une forme plus conventionnelle, avec son demi-millier de pages, panorama équilibré et complet, largement fondé sur des sources de seconde main. L’historien ne cache pas son trotskisme, et mêle, à une critique pertinente et puissante des sources, un ton mi-agressif, mi-sarcastique (« la génération descendante… et descendue du Politburo stalinien ») qui tranche beaucoup avec le style terne et confus de sa « rivale ». La lecture historique de Jean-Jacques Marie découle aussi, largement, de ce que l’historien perçoit, en théorie, de l’expérience stalinienne. Ces postulats, qui divergent pour partie de ceux de Mme Thom, orientent une partie de ses conclusions. Cette note, consacrée à près de 1 500 pages denses et touffues ne prétend bien évidemment pas à l’exhaustivité. Je me bornerai à soulever quelques points de divergence et de convergence entre deux travaux complémentaires et opposés.

Je dois revenir brièvement, avant d’explorer un peu ces deux travaux, à Beria lui-même. En quelques mots, qui fut-il ? Géorgien, comme Staline, issu d’un milieu modeste, Beria entre à la Tcheka (police politique) géorgienne fin 1920. Ses premières années sont assez troubles et il joue, en pleine guerre civile, auprès des nationalistes azéris, un rôle d’agent double que ses ennemis sauront rappeler aux moments opportuns. Il monte rapidement dans la hiérarchie policière du Caucase pour occuper à des postes enviables et stratégiques : chef du GPU (qui a succédé à la Tcheka) géorgien en 1926, secrétaire du PC géorgien en 1931, secrétaire du PC transcaucasien en 1932, membre du comité central en 1934, chef adjoint du NKVD en 1938, son ascension est impressionnante. Staline, pour mettre fin à la Grande Terreur, orchestrée par Iejov, le chef du NKVD, se sert de Beria, qu’il nomme à sa place pour nettoyer l’appareil policier. Pendant sept ans, Beria sera le chef incontesté de tout l’appareil répressif soviétique, dont le redoutable Goulag. En plus de nouvelles purges (dans les milieux artistiques notamment), il orchestre la déportation de peuples entiers, coupables ou seulement soupçonnés de collaboration avec l’Allemagne, vers l’Asie Centrale et la Sibérie. Après guerre, son étoile pâlit. Son alliance avec l’apparatchik Malenkov le protège de l’ascension de rivaux mais Staline rogne ses pouvoirs, les divise et place des ennemis, comme Abakoumov et Ignatiev, sur son chemin. La réussite du projet atomique, qu’il parvint à obtenir grâce à son sens certain de l’organisation, lui offre un répit mais ses jours semblent comptés lorsque Staline décède, à son grand et manifeste soulagement – les témoignages sur ce point concordent. Beria remet en cause rapidement la politique stalinienne : libération de prisonniers du goulag, volonté de négocier sur la question allemande, initiatives économiques, etc. Il effraie, par son libéralisme comme par sa brutalité, les autres hiérarques ; son action menace à la fois la mainmise militaire de l’URSS sur l’Europe de l’Est et la domination du Parti Communiste sur l’État. Les collègues de Beria s’en débarrassent, avec l’appui des militaires, peu après les émeutes ouvrières de Berlin, qu’il a en partie causées en déstabilisant la direction politique du SED (le Parti socialiste unifié d’Allemagne de l’Est). Jugé pour haute-trahison, condamné avec ses collaborateurs les plus proches, il est fusillé à une date incertaine ; il disparaît peu après, victime de damnatio memoriae, de l’Encyclopédie Soviétique et des archives. Orwell eût tiré d’intéressantes conclusions de cette vie-là.

L’expérience de la lecture successive de ces deux livres permet, en mettant de côté toute appréciation qualitative, de toucher du doigt le relativisme de toute démarche historique. Les lacunes de la connaissance historique, la disparition ou l’inaccessibilité de certaines archives, la nature partiale des témoignages à notre disposition font de l’écriture d’une biographie d’un personnage comme Lavrenti Beria une mission impossible. Les archives, triées, corrigées, mutilées, n’offrent que de bien partielles échappées sur la substance historique du stalinisme. Une part du gouvernement de l’URSS se fit, informel, au sein du premier cercle autour de Staline ; il est impossible, encore aujourd’hui, d’approcher la vérité historique de trop près. Beria suscite encore des interprétations contradictoires. Sa jeunesse en Géorgie et son ascension dans les partis locaux échappent en partie à l’historien, même quand celui-ci, comme Françoise Thom, a eu accès à des archives géorgiennes très peu exploitées avant elle. De même, l’homme privé ne tient guère que par le regard bienveillant de son fils et par celui, malveillant, des minutes de son procès ou des principaux mémorialistes du premier cercle, Khrouchtchev, Joukov ou Mikoïan. Hélas, ces témoignages varient avec le temps et le contexte politique ; tout ce qu’ils disent doit être pris avec de grandes précautions ; précautions que ne prend pas assez, à mon sens, Mme Thom. Quand on sait le nombre incalculable de complots imaginaires dont s’accusèrent, sous la torture, les victimes de Staline, on peine parfois à la suivre sur certaines conclusions ; sa lecture des sources est par trop littérale. Dans ses travaux sur Staline, Simon Sebag Montefiore, lui-même loin d’être irréprochable à cet égard, avertissait déjà ses confrères : il est presque impossible de faire la part du vrai et du faux dans les souvenirs historiques soviétiques. Ainsi Sergo Beria, qui nourrit de nombreuses analyses de Mme Thom, n’est peut-être pas aussi fiable que celle-ci le prétend. Malgré quelques épisodiques précautions méthodologiques, l’historienne se contente souvent de citer, sans les critiquer, des déclarations obtenues sous la torture, des pièces judiciaires incertaines ou des passages des souvenirs du fils Beria, lui-même mû par un compréhensible désir de réhabilitation de son père. Jean-Jacques Marie se livre à une lecture bien plus sourcilleuse des sources, mais n’a malheureusement pas poussé aussi loin que sa concurrente la recherche archivistique. L’une réalise un formidable travail d’exploration quand l’autre se livre à une démarche critique très poussée, d’où cette impression de complémentarité de deux ouvrages pourtant largement opposés.

Lavrenti Beria, que Françoise Thom, même si elle n’en voit qu’un côté, qualifie de Janus, nous échappe. Longtemps, il passa entre les mailles du filtre historique. Les historiens le considéraient comme Iejov, l’exécuteur des basses œuvres de Staline. La réputation de Beria devait beaucoup au mot sinistre du « Petit Père des Peuples » qui l’avait présenté aux diplomates américains, selon la légende, comme « son Himmler ». Chef de la police, patron de l’Archipel du Goulag, entouré d’un halo sulfureux de pervers sexuel, Beria ne rejaillissait guère, dans les études historiques, du terne premier cercle d’apparatchiks staliniens que par ses traits sanglants. Et puis les historiens se sont intéressés à la courte période de dégel qui suivit la mort de Staline, début mars 1953, jusqu’aux émeutes ouvrières de Berlin-Est, trois mois et demi plus tard. Il apparut que la fin de Staline fut suivie d’un premier et brutal mouvement de déstalinisation, bien avant que le XXe Congrès n’ébranle véritablement les fondations du culte. En trois mois, l’administration soviétique libéra une partie des détenus du Goulag, arrêta ses investigations sur le « Complot des Blouses Blanches », la dernière purge née du cerveau du tyran défunt, ordonna aux partis frères d’Europe centrale de réviser leur politique étroitement stalinienne. Les troubles berlinois de la mi-juin mirent fin à ce bref dégel. Les pages de Mme Thom sur les dissensions internes du SED sont, pour une fois, passionnantes. Lorsqu’ils s’y intéressèrent plus étroitement, les historiens comprirent que Beria y avait joué un rôle décisif. Ici, Mme Thom et M. Marie, si souvent d’un avis opposé, se rejoignent : le premier flic d’URSS, le Ministre de l’Intérieur redoutable et redouté était bien l’initiateur, trente ans avant la Perestroïka, d’une immense tentative de remise à plat du fonctionnement soviétique, économique, politique et diplomatique. Même le rôle directeur du PCUS sur l’État semblait devoir faire l’objet d’une réévaluation ! C’est la raison principale pour laquelle, aiguillés en ce sens par Khrouchtchev, patron du Parti, les membres du Premier cercle se débarrassèrent brutalement de Beria. Il ne fut pas seulement la première victime de l’ascension de Khrouchtchev, mais celui qui menaça le plus profondément les acquis de la guerre, de l’ère stalinienne et, peut-être, de la Révolution. Emprisonné, interrogé, jugé, il finit fusillé, à une date qui suscite encore quelques controverses historiques : les deux historiens sont en désaccord sur ce point, Mme Thom accorde, avec sa confiance habituelle, une crédibilité aux thèses sur le remplacement de Beria par un sosie lors de son procès, cinq mois après son arrestation, quand M. Marie, avec sa méfiance coutumière, dénonce une légende montée de toutes pièces. Il faut tout de même reconnaître à Mme Thom le mérite d’avoir reconstruit de manière satisfaisante, en s’appuyant sur les archives est-allemandes, les tortueux détours de l’affaire berlinoise et le rôle qu’y joua Beria. Jean-Jacques Marie, très critique envers elle, ne dit pas autre chose, mais sans le soutien des riches ressources explorées par l’historienne. Que Beria, longtemps envisagé comme une réplique rouge du sinistre Heinrich Himmler, ait préfiguré Nagy, Dubcek ou Gorbatchev, voilà ce qui constitue, de toute évidence, un saut historiographique majeur.

Et c’est bien là le problème du travail de Mme Thom. De cette fin « libérale » de Beria, elle tire la conclusion qu’il y a, dans le passé du patron du NKVD et du Goulag, une série de fils, que je n’ose qualifier de « rouges », qui préfigurent ce tournant, autrement incompréhensible. Elle se livre donc à un travail révisionniste – au sens le plus neutre du terme. Il vise à reconstruire la figure historique de Beria en faisant primer le libéralisme, le nationalisme géorgien, le non-communisme, l’opposition à Staline, bref, tout ce qui ferait pour un lecteur actuel de Beria une forme de personnage d’avant-garde, dont la fin tragique confirme qu’il était, pour le dire comme Lermontov, un héros de notre temps (et non du sien). Son travail élague tout ce qui pourrait ne pas correspondre à ce Beria nouveau. Un passage me semble particulièrement éclairant de cette démarche, qui n’est jamais annoncée aussi explicitement ailleurs (p. 283) : « Nous continuerons ici à nous borner à aborder les aspects de l’activité de Beria dans lesquels il a pu faire preuve d’initiative. C’est pourquoi les occupations « habituelles » du NKVD – répressions, déportations, Goulag -, qui ont fait l’objet de nombreuses études exhaustives, ne sont évoquées que dans la mesure où elles permettent de préciser le portrait politique de Beria ». En quoi le travail habituel du NKVD, dont Beria a la responsabilité, ne précise-t-il pas son portrait politique ? En quoi n’a-t-il pas vocation à figurer dans ce qui se prétend être une somme biographique ? Imagine-t-on une biographie de Joukov ne traitant pas de son action militaire ? Imagine-t-on un historien évoquer l’action d’Ernst Kaltenbrunner à la tête de la Gestapo ou d’Heinrich Himmler à la tête de la SS sans parler du travail « habituel » et respectif de la Gestapo et de la SS ? Ce passage me semble particulièrement révélateur du défaut majeur du livre de Mme Thom. Il ne s’agit pas d’une biographie, mais d’une relecture téléologique, cherchant dans la vie du hiérarque ce qui justifie son retournement libéral et sa fin tragique. Et si, pour cela, il faut passer sous silence les tortures et les exécutions (Babel ou Meyerhold entre autres) ou, pire, la déportation meurtrière d’un million d’hommes, de femmes et d’enfants, en pleine guerre, Mme Thom n’hésite pas. C’est un moyen fort commode de le dédouaner de ses responsabilités ! Or, Beria, jusque fin 1945, est bel et bien à la tête du NKVD et toutes les actions de celui-ci se font sous sa responsabilité. Le fonctionnement très particulier du gouvernement stalinien ne laisse aucun doute à cet égard : lorsque Staline commença de vouloir se débarrasser de son encombrant compatriote géorgien, il n’hésita pas à constituer des dossiers, synthétisant les erreurs et les fautes des subordonnés de Beria et les lui attribuant.

Je considère cette lacune comme une véritable faute intellectuelle, qui rend d’ailleurs difficilement compréhensible la terreur qu’est supposé faire régner Beria sur ses collègues du Politburo. À la place de ce que l’histoire retint comme les déportations des nationalités (qu’elle liquide en quelques lignes p. 282), Mme Thom nous livre des articles pointus sur l’armée Anders, le Comité Antifasciste Juif ou l’émigration géorgienne à Paris. Même écrits dans un style assez pénible, monotone, sans guère de fil directeur, ceux-ci constituent d’intéressantes quoique longuettes, monographies dont, hélas, le lecteur moyen perçoit mal le rapport réel avec Beria. En réalité, Mme Thom cherche à démontrer que Beria, par ses réseaux géorgiens à l’étranger, a joué un double-jeu, un trouble-jeu, aux dépens même de la sécurité soviétique. Comme les moyens de prouver tout cela manquent parfois, elle se lance dans de longues parenthèses sans rapport. Il est dommage que ses conclusions les plus percutantes soient noyées dans des pages filandreuses, parfois absconses, et qui n’osent pas aller au bout de leur révisionnisme. Elle collationne des faits étranges, étonnants, tous disposés un peu au hasard de ce texte obèse, pour instiller, dans l’esprit du lecteur, un doute que je ne peux faire que résumer (trop hâtivement) ainsi : Beria n’était pas communiste, c’était un nationaliste géorgien, un peu opportuniste, qui a trafiqué avec toute une série de personnages peu recommandables et s’est probablement rendu coupable de haute-trahison envers l’URSS ; il était l’opposant n°1 de Staline, du vivant de celui-ci qui voulut le détruire – d’où le travail de sape d’un Abakoumov – et n’y parvint pas ; ses « cent jours » libéraux sont parfaitement cohérents avec son parcours antérieur. Cette thèse, Mme Thom la résume en guise de conclusion lorsqu’elle explique que les hiérarques soviétiques se sont rapidement débarrassés de Beria quand ils comprirent que les motifs de l’arrestation pour trahison, en principe factices, se vérifiaient. La masse gigantesque d’informations que contient ce travail démontre son sérieux, sa méticulosité ; hélas, il est desservi par sa composition autant que par son style, par sa lecture littérale des sources et, plus profondément, par la volonté de prouver, coûte que coûte, le libéralisme et le non-communisme de Beria. En définitive, l’absence de hiérarchisation des informations, le manque de structure, la monotonie de l’ensemble, sa partialité et son manque de recul critique découragent les plus motivés de ses lecteurs.

De son côté, Jean-Jacques Marie adopte une position beaucoup plus attendue : critique, bien hiérarchisée et, malgré tout, exhaustive. Je serai plus court à son propos. Ses pages sur le procès sont très équilibrées, bien sourcées. Le travail du policier et bourreau en chef est retracé, chiffres à l’appui, avec une distance critique estimable. Il est peu de sources que cite l’historien qui ne soient interrogées. Même si son trotskisme le conduit parfois à quelques échappées hors du continuum historique, M. Marie en reste à son sujet. Les chapitres sur le nettoyage du NKVD d’Iejov, comme celles sur la déportation des « peuples-traîtres » sont à la fois synthétiques et informatives. Ils complètent fort bien les lacunes du travail de Mme Thom, lui offrant un indispensable contrepoint. Le panorama que l’historien dresse de l’action de Beria est à peu près complet. Sa lecture théorique de 1953 comme d’un moment de tension au sommet entre le Parti et l’État me semble défendable. Certes, les liens – réels – du chef du NKVD avec les milieux géorgiens mencheviks en exil sont évacués ; certes, le rôle de Beria dans l’affaire de l’armée Anders est  à peine survolé. En contrepartie, il n’hésite pas à tordre le cou à certaines rumeurs, colportées avec complaisance par le fils de Beria… et qui diffèrent entre la version russe et la version française (ainsi l’opposition de Beria à l’assassinat de Trotski) ! Du sous-marin venu donner à Beria les secrets de guerre nazis au séjour d’Oppenheimer chez les Beria en passant par la préparation de la troisième guerre mondiale par Staline, Jean-Jacques Marie dénonce les invraisemblances des mémoires de Sergo Beria. Dommage que Mme Thom, qui en a assuré la traduction en français, n’ait pas, à tout le moins, la même démarche critique. Tout le problème, pour le lecteur non spécialiste est là : à qui faire confiance ? À l’historien qui n’hésite pas à critiquer les sources, quitte parfois à pousser des cris d’indignation, peu en rapport avec l’exigence de tenue scientifique ou à l’historienne qui collationne tout, jusqu’au trop-plein sans jamais, ou presque prendre de recul sur ce que disent ses sources ? Bourreau ou traître ? Exécutant opportuniste ou infiltré crypto-libéral ? Qui était vraiment Beria ? Au lecteur, à la fin de ces centaines de pages, de se prononcer, comme il peut. Janus n’a décidément pas livré ses mystères.

De marbre ou de stuc : Ernst Jünger, de Julien Hervier

Ernst Jünger, Arno Breker, 1982

Ernst Jünger, Arno Breker, 1982

Ernst Jünger, Julien Hervier, Fayard, 2014

Des écrivains allemands du XXe siècle, Jünger est celui dont la gloire, de ce côté du Rhin, ne semble jamais avoir pâli. Ses livres sont presque tous disponibles, la bibliothèque de la Pléiade lui a récemment construit un magnifique cénotaphe en deux volumes, et le centenaire de la guerre de 14-18 s’accompagne de larges rééditions de ses écrits militaires, Orages d’acier, Le Boqueteau 125 ou La guerre comme expérience intérieure. Les grands maîtres de la littérature germanique sont moins lus que lui. Döblin peut bien avoir été plus baroque ; Mann, plus lucide ; Broch et Musil, plus profonds, c’est encore et toujours Jünger qui paraît occuper les premiers rangs de la littérature d’outre-rhin du siècle dernier. Ses admirateurs, ils sont nombreux, s’en félicitent ; ses contempteurs s’en désolent. Une grande biographie de lui en français manquait pourtant. Divers livres lui étaient consacrés, amicaux  – je pense à celui de Dominique Venner – ou hostiles – celui, récent, de Michel Vanoosthuyse, au demeurant le meilleur spécialiste français de Döblin. Julien Hervier, qui passe, à juste titre, pour le plus expert des jüngeriens français, nous livre une biographie de référence, chez Fayard, dans la collection dédiée aux vies des grands écrivains. M.Hervier a connu Jünger, il a correspondu avec lui, il l’a rencontré. Il est aussi l’architecte des deux volumes Pléiade, publiés en 2008. Il était le mieux placé pour écrire une biographie de l’écrivain allemand. Sans dissimuler sa sympathie envers l’auteur, il parvient à explorer, entre l’ombre et la lumière, le parcours de Jünger. On lui reprochera, ici ou là, une neutralité un peu trop bienveillante ; on notera, également, avec justice, les réserves que lui inspirent certains des travaux les plus ésotériques de son sujet.

J’éprouve, quant à moi, des sentiments très contrastés à l’égard de Jünger l’écrivain – j’aborderai des questions plus historiques et politiques dans la deuxième partie de la note. J’admire son classicisme un peu vain, cette prose minérale, lointaine, froide, des bons jours. Bien servi par ses traducteurs, Jünger brille devant un paysage, une plante, une pierre. La chaleur qu’il ne peut mettre dans l’analyse des passions humaines, qui ne l’intéressent guère, il la met dans la peinture du monde qui l’entoure. Jünger, même centenaire, reste un petit garçon ébloui par la lumière, la vie, les choses, rêvant de batailles et de mondes inaccessibles. Le début d’Heliopolis, par exemple, est un poème en prose, hautain et précis, rêverie de pierre qui contraste avec les flammes et les passions – politiques – qui s’agitent dans le reste du livre. Même s’il est un peu trop lisse, car trop travaillé, ce morceau-là est digne des plus grands. J’aime aussi son concept d’anarque, sa distance intérieure au monde ; elle convient bien à ma nature. Je goûte moins ses excès : son goût de la fantaisie dérive trop souvent sur de fumeuses notations ésotériques ; ses paraboles manquent de vie, leur aridité humaine les rend schématiques ; son écriture hésite entre le marbre et le stuc, la noble grandeur et l’excès kitsch. Quand il se veut romancier, mais Jünger est écrivain plutôt que romancier, l’adresse psychologique et humaine lui fait vite défaut ; il en revient à ses amours éternelles, la nature et les objets, l’être et le temps. Jünger perçoit et restitue merveilleusement la réalité des choses ; face aux humains, le voilà moins à l’aise. La fin d’Heliopolis se noie dans des histoires d’ascension, de soucoupes volantes, de régénération. Parabole de la mort et de la résurrection ? Tentative d’appréhender la face cachée, mystérieuse du monde ? La fameuse vision « stéréoscopique » de Jünger tente de concilier les apparences rationnelles des phénomènes et leur essence incertaine, leur profondeur magique. La description précise de la réalité, insaisissable, ou plutôt, inépuisable, sent son phénoménologue. Elle se double d’une tension mystique, celle qui agite les objets, au-delà du visible. Des forces obscures agissent, inconnaissables. Il est de la même génération que Heidegger, certains de ses textes s’en ressentent. M.Hervier doute néanmoins qu’il l’ait lu avec beaucoup d’application. Question de génération et de milieu alors ? Il faudrait bien plus qu’une insignifiante note de blog pour explorer cette question.

Tout lecteur un peu appliqué de Jünger aura noté sa dualité : d’un côté, une écriture attachée au réel, une poétique ferme, précise, évitant les nébulosités et les épithètes gratuites ; de l’autre, des personnages paraboles, des considérations hermétiques, une attirance pour la magie, les horoscopes, le paranormal. C’est, pour caricaturer, L’Histoire naturelle de Buffon mâtinée du Matin des magiciens, de Pauwels. Quand il expérimente les drogues, dans les années 50, il ne le fait pas par dépit, par dégoût, ou par quête d’un ailleurs où s’égarer. Non, il s’entoure de spécialistes et essaie chaque drogue en notant, après coup, le plus précisément possible, leurs effets. Le dilettante, en lui, marie la démarche du savant et les rêves du poète. C’est un homme universel, tout droit débarqué des âges précédents et égaré dans le monde contemporain. Je l’imagine, alchimiste et soldat, personnage des Wallenstein de Schiller ou de Döblin ; je le conçois aussi, correspondant de Voltaire et de d’Alembert, protégé de Frédéric II, retiré dans ses expériences, mêlant le sérieux et le farfelu, l’ésotérique et l’exotérique. M.Hervier note que d’aucuns l’accusèrent de dilettantisme. Je suis tenté de les suivre : son esprit mêle, au gré de ses lectures et de ses convictions personnelles, science et irrationnel comme on le faisait encore avant l’ère moderne. Les entomologistes reconnurent son talent en baptisant des insectes nouvellement découverts à son nom. Son approche du monde n’aurait pas dû laisser de place à l’irrationnel. Pourtant, convaincu que quelque chose se cache derrière les phénomènes, Jünger le savant n’hésite pas à verser dans l’appréhension magique du monde. Ses paraboles, heureusement irréelles, y perdent en force brute ce qu’elles gagnent en rêverie. Né protestant, il finira catholique, preuve peut-être, que sa pente ésotérique l’avait emporté.

La vie de Jünger fut longue. Né en 1895 – Guillaume II règne sur l’Allemagne depuis 7 ans – il décède en 1998 – peu avant l’arrivée de M.Schröder à la Chancellerie. Il a vu deux guerres, presque trois siècles, l’effondrement de deux Reichs, la division de l’Allemagne et sa réunification. Il fut en 1918 le dernier et le plus jeune récipiendaire du prestigieux ordre prussien « Pour le Mérite » ; il en fut le dernier titulaire, et le plus vieux, à sa mort, quatre-vingts ans plus tard. Il commença en littérature à la tête de nationalistes brumeux et antidémocratiques, prônant, avant la lettre la mobilisation totale et la revanche de l’Allemagne. Il s’en retira, vieil homme couvert d’honneur, écologiste convaincu et partisan de la réconciliation franco-allemande. Il fut un jeune homme aventureux, assez dissipé, qui s’engagea, sur un coup de tête dans la Légion Étrangère en 1913. Il y resta trois mois avant d’être rappelé par ses parents. Il fut un vieil homme voyageur, qui continuait à arpenter l’Europe à 90 ans passés, et à relever, pour ses collections, les curiosités entomologiques des endroits où il séjournait. Exista-t-il plusieurs Jünger ? M.Hervier ne le pense pas. Si certaines croyances politiques s’effacèrent chez lui avec le temps, Jünger demeura tel qu’il était, jusqu’à la fin : un officier d’élite, conscient de sa valeur et de son courage, passionné d’insectes et de littérature, à la fois hiérarque et anarque, dominateur et insoumis, présent sans l’être, révolutionnaire et conservateur. Encore une fois, Jünger apparaît double. Il combat avec l’armée allemande mais réserve son jugement. Il sert avec discipline, mais déserte intérieurement. L’antisémitisme des nazis, tout comme leur aventurisme plébéien le révulsent. Quand la réalité lui déplaît, son apparence continue à servir, mais son essence, loin en lui-même, déserte. On l’accusera pour cela d’hypocrisie. L’exil intérieur, fut-ce la seule manière de garder son honneur sous Hitler ? ou une justification, après coup, du suivisme et des reniements ? M.Hervier penche pour la première hypothèse. Alors que tous les grands écrivains allemands s’étaient exilés en France, en Angleterre ou aux États-Unis, interdits de publication, leurs livres consumés sur les bûchers de Goebbels, Jünger faisait paraître, en 1939, Sur les falaises de marbre, vendu bientôt à 60 000 exemplaires. On sait la fortune, méritée, de ce grand livre : il fut le bréviaire des êtres justes et raisonnables sous le règne de l’alliance terrifiante de la rationalisation bureaucratique (Eichmann) et de la névrose irrationnelle (Hitler). Jünger s’essaie à la parabole : le Grand Forestier, c’est Hitler, les frères de la Marina, ce sont les frères Jünger, la lutte s’achève sur la guerre et l’exil, allégorie, peut-être, de la mort. Ces paraboles, ce sont, vingt ans après le réalisme lyrique d’Orages d’Acier, la deuxième manière de Jünger : la fantaisie, la brume, les correspondances incertaines servent une réflexion littéraire et philosophique. Les critiques auront raison de rappeler que le roman de Jünger n’a pas été interdit, sur ordre exprès, de Hitler lui-même, qui avait trop besoin de son grand héros nationaliste et pouvait lui passer un tel ouvrage.

Car Jünger, tout lecteur d’Orages d’Acier le sait, fut un nationaliste qui aima les prestiges de la guerre et de l’épreuve du feu, ce qui gêne nos pacifiques consciences contemporaines. Engagé volontaire, il fut blessé quatorze fois en quatre ans et demi d’engagement. Cela marque un homme. Jünger choqua, dans les années 70, en déclarant que ce qu’il regrettait le plus de la guerre 14-18 était que l’Allemagne ait fini par la perdre. Il n’avait rien oublié de ses passions de jeune homme. Officier lyrique et froid, il avait aligné dans son premier livre des scènes très visuelles, avec une grande aisance, sans jamais contester le principe de la guerre ; le jeune Jünger prétendait qu’il lisait dans la tranchée, montait à l’assaut, reprenait sa lecture (et c’était ce chef-d’œuvre de drôlerie de Tristram Shandy !) et que son principal souvenir, plus tard, serait non l’assaut, mais le livre (il y a un peu de pose narquoise chez Jünger) ; cet homme n’a jamais rien eu du pacifiste de principe qui condamne toute les guerres.

Les articles des années 20, dont M. Hervier ne cache rien, sont éloquents : Jünger avait tout pour devenir le grand écrivain du Nazisme. Oui, Jünger a écrit dans le Völkischer Beobachter. Il attaquait à l’occasion, dans la presse de Hugenberg, le NSDAP qu’il trouvait trop tiède, trop incertain, vendu aux capitalistes, prêt à capituler et à ramper pour attraper les hochets du pouvoir. Hitler voulait le rencontrer, pour se l’attacher ; Goebbels cherchait à le séduire. Jünger prônait alors un nationalisme total un peu brumeux (Jünger, tout précis qu’il est pour dépeindre les faits, a les idées floues, les concepts vagues) et, surtout, extrémiste. Ses idées sur la mobilisation totale, le travailleur, la guerre, en firent le plus fort écrivain – attention, je ne dis pas « penseur » – de l’Allemagne nationaliste, plus que Heidegger, trop occupé à démêler le Dasein dans sa prose obscure, plus que Schmitt, son ami, qui n’est jamais qu’un juriste doué. Et je n’évoque même pas ce clown de Rosenberg. Méfiant, Jünger commença, dès l’ascension du NSDAP, à éviter les positions fracassantes. À la fin des années 20, avant la prise de pouvoir nazie, il prit ses distances. Il n’adhéra jamais au Nazisme qui pourtant, à la lecture de ses articles de journaux des années 20, semblait fait pour lui. Il y a du dilettante, chez lui, du brasseur d’idées, très engagé sur le papier, dégagé dans le monde réel. Le Travailleur, son magnum opus philosophico-sociologique essaie d’exprimer les tendances du monde moderne. S’il ne les approuve pas – la suite tend à le laisser penser – il ne s’en écarte pas expressément. Il est le penseur de l’âge des masses, du règne de la technique sur le monde, de la communauté. Si Heidegger écrit un volume entier sur cet ouvrage, et que Jünger continue de charrier autour de son nom des nationalistes (Venner en était), c’est bien qu’il y a chez lui un penseur de la droite nationale, de la révolution conservatrice, la même matrice dont, quoi qu’il en soit, et même si Jünger n’y est pour rien, naquit le nazisme.

Quant aux postures des années 20, le lecteur ne peut s’empêcher de penser, influencé par les sous-entendus de M.Hervier, que l’extrémisme littéraire suffisait à Jünger, qu’il n’y avait pas, réellement, de désir de domination à l’arrière-plan. Jouer avec le feu en 1926, ce n’était pas allumer les bûchers de 1936. Jünger occupe ainsi la confortable place que  ses critiques lui reprochent tant : adversaire intérieur, mais soutien extérieur (prudent). Est-ce de la noblesse ou de l’hypocrisie ? de l’intelligence stratégique ou de la veulerie ? M.Hervier pousse son lecteur à donner raison à Jünger : difficile de ne pas approuver la prudence et de ne pas admirer la subtilité de l’opposition. Dans tous les cas, c’est au lecteur de Jünger de juger. Rétrospectivement, cet aspect nationaliste, völkisch, Jünger essaiera tout de même de le gommer. Il réécrit certains passages d’Orages d’Acier en fonction des circonstances. Après avoir tenté, dans sa deuxième édition, dans les années 20, de théoriser, il revient vite au ras des évènements. C’est là que réside sa force d’écrivain, de maître d’un lyrisme à froid qui, s’il ne séduit pas, nous en dit beaucoup sur la guerre, sur l’Allemagne et sur le monde moderne, technique. Pendant l’autre guerre, il sert à Paris, dîne avec Drieu, côtoie les cercles de Stauffenberg, profite de la vie parisienne. À l’occasion, il raconte comment Céline parvint à horrifier les officiers de la Werhmacht par ses folles protestations d’antisémitisme ( !). Il entend aussi parler des méthodes orientales des Einsatzgruppen. Si le principe le choque, en pleine guerre, son éthique lui interdit la désertion. Alors, il s’enfonce dans les mondanités. L’attentat du 20 juillet 44 met en cause de nombreux amis… Il a suivi ça de loin, sans s’engager, à son habitude. Jünger fascine aussi parce qu’il n’est pas facile à juger, ni dans ses œuvres, ni dans ses actes. La prudence, le retrait intérieur figureront, pour les intellectuels engagés autant de compromissions, de concessions, et, finalement, de complicités. On comprend mieux, alors, que Jünger suscite toujours des réactions hostiles. Et puis la défaite survient. Son fils aîné est tué, peut-être dans un guet-apens, près des falaises de marbre de Carrare, sur le front italien. Jünger note la correspondance, presque irréelle, entre le titre de son livre et le lieu où meurt son fils. L’Allemagne est vaincue, il disparaît quelques années de la scène.

Sa longévité exceptionnelle l’y ramène. Il parvient, peu à peu, à passer pour un ancien adversaire des Nazis, un patriote sincère, un officier courageux et un héros inattaquable. Tout cela, il l’est, bien sûr, mais à des degrés divers, que notre conscience morale, confortablement installée en régime démocratique, peine à admettre. Sans l’avouer, sans le vouloir, Jünger devient une sorte conscience morale. Lui-même ne s’y laisse pas prendre et continue de mener son chemin solitaire. Jünger se mue en une étrange et définitive contraction d’anarchie et d’hiérarque : l’anarque, tourné vers lui-même, obéissant à une discipline intérieure qui n’oublie pas plus les enthousiasmes juvéniles que le désir des découvertes. Il expérimente les drogues, écrit des romans paraboles à moitié réussis, Heliopolis ou Eumeswil, passe les décennies. Sa femme meurt. Soixante-dix s’efface, bientôt quatre-vingt, puis quatre-vingt dix, puis cent… Ses livres paraissent à un rythme régulier, autobiographiques (Jeux Africains, Les Ciseaux) ou fantaisistes (Eumeswil). Il ne s’arrête pas d’écrire avant cent ans, inaltérable. Il devient même, un temps, le témoin nécessaire des cérémonies de réconciliation et de commémoration. Mitterrand et Kohl lui rendent visite, comme à un sage. On savait Mitterrand attiré par les écrivains de droite, amateur de Chardonne, il ne se déjuge pas et convie Jünger à l’Élysée. Ce dernier perd son autre fils, qui se suicide. Lorsqu’il s’éteint, en 1998, il apparaît, pour une fraction de la gauche allemande, comme le témoin un peu honteux, toujours fascisant, d’un passé nationaliste désormais renié et combattu. Pour le lecteur d’aujourd’hui, l’œuvre de Jünger constitue un massif très hétérogène. Tout n’y survivra pas. Le témoignage halluciné des violences de 14-18, le Journal mondain et littéraire de l’Occupation et les superbes Falaises de marbre ne disparaîtront pas. L’œuvre de théoricien paraît déjà plus menacée. Le reste, par sa fermeté hiératique et descriptive, son lyrisme d’une préciosité virile, à distance des goûts actuels, me semble voué à l’oubli. La biographie de M.Hervier, parce que son auteur éprouve une sympathie réelle (et estimable) pour son sujet, est une lecture passionnante. Elle permet à l’amateur de Jünger, comme à son critique, de juger les œuvres de l’écrivain sur pièces, en fonction de sa sensibilité.

Rastignac Président : Adolphe Thiers, de Georges Valance

La séance du 16 juin 1877, Benjamin Ulmann

La séance du 16 juin 1877, Benjamin Ulmann

 Thiers, bourgeois et révolutionnaire, de Georges Valance, Flammarion, 2007

Si la Comédie humaine s’était étendue au-delà de 1848, Eugène de Rastignac serait-il devenu Président de la République ? Question oiseuse, probablement. Cette question vient, néanmoins, à l’esprit de tout lecteur de la biographie d’Adolphe Thiers, écrite par le journaliste Georges Valance et publiée par Flammarion en 2007. Thiers, c’est Rastignac : un modeste provincial, ambitieux, qui bâtit une fortune financière et politique en quelques années, un parvenu devenu ministre quand le règne de Louis-Philippe offre aux éloquences et aux fortunes du temps les maroquins ministériels. Balzac l’a admis, son Rastignac s’inspirait de Thiers, une des plus spectaculaires ascensions sociales de son temps. Il y a chez Thiers, dans cette longue existence publique qui court du règne de Charles X à la présidence du maréchal Mac-Mahon, la matière de plusieurs personnages de roman. Le jeune Thiers, né dans un milieu déclassé, fils d’un affairiste aux pratiques plutôt douteuses, effectue de bonnes études à Aix et décide, parce que les ambitions ne peuvent s’exprimer dans la province de la Restauration, de monter à Paris. Combien de jeunes esprits sans appui auront depuis essayé, comme Thiers, comme Rastignac, de s’imposer à la capitale ? L’un comme l’autre connaissent une réussite éclatante. À comparer leurs destinées, celle du personnage historique dépasse même celle de l’être de papier. À trente ans, Thiers est une des grandes plumes de la presse parisienne, auteur d’une Histoire de la Révolution qui l’a enrichi autant qu’elle a assis sa réputation ; à trente-trois ans, il participe à la Révolution de Juillet, écrit le manifeste d’insubordination des journalistes contre les funestes lois sur la presse, encourage les responsables politiques à établir Louis-Philippe sur le trône ; à trente-cinq ans, il est ministre ; à trente-neuf ans, Président du conseil. Malgré ce modèle de cursus honorum, il attendra encore trente ans pour accéder, au pire moment, aux pleines responsabilités républicaines. Thiers symbolise avec éclat ce que permet, malgré tout, la France du XIXe siècle : l’ascension de quelques rares élus, qui, par leur exemple, inspirent toute une bourgeoisie, pressée de démontrer qu’elle est apte à diriger les affaires publiques.

Sa carrière, par la suite, connaît quelques heurts. Surpris par 1848, rappelé trop tard par Louis-Philippe alors que la Révolution de février a triomphé, il incarne, contre les espoirs socialistes et les excès révolutionnaires, une ligne de conservatisme modéré qui fera de lui, à l’avenir, un recours. Presque ministre en février 1848, il est battu aux élections d’avril, élu à celles de juin (où l’esprit de février, dévoyé en insurrection, est balayé par la répression conservatrice) et caresse à l’été le projet de se présenter à la Présidence. Le neveu de Bonaparte le privera de cette perspective. Comment passe-t-on du statut de symbole d’un régime déchu à celui de recours putatif de la République ? Il suffit de laisser l’histoire suivre son cours, s’éloigner dans la haute-mer des espoirs bientôt déçus, puis revenir vers le rivage. Thiers ne court pas après les événements. Plutôt que de tourner avec le vent, il attend que le vent tourne. Georges Valance voit bien, dans sa biographie, cet aspect mal connu du caractère d’Adolphe Thiers : la constance. Sans porter une sympathie particulière à l’homme, qui passa longtemps pour un péroreur arriviste, il faut lui reconnaître ce mérite. Il se tient à une ligne qui convient, au fond, à ce vers quoi tend l’histoire de France de son siècle, l’avènement, difficile, d’un parlementarisme modéré. Certes, Thiers commence monarchiste, finit républicain. Grand retournement ? Non. Sur plusieurs points, Thiers tient sa ligne : parlementarisme, responsabilité du gouvernement devant l’Assemblée, conservatisme économique rigoureux (en 1830, 1840 ou 1848 comme en 1871), refus du désordre et du chaos, attachement à une politique nationale ambitieuse, etc. C’est le point le plus remarquable de l’existence d’Adolphe Thiers, qui symbolisa fort longtemps, sûrement à tort, l’opportunisme de la bourgeoisie : la stabilité, la persistance de la conception « thiériste » du pouvoir et de la Constitution. On peut croire le bourgeois prêt à toutes les compromissions pour garantir ses intérêts. Ce n’est pas le cas de Thiers. Il ne se rallie aux régimes qu’à mesure que ceux-ci épousent sa conception du pouvoir : « le trône règne mais ne gouverne pas ». Le XIXe est le siècle des coups de force et des révolutions : Thiers ne les soutient qu’à la condition que soit garanti un parlementarisme à l’anglaise, censitaire, où le gouvernement est responsable devant les assemblées. Thiers ne soutient ni Charles X, ni le Louis-Philippe de 1848, ni Napoléon III, ni Mac-Mahon ; il n’est pas plus favorable au drapeau rouge, à l’insurrection révolutionnaire, au socialisme ou à la Commune. Tout ce qui s’éloigne de sa philosophie du pouvoir, il le combat. Quand il devient sénateur, sous le Second Empire, après un exil à l’étranger et une traversée du désert de dix ans, il ne se rallie pas. Il profite d’une des rares tribunes que, contraint d’être plus libéral du fait de ses échecs extérieurs, l’Empereur offre à ses opposants. Il y jouera les Cassandre, annonçant la défaite militaire et politique à venir. Contrairement à Émile Ollivier, l’éphémère rallié de 1870, Thiers ne cède pas aux sirènes du pouvoir tant que ce pouvoir ne lui permet pas de mener le plus indépendamment possible sa politique. Ce sera sa chance lors de l’effondrement de l’Empire.

Le travail de Georges Valance, nourri aux meilleures sources de l’époque, montre bien que l’ambition personnelle rejoint là le mouvement de l’Histoire ; la force de caractère soutient une ligne politique vouée à s’imposer ; reflux du pouvoir exécutif, sacre du pouvoir parlementaire, rôle suréminent de la bourgeoisie d’affaires.

S’il était mort en 1869, Thiers occuperait peut-être la même modeste place, dans l’histoire de France, que Decazes ou Molé. 1870 lui offre enfin, tardivement, cette scène dégagée à laquelle il aspirait depuis si longtemps. Malgré la longévité exceptionnelle de sa carrière politique, Thiers, qui de 1823 à 1877, joue un rôle public de premier ou de second plan, n’exerce effectivement le pouvoir que trois fois. Les deux premières, brièvement, sous Louis-Philippe, la dernière à titre provisoire aux premiers moments de cette République mal née, qu’on croit alors condamnée à périr à brève échéance, et qui se révélera pourtant être le régime le plus durable qu’aura connu la France depuis 1789. Ses deux brefs gouvernements sous Louis-Philippe, de quelques mois chacun, furent des échecs, parce que l’ambitieuse politique étrangère envisagée par le Président du conseil ne correspondait pas à celle que désirait voir appliquer le monarque. Qui gouverne ? En dernière instance, le roi. Thiers, même muni de l’appui du parlement, ne peut donc gouverner comme il l’entend ; personne n’évoque de domaine réservé, mais c’est bien de cela qu’il s’agit. Le parlementarisme d’Adolphe Thiers mettra soixante ans à advenir en France.

S’il s’élève exceptionnellement vite aux plus hautes charges, Thiers quitte tôt les salons ministériels, au début des années 1840, et ne les retrouve que trente ans plus tard, lors de la dramatique occupation de la France par les armées prussiennes. Ce dernier passage au pouvoir est marqué par trois évènements : l’occupation prussienne et la difficile négociation de la paix avec le chancelier Bismarck ; le rétablissement financier d’un pays en ruines, qui doit à l’Allemagne pas moins de 5 milliards de francs-or ; le règlement, militaire et judiciaire, de l’insurrection de Paris. Les développements du livre de M.Valance sur ces trois points sont assez hétérogènes (et plutôt datés) ; l’auteur semble éviter de trop s’engager dans la massive historiographie de la Commune et reporte rapidement les responsabilités du gouvernement vers les militaires dont il souligne le désir effréné de vengeance. Comme il s’agit d’une biographie de seconde main, sans véritable travail d’archives, les affirmations de M.Valance n’emportent pas nécessairement l’adhésion du lecteur, qui reste sur sa faim quant à la délimitation des responsabilités de l’écrasement sanguinaire de l’insurrection parisienne par les Versaillais. Pour les négociations de paix et le rétablissement financier, M.Valance fait appel aux témoignages de l’époque : la paix est une mauvaise paix, mais il n’était pas possible d’en avoir une meilleure compte tenu de l’obstination prussienne ; le rétablissement financier est spectaculairement obtenu en deux ans ( !) grâce à des emprunts au succès phénoménal. Chassé en 1873 par les manœuvres des monarchistes, encore majoritaires pour peu de temps au Parlement, Thiers retrouve un certain anonymat. Il soutient néanmoins l’amendement Wallon qui, en 1875, légitime la République. Lorsqu’il meurt, les républicains de Gambetta et de Ferry, avec qui il bat campagne, sont sur le point de l’emporter sur les monarchistes. Thiers a gagné. L’opportunisme de centre-gauche, qui gouvernera la République jusqu’aux années 1890 me semble bien être son héritier le plus direct.

Adolphe Thiers est un personnage assez communément détesté de l’histoire de France. Pourtant, M.Valance parvient à bien montrer, de manière sous-jacente, à quel point Thiers a pu incarner, assez exactement, la via media politique et constitutionnelle que devait emprunter la France pour stabiliser son régime politique. Les monarchistes et la gauche socialiste ne lui pardonnèrent pas d’avoir été l’apôtre parvenu d’un parlementarisme modéré et d’un conservatisme bourgeois ; l’historiographie s’est fait l’écho de cette commune détestation, à droite comme à gauche de l’échiquier politique. La Commune et la République pesèrent lourd dans la balance. Pourtant, on ne peut comprendre le XIXe sans prendre en compte ce que fut, ce que pensa, ce que représenta Thiers. L’honorable travail de vulgarisation journalistique de Georges Valance, s’il ne change rien à l’état des connaissances historiques, permet néanmoins de saisir avec justesse le caractère central d’Adolphe Thiers en son siècle. Le personnage privé, péroreur infatigable, homme de plume et de parole avant que d’être homme d’action, avide d’honneurs et d’argent, parfaite incarnation dix-neuviémiste du bourgeois sûr de lui et dominateur me semble une illustration assez crédible de son époque.

Pour déborder des propos de M.Valance, je crois qu’au XIXe siècle, au fond, il n’y a que deux hommes, français, de premier plan pour traverser toutes les époques et survivre à tous les régimes – et Dieu sait qu’il y en eut : Victor Hugo et Adolphe Thiers. Quoi ! un parallèle entre l’immense poète et l’avocat si détesté ? Oui ! Leur vie publique fut d’une longévité exceptionnelle, ils apparurent en même temps sur le devant de la scène, sous la Restauration, et disparurent à peu d’années d’écart sous une IIIe République stabilisée. Hommes de lettres, orateurs, tous deux étaient immensément conscients de leurs qualités personnelles. Ils cherchèrent, comme tant d’autres en ce siècle (Lamartine, Tocqueville, Guizot), mais bien plus durablement, à exercer un pouvoir sur leur époque par l’écriture et par la politique. Ils survécurent à tous les régimes, raisonnablement opportunistes, sauf face au césarisme de Napoléon III qu’ils condamnèrent tous deux avec vigueur, sculptant par là pour l’histoire une figure d’opposant qui manquait jusque là à leur répertoire. Tous deux commencèrent monarchistes (Hugo bien plus que Thiers) et finirent ralliés à l’idée républicaine. Bref, contrairement à ce que veut la coutume si souvent observée, ils achevèrent leur vie publique plus à gauche qu’ils ne l’avaient commencée. Enfin, incarnations de leur siècle, ils étaient tout à la fois grandement vénérés et profondément haïs. Où que nous regardions, entre, disons 1820 et 1880, deux hommes seulement, Thiers et Hugo, sont toujours . Le hasard ? À moins que ce ne fut l’époque qui favorisât ces parcours ? À ces deux hommes, brillants, mondains, ambitieux, la France a bâti un décor à la mesure de leurs ambitions. Ces destinées-là, même Balzac, grand interprète de la société de son temps, n’aurait osé les imaginer.