La Bibliothèque de la Pléiade

Version du 30 octobre 2015

Version du 19 février 2016

Version du 29 mars 2016

En décembre 2013, j’écrivis une modeste note consacrée à la politique éditoriale de la célèbre collection de Gallimard, « La Bibliothèque de la Pléiade », dans laquelle je livrais quelques observations plus ou moins judicieuses à ce propos. Petit à petit, par l’effet de mon bon positionnement sur le moteur de recherche Google et du manque certain d’information officielle sur les prochaines publications, rééditions ou réimpressions de la collection, se sont agrégés, dans la section « commentaires » de cette chronique, de nombreux amateurs. Souvent bien informés – mieux que moi – et décidés à partager les informations dont Gallimard est parfois avare, ils ont permis à ce site de proposer une des meilleures sources de renseignement officieuses à ce sujet. Comme le fil de discussions commençait à être aussi dense que long (près de 100 commentaires), et donc difficile à lire pour de nouveaux arrivants, j’ai pensé qu’il pourrait être intéressant, pour les nombreuses personnes qui trouvent mon blog par des requêtes afférentes à la « Pléiade », que toutes les informations soient regroupées sur cette page. Les commentaires y sont ouverts et, à l’exception de ce chapeau introductif, les informations seront mises à jour régulièrement. Les habitués de l’autre note sont invités à me signaler oublis ou erreurs, j’ai mis un certain temps à tout compiler, j’ai pu oublier des choses.

Cette page, fixe, ne basculera pas dans les archives du blog et sera donc accessible en permanence, en un clic, dans les onglets situés en dessous du titre du site.

Je tiens à signaler que ce site est indépendant, que je n’ai aucun contact particulier avec Gallimard et que les informations ici reprises n’ont qu’un caractère officieux et hypothétique (avec divers degrés de certitude, ou d’incertitude, selon les volumes envisagés). Cela ne signifie pas que l’information soit farfelue : l’équipe de la Pléiade répond aux lettres qu’on lui adresse ; elle diffuse aussi au compte-gouttes des informations dans les médias ou sur les salons. D’autre part, certains augures spécialistes dans la lecture des curriculums vitae des universitaires y trouvent parfois d’intéressantes perspectives sur une publication à venir. Le principe de cette page est précisément de réunir toutes ces informations éparses en un seul endroit.

J’y inclus aussi quelques éléments sur le patrimoine de la collection (les volumes « épuisés » ou « indisponibles ») et, à la mesure de mes possibilités, sur l’état des stocks en magasin (c’est vraiment la section pour laquelle je vous demanderai la plus grande bienveillance, je le fais à titre expérimental : je me repose sur l’analyse des stocks des libraires indépendants et sur mes propres observations). Il faut savoir que Gallimard édite un volume en une fois, écoule son stock, puis réimprime. D’où l’effet de yo-yo, parfois, des stocks, à mesure que l’éditeur réimprime (ou ne réimprime pas) certains volumes. Les tirages s’épuisent parfois en huit ou dix ans, parfois en trente ou quarante (et ce sont ces volumes, du fait de leur insuccès, qui deviennent longuement « indisponibles » et même, en dernière instance, « épuisés »).

Cette note se divise en plusieurs sections, de manière à permettre à chacun de se repérer plus vite (hélas, WordPress, un peu rudimentaire, ne me permet pas de faire en sorte que vous puissiez basculer en un clic de ce sommaire vers les contenus qu’ils annoncent) :

I. Le programme à venir dans les prochains mois

II. Les publications possibles ou attendues ; les séries en cours

III. Les volumes « épuisés »

IV. Les rééditions

V. Les volumes « indisponibles provisoirement »

VI. Les volumes « en voie d’indisponibilité »

Cette page réunit donc des informations sur le programme et le patrimoine de la collection.

Les mises à jour correspondent à un code couleur, indiqué en ouverture de note (ce qui évite à l’habitué de devoir tout relire pour trouver mes quelques amendements). La prochaine mise à jour aura lieu dans quelques temps, lorsque le besoin s’en fera sentir.

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I. Le programme à venir dans les prochains mois

Le programme du premier semestre 2016 est officiellement connu et publié sur le site officiel.

->Henry James : Un Portrait de femme et autres romans. Après la publication des Nouvelles complètes, Gallimard décide donc de proposer plusieurs romans de l’épais corpus jamesien. Le volume comprend quatre romans : Roderick Hudson (1876), Les Européens (1878), Washington Square (1880) et Portrait de femme (1881). La perspective de publication semble à la fois chronologique et thématique. Elle n’est pas intégrale puisque sont exclus trois romans contemporains du même auteur : Le Regard aux aguets (1871), L’Américain (1877) et Confiance (1879). En cas de succès, il paraît probable que ce volume soit néanmoins suivi d’un ou deux autres, couvrant la période 1886-1905.

On peut imaginer que le(s) volume(s) à venir comprendra/comprendront Les Bostoniennes, Ce que savait Maisie, Les Ambassadeurs, Les Ailes de la Colombe ou La Coupe d’Or, mais comme certains de ces ouvrages ont été retraduits, fort récemment, par Jean Pavans, il est difficile d’établir avec certitude ce que fera la maison Gallimard du reste de l’œuvre. La solution la plus cohérente serait de publier deux autres tomes (voire trois…).

->Mario Vargas Llosa : Œuvres romanesques I et II. M. Vargas Llosa a beaucoup publié, souvent d’épais romans (ou mémoires – comme le très recommandable Le Poisson dans l’eau). La Pléiade ne proposera qu’une sélection de huit romans parmi la vingtaine du corpus. Le premier tome couvre la période 1963-1977 et comprend La Ville et les chiens (1963), La Maison verte (1965), Conversation à La Cathedral » (1969) et La Tante Julia et le scribouillard (1977). Le deuxième tome s’étend de 1981 à 2006 et a retenu La Guerre de la fin du monde (1981), La Fête au bouc (2000), Le Paradis un peu plus loin (2003) et Tours et détours de la vilaine fille (2006).

Il faut noter l’absence des Chiots, de l’Histoire de Mayta et de Lituma dans les Andes, ainsi que des derniers romans parus. De ce que je comprends de l’entretien donné par M. Vargas Llosa au Magazine Littéraire (février 2016), cette sélection a été faite voici dix ans. Cela peut expliquer quelques lacunes. Entre autres choses, le Nobel 2010 de littérature dit aussi que, pour lui, féru de littérature française et amateur de la Bibliothèque de la Pléiade depuis les années 50, il fut plus émouvant de savoir qu’il entrerait dans cette collection que de se voir décerner le Nobel de littérature. Il faut dire qu’à la Pléiade, pour une fois, il précède son vieux rival Garcia Marquez – dont les droits sont au Seuil.

-> en coffret, les deux volumes des Œuvres complètes de Jorge Luis Borges, déjà disponibles à l’unité.

-> Jules Verne (III)Voyage au centre de la terre et autres romans. L’œuvre de Verne a fait l’objet de deux volumes en 2012 ; un troisième viendra donc les rejoindre, signe que cette publication, un peu contestée pourtant, a eu du succès. Quatre romans figurent dans ce tome : Voyage au centre de la terre (1864) ; De la terre à la lune (1865) ; Autour de la lune (1870) et, plus étonnant, Le Testament d’un excentrique (1899), un des derniers romans de l’auteur – où figure en principe une sorte de jeu de l’oie, avec pour thème les États-Unis d’Amérique (qui ne sera peut-être pas reproduit).

Un quatrième tome est-il envisagé ? Je ne sais.

-> Shakespeare, Comédies II et III (Œuvres complètes VI et VII). Gallimard continue la publication des œuvres complètes du Barde en cette année du quatre centième anniversaire de sa mort. L’Album de la Pléiade lui sera également consacré. C’est une parution logique et que nous avions, ici même, largement anticipée (ce « nous » n’est pas un nous de majesté, mais une marque de reconnaissance envers les commentateurs réguliers ou irréguliers de cette page, qui proposent librement leurs informations ou réflexions à propos de la Pléiade).

Le tome II des Comédies (VI) comprend Les Joyeuses épouses de Windsor, Beaucoup de bruit pour rien, Comme il vous plaira, La Nuit des rois, Mesure pour mesure, et Tout est bien qui finit bien.

Le tome III des Comédies (VII) comprend Troïlus et Cressida, Périclès, Cymbeline, Le Conte d’hiver, La Tempête et Les Deux Nobles Cousins.

J’ai annoncé un temps que les poèmes de Shakespeare seraient joints au volume VII des Œuvres complètes, ce ne sera pas le cas. Ils feront l’objet d’un tome VIII, à venir. Ce corpus de poésies étant restreint (moins de 300 pages, ce me semble, dans l’édition des années 50, déjà enrichie de divers essais et textes sur l’œuvre), il est probable qu’il sera accompagné d’un vaste dossier documentaire, comme Gallimard l’a fait pour les rééditions Rimbaud et Lautréamont, ou pour la parution du volume consacré à François Villon.

Le programme du second semestre 2016 a filtré ici ou là, via des « agents » commerciaux ou des vendeurs de Gallimard. Nous pouvons l’annoncer ici avec une relative certitude.

-> Après Sade et Cervantès, le tirage spécial sera consacré à André Malraux, mort voici quarante ans. Il reprendra La Condition humaine, et, probablement les romans essentiels de l’écrivain (L’Espoir, La Voie royale, Les Conquérants). Ces livres sont dispersés actuellement dans les deux premiers des six volumes consacrés à Malraux.

Je reste, à titre personnel, toujours aussi dubitatif à l’égard de cette sous-collection.

–> Premiers Écrits chrétiens, dont le maître d’œuvre est Bernard Pouderon ; selon le site même de la Pléiade, récemment et discrètement mis à jour, le contenu du volume sera composé des textes de divers apologistes chrétiens, d’expression grecque ou latine : Hermas, Clément de Rome, Athénagore d’Athènes, Méliton de Sardes, Irénée de Lyon, Tertullien, etc. Ce volume  n’intéressera peut-être que modérément les plus littéraires d’entre nous ; il pérennise toutefois la démarche éditoriale savante poursuivie avec les Premiers écrits intertestamentaires ou les Écrits gnostiques.

Pour l’anecdote, Tertullien seul figurait déjà à la Pléiade italienne, dans un épais et coûteux volume ; ici, il n’y aura bien évidemment qu’une sélection de ses œuvres.

–> Certains projets sont longuement mûris, parfois reportés, et souvent attendus des années durant par le public de la collection. D’autres, inattendus surprennent ; à peine annoncés, les voici déjà publiés. C’est le cas, nous nous en sommes faits l’écho ici-même, de Jack London. Dès cet automne, deux volumes regrouperont les principaux de ses romans, dont, selon toute probabilité Croc-blanc, L’Appel de la forêt et Martin Eden. Le programme précis des deux tomes n’est pas encore connu.

L’entrée à la Pléiade de l’écrivain américain a suscité un petit débat entre amateurs de la collection, pas toujours convaincus de la pertinence de cette parution, alors que deux belles intégrales existent déjà, chez Robert Laffont (coll. Bouquins) et Omnibus.

-> enfin, s’achèvera un très long projet, la parution des œuvres de William Faulkner, entamée en 1977, et achevée près de quarante ans plus tard. Avec la parution des Œuvres romanesques V, l’essentiel de l’œuvre de Faulkner sera disponible à la Pléiade. Ce volume contiendra probablement La Ville, Le Domaine, Les Larrons ainsi que quelques nouvelles.

Comme souvent, la Pléiade fait attendre très longtemps son public ; mais enfin, elle est au rendez-vous, c’est bien là l’essentiel.

Cette année 2016 est assez spéciale dans l’histoire de la Pléiade, car neuf volumes sur dix sont des traductions, ce qui est un record ; l’album est également consacré à un écrivain étranger, ce qui n’est pas souvent arrivé (Dostoïevski en 1975, Carroll en 1990, Faulkner en 1995, Wilde en 1996, Borges en 1999, les Mille-et-une-nuits en 2005).

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Le domaine français fera néanmoins son retour en force en 2017, avec la parution (selon des sources bien informées) de :

-> Perec, Œuvres I et II. Georges Perec ferait également l’objet de l’Album de la Pléiade. Voici quelques années déjà que l’on parle de cette parution. Des citations de Georges Perec ont paru dans les derniers agendas, M. Pradier m’avait personnellement confirmé en 2012 que les volumes étaient en cours d’élaboration pour 2013/14 ; il est donc grand temps qu’ils paraissent.

Que contiendront-ils ? L’essentiel de l’œuvre romanesque, selon toute vraisemblance (La Disparition, La vie, mode d’emploi, Les Choses, W ou le souvenir d’enfance, etc.). Le Condottiere, ce roman retrouvé par hasard récemment y sera-t-il ? Je ne le sais pas, mais c’est possible (et c’est peut-être même la raison du retard de parution).

-> Tournier, Œuvres (I et II ?). Michel Tournier l’avait confirmé lui-même ici ou là, ses œuvres devaient paraître d’ici la fin de la décennie à la Pléiade. Sa mort récente peut avoir « accéléré » le processus ; preuve en est que Pierre Assouline, très au fait de la politique de la maison Gallimard, a évoqué, sur son site et dans son hommage à l’auteur, la parution pour 2016 de ces deux volumes. Il s’est peut-être un peu trop avancé, mais selon nos informations, un volume (au moins) paraîtrait au premier semestre 2017 (ou bien les deux ? rien n’est certain à cet égard), ce qu’Antoine Gallimard a confirmé au salon du livre.

-> Quand on aime la Pléiade, il faut être patient. Après dix-sept ans d’attente, depuis la parution du premier volume, devrait enfin sortir des presses le tome Nietzsche II. Cette série a été ralentie par les diverses turpitudes connues par les éditeurs du volume. La direction de ce tome, et du suivant, est assurée par Marc de Launay et Dorian Astor.

Cela fait quatre ou cinq tomes, soit l’essentiel du premier semestre. D’autres volumes sont attendus, mais sans certitude, pour un avenir proche, peut-être au second semestre 2016 :

-> Flaubert IV : la série est en cours (voir plus bas), le volume aurait été rendu à l’éditeur. On évoquait ici-même sa parution pour 2015.

-> Nimier, Œuvres. Je n’oublie pas que l’Agenda 2014 arborait une citation de Nimier, ce qui indique une parution prochaine.

-> Beauvoir, Œuvres autobiographiques. Ce projet se confirme d’année en année : annoncé par les représentants Gallimard vers 2013-2014, il est attesté par la multiplication des mentions de Simone de Beauvoir dans l’agenda 2016 (cinq, dans « La vie littéraire voici quarante ans », qui ouvre le volume). Gallimard est coutumier du fait : il communique par discrètes mentions d’auteurs inédits, dans les agendas, que les pléiadologues décryptent comme, jadis, les kremlinologues analysaient le positionnement des hiérarques soviétiques lors des défilés du 1er mai.

-> Leibniz : un volume d’Œuvres littéraires et philosophiques s’est vu attribuer un numéro d’ISBN (cf. sur Amazon). C’est un projet qui avait été évoqué dans les années 80, mais plus rien n’avait filtré le concernant depuis. Je n’ai (toujours) pas trouvé de mention de ce volume dans des CV d’universitaires. Comme pour Nietzsche II, je tiens cette sortie pour possible (ISBN oblige) mais encore incertaine. Cependant, le site Amazon indique une parution au 1er mars… 1997 : n’est-ce pas là, tout simplement, un vieux projet avorté, et dont l’ISBN n’a jamais été annulé ? À bien y réfléchir, l’abandon est tout à fait plausible.

-> D’autres séries sont en cours et pourraient être complétées : Brontë III, Stevenson III, Nabokov III, la Correspondance de Balzac III. D’autres séries, en panne, ne seront pas plus complétées en 2016 que les années précédentes (cf. plus bas) : Vigny III, Luther II, la Poésie d’Hugo IV et V, les Œuvres diverses III de Balzac, etc.

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II. Les publications possibles ou attendues ; les séries en cours

a) Nouveaux projets et rééditions

Les volumes que je vais évoquer ont été annoncés ici ou là, par Gallimard. Si dix nouveaux volumes de la Pléiade paraissent chaque année, vous le constaterez, la masse des projets envisagés énumérés ci-dessous nous mène bien au-delà de 2020.

–> un choix de Correspondance de Sade ;

–> les œuvres romanesques de Philip Roth, en deux volumes ; une mention de Roth, dans l’agenda 2016, atteste que ce projet est en cours.

–> l’Anthologie de la poésie américaine ; les traducteurs y travaillent depuis un moment ;

–> une nouvelle édition des œuvres de Descartes et de la Poésie d’Apollinaire (direction Étienne-Alain Hubert) ; Jean-Pierre Lefebvre travaille en ce moment sur une retraduction des œuvres de Kafka, une nouvelle édition est donc à prévoir (les deux premiers tomes seulement ? les quatre ?) ; une nouvelle version de L’Histoire de la Révolution française, de Jules Michelet est en cours d’élaboration également ;

–> Une autre réédition qui pourrait bien être en cours, c’est celle des œuvres de Paul Valéry, qui entreront l’an prochain dans le domaine public ; certains indices dans le Paul Valéry : une Vie, de Benoît Peeters, récemment paru en poche, peuvent nous en alerter ; la réédition des Cahiers, autrefois épuisés, n’est certes pas un « bon » signe (cela signifie que Gallimard ne republiera pas de version amendée d’ici peu – ce qui ne serait pourtant pas un luxe, l’édition étant ancienne, partielle et, admettons-le, peu accessible) ; en revanche, les Œuvres pourraient faire l’objet d’une révision, comme l’ont été récemment les romans de Bernanos ou les pièces et poèmes de Péguy. La publication de la Correspondance de Valéry pourrait être une excellente idée, d’un intérêt certain – mais c’est là seulement l’opinion du Lecteur (Valéry y est plus vif, moins sanglé que dans ses œuvres).

–> Tennessee Williams, probablement dirigée par Jean-Michel Déprats ; une mention discrète dans l’agenda 2016 tend à confirmer cette parution à venir ;

–> Blaise Cendrars, un troisième volume, consacré à ses romans (les deux premiers couvraient les écrits autobiographiques) ; selon le CV de Mme Le Quellec, collaboratrice de cette édition, ce volume paraîtrait en 2017 ;

–> George Sand : une édition des œuvres romanesques serait en cours ; l’équipe est constituée.

–> De même, Michel Onfray a évoqué par le passé, dans un entretien, l’éventuelle entrée d’Yves Bonnefoy à la Pléiade. Ce projet est littérairement crédible, d’autant plus que l’Agenda 2016 cite plusieurs fois Bonnefoy. Je suppose qu’il s’agira d’Œuvres poétiques complètes, ne comprenant pas les nombreux ouvrages de critique littéraire. Quelque aventureux correspondant a posé franchement la question auprès de Gallimard, qui lui a répondu que Bonnefoy était bien en projet.

-> Il faut également s’attendre à l’entrée à la Pléiade du médiéviste Georges Duby. Une information avait filtré en ce sens dans un numéro du magazine L’Histoire ; cette évocation dans l’agenda, redoublée, atteste de l’existence d’un tel projet. J’imagine plutôt cette parution en un tome (ou en deux), comprenant plusieurs livres parmi Seigneurs et paysans, La société chevaleresque, Les Trois ordres, Le Dimanche de Bouvines, Guillaume le Maréchal, et Mâle Moyen Âge.

-> Le grand succès connu par le volume consacré à Jean d’Ormesson (14 000 exemplaires vendus en quelques mois) donne à Gallimard une forme de légitimité pour concevoir un second volume ; les travaux du premier ayant été excessivement vite (un ou deux ans), il est possible de voir l’éditeur publier ce deuxième tome dès 2017…

-> Jean-Yves Tadié a expliqué, en 2010, dans le Magazine littéraire, qu’il s’occupait d’une édition de la Correspondance de Proust en deux tomes. Cette perspective me paraît crédible et point trop ancienne. À confirmer.

–> Textes théâtraux du moyen âge ; en deux volumes, j’en parle plus bas, c’est une vraie possibilité, remplaçant Jeux et Sapience, actuellement « indisponible ». La nouvelle édition, intitulée Théâtre français du Moyen Âge est dirigée par J.-P.Bordier.

–> Soseki ; le public français connaît finalement assez mal ce grand écrivain japonais ; pourtant sa parution en Pléiade, une édition dirigée par Alain Rocher, est très possible. Elle prendra deux volumes, et les traductions semblent avoir été rendues.

–> Si son vieux rival Mario Vargas Llosa vient d’avoir les honneurs de la collection, cela ne signifie pas que Gabriel Garcia Marquez soit voué à en rester exclu. Dans un proche avenir, la Pléiade pourrait publier une sélection des principaux romans de l’écrivain colombien.

–>Enfin, et c’est peut-être le scoop de cette mise à jour, selon nos informations, officieuses bien entendu, il semblerait que les Éditions de Minuit et Gallimard aient trouvé un accord pour la parution de l’œuvre de Samuel Beckett à la Pléiade, un projet caressé depuis longtemps par Antoine Gallimard. Romans, pièces, contes, nouvelles, en français ou en anglais, il y a là matière pour deux tomes (ou plus ?). Il nous faut désormais attendre de nouvelles informations.

Cette première liste est donc composée de volumes dont la parution est possible à brève échéance (d’ici 2019).

Je la complète de diverses informations qui ont circulé depuis trente ans sur les projets en cours de la Pléiade : les « impossibles » (abandonnés), les « improbables » (suspendus ou jamais mis en route), « les possibles » (projet sérieusement évoqué, encore récemment, mais sans attestation dans l’Agenda et sans équipe de réalisation identifiée avec certitude).

A/ Les (presque) impossibles

-> Textes philosophiques indiens fondamentaux ; une édition naguère possible (le champ indien a été plutôt enrichi en 20 ans, avec le Ramayana et le Théâtre de l’Inde Ancienne), mais plutôt risquée commercialement et donc de plus en plus incertaine dans le contexte actuel. Zéro information récente à son sujet.

–> Xénophon ; cette parution était très sérieusement envisagée à l’époque du prédécesseur de M. Pradier, arrivé à la direction de la Pléiade en 1996 ; elle a été au mieux suspendue, au pire abandonnée.

–> Écrits Juifs (textes des Kabbalistes de Castille) ; très improbable en l’état économique de la collection.

–> Mystiques médiévaux ; aucune information depuis longtemps.

–> Maître Eckhart ; la Pléiade doit avoir renoncé, d’autant plus que j’ai noté la parution, au Seuil, cet automne 2015, d’un fort volume de 900 pages consacré aux sermons, traités et poèmes de Maître Eckhart ; projet abandonné.

–> Joanot Martorell ; le travail accompli sur Martorell a été basculé en « Quarto », un des premiers de la collection ; la Pléiade ne le publiera pas, projet abandonné.

–> Chaucer ; projet abandonné de l’aveu de son maître d’œuvre (le travail réalisé par les traducteurs a pu heureusement être publié, il est disponible via l’édition Bouquins, parue en 2010).

-> Vies et romans d’Alexandre est un volume qui a été évoqué depuis vingt-cinq ans, sans résultat tangible à ce jour. Jean-Louis Bacqué-Grammont et Georges Bohas étaient supposés en être les maîtres d’œuvre. Une mention récente dans Parole de l’orient (2012) laisse à penser que le projet a été abandonné. En effet, une partie des traductions a paru en 2009 dans une édition universitaire et l’auteur de l’article explique que ce « recueil était originellement prévu pour un ouvrage collectif devant paraître dans la Pléiade ». C’est mauvais signe.

Ces huit volumes me paraissent abandonnés.

B/ Les improbables

–> Aimé Césaire, Léon Gontran Damas et Léopold Sedar Senghor ; ce tome était attendu pour 2011 ou 2012, le projet semble mettre un peu plus de temps que prévu. Selon quelques informations recueillies depuis, il semble que, malgré l’effet d’annonce, la réalisation ce volume n’a jamais été vraiment lancée.

–> Saikaku ; quelques informations venues du traducteur, M. Struve, informations vieilles maintenant de dix ans ; notre aruspice de CV, Geo, est pessimiste, du fait du changement opéré dans l’équipe de traduction en cours de route.

–> Carpentier ; cela commence à faire longtemps que ce projet est en cours, trop longtemps (plus de quinze ans que Gallimard l’a évoqué pour la première fois). Carpentier est désormais un peu oublié (à tort). Ce projet ne verra probablement pas le jour.

–> Barrès ; peu probable, rien ne l’a confirmé ces derniers temps…

–> la perspective de la parution d’un volume consacré à Hugo von Hofmannsthal avait été évoquée dans les années 90 (par Jacques Le Rider dans la préface d’un Folio). La Pochothèque et l’Arche se sont occupés de republier l’écrivain autrichien. Cette parution me paraît abandonnée.

–> En 2001, Mme Naudet s’est chargée du catalogage des œuvres de Pierre Guyotat en vue d’une possible parution à la Pléiade. Je ne pense pas que cette réflexion, déjà ancienne, ait dépassé le stade de la réflexion. Gallimard a visiblement préféré le sémillant d’Ormesson au ténébreux Guyotat.

-> Voici quelques années, M. Pradier, le directeur de la collection avait évoqué diverses possibilités pour la Pléiade : Pétrarque, Leopardi et Chandler. Ce n’étaient là que pistes de réflexions, il n’y a probablement pas eu de suite. Un volume Pétrarque serait parfaitement adapté à l’image de la collection et son œuvre y serait à sa place. Je ne sais pas si la perspective a été creusée. Boccace manque aussi, d’ailleurs. Pour Leopardi, le fait qu’Allia n’ait pas réussi à écouler le Zibaldone et la Correspondance (bradée à 25€ désormais) m’inspirent de grands doutes. Le projet serait légitime, mais je suis pessimiste – ce qui est logique en parlant de l’infortuné poète bossu. Enfin, Chandler a fait l’objet depuis d’un Quarto, et même s’il est publié aux Meridiani (pléiades italiens), je ne crois pas à sa parution en Pléiade.

Ces neuf volumes me paraissent incertains. Abandon possible (ou piste de réflexion pas suivie).

C/ Les plausibles

–> Nathaniel Hawthorne ; à la fois légitime (du fait de l’importance de l’auteur), possible (du fait du tropisme américain de la Pléiade depuis quelques années) et annoncé par quelques indiscrétions ici ou là. On m’a indiqué, parmi l’équipe du volume, les possibles participations de M. Soupel et de Mme Descargues.

-> Le projet de parution d’Antonin Artaud à la Pléiade a été suspendu au début des années 2000, du fait des désaccords survenus entre la responsable du projet éditorial et les ayants-droits de l’écrivain ; il devrait entrer dans le domaine public au 1er janvier 2019 et certains agendas ont cité Artaud par le passé ; un projet pourrait bien être en cours, sinon d’élaboration, tout du moins de réflexion.

–> Romain Gary, en deux tomes, d’ici la fin de la décennie.

–> Kierkegaard ; deux volumes, traduits par Régis Boyer, maître ès-Scandinavie ; on n’en sait pas beaucoup plus et ce projet est annoncé depuis très longtemps.

–> Jean Potocki ; la découverte d’un second manuscrit a encore ralenti le serpent de mer (un des projets les plus anciens de la Pléiade à n’avoir jamais vu le jour).

–> Thomas Mann ; il faudrait de nouvelles traductions, et les droits ne sont pas chez Gallimard (pas tous en tout cas) ; Gallimard attend que Mann tombe dans le domaine public (une dizaine d’années encore…), selon la lettre que l’équipe de la Pléiade a adressé à un des lecteurs du site.

–> Le dit du Genji, informations contradictoires. Une nouvelle traduction serait en route.

–> Robbe-Grillet : selon l’un de nos informateurs, le projet serait au stade de la réflexion.

–> Huysmans : Michel Houellebecq l’a évoqué dans une scène son dernier roman, Soumission ; le quotidien Le Monde a confirmé que l’écrivain avait été sondé pour une préface aux œuvres (en un volume ?) de J.K.Huysmans, un des grands absents du catalogue. Le projet serait donc en réflexion.

–> Ovide : une nouvelle traduction serait prévue pour les années à venir, en vue d’une édition à la Pléiade.

–> « Tigrane », un de nos informateurs, a fait état d’une possible parution de John Steinbeck à la Pléiade. Information récente et à confirmer un jour.

–> Calvino, on sait que la veuve de l’écrivain a quitté le Seuil pour Gallimard en partie pour un volume Pléiade. Édition possible mais lointaine.

–> Lagerlöf, la Pléiade n’a pas fermé la porte, et un groupe de traducteurs a été réuni pour reprendre ses œuvres. Édition possible mais lointaine.

Enfin, j’avais exploré les annonces du catalogue 1989, riche en projets, donc beaucoup ont vu le jour. Suivent ceux qui n’ont pas encore vu le jour (et qui ne le verront peut-être jamais) – reprise d’un de mes commentaires de la note de décembre 2013.

– Akutagawa, Œuvres, 1 volume (le projet a été abandonné, vous en trouverez des « chutes » ici ou là)
Anthologie des poètes du XVIIe siècle, 1 volume (je suppose que le projet a été fondu et  dans la réfection de l’Anthologie générale de la poésie française ; abandonné)
Cabinet des Fées, 2 volumes (mes recherches internet, qui datent un peu, m’avaient laissé supposer un abandon complet du projet)
– Chénier, 1 volume, nouvelle édition (abandonné, l’ancienne édition est difficile à trouver à des tarifs acceptables – voir plus bas)
Écrits de la Mésopotamie Ancienne, 2 volumes (probablement abandonné, et publié en volumes NRF « Bibliothèque des histoires » – courants et néanmoins coûteux, dans les années 90)
– Kierkegaard, Œuvres littéraires et philosophiques complètes, 3 volumes (serpent de mer n°1)
– Laforgue, Œuvres poétiques complètes, 1 volume (abandonné, désaccord avec le directeur de l’ouvrage, le projet a été repris, en 2 coûteux volumes, par L’Âge d’Homme)
– Leibniz, Œuvres, 3 volumes : un ISBN attribué à un volume Leibniz a récemment été découvert. Les possibilités d’édition de Leibniz dans la Pléiade, avec une envergure moindre, sont donc remontées.
– Montherlant, Essais, Volume II (voir plus bas)
Moralistes français du XVIIIe siècle, 2 volumes (aucune information récente, abandonné)
Orateurs de la Révolution Française, volume II (mis en pause à la mort de François Furet… en 1997 ! et donc abandonné)
– Potocki, Manuscrit trouvé à Saragosse, 1 volume (serpent de mer n°1 bis)
– Chunglin Hsü, Roman de l’investiture des Dieux, 2 volumes (pas de nouvelles, le dernier roman chinois paru à la Pléiade, c’était Wu Cheng’en en 1991, je penche pour l’abandon du projet)
– Saïkaku, Œuvres, 2 volumes (cas exploré plus haut)
– Sôseki, Œuvres, 2 volumes (cas exploré plus haut)
– Tagore, Œuvres, 2 volumes (le projet a été officiellement abandonné)
Théâtre Kabuki, 1 volume (très incertain, aucune information à ce sujet)
Traités sanskrits du politique et de l’érotique (Arthasoutra et Kamasoutra), 1 volume (idem)
– Xénophon, Œuvres, 1 volume (évoqué plus haut)

b) Les séries en cours :

Attention, je n’aborde ici que les séries inédites. J’évoque un peu plus bas, dans la section IV-b, le cas des séries en cours de réédition, soit exhaustivement : Racine, La Fontaine, Vigny, Balzac, Musset, Marivaux, Claudel, Shakespeare et Flaubert.

Aragon : l’éventualité de la publication un huitième volume d’œuvres, consacré aux écrits autobiographiques, a pu être discutée ; elle est actuellement, selon toute probabilité, au stade de l’hypothèse.

Aristote : le premier tome est sorti en novembre 2014, sans mention visuelle d’un quelconque « Tome I ». Le catalogue parle pourtant d’un « tome I », mais il a déjà presque un an, l’éditeur a pu changer d’orientation depuis. La suite de cette série me paraît conditionnelle et dépendante du succès commercial du premier volume. Néanmoins, les maîtres d’œuvre évoquent, avec certitude, la parution à venir des tomes II et III et l’on sait désormais que Gallimard ne souhaite plus numéroter ses séries qu’avec parcimonie. Il ne faut pas être pessimiste en la matière, mais prudent. En effet, la Pléiade a parfois réceptionné les travaux achevés d’éditeurs pour ne jamais les publier (cas Luther, voir quelques lignes plus bas).

Brecht : l’hypothèse d’une publication du Théâtre et de la Poésie, née d’annonces vieilles de 25 ans, est parfaitement hasardeuse. La mode littéraire brechtienne a passé et l’éditeur se contentera probablement d’un volume bizarre d’Écrits sur le théâtre. Dommage qu’un des principaux auteurs allemands du XXe siècle soit ainsi mutilé.

Brontë :  Premier volume en 2002, deuxième en 2008, il en reste un, Shirley-Villette. Il n’y a pas beaucoup d’information à ce sujet, mais le délai depuis le tome 2 est normal, il n’y a pas d’inquiétude à avoir pour le moment. La traduction de Villette serait achevée.

Calvin : L’Institution de la religion chrétienne est absent du tome d’Œuvres. Aucun deuxième volume ne semble pourtant prévu.

Cendrars : voir plus haut, un volume de Romans serait en cours de préparation.

Écrits intertestamentaires : un second volume, dirigé par Marc Philonenko, serait en chantier, et quelques traductions déjà achevées.

Giraudoux : volume d’Essais annoncé au début des années 90. Selon Jacques Body, maître d’œuvre des trois volumes, et que j’ai personnellement contacté, ce quatrième tome n’est absolument pas en préparation. Projet abandonné.

Gorki : même situation que Brecht et Faulkner, réduction de voilure du projet depuis son lancement. Suite improbable.

Green : je l’évoque plus bas, dans les sections consacrées aux volumes « indisponibles » et aux volumes en voie d’indisponibilité. Les perspectives de survie de l’œuvre dans la collection sont plutôt basses. Aucun tome IX et final ne devrait voir le jour.

Hugo : Œuvres poétiques, IV et V, « en préparation » depuis 40 ans (depuis la mort de Gaëtan Picon). Les œuvres de Victor Hugo auraient besoin d’une sérieuse réédition, la poésie est bloquée depuis qu’un désaccord est survenu avec les maîtres d’ouvrage de l’époque. Il est fort improbable que ce front bouge dans les prochaines années, mais Gallimard maintient les « préparer » à chaque édition de son catalogue. À noter que le 2e tome du Théâtre complet, longtemps indisponible, est à nouveau dans les librairies.

Luther : Le tome publié porte le chiffre romain I. Une suite est censée être en préparation mais l’insuccès commercial de ce volume (la France n’est pas un pays de Luthériens) a fortement hypothéqué le second volume. Personne n’en parle plus, ni les lecteurs, ni Gallimard. Suite improbable. D’autant plus que M. Arnold, le maître d’œuvre explique sur son CV avoir rendu le Tome II… en 2004 ! Ces dix années entre la réception du tapuscrit et la publication indiquent que Gallimard a certainement renoncé. Projet abandonné.

Marx : Les Œuvres complètes se sont arrêtées avec le Tome IV (Politique I). L’éditeur du volume est mort, la « cote » de Marx a beaucoup baissé, il est improbable que de nouveaux volumes paraissent à l’avenir, le catalogue ne défend même plus cette idée par une mention « en préparation ». Série probablement arrêtée.

Montherlant : Essais, tome II. Le catalogue évoque toujours un tome I. Aucune mention de préparation n’est présente (contrairement à ce que les catalogues de la fin des années 2000 annonçaient). Le premier volume a été récemment retiré (voir plus bas, dans la section « rééditions »), tout comme les volumes des romans. Perspective improbable néanmoins.

Nietzsche : Œuvres complètes, d’abord prévues en 5 tomes, puis réduites à 3 (c’est annoncé au catalogue). Le premier volume a paru en 2000. Le deuxième devrait paraître au premier semestre 2017 (information officieuse et à confirmer).

Orateurs de la Révolution française : paru en 1989 pour le bicentenaire de la Révolution, ce premier tome, consacré à des orateurs de la Constituante, n’a pas eu un grand succès commercial. François Furet, son éditeur scientifique, est mort depuis. Tocqueville, son autre projet, a été retardé quelques années, mais a pu s’achever. Celui-ci ne le sera pas. Suite abandonnée.

Queneau : en principe, ont paru ses Œuvres complètes, en trois tomes, mais le Journal n’y est pas, pas plus que ses articles et critiques. Un quatrième tome, non annoncé par la Pléiade, est-il néanmoins possible ? Aucune information à ce sujet.

Sand : un volume de Romans est en préparation (cf. plus haut).

Stevenson : un troisième tome d’Œuvres est en préparation. Le deuxième volume a paru en 2005 déjà, il serait temps que le troisième (et dernier) sorte dans les librairies.

Supervielle : une édition des Œuvres en 2 volumes avait été initialement prévue, la poésie est sortie en 1996, le reste doit être abandonné.

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III. Les volumes « épuisés »

Ces volumes ne sont plus disponibles sur le marché du livre neuf. Gallimard ne compte pas les réimprimer. Cette politique est assortie de quelques exceptions, imprévisibles, comme les Cahiers de Paul Valéry, « épuisés » en 2008 et pourtant réimprimés quelques années plus tard. Cet épuisement peut préluder une nouvelle édition (Casanova par exemple), mais généralement signe la sortie définitive du catalogue. Les « épuisés » sont presque tous trouvables sur le marché de l’occasion, à des prix parfois prohibitifs (je donne pour chaque volume une petite estimation basée sur mes observations sur abebooks, amazon et, surtout, ebay, lors d’enchères, fort bon moyen de voir à quel prix s’établit « naturellement » un livre sur un marché assez dense d’amateurs de la collection ; mon échelle de prix est évidemment calquée sur celle de la collection, donc 20€ équivaut à une affaire et 50€ à un prix médian).

1/ Œuvres d’Agrippa d’Aubigné, 1969 : Gallimard a exclu explicitement la réédition. C’est le cas de beaucoup de volumes des années 1965-1975, majoritaires parmi les épuisés. Ils ont connu un retirage, ou aucun. 48€ au catalogue, peut monter à 70€ sur le marché de l’occasion.

2/ Œuvres Complètes de Nicolas Boileau, 1966 : Gallimard a exclu explicitement la réédition. Le XVIIe siècle est victime de son progressif éloignement ; cette littérature, sauf quelques grands noms, survit mal ; et certains auteurs ne sont plus jugés par la direction de la collection comme suffisamment « vivants » pour être édités. C’est le cas de Boileau. 43€ au catalogue, il est rare qu’il dépasse ce prix sur le second marché.

3/ Œuvres Complètes d’André Chénier, 1940 : Gallimard a exclu explicitement la réédition. Étrangement, il était envisagé, en 1989 encore (source : le catalogue de cette année-là), de proposer au public une nouvelle édition de ce volume. Chénier a-t-il été victime de l’insuccès du volume Orateurs de la Révolution française ? L’œuvre, elle-même, paraît bien oubliée désormais. 40€ au catalogue, trouvable à des tarifs très variables (de 30 à 80).

4/ Œuvres de Benjamin Constant, 1957 : Gallimard a exclu explicitement la réédition. À titre personnel, je suis un peu surpris de l’insuccès de Constant. 48€ au catalogue, assez peu fréquent sur le marché de l’occasion, peut coûter cher (80/100€)

5/ Conteurs français du XVIe siècle, 1965 : pas d’information de la part de l’éditeur. L’orthographe des volumes médiévaux ou renaissants de la Pléiade (et même ceux du XVIIe) antérieurs aux années 80 n’était pas modernisée. C’est un volume dans un français rocailleux, donc. 47€ au catalogue, assez aisé à trouver pour la moitié de ce prix (et en bon état). Peu recherché.

6/ Œuvres Complètes de Paul-Louis Courier, 1940 : pas d’information de la part de l’éditeur. Courier est un peu oublié de nos jours. 40€ au catalogue, trouvable pour un prix équivalent en occasion (peut être un peu plus cher néanmoins).

7/ Œuvres Complètes de Tristan Corbière et de Charles Cros, 1970 : pas d’information de la part de l’éditeur. C’était l’époque où la Pléiade proposait, pour les œuvres un peu légères en volume, des regroupements plus ou moins justifiés. Les deux poètes ont leurs amateurs, mais pas en nombre suffisant visiblement. Néanmoins, le volume est plutôt recherché. Pas de prix au catalogue, difficilement trouvable en dessous de 80€/100€.

8/ Œuvres de Nicolas Leskov et de M.E. Saltykov-Chtchédrine, 1967 : Gallimard a exclu explicitement la réédition. Encore un regroupement d’auteurs. Le champ russe est très bien couvert à la Pléiade, mais ces deux auteurs, malgré leurs qualités, n’ont pas eu beaucoup de succès. 47€ au catalogue, coûteux en occasion (quasiment impossible sous 60/80€, parfois proposé au-dessus de 100)

9/ Œuvres de François de Malherbe, 1971 : Gallimard a exclu explicitement la réédition. Et pour cause. C’est le « gadin » historique de la collection, l’exemple qu’utilise toujours Hugues Pradier, son directeur, quand il veut illustrer d’un épuisé ses remarques sur les méventes de certain volume. 39€ au catalogue, je l’ai trouvé neuf dans une librairie il y a six ans, et je crois bien que c’était un des tout derniers de France. Peu fréquent sur le marché de l’occasion, mais généralement à un prix accessible (30/50€).

10/ Maumort de Roger Martin du Gard, 1983 : aucune information de Gallimard. Le volume le plus récemment édité parmi les épuisés. Honnêtement, je ne sais s’il relève de cette catégorie par insuccès commercial (la gloire de son auteur a passé) ou en raison de problèmes littéraires lors de l’établissement d’un texte inachevé et publié à titre posthume. 43€ au catalogue, compter une cinquantaine d’euros d’occasion, peu rare.

11/ Commentaires de Blaise de Monluc, 1964 : aucune information de Gallimard. Comme pour les Conteurs français, l’orthographe est d’époque. Le chroniqueur historique des guerres de religion n’a pas eu grand succès. Pas de prix au catalogue, assez rare d’occasion, peut coûter fort cher (60/100).

12/ Histoire de Polybe, 1970 : Gallimard informe ses lecteurs qu’il est désormais publié en « Quarto », l’autre grande collection de l’éditeur. Pas de prix au catalogue. Étrange volume qui n’a pas eu de succès mais qui s’arrache à des prix prohibitifs sur le marché de l’occasion (difficile à trouver à moins de 100€).

13/ Poètes et romanciers du Moyen Âge, 1952 : exclu d’une réédition en l’état. C’est exclusivement de l’ancien français (comme Historiens et Chroniqueurs ou Jeux et Sapience), quand tous les autres volumes médiévaux proposent une édition bilingue. Une partie des textes a été repris dans d’autres volumes ou dans l’Anthologie de la poésie française I. 42€ au catalogue, trouvable sans difficulté pour une vingtaine d’euros sur le marché de l’occasion.

14/ Romanciers du XVIIe siècle, 1958 : exclu d’une réédition. Orthographe non modernisée. Un des quatre romans (La Princesse de Clèves) figure dans l’édition récente consacrée à Mme de Lafayette. Sans prix au catalogue, très fréquent en occasion, à des prix accessibles (20/30€).

15/ et 16/ Romancier du XVIIIe siècle I et II, 1960 et 1965. Gallimard n’en dit rien, ce sont pourtant deux volumes regroupant des romans fort connus (dont Manon LescautPaul et VirginieLe Diable amoureux). Subissent le sort d’à peu près tous les volumes collectifs de cette époque : peu de notes, peu de glose, à refaire… et jamais refaits. 49,5€ et 50,5€. Trouvables à des prix similaires, sans trop de difficulté, en occasion.

17/, 18/ et 19/ Œuvres I et II, Port-Royal I, de Sainte-Beuve, 1950, 1951 et 1953. Gallimard ne prévoit aucune réimpression du premier volume de Port-Royal mais ne dit pas explicitement qu’il ne le réimprimera jamais. Les chances sont faibles, néanmoins. Son épuisement ne doit pas aider à la vente des volumes II et III. Le destin de Sainte-Beuve semble du reste de sortir de la collection. Les trois volumes sont sans prix au catalogue. Les Œuvres sont trouvables à des prix honorables, Port-Royal I, c’est plus compliqué (parfois il se négocie à une vingtaine d’euros, parfois beaucoup plus). L’auteur ne bénéficie plus d’une grande cote.

20/, 21/ et 22/ Correspondance III et III, de Stendhal, 1963, 1967 et 1969. Cas unique, l’édition est rayée du catalogue papier (et pas seulement marquée comme épuisée), pour des raisons de moi inconnues (droits ? complétude ? qualité de l’édition ? Elle fut pourtant confiée au grand stendhalien Del Litto). Cette Correspondance, fort estimée (par Léautaud par exemple) est difficile à trouver sur le marché de l’occasion, surtout le deuxième tome. Les prix sont à l’avenant, normaux pour le premier (30/40), parfois excessifs pour les deux autres (le 2e peut monter jusque 100). Les volumes sont assez fins.

23/ et 24/ Théâtre du XVIIIe siècle, I et II, 1973 et 1974. Longtemps marqués « indisponibles provisoirement », ces deux tomes sont récemment passés « épuisés ». Ce sont deux volumes riches, dont Gallimard convient qu’il faudrait refaire les éditions. Mais le contexte économique difficile et l’insuccès chronique des volumes théâtraux (les trois tomes du Théâtre du XVIIe sont toujours à leur premier tirage, trente ans après leur publication) rendent cette perspective très incertaine. 47€ au catalogue, très difficiles à trouver sur le marché de l’occasion (leur prix s’envole parfois au-delà des 100€, ce qui est insensé).

Cas à part : Œuvres complètes  de Lautréamont et de Germain Nouveau. Lautréamont n’est pas sorti de la Pléiade, mais à l’occasion de la réédition de ses œuvres voici quelques années, fut expulsé du nouveau tome le corpus des écrits de Germain Nouveau, qui occupait d’ailleurs une majeure partie du volume collectif à eux consacrés. Le volume est sans prix au catalogue. Il est relativement difficile à trouver et peut coûter assez cher (80€).

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 IV. Les rééditions

Lorsque l’on achète un volume de la Pléiade, il peut s’agir d’une première édition et d’un premier tirage, d’une première édition et d’un ixième tirage ou encore d’une deuxième (ou, cas rare, d’une troisième, exceptionnel, d’une quatrième) édition. Cela signifie qu’un premier livre avait été publié voici quelques décennies, sous une forme moins « universitaire » et que Gallimard a jugé bon de le revoir, avec des spécialistes contemporains, ou de refaire les traductions. En clair, il faut bien regarder avant d’acheter les volumes de ces auteurs de quand date non l’impression mais le copyright.

Il arrive également que Gallimard profite de retirages pour réviser les volumes. Ces révisions, sur lesquelles la maison d’édition ne communique pas, modifient parfois le nombre de pages des volumes : des coquilles sont corrigées, des textes sont revus, des notices complétées, le tout de façon discrète. Ces modifications sont très difficiles à tracer, sauf à comparer les catalogues ou à feuilleter les derniers tirages de chaque Pléiade (un des commentateurs, plus bas, s’est livré à l’exercice – cf. l’exhaustif commentaire de « Pléiadophile », publié le 12 avril 2015)

La plupart des éditions « dépassées » sont en principe épuisées.

a) Rééditions à venir entièrement (aucun volume de la nouvelle édition n’a paru)

Parmi les rééditions à venir, ont été évoqués, de manière très probable :

Kafka, par Jean-Pierre Lefebvre (je ne sais si ce projet concerne la totalité des quatre volumes ou seulement une partie).

Michelet, dont l’édition date de l’avant-guerre ; certes quelques révisions de détail ont dû intervenir à chaque réimpression, mais enfin, l’essentiel des notes et notices a vieilli.

Descartes (l’édition en un volume date de 1937) en deux volumes.

Apollinaire, pour la poésie seulement (la prose est récente).

Jeux et sapience du Moyen Âge, édition de théâtre médiéval en ancien français, réputée « indisponible provisoirement ». La nouvelle édition est en préparation (cf. plus haut). Cette édition, en deux volumes serait logique et se situerait dans la droite ligne des éditions bilingues et médiévales parues depuis 20 ans (RenartTristan et Yseut, le Graal, Villon).

De manière possible

Verlaine, on m’en a parlé, mais je ne parviens pas à retrouver ma source. L’édition est ancienne.

Chateaubriand, au moins pour les Mémoires d’Outre-Tombe mais l’hypothèse a pris du plomb dans l’aile avec la reparution, en avril 2015, d’un retirage en coffret de la première (et seule à ce jour) édition.

Montherlant, pour les Essais… c’est une hypothèse qui perd d’année en année sa crédibilité puisque le tome II n’est plus annoncé dans le catalogue. Néanmoins, un retirage du tome actuel a été réalisé l’an dernier, ce qui signifie que Gallimard continue de soutenir la série Montherlant… Plus improbable que probable cependant.

b) Rééditions inachevées ou en cours (un ou plusieurs volumes de la nouvelle édition ont paru)

Balzac : 1/ La Comédie humaine, I à XI, de 1935 à 1960 ; 2/ La Comédie humaine, I à XII, de 1976 à 1981 + Œuvres diverses I, en 1990 et II, en 1996 + Correspondance I, en 2006 et II, en 2011. Le volume III de la Correspondance est attendu avec optimisme pour les prochaines années. Pour le volume III des Œuvres diverses en revanche, l’édition traîne depuis des années et le décès du maître d’œuvre, Roland Chollet, à l’automne 2014, n’encourage pas à l’optimisme.

Claudel : 1/ Théâtre I et II (1948) + Œuvre poétique (1957) + Œuvres en prose (1965) + Journal I (1968) et II (1969) ; 2/ Théâtre I et II (2011). Cette nouvelle édition du Théâtre pourrait préfigurer la réédition des volumes de poésie et de prose (et, sans conviction, du Journal ?), mais Gallimard n’a pas donné d’information à ce sujet.

Flaubert : 1/ Œuvres complètes, I et II, en 1936 ; 2/ Correspondance I (1973), II (1980), III (1991), IV (1998) et V (2007) + Œuvres complètesI (2001), II et III (2013). Les tomes IV et V sont attendus pour bientôt (les textes auraient été rendus pour relecture selon une de nos sources). En attendant le tome II de la vieille édition est toujours disponible.

La Fontaine : 1/ Œuvres complètes I, en 1933 et II, en 1943 ; 2/ Œuvres complètes I, en 1991. Comme pour Racine, le deuxième tome est encore celui de la première édition. Il est assez courant. Après 25 ans d’attente, et connaissant les mauvaises ventes des grands du XVIIe (Corneille par exemple), la deuxième édition du deuxième tome est devenue peu probable.

Marivaux : 1/ Romans, en 1949 + Théâtre complet, en 1950 ; 2/ Œuvres de jeunesse, en 1972 + Théâtre complet, en 1993 et 1994. En principe, les Romans étant indisponibles depuis des années, une nouvelle édition devrait arriver un jour. Mais là encore, comme pour La Fontaine, Vigny ou le dernier tome des Œuvres diverses de Balzac, cela fait plus de 20 ans qu’on attend… Rien ne filtre au sujet de cette réédition.

Musset : 1/ Poésie complète, en 1933 + Théâtre complet, en 1934 + Œuvres complètes en prose, en 1938 ; 2/ Théâtre complet, en 1990. La réédition prévue de Musset en trois tomes, et annoncée explicitement par Gallimard dans son catalogue 1989, semble donc mal partie. Le volume de prose est « indisponible provisoirement » et la poésie est toujours dans l’édition Allem, vieille de 80 ans. Là encore, comme pour La Fontaine et Racine, il est permis d’être pessimiste.

Racine : 1/ Œuvres complètes I, en 1931 et II, en 1952 ; 2/ Œuvres complètes I, en 1999. Le deuxième tome est donc encore celui de la première édition. Il est très rare de le trouver neuf dans le commerce. Le délai entre les deux tomes est long, mais il l’avait déjà été dans les années 30-50. On peut néanmoins se demander s’il paraîtra un jour.

Shakespeare : 1/ Théâtre complet, en 1938 (2668 pages ; j’ai longtemps pensé qu’il s’agissait d’un seul volume, mais il s’agirait plus certainement de deux volumes, les 50e et 51e de la collection ; le mince volume de Poèmes aurait d’ailleurs peut-être relevé de cette édition là, mais avec une vingtaine d’années de retard ; les poèmes auraient par la suite été intégrés par la nouvelle édition de 1959 dans un des deux volumes ; ne possédant aucun des volumes concernés, je remercie par avance mes aimables lecteurs (et les moins aimables aussi) de bien vouloir me communiquer leurs éventuelles informations complémentaires) ; 2/ Œuvres complètes, I et II, Poèmes (III) (?) en 1959 ; 3/ Œuvres complètes I et II (Tragédies) en 2002 + III et IV (Histoires) en 2008 + V (Comédies) en 2013. Les tomes VI (Comédies) et VII (Comédies) sont en préparation, pour une parution en 2016. Le tome VIII (Poésies) paraîtra ultérieurement.

Vigny : 1/ Œuvres complètes I et II, en 1948 ; 2/ Œuvres complètes I (1986) et II (1993). Le tome III est attendu depuis plus de 20 ans, ce qui est mauvais signe. Gallimard n’en dit rien, Vigny ne doit plus guère se vendre. Je suis pessimiste à l’égard de ce volume.

c) Rééditions achevées

Quatre éditions :

Choderlos de Laclos : 1/ Les Liaisons dangereuses, en 1932 ; 2/ Œuvres complètes en 1944 ; 3/ Œuvres complètes en 1979 ; 4/ Les Liaisons dangereuses, en 2011. Pour le moment, les éditions 3 et 4 sont toujours disponibles.

Trois éditions :

Baudelaire : 1/ Œuvres complètesI et II, en 1931 et 1932 ; 2/ Œuvres complètesen 1951 ; 3/ Correspondance I et II en 1973 + Œuvres complètesI et II, en 1975 et 1976.

Camus : 1/ Théâtre – Récits – Nouvelles, en 1962 + Essais, en 1965 ; 2/ Théâtre – Récits et Nouvelles -Essais, en 1980 ; 3/ Œuvres complètesI et II, en 2006, III et IV, en 2008.

Molière : 1/ Œuvres complètesI et II, en 1932 ; 2/ Œuvres complètesI et II, en 1972 ; 3/ Œuvres complètesI et II, en 2010. L’édition 2 est encore facilement trouvable et la confusion est tout à fait possible avec la 3.

Montaigne : 1/ Essais, en 1934 ; 2/ Œuvres complètes, en 1963 ; 3/ Essais, en 2007.

Rimbaud : 1/ Œuvres complètes, en 1946 ; 2/ Œuvres complètes, en 1972 ; 3/ Œuvres complètes, en 2009.

Stendhal : 1/ Romans, I, II et III, en 1932, 1933 et 1934 ; 2/ Romans et Nouvelles, I et II en 1947 et 1948 + Œuvres Intimes en 1955 + Correspondance en 1963, 1967 et 1969 ; 3/ Voyages en Italie en 1973 et Voyages en France en 1992 + Œuvres Intimes I et II, en 1981 et 1982 + Œuvres romanesques complètes en 2005, 2007 et 2014. Soit 16 tomes différents, mais seulement 7 dans l’édition considérée comme à jour.

Deux éditions :

Beaumarchais : 1/ Théâtre complet, en 1934 ; 2/ Œuvres, en 1988.

Casanova : 1/ Mémoires, I-III (1958-60) ; 2/ Histoire de ma vie, I-III (2013-15).

Céline : 1/ Voyage au bout de la nuit – Mort à crédit (1962) ; 2/ Romans, I (1981), II (1974), III (1988), IV (1993) + Lettres (2009).

Cervantès : 1/ Don Quichotte, en 1934 ; 2/ Œuvres romanesques complètesI (Don Quichotte) et II (Nouvelles exemplaires), 2002.

Corneille : 1/ Œuvres complètes, I et II, en 1934 ; 2/ Œuvres complètes, I (1980), II (1984) et III (1987).

Diderot : 1/ Œuvres, en 1946 ; 2/ Contes et romans, en 2004 et Œuvres philosophiques, en 2010.

Gide : 1/ Journal I (1939) et II (1954) + Anthologie de la Poésie française (1949) + Romans (1958) ; 2/ Journal I (1996) et II (1997) + Essais critiques (1999) + Souvenirs et voyages (2001) + Romans et récits I et II (2009). L’Anthologie est toujours éditée et disponible.

Goethe : 1/ Théâtre complet (1942) + Romans (1954) ; 2/ Théâtre complet (1988). Je n’ai jamais entendu parler d’une nouvelle édition des Romans ni d’une édition de la Poésie, ce qui demeure une véritable lacune – que ne comble pas l’Anthologie bilingue de la poésie allemande.

Mallarmé : 1/ Œuvres complètes, en 1945 ; 2/ Œuvres complètes I (1998) et II (2003).

Malraux : 1/ Romans, en 1947 + Le Miroir des Limbes, en  1976 ; 2/ Œuvres complètes I-VI (1989-2010).

Mérimée : 1/ Romans et nouvelles, en 1934 ; 2/ Théâtre de Clara Gazul – Romans et nouvelles, en 1979.

Nerval : 1/ Œuvres, I et II, en 1952 et 1956 ; 2/ Œuvres complètes I (1989), II (1984) et III (1993).

Pascal :  1/ Œuvres complètes, en 1936 ; 2/ Œuvres complètes I (1998) et II (2000).

Péguy : 1/ Œuvres poétiques (1941) + Œuvres en prose I (1957) et II (1959) ; 2/ Œuvres en prose complètes I (1987), II (1988) et III (1992) + Œuvres poétiques dramatiques, en 2014.

Proust : 1/ À la Recherche du temps perdu, I-III, en 1954 ; 2/ Jean Santeuil (1971) + Contre Sainte-Beuve (1974) + À la Recherche du temps perdu, I-IV (1987-89).

Rabelais : 1/ Œuvres complètes, en 1934 ; 2/ Œuvres complètes, en 1994.

Retz : 1/ Mémoires, en 1939 ; 2/ Œuvres (1984).

Ronsard : 1/ Œuvres complètes I et II, en 1938 ; 2/ Œuvres complètes I (1993) et II (1994).

Rousseau : 1/ Confessions, en 1933 ; 2/ Œuvres complètes I-V (1959-1969).

Mme de Sévigné : 1/ Lettres I-III (1953-57) ; 2/ Correspondance I-III (1973-78).

Saint-Exupéry : 1/ Œuvres, en 1953 ; 2/ Œuvres complètes I (1994) et II (1999).

Saint-Simon : 1/ Mémoires, I à VII (1947-61) ; 2/ Mémoires, I à VIII (1983-88) + Traités politiques (1996).

Voltaire : 1/ Romans et contes, en 1932 + Correspondance I et II en 1964 et 1965 ; 2/ le reste, c’est à dire, les Œuvres historiques (1958), les Mélanges (1961), les deux premiers tomes de la Correspondance (1978) et les onze tomes suivants (1978-1993) et la nouvelle édition des Romans et contes (1979).

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V. Les volumes « indisponibles provisoirement »

Un volume ne s’épuise pas tout de suite. Il faut du temps, variable, pour que le stock de l’éditeur soit complètement à zéro. Gallimard peut alors prendre trois décisions : réimprimer, plus ou moins rapidement ; ou alors renoncer à une réimpression et lancer sur le marché une nouvelle édition (qu’il préparait déjà) ; ou enfin, ni réimprimer ni rééditer. Je vais donc ici faire une liste rapide des volumes actuellement indisponibles et de leurs perspectives (réalistes) de réimpression. Je n’ai pas d’informations exclusives, donc ces « informations » sont à prendre avec précaution. Elles tiennent à mon expérience du catalogue.

-> Boulgakov, Œuvres I, La Garde Blanche. 1997. C’est un volume récent, qui n’est épuisé que depuis peu de temps, il y a de bonnes chances qu’il soit réimprimé d’ici deux ou trois ans (comme l’avait été le volume Pasternak récemment).

-> Cao Xueqin, Le Rêve dans le Pavillon Rouge I et II, 1981. Les deux volumes ont fait l’objet d’un retirage en 2009 pour une nouvelle parution en coffret. Il n’y a pas de raison d’être pessimiste alors que celle-ci est déjà fort difficile à trouver dans les librairies. À nouveau disponible (en coffret).

-> Defoe, Romans, II (avec Moll Flanders). Le premier tome a été retiré voici quelques années, celui-ci, en revanche, manque depuis déjà pas mal de temps. Ce n’est pas rassurant quand ça se prolonge… mais le premier tome continue de se vendre, donc les probabilités de retirage ne sont pas trop mauvaises.

-> Charles Dickens, Dombey et Fils – Temps Difficiles Le Magasin d’Antiquités – Barnabé Rudge ; Nicolas Nickleby – Livres de Noël ; La Petite Dorrit – Un Conte de deux villes. Quatre des neuf volumes de Dickens sont « indisponibles », et ce depuis de très longues années. Les perspectives commerciales de cette édition en innombrables volumes ne sont pas bonnes. Les volumes se négocient très cher sur le marché de l’occasion. Gallimard n’a pas renoncé explicitement à un retirage, mais il devient d’année en année plus improbable.

-> Fielding, Romans. Principalement consacré à Tom Jones, ce volume est indisponible depuis plusieurs années, les perspectives de réimpression sont assez mauvaises. À moins qu’une nouvelle édition soit en préparation, le volume pourrait bien passer parmi les épuisés.

-> Green, Œuvres complètes IV. Quinze ans après la mort de Green, il ne reste déjà plus grand chose de son œuvre. Les huit tomes d’une série même pas achevée ne seront peut-être jamais retirés une fois épuisés. Le 4e tome est le premier à passer en « indisponible ». Il pourrait bien ne pas être le dernier et bientôt glisser parmi les officiellement « épuisés ».

 -> Hugo, Théâtre complet II. À nouveau disponible.

-> Jeux et Sapience du Moyen Âge. Cas évoqué plus haut de nouvelle édition en attente. Selon toute probabilité, il n’y aura pas de réédition du volume actuel.

-> Marivaux, Romans. Situation évoquée plus haut, faibles probabilité de réédition en l’état, lenteur de la nouvelle édition.

-> Mauriac, Œuvres romanesques et théâtrales complètes, IV. Même si Mauriac n’a plus l’aura d’antan comme créateur (on le préfère désormais comme chroniqueur de son époque, comme moraliste, etc.), ce volume devrait réapparaître d’ici quelques temps.

-> Musset, Œuvres en prose. Évoqué plus haut. Nouvelle édition en attente depuis 25 ans.

-> Racine, Œuvres complètes II. En probable attente de la nouvelle édition. Voir plus haut.

-> Vallès, ŒuvresI. La réputation de Vallès a certes un peu baissé, mais ce volume, comprenant sa célèbre trilogie autobiographique, ne devrait pas être indisponible depuis si longtemps. Réédition possible tout de même.

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VI. Les volumes « en voie d’indisponibilité »

Ce n’est là qu’une courte liste, tirée de mes observations et de la consultation du site « placedeslibraires.com », qui donne un aperçu des stocks de centaines de librairies indépendantes françaises. On y voit très bien quels volumes sont fréquents, quels volumes sont rares. Cela ne préjuge en rien des stocks de l’éditeur. Néanmoins, je pense que les tendances que ma méthode dégage sont raisonnablement fiables. Si vous êtes intéressé par un de ces volumes, vous ne devriez pas hésiter trop longtemps.

– le Port-Royal, II et III, de Sainte-Beuve. Comme les trois autres tomes de l’auteur sont épuisés, il est fort improbable que ces deux-là, retirés pour la dernière fois dans les années 80, ne s’épuisent pas eux aussi. Ils sont tous deux assez rares (-10 librairies indépendantes).

– la Correspondance (entière) de Voltaire. Les 13 tomes, de l’aveu du directeur de la Pléiade, ne forment plus un ensemble que le public souhaite acquérir (pour des raisons compréhensibles d’ailleurs). Le fait est qu’on les croise assez peu souvent : le I est encore assez fréquent, les II, III et XIII (celui-ci car dernier paru) sont trouvables dans 5 à 10 librairies du réseau indépendant, les volumes IV à XII en revanche ne se trouvent plus que dans quelques librairies. Je ne sais pas ce qu’il reste en stock à l’éditeur, mais l’indisponibilité devrait arriver d’ici un an ou deux pour certains volumes.

– les Œuvres de Julien Green. Je les ai évoquées plus haut, à propos de l’indisponibilité du volume IV. Les volumes V, VI, VII et VIII, qui arrivent progressivement en fin de premier tirage devraient suivre. La situation des trois premiers tomes est un peu moins critique, des retirages ayant dû avoir lieu dans les années 90.

– les Œuvres de Malebranche. Dans un entretien, Hugues Pradier a paru ne plus leur accorder grand crédit. Mais je me suis demandé s’il n’avait pas commis de lapsus en pensant à son fameux Malherbe, symbole permanent de l’échec commercial à la Pléiade. Toujours est-il que les deux tomes se raréfient.

– les Œuvres de Gobineau. Si c’est un premier tirage, il est lent à s’épuiser, mais cela vient. Les trois tomes sont moins fréquents qu’avant.

– les Orateurs de la Révolution Française. Série avortée au premier tome, arrêtée par la mort de François Furet avant l’entrée en lice de Robespierre et de Saint-Just. Elle n’aura jamais de suite. Et il est peu probable, compte tenu de son insuccès, qu’elle reste longtemps encore au catalogue.

– le Théâtre du XVIIe siècle, jamais retiré (comme Corneille), malgré trente ans d’exploitation. D’ici dix ans, je crains qu’il ne soit dans la même position que son « homologue » du XVIIIe, épuisé.

– pèle-mêle, je citerais ensuite le Journal de Claudel, les tomes consacrés à France, Marx, Giraudoux, Kipling, Saint François de Sales, Daudet, Fromentin, Rétif de la Bretonne, Vallès, Brantôme ou Dickens (sauf David Copperfield et Oliver Twist). Pour eux, les probabilités d’épuisement à moyen terme sont néanmoins faibles.

7 295 réflexions sur “La Bibliothèque de la Pléiade

  1. Je dois avoir de la chance car habitant une petite ville de vingt-cinq mille habitants, je dispose encore de trois librairies indépendantes (dont deux possèdent des rayonnages pléiade) et de deux bouquinistes : La Perfide Albion (tous les livres sont en anglais) et un vieux bouquiniste, barbu, chenu, anarchiste et gouailleur qui n’a plus de télévision depuis 35 ans. Un monument à l’ancienne ! Sa boutique est petite mais on peut y trouver des trésors dans un savant désordre. Le même problème que vous se pose à moi, où iront mes livres en l’absence de descendants ? Et aussi un autre problème non évoqué, si je n’arrête pas d’acheter des livres, aurai-je le temps de les lire tous avant le grand saut ?

  2. Bonjour Chardin,

    J’ai acheté le tome 4 des « OEuvres romanesques et théâtrales complètes », de Mauriac, et « Conteurs de la Renaissance ». En bon état et à très bas prix. C’est une librairie fort sympathique et, par beau temps, on peut lire au square Paul Painlevé. Le musée de Cluny est à un jet de pierre et, non loin, la rue Champollion reste un haut lieu de la cinéphilie parisienne.

    Merci à Neo-Birt7 pour cette adresse. Je compulserai leur catalogue sur Internet, mais je doute d’aller rue de la République.

    Enfin, si vous allez en Belgique, à Bruges, les libraires de Raaklijn (Kuipersstraat 1) qui jouxte la bibliothèque municipale, font en sorte d’avoir en rayonnage tous les volumes disponibles de La Pléiade. On trouve aussi quelques « Bouquins » (Laffont) assez anciens.

    Bonne soirée.

  3. Je connais bien le bouquiniste de la place Paul-Painlevé, très sympathique, pas cher, avec beaucoup de stocks intéressants, pas seulement en littérature, mais en art, philo, histoire, etc. À vrai dire, je travaille dans la librairie de l’autre côté de la place (je ne révèle pas son nom, mais avec un pareil indice, il vous sera aisé de découvrir de laquelle il s’agit), donc je vais souvent chez ce bouquiniste, chez qui j’ai trouvé, pour 15 euros chacune et en bon, voire très bon état (avec jaquette et rhodoïd, mais sans coffret), les pléiades Dante, Théâtre et Romans 1 de Montherlant, Julien Green 5, Ancien Testament 1 & 2, Shakespeare 1 & 2 (deuxième édition). Et beaucoup d’autres volumes aussi, en excellent état et à un prix à peine plus élevé. À un prix très raisonnable, j’ai également déniché chez lui l’album Proust et, pour sortir de la Pléiade, l’édition originale du « Henri Matisse, roman », d’Aragon, dans un état impeccable. J’ajoute qu’il fait souvent profiter ses clients réguliers de petites ristournes, ce qui ne gâche rien.

    Et à cinquante mètres de là, il y a Gibert Joseph, où, travaillant à proximité, je me rends quasiment tous les jours pour effectuer ce que j’appelle mon « checking » : je passe par tous les rayons (Pléiades ou autres) susceptibles d’abriter, en occasion, un livre que je recherche et qui est, soit épuisé dans le commerce, soit trop cher à l’état neuf ou même d’occasion chez des bouquinistes véreux… Et comme ils ont à Gibert des arrivages quotidiens, le jour béni où je finis par trouver mon bonheur ne met jamais trop de temps à se présenter. Mon Boulgakov 1 et mes Borges 1 & 2 dans la première édition, pour ne citer que ceux-là, viennent de Gibert, comme la grande majorité de mes pléiades d’ailleurs, achetées d’occasion mais toujours en très bon état. Et je ne vous parle même pas de Gibert Jeune, un peu plus bas, place Saint-Michel, chez qui il ne faut pas hésiter à tenter sa chance lorsque le grand frère Gibert Joseph fait défaut.

    • Vous avez bien raison, Thomas, en dépit de ses défauts (l’achat d’occasion via le site constitue une loterie, du fait de l’absence de tout descriptif des ouvrages proposés ; emballages où les livres non protégés ballottent à la merci des postiers ; prix non proportionnés à l’état général mais au prix de neuf en fonction d’une décote arbitraire), Gibert reste encore indispensable au bibliophile averti. Je suis un vieil habitué du Gibert Joseph de la grosse ville mitoyenne ; non seulement, à la différence de la plupart des librairies indépendantes, ils maintiennent contre vents et marées les rayons de littérature gréco-romaine et de lettres médiévales, mais ils mettent en rayon quelques-unes des nouveautés de chez Diane de Selliers (depuis qu’a débuté la Petite collection, nettement plus abordable que la série reliée) ou le Cerf, et leur étalage de poésie française ne se réduit pas, comme le font des établissement pourtant prestigieux sur le plan local – je citerai Maupetit (Marseille), Goulard (Aix-en-Provence), Passages (Lyon) ou Ombres blanches (Toulouse) -, au service vraiment minimum que constituent quelque dizaines d’exemplaires des volumes de chez GF ou de la collection Poésie/Gallimard avec quelques titres de l’Imprimerie Nationale (La Salamandre) pour faire beau. Cela dit, ce n’est pas chez Gibert que l’on trouvera des ouvrages universitaires tirés à quelques centaines d’exemplaires, voire moins, il y a plusieurs décennies, et pour lesquels des librairies spécialisés demandent désormais des fortunes (il y a quelques années, j’ai vu une copie en reliure éditeur des deux tomes normalement brochés et séparés du Dubost, Aspects fantastiques de la littérature narrative médiévale [1991], à 500 euros chez Black Oak Books ; le temps que je me décide, elle était vendue ; plus récemment, un Néerlandais exigeait 750 euros pour la dissertation de Maria Münster sur Isis [1968], rien moins que l’un des ouvrages les plus recherchés de toute l’égyptologie et dont je n’ai vu passer qu’un ou deux exemplaires en vingt ans tellement il est difficile d’en trouver hors des grandes bibliothèques académiques). Le plus déprimant là-dedans tient à ce que même des doctorants ou des professeurs d’université, si vous leur faites miroiter la perspective de leur léguer une vôtre copie d’un livre académique rare intéressant leur spécialité, tendront en général à décliner l’offre pour des raisons futiles : je ne me mêle plus de ces matières, mes centres d’intérêt ont changé, la place me fait défaut. Un collègue me disait un jour, il y a bien des années, qu’Étiemble en personne s’était dépris de Rimbaud et n’a donc jamais achevé son Mythe, entre autres par dégoût de la collecte bibliographique.

  4. Cher Lombard une fois encore vous vous trompez quant à moi. Je ne parlais QUE du premier tome de son théâtre ( classiques Garnier 2020) que je viens de lire. Aucun jugement de ma part sur son œuvre théâtrale complète. Lisez-moi mieux svp. Merci !

  5. Salut à tous.

    Après quelques centaines de pages de ma lecture des Scènes de Barrès, je puis vous assurer Neo-Birt7 que tout cela m’enchante énormément. La conception que Barrès se fait de la France est d’autant plus actuelle qu’elle vaut le détour pour tout français un peu soucieux de l’avenir de celle-ci. Un anti-dreyfusard certes mais sceptique également de par les circonstances de l’affaire Dreyfus, dénonçant plutôt l’aberration de l’instrumentalisation de tout cela, une affaire nocive pour cette France « déracinée ». Les discours durant les dîners de l’Appel au Soldat m’ont laissés admiratifs.
    Bien plus que la littérature, je souhaitais citer un joli petit passage de ce livre ma foi très plaisant à lire.

    « Ces notions d’amour et de continuité, c’est tout le ferment du nationalisme. Excité par de telles vérités, je hausse la voix et je m’écrie qu’elles valent pour les étrangers aussi bien que pour mes compatriotes et qu’ainsi je méprise aucune nationalité, mais que mon devoir est envers mes parents. Je suis une espèce. Une espèce créée par des forces qui me précèdent. C’est à moi d’éviter qu’elles se dispersent. Mon espèce fait ma dignité; je puis y ajouter. Tel quel et faible individu, j’appartiens à l’histoire de France, à une histoire que de toute éternité j’ai été préparé pour trouver incomparable. J’entends que rien ne la diminue. Je travaillerai pour que mon équipe projette des énergies accrues dans l’avenir. Heureux si ma main débile aide à soutenir le ciseau qui, le long des siècles, grave sur le temple de Mémoire la suite illimitée des beaux titres de ma patrie! »

    Très sincèrement il me vient une interrogation que je souhaite exprimer à l’oeil attentif de tout le monde. Quand Neo-Birt7 disait concevoir les Scènes comme un chef d’oeuvre je me demandais quels livres, d’après votre expérience à vous tous, vous tendriez à considérer comme tel ? On pose souvent la question « Quels sont vos livres préférés » mais pas assez la question « Quels sont les livres que vous considéreriez comme des chef d’oeuvres ». Ce sont deux choses différentes et je souhaiterais que, sur ce forum, tout le monde partage son avis sur la question. Beaucoup ici sont des grands-père, d’autres sont père, d’autres encore (cela me concerne, peut-être également Thomas et d’autres) sont encore plus jeunes. Le fait que nous partagions un avis comme celui des chefs d’oeuvres que nous estimons ne serait pas inutile dans la mesure où.. Un exemple tout bête : quand Neo-Birt m’affirmait que les Scènes était un chef d’oeuvre je me mis aussitôt à le commander chez mon libraire. Si la mention d’un autre bouquin que je considère tout aussi intéressant paraît sur ce forum, il se peut que moi ou même quelqu’un d’autre puisse avoir cette curiosité de le lire. Tout cela pour vous dire que ma question n’est pas anodine et que tout le monde pourrait y trouver profit comme ç’a été le cas pour moi. Cela en dit beaucoup également – et on peut me contester – sur la personne; très honnêtement ce pourrait être très sympathique.

    • 10 février 2020.

      N’attendez pas des autres qu’ils vous disent où sont les chefs-d’œuvre. Trouvez-les vous-même. Et tant pis si certains de ceux que vous aurez reconnus ne soient des chefs-d’œuvre que pour vous.

      Non seulement l’idée ne me viendrait pas de demander conseil en ces matières, mais j’ai pour habitude de ne jamais suivre ceux qu’on a bien voulu me donner sans que je les aie sollicités.

      Je considère en effet qu’il n’y a rien de plus personnel, de plus idiosyncratique que cette question du choix des lectures, et du parcours tout particulier qui nécessairement en résulte pour le lecteur.

      Bien entendu qu’il y a des chefs-d’œuvre sur la valeur, sur l’importance desquels tout le monde s’accorde. Mais ceux-là nul doute que vous ne les connaissiez déjà.

      • N’empêche, Philosopher34, le sujet a beau être personnel et idiosyncratruc, s’il apparaît que vous ne partagez pas les goûts d’Amhed, vous serez secoué comme un vieil Orangina.

        (Excusez, Amhed, le sujet était clos, mais je ne résiste jamais au comique de répétition, au malheur de mon entourage.)

          • Ahmed Berkani

            Je trouve dommage d’afficher cet air de faux offusqué si je puis me permettre l’expression. Ma question était basée sur la notion de partage, loin de moi est l’idée de violer votre vie privée. « J’ai pour habitude » « Je considère » très bien, considérez ce que vous voulez mais je ne vois pas pourquoi votre réponse à mon commentaire devait être aussi spontanée.
            Libre à vous de passer votre chemin, je ferai de même.
            Que je n’attende pas des autres quoi faire, mais je ne vous ai pas attendu, vous, pour penser de cette manière et je vous remercie chaleureusement de la piqure de rappel. C’est à titre indicatif que je demandais. Mais sans doute que je n’aurai pas dû poser cette question, vous ne vous seriez pas mis dans un tel état.

            « Bien entendu qu’il y a des chefs-d’œuvre sur la valeur, sur l’importance desquels tout le monde s’accorde. Mais ceux-là nul doute que vous ne les connaissiez déjà. »
            Sans doute que je les connais.. Mais certains non ! La preuve en est les Scènes.

        • Un chef d’oeuvre encore trop méconnu est, selon moi, le délicieux Virgile travesti de Scarron, en octosyllabes ; si la connaissance de l’Énéide apporte un sel supplémentaire à la lecture, elle n’a rien d’indispensable pour apprécier l’humour jamais vulgaire et la verve pittoresque de ce diable de poème. On a la chance de disposer d’une édition convenable aux Classiques Garnier (1988, par Jean Serroy) : si l’introduction est fort scolaire et court la poste, avec ses 23 pages (plus le développement sur la constitution textuelle), elle propose de très courtes gloses marginales en style télégraphique expliquant les tournures vieillis et les allusions matérielles, ce qui désencombre bien la lecture, vingt pages de notes finales éclaircissant les obscurités nécessitant un minimum de développement. Je suggère de jeter constamment un oeil à la belle édition Victor Fournel parue en 1857 (rééditions 1858, 1876) dans la bibliothèque gaulois d’Adolphe Delahays à Paris ; outre un intéressant mémoire introductif sur le burlesque en France, elle offre des notes moins nombreuses que celles de Serroy, mais puisées aux mêmes sources que lui, dont très sûres, et souvent beaucoup plus développées ; en outre et surtout, l’oeuvre scaronnienne ayant été abandonnée au milieu du VIIIe chant, Fournel reproduit avec les notes les plus indispensables la continuation composée dans les mêmes style et mètres par Moreau de Brasei, très inférieure à l’original mais considérée à juste titre comme la moins mauvaise des trois suites existantes (livres VIII fin à XII ; dernière édition séparée en 1900, chez Garnier, texte nu).

          • ERRATA:

            gaulois] gauloisE
            dont] donC
            mètres] mètrE

            Afin de rendre ce message un peu moins inintéressant, voici une pointe aiguisée par Drumont, que l’on jurerait écrite pour notre époque (La France Juive devant l’opinion, Paris, Marpon – Flammarion, 1886, pp. 208-209) :

            « je ne sais si vous êtes comme moi, mais ces masses d’or accaparées par quelques-uns éveillent invariablement dans mon esprit l’idée de quelque chose de répulsif, de difforme, d’obscène dirai-je presque ; cela me fait penser à une excroissance, à un polype gigantesque. »

            Drumont le dit des six cents millions auxquels se montait la succession de la baronne James de Rotschild. On penserait aujourd’hui à la fortune des Arnault, des Bettencourt, des Wertheimer.

    • Il me semble qu’il faut être un peu du métier pour pouvoir juger des chefs d’œuvre littéraires. Henry James considérait Le père Goriot comme celui de Balzac. Tolstoï, dit-on, aimait par dessous tout chez Dostoievski Les souvenirs de la maison des morts. Pour Scott, c’est Kenilworth que John Buchan rangeait dans cette catégorie-là.

      A propos de Walter Scott, en voilà un dont la bibliothèque n’a pas été vendue à l’encan et dispersée par les héritiers, les « dévorants » comme les appelait Marcel Aymé :


        • petritien comment ne pas être d’accord avec votre commentaire. Sans nul doute que mes précisions se sont arrêtées à des considérations qui me paraissaient moins évidentes. C’est pourquoi j’ai précisé que le caractère subjectif, d’un spécialiste ou non, n’était pas une condition essentielle pour répondre à mon message. Que sous des dehors très complexes, ma question ne se borne qu’à votre opinion tout autant légitime qu’elle est intéressante.

      • Je conteste l’affirmation selon laquelle on jugerait mal des chefs d’oeuvres de la littérature sans être soi-même de la guilde. Il ne suit pas du tout, de ce qu’on est soi-même un grand créateur, que l’on possède une judiciaire moins faillible que celle du commun des mortels ayant quelque teinture des belles lettres, en particulier lorsque intervient la barrière de la langue. En outre, combien de professeurs, fussent-ils à l’Université, s’enthousiasment pour de pures pacotilles, l’équivalent scripturaire de Matzneff, Bancquart, Houellebecq et autres plumitifs en vogue ? Enfin, et je dirais surtout, la pesanteur des traditions scolaires déforme le jugement collectif porté sur nos grands auteurs. Rimbaud et Verlaine, par exemple, nous semblent toujours actuels par leur poétique, leur aura, l’intégration viscérale de leur être dans leurs vers, mais ne cède-t-on pas à la facilité, au nom des fulgurances plus ou moins nombreuses dont s’étoile leur oeuvre, en choisissant d’y voir un ciel clair plutôt qu’une grisaille ? Par une illusion assez largement rétrospective, il n’est que trop aisé d’élargir à l’ensemble de l’étroit corpus rimbaldien la révérence qu’inspirent justement le Sonnet des Voyelles, le Dormeur du Val, Bateau Ivre, comme si son niveau ordinaire n’était pas plutôt celui des Stupra ou des Vieux Coppées de l’Album Zutique, à savoir une poésie amusante et bariolée, mais superficielle et épate-bourgeois ; à lire Illuminations et Une saison en enfer, que n’est-on frappé par la fuite en avant dans le salmigondis d’une imagerie chaotique ne rimant peu ou prou à rien de grande conséquence ? Il fut sec avant d’avoir vingt ans, et rien ne permet de croire que le succès aurait changé quelque chose à l’affaire. Verlaine, lui, est plutôt une certaine conception de l’harmonie du vers qu’une inspiration large, puissante et plus ou moins continue ; il se répète, ressasse, même formellement. Rien de tel chez Coppée, par exemple, dont l’ample oeuvre en vers épouse tous les tons et presque toutes les formes avec un humanitarisme non feint, un
        imperturbable bonheur d’expression dont les critiques de cette poésie familière et coulante au motif de mièvrerie et de fadeur étaient forcément conscients ; l’homme a disparu de nos radars littéraires parce qu’il fut antidreyfusard sur ses vieux jours, mais sa poésie, sa prose aussi, méritent mieux qu’un silence devenu ignorant. Lisez donc ses Récits épiques ; la plupart sont de petits chefs d’oeuvre d’atmosphère. Victor de Laprade, également, vaut plutôt mieux que sa réputation de deutéro-Vigny à la noble turgescence ; pour la musique de l’alexandrin, la frappe des phrases, une alliance grand seigneur de virilité et de tendresse, une tendance souvent inspirée à peupler la nature d’un panthéisme sous le vernis de sa foi chrétienne, je le trouve presque toujours supérieur à Lamartine. Psyché, ses Symphonies recèlent des beautés de grande classe. Un poète a fortiori beaucoup plus occulté, mais qui me touche depuis toujours, est Nicolas Gilbert (1751-1780), qui fut jugé suffisamment important pour recevoir l’honneur d’une préface de Nodier en 1826 ; davantage que son (assez morne) brûlot antiphilosophique, ses poésies diverses, dont Mon apologie, témoignent d’une âme frémissante sachant jouer du vers avec la perfection aisée parfois un peu molle des hommes du XVIIIe siècle. Une sorte d’anti-Piron.

        • C’est le côté artisanal de la création littéraire, et plus précisément romanesque, qui me fait dire qu’être du métier peut mieux faire juger de ce que constitue un chef d’œuvre. Je n’avais pas en tête les professeurs d’université.

          Pour ce qui concerne Henry James, il avait acquis, étant enfant et adolescent, à l’occasion des séjours plus ou moins longs que la smala James avait effectués en France et en Suisse française, une connaissance du français qui avait réduit à rien l’obstacle de la langue. L’emploi qu’il en fait dans ses œuvres de fiction et dans sa correspondance est d’ailleurs un des plaisirs que procure sa lecture. Il sonne toujours juste.

        • J’ai lu récemment un article de Barbey d’Aurevilly, sur Gérard de Nerval, assez accablant… pour B. d’A.
          Le plus amusant de l’affaire étant que cet article, paraissant une vingtaine d’années après la disparition de Gérard de Nerval, Barbey d’Aurevilly croyait avoir un « recul suffisant » pour en juger au nom de la postérité, et prédire que le semi-oubli de Gérard se transformerait bientôt en un oubli complet et bien mérité.
          Il eut d’ailleurs raison… pendant un demi-siècle environ.

        • Coppée n’a pas tout à fait disparu des radars. Un faible écho parvient encore jusqu’à nous. Car c’est l’une des têtes de turc du rancunier Léon Bloy. Brouillé avec lui à l’époque de son mariage en 1890 avec Johane/Jeanne Molbech, qu’il avait rencontrée chez François Coppée et sa sœur Annette, il ne lui a jamais pardonné l’hostilité qu’il lui avait manifestée à ce moment-là.

          Il a évoqué dans son journal publié, Le mendiant ingrat, en date du 25 avril 1893, une rencontre fortuite avec le « glabre » Coppée.

          « Qu’il faut être sot pour croire au hasard ! Comme je revenais de porter au mauvais lieu le manuscrit de L’Aumône du Pauvre [un des contes de Sueur de sang], la meilleure chose, peut-être, que j’aie donnée au Gil Blas, je rencontre Coppée dans la rue, et me voilà salué par cet académicien !

          Ma foi ! oui, l’aumône du pauvre ! Je n’en avais pas besoin, mais il me la fait tout de même, cette largesse du coup de chapeau, et il s’éloigne, le cœur doucement balancé, disant en lui-même : Je viens de faire un heureux ! Excellent François ! C’est vrai qu’il ne m’avait pas aperçu de loin, que je le cognais, pour ainsi dire, et qu’il eût été difficile de feindre la distraction. N’importe, c’est si bon d’être généreux, et je serais une jolie canaille si la reconnaissance ne m’étouffait pas !

          Le cœur de Coppée ! Ah ! je n’en connaîtrai jamais de plus lâche, de plus indigent — Qui vive ? crie l’envoyé de Jupiter. — Ami de tout le monde ! répond, en tremblant, le valet d’Amphitryon.

          Affable et terreux Coppée ! tu n’ignores pas, mon garçon, que nous avons un petit compte à régler ensemble, qu’on attend toujours la réponse à certaine lettre goujatement méprisée par toi, en mai 1890; qu’un poète plus haut que toi l’attend sous la terre, et que je suis en une façon, le plus solvable des contemporains. »

          L’épisode est bien moins développé dans le journal longtemps resté inédit et qui a servi de support au journal publié :

          « (…) Je reste avec Jeanne au seuil d’un café sur la place de la République jusqu’à 4 h. Coppée passe devant nous et n’ayant pu nous apercevoir de loin, nous salue. Quelle pitié ! (…) »

          Pour les curieux et les amateurs, une rapide recherche sur Ebay montre qu’on peut toujours se procurer sans se ruiner les œuvres de Coppée qui malheureusement ne semble pas avoir été réédité depuis longtemps.

          • Les oeuvres de Coppée occupent, dans la petite édition Lemerre (format elzévirien), 17 volumes au total disposés comme suit (je cite d’après mon propre exemplaire, car les catalogues en ligne sont incomplets ou insuffisamment détaillés) : 6 tomes d’oeuvres poétiques (I 1864-1869 ; II 1869-1874 ; III 1874-1878 ; IV 1878-1886 ; V 1886-1890 ; VI 1890-1905) ; 5 de théâtre (I 1869-1872 ; II 1872-1878 ; III 1879-1881 ; IV 1881-1885 ; V 1885-1895) ; et 6 d’oeuvres en prose avec des regroupements arbitraires (Contes rapides / Henriette ; Une idylle pendant le siège / Contes en prose ; Toute une jeunesse ; Longues et brèves ; Vingt contes nouveaux ; La bonne souffrance / Contes pour les jours de fête). Il est très rare de trouver au complet cette vaste collection ; le seul qui la propose, à ma connaissance, est Fauguet, accessible depuis le catalogue du site Cazitel (https://bit.ly/39nLoCz), à un prix du reste fort raisonnable.

            Vieux bouffe-curé agnostique, je ne goûte pas du tout cet extrémisme de Bloy ; quitte à lire de la logorrhée, l’halluciné Drumont me fait beaucoup plus rire.

          • Et Darien ? Pour ma part, je le goûte fort. Cet extrémiste bouffeur de curés a lui aussi dressé dans La belle France un portrait de Coppée, en y adjoignant celui de Jules Lemaître que j’inclus pour faire bonne mesure :

            « Il est certain qu’il serait malaisé d’imaginer une troupe de faquins plus grotesques que ceux qui règlent et dirigent la parade du Nationalisme. Vous avez vu Coppée qui, après avoir étiré ses asticots sous les faux poids du petit épicier, s’est mis à les aplatir sous les roues des canons ; vous avez vu ce marguillier de la cheville, ce bedeau du truisme, avec ses allures gauches de larbin sans certificat, ses épaules en lutrin, sa peau vert-de-grisée qui semble imprégnée par toutes les saintes huiles, et ses oreilles en conque de bénitier. Vous avez vu Lemaître avec son air effaré de caissier qui s’attend toujours à ce qu’on lui passe une pièce du Pape ; vous avez vu cette chauve-souris, produit abject et parfait du séminaire et de l’Université — vous avez vu ses yeux — non, on ne peut pas ! — vous avez vu ses paupières, plus pesantes que si elles étaient de plomb, entre lesquelles coule un regard visqueux, plus blafard que la lueur blême qui suinte par les jours de souffrance. »

            François Coppée : https://fr.wikipedia.org/wiki/François_Coppée#/media/Fichier:François_Coppée.jpg

            Jules Lemaître : https://fr.wikipedia.org/wiki/Jules_Lemaître#/media/Fichier:Jules_Lemaître_1913.jpg

        • Toujours sur Coppée, pour lui rendre justice et aider à dissiper l’obscurité qui entoure son œuvre, en attendant une improbable Pléiade, je signale la parution en 2003 aux Presses de l’Université de Paris-Sorbonne de ses Chroniques artistiques, dramatiques et littéraires (1875-1907) dans une édition établie par Yann Mortelette.

          Suit la critique de l’ouvrage non signée dans Histoires Littéraires (n°16) :

          François Coppée, Chroniques artistiques, dramatiques et littéraires (1875-1907), édition établie, préfacée et annotée par Yann Mortelette (Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, 2003, 358 p., 40 €).

          Nous nous sommes tous, presque tous, moqués de lui. Sa carrière, commencée par un succès au théâtre (Le Passant, 1869) et couronnée par l’Académie Française dès 1884, sans oublier ses prises de position nationalistes au moment de l’Affaire Dreyfus, n’est qu’un enchaînement de succès. Dans le premier quart du XXe siècle, il était accueilli dans les anthologies avec Armand Sully Prudhomme. Il était la vedette de la poésie traditionnelle, qui faisait oublier les outrances de Baudelaire et de Rimbaud, les secrets de Mallarmé. Coppée est un Parnassien, mais un Parnassien ouvert, comme il le prouve en répondant à Heredia sous la Coupole en 1885, exprimant des réserves. Il sait faire la part, chez Hugo, de l’excellent et du moins bon, sans chercher à l’annexer. Sur la rime riche, malgré « ses habitudes de vieux parnassien », il est disposé à entrer dans la voie des concessions. Yann Mortelette ne plaide pas pour la poésie de Coppée, mais il ne la ridiculise pas. Son propos est de nous présenter en un volume les chroniques, pour la plupart ignorées, du critique : du critique d’art, qui a attentivement visité le Salon de 1875, du critique dramatique, de 1876 à 1884, du critique littéraire, de 1892 à 1898 et de 1902 à sa mort, tous articles publiés dans de grands périodiques, respectivement Le Moniteur universel, La Patrie, Le Journal, Le Gaulois. Coppée est un vrai critique. Il ne prétend pas imposer ses préférences parnassiennes. Il entre dans les œuvres de Musset (On ne badine pas avec l’amour, Le Chandelier) et sait, en 1882, admirer Les Corbeaux de Becque dans des pages tout à fait remarquables. Il dit sa « haute estime » pour Zola, en regrettant que celui-ci soit obligé de recourir à un carcassier comme W. Busnach pour que ses romans soient adaptés à la scène. Busnach est un « tailleur à façon ». « On lui confie un roman et il vous rend une pièce de théâtre ». Ses grandes admirations poétiques vont à Gautier, à Banville, à l’auteur de Gaspard de la nuit, au premier Verlaine et au premier Mallarmé, en tant qu’ils furent parnassiens. Rimbaud est complètement absent. Si grande était son autorité qu’Albert Samain lui dut l’immédiat succès d’Au jardin de l’infante (l’article de Coppée parut dans Le Journal du 18 mars 1894). N’oublions pas que, plus tôt, Coppée sut apprécier Les Flamandes. Ami de Huysmans et de Barbey, du jeune Paul Bourget aussi, il n’en est pas moins un partisan passionné d’Aphrodite. Coppée a le talent de décrire « la célèbre chambre de la rue Rousselet » (celle de Barbey d’Aurevilly). « Le velours de coton, d’un rouge pisseux, et l’acajou plaqué y triomphaient, je dois l’avouer, et l’armoire à glace, ambition de toutes les grisettes, était là, inévitable. » De cette armoire, « banale camelote du faubourg Saint-Antoine », il disait à son ami avec une conviction parfaite : « J’aime cette glace, monsieur. Elle ressemble à un lac. » Une autre évocation doit être retenue, celle du « petit rez-de-chaussée de la rue de Douai, où demeurait Catulle Mendès vers 1865 » (l’article est bien postérieur, La Patrie, 26 février 1883). « Un appartement de garçon. Deux pièces : la chambre à coucher et le salon, transformé en cabinet de travail. C’est à peu près meublé ; il y a, aux murailles, le “Bon Samaritain”, très estrange eau-forte de Bresdin, et quelques bizarres aquarelles de Constantin Guys. » Arrivent les amis : Cladel, Glatigny, Mallarmé, Heredia, Dierx, d’Hervilly, Valade, Mérat, etc. Et survient Villiers de l’Isle-Adam, qui se précipite sur le piano pour improviser une mélopée sur La Mort des amants, hommage à l’absent. C’est l’occasion de faire l’éloge des Contes cruels et des poèmes qu’ils contiennent, de faire allusion à La Révolte et de présenter Le Nouveau Monde, drame « assez incohérent, mais grandiose ». La préface est substantielle ; à la fin, des notices sur les écrivains et les peintres cités et une bonne bibliographie. Signalons une faute qui irrite un de nos amis, lequel la combat après l’intéressé lui-même : Considérant (pages 234, 289, index) n’a pas besoin d’un accent aigu ; c’est lui-même qui, le premier, dénonçait cette erreur. Un livre utile, qui fait découvrir un auteur plus libéral qu’on ne pouvait s’y attendre et un excellent critique. Cahier d’illustrations, index.

        • Acceptez mes remerciements Neo-Birt7 pour avoir répondu de manière poussée à ma question. Il est toutefois regrettable que les chefs d’oeuvre que vous mentionnez sont ou bien oubliés ou ont vocation à disparaître pour certains. Il est vrai que la poésie est un art supérieur comme on le concevait déjà au XVIIème siècle en s’inspirant, pour la plupart, des poètes de l’Antiquité tel Virgile. N’hésitez pas à vous manifester si d’autres chefs d’oeuvre vous viennent en tête.

      • Hein ? Quoi ! Que s’est-il passé ?
        Je crois que je suis tombé dans les pommes, après avoir cliqué sur la petit image accompagnant votre message, petit rien…

  6. 11 février 2020.

    J’ai été consulté par un collègue à propos de ce vers d’André Chénier :

    « Baigne-toi dans le tien [le sang] et reconnais des dieux. »

    Quelqu’un voit-il pour le deuxième verbe autre chose qu’un bête emploi transitif (comme dans l’expression « reconnaître une religion, un dieu, un maître, etc. » ? Nous cherchions, lui de son côté et moi du mien, ce que serait le sens d’un emploi transitif indirect du verbe reconnaître. Sans succès. Aucun dictionnaire ne le donne.

    • Ce serait au sens de témoigner de la gratitude à, faire montre de reconnaissance envers, usage courant au XVIie siècle selon Furetière. Une telle analyse serait pertinente au vu du vers précédent, qui évoque l’assassinat de Marat qualifié en goût pour le sans des tyrans : par antithèse avec ce vers, Chénier souhaite à Charlotte, en mourant sur l’échafaud, que son sang versé soit une marque de reconnaissance envers les Mânes, ie. qu’elle meure satisfaite.

      • Pardon, Chénier souhaite à Marat, par le truchement du regard de Charlotte, qu’il témoigne sa reconnaissance aux dieux, en l’espèce les Mânes de ses victimes, par son propre sang versé, lui qui aimait tant à verser le sang d’autrui. Je suis sur ma tablette et j’ai mal lu le texte de cette strophe.

        • Merci infiniment, cher Neo-Birt. Il y a en effet ce sens de reconnaissance dans les dictionnaires (mais j’aurais dû ouvrir le Furetière aussi).
          Ce que nous ne comprenons pas, c’est la présence de l’article indéfini : on aurait compris « reconnais les dieux ».

          Mais je ne veux pas monopoliser la parole. C’est une question assez accessoire au fond. Mais comme les questions de la langue m’intéressent toujours beaucoup…

          Merci encore.

          • Des dieux, je suppose, renverse le ‘tyrans tes complices’ et peut renvoyer aux ‘dieux’ et à leurs crimes dont Charlotte est censée faire honte dans une strophe précédente. En ce cas, il ne s’agit plus des Mânes des victimes de Marat mais de tout l’élément numinal. L’écriture poétique est très adroite, et l’alternance entre pronoms définis et indéfinis d’un haut effet rhétorique.

    • Puisque nous parlions de Chénier, quelqu’un ici aurait-il un avis sur la nouvelle édition de ses oeuvres poétiques, établie par G. Buisson et Ed. Guitton, chez Paradigmes à Orléans (2 vol. parus, 2005-) ? Je m’inquiète un peu lorsque je lis, dans l’encart publicitaire, « on a veillé à ce que les vers du poète occupent seuls la page : l’amateur pourra les écouter en toute liberté, a capella » ; la rigueur philologique et textologique n’a rien à voir avec de telles futilités. Rappelons qu’on ne disposait jusque là que d’éditions modernes reproduisant les textes perturbés de la première moitié du XIXe siècle, essentiellement celui de Latouche qui enrôle Chénier sans autre forme de procès parmi les écrivains légitimistes finalement dévorés par la Révolution après d’innocentes, car infantiles, accolades données à celle-ci – aucun travail critique n’informe la jolie édition de la collection Selecta de Garnier, en deux volumes, travail anonyme et indatable auquel André Bellessort a contribué une longue préface, oratoire mais perceptive, quant à la Pléiade de G. Walter, conformément au cahier des charges qui prévalait pour la collection à son époque (1940), elle donne le même Lesetext dérivatif très mal soutenu par une exégèse à la fois rudimentaire et maigre.

    • « Va, tyran furieux.
      Va, cours frayer la route aux tyrans tes complices.
      Te baigner dans le sang fut tes seules délices.
      Baigne-toi dans le tien et reconnais des dieux. »

      Cher Ahmed, ces vers font l’objet de la note suivante dans l’édition Oxford des Poésies choisies de Chénier par Jules Derocquigny, publiée dans la Oxford Higher French Series en 1907 :

      27-30. Aristophanes, Thesmophoriazusae, 667.

      • La référence est fautive ; le passage qui serait encore le moins distant du français consiste en Thesmophories, 673-675, « il [sc. le criminel pris sur le fait] confessera hautement qu’il est des dieux, il apprendra à tous les hommes à les honorer » (traduction A. Willems ; les v. 667 sqq. disent en effet : « car s’il est pris après ce sacrilège, il paiera son crime, et de surcroît prémunira tous les autres, par son exemple, contre la violence, les actes injurieux et les façons impies). La tirade grecque dans son ensemble et le passage français se recoupent si peu que je n’ai point reconnu Aristophane dans ces alexandrins ! L’intertextualité dévoyée constitue une mode qui, loin d’éclaircir les textes, les tire à hue et à dia.

  7. 12 février 2020.

    Cette petite difficulté de français m’a conduit a rouvrir une vieille édition de notre poète, où j’ai le bonheur de tomber sur ce texte — dans un fragment d’ouvrage projeté sur « l’Espagne et la superstition » :

    « Plusieurs disent : mais le doute, le scepticisme est désolant. Premièrement, je ne pense pas ainsi ; mais à la bonne heure, est-il en moi, est-il en vous de lever ce doute qui vous déplaît ? Je veux croire, dites-vous, cela me console ; mais ces mots : « je veux croire » impliquent contradiction. On ne croit point à volonté. C’est l’évidence, la conviction, la persuasion, la conscience intime qui doivent nous déterminer à croire telle ou telle chose, au lieu que vous avouez que vous vous êtes déterminé par choix. Vous doutez donc ainsi que moi, mais vous luttez contre le doute, vous lui dites des injures, vous tâchez de vous étourdir par un vain bruit de paroles. L’assertion est dans votre bouche, mais le doute est dans votre cœur. Avouez-le donc ainsi que moi, au lieu de faire parade d’une ferme croyance, qui se trouve ensuite n’être qu’un doute orgueilleux et déguisé. Car enfin qu’importent nos assertions ? Les objets changent-ils de nature d’après l’opinion que nous en avons, et les choses fausses deviendront-elles vraies afin que nous n’ayons pas eu tort de les prouver telles ? Nous ressemblons aux chercheurs d’étymologies : un mot les embarrasse, ils travaillent, ils suent, il faut qu’ils en déterminent la source, ils entassent conjectures sur conjectures, et dès qu’ils ont trouvé quelque chose de plausible, ils s’arrêtent contents et tranquilles, ils n’ont pas le plus léger soupçon qu’ils aient pu se tromper ; dès que leur conclusion leur paraît possible, ils la jugent évidente, incontestable ; ils se croient semblables à Dieu, dont quelques philosophes ont dit qu’il lui suffit de penser à une chose pour la créer.

    (Après ces mots : mais le doute est dans le cœur : la contradiction vous aigrit, vous anime, vous attache à l’opinion que vous défendez : et bientôt vous finissez par la croire parce que vous pensez l’avoir toujours crue.) »

    Extraordinaire, n’est-ce pas ? Surtout de la part d’un poète.

  8. J’aimerai attirer votre attention sur le George Eliot qui va paraître en Pléiade : des informations supplémentaires nous sont parvenues à savoir : que le volume est traduit par Alain Jumeau (pour le Moulin sur la Floss) et Sylvère Monod (le Middlemarch); conclusion : traductions recyclées. Que l’édition est d’Alain Jumeau, la préface, quant à elle, est de Nancy Henry et George Levine. Autre fait intéressant : Le tome va inclure deux essais de Mona Ozouf.
    En examinant de plus près certains de ces noms, j’en conclus que l’on a plus affaire à des spécialistes de l’époque victorienne que de George Eliot elle-même. Mais sans doute que je me trompe.

    • Je n’ai pas d’information sur le sujet mais, pour reprendre la phrase de conclusion de l’essai de Simon Leys :
      « Aujourd’hui, je ne vois pas qu’il existe un seul écrivain dont l’oeuvre pourrait nous être d’un usage pratique plus urgent et plus immédiat ». (« pratique », en italique).
      J’ai commencé ce soir même « Une histoire birmane », d’Orwell. Je m’attendais à un récit, mais ça commence comme un roman et c’est très enthousiasmant.
      Je lis parallèlement 1984 dans la traduction polémique chez Gallimard. Dès la page 13, on trouve :
      « Il n’y a bien entendu pas moyen de savoir si l’on est observé à tel ou tel moment. À quelle fréquence et selon quel système la Mentopolice se branche sur un individu donné relève de la spéculation. Il n’est pas exclu qu’elle surveille tout le monde tout le temps. Une chose est sûre, elle peut se connecter sur chacun quand bon lui semble. Il faut donc vivre – et ainsi vit-on, l’habitude devenant une seconde nature – avec le présupposé que le moindre bruit sera surpris et le moindre geste – sauf dans le noir – scruté. »

      Relisez ce passage en ayant internet en tête. C’est diablement d’actualité !

      • Cher Draak,

        Je songeais à vous demander votre avis sur cette nouvelle traduction de 1984, quand j’ai lu sous votre plume qu’elle fait « polémique ». J’ignorais qu’il existât une polémique à son sujet. Je m’étais demandé si je devais l »acheter ou non, lorsqu’elle est parue.

        Donc, je vous pose tout de même la question (et je la pose à d’autres « brumeurs ») : cette traduction est-elle supérieure à l’ancienne, apporte-t-elle quelque chose ?

        • Je vous réponds tantôt, comme disent mes voisins belges.
          Je souhaite comparer quelques passages pour me faire une idée assurée, mais pour l’instant, je préfère profiter du plaisir de la lecture.

          – « Néoparler » vaut bien « novlangue ». Mais faut-il être plus proche de l’expression d’origine au sacrifice d’une traduction rentrée dans le langage courant ? (cela me fait penser à « l’appel de la forêt » traduit en « l’appel du monde sauvage »).

          – « GUERRE EST PAIX
          LIBERTÉ EST SERVITUDE
          IGNORANCE EST PUISSANCE »
          …respecte la forme pyramidale et je trouve cela très bien vu.

          – Le fait que le récit soit au présent me semble un choix justifiable mais me choque un peu.

          Je lis cette traduction avec en tête la question « a-t-on voulu abaisser le niveau en se passant du passé simple, ou est-ce un choix réellement pertinent ? »

          Je termine ma lecture et reviens vers vous avec mon avis, après comparaison.

          • Selon mon libraire, Orwell serait programmé pour le 2e semestre 2020, mais à confirmer, puisque personne ne semble l’avoir prévu ?

          • Ah oui ! ça me revient, la discussion sur le « néoparler » !… quelle bêtise !
            Novlangue est passé dans le langage courant, tout le monde l’emploie et sait ce que cela signifie, et c’était une belle trouvaille. C’est même plus que cela, un symbole !
            J’espère que c’est un « accident », et que le reste vaut mieux que ça…

      • Mentopolice, kekseksa ?

        Pour mesurer le désastre, voici l’anglais :

        There was of course no way of knowing whether you were being watched at any given moment. How often, or on what system, the Thought Police plugged in on any individual wire was guesswork. It was even conceivable that they watched everybody all the time. But at any rate they could plug in your wire whenever they wanted to. You had to live – did live, from habit that became instinct – in the assumption that every sound you made was overheard, and, except in darkness, every movement scrutinized.

        On peut évidemment tout mettre au présent, pourquoi s’emmerder ? On l’a bien fait pour Fantômette, alors va pour Orwell, en attendant Victor Hugo et Flaubert.

        Si Orwell entre dans la Pléiade, j’espère que le Foreign Office va ouvrir ses archives et que la liste des communistes et des sympathisants de la cause qu’Orwell a obligeamment fournie aux services secrets britanniques trouvera sa place dans l’édition de ses œuvres. N’oublions pas que derrière l’écrivain et l’homme de la « common decency », il y a aussi l’indicateur de la police politique.

        • L’affaire de la « liste » est maintenant bien documentée et clairement connue. Il ne s’agit pas d’une collaboration continue mais d’un fait unique mettant en cause Orwell et une amie intime qui travaillait pour les Services. Pour mémoire, au moment des faits, Orwell était en phase terminale de la tuberculose, vivant ses dernières semaines, dans un sanatorium.

          En l’occurrence il apparaît, soit que la bonne foi d’Orwell ait été surprise et qu’il ait été victime d’une manipulation, soit, plus probablement, que toute l’affaire ne soit le résultat d’un montage, post-mortem. dans le but de déboulonner une idole et de provoquer un scandale…

          Il n’est point besoin « d’ouvrir les archives » pour le vérifier, car le document a été d’ors et déjà déclassifié en 2003 et on pouvait, bien avant cela, en consulter la copie dans les archives Orwell. Les deux documents s’avérant conformes.

          Jusqu’à plus ample informé, la « culpabilité » de l’auteur de 1984 ne repose sur aucun élément probant, et le terme « d’indicateur de la police politique » est une pure calomnie.
          Qui en est l’auteur ? Big Brother ? (ha ha ha !)

          • Très cher Petitrien,

            Vous ne m’intimidez pas le moins du monde et je vais continuer à fulminer, et ne connaîtrai pas plus de mesure que vous.
            Tout d’abord, ce n’est pas moi, mais vous qui vous êtes lancé dans un procès en infamie de ce pauvre George Orwell. L’accablant d’injures et d’accusations controuvées. Après tout, vous avez d’illustres devanciers, et Simone de Beauvoir n’a-t-elle pas employé les mêmes arguments pour le trop gênant Arthur Koestler ?
            Il est assez plaisant d’allumer l’incendie, puis de se plaindre d’un retour de flammes.
            Mais cela ne vous suffit pas encore, il faut aussi que vous renversiez les termes du problème, et tentiez de me transformer en « méchant » et en agresseur.

            Je ne vais évidemment pas continuer à polémiquer devant autant de mauvaise foi, et je vous abandonne le terrain.
            Vous pouvez rentrer votre martinet et cesser de me fustiger, comme l’ancien maître d’école faisait avec l’écolier à la tête dure.
            Quant à moi, il me suffira de ne plus jamais vous lire. Je vous invite à faire de même avec moi. Ça nous évitera à tous deux de nous énerver. Rien de plus simple.

            PS : je vous trouve très « sévère » avec le grand « criminel » Orwell et très « gentil » avec le pauvre « innocent » Céline, qui lui a été une authentique ordure, sympathisant nazi, raciste et antisémite, dénonciateur avéré de Juifs et de Nègres, au moment où ceux-ci risquaient réellement leur peau. Un criminel qui, si l’on veut admettre que Brasillach méritait la mort, la méritait tout autant que lui.

            Est-ce son prétendu « génie » qui lui vaut autant de mansuétude ?
            La médiocrité littéraire d’Orwell serait-elle un crime ?
            « On n’osa trop approfondir
            Du Tigre (Céline), ni de l’Ours (Rebattet), ni des autres puissances,
            Les moins pardonnables offenses.
            (…) on cria haro sur le baudet (Orwell).
            (…)
            Ce pelé, ce galeux, d’où venait tout (le) mal.
            Sa peccadille fut jugée un cas pendable.
            (…)
            Selon que vous serez puissant ou misérable
            Les Jugements de Cour vous rendront blanc ou noir »…

            PPS : je maintiens sans la moindre hésitation que Philip Roth n’est pas une étoile de première grandeur au ciel littéraire (pas plus que Kessel, Gary, Kundera, Duras, beaucoup plus tout de même que d’Ormesson).

            PPPS : je prends de la distance pour Colette et reconnais que je fus sans doute excessif dans mes critiques (on m’en a presque convaincu), je doute cependant de jamais la mettre au niveau de Mme de Lafayette, de George Sand ou de Marguerite Yourcenar (pour m’en tenir au seul domaine français).

            Je n’ai plus rien à vous dire, que mon adieu, avec quelques regrets mais guère de remords.

        • J’ai eu le premier réflexe que vous, petitrien, en apprenant l’usage du présent.

          Voilà ce qu’en dit la traductrice, Josée Kamoun :
          « L’écriture d’Orwell est nerveuse, sèche, coupante, même si certains passages sont au contraire très charnels bien que très retenus. Il fallait faire œuvre de sobriété. L’original emploie le prétérit, qui, en anglais, est tout à fait spontané, parfois presque oral. En français, c’est le présent qui rend le mieux ce côté presque ascétique de l’écriture. »

          Tout le monde n’est pas de cet avis :
          https://www.ojim.fr/nouvelle-traduction-de-1984-chez-gallimard-une-reedition-avant-tout-economique/

          Je préfère quant à moi me faire mon propre avis, même si j’ai un préjugé assez défavorable.

          Quant à l’affaire de « la liste », ce qui serait intéressant, c’est qu’un chercheur ou un journaliste se penche sur la manière dont tout cela a été monté en épingle. Orwell, la belle affaire, a donné à une amie la liste des auteurs qui ne pouvaient pas collaborer à son projet (soutenir les écrivains et journalistes capables de contrer la propagande communiste), soient parce qu’ils seraient hostiles, soient parce qu’ils étaient trop cons ou malhonnêtes.
          Bernard Crick, auteur de la biographie de référence d’Orwell, l’expliquait déjà en 1980.
          La « révélation » du Monde (en 1996, de mémoire), est une pure foutaise, assez piquante, d’ ailleurs, vis-à-vis d’un auteur d’une « honnêteté massive » qui a consacré au moins un livre entier aux systèmes de désinformation et de manipulation de la vérité.

          (Ce qui me fait penser : à l’heure de la post-vérité, il est vraiment URGENT de relire Orwell)

          • La « caution » de Simon Leys – insoupçonnable de complaisance dans ce domaine – qui a également dénoncé cette manipulation, vaut pour moi de l’or.

          • Quelques rappels sur la liste. Le 29 mars 1949, Celia Kirwan, amie d’Orwell qui travaillait pour l’Information Research Department au Foreign Office, lui a rendu visite au sanatorium de Cranham dans le Gloucestershire pour lui demander de lui indiquer le nom de personnes disposées à s’engager dans la lutte contre la propagande communiste. Orwell lui répond :

            6 April 1949

            Cranham

            Dear Celia,

            I haven’t written earlier because I have been rather poorly, & can’t use the typewriter even now so I hope you will be able to cope with my handwriting.

            I couldn’t think of any more names to add to your possible list of writers except Franz Borkenau (the Observer would know his address) whose name I think I gave you, & Gleb Struve (he’s at Pasadena in California at present), the Russian translator and critic. Of course there are hordes of Americans whose names can be found in the (New York) New Leader, the Jewish monthly paper Commentary, & The Partisan Review. I could also, if it is of any value, give you a list of journalists & writers who in my opinion are crypto-Communists, fellow-travellers or inclined that way & should not be trusted as propagandists. But for that I shall have to send for a notebook which I have at home, & if I do give you such a list it is strictly confidential, as I imagine it is libellous to describe someone as a fellow-traveller. (…)

            With love

            George

            A quoi Celia Kirwan répond le 17 avril 1949 :

            Dear George, Thank you so much for your helpful suggestions. My department were very interested to see them… They have asked me to say that they would be very grateful if you could let us look at your list of fellow-travelling and crypto journalists: we would treat it with the utmost discretion.

            C’est ce qui sera fait, Orwell a transmis la liste à Celia Kirwan, qui l’a transmise à ses supérieurs, et c’est une copie de cette liste de trente-huit noms qui a été versée dans les archives du Foreign Office. On ne saurait penser qu’Orwell ait pu croire que la liste ne serait pas diffusée plus largement, d’une manière ou d’une autre, au MI6, les renseignements extérieurs anglais, et, par leur truchement, sans doute, à leurs homologues américains. Qui peut savoir les conséquences qu’a eues pour les trente-huit personnes concernées l’inclusion dans cette liste noire. Quoi qu’il en soit, c’est bien une besogne d’indicateur de police qu’Orwell a accomplie et les témoins de moralité, Leys ou autre, n’y changent rien.

          • Petitrien a parfaitement raison ; c’est une querelle d’arrière-garde bien française que de chercher des atténuations à l’attitude orwellienne au moyen de l’argument d’autorité selon lequel telle ou telle éminente figure n’en crut rien et / ou lui sert de caution morale. Rien de tel dans l’ouvrage de référence sur la lutte anticommuniste de l’ombre menée par la Grande-Bretagne (Paul Lashmar et James Oliver, Britain’s Secret Propaganda War 1948-1977, Stroud, Sutton, 1998, pp. 95-98), qui plus est certains des contemporains d’Orwell se sont déclarés publiquement choqués par son comportement (« it was a blessing he died so early » pour Mary McCarthy), et le débat, si tant est qu’il soit justifié de présenter l’affaire en ces termes, concerne uniquement la portée (entendait-il créer des ennuis aux personnes dont il fit remonter les noms ou faire en sorte que ces crypto-communistes ne soient pas exploités par les organes anglais à fins précisément de contrer la propagande soviétique ?) et les motifs de sa délation (évolution idéologique vers des conceptions plus droitières ? tactique visant à préserver le socialisme des tentations que lui offrait le communisme des Soviets ?).

          • Les cautions morales de tel ou tel importent peu en effet.
            Mais donner des noms de personnes à ne pas contacter pour défendre une cause est différent d’une liste noire de personnes à abattre. Cela reste donner des noms, en effet, mais le jour sous lequel on présente cette liste est fallacieux. Comme il est fantaisiste d’imaginer qu’Orwell ait pu penser que sa liste irait nourrir tous les services secrets du monde.
            Notons aussi que c’est un acte dans une lutte anti-communiste à une époque (pas encore éteinte, d’ailleurs) où les enjeux étaient considérables. Les goulags et leurs X millions de morts valaient bien une liste (pour faire court !) et l’on ne savait pas encore dans quel sens le monde sur la crête pouvait basculer.
            Orwell n’a pas trahi des amis mais des gens qu’en majorité il ne connaissait pas personnellement. Il avait déjà dressé cette liste pour ses besoins propres, avant la demande de Celia Kirwan. Les noms transmis reprenaient des données assez connues. L’un des cités notait « anglophobie » dans ses hobbies repris dans le Who’s who. Un autre, fonctionnaire au ministère de l’intérieur, essayait d’interdire La Ferme des animaux (et s’est révélé travailler pour le compte des services soviétiques).
            Mais peut-être ai-je un biais envers les listes : bien que je vive dans un environnement apaisé et qu’elle ne soit pas écrite, j’ai en tête une liste de deux/trois personnes qui feraient mieux de ne pas être dans le même escalier obscur que moi. Et cela alors qu’il n’y a aucun enjeu d’importance.

          • Il ne me peine pas davantage de devoir admettre qu’Orwell fut peu ou prou un salopard qui ne s’est nullement élevé au dessus du niveau éthique moyen de son époque et de son milieu, que de constater l’évidente impossibilité de le confondre, au point de vue de l’idéologie, avec l’un quelconque des personnages de Ninety eighty-four. Cherchons ailleurs des consciences morales de l’humanité au XXe siècle. Ce n’est même pas une très fine plume, de celles dont la langue et le faire rhétorique exigent plutôt une transposition habilement orchestrée qu’une mise en français simple et naturelle, comme tente de le faire accroire la dernière traductrice dans le but trop visible d’accabler le travail de sa devancière.

          • Saints should always be judged guilty until they are proved innocent.
            George Orwell.

            Est-il vraiment fantaisiste vraiment de penser qu’Orwell, l’ancien flic de Birmanie rompu au travail de police, ne se soit pas douté de du caractère potentiellement préjudiciable de cette liste pour les personnes qu’il dénonçait, ni n’ait envisagé qu’elle puisse être diffusée plus largement ? Je ne crois pas, mais je manque peut-être de naïveté.

            Pour les curieux, la copie conservée dans les archives du Foreign Office :



          • « je manque peut-être de naïveté. »
            C’est très joliment dit !

            En fait, j’ai regtetté d’avoir écrit trop vite sur ce point et je vous rejoins.

          • Cher petitrien,
            Excellente citation, aussi. Très à propos.
            Orwell n’était pas un Saint, loin sans faut. Même Simon Leys qui présente « la liste » comme un non-événement reconnaît qu’Orwell, pour défendre ses idées, n’aurait pas été gêné par les pelotons d’exécution et les tribunaux expéditifs.

          • Je vois qu’on continue à chercher des poux dans la tête d’Orwell et à instruire son procès dans les meilleures traditions inquisitoriales. La parole s’est vachement « libérée », dis-donc !
            J’avais bien raison de dire dès ma première intervention que la calomnie paie toujours et trouvera toujours son chemin et pour survivre quand on la croit morte.

            Certains reprochent à d’autres d’user d’arguments fallacieux comme le recours à la « caution » de certains personnages (je me suis bien sûr reconnu, citant Simon Leys) mais s’empressent aussitôt d’évoquer d’autres « caution » pour défendre la cause inverse (comme NeoBirt7 citant Mary McCarthy) : en quoi ce procédé serait-il meilleur ? Peut-on m’en dire plus sur la citation de Mary McCarthy, et me préciser quelle connaissance elle avait du « dossier Orwell » ?

            Je n’apprécie pas non plus les procédés proprement stalinien, tendant à renforcer la présomption de « culpabilité » d’un Orwell en train de crever dans son sana, et ayant commis le crime de cocher sur une liste de sympathisants communistes connus de tout le monde, ceux qui pourraient éventuellement apporter leur concours à la lutte contre le stalinisme, en rappelant un épisode de sa jeunesse, au service de l’Empire Britannique en Birmanie, et en utilisant obstinément le terme injurieux de « flic » afin de bien faire ressortir le caractère méprisant et « criminel » de son engagement dans l’armée britannique.

            Cela fait sacrément « procès de Moscou » !

            Moi, mon cher Draak, je ne regrette rien de mes propos sur Orwell, car, à mes yeux, c’est l’ensemble de la vie d’un homme qui peut être jugée, et à cette échelle celle d’Orwell m’apparaît infiniment respectable, et également car je crois à l’innocence d’un homme en l’absence de toute preuve de son crime, ce qui est le cas d’Orwell.

            Je termine en avouant que je me suis sérieusement enquiquiné en lisant « 1984 » et que je suis d’accord avec NeoBirt7 pour dire qu’il fut un assez médiocre écrivain. Il n’empêche que 1984 est un ouvrage considérable, comme il arrive à des ouvrages d’assez médiocre qualité littéraire, et qu’Orwell est également un personnage considérable et incontournable, sans être un grand penseur.

          • Ami Domonkos,

            Toujours cet enthousiasme et cet emportement qui vous honore !

            Mais le sujet ne vaut justement pas tant d’énergie, et c’est une erreur d’en donner.
            Orwell a-t-il donné une liste ? Oui. (Il n’a rien coché ; il a donné une liste circonstanciée). Ce n’est pas de la calomnie : les documents sont là.
            Cela est-il de la délation ? Oui, de fait ; même si le mot « délation » est aujourd’hui chargé de boue.
            Est-ce un crime ? Non. C’est un acte dans une lutte assumée contre l’ennemi de sa vie, le communisme.
            Est-ce critiquable ? Chacun se fera sa propre opinion. Mon avis est que la vie d’Orwell est sa propre caution. Orwell n’est pas un Saint (ce serait aussi une erreur de défendre cette idée) et, contre le communisme, il aurait certainement pu faire pire. Ici, personne n’est mort. La lutte me semblait juste. Et dénoncer les malhonnêtes et les criptos me semble à moi un acte d’honnêteté et de salubrité.

            Orwell était tout sauf un « flic » et l’expérience birmane l’a précisément bien vacciné. Mais on peut supposer qu’un homme aussi intelligent que lui, même mourant, pouvait deviner que sa liste circulerait. (C’est mourant qu’il a rédigé 1984). Sur ce point, je pense avoir été dans un premier temps de mauvaise foi. Mais à part ce détail, je pense comme vous, Domonkos : J’aime et admire Orwell et il est l’un de mes modèles de courage et d’honnêteté. Honnêteté dans la défense de ses idée ne veut pas dire que l’on n’emploie pas à l’occasion des moyens qui justifient une fin dans laquelle on croit fermement. « Les principes sont les principes, dussent les rues ruisseler de sang » (ça, comme vous le savez, c’est Kipling, qui n’avait pas sur la colonisation les mêmes idées qu’Orwell ; mais ils auraient pu partager au moins cette idée de fermeté dans les principes que l’on se donne).

            Sur le style d’Orwell : je bute en ce moment au milieu de 1984, dans la traduction chez Gallimard (ce qui n’arrange rien), sur un chapitre assez daté (la lecture du livre de la résistance). Mais à part ce chapitre pénible, je prends un grand plaisir à cette relecture. J’ai aussi commencé « Une Histoire birmane », qui me paraît très alléchant.

            Simon Leys, encore lui, a très bien résumé le style d’Orwell : « Le style d’Orwell est à la littérature ce que le dessin au trait est à la peinture : On en admire la rigueur, le naturel et la précision, mais on ne laisse pas d’éprouver parfois qu’il y manque une dimension. »

            Je viens de recevoir (encore à la librairie) « Nous autres », le roman d’Eugène Ivanovich Zamiatine qui aurait inspiré Orwell pour 1984, et suis très enthousiaste à l’idée de le lire.

            Dans le livre de Simon Leys, une citation de Forster m’a bien fait rire : « Quand j’ai commencé à écrire ce livre, je voulais qu’il fût un petit pont de sympathie entre l’Est et l’Ouest, mais ensuite j’ai dû abandonner cette idée, mon sens de la vérité m’interdit une solution aussi confortable. Je suis convaincu que la plupart des Indiens, comme du reste la plupart des Anglais, sont des merdes, et il m’indiffère qu’ils sympathisent entre eux, ou pas. »
            J’ai donc commandé « Route des Indes » de Forster et suis aussi très curieux de le découvrir.

            Comme Romain Rolland l’écrivait : « Le plus grand livre est celui dont le choc vital éveille en nous d’autres vies, et de l’une à l’autre propage son feu et, devenu incendie, bondit de forêt en forêt. »

            1984 a « allumé le feu », chez moi et visiblement chez d’autres lecteurs ici. C’est un grand livre, même si sa grandeur n’est pas dans le style.

            Manière aussi de signaler que je reprendrais toutes ces discussions sur Propagerlefeu.fr ; la page Orwell va bientôt être mise à jour en conséquence.

          • Calomnie ! … Montage ! … Procès de Moscou ! … Inquisition ! … Stalinien ! …

            Mazette ! Vous n’y allez pas avec le dos de la cuillère, Domonkos. Mais vous feriez mieux de garder le sens de la mesure. Car vous avez beau écumer et fulminer, vous êtes à peu près aussi convaincant dans votre défense d’Orwell que dans vos attaques contre Colette ou Roth, traité par vous d’imposteur si je me souviens bien, ou que dans vos diatribes contre Céline.

            Et où donc prenez-vous que l’alguazil de Rangoun s’est engagé dans l’armée britannique ? C’est l’uniforme de l’Imperial Police qu’il a endossé dans les années 20. Gageons qu’en 1949 il continuait de lui aller comme un gant.

          • (désolé pour cette répétition, mais ma première réponse à petitrien s’est égarée plus haut dans le fil… )
            ………………………………Très cher Petitrien,

            Vous ne m’intimidez pas le moins du monde et je vais continuer à fulminer, et ne connaîtrai pas plus de mesure que vous.
            Tout d’abord, ce n’est pas moi, mais vous qui vous êtes lancé dans un procès en infamie de ce pauvre George Orwell. L’accablant d’injures et d’accusations controuvées. Après tout, vous avez d’illustres devanciers, et Simone de Beauvoir n’a-t-elle pas employé les mêmes arguments pour le trop gênant Arthur Koestler ?
            Il est assez plaisant d’allumer l’incendie, puis de se plaindre d’un retour de flammes.
            Mais cela ne vous suffit pas encore, il faut aussi que vous renversiez les termes du problème, et tentiez de me transformer en « méchant » et en agresseur.

            Je ne vais évidemment pas continuer à polémiquer devant autant de mauvaise foi, et je vous abandonne le terrain.
            Vous pouvez rentrer votre martinet et cesser de me fustiger, comme l’ancien maître d’école faisait avec l’écolier à la tête dure.
            Quant à moi, il me suffira de ne plus jamais vous lire. Je vous invite à faire de même avec moi. Ça nous évitera à tous deux de nous énerver. Rien de plus simple.

            PS : je vous trouve très « sévère » avec le grand « criminel » Orwell et très « gentil » avec le pauvre « innocent » Céline, qui lui a été une authentique ordure, sympathisant nazi, raciste et antisémite, dénonciateur avéré de Juifs et de Nègres, au moment où ceux-ci risquaient réellement leur peau. Un criminel qui, si l’on veut admettre que Brasillach méritait la mort, la méritait tout autant que lui.

            Est-ce son prétendu « génie » qui lui vaut autant de mansuétude ?
            La médiocrité littéraire d’Orwell serait-elle un crime ?
            « On n’osa trop approfondir
            Du Tigre (Céline), ni de l’Ours (Rebattet), ni des autres puissances,
            Les moins pardonnables offenses.
            (…) on cria haro sur le baudet (Orwell).
            (…)
            Ce pelé, ce galeux, d’où venait tout (le) mal.
            Sa peccadille fut jugée un cas pendable.
            (…)
            Selon que vous serez puissant ou misérable
            Les Jugements de Cour vous rendront blanc ou noir »…

            PPS : je maintiens sans la moindre hésitation que Philip Roth n’est pas une étoile de première grandeur au ciel littéraire (pas plus que Kessel, Gary, Kundera, Duras, beaucoup plus tout de même que d’Ormesson).

            PPPS : je prends de la distance pour Colette et reconnais que je fus sans doute excessif dans mes critiques (on m’en a presque convaincu), je doute cependant de jamais la mettre au niveau de Mme de Lafayette, de George Sand ou de Marguerite Yourcenar (pour m’en tenir au seul domaine français).

            Je n’ai plus rien à vous dire, que mon adieu, avec quelques regrets mais guère de remords.

  9. 14 février 2020.

    « Post-vérité », post-morale, post-humanité…

    On va finir par en crever, vous ne trouvez pas ? Je veux dire de cette illusion du « dépassement », de cette idée fixe du progrès infini. Comme s’il n’y avait pas des « invariants » (comme dirait un collège et ami) : entendez des choses essentielles sur lesquelles on ne revient pas, qui sont indépassables, irremplaçables et par-dessus tout insaisissables.

    L’orgueil de l’homme nous étonnera toujours.

    • C’est surtout une façon commune pour la piétaille intellectuelle de forger à peu de prix un pseudo-concept très mal défini, en témoigne l’incapacité de définir un tant soit peu de quoi l’on parle, ce qui est attesté par la dénomination en creux du préfixe « post-« .
      Post-féminisme post-anarchisme, post-marxisme, post-vérité, post-modernité etc. Cela ne signifie strictement rien.

      • Pouvais-je laisser passer une occasion de mentionner l’excellent Simon Leys ? (c’est ma façon d’expier ma jeunesse maoïsante, quand je gobais les anathèmes lancés contre son « Les Habits Neufs du Président Mao »… Je lui dois bien ça !

  10. En train d’achever (à moins que ce ne soit le contraire) le premier tome de Gary.
    J’ai déjà donné ma perception, qui est éminemment personnelle, de l’auteur Je l’ai pourtant abordé sans préjugé, avec gourmandise, presque, comme il est commun, je pense, à tous les habitués de ce forum, lorsqu’ils ouvrent un nouveau livre.
    La constante de l’homme, suivant ma lecture, c’est son rejet viscéral de toute idéologie « absolue », une forme d’idéalisme relatif, que je trouve, pour ma part, bien naïve. Réaction au nazisme, à la guerre froide, sans doute, mais ce relativisme ne constitue-t-il pas, en soi, une idéologie, aussi absolue que les autres ?
    Cependant, à la lecture de.La Danse de Gengis Cohn, je m’interroge. Une sélection de romans, proposée en deux volumes, est censée nous offrir une vision « panoramique » de l’oeuvre, à travers ce qu’elle a de meilleur. Or, si j’étais réservé sur les romans précédents, La Danse me semble, d’un point de vue esthétique (très subjectif, je le concède), bien en-dessous : ce qui me laisse supposer que les romans écartés sont réellement médiocres. Il n’est pas suffisant de traiter un sujet « sérieux » (la renaissance de l’extrême droite en Allemagne), encore faut-il que le traitement soit à la hauteur.
    Mais là n’est pas le sujet principal de mon « intervention ». Déjà, je note que, dans ce « roman », Gary fait une erreur récurrente à propos des « années-lumières », qu’il interprète comme une unité de temps, alors qu’il s’agit d’une unité de longueur. Cette erreur, si elle était volontaire, aurait dû être signalée par l’annotateur, ce qui n’est pas le cas.
    Et l’annotation, justement, laisse à penser : on donne une liste, peut-être exhaustive, des « allusions » ou « clins d’oeil » répartis dans le roman. Mais rien n’est approfondi. Par exemple, au chapitre XVIII, le chat de Cheshire est mentionné, avec la note : « Les allusions à Alice au pays des merveilles ne sont pas rares chez Gary », et l’on renvoie à une note de « Lady L », où seulement 2 occurrences de cette référence sont mentionnées, avec, en supplément : « Quant à l’expression « de l’autre côté du miroir », elle est d’un grand usage chez Gary à partir de Lady L ».
    On le voit, nous sommes très loin de l’annotation, par exemple, de Saint-Simon, où sont comptabilisées toutes les occurrences d’une expression non usuelle, avec à chaque fois la mention explicite de tous les précédents dans le texte.
    Quel intérêt à cela penseront certains ? Outre le fait qu’un amateur intéressé, ou même un étudiant, peut se faire une idée personnelle de la question traitée en note, l’annotation de M. Coirault (Saint-Simon) inspire confiance : on comprend qu’un travail sérieux a été accompli dans la composition de l’appareil critique. Car, si l’on en revient à Gary, une affirmation du type : « Les allusions à Alice au pays des merveilles ne sont pas rares chez Gary » n’apporte aucune plus-value : le lecteur, à moins de ne pas connaître Lewis Carroll, est capable de faire ce constat par lui-même : ce qu’il attend de l’annotateur, ce sont, soit des références exhaustives, si possible, qui confirment le constat, soit un commentaire qui évoque la relation qu’entretient Gary avec « Alice ». Dans tout autre cas, il s’agit d’une annotation inutile et, je vous le concède, Lombard, je ne suis pas censé acheter un ouvrage pour son volume, mais pour son contenu.
    Par ailleurs, lorsqu’on constate un défaut de travail dans l’annotation et l’édition d’un texte, il est tentant de supposer que l’établissement du texte lui-même n’a pas bénéficié de toute l’attention que l’on est en droit d’attendre.
    J’écris : « en droit d’attendre » car je me réfère, par rapport à ce droit, au texte d’introduction du catalogue de la Pléiade :  » La littérature n’a pas la vie facile … Pour que la lumière ne s’éteigne pas, il suffit d’organiser la résistance … la Pléiade offre une bibliothèque susceptible de les accompagner leur vie durant … Un héritage, … augmenté des chefs d’oeuvre de notre temps … un pari, sur la durée et sur la qualité … Les textes sont établis à l’aide des manuscrits ou des documents les plus sûrs : les traductions sont nouvelles ou révisées … des préfaces, des notices et des notes dues aux meilleurs spécialistes attendent le curieux ou le chercheur ».
    (On me souffle que la publicité n’engage que les naïfs qui se laissent tenter).
    Pauvre M Gallimard, les temps sont durs pour vous, il suffit de lire la presse pour s’en rendre compte. Êtes-vous sûr, toutefois, de n’avoir pas failli dans la mission que vous revendiquez ?

    • 14 février 2020.

      Votre contribution est remarquable. Je tenais à vous en remercier.

      Mais vous évoquez le Saint-Simon de Coirault. Ce volume de Gary (écrivain très secondaire à mon avis) ne peut que pâlir de la comparaison avec une édition de Saint-Simon que je trouve excellente.

      Peut-être Neo-Birt aura-t-il des réserves sur ce volume (je parle du Saint-Simon, n’ayant aucun désir de jamais lire Gary). Auquel cas je serais heureux de les lire ici.

      • Je vous remercie et vous concède que la comparaison, en termes d’auteurs, n’a rien de significatif.
        Je voulais, simplement, mettre en évidence la différence de qualité éditoriale entre une « bonne » édition, je crois que tout le monde en est d’accord, d’une ère révolue, et une édition « courante » des Pléiades récents. Pour ce qui est des auteurs de « prestige » suivant ce que je comprends ici, le volume de l’appareil critique peut être conséquent, mais bien souvent le choix des éditeurs ne serait plus à la hauteur des exigences.
        Dans tous les cas on constate un décalage de plus en plus important entre les « promesses » de la collection (telles qu’énoncées dans le catalogue), et leur réalisation.

        • Le plus ironique, dans cette affaire de la qualité éditoriale des Pléiades, tient à l’homogénéité dans la médiocrité de ce que publie Gallimard depuis vingt ans, voire trente : en tenant compte de quelques rares exceptions, pour la plupart des projets de long cours initiés il y a longtemps (je pense au Molière de Forestier ou au Diderot de Delon), il est indubitable que le produit publié est désormais semblablement faible qu’il provienne d’un savant confirmé bardé de titres et duquel on pouvait raisonnablement attendre de la bonne besogne éditoriale ou d’un obscur tâcheron n’ayant jamais tâté de l’édition critique de textes. Lorsqu’ils éditent sur Bible, Catriona Seth, Henri Scepi, André Guyaux se montrent presque aussi mauvais techniquement que les Steinmetz et consorts ; à croire que leur réputation était usurpée, le cahier des charges de la Pléiade n’ayant pas empêché Deloffre et Van den Heuvel de nous donner des Marivaux ou des Voltaires admirables de richesse et de compression à une époque où la vocation universitaire de la collection commençait tout juste à s’affirmer. Ce grand donneur de leçons rimbaldiennes qu’est Guyaux nous devait une Pléiade apte à soutenir son aura de Magister en cette matière, or qu’a-t-il fait ? Un volume dicté par le Selbszitat, l’éditeur ne voulant renoncer à presque aucune des thèses qu’il soutient depuis quarante ans ; au commentaire descriptif, au mieux explicatif, et non exégétique, à la différence de que tentèrent Bernard, Adam, l’édition du Centeraine, qui compile les contributions de ses seuls disciples, obligés et pairs en flagornerie ; où des trésors d’ingéniosité sont par conséquent dépensés afin de laisser au maximum sous le boisseau les apports de Borer, Brunel, Murphy, Lefrère ; et où les textes poétiques sont, sans raison valable qu’une philologie dévoyée, communiqués sous la forme d’une invraisemblable pétaudière. Au moins Guyaux s’y entendait-il fort bien, sous la transparence académique plus ou moins onctueuse et gourmée ; Scepi éditant les Misérables et Seth Madame de Staël ne donnent même pas le sentiment d’y entendre quelque chose en ecdotique et en exégèse, l’un parce qu’il est parti trop vite sur des principes discutables, la seconde pour des raisons de compétence (on ne s’improvise pas dixneuviémiste).

    • Comme vous avez raison, Phil ! pour la question de l’annotation et pour le fait de relever que « nos exigences » sont celles-là mêmes auxquelles s’engage l’éditeur dans son catalogue.

      S’il ne peut plus les tenir, qu’il rabaisse aussi le niveau de ses ambitions, les choses seront claires, et nous ne pourrons plus dire que nous avons été « trompés ».

      Dans vos dernières phrases, vous faites allusion, je pense, à la perquisition dans les locaux de Gallimard, dans le cadre de l’affaire Matzneff. J’en profite pour dire – sans porter de jugement sur Matzneff (j’ai déjà assez exprimé mon mépris pour le personnage et l’écrivain) et sans insister sur l’étrange déroulement de cette procédure sans plaignant – à quel point cette perquisition solidement médiatisée est scandaleuse et exorbitante, et rappelle des moeurs d’un autre régime. Ne pouvant, pour le moment, « choper » le « coupable », on va mettre ses gros sabots dans une maison d’édition qui n’est pas une officine plus ou moins nauséabonde, comme si on était dans une affaire de terrorisme ou de sûreté de l’État.

      La même méthode qui est appliquée à nos hommes politiques, quand on ne parvient pas à constituer un dossier permettant de les condamner, on leur fait un procès médiatique et les institutions elles-mêmes fabriquent cette « justice de substitution » contre laquelle on ne peut pas se défendre et qui ne connaît ni prescription ni amnistie.

      On n’est jamais loin de Geoges Orwell et de 1984.

      • Entièrement d’accord avec vous. Le zèle actuel de la justice (n’y a-t-il pas prescription, d’ailleurs ?) interroge encore plus sur des décennies de « laisser-faire », alors que tout était déjà public, ou presque … Pourquoi ?
        Au-delà, ne connaissant en rien le monde de l’édition littéraire, je m’interroge sur ses pratiques, ses réseaux, et ses finalités. Où se situe cette « lumière » que l’on prétend préserver, mais qui semble se rapprocher plus d’un nombre (le chiffre d’affaire, vous l’avez compris), que d’un idéal ?
        Pour être plus clair : monde de l’édition et monde de l’industrie cinématographique, même combat ?
        Et la création, dans tout ça ?

  11. Selbstzitat (le correcteur orthographique ne goûte point l’allemand). En français contemporain, on dirait : auto-référentialité.

    Centeraine] Centenaire. Cette édition coordonnée par Borer, quoi qu’on dise des concessions qu’elle ferait au Mythe, via son biographisme, reste la plus commode pour aborder Rimbaud.

  12. Un exemple assez frappant de la manière biaisée dont cette liste Orwell est présentée :
    On a pu s’insurger et écrire que c’était comme si le Winston de 1984 avait collaboré avec la Police de la Pensée (« Mentopolice » dans la traduction chez Gallimard). Alors que c’est précisément l’inverse. C’est un acte de lutte contre la dite Police, accompli à l’abri des télecrans.

  13. Bonsoir,
    En vaquant à la limite des Vosges j’ai acquis les coffrets de
    – Rétif de la bretonne : 70 euros
    – Villiers de l’Isle-Adam : 70 euros
    – Woolf : 90 euros
    – Casanova : 90 euros
    – Marguerite Yourcenar 70 euros

    Le coffret de Villiers est magnifique mais je ne ressens pas le triple plaisir qu’apporte une triple lecture , celui du lecteur spectateur, celui de vivre ces personnages choisis, de vivre l’auteur. Je pense le retourner, à moins que je n’ai pas la bonne lecture. Ce n’est qu’une lecture superficielle d’un soir, mais ses mots ne chantent pas pour moi, à moins que l’Eve futur …

    Je n’ai pas non plus senti de musicalité caressant l’anthologie de la poésie chinoise, poèmes intraduisibles traduits. Je précise que je ne fais pas de jugement sur sa valeur inestimable.

    • enfin je m’y retrouve un peu

      Félix : Et l’assignation Lelièvre ?

      Elisabeth : Insolvables. Ce sont de pauvres, de très pauvres gens. Félix, secouant la cendre de son cigare : L’immeuble vaut toujours bien quelque chose.

      Elisabeth après un instant : En ce cas, expédiez vous-même l’ordre d’assignation.

      Félix d’un ton léger : Hein ?… (A part.) Ah oui !… l’attendrissement ? Pas de ça !… (Haut.) Écoute, il faut des yeux secs pour y voir clair, en affaires. Si nous attendons l’expropriation, nous ne serons payés qu’au prorata.

      Elisabeth (un peu moqueuse) : Ce serait horrible, il est vrai.

      Félix: Oui… au prorata! au prorata des dividendes !… après homologation du concordat !… et cætera ! et cætera ! et cætera !… Comprends-moi bien, mon enfant, je n’actionne impitoyablement ces pauvres Lelièvre que par principe. Je puis pleurer sur leur sort, mais, sarpejeu ! il faut être sérieux en affaires ! (il tire les pointes de son gilet pour les mieux tendre) A propos … quels déboursés ?

      Elisabeth : J’ai souscrit à 25 actions des Houilles de Silésie. Tiroir C.

      Félix, sec : Un peu aventurées, ces obligations là ? …

    • « (…) je ne ressens pas le triple plaisir qu’apporte une triple lecture, celui du lecteur spectateur, celui de vivre ces personnages choisis, de vivre l’auteur [phraséologie filandreuse ! – comme dirait, très justement, notre vieille barbe provençale]. Je pense le retourner (…) »

      Eh bien vous n’êtes qu’un rustre !

  14. Sur la gouleyante affaire Griveaux, une citation de Drumont que m’a remise en mémoire la tribune de Chantal Delsol dans le FigaroVox :

    « il est excusable même de regarder dans une certaine vie privée quand les intéressés eux-mêmes s’efforcent par tous les moyens de rendre publique cette vie privée, et invitent bruyamment la foule à entrer. Ce droit s’arrête à tout ce qui aurait pour mobile un intérêt quelconque, à tout ce qui serait la satisfaction d’un sentiment bas ou d’une vengeance personnelle plus ou moins justifiable » (La France Juive devant l’opinion, p. 42).

    Piètre époque, décidément, que la nôtre, où le moindre point de vue, en tentant d’argumenter, s’enrobe d’une phraséologie filandreuse et insupportable !

    • Citation que vous auriez pu vous passer d’évoquer. Certains auteurs méritent de rester dans les poubelles de l’histoire…

      • M. Vollmer, tout immonde personnage que fut Drumont, il fonctionna comme le révélateur de son époque ; d’aucuns, sans le juger le moins du monde fréquentable (à la différence d’un Barrès), reconnaissent son importance, qui lui consacrent aujourd’hui de savantes et bien nécessaires études. Sa France juive, surtout dans l’édition in-quarto très richement illustrée de gravures hélas non sourcées la plupart du temps (les éditions Kontre Kulture ont par souci d’économie choisi de reproduire l’édition populaire, sans illustrations, en deux tomes in-12°), nous met en mains l’une des clés du boulangisme puis de l’antidreyfusisme, notamment en ce que cette vaste fresque écrite avec une hargneuse efficacité préserve une masse immense de faits vrais (ou probables) mais occultés, de ragots recueillis sans critique, et d’inférences fausses sur fond d’une doxa royaliste à laquelle Maurras ajoutera peu. Drumont ayant très vite été frappé de ressassement, ses ouvrages subséquents présenteront beaucoup moins d’intérêt hormis sa séquelle, La France juive devant l’opinion, et son approfondissement, La fin d’un monde, Paris, Savine, 1889, in-12° (reconstitution historique crépusculaire qui déborde largement le cadre de ce pour quoi elle se donne, à savoir un brûlot dirigé contre la bourgeoisie, coupable d’avoir asservi le peuple par l’argent et la propriété après son appropriation des biens nationaux sous la Révolution). L’ignominie drumontienne, qui ne fut point criminelle per se à la différence des sanguinolentes diatribes commises par Céline, Rebatet, ou Drieu, doit encore être lue, outre cette dimension fondatrice et historique, de par son efficacité dialectique, afin de mieux s’armer contre les soraliens et autres nervis qui y puisent arguments et structures théoriques.

        • Moi quand j’ai essayé de chercher La France Juive sur Kontre Culture :

          « Après Anthologie des propos contre les Juifs le mois dernier, La Controverse de Sion, La France Juive, Le Salut par les Juifs et Le Juif international ne sont plus en vente sur Kontre Kulture.

          La Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (LICRA) a demandé l’interdiction de la publication de l’ouvrage Anthologie des propos contre les juifs, le judaïsme et le sionisme de Paul-Éric Blanrue et le caviardage des ouvrages suivants : Le Juif international d’Henry Ford, La France juive d’Édouard Drumont, Le Salut par les juifs de Léon Bloy et La Controverse de Sion de Douglas Reed pour trouble manifeste à l’ordre public.

          La LICRA a gagné en première instance. L’appel est en cours. »

          • Il faut malheureusement chercher d’occasion un exemplaire de l’édition originale (laquelle a connu d’innombrables reprints, si bien qu’elle ne constitue pas une rareté). Laissant de côté l’édition populaire en un petit volume, qui constitue un simple abrégé, comptez de 50 à 100 euros les deux volumes brochés de la version in-12°, et facilement le double pour la grande édition (laquelle n’existe que sous forme de demie-reliure à plats marbrés ou en cartonnage fantaisie, soit deux bons kilos). Pour un ouvrage de cette longueur, la lecture en ligne sur des sites type Gallica est évidemment tout sauf pratique si on veut la mener sur le long terme.

          • Merci pour votre réponse. Je n’ai pas lu Drumont. Ces types sont souvent dotés d’un talent d’écriture mais le fond reste nauséabond.

  15. Je crois que quelqu’un ici a demandé des détails sur les 2 volumes des poèmes de Chénier. Cette édition donne le texte des textes publiés de son vivant (fascicule de 1791 notamment), suivi des manuscrits connus (bnf) avec les variantes connues et ajouté tous les poèmes dont le manuscrit est perdu. Il y a des notes et des variantes très riches et intéressantes. Mais attention la Pléiade reste importante: manquent les Odes et les Iambes et toute la prose. J’imagine que les ventes n’ont pas permis un troisième volume hélas. J’espère avoir aidé un peu.

    • Merci, Tigrane, pour ces précisions. Moi le premier, je n’ai pas acquis le Chénier en question car son apparition chez un petit éditeur de niche m’inspirait assez peu confiance, sans compter le ton pas mal exalté avec lequel l’un des éditeurs, dans au moins deux volumes collectifs tombés entre mes mains, évoquait la tâche qu’il se proposait d’abattre (e.g. « puisse sa poésie elle-même et son œuvre entière retrouver vie sous un nouveau souffle ! Car cet auteur mérite assurément qu’on lui reconnaisse une existence littéraire autrement importante que celle que lui concèdent de nos jours les morceaux choisis », écrit G. Buisson, ‘Les papiers d’André Chénier’, in B. Didier et J. Neefs (edd.), Sortir de la Révolution: Casanova, Chénier, Staël, Constant, Chateaubriand, Paris, P.U. de Valenciennes, 1994, p. 50). Je me défie par principe des spécialistes qui causent éloquemment de technique éditoriale et ne trouvent que plaies, bosses et verrues dans l’oeuvre de tous leurs prédécesseurs, sans s’être au préalable signalés eux-mêmes par des travaux, et plutôt bons que mauvais, de constitution textuelle – on peut hélas être éminent paléographe doublé d’un connaisseur affûté de « son » auteur ainsi que de la période en question et n’avoir en partage presque aucune des qualités qui font les éditions critiques réussies. Cf. Martin L. West, Textual Criticism and Editorial Technique. Applicable to Greek and Latin Texts, Leipzig, Teubner, 1973, p. 62 : « it may be worth pointing out a common fallacy concerning the qualifications required. For editing a text it is not a sufficient qualification to have a long-standing interest in it, to have written articles or books about it, in short, to be firmly associated with it in the public’s mind. Nor even to have investigated all the manuscripts and sketched the history of the tradition: codicology and textual criticism are very different things, and an expert on manuscripts may produce a dismal edition. Publishers are sometimes at fault here. Wishing to publish an edition of such-and-such an author to fill a place in some series, they turn to whoever is known to have busied himself with that author – no matter how – and invite him to undertake the task. Flattered by this compliment, and sharing the publisher’s assumption that his acquaintance with the text qualifies him to edit it, he readily accedes, not stopping to reflect that this will expose his philological weaknesses to his contemporaries and to posterity more ruthlessly than anything else. A better policy for publishers, when they want a good edition of something, would be to look for someone who has done a good edition of something else, even if he has not hitherto concerned himself with what they want ».

  16. PETITE CHRONIQUE SUBJECTIVE DES « NOUVELLES ET RÉCITS » DE KAFKA DANS LA NOUVELLE ÉDITION EN PLÉIADE PUBLIÉE SOUS LA DIRECTION DE JEAN-PIERRE LEFEBVRE.

    Ce volume porte le numéro 264 de la collection, c’est-à-dire qu’il reprend celui consacré aux « Romans » de Kafka dans l’ancienne édition de Claude David. En réalité, il s’agit de la nouvelle édition du « Récits de fragments narratifs », dans une toute nouvelle traduction de Jean-Pierre Lefebvre, Isabelle Kalinowski, Stéphane Pernel et Bernard Lortholaby – dont la traduction du Château qui date de 1996 est encore très estimée.

    Le parti pris de Jean-Pierre Lefebvre est non seulement de rassembler toutes les nouvelles publiées dans la presse ou en recueils du vivant de Kafka à l’initiative de Max Brod, mais aussi tous les fragments narratifs issus soit du Journal, soit des cahiers, soit même de feuillets isolés, le tout constituant l’intégralité des écrits de Kafka connus à ce jour, hors les trois romans qui font l’objet d’une publication distincte dans le volume II, le journal, la correspondance et les allocutions, tous ces textes qui ont déjà fait l’objet d’une publication en Pléiade en 1984 et 1989 et dont la nouvelle édition est en préparation.

    Ainsi, pour les écrits publiés du vivant de Kafka, on retrouve La Métamorphose, les recueils « Observation » (dix-huit courtes nouvelles, principalement des écrits de jeunesse) et « Un médecin de campagne » (douze nouvelles), puis Dans la colonie pénitentiaire, La sentence (très courte nouvelle souvent connue sous le titre Le verdict), Un virtuose de la faim, Première peine, Une petite femme, Josefine la chanteuse ou Le Peuple des souris, ainsi que les récits publiés dans la presse : Les aéroplanes à Brescia, Grand bruit et Le Cavalier du seau, soit moins de 300 pages sur un volume qui en comporte plus de 1300, auxquelles il faut ajouter la longue et intéressante introduction de Jean-Pierre Lefebvre sur LXXXIII pages numérotées hors-texte.

    Sur cet ensemble, 300 pages sont consacrées à des notes bien documentées et plutôt pertinentes, malgré une propension aux analyses psychanalytiques un peu trop prégnantes ; si l’on veut creuser encore plus loin dans la biographie de Kafka, on pourra se référer avec bonheur aux écrits de Marthe Robert. Il reste donc environ 700 pages consacrées aux nouvelles et extraits posthumes – dont une partie de textes inédits en français ou très difficiles à trouver car publiés de façon éparse. Parmi les nouvelles posthumes éditées et parfois réassemblées par Max Brod, on trouve les différentes versions de Préparatifs de noce à la campagne, Description d’un combat, L’Instituteur de village, Blumfeld – un célibataire plus très jeune (superbe !), Le Terrier, Recherche d’un chien, Le Vieux Couple et le cycle de nouvelles En construisant la muraille de Chine…
    À celles-ci s’ajoutent une centaine de « petites » nouvelles publiées par Max Brod, ainsi que des centaines de textes courts pour la plupart inachevés – aphorismes, brefs poèmes ou simples esquisses de nouvelles jetées sur cahiers ou feuillets..

    Si les nouvelles publiées du vivant de Kafka, et notamment celles écrites vers la fin de sa vie, constituent un ensemble reconnu universellement comme l’un des tout meilleurs ouvrages littéraires de tous les temps au même titre que Le Château et Le Procès (cf. le fameux classement des « 100 meilleurs livres de tous les temps » publié en 2002 à partir d’une sélection d’ouvrages de 54 pays différents), ce volume de « Nouvelles et récits » a le mérite de faire découvrir ou redécouvrir – sous une nouvelle traduction – des dizaines de pépites, toujours surprenantes, dérangeantes, d’une inventivité, d’une sensibilité et d’une écriture proprement époustouflantes. À partir de la page 725, on trouve la liasse de 1920, période à partir de laquelle les moindres fragments touchent au sublime, puis les extraits des cahiers – respectivement cahier du Château, du Vieux couple, du Retour, du Terrier, de La Petite femme et de Josefine. C’est donc sur près de 300 pages que l’on peut lire les extraits, projets, idées ou nouvelles inédites les plus étonnantes que Kafka ait jamais écrit. Quand on sait le niveau d’exigence qu’il s’imposait pour l’écriture de ses romans, on pourrait se prendre à rêver d’autres romans qui auraient peut-être pu voir le jour ; on peut aussi penser que le caractère inachevé de l’immense majorité de ces textes exerce sur l’imaginaire du lecteur un pouvoir auquel l’achèvement des récits n’aurait peut-être pas conféré tant de force.

    On peut toujours discuter de tel ou tel point de traduction à propos des nouvelles les plus célèbres – l’un des points les plus discutés restant l’incipit de La Métamorphose qui démontre si besoin était la difficulté qu’il y a à traduire Kafka -, mais il faut bien attribuer à Jean-Pierre Lefebvre le mérite de justifier dans les notes de fin d’ouvrage ses partis-pris de traducteur qu’il confronte à ceux de Claude David. Ces simples commentaires autour de la traduction pourraient à eux-seuls justifier l’acquisition du volume. À cela il faut ajouter l’émerveillement de découvrir Kafka au fil de ses écrits « bruts » – sans réagencement, sans reclassification, sans réécriture, sans interprétation autre que celle de la traduction qui, rappelons-le, présente des difficultés très importantes.

    [Je reviendrai un jour sur la numérotation des volumes Pléiade chez Gallimard, qui paraît de plus en plus aberrante, les nouveaux volumes faisant littéralement disparaître les anciens au catalogue, un peu comme les fichiers informatiques « écrasent » la version précédente pour peu qu’elle porte le même nom. Cette méthode de numérotation est à même de faire hurler les spécialistes de l’édition : il est incompréhensible qu’un éditeur aussi prestigieux que Gallimard puisse – encore aujourd’hui – commettre des erreurs que n’importe quel bibliothécaire ou archiviste débutant pourrait éviter sans peine…]

    Je ne saurai donc que conseiller à tout amateur de Kafka un peu curieux la lecture de ce volume I des œuvres complètes de Kafka en Pléiade dans leur nouvelle édition, encore une fois sans se départir de l’édition précédente qui présente bien des qualités et qui, en réalité, ne fait aucunement doublon avec la nouvelle mouture. Pour les lecteurs francophones exigeants, c’est la première fois que sont publiés ces textes dans leur intégralité et, autant que faire se peut, dans l’ordre chronologique. Une façon touchante d’approcher l’œuvre de Kafka pour ceux qui ne peuvent pas lire dans leur langue d’origine les éditions intégrales « définitives » publiées ces dernières années.

  17. Avez-vous vu le visuel de l’Album Joseph Kessel? Le retour étonnant de la cigarette en premier plan ! Après celles effacées de Sartre et Malraux, voilà un étrange visuel… Faut reconnaître que trouver une photo sans clope de Kessel c’est pas facile ! J’ai hâte de ces 2 volumes de ses œuvres romanesques, excellent complément à son Quarto (contrairement à G. Duby) et le plaisir de relire les Cavaliers, le Lion, l’Armée des ombres et évidemment Belle de jour. Il y’a quelques années j’aurais été content d’y découvrir des textes rares ou inédits, des variantes inconnues etc. Aujourd’hui je me contenterai de relire ses romans, c’est déjà bien. En ajoutant Alain-Fournier, Miss Eliot et Nabokov, c’est toujours la «Bibliothèque de la Relecture en Pléiade» mais c’est intéressant de relire.

  18. Bonsoir,
    Concernant le sujet de numérotation, le principe est que une édition remplace l’autre en conservant le même numéro; Et ceci depuis le début de la collection. Effectivement, bon nombre des lecteurs, collectionneurs recherchent une certaine stabilité / cohérence dans la présentation de la collection. Mais lorsque une édition remplace l’autre avec tellement de différence que je souhaiterai volontiers une nouvelle numérotation. Par exemple, entre la première édition de Descartes et l’actuelle, il n’est pas raisonnable de dire que l’une remplace l’autre. Dans les faits elles sont complémentaires car le contenu n’est pas le même. Dès que j’ai un peu de temps, je cherche à comprendre les évolutions et les variantes des différentes éditions ou des retirages successifs car il existe bien des surprises.

  19. Bonjour,
    J’avais lu quelqu’un ici évoquer le fait que l’association entre Bolloré Thin Papers et Aubin Imprimeur, à Ligugé, n’était pas des meilleures : le papier a tendance à gondoler.
    Etant d’accord avec cette remarque (sur 4 Pléiades que je possède issues de cette association, les 4 ont un papier qui gondole), et voyant que ce n’est pas un problème isolé dans le temps (2008 pour la plus ancienne que je possède et dont le papier est gondolé et 2019 (Proust T.2 de LRDTP) pour la plus récente), je me demandais s’il était utile de faire part à Gallimard de cette « affaire », qui est tout de même fâcheuse, ou bien si, au contraire, il était vain d’espérer quelque correction de leur part ?

    • Il est vain d’espérer quelque correction de leur part, témoins ces milliers de volumes reliés à l’emporte pièce qui sont vendus sans scrupule au prix fort et pour certains toujours disponibles en rayon jusqu’à épuisement des stocks. Aucun n’a été pilonné, aucun retiré de la vente, aucun réimprimé puis découpé et relié correctement.

    • Bonjour Amboise,
      Je vous confirme bien volontiers que c’est la conclusion à laquelle je suis arrivé, après avoir comparé beaucoup de volumes et remarqué que le papier Bolloré (qu’on l’aime ou non) ne pose pas ce problème après être passé chez d’autres imprimeurs, et que l’imprimeur Aubin ne rencontre pas ce problème avec d’autres papiers.
      Je suis parvenu à la conclusion que cela doit être lié à une forme d’incompatibilité entre les rotatives d’Aubin et les rouleaux de papier fournis par Bolloré, qui pourraient amener l’impression à être effectuée dans le mauvais sens (je veux dire à 90° de ce qu’elle devrait être), et donc avec un fil du papier qui se retrouve horizontal au lieu d’être vertical, s’opposant au feuilletage et favorisant le gondolage, situation qui rendrait le travail presque impossible pour le relieur.
      Je suis également consterné d’apprendre que vous rencontrez ce problème sur un volume 2019, car il me semblait ne se présenter que pour des volumes antérieurs à 2015 (et donc avoir été probablement réglé).
      Une note d’espoir, cependant : pour un même tirage (même papier, même imprimeur), il peut y avoir des différences notables d’intensité du problème (qui créée donc au relieur non pas une impossibilité, mais très grande difficulté à réussir un volume). Il est à donc à mon sens vraiment pertinent de feuilleter l’exemplaire que l’on achète pour savoir comment les pages « tournent ».
      Bien sûr enfin que Gallimard devrait reprendre les volumes rendus pénibles à lire par ce défaut. Ils en ont tellement imprimé cependant qu’il est à craindre qu’ils ne puissent pas le faire sans mettre la clé sous la porte !

  20. Bonjour, je me permets d’ecrire ici un premier message. En réponse aux derniers lus ce jour, relatifs à la qualité du papier (de la reliure ?). Depuis quelques mois, je me confectionne une bibliothèque de volumes de la Pléiade. Ma sélection est évidemment dictée par le choix des écrivains. Ceci dit, hors de question pour moi d’acquérir des volumes présentant ce fâcheux défaut : celui de pages raides, qui émettent ce bruit de froissement lorsqu’on les tourne. J’ai la chance de résider à Bordeaux, la librairie Mollat dispose de tous les volumes disponibles de la collection, et surtout, l’acheteur potentiel peut consulter, manipuler les volumes. Pour le moment, impossible pour moi d’acheter le volume des oeuvres poétiques complètes d’Apollinaire. Ce volume obtiens, je crois, la palme de la reliure ratée. Quelle tristesse. Tous les volumes que je possède, j’ai pu les inspecter avant achat. Sauf un, les oeuvres en prose de Racine, aujourd’hui épuisé. Mauvaise pioche. L’exemplaire trouvé d’occasion sur internet est dans un état proche du neuf, mais la reliure est tout bonnement infecte.

  21. Petit message à KleineFuge. Une nouvelle édition des Œuvres poétiques d’Apollinaire en Pléiade est en préparation maintenant qu’elle est dans le domaine public (20 années supplémentaires de droits pour mort à la guerre). Elle a été retardée par la disparition de M. Decaudin. Attendez un peu. Ça vaudra la peine !

    • Le journal et la correspondance de Kafka doivent faire l’objet d’une une nouvelle édition des tomes II et IV de ses œuvres complètes en Pléiade, avec une nouvelle traduction de Jean-Pierre Lefbvre et de son équipe.

  22. Comme j’ai vu passer ici quelques post sur Kafka, je vous signale une nouvelle traduction intégrale des Journaux de Kafka aux éditions Nous par Robert Kahn. Le texte est celui des 12 volumes du manuscrit à Oxford sans aucune coupe et a l’air très intéressant. Reçu ce matin, je ne l’ai pas lu. Plus de 800 pages pour 35€ ça vaut la peine !

  23. Cher Brumes, j’écrivais à KleinFuge d’attendre car il me semblait avoir compris qu’il voulait acheter l’ancienne édition. Mais c’est vrai qu’on ne sait pas quand elle… etc etc…
    (Je pense aux 2 volumes Flaubert bloqués pour cause d’anniversaire ! Snif…)

    • Merci pour l’info sur Apollinaire, Tigrane. Et justement, vous mentionnez le cas de Flaubert. J’ai pu trouver à l’état neuf l’ancienne édition en deux volumes. Je ne pouvais pas attendre la sortie des derniers volumes, de la nouvelle édition. Il me fallait absolument Boucard et Pécuchet. D’autre part, je viens de me rendre compte que le deuxième volume des œuvres complètes (troisième si l’on inclut le volume des œuvres de jeunesse) présente lui aussi le défaut de reliure précédemment évoqué. Quelle plaie ! Par contre, je n’etais pas au courant de cette histoire des deux derniers volumes bloqués pour cause d’anniversaire. Pouvez-vous m’en dire davantage ?

      • Le coffret Flaubert (Oeuvres complètes II-III) présente le même défaut de gondolement du papier, particulièrement sensible sur les ultimes pages de chaque tome, laissées blanches (elles sont tout bonnement fripées !). Par surcroît, le bruit de crissement du papier bible de chez Bolloré est irritant au possible quand on manie ces exemplaires. Si l’on ajoute l’appareil critique abrégé dans ces deux tomes par rapport à celui rassemblant les oeuvres de jeunesse, signé pour une large part du regretté Guy Sagnes, en particulier dans le tome III où se lit notamment Madame Bovary, il y a de quoi être frustré.

        La collection m’irrite fort ; consultant Chénier, je m’avise que sa Pléiade, imitant en ceci Becq de Fouquières, rend (beaucoup) moins service que l’édition Garnier Selecta de 1924, pourtant dénuée de prétentions savantes ou critiques, par son parti-pris de discrimination entre les poèmes pouvant être tenus pour complets et les matériaux qui s’y rapportent explicitement ou par conjecture. Dans le cas de la Bucolique Pasiphaé, Walter à la Pléiade n’imprime ainsi que 26 vers, alors même qu’il en existe 38 autres, nulle part mentionnés dans son volume (si je ne m’abuse ; la consultation n’en est point aisée, ouvrant le champ à erreurs de localisation); le tome I de l’édition Garnier, lui, donne la totalité (pp. 81-82, 82-84). De même pour l’Élégie dont l’incipit est Ô nuit, nuit douloureuse ; Walter cite les trois rédactions, mais il faut aller dans une section subséquente de la Pléiade pour y repêcher le très long développement où Chénier s’appesantit sur son processus créateur, alors même que l’édition Garnier reproduit l’ensemble (I, pp. 173-176, 176-182). On pourrait multiplier les exemples.

        • Bonjour Neo-Birt7,

          Je suis très surpris de ce que vous dites concernant votre coffret Flaubert II-III. En effet, s’il s’agit du moins du tirage originel d’octobre 2013, celui-ci est réalisé sur Bolloré par l’imprimerie Roto à Lonrai (et non pas par Aubin) et, après vérification des deux exemplaires de ces volumes auxquels je peux accéder (4 volumes en tout, donc), ils sont d’un feuilletage parfaitement fluide et nullement fripées !

          S’agit-il d’une autre impression ?

  24. C’est vrai! Je viens de finir les 1160 pages de La Montagne magique au livre de poche. Là j’ai fait des heures d’altère! Faire du sport en lisant !
    J’ai remarqué un nouveau Mishima inédit traduit du japonais : la Pléiade approche peut-être…. lentement…

  25. C’est bien simple KleineFuge. Flaubert est né le 12 décembre 1821…. faites comme Gallimard : faites les comptes. Attente de l’anniversaire des 200 ans… peut-être ne suis-je qu’un méchant persifleur…

    • Va-t-il tomber sous les feux de « me-too » ? Ce jeune homme de 22 ans qui épouse une fillette de 11 ans et lui fait cinq enfants, dont deux avant l’âge de 15 ans, avant de la perdre, âgée de 30 ans… Autres temps, autres moeurs…
      Pourquoi pas en Pléiade ? Incompréhensible, effectivement. Je me passerai donc de la reliure en cuir, mais j’aurai 1600 pages de Tagore à lire, pour 31 €
      Ceci compense cela.

    • Bonsoir sisyphretraite

      Si je ne me trompe pas (mes compatriotes me corrigeront si besoin) Tagore paraît en Quarto car le projet pléiade a été abandonné.

  26. Le catalogue Pléiade nous donne des détails sur le Alain-Fournier. Il s’agit d’un long plaidoyer pro domo pour nous prouver que l’oeuvre n’est pas si mineure que cela et mérite bien sa parution en Pléiade. Qu’est-ce que cela peut bien nous faire ? Était-il besoin de se défendre de cette manière ?

    À part cela, aucune indication sur le contenu du reste du volume, à part une vague évocation de lettres à la femme aimée, reliées à l’écriture du Grand Meaulnes. C’est plus que maigre.
    Et ne vient pas me rassurer une phrase extraite de la préface :

    – « Ainsi a-t-on pu prendre pour un texte peu construit et destiné aux adolescents ce qui est en réalité un concerto en trois mouvements et un roman pour adultes «avertis», une sombre et cruelle histoire de déception, de désenchantement (ce désenchantement qui serait bientôt le terrain favori de la modernité littéraire), de dégonflement, dit Philippe Berthier dans sa décapante préface, le «dégonflement, voulu et méchant, d’un très bref et miraculeux mirage».

    La caution invoquée de la « modernité littéraire » me fait une belle jambe, et le « dégonflement (…) d’un (…) mirage » me fait franchement rigoler, par le grotesque de l’image. J’hésite franchement à donner 42€ pour lire une prose de ce tonneau !

    • « Ou encore les lettres et documents rassemblés à la suite du roman. (…) Mais ils retracent aussi, d’une autre manière que les esquisses, la genèse du livre qui s’écrit de 1904 à 1913.

      Ne vous l’avais-je pas dit mon cher Domonkos ?

      • Le Grand Meaulnes, tout le Grand Meaulnes, rien que le Grand Meaulnes, ad nauseam (les esquisses, plans, sources, et les lettres à son amoureuse : j’en suis écoeuré par avance).

        Sans vouloir surestimer Tagore (qu’en fait je connais assez mal, à part un ou deux recueils de poèmes célèbres), je crois pouvoir consacrer plus utilement 31€ à son Quarto, qui m’ouvre des portes sur un autre monde, que 42€ à ce Pléiade qui ne quitte pas les chemins battus et re-battus. J’en suis pantois, quoi sert-il, bon sang ?

        • Certains ici connaissent-ils sérieusement Tagore ? Vaut-il le détour ? Est-il obsolète ?
          Connaissez-vous le contenu du volume, les traductions ?

          • Je ne dirais pas que je connais bien Tagore mais j’ai lu le volume de la collection NRF poésie qui contient « L’Offrande lyrique » et « La Corbeille de fruits ». Pour ma part, j’ai été touché par l’œuvre. Ces deux œuvres ne m’apparaissent point « obsolètes » – je trouve l’adjectif étrange, que voulez-vous donc dire ?

            Quant au contenu du volume, il est sur le site de Gallimard :

            Trad. de l’anglais et du bengali par un collectif de traducteurs. Édition de Fabien Chartier. Préface de Saraju Gita Banerjee et Fabien Chartier

            Poésie : L’Offrande lyrique – La Corbeille de fruits – L’Esquif d’or – L’Écrin vert. Théâtre : Amal et la lettre du roi – Chitra – Les Lauriers de sang. Nouvelles et romans : La Maison et le Monde – À quatre voix – L’Éducation du perroquet – Mashi (choix) – Le Vagabond (choix). Essais : Vers l’homme universel – La Religion de l’homme – Sadhana – Essais non repris en recueils – Le Sens de l’art.

          • « obsolète »… terme un peu provocateur, je le reconnais. Je ne sais trop comment dire : la crainte que la gloire de Tagore soit liée au goût d’une époque (début de XXème siècle), à une certaine forme de lyrisme « convenu » avec une part d’exotisme. Je me méfie moins de Tagore lui-même que d’une certaine réception de son oeuvre en Occident (et particulièrement par le truchement de Gide).
            J’espère simplement que ce Quarto est bel et bien une publication « contemporaine » et non, comme je le redoute, une simple compilation de vieilles traductions et de commentaires un peu « bêlant » sur le merveilleux « sage » bengali… C’est pourquoi je demandais s’il y a ici des « Tagorisants » plus savants que moi, ayant des informations sur les traductions et sur l’esprit qui a présidé à l’établissement de ce volume.

            …………………………

            Par ailleurs, je vois qu’on discute du Pléiade René Char, certains d’entre vous ont-ils un avis sur « Dans l’Atelier du Poète » en Quarto ?
            Ayant eu à plusieurs reprises l’occasion de le feuilleter, j’ai été un peu rebuté par son aspect narcissique et auto-complaisant – qui ne correspond que trop à ce que je sais, par ailleurs et de source directe, de l’homme – mais il ne s’agit peut-être que d’une fausse impression, née de mes propres préjugés ?
            J’aimerais croire qu’il s’agit, tout au contraire, d’une passionnante plongée au coeur de sa création…

          • Les détails que vous donnez, Vidar, sur le contenu du volume Tagore, semblent devoir atténuer quelque peu mes craintes d’une simple compilation de « vieilles lunes » (j’essaie de trouver des équivalents « poétiques » à « obsolète », ha ha !)
            À propos des oeuvres rassemblées, j’ai honte de l’avouer, mais l’honnêteté m’oblige à le faire : j’avais omis de cliquer sur la petite flèche descendante, qui ouvre le petit encart contenant le sommaire. Je pars me couvrir la tête de cendres…

  27. 27 février 2020.

    À ceux qui sont en possession du volume René Char :

    Est-ce que les aphorismes écrits dans la dernière année de la guerre (et parus à la Libération sous le titre de Feuillets d’hypnos, dans la collection Espoir dirigée par Camus) sont repris dans ce Pléiade des œuvres complètes ?

    Tagore m’a chaque fois un peu ennuyé. Mais c’est parce que je le lis mal, et jamais dans le bon état d’esprit. Il y a ainsi des œuvres avec lesquelles nous cumulons les rendez-vous manqués. Et d’autres avec lesquelles la reconnaissance se fait tout de suite.
    Je connais Tagore surtout par Gide. Je suis incapable de dire s’il l’a bien traduit, quoique je dois avoir quelques volumes anglais dans ma bibliothèque, que je n’ai pas rouverts depuis un certain temps.

    Vive Le grand Meaulnes !

    • « Feuillets d’Hypnos », partie du recueil « Fureur et mystère », est bien repris dans les oeuvres dites « complètes » de René Char. Je ne possède que l’édition parue du vivant du poète et il n’y a pas de variantes des « Feuillets d’Hypnos ». Ce n’est pas la seule absence, hélas ! Je doute qu’une édition plus récente ait intégré « Le dernier couac » ou « La Provence point oméga ».

      Bonne journée.

      • Narcissique et auto-complaisant, René Char ? Je dirais plutôt qu’il avait une conception élevée de la poésie, et pas seulement de la sienne. Avec son caractère bien trempé, coléreux, capable de se débarrasser des fâcheux à coups de gourdin, il dut collectionner les ennemis, notamment parmi les cuistres, universitaires et autres emmerdeurs.
        Un de mes anciens professeurs, Résistant comme Char, avait des relations amicales avec lui et m’en parlait comme d’un homme simple et aimable avec ses hôtes et ceux qu’il « adoptait ».
        Le mieux est encore de le lire, en commençant par les « Feuillets d’Hypnos ».

        • L’un n’empêche pas l’autre.
          Et n’a rien à voir avec son talent poétique. Et il m’importe peu de savoir si Char était agréable de fréquentation ou non (bien qu’ayant aussi quelques connaissance sur le sujet, mais me garderai d’en parler, car c’est hors sujet).
          Je lis René Char depuis l’adolescence, plus d’un demi-siècle, donc. Si cela me faisait du mal, j’aurais cessé d’en prendre depuis longtemps. Son oeuvre seule m’importe et, de son caractère, ne m’importe que les traits qui pourraient peser sur cette oeuvre, et la conduire sur tel ou tel chemin.

          Au départ, je me posais une question simple et sollicitais l’avis de personnes qui connaîtraient assez bien ce livre pour me dire si j’ai raison ou tort d’hésiter sur le seuil de « l’atelier du poète », car je suis méfiant avec les hommes de métier qui prétendent nous introduire dans leur atelier : je n’y crois pas beaucoup, je doute qu’ils cessent de jouer un rôle, je crains qu’il y ait plus de pose que de sincérité.

          Il est vrai également, que Char parle beaucoup des peintres et sculpteurs qu’il a fréquentés. Or je n’aime pas ce que les poètes racontent sur les artistes peintres (au cours du XXème siècle, peu se sont privés de poser leurs mots au pied des tableaux et des sculptures de leurs amis). J’ai connu un certain nombre de « couples » de ce genre, certains assez intimement, et je ne vois la plupart du temps qu’une double incompréhension, basée sur une double frustration : celle de l’artiste qui voudrait manier les mots, celle de l’écrivain qui voudrait peindre ou modeler, s’affronter à la matière.

          Comme deux paons qui voudraient se parer des plumes de l’autres, ou, pour citer la chanson jadis chantée par Juliette Gréco :
          « Un petit poisson, un petit oiseau
          S’aimaient d’amour tendre
          Mais comment s’y prendre
          Quand on est dans l’eau
          (…)
          Mais comment s’y prendre
          Quand on est là-haut
          (…)
          Et l’on voudrait bien changer
          Ses ailes en nageoires
          (…)
          Changer au cours du voyage
          Des plumes en écailles
          Des ailes en chandail
          Des algues en paille »

          L’emploi même du mot « atelier » n’est là que pour nous faire croire que le poète serait une sorte d’artisan, comme peuvent l’être les peintres et sculpteurs, alors qu’il s’agit d’illusion ou d’auto-suggestion. L’écrivain ne travaille pas dans un « atelier ».
          Je perçois bien la tentative de Char, de nous convaincre – de se convaincre ? – que lui aussi est un « travailleur », un artisan affronté à la matière brute pour en tirer de la beauté, en tentant de créer une analogie entre le travail de ses amis artistes et le sien.
          Il est fait de même lorsqu’il parle de la nature qui l’entoure, de la terre, des pierres.
          Mais les mots ne sont ni des outils, ni de la matière ; le poète dont la « matière première » est faite d’idées, de rêves et de mots, n’est pas plus paysan que peintre ou sculpteur.

          J’ai assez vécu dans ces deux milieux pour avoir – j’ai mis du temps à l’admettre – pris conscience de cette double illusion.

          Les mots du poète ou de l’écrivain sur une oeuvre ne me disent rien de cette oeuvre, rien de ce que cette oeuvre me dit lorsque je me trouve face à elle, en contact avec elle.

          Dans le meilleur des cas, les écrits des poètes et écrivains sur les oeuvres d’art sont de l’excellente littérature, partie intégrante de leur oeuvre poétique ou littéraire, et ils ne cessent d’appartenir au poète ou à l’écrivain qui les a écrits, et de nous parler de leur auteur, uniquement de lui – éventuellement de l’impression que l’oeuvre du peintre ou du sculpteur a produite sur lui – mais jamais de l’oeuvre artistique qui ne lui est pas moins étrangère qu’à nous.

          Dans l’autre sens, cette double frustration, nous a donné tous ces artistes « conceptuels » qui passent plus de temps à philosopher et parler de leur travail, qu’à travailler et produire une oeuvre.

          J’ai fait appel aux éventuels connaisseurs de cet « atelier du poète », dans l’espoir que quelqu’un trouverait les mots pour me convaincre d’y entrer sans crainte. Rien ne me ferait plus de plaisir que d’être conduit à changer d’avis sur ce livre précisément.

  28. 28 février 2020.

    Vous vous emporteriez contre vous-même. mon cher Marc ? Personne n’a ici usé de ces termes envers le grand poète de l’Isle-sur-Sorgue. Ou bien aviez-vous souci de désarmer par avance des réticences trop bien connues de vous — à l’égard de l’homme et de son œuvre ?

    Merci pour vos indications à propos de l’édition Pléiade de Char. Et aussi pour ces anecdotes personnelles.

    J’ai parlé de René Char, et étais curieux de ces aphorismes des Feuillets d’Hypnos parce que je lis en ce moment un essai de Hannah Arendt où la politologue fait un grand usage de certains de ces aphorismes. Ils lui servent en particulier à asseoir le socle de sa brillante démonstration, et en premier lieu celui-ci :

    « Notre héritage n’est précédé d’aucun testament. »

    Que je trouve en effet remarquable, si on l’applique au domaine de la culture (ce qui est le sujet principal de ces essais de Arendt).

  29. On parle souvent mal de René Char et je suis prêt à le défendre bec et ongles, même si l’homme et l’oeuvre n’ont besoin de personne pour se défendre. De plus, je considère le site de Brumes comme un lieu de discussion entre gens courtois.Quelques désaccords adviennent parfois, mais ils ne se transforment jamais en polémiques stériles. Le ouèbe regorge de malpolis, goujats et autres énervés du clavier, sans ajouter du désordre.

    Je ne connais pas « L’atelier du poète ». Néanmoins, je me méfie de Marie-Claude Char qui semble tenir d’une poigne de fer l’oeuvre de son époux. C’est peut-être une prévention infondée. Il y a, en tout cas, dans ce volume, plus de trois cents illustrations, avec certainement le fruit de collaborations entre Char et Braque, de Staël, Lam, Arp ou Miro.

    On y trouve peut-être aussi, le fac-similé de quelques pages manuscrites des « Feuillets d’Hypnos ». J’en avais vu une ou deux pages et je rêve de l’édition complète de ces poèmes manuscrits, plus ou moins aboutis, voisinant avec les notes du maquisard.

    Bonne soirée à vous, chers Ahmed et Domonkos.
    .

    • Aïe ! Ouille ! Ma pauvre tête risque d’être bientôt fendue par ces coups de votre (lourd) bâton et je me demande ce que j’ai pu faire pour les mériter ! Au départ, je voulais simplement un avis éclairé sur cet « atelier du poète », et ma demande était plutôt modeste. Il ne me semble pas que Ahmed avait commis péché plus grave que le mien, à l’encontre de René Char ou des règles de la bienséance.

      Par la suite, un peu titillé par votre première réaction, je suis allé plus loin en donnant mon point de vue sur les écrits de poètes et d’écrivains sur les peintres et sculpteurs, en m’appuyant me semble-t-il sur quelques arguments, et en ne me répartissant pas de la retenue et de la courtoisie – j’avais même tenté la légèreté et un brin de fantaisie en citant Mme Juliette Gréco.

      Peut-être n’aurais-je pas dû évoquer le moins du monde l’homme de chair et de sang qui a écrit les « Feuillets d’Hypnos », même si j’y étais, en quelque sorte, invité par lui-même, par sa façon d’imposer sa présence physique dans son oeuvre et de se mettre en scène dans « l’Atelier du Poète ». Pour autant, je ne me suis nullement attardé sur les défauts, réels ou supposés, de l’homme qui sont communs à tous les humains, poètes ou non, donc sans pertinence. – et ne me suis même pas risqué à porter un jugement le moins du monde dépréciatif sur la valeur de son oeuvre poétique, le seul sujet qui vaille.

      Si j’en juge par le redoublement de sévérité de votre second message, j’ai tout à craindre du prochain, et risque d’y laisser plus que quelques plumes.
      Décidément, l’art de la discussion est en voie de disparition, et pas seulement sur le « ouèbe » comme vous vous plaisez à dire, non sans un brin de snobisme.
      Je ne vois pas la moindre raison d’avoir recours à « bec et ongles » pour « défendre » ce qui n’est pas attaqué (je note au passage que, faisant fi de vos propres conseils de « tenue » vous ne vous retenez guère dans vos attaques à l’encontre de Mme Veuve René Char, que je ne connais pas : étonnant paradoxe !).
      La comparaison avec les moeurs qui ont cours sur d’autres sites, et l’emploi des termes « malpolis, goujats et autres énervés du clavier » est carrément injurieux et sans justification.
      Si je commets une erreur en pensant que ces termes s’adressaient (directement ou indirectement) à Ahmed ou à moi-même, je vous demande de m’en excuser : mais, dans ce cas, à quels interlocuteurs invisibles et inaudibles s’adresseraient-ils ?

      Dans l’attente d’un démenti argumenté de ma perception des écrits de poètes et écrivains sur les peintres et sculpteurs de leurs amis – qui ne manquerait pas de me réjouir car je n’en fais pas une question de principe pour lequel j’accepterais le suprême sacrifice – je maintiens mon argumentation et répète que j’ai quelque expérience en la matière, et que je sais de quoi je parle. Je ne m’étendrai pas plus et n’aborderai plus le sujet, le débat étant, comme on dit dans ces ailleurs que vous méprisez tant, « parti en vrille » et n’ayant pas non plus à me lancer dans une plaidoirie pro domo.

      En conclusion, je ne vois pas où j’aurais « parlé mal » du poète Char, je n’ai pas non plus émis la moindre réserve sur la valeur de son oeuvre poétique (je n’ose imaginer, s’il m’était venu l’idée saugrenue de m’y risquer), mais il semble que cela ne soit pas assez, et qu’à vos yeux le minimum requis soit le dithyrambe et le tressage de couronne de laurier pour orner le noble front du Grand Homme statufié dans sa gloire.
      Dont acte.

      • Cher Domonkos,

        Loin de moi l’envie de vous asséner des coups de bâton. Au contraire ! Vous avez provoqué une dilatation de ma rate, ce qui est toujours éminemment agréable et excellent pour la santé. De plus, mes épaules en piteux état risqueraient la luxation si elles agitaient des gourdins, tomahawks ou autres casse-têtes. Les menaces s’adressaient aux rapégaou qui oseraient pointer le bout du naze dans ce repaire de pléiadophiles que j’aime, entre autres raisons, pour la courtoisie qui y règne.

        Il n’y a évidemment rien non plus contre Ahmed. (« Notre héritage n’est précédé d’aucun testament » : les conditions qui enfantèrent cet aphorismes m’ont longtemps fait penser à l’attitude de Char à la Libération. Plus généralement, la lecture de « Recherche de la base et du sommet » est un complément aux « Feuillets d’Hypnos », surtout les « Billets à Francis Curel ».)

        Votre remarque sur les rapports entre écrivains et artistes m’a forcé à m’interroger si Baudelaire, Fromentin, Breton, Aragon ou Char m’avaient appris quelque chose sur les maîtres de jadis et de naguère. Pour l’instant, je ne suis certain que d’une chose : ils m’ont incité à découvrir ou à m’attarder plus longuement devant les oeuvres de Georges de La Tour, Manet, Picasso ou de Staël. C’est un superbe cadeau, mais c’est plus dans la contemplation du « Prisonnier », de certains autoportraits de Van Gogh ou de Rembrandt que vient la jubilation intérieure. Ne parlons pas de ce besoin d’admirer qui doit être commun à certains d’entre nous.

        Il es tard et j’ai dû dégorger le lieu commun et l’ineptie comme un soûlographe dégorge le picrate.

        Bonne nuit aux lecteurs qui s’attardent.

  30. Cher Domonkos, je vous signale que Marguerite Yourcenar a reçu une lettre de ce Tagore en 1923 pour l’inviter à la rejoindre en Inde. Violeur organisé ! Mais bien sûr les Polanski Mazneff ne voient pas le mal… Pire : c’est elle l’aguicheuse, elle lui a envoyé une lettre d’admiration pour son œuvre (via l’éditeur parisien). Il a évidemment flairé une proie. A 20 ans…. Heureusement elle n’a pas donné suite à l’invit mais j’ai remarqué qu’elle n’a plus jamais jamais jamais parlé de lui dans ses textes. Me too cher Domonkos n’a pas forcément tord et dans les années 20 je n’ose rien dire….

    • Bonsoir Tigrane,

      Merci de me faire connaître cette anecdote de la vie de Marguerite Yourcenar.

      Tout d’abord, je ne m’étendrai pas sur les mérites et démérites de « Me-too » mais ne me dispenserai pas de dire tout le mal que je pense de ce nouveau Tribunal Révolutionnaire, fonctionnant comme son illustre devancier, en donnant le premier et le dernier mot à l’Accusateur Public, et se nourrissant de la délation valant condamnation. Aussi juste soit-elle sur le fond, une cause trouve ses pires ennemi(e)s dans ce genre de défenseurs et fournit des armes inespérées à ses adversaires. Passons.

      Je ne suis pas plus partisan des jugements anachroniques, et je ne trancherai pas le cas Tagore sans l’avoir approfondi, replacé dans son contexte historique et culturel.

      Il n’empêche que je n’ai pu m’empêcher d’être troublé par la façon dont les préfaciers et autres biographes de Tagore traitent de la question : il est mentionné au passage qu’il épouse à l’âge de 22 ans une fillette de 12 ans, que cette dernière enchaîne les grossesses (les deux premières arrivées à terme avant l’âge de 15 ans). On apprend que la plupart de ses enfants n’arriveront soit pas à l’âge adulte, soit pas à un âge considérable (certainement pas à l’âge vénérable du patriarche) et que la jeune mère (ou reproductrice ?) mourra avant 30 ans. Tout cela n’est peut-être pas proprement scandaleux je le répète, dans le contexte historique et culturel, mais le fait que cela n’appelle pas la moindre remarque sous la plume des commentateurs de la vie de Tagore, est pour le moins dérangeant. Pour eux, cela n’entache pas le moins du monde la figure du « sage », du vénérable poète-philosophe, donné en modèle de l’humanisme dans sa plus belle expression.

      Est-ce trop demander que soient émises quelques réserves ? Que soit évoquée la situation des femmes dans l’Inde d’alors, en précisant qu’elle ressemble hélas encore par trop à la situation des femmes dans l’Inde d’aujourd’hui ? Et de noter que, sur ce point, Tagore n’a pas regimbé contre la fatalité sociale, et ne semble pas avoir été effleuré par le souci de faire avancer les choses et d’améliorer le sort de la moitié féminine de la population indienne, à commencer par sa propre épouse ? D’exprimer le regret que cette situation soit toujours aussi atroce, et de dire que ce n’est guère étonnant quand des hommes même de la stature d’un Tagore, ne semblent pas en avoir éprouvé le moindre trouble ? (Comme il est permis d’émettre des réserves sur les qualités de pédagogue de l’auteur de l’Émile, qui faisait profession d’abandonner sa progéniture à la charité publique.)

      Je regrette que Tagore n’ait pas été « avant-gardiste » en la matière, même si je ne puis formellement le condamner pour cela, mais je condamne mes contemporains, commentateurs de la vie du grand homme qui… ne commentent pas.

    • Pour être juste il paraît que Tagore s’est occupé de la condition féminine et a condamné le patriarcat et les mariages arrangés, dans plusieurs pièces, prise de conscience hélas assez tardive, qui s’occupe du malheureux sort des épouses… des autres, la sienne ayant déjà quitté ce monde.
      Je rectifie une erreur : la petite épouse, au soir de ses noces, n’avait pas douze ans, mais dix.
      J’ai peine à croire à un réel intérêt pour la question féminine, en dépit des assurances de certains de ses thuriféraires, ses grandes préoccupations portaient plutôt sur des sujets de plus haute noblesse : la poésie, la langue et la politique.

  31. Puisqu’on parle de littérature indienne, j’ai eu la surprise de voir tout à l’heure chez Gibert un exemplaire neuf du Pléiade « Océan des rivières de contes », achevé d’imprimer en 2020. Le titre est donc à nouveau disponible, si certains sont intéressés.

    • Ah la bonne nouvelle ! Merci de l’avoir partagée, Thomas, cela va mettre un terme à la spéculation scandaleuse dont fait l’objet ce volume chez les bouquinistes et vendeurs particuliers.

      Aux curieux d’histoire des idées, je suis heureux de recommander le sublime récit où Barrès relate les convulsions de la crise des églises ouverte par la loi de séparation de 1905 (La grande pitié des églises de France, Paris, Émile-Paul, 1914). Hormis deux courts chapitres de piètre aloi, hors d’œuvre où s’épanouit par pur remplissage une rhétorique éculée (VI L’enfant accordé avec les étoiles, pp. 115-126, XVI Dans la cathédrale de Reims, pp. 311-319), ainsi qu’un autre, qui flétrit avec force complaisance les excès anticléricaux d’un conseil municipal (XV Les accroupis de Vendôme, pp. 303-309), la passion de Barrès y est constamment maintenue dans les bornes de la raison par la justesse manifeste de son propos et la générosité de son engagement. Le siècle écoulé lui donne raison; la laïcité la plus militante doit respecter l’enracinement de notre culture chrétienne et les églises de petites villes et de villages, surtout si elles sont indifférentes d’un point de vue archéologique ou artistique, manifestent la permanence de notre pays. Je recommande en particulier le magnifique passage où Barrès plaide pour une sorte de panthéisme réconciliant les églises et les beaux lieux naturels fréquentés dans les temps anciens par les humbles déités païennes (pp. 328-345). « Églises du village, nature française, profondes forêts, sources vives, étang au fond des bois, comme tout cela sonne harmonieusement ensemble ! » (p. 344).

      • Vos conseils sont toujours appréciés. Il paraît même, après quelques recherches, que Barrès, en sa qualité de député, a réussi à faire passer une loi de 1913 sur le patrimoine historique. Ce doit être très justement grâce à ce livre engagé…

        Êtes vous habiletés à me dire ce que vous pensez des grands ensembles « L’âme française et la guerre » et ses Cahiers ?

        • Ce livre constitue la chronique de ses efforts en définitive couronnés de succès. On y trouve une narration des événements dans laquelle s’insère le verbatim, très exact et contrôlé d’après les minutes parlementaires, de ses trois grands discours à la Chambre des Députés, avec résumé des discussions auxquelles ils donnèrent lieu. La mise en œuvre stylistique, ce que Barrès appelait son chant, y est plus dépouillée et moins tendue qu’à l’ordinaire. C’est cette inflation verbale au service d’un patrouillotisme bas de plafond, le martèlement perpétuel des trois ou quatre (et je suis généreux) mêmes idées cocardières simplistes, qui rend presque illisibles les deux énormes ensembles de ses chroniques de guerre. Je n’ai jamais pu en lire de plus longues tranches qu’une dizaine de pages à la fois.

          • Les Cahiers barrésiens, malgré Gide, qui professait de les mépriser, conformément au purgatoire immédiat dans lequel sombra la réputation de Barrès après sa mort prématurée (Gide accueille plusieurs ragots qui semblent peu crédibles, ainsi le mur de livres factices derrière lequel Barrès aurait dissimulé son matériel cosmétique), mais dont le Journal gidien atteste tout de même une assez fine connaissance, ombre portée d’une fascination évidemment difficile à conjurer, les Cahiers barrésiens donc sont remarquables pour leur ingenuité. Ils nous ouvrent, sans le faux bain de culture et véritablement salmigondis à prétentions encyclopédiques ni la stérile fragmentation expérimentale qui entachent les Cahiers de P. Valéry, une fenêtre unique sur le laboratoire littéraire et philolosophique de l’homme qui ne domina pas dans raisons pendant trente ans les tréteaux de la scène littéraire française. La nouvelle édition de Mes Cahiers en cours aux éditions des Équateurs par les soins d’Antoine Compagnon (2010-, 2 vol. parus) est donc très bienvenue.

  32. 1er mars 2020.

    Mon cher Neobirt, je crois au contraire que Gide est l’un des rares à avoir échappé à la fascination qu’exerça alors Barrès sur les écrivains contemporains.
    Je ne me souviens plus précisément de ce qu’a pu être son opinion véritable sur Barrès, telle que le Journal et d’autres écrits nous la donnent, mais loin qu’il se soit jamais agi de « fascination ».

    Puisque l’on parle de Gide, et comme depuis ma dernière intervention j’ai pu lire le beau petit billet de Domonkos sur les poètes et leurs amis peintres, et en réponse à son doute sur la qualité d’artisan appliquée à un écrivain et à son interrogation sur la réalité de ce que peut être un atelier de poète, je réponds ici que nous avons un exemple célèbre d’atelier — que nous devons à sa manière particulière d’écrire —, dans le journal des Faux-monnayeurs du même Gide.

    Je suis de ceux qui croient, vous l’aurez compris, qu’un écrivain est aussi un artisan, et je tiens la littérature pour une forme d’artisanat, en tout cas dans la conception que j’ai été amené à m’en faire.

    • J’entends bien, Ahmed, on peut toujours et légitimement parler « d’atelier », au sens figuré.

      Pour m’être confronté durant une soixantaine d’années au travail d’écriture, je crois savoir ce qu’il y a même de « bricolage » dans cette activité. (C’est d’ailleurs pourquoi, lorsque je lis un livre, je le fais « en gens du métier » et je vois ou je devine la part de « trucage » qu’il y a dans l’écriture, même chez les plus grands : ce qui n’enlève rien à la qualité du travail, à mes yeux, sauf lorsqu’il n’y a plus que cela).

      Il n’en demeure pas moins que l’usage de ce mot conduit à trop de malentendus, de fausses interprétations, pour que je l’adopte sans examen critique.

      Et qu’il reste un gouffre entre le boulot d’un peintre, d’un sculpteur, affronté à la matière brute, et celui d’un écrivain. J’ai assez fréquenté d’ateliers de peintres-sculpteurs amis, pour sentir cette différence entre l’écrivain aux mains propres (on n’y trouve, depuis les ordinateurs, même plus une tache d’encre !) et son bureau, et ces ouvriers aux vêtements et au corps couverts de matières, de matériaux, pataugeant dans leur fange sublime comme des paysans dans la soue des cochons !

      J’en viens à me demander si la complaisance de nombreux écrivains à se faire photographier dans leur bureau-bibliothèque transformé en « chantier », avec des piles de livres et de documents de guingois, le fourbis dont ils s’entourent comme pour représenter au dehors la fièvre qui les habite à l’intérieur, n’est pas une pathétique tentative d’imiter le fameux « atelier » !

      • Ne pas croire qu’il s’agît là d’une différence superficielle, cela en dit long sur « l’engagement » du corps dans le travail de création, alors que le corps de l’écrivain est « absent », aboli durant le travail de l’écriture : combien de fois suis-je sorti d’une longue séance d’écriture fiévreuse, reprenant tout à coup conscience de mon corps, m’apercevant que je suis affamé, glacé, tremblant de froid et au bord du malaise ? Toute la vie s’étant réfugiée dans le cerveau et les muscles moteurs de la main qui écrit (et même la conscience de cette main étant affaiblie).

        L’écrivain est dans un « ailleurs », le peintre-sculpteur est dans une « présence au monde ».

        • Dans ce sens, il y a plus de proximité entre l’écrivain et le musicien compositeur, entre l’écriture et la musique.
          …………..
          Bien entendu, tout cela est en passe de n’avoir plus cours.

          L’écrivain qui dispose de toute la documentation immatérielle sur la Toile n’a même plus besoin de la présence physique, matérielle, des livres.
          Le « plasticien » qui remplace l’artiste peintre ou sculpteur, tout à son art « conceptuel » et/ou industriel, basé sur la reproduction, n’a plus besoin de s’affronter lui-même à la matière brute, et perd le contact avec la réalité.

          Au bout du compte, l’artiste, l’écrivain et le musicien ne vont-il pas se rejoindre dans un monde de l’abstraction, voire du vide et de la vacuité ?

          (Pardon pour cet accès de fièvre prophétique.)

  33. Malgré quelques doublons (c’était fatal!) avec le Quarto, la liste des textes en Pleiade de Kessel est prometteuse. Il devrait y avoir des textes à découvrir. Je regrette l’absence du beau roman Le Coup de grâce paru en 1931 trop méconnu. (Le chant des partisans n’étaient peut-être pas essentiel dans un volume Romans et récits mais je chipote… ) Grand plaisir par avance de relire Le Lion et les Captifs, la Passante du Sans-Souci et Belle de jour. Sans oublier le tome 3 du grand Nabokov et en oubliant le pauvre Alain-Fournier qui méritait mieux je trouve.

    • POURQUOI FAUT-IL LIRE LE DISPARU DE KAFKA DANS LA NOUVELLE TRADUCTION DE JEAN-PIERRE LEFEBVRE ?

      Le Disparu est le premier des trois romans écrits par Franz Kafka. Sa première publication est intervenue en 1927, après celles du Procès (1925) et du Château (1926), Max Brod ayant sans doute pensé que ce roman présentait un intérêt moindre ; c’est peut-être aussi l’une des raisons pour lesquelles Le Disparu est un peu moins connu que ses deux illustres « grands frères ». Le titre choisi par Max Brod était Amerika – logiquement traduit en français par L’Amérique. Or, dans son Journal, Kafka évoquait son projet de roman sous le terme de Der Verschollene : la nouvelle traduction française reprend ce titre original. Si la traduction la plus répandue était celle d’Alexandre Vialatte (avec les différentes versions correspondant aux éditions successives de Max Brod suite à la découverte de nouveaux fragments et à des remaniements importants dans l’ordre des chapitres), Bernard Lortholary avait déjà repris le titre Amerika ou Le Disparu dans sa traduction de 1988 parue chez Flammarion.

      Je ne veux donner ici que mon sentiment de lecteur ou plutôt de relecteur. À mes yeux Le Disparu est un ouvrage aussi puissant et indispensable que Le Procès et Le Château. Cet ensemble constitue une véritable trilogie, comme si Karl Rossman, Josef K. et K. (les trois héros) n’étaient qu’une seule et même personne traversant l’espace et le temps dans l’univers unique de Kafka. On a parlé du Disparu comme d’un roman d’initiation, voire d’un roman picaresque. J’y vois pour ma part un lien fort avec Martin Chuzzlewit de Charles Dickens. Ces deux romans ont en commun la découverte d’une certaine Amérique et les déconvenues successives qui sont en total porte-à-faux avec l’image d’Épinal des migrants pour qui tout est possible dans le Nouveau Monde. Bien au contraire, les deux héros vont retrouver les difficultés qui les avaient poussés à quitter leur pays, encore démultipliées par l’hostilité d’un pays inconnu en proie à l’incompréhension des cultures de la vieille Europe. Chez Kafka, l’univers est encore plus dérangeant que chez Dickens : malgré une apparente normalité dans les propos et les comportements, ce sont bien des logiques humaines collectives (on dirait aujourd’hui sociétales) aussi immuables qu’implacables qui conduisent Karl Rossman à voir ses ambitions initiales se réduire toujours plus, Josef K. à subir les affres de son procès et l’arpenteur K. à errer dans le village.

      (Je ne peux pas manquer de rapprocher de la même façon La Maison d’Äpre-Vent et Le Procès alors que Le Château est à mon sens une œuvre totalement unique.)

      La traduction de Jean-Pierre Lefebvre est remarquable de fluidité, accessible sans être simpliste, et – selon ce que j’ai pu en lire dans les importantes Notes de fin d’ouvrage qui sont à comparer avec celles de Claude David – très fidèle au texte original, autant que l’on puisse capter totalement les subtilités de la langue employée par Kafka ; pour exemple ce fameux Verschollene, un peu suranné en allemand, que l’on pourrait traduire très exactement par « [Le] Porté disparu ».
      La proximité temporelle rend les traductions d’Alexandre Vialatte et notamment celle annotée par Claude David tout à fait historiquement intéressantes, mais de toutes les traductions de Jean-Pierre Lefebvre, c’est celle du Disparu qui m’apparaît la plus vitale, la plus pertinente et la plus puissante, rendant celles de Vialatte un peu moins indispensables – bien qu’évidemment les amateurs souhaiteront les lire toutes.

      La question n’est pas de savoir si le roman est inachevé – encore que les fragments disparates qui sont reproduits dans l’édition en Pléiade nous indiquent clairement les pistes qu’aurait pu emprunter Kafka : là aussi, comme dans Le Château, l’inachèvement apporte une dimension supplémentaire à l’œuvre et stimule l’imaginaire du lecteur. Le fait est que ce roman se lit très facilement, qu’on y retrouve sous-jacent l’humour de Kafka et qu’il peut constituer une excellente initiation à cet écrivain incontournable. C’est seulement au cours des lectures ultérieures que l’on pourra avec profit aborder d’autres interprétations du texte à partir des sujets qui préoccupaient Kafka – notamment la question de la migration et de l’intégration en général, ainsi que de la judéité et des Ashkénazes en particulier. À ce sujet, le roman revêt une modernité et des aspects prémonitoires que l’on retrouve aussi dans Le Procès.

      En conclusion, je ne saurai que trop recommander Le Disparu de Franz Kafka, à mon avis indissociable de ses deux autres romans sinon de ses nouvelles et récits, dans cette nouvelle traduction que Jean-Pierre Lefebvre a rendue très agréable et simple à appréhender.

  34. Bonsoir

    Quelqu’un pourrait-il me conseiller un livre couvrant la période des coalitions, du mois celles durant l’Empire napoléonien ? Ou plus simplement un livre sur le Premier Empire ? Je vous remercie.

  35. En Pléiade uniquement (sujet de ce blog) :
    – Le Mémorial de Sainte-Hélène du Comte de Las Cases,
    – Les Mémoires d’outre-tombe : Chateaubriand raconte un peu sa période napoléonienne dans le premier volume,
    – Quelques romans de Balzac évoquent le Premier Empire ; Jean Tulard va jusqu’à considérer que La Comédie humaine n’aurait pas pu être ce qu’elle est sans Napoléon, tandis que d’autres historiens affirment que Balzac a grandement contribué au « mythe » de Napoléon,
    – La Guerre et la Paix : Tolstoï y décrit assez longuement la retraite de Russie et disserte sur Napoléon,
    J’en oublie certainement…

  36. Bonjour. Je m’apprête à m’acheter les trois volumes des œuvres poétiques de Hugo. On a suffisamment lu que les amoureux de la Pléiade regrettaient l’absence des volumes 4 et 5, annoncés « en préparation » depuis des décennies par Gallimard. Ceci dit, un connaisseur de Hugo pourrait-il me dire quelles œuvres prendraient place dans ces deux volumes manquants ? Hormis La Légende des siècles, faisant déjà l’objet d’un volume édité avant les trois volumes d’oeuvres poétiques, je ne vois pas quelles poésies apparaîtraient. Il me semble qu’une fois réunis, ces trois volumes plus celui de La Légende des siècles, nous obtenons une « intégrale ». D’accord, celle-ci n’est pas pensée de façon harmonieuse, La Légende apparaissant comme un volume complémentaire…

  37. D’après ce que je viens de lire, il manquerait : « Le pape », « La pitié suprême », « L’Âne », Religions et religion », « Le quatre vents de l’esprit », auxquels il faut ajouter tous les poèmes et fragments divers non recueillis en volumes.
    Bonne fin de journée.

  38. 3 mars 2020.

    Un virus est supérieur à un homme : démonstration

    Des effets inattendus du virus :

    – une entreprise française spécialisée dans la fabrication de thermomètres a rapatrié une partie de sa production en France à la suite de la fermeture ou du ralentissement de son usine en Chine ;
    – « Le coronavirus a chassé les lobbyistes du Parlement européen », lit-on dans un journal en ligne ;
    – L’épidémie fait exploser la vente de masques sanitaires, mais aussi… celle de La peste de Camus (qui d’ailleurs n’en avait pas besoin) ;
    – « Nous devons retrouver le goût de produire près de chez nous », déclare un certain « défricheur de l’électronique » (allez savoir ce que cela veut dire !) ;
    – Un autre journaliste — l’espèce ignare par excellence — s’est souvenu tout d’un coup de Pascal et a titré son article du jour : « Du bon usage d’un méchant virus », dans lequel je relève cette phrase où perce une sorte de remords : « il n’est pas interdit de réfléchir à la re-localisation d’activités stratégiques ».

    Est-il utile, nécessaire de dire qu’aucune lutte humaine n’aurait pu produire de tels résultats, en un temps encore qui se mesure en semaines seulement ?

    Voilà pourquoi j’ose affirmer qu’un virus est supérieur à un homme.

    Dans ma jeunesse (très naïve) je me posais quelquefois cette question : y a-t-il des livres qui ont changé le monde, notre monde — alors que le mien de monde était changé par un petit nombre de livres que le hasard avait mis sur ma route (ce que Gide appelle « les influences d’élection ») ?

    Ces dernières années (les années de maturité), j’ai été amené à conclure qu’à la vérité une seule variété d’hommes a la capacité réelle de changer le monde et le change constamment en effet, ce sont les agents de la publicité, ou de la propagande si vous voulez. Ils changent le monde afin de le rendre toujours un peu mieux disposé pour les affaires (économiques, industrielles, politiques — ces domaines étant évidemment liés entre eux et finissant par former un magma d’intérêts divers et en lutte continuelle les uns avec les autres).

    Aujourd’hui j’y ajoute donc ces êtres microscopiques (et assez mystérieux) qu’on appelle des virus.

    Excellent dimanche à tous.

  39. La présente pandémie m’a, à moi aussi, inspiré le désir de relire la Peste ; je n’y ai point trouvé le plaisir escompté, moins encore la satisfaction littéraire que m’inspirent les quelques pages immortelles où Thucydide a buriné son récit de la ‘peste’ d’Athènes (livre II §§ 47-54 ; pp. 818-824 de l’édition Pléiade) et qui éclatent encore à les survoler en traduction. Voilà, je crois, toute la différence distinguant un bon ou même un grand auteur d’un classique reconnu comme tel depuis de très longs siècles ; la même, à peu près, que l’on doit constater entre la scène de tempête de l’Odyssée (chant V vers 275-332 : Poséidon déchaîne l’océan contre Ulysse, avec une force cosmique) et celle qui occupe le chapitre 119 de Moby-Dick.

    Une phrase de Barrès me revient à la mémoire, alors que je range le fatras sous lequel disparaît peu ou prou mon bureau : « à quoi bon lire des livres qui n’en savent pas plus que nous ou qui même en savent moins ? Nous ferions mieux de rêver ou d’aller à la promenade » (Les maîtres, Paris, Plon, 1927, p. 9).

    • Si vous voulez un récit purement factuel, (re)lisez le Journal de l’année de la peste de Daniel Defoe, disponible dans le tome I de ses Romans en Pléiade. Cet excellent récit se trouve à la suite de Robin Crusoé (encore un grand Pléiade !).

      • Rien n’est jamais purement factuel en littérature; Defoë a travaillé, quelques cinquante ans après les événements, d’après des récits contemporains et s’efforce de procurer une analyse de type épidémiologique. Thucydide, lui, fut malade et réchappa de cette ‘peste’ ; son témoignage composé un quart de siècle plus tard et qui impressionna suffisamment Lucrèce pour que ce dernier y consacre un long palimpseste en son De natura rerum, laisse plus que jamais perplexes les spécialistes de paléodiagnostic.

      • On peut aussi lire « Le hussard sur le toit », bien meilleur, d’après moi, que le plus mauvais roman de Camus, même si le plus mauvais d’un grand écrivain vaut souvent mieux que les livres les plus intéressants d’un écrivain de deuxième ordre..

    • Tous ces fléaux sont envoyés par les Dieux, c’est bien connu – ou ce qui en tient lieu, lorsqu’on ne croit pas aux Dieux. Pour mettre un peu de plomb dans la tête des humains. Mais, en général, ça ne marche pas.

  40. J’ai une pensée émue aujourd’hui (10 mars 2020) pour les cent ans de Boris Vian. Lui qui brûlait sa vie et voulait mourir avant de vieillir… Il a réussi, au-delà de ses espérances.
    Je l’aime bien cet éternel adolescent, et j’aime beaucoup quelques-uns de ses livres. Hommage, donc.

    En ce qui concerne l’homme, pas sûr qu’il mérite vraiment ce rapprochement post-mortem, à partir de quelques photos retouchées, avec le petit jeune homme coaché par sa Prof de Théâtre, à qui on fait croire depuis trois ans qu’il serait le Président de la République Française…
    Mais, qui sait ?
    Si on y regarde de près, c’est un jeune homme de son temps, très Rive Gauche, avec les idées de son temps et de son milieu… Comme « penseur », mieux vaut jeter un voile pudique… Quand on écoute ses interviewes (j’ai commis l’imprudence de le faire récemment), hum ! c’est très politiquement correct. Pire, c’est d’une navrante immaturité. Niveau d’un de nos chanteurs à la mode. Pour l’audace, la pensée à contre-courant, l’écart, l’indépendance d’esprit, faut pas compter sur lui.
    Je crois qu’aujourd’hui il figurerait en bonne place dans les travées occupées par les « professionnels du spectacle » à la cérémonie des César, parmi ses pairs, souriant d’un air entendu aux propos résonnant sur la scène…

    Il reste et il restera (combien de temps encore ?) pour trois ou quatre beaux romans et recueils de nouvelles poétiques : L’Écume des Jours, bien sûr, L’Automne à Pékin, L’Herbe Rouge et L’Arrache-Coeur (qui est mon préféré) ; quelques poèmes et chansons…

    Pour le reste, beaucoup de déchet, le théâtre laborieux (n’est pas Jarry qui veut), pas mal de blagues potaches, quelques critiques de jazz correctes, mais je connais des critiques de ce genre musical qui lui sont très supérieurs. Les polars signés Vernon Sullivan, soyons sérieux, de bons pastiches des grands auteurs américains, ses contemporains, mais pas dignes de figurer dans la Série Noire de la grande époque.

    Un choix rigoureux, tenant dans un seul volume de La Pléiade, aurait largement suffi. Cela serait paru insuffisant aux yeux des fans, mais aurait mieux satisfait aux exigences des amateurs de littérature.

    • Je me souviens que j’étais fasciné dans mon enfance par ce titre d’un de ses recueils de chansons (ou de poèmes) : Cantilènes en gelée. Je ne sais pas si ce livre a existé ou s’il est le fruit de mon imagination, et je ne sais pas comment il s’est retrouvé à cet âge entre mes mains.

      À la même époque un nom de lieu exerçait sur moi le même curieux attrait : Ville-d’Avray, jusqu’à prendre dans ma jeune imagination d’alors les proportions d’une ville de légende.

      Mais, alors que beaucoup plus tard j’ai fait le voyage de Charleville (Charlestown), je n’ai jamais mis les pieds une seule fois à Ville-d’Avray.

      Je mourrai sans avoir jamais relu Vian. J’en ai malheureusement la certitude.

      • « Cantilènes en gelée », n’est pas sorti de votre imagination mais de celle de Vian. Votre passage sur Ville-D’Avray me fait penser au « Loin de Rueil » de Raymond Queneau, c’est proche par la géographie et par l’inspiration, ou encore à « SOS Météores » mon « Blake et Mortimer » préféré (du moins sa première moitié, Jouy-en-Josas, toujours la banlieue ouest de Paris, le tout constituant à mes yeux un pays tout aussi imaginaire que Narnia, Utopia ou la Terre du Milieu, bien qu’à portée de métro…
        J’ai très bien connu, à une période de ma vie, des écrivains proches de Vian, ils étaient tous plus intelligents et plus talentueux que lui.

        Je suis peut-être injuste.
        Le drame de Vian est peut-être d’être un Rimbaud non identifié comme tel : il a écrit ses meilleurs livres dans ses jeunes années (L’Écume, L’Automne, L’Herbe Rouge, L’arrache-coeur) et n’a recueilli qu’indifférence et échec. Il a alors abandonné la littérature (par déception ou par tarissement de son inspiration ou bien les deux concomitamment ?), pour se mettre à faire des tas de gentilles cochonneries (il en avait toujours fait, mais il s’est mis à ne faire plus que cela) et le succès est venu.

        Il est mort presque sans savoir qu’il était un écrivain, et sans soupçonner son destin littéraire post mortem. Son Harrar à lui, ce furent les boîtes de jazz du Quartier Latin et les studios d’enregistrement de chansonnettes.

  41. La semaine dernière je terminais la relecture du Procès de Franz Kafka, dans la nouvelle traduction en Pléiade de Jean-Pierre Lefevbre.

    Il y a eu tant d’écrits et tant d’études sur Le Procès que je ne vois pas très bien ce que je pourrais y ajouter d’intéressant : je peux simplement relater mon ressenti personnel. Il est évident que c’est l’un des plus grands romans jamais écrits : les thèmes abordés y sont d’une universalité et d’une intemporalité absolues. L’écriture semble n’obéir à aucune règle : malgré une simplicité désarmante, le style est totalement unique, je me suis toujours demandé pourquoi et comment – peut-être l’assemblage de mots auquel on s’attend pas, peut-être une écriture qui reflète très exactement la pensée, pensée elle-même toujours troublante, curieuse, instinctive. On est loin des expérimentations qui vont suivre tout au long du XXe siècle ou du maniérisme affecté d’écrivains en mal d’originalité à tout prix.

    Je voudrais juste signaler qu’une première approche courante du Procès consiste à voir l’adaptation d’Orson Welles. Or, si ce film est aussi un chef-d’œuvre dans l’histoire du cinéma, il est à mon sens très éloigné de ce qu’est Le Procès parce qu’il se fonde énormément sur le visuel là où chaque mot de Kafka compte ; certes, le film met en scène de fabuleux acteurs, de grandes stars très bien dirigées par le maître, mais une des grandes forces du Procès – le livre – est justement de raconter l’histoire d’anonymes complets vivant à n’importe quelle époque, y compris aux périodes qui ont succédé à celle de Kafka ; il semble qu’au contraire des écrivains de science-fiction qui se sont ouvertement appliqués à tracer les esquisses d’un futur lointain, souhaité ou redouté, Kafka se soit simplement laissé porter par des prémonitions. S’il est bien des époques auxquelles s’appliquent Le Procès, ce sont bien les dictatures du XXe siècle, et c’est bien aussi notre période présente dont nul ne peut dire si les fabuleux outils dont elle dispose ne la conduira pas aux comportements erratiques des protagonistes du roman de Kafka.

    Il ne faut pas perdre de vue qu’une des interprétations du Procès est la peinture de l’administration en général et de la justice en particulier. On avait déjà pu lire ce type de critique dans la littérature qui avait précédé, chez Swift ou Saltykov Chtchédrine par exemple, mais formulé de cette façon, à ma connaissance jamais.
    Cependant, au-delà de ce tableau un peu pessimiste, il ne faudrait pas passer à travers une caractéristique majeure des écrits de Kafka, l’immense humour dont il fait preuve. Il avait coutume de lire des extraits de ses manuscrits – dont il a détruit une grande partie – à ses proches, à ses amis, issus ou non d’un cercle littéraire. Tous les témoignages concordent sur l’hilarité provoquée par ces descriptions qui nous paraissent encore aujourd’hui extraordinaires de pertinence et de finesse. Malgré les affres de l’écriture, les angoisses personnelles, la maladie et l’hypersensibilité au monde qui affectaient Kafka, celui-ci conserve un humour d’une grande finesse, que l’on retrouvera peut-être encore plus exacerbé dans Le Château.

    Le Procès : à lire avec un regard contemporain pour mesurer la modernité de Kafka et à relire avec un peu plus de distance pour apprécier l’originalité de son style et l’universalité des thèmes qu’il a abordés. Là aussi, on peut conserver la traduction d’Alexandre Vialatte avec les annotations de Claude David pour le côté historique de la chose, mais il faut bien avouer que pour mettre Jean-Pierre Lefebvre en défaut sur sa traduction du Procès, il faudrait se lever tôt, ce qui fait que l’acquisition de ce nouveau tome des Romans de Kafka ne saurait être trop conseillée.

  42. Bonsoir

    En sortant des cours je suis allé à la librairie du coin afin de feuilleter le nouveau Alain-Fournier. D’une part je fus surpris de la maigreur du livre. Même en la comparant au Lautréamont je trouve le livre vraiment… peu épais. Je pense d’ailleurs que c’est un point fort (transport facile, agréable à feuilleter).
    Pour ce qui concerne maintenant le contenu nous avons donc le roman Le Grand Meaulnes dans son intégralité précédant la rubrique intitulée « Esquisses ». A première vue, il s’agit des écrits relatifs à LGM, en somme le laboratoire de Alain-Fournier pour la rédaction de son roman. D’autres part : une bien maigre correspondance relatif, encore une fois, au roman. Si vous cherchiez une correspondance abondante dans laquelle Alain-Fournier correspond avec Rivière, passez votre chemin. Ce n’est que deux-trois lettres parmi tant d’autres.
    Enfin, autre partie importante du Pléiade : l’introduction. Je ne l’ai pas vraiment lu mais elle est courte. Elle se concentre en un temps sur l’auteur puis sur le livre. J’ignore si le contenu est intéressant malheureusement. Toute la partie annotation est, bien entendu, en fin d’ouvrage.

    Enfin bref, esquisses correspondances ou pas, je suis très mitigé. Après tout le monde s’y attendait plus ou moins. Mais je le répète le volume est très maniable et c’est agréable.

    • J’ai également eu le volume en mains. C’est une expérience des limites : quoi, ce serait donc ça, une Pléiade ?
      Non, c’est seulement un Folio, mais joliment relié et sur papier bible.
      (Et, juste à côté, il y avait le hors-série Giono, qui ressemble à un Quarto. C’est complet. La cause est entendue : Gallimard se moque ouvertement des amateurs, et en rajoute une couche à chaque fois, histoire de voir jusqu’où il peut aller ou plutôt jusqu’où peut aller la jobardise du collectionneur.)

      Pour ceux qui pensent que c’est la reliure et le papier bible qui fait le Pléiade, jetez-vous dessus !
      Pour ceux qui pensent qu’il faut du contenu, ne vous imposez pas cette épreuve.

      • Mon libraire m’a remis le même jour Alain Fournier et Giono.
        C’est quoi ce coffrage Giono ? Le haut, à peine cartonné, manque déjà de se décoller.
        C’est un tirage spécial ou cela augure-t-il des nouveaux coffrets de la collection.
        (C’est accessoire, je suis d’accord. Mais cela me rend curieux).

        • Ah, bonjour DraaK ! 🙂
          Les coffrets, qui – soyons francs – présentent bien, semblent de piètre qualité. Il n’est qu’à voir ceux mis en vente sur les sites d’occasion – pour la plupart « neufs jamais lus » : le collage semble défectueux au point que le long de la la plupart des arêtes on aperçoit la sous-couche et que les angles rebiquent.
          Quant à la qualité du carton lui-même, Gallimard poursuit sa vague d’économies comme ils l’ont déjà fait pour les rhodoïds avec une diminution de l’épaisseur résultant sur des rhodoïds qui gondolent, et pour les boîtiers avec un moindre grammage un assemblage par languettes.
          Alors peut-être que ça ne vaut pas trop la peine d’investir dans ces coffrets qui font fureur ; j’en suis revenu aux exemplaires traditionnels avec jaquette et boîtier banalisé – celui-ci pouvant aisément se remplacer.

          • Mais il ne s’agit pas là d’un coffret, mais de l’emboîtage d’un volume unique. Et c’est bien la première fois que je vois une si piètre qualité.

          • La même chose m’est arrivée lorsque j’ai acheté le volume spécial Defoe, le haut s’est décollé dès le premier jour.

          • C’est ce que je me suis dit en voyant le Giono : matériau camelote, dessin minable, on dirait un paquet cadeau en papier basique destiné à être déchiré par le destinataire. L’emboîtage de Robinson Crusoe est peut-être aussi mince qu’un top model, mais au moins il est joli et décoratif.

  43. Imaginez, Alain-Fournier, c’est quand même un Pléiade qui contient 1 roman de 250 pages environ (le reste étant des commentaires et des documents annexes) !

    Un record absolu !
    Une escroquerie patente, intellectuelle et financière. Le tout pour la modique somme de 42 € (prix de lancement).
    Ils ont perdu la tête chez Gallimard ou bien croient-ils que leurs lecteurs ont perdu la tête ?

    C’est bien pire que les choix douteux de tel ou tel auteur, d’Ormesson a perdu son titre de plus grand scandale de la collection, il vient d’être dépassé. On a dû se dire, ci-devant rue Sébastien Bottin, que « tous les records sont faits pour être battus » comme on écrit dans l’Équipe.

    • Ce demi-volume ne méritait même pas de se voir attribuer un numéro complet : au lieu de 646 on aurait dû le désigner par 645bis.

    • Domonkos, Alain-Fournier n’a que ce qu’il mérite: à demi écrivain, demi édition signé d’un demi spécialiste grand enfonceur de portes ouvertes et enfumeur verbifiant de premier ordre. Allez donc lire sur theses.fr l’intitulé et le résumé des quelques trente dissertations doctorales dirigées par Berthier, c’est malheureusement à se taper la tête contre les murs de consternation : Barbey d’Aurevilly et la laideur ! Figures de la polarité et pensée mythique dans les deux premiers récits de Julien Gracq ! La mémoire et le temps dans les Confessions de Rousseau ! pourquoi pas, à ce compte, remplissage, digestion et excrétion chez Rabelais, ou le narcissisme rousseautiste ? Les rares thèses un tant toi peu ‘originales’ et bien ciblées que dirigea Berthier relèvent de l’égotisme académique, ainsi Aspects de l’écriture non-linéaire chez Rabelais, ovni littéraire à la croisée de la psychanalyse du style et du comparatisme (Joyce).

      • Sévère mais juste.

        Mais, ce qui me choque, c’est moins « l’injure » qui serait supposément faite à Alain-Fournier (pour qui je n’ai ni grande admiration ni grande détestation, plutôt de l’indifférence polie et un agréable souvenir d’adolescence) que l’injure faite à la collection et à ses amateurs.
        Il est vrai que la collection menace ruine depuis un moment et qu’il ne s’agit que d’un coup supplémentaire pour faire tomber un édifice fort lézardé, dont ne demeure plus debout que la façade.

        Également vrai que les amateurs ressemblent à des vieux junkies, dépendant de leur drogue tout en sachant que pour un moment de plaisir elle leur inflige un mal profond.
        Heureusement, je ne connais pas encore de Pléiao-dépendant retrouvé mort d’overdose depuis plusieurs semaines, au pied d’une bibliothèque mangée par les rats.
        Quoique, ne lisant pas les pages de faits divers des journaux, j’ai peut-être manqué quelque chose dans ce goût-là.

    • Excellente intervention : si la première partie offre quelques généralités que la plupart d’entre nous devraient déjà connaître, la suite de l’exposé est intéressante sous l’angle des choix éditoriaux. L’intervenant n’est pas très charismatique, mais il en sait à peu près 100 fois plus que ce qu’il évoque lors de cet exposé de vulgarisation ; c’est symptomatique des personnes qui possèdent de véritables connaissances : plus leur savoir est important, plus elles s’expriment en termes simples et se mettent à la portée de leur public. De la véritable pédagogie en somme. 🙂

  44. Je cite : « Alain-Fournier n’a que ce qu’il mérite: à demi écrivain, demi édition signé d’un demi spécialiste grand enfonceur de portes ouvertes et enfumeur verbifiant de premier ordre ». C’est drôle c’est exactement ce qu’on pourrait dire de vous, Brit, vous êtes un « enfumeur verbifiant de premier ordre », ou plutôt de seconde zone puisque vous n’aurez ni la postérité de l’un (l’écrivain), ni le succès critique de l’autre (Berthier, grand spécialiste de Stendahl et d’autres, invité régulier de France Culture, etc., où on ne risque d’ailleurs pas de vous entendre). Une chose est sûre, ni Fournier ni Berthier ne s’intéresseront jamais à vous (on les comprend !).

    • « Quoi ! le Parnasse même a ses guerres civiles !
      Quoi ! d’un chétif orgueil esclaves trop serviles,
      pour un frêle laurier les enfants d’Apollon
      transforment en champ close l’harmonieux vallon !
      Pâles et dévorés d’une envieuse rage,
      l’éloge d’un rival est pour eux un outrage !

      (…)

      Imprudents ennemis ! n’allez point dans la lice
      des sots toujours ligués réjouir la malice. »

      (Millevoye, L’indépendance d’un homme de lettres).

    • Je ne connais pas les travaux de Monsieur Philippe Berthier. Vous les encensez, NeoBirt7 les conspue, il m’en faudrait plus pour pouvoir en juger (mais ne le ferai jamais, faute de temps disponible, j’en resterai donc à cette incertitude et n’en souffrirai guère). Je reconnais que le procédé utilisé par NeoBirt7 : mettre en exergue l’apparent ridicule d’intitulés de thèses, est un peu facile et peut sembler de mauvais aloi. Mais, de votre côté, « l’argument d’autorité » qui consiste à rappeler des Titres et des invitations à France Culture (qui n’est pas la Mecque de la Culture que vous semblez croire) ne m’apporte pas plus d’éléments.
      De vous deux, à qui donnerai-je raison, à qui donnerai-je tort ? Impossible d’en décider, si tant est que cela revête quelque importance, pour qui que ce soit.

      La seule chose que je puisse juger, c’est son introduction du Grand Meaulnes : vite lue, et sans aucun profit, debout chez mon libraire, sans avoir eu le temps d’éprouver assez de douleur dans mes reins (pourtant en mauvais état) pour être contraint de m’asseoir. Un produit light, bien dans l’air du temps, qui s’adresse à des lecteurs tout aussi light, qui ne savent rien du livre et de l’auteur, et qui seront heureux d’en apprendre ce qu’on trouve généralement dans les magasines féminins, sur les tables des coiffeurs et des médecins. Cela ressemble effectivement à ce que j’entends sur France Culture, la plupart du temps (il y a tout de même quelques brillantes exceptions, de plus en plus rares).

      Je ne saurais en tirer de conclusions sur l’ensemble des travaux de M. Berthier, je le répète. Il ne peut pas y avoir là-dedans autre chose qu’un petit travail mercenaire, vite fait mal payé, pour faire face à quelques factures urgentes. Rien de bien sérieux. Pas d’enfumage de ma part (pas non plus de jalousie ou de solidarité de « professionnel de la profession »). Seulement la réaction d’un simple lecteur qui navigue dans les livres depuis 60 ans sans se prévaloir de quelque titre universitaire.

      • Mon cher Domonkos,

        Parce que vous n’avez-pas de titre universitaire ? Et vous osez le dire ? Mais vous ne passerez jamais sur France Culture malheureux, là où sont tous nos grands hommes.

        • Ploc-ploc a-t-il seulement lu du Berthier ? Je voudrais, pour son instruction et l’édification des lecteurs de ce fil, mettre en lumière la rhétorique ronflante et souvent creuse dans laquelle ce complaît ce critique littéraire (antonyme de la rigueur montrée par un Jacques Petit sur Barbey) et qui a fait démultiplier son ignis fatuum chez ses disciples et épigones :

          « Les diaboliques sont des célestes à rebours, des saintes du Mal, vers lequel, à la différence de la Prouhèze du Soulier de Satin, elles n’ont pas souhaité aller « d’un pied boiteux », s’y ruant au contraire, déployant pour fauter cette héroïcité que Dieu exige de la vertu pour monter sur ses
          autels. Satan aussi vomit les tièdes (bien entendu, puisqu’il est le singe de Dieu et reprend parodiquement son décalogue). Il attend de ceux qui se vouent à lui le dépassement des petites frayeurs et des petits compromis : lui aussi il veut qu’on ne se donne pas à moitié. »

          (L’Ensorcelée, Les Diaboliques, Paris, Champion-Slatkine, 1987, p. 132).

          • Berthier écrit comme un enfumeur verbifiant de premier ordre ; j’en veux pour autre preuve un paragraphe, choisi au hasard, dans une publication déjà ancienne, où les fleurs de rhétorique et la syntaxe distendue, presque beuvienne (les périodes de quinze lignes, comme ici, et plus sont légion dans Volupté), enrobent mal la banalité absolue de la pensée. C’est pile le genre d’ornatus oratoire gratuit, car n’apportant aucune rigueur à l’énoncé, contre lequel les directeurs de thèse consciencieux mettent en garde les impétrants :

            « L’astre Chateaubriand parcourt un ciel de quatre-vingts années, et cette faculté de la durée qui lui fut offerte — ironique chez quelqu’un qui semblait naître à contre-coeur et ne pas devoir vivre ! —, si elle a été reçue comme un fardeau, voire une malédiction, beaucoup plus que comme une chance (du moins est-ce de ce poids du temps que Chateaubriand accable son écriture, qui s’édifie sur ce socle tout aussi bien), lui a permis de joindre en sa personne des états de l’Histoire tellement contrastés ou éloignés l’un de l’autre qu’on admire comment une seule existence humaine a pu les suturer: du hameau de Plancouët, poursuivant paisiblement sa vie immémoriale au sein d’un monde encore tout féodal, que rien ne semble devoir altérer, au Club de l’Intelligence de l’Education sentimentale dont le noble vicomte aurait pu suivre les séances, on ne se reconnaît plus, à travers une succession de séismes politiques qui ont complètement renouvelé la face de l’Europe. 1768-1848: le sec énoncé d’état-civil plonge dans un vertige que Chateaubriand n’a cessé de cultiver, pour entretenir en sa propre figure le mythe du nageur qui traverse hardiment d’une rive à l’autre, et en qui s’accomplit, à travers l’accélération et la mutation événementielle, le principe même du changement. »

            (Stendhal et Chateaubriand. Essai sur les ambiguïtés d’une antipathie, Genève, Droz, 1987, p. 23).

          • Tant de préciosité alliée à tant de lourdeur, tant d’insignifiance à tant de ridicule ! Dès les premiers mots : « L’astre Chateaubriand parcourt un ciel de quatre-vingts années » je me mis à ricaner et je voulais passer mon chemin, mais je n’ai pas regretté de m’être entêté, en lisant l’enfilage de perles qui suit.

            Avantage du retour à la réalité matérielle : une maison construite sur ce modèle, selon un plan absurde, avec des matériaux de bric et de broc mal reliés entre eux, le tout maquillé sous une façade baroque, s’effondrerait sur elle-même et tout serait dit.

          • Mince alors, c’était une réponse à Ahmed, et je ne m’attendais pas à la retrouver à cette place !

    • Cher Vidar, je crois connaître assez bien le corpus gnostique antique, aux racines ultimement grecques et au berceau alexandrin (rappelons que la thèse postulant des prototypes en langue grecque à la totalité des traités préservés dans les rouleaux de Nag Hammadi demeure encore la moins problématique, nonobstant les réserves d’un aussi fin connaisseur que Funk, quand bien même la preuve ne s’en laisse pas toujours administrer, faute de textes parallèles : je pense ainsi aux Actes de Pierre et des douze apôtres, au Tonnerre, intellect parfait et au <i<Discours authentique, par opposition au traité VI 5, lequel détourne un passage de la République platonicienne, IX 588A-589B, à la Prière d’action de grâce, dont nous possédons des parallèles textuels antérieurs en grec et en latin, ou à l’Asclépius, où les chapitres 21-29 recoupent une composition grecque perdue mais attestée). Malheureusement, même armé de cette pratique de la documentation dans ses langues originales, y compris le copte, et muni d’une teinture de l’énorme bibliographie par elle suscitée, je n’ai jamais pu faire le départ, dans la Gnosis de Mouravieff, entre l’information quantifiable et solide (l’étage de la documentation donc, beaucoup trop peu et mal sourcée), l’interprétation gnostique orientale standard qui en existe (si effectivement quelque chose de tel est ou fut courant, ce que jamais Mouravieff ne nous apprend, même en termes nébuleux), et l’appropriation personnelle de l’auteur. Mouravieff, en effet, prétend partager avec, donc faire comprendre à, des profanes, son savoir d’initié ; or il le fait le plus souvent au moyen de métaphores et d’analogies supposées faire sens à notre raison scientiste d’occidentaux, mais qui laissent sur sa faim le lecteur le mieux disposé. Notre vie intérieure serait ainsi telle un vase rempli de limaille dont la sensibilisation du sujet par le biais de l’introspection conduit à faire accroître en amplitude et en fréquence l’intensité des actions mécaniques s’exerçant ordinairement sur la limaille, jusqu’à ce que s’allume le feu. Et ce feu interne, il convient que le sujet l’entretienne en travaillant sur sa sensibilité. Quitte à froisser les ‘haches’ habituelles de mes propos, trousseurs de fiches vides et enthousiastes brasseurs d’ignorance, je ne crois pas que l’on puisse faire plus inepte, didactiquement parlant, et plus détaché d’une connaissance doctrinale qui se veut fondée en raison, que les procédés choisis par Mouravieff pour nous enseigner ex cathedra.

        • Voici un échantillon se suffisant à lui-même (une section entière) de la manière d’argumenter à la fois dogmatique et antihistorique caractéristique de Mouravieff (Gnosis, book three. The Esoteric Cycle, Robertsbridge, Published for Praxis Institute Press by Agora Books, 1993, pp. 67-68):

          « the traditional duaIism made tangible by the two Decalogues was maintained throughout the history of the chosen people, during which the two branches crossed and crossed again so that sometimes one and sometimes the other exercised a dominant influence on the ideas and acts which, at each turning-point, determined the fate of Israel.

          In current language, we can say that the Second Decalogue represents human law, while the first, which is esoterically meaningful, is an expression of the divine Will exhorting man to master the demands of the instincts in his impulsive nature.

          We may easily recognize that this inspiration comes from the Absolute II, whereas the Second Decalogue interprets the will of the Absolute III.

          The current of ‘B’ influences from the Absolute II was received by Moses, who transmitted them to his people. It was this that made Israel different from the other nations, who lived immersed in ‘A’ influences under the religious domination of tribal gods. Having thus become the chosen people, depositories of the higher revelation, they received the Promise of the Advent of the Christ-Redeemer, of their own Redemption and that of the other nations through their ministry. Now the Jewish conception of Jehovah was originally the tribal god of Judah, but was later recognized by the other tribes, although with reservations. It was thus elevated to the rank of God of Israel, yet in the religious imagination of the Jews it was never raised above the attributes of the Absolute III, even when, much later, the monotheist conception of the one God came to light. This was a question of a relative monotheism, pIacing at the height of the celestial pyramid a sort of Demiurge, (‘craftsman’ in Greek), Jehovah, who was precisely established in the consciousness of the Jewish people as the God of Israel.

          This deviation is important. It even penetrated into Christianity. In the catechisms we find that Jehavah, (the God of Israel or the image of the Absolute III), is confused with God the Father, the Creator of the Universe.

          We have already had occasion to call the reader’s attention to the fact that Jesus never identified God the Father, the Heavenly Father, with the God of Israel,6 of whom he never spoke. »

          Note 6: « The authors of the canonical Old Testament easily attributed the adjective Eternal to the God of Israel. Throughout the text, one may find this mentioned two hundred times. Now, the
          readers of ‘Gnosis’ know that eternity is only a cycIe of time, and therefore, limited. In this
          sense, the Absolute III, who was the first creature and whose characteristic is the number FOUR, is really eternal. If the adjective Eternal was applied to Jehovah in the esoteric sense, one would have to admit his identification with the Absolute III.
          We wilI notice that the idea of the eternal in a substantive form never appears in the canonical
          books of the New Testament; it only figures in the form of an adjective, qualifying facts and
          conditions, but never God — the Holy Trinity being, in essence, above eternity. »

          Comprenne celui qui pourra. Comme bibliste, je dois signaler que la matière de la note est non seulement absurde sur le plan factuel (attendu 1° qu’il existe un substantif pouvant signifier ‘éternité, perpétuité’ en hébreu biblique, à savoir olam, et 2° que, en tant qu’épithète, le mot qualifie Yahvé à de nombreuses reprises à partir de Genèse 21:33 « le dieu éternel », pour ne rien dire du Nouveau Testament, où l’éternité divine est régulièrement mise en avant, surtout dans l’Apocalypse ; voir J. F. Walvoord, ‘The Literal View’, in [COLL.], Four Views on Hell, Grand Rapids, Mich., Zondervan, 1996, pp. 25-26), elle ne supporte pas le moins du monde les conclusions qu’en tire Mouravieff.

  45. Pour Alain-Fournier, je vous avais prévenu de longues dates. Je ne comprends pas ce volume… Des centaines de feuillets inédits à lire (à Bourges certes !) mais qui ne méritent pas un Pléiade, bon, d’accord. Dont son scénario de film ? Pourquoi ? Passons. Le Nabokov III est formidable. Un bonheur Et j’ai beaucoup aimé les deux Kessel. Le Lion et Belle de jour joie de répit. Quant à la passion en librairie d’A. Camus je suis d’accord avec vous cher Domonkos sa peste infectieuse était brune et de nos jours de la même couleur. Aucun rapport avec la nôtre. Couleur nazi…. il le savait lui, mais nous? On a oublié. Le réveil est toujours possible…. optimisme…

    • Merci Tigrane.

      C’est fou ce qu’il y aurait à dire sur les épidémies, qui hier comme aujourd’hui, paraissent toujours être, aux yeux de certains (nos maîtres, nos guides, nos éducateurs ou qui se croient tels), des malédictions lancées par les Dieux contre les peuples désobéissants… Mais je ne vais pas m’étendre sur le sujet.

      Un truc bizarre… plus on m’encourage à redouter la mort, moins je la redoute (comme si cette injonction agissait comme un vaccin contre mon ancienne peur de la mort). Merci M. le Président de m’avoir guéri de cette peur !

      À part ça, jamais comme aujourd’hui le monde ne s’était autant identifié à notre bibliothèque, dernier refuge, dernière ouverture vers des randonnées interdites. Et ce n’est même plus une image convenue, mais une réalité concrète !

  46. Merci Ploc-Ploc pour la pertinence de votre remarque de l’autre jour : en effet, la formulation « enfumeur verbifiant de premier ordre » de par son affreuse laideur et sa vaine préciosité est déjà en soi un « enfumage verbifiant de seconde zone ». Ecrire une telle chose en dit long sur celui qui l’écrit. On connaissait l’histoire de l’arroseur arrosé, on a maintenant celle de l’enfumeur enfumé. Par ailleurs, j’ai toujours pensé que l’enfumeur enfumé, outre la bêtise de ses commentaires verbifiants (comme on dit « proliférants »), est en plus un escroc à la confiance, pour reprendre le titre du beau livre de Melville. Par ex. il se fait passer pour un vieil homme à la retraite, plein de sagesse et de hauteur, hors l’immaturité de son style dément cette hypothèse. Son anonymat le protège mais je vois plutôt un jeune garçon, plein d’amertume, qui n’a pas encore passé son bac ou qui le passe cette année, avec toutes les difficultés que l’on imagine quand on le lit (ce qu’il est préférable de ne pas faire).

    • Merci, Sophie, de me procurer dès potron-minet des douceurs. Je compte sur vous et Ploc-ploc pour animer ce forum avec compétence, haute culture, ‘vision’ – tel(le) l’égyptien Harouéris, l’une des formes d’Horus, étudié dans un livre célèbre, vous êtes sehen und blind, voyant(et) et aveugle, plutôt aveuglé(e) que visionnaire d’ailleurs, à mon propos. Indoctus cum libro, ignare même livre en main.

    • Bonjour Sophie. Ayant vu le commentaire de Ploc-Ploc la dernière fois je n’ai pas souhaité réagir, me disant que tout cela n’était que passager. Mais quelle aversion j’éprouve pour votre commentaire si contradictoire. Vous décrétez que Neo-Birt7 est un « escroc à la confiance », qu’il « se fait passer pour un vieil homme à la retraite » .. Fort bien et si c’est le cas, dois-je réviser mon jugement sur le contenu de ses messages ? Ses critiques sont à prendre ou à laisser, quand bien même cet air de sérieux qu’il arbore par le contenu de ses messages peut nous troubler, comparé aux autres, cet homme ne fait pas exception à la règle. Pour ma part, je l’ai bien souvent suivi dans ses positions et je ne m’en cache pas. En plus de cela, il s’essaie à la critique quand il s’agit de parler d’un auteur/ouvrage, il donne les références de ses citations, le n° de page, l’édition, ce qui donne plus de consistance à ses message, c’est logique.
      Vous en revanche vous n’êtes qu’observateur. Vous pouvez être meilleure ou moins bon, vous ne l’avez pas montrer. Alors je vous pose la question : qui êtes-vous pour le juger ainsi ? Vous parlez d’escroquerie masquée par l’anonymat, vous pouvez parlez vous, avec votre jugement de valeur sortit de nul part, et ce en tout anonymat.
      Je pense que vous devez en avoir marre que les gens soient derrière Neo-Birt7 sur le forum, tous admiratif de ce que vous qualifier d’imposteur. Et je peux le comprendre, et vous avez peut-être raison. Vous n’attendiez donc qu’un de ses détracteur pour vous manifester à votre tour. Votre réponse aurait été tout autre, même dans la critique, je n’aurai pas pris la peine d’écrire ce message. Pour l’heure votre bêtise, que dis-je votre bouffonnerie me sidère.

      J’ajouterai également que j’ai passé mon bac il y a peu. Et à preuve du contraire, je pense qu’aucun de nous sur le forum, même en étant un imposteur, n’avons les connaissances que revêt Neo-Birt ce grand bachelier pour le coup.

      • Je suis aussi observateur du forum. Et je dois avouer que j’apprécie beaucoup Neo birt. Je suis bien incapable de juger le fond mais j’adore la forme. Elle est souvent compliquée mais délicieuse en ces temps de médiocrité généralisée. L’étendue de sa culture me laisse pantois. Cher Neo Birt, êtes vous un ou plusieurs ?

        • Chers Domonkos et J.-F. Vollmer, on ne risque guère de me confondre (me, myself, and I, comme le disent les Anglo-Américains) avec quelque autre intervenant que ce soit sur ce forum, mon expression écrite est par trop typée ! Je ne cherche pas à entortiller mes phrases, ni ne veux par coquetterie passer pour pédantesque ; elles me viennent ainsi, telles sur l’écran qu’à la bouche, rançon de trop de lectures et d’une pensée dialectique rompue à l’antithèse de type critique. J’admire sincèrement les participants à ce forum que leur parcours a doté d’une culture différente de la mienne, sans nul doute moins cuistre ; j’ai lu fort peu de littérature française du XXe siècle, tout me semblant bien fade à côté de Proust, Barrès et Gide, et de toute manière un universitaire dispose de fort peu de loisirs une fois qu’il a sacrifié à ces interminables sondages dans la production savante relevant de son domaine de prédilection sans lesquels nul, ni latiniste ni helléniste ni bibliste, indo-européanisant ou assyriologue, ne peut décemment écrire une ligne.

          • Je suis heureux d’apprendre, NeoBirt7 que, dans les faits, vous êtes un lycéen boutonneux, croyant naïvement à la fable de votre « grand âge », je me faisais du souci pour vous, en ces temps de Peste et de Choléra. Ouf ! me voilà rassuré, vous disposez d’un jeune organisme, en bonne forme, capable de faire face au méchant virus.

        • Jean-Yves Vollmer, ceci n’est pas un forum mais un blog où se déroulent à l’infini des commentaires dont très peu sont en rapport avec le sujet. Si c’était un forum, il y aurait un modérateur, un classement des interventions par thèmes, et les hors-sujets seraient soit supprimés soit classés dans la catégorie qui leur appartient, à savoir la rubrique que l’on appelle en général dans les autres forums « Café du commerce ». 🙂

          Pour une bonne classification des ouvrages et une répartition raisonnée des interventions, pour l’instant il faut plutôt regarder du côté de Propager le feu, le site proposé par DraaK.

          • Merci de m’avoir fait connaître ce site. Dernière digression café du commerce : la différence blog-forum me semble difficile à faire dans le cas de ce magnifique site. Sur ce, je retourne dans mon coin lire en silence les commentaires du blog

      • Je n’ai point voulu être le premier défenseur de NeoBirt7, comme je l’ai fait plusieurs fois, craignant d’être pris pour un de ses avatars.

        Le renfort étant venu d’autre part, j’y joins bien volontiers mes petits talents.

  47. Si j’ai bien compris la remarque de Sophie, elle aurait traité Néo-Birt7 de jeune homme à peine bachelier. Passant une grande partie de ma vie avec des impétrants de ce modeste diplôme, je puis vous affirmer qu’aucun mais alors absolument aucun lycéen n’est capable de connaître le 50eme du vocabulaire que Néo-Birt7 emploie. De plus, pour les langues que je connais assez correctement (anglais, allemand, latin, grec) je garantis l’exactitude et la précision de ses phrases. Dommage pour vous si vous ne vous en apercevez pas.

  48. Quant à moi, Tigrane, je me permets de vous rappeler qu’ici nous sommes l’hôte de Brumes pour un blog d’échanges et d’informations sur la BIBLIOTHÈQUE DE LA PLÉIADE (en bien ou en mal!) mais seulement sur la Pléiade ! De neo Birt7 et des autres, j’ai l’impression que ça fait longtemps qu’on n’a pas lu des recensions sur des Pléiades ! Ceux qui le critiquent passez simplement ses commentaires si ils vous sont tellement insupportables. Merci. (J’apprécie moyen ses hors sujets!) Parlons ICI de la Pléiade sur le site de Brumes. Et Lombard et Domonkos etc…) Pardon Brumes de ce message mais stop les hors sujets? Revenons à votre blog d’origine (sauf erreur de ma part)

    • Cette forte bourrade doctoralement adressée me semble mériter commentaire.

      Je vous retournerai d’abord le compliment, Tigrane ; fort peu m’agrée votre penchant à nous entretenir sans cesse de Yourcenar, terrible traductrice depuis le grec, effroyable pindariste, connaisseuse superficielle de la culture gréco-romaine de l’âge impérial non moins que de la Renaissance, et, comme romancière et essayiste, de loin, m’est-il avis, la plus surfaite des pléiadisées du XXe siècle avant que ne lui soient venus porter main-forte et Simenon et Duras. Ce nonobstant, êtes-vous sûr d’avoir assez bien mérité de la Pléiade sur ce fil, vous si riche en informations précises sur les éditions et les arcanes des auteurs du XXe siècle, pour crier haro contre les hors-sujets de ce ton de magister ? De votre plume, si mémoire ne me faut, je n’ai souvenance de n’avoir lu à ce sujet que quelques appréciations en passant, invariablement très brèves et lapidaires (raptim comme cela s’exprime en latin), mais jamais d’avis circonstancié, moins encore analytique. Dernièrement encore sur Nabokov. Ce qui me fait dire : quod gratis asseritur, gratis negatur : ce que l’on affirme gratuitement, on le nie non moins gratuitement. Lorsqu’on s’y connait tant soit peu sur des sujets techniques, la strangurie est toujours moins profitable à autrui qu’une certaine expansion (Pétain disait qu’il pissait comme un renard). Vous errâtes même de magistrale façon à propos de l’édition Scepi des Misérables, la déclarant derechef excellente cependant que j’émettais d’emblée des réserves générales sur sa conception ; très bientôt parurent des recensions signées d’éminents hugoliens qui en dévoilèrent la calamiteuse incompétence. Loin de moi la pensée de vous jeter la pierre ni de me hausser du col ; mais peut-être quelque modestie ne vous messiérait point. La Pléiade est tombée tellement bas, au plan qualitatif, qu’à ne jamais causer qu’autour de ses derniers volumes, nous tous ici jeûnerions ; pourquoi donc manger des glanes si l’occasion se présente de se repaître de pain blanc ? Lorsque Domonkos nous ouvre le secret de sa riche expérience littéraire, quand Ahmed fait partager sa dense et substantifique pensée, lorsque je fais remonter des Enfers Barrès ou réponds à des sollicitations, nous faisons salons d’une manière dont les exemples sont de moins en moins répandus sur le oueb francophone. Mais bien entendu, c’est à notre hôte Brumes que revient le dernier mot sur ce qui convient ou non sur son espace. S’il me modère, je ne renâclerai pas.

    • Tigrane, vous feriez bien de me lire mieux comme vous disiez si bien il y a quelques temps. Ce n’est pas très sympathique de votre part de me citer dans ceux qui font du hors-sujet : mes interventions depuis plusieurs mois sont exclusivement des chroniques de mes lectures en Pléiade – et uniquement en Pléiade, d’autant que je ne lis plus exclusivement que des Pléiade – assorties de quelques remarques sur la qualité de fabrication des Pléiade, cartonnages, papier, rhodoïds etc. Alors merci de ne pas m’associer dans vos commentaires à Domonkos et NeoBirt qui font 99% de hors-sujet.

  49. Seigneur Brumes, pardonnez-nous nos offenses, et supportez, s’il vous plaît, nos disputes de cour de récréation. Je comprendrais votre impatience, mais, aussi dissipés et portés à la dispute sommes-nous, nous nous sentirions orphelins si vous nous priviez de votre Grâce.

  50. Cher Domonkos,
    Si vous n’existiez pas, sans doute faudrait-il vous inventer 😄 ceci bien-sûr est un compliment…
    Quant à Neobirt 7, j’ai décidé depuis longtemps, qu’il n’existait pas ! Ou peut-être avons-nous affaire à la réincarnation de Borges, l’homme aux cent mille livres.
    Tout chez Neobirt est aimable ( un adjectif auquel je donne son sens plein ) même sa morgue, même ses colères, même ses détestations sont aimables. Mieux : elles sont saines.
    Devons-nous – une fois encore ? – défendre la figure de Neobirt7 ?
    Que sa personnalité soit tellement clivante, cela n’a rien d’étonnant. Pour ma part j’ai pris depuis longtemps le parti de Neobirt7. À la désespérante médiocrité de notre époque, je préfère, et de loin, sa férocité roborative.

    La Pléiade que nous aimions est morte depuis longtemps, n’espérez pas une quelconque résurrection.
    Si ce lieu ( que Brumes a créé ) favorise au moins une aimable logorrhée ( qui n’empêche pas, donc, l’avis nettement tranché ) voire de judicieux conseils de lectures, ce sera déjà ça.

    • Zino,

      Votre message commençait bien : « cher Domonkos » est agréable à lire, impression hélas gâchée par une seconde phrase que je ne puis ni citer ni approuver (la modestie me l’interdit).

      Pour le reste – et sérieusement, cette fois – je ne saurais trop vous dire combien je trouve juste votre jugements, et cette fois, je peux vous citer : « Tout chez Neobirt est aimable (…) même sa morgue, même ses colères, même ses détestations sont aimables. (…) Que sa personnalité soit tellement clivante, cela n’a rien d’étonnant. (… À la désespérante médiocrité de notre époque, je préfère, et de loin, sa férocité roborative. »

      On ne saurait mieux dire. Et je ne m’y risquerais pas.

  51. 21 mars 2020.

    Ce que personnellement je déduis des dernières interventions sur ce site, c’est qu’il y a manifestement des gens qui aiment la Bibliothèque de la Pléiade mais détestent, pêle-mêle : la littérature, la pensée, les idées, la langue, les livres en général, peut-être ce qu’on appelle la culture.
    Je le savais, mais je n’ai toujours pas compris comment cela était possible.

    Excellent week-end à tous.

  52. Cher Lombard grosse erreur de ma part, je vous mentionnais avec Domonkos dans ceux qui justement parlent ici de la Pléiade. Qu’on ne lise pas les messages hors sujet de Neo Birt7 si on ne les aime pas! Ne lui en déplaise d’ailleurs, je relis Les Misérables en Pléiade que j’aime beaucoup et Yourcenar, et Duras et l’excellent tome 3 de Nabokov et lui laisse Barrès, Pétain et autres affreux. A chacun ses goûts.

    • Ah, pardon Tigrane, désolé, petite incompréhension sans conséquences. On a un peu tendance à partir au quart de tour avec ce confinement… Je suis en train de préparer un petit point sur le marché de La Pléiade d’occasion, les volumes de seconde main, les titres dont la cote monte et ceux totalement délaissés, le tout assorti d’une petite réflexion sur l’usage spéculatif que certains font de la collection et de ses volumes les plus rares.
      Ensuite vous aurez droit à ma petite chronique sur l’ouvrage que je lis en ce moment, mais qui m’inspire hélas nettement moins que les Kafka : La Légende dorée de Jacques de Voragine. 🙂

    • Votre défaut de subtilité me navre, Tigrane. J’y vois une tactique rhétorique glissant sur mes critiques trop bien fondées contre lesquelles vous ne sauriez vous défendre. Une mauvaise édition reste une mauvaise édition, n’en déplaise aux amis et collègues de son fauteur ; celui qui l’a trompettée comme bonne doit soit battre sa coulpe soit se taire face aux détenteurs d’une judiciaire plus affûtée ou à l’esprit moins corporativement partisan qui, eux, avaient vu juste. Morbleu, put your money where your mouth is, et régalez-nous donc de tribunes sur les Pléiades égalant votre accès à des sources privilégiées, comme les volumes en avance de publication. Non ? Alors n’accusez pas autrui de disserter à côté de la collection ! Je vous dénie par ailleurs le droit de me « laisser » les « affreux ». Vous êtes trop fin pour n’avoir pas saisi que j’établissais un parallèle purement verbal avec la saillie du Maréchal (la connaissiez-vous ?), quant à Marguerite, votre dilection pour elle confine au ridicule (sa gloire a autant passé aujourd’hui que celle de Barrès, nonobstant les efforts de quelques fanatiques pour galvaniser cette pauvre baudruche) et vaut bien mon amour pour Barrès. Cet écrivain est autrement considérable ; je me figure volontiers que ce sont les literary scholars comme vous, probables grands noircisseurs de papier dans cette collection torche-cul de Champion qui a nom la Bibliothèque des correspondances – Mémoires et journaux (bizarre que fort peu de ses volumes égalent l’édition Lubin des lettres de George Sand, ou sur un autre patron celle du Sainte-Beuve épistolier des Bonnereau !), qui conspirent à maintenir cet immense bonhomme hors champ de peur qu’il ne périme vos auteurs favoris. Vous m’avez fait sortir de mes gonds, vous en serez content, sans doute, mais je ne vous salue pas. Pour la première fois depuis que je vous lis ici, j’ai l’honneur de vous dire le mot de Cambronne. A tous les autres, je présente mes sincères excuses ; il fallait que je vide mon sac.

      • Dans mon énervement, j’ai commis un terrible anagrammatisme : il fallait bien sûr lire put your money where your mouth is.

  53. En effet, « l’enfumeur verbifiant » (quelle laideur et quelle méchanceté gratuite dans le choix de ces deux mots) enveloppe l’absence de signification qui le caractérise dans des vocables ampoulés et difficiles. Les gogos se laissent prendre. Sur le fond, et pas simplement sur la forme, il est en plus parfaitement crétin d’écrire que Alain-Fournier est un « demi-écrivain » parce qu’il n’a écrit qu’un seul livre. Dirait-on de Charles Laughton qu’il est un demi-cinéaste parce qu’il n’a réalisé qu’un film (l’admirable Nuit du chasseur) ? Insignifiant sur la forme, crétin sur le fond : l’enfumeur verbifiant-proliférant-désherbant va avoir du mal à obtenir son diplôme du bac. Apprends jeune adolescent qu’il est plus héroïque d’aimer que de haïr comme tu le fais.

    • Je vous signale que la même IP a été utilisée par les pseudonymes suivants : Orlando, Sophie, ploc ploc, Sofocle, Dimitri, Albertine et Rubempré, qui sont donc probablement la même personne.

      J’ai été je pense assez libéral et j’ai laissé chacun être juge des propos des uns et des autres. Mais se travestir derrière dix pseudonymes différents pour faire croire que vous êtes nombreux à penser la même chose, voilà qui est puéril et stupide.

      Je pense que tout le monde avait le droit de savoir la même chose que moi, qui vois tout.

      • Ouf ! Voilà qui nous rassure. Je me doutais que Sophie, la bachelière anonyme, et Albertine ne faisaient qu’un (ou faut-il dire « une » ?).
        Merci pour cette information, Brumes.

      • Merci de cet éclaircissement, Brumes.
        Nous avons donc affaire à plusieurs démons habitant la même personne.

        Appel d’offres : tout exorciste compétent veuille présenter sa candidature, afin que nous puissions choisir le plus à même de libérer cette malheureuse personne des êtres malfaisants qui ont pris possession d’elle.

  54. Sur la question du hors-sujet, je trouve heureux pour ma part que cet espace ait débordé de la seule Bibliothèque de la Pléiade pour évoquer des auteurs, des oeuvres, une littérature absents de la collection. Il y a désormais plusieurs milliers de commentaires sur cette page et il est, ce me semble, un peu tard pour mettre le holà quant à des interventions « hors-sujet », du moment que nous restons à parler de nos lectures et que les participants conservent un certain niveau d’exigence en la matière (si c’est pour débattre de la qualité du « journal de confinement » de Leïla Slimani, là, je vous l’accorde, il faudra songer à modérer).
    Quant à Neo-Birt, si je suis loin de posséder la culture que ses interventions requièrent ni de me retrouver dans chacun de ses jugements pour le moins tranchés (j’en veux pour preuve notre récent débat sur « Les Deux Étendards »), je trouve qu’il apporte beaucoup à cette page en prenant le temps de répondre longuement, poliment et précisément aux questions qui lui sont posées, nous faisant l’aumône, à nous pauvres mortels, de son antique culture. C’est à mes yeux chose réjouissante, je ne crois pas qu’il existe ailleurs sur la toile ne fût-ce qu’un seul autre blog, site, forum, où tisse une pareille et si prodigieuse araignée !

  55. Pour en revenir à la Pléiade, voici une contribution visant à problématiser et à contextaliser d’avance la fiche sur la Legenda aurea que nous concocte Lombard, lequel, ne sachant pas plus le latin que l’allemand et n’ayant pas meilleure connaissance du Moyen-Âge que de Prague au début du XXe siècle, nous donnera une opinion d’amateur comme il l’a fait pour le nouveau Kafka, certes estimable mais nécessairement superficielle.

    J’ai été irrité, je l’avoue, de trouver dans la Note sur la présente édition signée par le maître d’oeuvre de cette Pléiade, l’excellent A. Boureau, un passage recopié tel quel depuis une sienne contribution antérieure : tout le développement des pp. XLIX-L « dans le chapitre sur l’Avent, Voragine commente un passage de l’Apocalypse … accentuent la radicalité eschatologique du texte » provient en effet de sa ‘Conclusion’ au volume collectif De la sainteté a l’hagiographie. Genèse et usage de la Légende dorée édité par B. Fleith et F. Morenzoni, Genève, Droz, 2001, pp. 284-285. Ce verbatim, parfaitement licite du point de vue scientifique, me gène considérablement car, dans les deux contextes où le passage se lit, Boureau y immole la vieille édition critique de la Légende par Graesse (1850), coupable de corrompre le texte et de perpétuer de mauvaises lectures du latin, à celle procurée par G. P. Maggioni en 1998. Or, si Boureau a raison, bien entendu, sur le fond, il ne sait, ou veut laisser ignorer au lecteur, que Graesse a beaucoup moins fait montre de piètre philologie qu’il n’a suivi passivement le niveau savant de son époque, incapable de détecter une corruption textuelle dans les manuscrits voraginiens alors exploités. Une confusion scribale identique sur le même vocable rare du latin aristotélique médiéval asub se retrouve en effet dans l’Abrégé de vérité théologique du strasbourgeois Hugo Ripelin de Strasbourg puisque le mot également typique du vocabulaire astronomique albus l’y remplace à deux reprises en quelques lignes (« ALBVS duplex est, ascendens scilicet, et descendens. Ascendens fit ex partibus uaporis inflammati in supremo areis, et uidetur ascendere, sicut si euolarent scintillae de fornace. ALBVS uero descendens est ignis retentus in nube, etc« ) ; voir Hiltrud Gerner, ‘La traduction française de quelques termes d’astronomie du Compendium theologicae veritatis (environ 1265) dans Le Somme abregiet de theologie (1481)’, in M. Goyens, P. De Leemans et A. Smets (edd.), Science Translated. Latin and Vernacular Translations of Scientific Treatises in Medieval Europe, Louvain, Leuven University Press, 2008, pp. 282-284. D’autre part, sous sa graphie assuub, qui restitue parfaitement le phonétisme de l’arabe as-shuhûb, ‘l’étoile filante, la flamme / torche’, sur la racine coranique et classique SH-H-B, qui désigne le passage chromatique du blanc au noir ou du sombre à la lumière, ce même terminus technicus utilisé par Voragine a fait l’objet d’une corruption textuelle depuis le mot arabe susdit dont asub, assuub constitue le calque sémantique latin, dans une traduction hébraïque des Météorologiques d’Aristote réalisée depuis la version latine de cette oeuvre par Gérard de Crémone (Resianne Fontaine, ‘An Anonymous Hebrew Translation of a Latin Treatise of Meteorology’, in eadem et G. Freudenthal (edd.), Latin-into-Hebrew. Texts and Studies. Volume One: Studies, Leyde, Brill, 2013, p. 229). En d’autres termes, le latin asub, assuub constitue un exemple signalé de piège à copistes dont il n’est pas du tout évident qu’un éditeur de textes médiévaux travaillant au milieu du XIXe siècle sans connaissance comparatistes avec l’arabe ou le syriaque avait les moyens de dépister et de réparer, en recouvrant le vrai texte adultéré, par collation de meilleurs manuscrits de l’oeuvre en question ou par divination (critique conjecturale). Boureau, en insistant cruellement sur la faiblesse de la mouture de 1850 de la Légende, montre des oeillères critiques qui ne m’étonnent pas tellement chez ce savant que sa thèse montre assez être homme de comput davantage que de finesse (ayant longue pratique des chrestomathies médiévales dans des langues qu’il ne maîtrise pas, je reste passablement dubitatif devant sa conclusion selon laquelle « le dominicain n’invente rien; il abrège souvent, et parfois reconstruit. Pourtant, la masse énorme et hétérogène des textes hagiographiques accumulés pendant plus de mille ans fait apparaître l’originalité de la tâche accomplie : il a fallu choisir, uniformiser, harmoniser. L’image de la mosaïque ou du collage s’impose ici : chaque élément existe indépendamment avant la composition, mais contribue, avec d’autres, à une signification d’ensemble. La confrontation des textes hagiographiques abolit le temps : les mots de Jacques répètent ceux de Jérôme ou de Grégoire » La Légende dorée. Le système narratif de Jacques de Voragine (1298), Paris, Cerf, 1984, p. 129 ; un seul homme, même disposant de tout le loisir du monde et ayant appointé tout un bataillon de secrétaires pour compulser à l’infini les légendiers, a-t-il pu se livrer à un tel herbier ? Voragine n’était pas Varron ni Pline l’Ancien).

    • Qu’on ne se méprenne pas sur le propos de mon commentaire : ma critique de Boureau est de celles, purement techniques et confraternelles, qui questionnent le bien-fondé de l’érection d’un menu détail de critique textuelle et contextuelle en symbole de l’approche au texte sans même s’être profondément interrogé sur ce que les spécialistes appellent l’indoles dudit détail, afin de s’assurer qu’il supporte bien le poids de la superstructure appelée à reposer sur lui. Boureau ne l’a pas fait, pire il s’est auto-cité comme si son propos allait de soi ; son erreur de jugement est donc au carré. ll est heureux que cette Pléiade, sous réserve d’un examen plus exhaustif que mon âge et mes intérêts ne me prédisposent pas à entreprendre mais qui serait fort intéressant, ne semble pas multiplier les errements de cet acabit… J’en tire une conclusion ; dans tout travail de traduction critique annotée, la philologie (et la Textkritik) doivent se situer au coeur du projet, y compris et surtout lorsque l’on s’appuie sur une édition critique unanimement considérée comme excellente. C’est que, d’une part, son auteur ne saurait être tenu pour étant continûment et toujours dans le vrai, et, d’autre part, que, la complexité des choses laissant une très large part aux erreurs par inférence, les évidences les plus aveuglantes même garanties par un apparent consensus omnium des spécialistes, peuvent receler les pires fondrières.

    • Boureau décidément est champion en matière de recyclage de ses matériaux ; le passage ci-dessus visé se retrouve en effet verbatim dans une troisième publication, à savoir sa recension de l’édition critique standard de la Legenda aurea confectionnée par G. P. Maggioni sur la base de la recension, ou plutôt de la conformation textuelle, lombarde de la collection (travail épuisé de longue date, y compris le reprint corrigé), qui a paru dans Médiévales 43, 2002, p. 163. Voilà de quoi donner de l’eau au moulin de ceux qui accusent les universitaires de paresse, car enfin quel renouvellement dans l’analyse si l’on se plagie soi-même en série ? La recension elle-même constitue une déception, par suite de son extrême degré de généralité et faute pour elle de se livrer à un échantillonnage du texte latin, qui eût montré sur pièces en quoi 1° l’Editionstechnik de Maggioni améliore le texte de Graese (seconde édition, 1850), l’unique exemple de asub, comme je l’ai mis en évidence, ne possédant guère de valeur probante vu son caractère tout à fait exceptionnel, et 2° quelles sont les spécificités de la conformation lombarde rapportées aux recensions concurrentes pour lesquelles nous disposons d’éditions critiques modernes.

  56. 21 mars 2020.

    Je voudrais chaleureusement remercier Neobirt de m’avoir fait rouvrir les poésies de Millevoye. Je suis allé directement aux Jalousies littéraires, dont il a cité le début, puis j’ai vagabondé un peu dans le volume, avec délices — que donc je lui dois entièrement.

    Merci.

    • Vous m’en voyez ravi, Ahmed. Millevoye est à mon sens l’un des poètes les plus attachants du XVIIIe siècle, beaucoup trop oublié et indisponible depuis 150 ans. Outre un vers aérien sans trop de pose et d’onction, on y trouve un style frémissant, qui souvent rend un son plus pur que la lyre surchauffée de Chénier (trop d’afféteries chez ce dernier ! sa iunctura « et… et… » liant une paire d’épithètes est beaucoup moins naturelle en français qu’en grec ancien, où elle revêt du reste plusieurs formes, limitant la sensation de monotonie).

  57. Je vous souhaite bien le bonsoir Neo-Birt7. Cette nuit ne me donne que peu de difficultés à lui survivre tant bien je suis occupé par mes livres restés inachevés. Ce malencontreux virus me donne au moins les moyens de les finir. Tout comme Thomas Codaccioni, je souhaitais souligner l’importance de sortir quelque peu du cadre de la Pléiade. Nous en faisons rapidement le tour et il est vrai que le sujet ne disparaît jamais complètement, ainsi nous sommes tous d’accord pour constater qu’il n’y a aucun inconvénient à parler de nos lectures personnelles. Je tenais également, tout comme Ahmed Berkani, à vous remercier, non pas pour Millevoye mais pour les Scènes de Barrès. Il est fascinant d’observer, par le biais de son écriture, que cet homme, sincère destrier de l’armée française, nous peint ainsi les multiples facettes de sa pensée, de laquelle jaillit par ailleurs des paroles impitoyables mais sincères. Cette sincérité, je la ressens de la forte émotion qui transparaît dans le livre tout entier, telle est la force de son écriture. Je déplore l’attitude de certains internautes du blog/forum, c’est vraiment s’employer à des bassesses que de mettre côte à côte Barrès et Pétain. Pour en revenir à ma demande initiale je voulais savoir si vous nous conseillez également les romans de Maurice Barrès ? Est-ce que ses deux ensemble Le Culte du Moi et le Roman de l’énergie nationale en valent la chandelle ?

    • Je recommande chaudement l’étude du moi que constitue la première trilogie romanesque de Barrès, en particulier Le jardin de Bérénice ; il s’agit à peine de romans, à dire le vrai, ce qui peut décontenancer l’amateur d’histoires particularisées suivant une trame dévidée jusqu’à un terme faisant sens, mais d’un tissu d’analyses et de descriptions intensément personnelles où l’expérience et la représentation du corps barrésien reçoivent une valorisation dramatique dans le but de dégager une règle de vie considérée sous l’angle de l’éthique (il m’est impossible de condenser en un paragraphe la portée de ces oeuvres singulières qui n’ont guère leur pareil dans notre littérature). Le Roman de l’énergie nationale est une oeuvre politique, j’allais dire : un plaidoyer, en faveur de l’enracinement de la France conçu comme le pays des églises et des cimetières ; toujours magnifiquement écrit, j’y ai été moins sensible qu’aux grands livres de combat (les Scènes et doctrines du nationalisme/i>, La grande pitié des églises de France, Une enquête aux pays du Levant) et aux recueils thématiques (Du sang, de la volupté et de la mort, très belle introduction à Barrès par sa diversité, et parmi les posthumes, l’envoûtant et inattendu Le mystère en pleine lumière ou Les maîtres).

  58. Je recommande chaudement l’étude du moi que constitue la première trilogie romanesque de Barrès, en particulier Le jardin de Bérénice ; il s’agit à peine de romans, à dire le vrai, ce qui peut décontenancer l’amateur d’histoires particularisées suivant une trame dévidée jusqu’à un terme faisant sens, mais d’un tissu d’analyses et de descriptions intensément personnelles où l’expérience et la représentation du corps barrésien reçoivent une valorisation dramatique dans le but de dégager une règle de vie considérée sous l’angle de l’éthique (il m’est impossible de condenser en un paragraphe la portée de ces oeuvres singulières qui n’ont guère leur pareil dans notre littérature). Le Roman de l’énergie nationale est une oeuvre politique, j’allais dire : un plaidoyer, en faveur de l’enracinement de la France conçu comme le pays des églises et des cimetières ; toujours magnifiquement écrit, j’y ai été moins sensible qu’aux grands livres de combat (les Scènes et doctrines du nationalisme/i>, La grande pitié des églises de France, Une enquête aux pays du Levant) et aux recueils thématiques (Du sang, de la volupté et de la mort, très belle introduction à Barrès par sa diversité, et parmi les posthumes, l’envoûtant et inattendu Le mystère en pleine lumière ou Les maîtres).

  59. Article de Pascal Pia paru dans Carrefour le 3 février 1977.

    Charles Baudelaire, Œuvres complètes
    (Bibliothèque de la Pléiade)

    On pourrait dire sans impertinence que la Bibliothèque de la Pléiade vient de régulariser sa situation en réunissant dans un second volume d’Œuvres complètes de Baudelaire tout ce qu’avaient dû laisser de côté les 1 600 pages du premier tome. Il s’agit de tout ce que le poète a écrit sur la littérature, la poésie, les beaux-arts, la musique, les notes qu’il comptait utiliser dans un ouvrage sur la Belgique et les textes anonymes qu’on lui attribue, non sans réserves, parce qu’ils ont paru soit dans des recueils collectifs, soit dans des journaux auxquels on sait qu’il a collaboré.

    C’est à M. Claude Pichois qu’a été confié le soin de pourvoir la Pléiade d’un Baudelaire qui tînt compte des découvertes et des corrections qui, depuis soixante ans, ont peu à peu grossi et remodelé le corpus baudelairien. L’entreprise n’était pas à la portée du premier venu. Il fallait, pour la mener à bien, la connaissance que peut avoir d’un auteur et de son œuvre le chercheur qui, mû d’abord par des sentiments d’admiration ou de sympathie, s’éprend finalement de son sujet au point d’en faire, ou presque, sa raison d’être. Si la curiosité des choses de l’esprit se manifeste encore dans les âges futurs, peut-être un moraliste à qui n’aura pas échappé la qualité des principaux serviteurs du poète enrichira-t-il la bibliographie baudelairienne d’une Physiologie du dévouement, où sera étudié le comportement de Poulet-Malassis, de Charles Asselineau, de Jacques Crépet, de M. W.T. Bandy et de M. Claude Pichois.

    J’ai constaté que des gens parfois s’étonnaient de voir sans cesse paraître de nouveaux livres et de nombreux articles de revue consacrés à un écrivain depuis longtemps connu dans le monde entier et à propos duquel il leur semblait que tout devait avoir été dit. Il n’est certes pas douteux qu’il y ait eu du rabâchage dans cette masse d’imprimés, mais il est évident que l’activité d’un certain nombre de baudelairistes n’a pas été vaine. Quand l’œuvre du poète est entrée en 1917 dans le domaine public, ses lettres à sa mère, qui nous ont tant appris sur lui, n’avaient pas encore été éditées. On ne connaissait que très partiellement ses Amoenitates Belgicae, et si peu que rien de ses notes sur la Belgique. Sa contribution à de petits journaux satiriques ou à des feuilles politiques éphémères était complètement ignorée. Bien sûr, il ne restait déjà plus rien de la condamnation prononcée soixante ans avant contre ses Fleurs du mal, — la révision de son procès rendue possible plus tard par une loi nouvelle et faite exprès, peut être regardée comme le plus bel exploit qu’aient accompli les enfonceurs de porte ouverte — mais si l’on ne sous-estimait plus la qualité de ses poèmes et la valeur de ses écrits sur les artistes de son temps, ses années de formation restaient entourées d’un ombre épaisse, qui depuis lors n’a perdu qu’un peu de sa densité. On s’interroge toujours sur la nature des lien qui attachaient Baudelaire à Jeanne Duval. La compassion dont il a fait preuve à l’égard de celle-ci, qui lui avait offert tant de prétextes de rupture, a probablement son explication dans le souvenir que lui avaient laissé ou dans les scrupules dont l’avaient encombré des faits et des circonstances qui conserveront indéfiniment leur secret. Dans le tome II de la nouvelle édition du Baudelaire de la Pléiade, le nom de Jeanne n’apparaît qu’une seule fois, à côté d’un chiffre : 50. Il figure sur un bout de papier griffonné en 1864 ou 1865 à Bruxelles. Dans le dénuement dans lequel il se débattait alors, Baudelaire se faisait encore un devoir de venir en aide à son ancienne maîtresse, qui végétait à Paris. Vingt ans plus tôt, dans ses Conseils aux jeunes littérateurs, il avait soutenu que la sagesse commande à ces débutants de ne choisir de compagnes que « parmi les filles ou les femmes bêtes, — l’amour ou le pot au feu ». Il ne semble pas que Jeanne ait eu des vertus ménagères, ni qu’elle en ait jamais laissé espérer. Baudelaire la considérait-il comme une de ces gaupes qu’il s’est accusé d’avoir trop aimées ? Ce n’est pas impossible, mais bien qu’il ait écrit, en 1846, que les actrices appartiennent à la classe des femmes dangereuses aux gens de lettres parce qu’elles sont frottées de littérature et parlent argot, j’incline à penser qu’il ne se serait peut-être jamais intéressé à Jeanne s’il ne l’avait aperçue la première fois sur la scène d’un petit théâtre, et si elle n’avait été à vingt ans une de ces comédiennes sans vocation, moins soucieuses d’être applaudies que d’affriander un riche amateur.

    Il y aurait beaucoup à dire sur la propension qu’ont eue les écrivains du siècle dernier à prendre pour maîtresses des artistes dramatiques ou lyriques, dont le nom ne s’inscrivait pas forcément en grosses lettres sur l’affiche. Si Vigny recherche et obtient les faveurs d’une Marie Dorval déjà célèbre, Hugo s’entiche d’une Juliette pour qui la scène était surtout un alibi. Gautier, que la musique et le bel canto importunent, et qui n’irait pas à l’Opéra ou aux Italiens si le journalisme ne l’y contraignait, s’y éprend de Carlotta Grisi, et faute de pouvoir la fléchir, en séduit la sœur, afin de se rapprocher ainsi de sa belle, qui n’est pas hostile aux poètes, mais qui, sachant faire ses comptes, leur préfère nettement des personnages dorés sur tranches. Dans un de ses derniers poèmes, Baudelaire a fait état des satisfactions qu’éprouvent « les amants des prostituées ». Je crois que, pour lui, comme pour beaucoup d’écrivains de son temps, les actrices, qu’elles fussent vedettes ou simples figurantes, et les danseuses, qu’elles appartinssent à l’Opéra ou qu’elles fissent partie de l’équipe d’entraîneuses du Casino Cadet, constituaient en quelque sorte le high life de la galanterie professionnelle, et que c’est à l’attrait de ce gratin que doivent être que doivent être imputées les dispositions de tous ces gens de lettres pour le rôle de « petit ami » d’une jeune femme qui ne rentre pas tous les soirs chez elle.

    Dans plusieurs de ses ouvrages, et notamment dans ses Paradis artificiels, Baudelaire a parlé du plaisir que procure à de bons esprits et de l’influence heureuse qu’exerce sur eux l’odeur du monde féminin, assurément beaucoup plus insistante dans la loge de la Fanfarlo ou dans les coulisses d’un boui-boui, que dans le salon du notaire ou du négociant qui a des demoiselles à marier. Mais il va sans dire que les apprentissages de Baudelaire n’ont pas consisté uniquement dans la fréquentation des filles. Comme bien des jeunes gens de son temps, il a collaboré à de petites feuilles où les signatures, quand il y en a, sont si fantaisistes qu’elles confinent à l’anonymat. Nous ignorerions qu’il a collaboré en 1846 au Tintamarre, si Auguste Vitu, qui y collaborait également, n’avait fait part de ce détail à des bibliographes, peu après la mort du poète, et c’est seulement par la découverte, en 1934, d’une lettre écrite en 1843 qu’a été révélée la participation de Baudelaire à la confection d’un recueil de drôleries et de cancans intitulé Les mystères galants des théâtres de Paris. Malraux, en 1920, s’était efforcé de déterminer ce qui était de Baudelaire dans les « causeries » du Tintamarre. Que ses conclusions ont été discutées, c’est bien compréhensible, — en 1920, Malraux avait à peine dix-neuf ans — mais elles ont eu le mérite de démontrer qu’en dépit de l’abondante littérature consacrée à Baudelaire, le tracé des itinéraires du poète pouvait encore offrir à quelque Sherlock Holmes un sujet sur lequel exercer leur sagacité.

    Les mystères galants ont ensuite posé de nouvelles énigmes, dont Jacques Crépet est plusieurs fois venu à bout en un temps où lui seul était en mesure de discerner l’apport de Baudelaire à cette olla-podrida, cuisinée dans l’arrière-boutique d’un libraire douteux par un groupe de tâcherons qui ne manquaient pas de pittoresque. Outre un certain Fortuné Mesuré et un nommé Mathieu, qui avait choisi pour pseudonyme un nom à peu près imprononçable, il y avait là le souriant mulâtre Privat d’Anglemont et l’abbé Constant, déjà en querelle avec son évêque et en parfait accord avec la plus jolie de ses pénitentes. Il est peu probable que Baudelaire ait trouvé dans cette société bigarrée des connaissances dont les avis et les jugements en matière d’art ou de poésie aient pu lui être très utiles, mais qu’il y ait pris des leçons de choses, qu’il ait affermi, au contact d’un Privat, la philosophie qu’impliquent ses Conseils aux jeunes littérateurs, cela me paraît vraisemblable. D’autres amitiés l’ont poussé ensuite dans le camp des révolutionnaires qui venaient de mettre fin au règne de Louis-Philippe, mais, dans ce choix politique, intervenaient sans doute aussi de confus désirs de vengeance. Le général Aupick comptait dans la maison D’Orléans des appuis que la révolution de février lui faisait perdre, et Baudelaire n’a pas dû éprouver de mécontentement à l’idée — très fausse — que les événements seraient peut-être défavorables à la carrière de Monsieur son beau-père. En fait, comme l’écrit M. Pichois, on se hasarderait beaucoup en donnant de l’attitude de Baudelaire au cours des années 46-49 une interprétation politique. Une telle interprétation est d’autant plus difficile que des mots comme république, socialisme et démocratie n’ont plus la signification qui s’attachait à eux voici plus d’un siècle. Vers 1880, Champfleury, qui avait été autrefois un des familiers de Baudelaire, contestait que celui-ci eût été socialiste et imputait à un souci de dandysme l’usage que le poète avait fait , entre 1845 et 1847, de la blouse bleue que portait alors les ouvriers. Notez, ajoutait Champfleury, « que sous la blouse, passait un pantalon noir à pieds (mode des écrivains à cette époque : Balzac, etc.) et que les pieds de ces pantalons de chambre étaient insérés dans d’élégants souliers à la Molière […]. Pas de socialisme alors, du tout, du tout. Haine vigoureuse pour la démocratie. »

    M. Pichois tient que Champfleury, dans la lettre que je viens de citer, avait tout à la fois raison et tort, et que Baudelaire, s’il détestait « la démocratie appliquée », professait un socialisme utopique, que les événements allaient ruiner avec rapidité. Baudelaire était un révolté plutôt qu’un révolutionnaire, et c’est bien pour cela qu’à la différence des révolutionnaires qui finissent souvent par s’accommoder d’un nouvel ordre social aussi mauvais que celui contre lequel ils se sont insurgés, Baudelaire, sous quelque régime que ce fût, n’a jamais donné dans le conformisme, ni ne s’est rallié à aucun parti. Mais il s’est montré fidèle à des amitiés qu’auraient pu émousser son évolution spirituelle et son désabusement. Quand il rédigea en 1851 la notice qui allait servir de préface à une édition des Chants et chansons de Pierre Dupont, ses convictions n’étaient plus celles qui lui avaient fait aimer le Chant des ouvriers :

    Nous dont la lampe le matin
    Au clairon du coq se rallume,
    Nous tous qu’un salaire incertain
    Ramène avant l’aube à l’enclume.

    Il tint cependant à commenter l’œuvre de Dupont avec autant de chaleur qu’il en aurait eu, s’il avait eu à s’acquitter de cette tâche à l’époque où il admirait le chansonnier éclairant dans ses couplets « les horizons divers de la souffrance et du travail humain ».

    On a, de nos jours, reproché à Baudelaire, de n’avoir eu pour Manet que des compliments mesurés et quasi dérisoires, auprès des éloges qu’il a faits de la peinture de Delacroix. C’est un reproche que la chronologie ne justifie guère. Quand Baudelaire quitta Paris pour la Belgique d’où il ne devait revenir qu’aphasique et à demi paralysé. Manet avait trente-deux ans et n’en était encore qu’au n° 68 d’une œuvre picturale qui compte près de sept cents numéros. Combien de poètes peuvent se flatter d’avoir loué dans des vers inoubliables un peintre dont la réputation n’était pas encore établie ? Combien de critiques d’art peuvent se targuer d’avoir consacré à un dessinateur et un aquarelliste excellent, mais à peu près inconnu, un essai comparable à l’essai de Baudelaire sur Constantin Guys, c’est-à-dire au plus bel ouvrage qu’ait inspiré l’œuvre d’un artiste ?

    J’ai conscience d’avoir papillonné dans cet article, mais j’espère qu’on m’accordera le bénéfice des circonstances atténuantes. Le second tome du Baudelaire de la Pléiade a plus de 1 600 pages, dont quelque 500 pages de notes en petits caractères — de notes auxquelles ne manquent ni la moelle, ni la saveur. On ne résume pas un tel livre. On l’ouvre, à n’importe quel chapitre, et l’on se sent aussitôt fouetté et décoiffé par tous les vents de l’esprit.

    Je rapelle que les chroniques littéraires que Pascal Pia signait dans l’hebdomadaire Carrefour ont été recueillies dans deux volumes parus il y a une vingtaine chez Fayard. Un troisième volume paru chez Du Lérot en 2012 les complète.

    • Fantastique ! Merci infiniment.

      J’ai une grande admiration pour Pascal Pia dont j’ai aimé l’essai sur Baudelaire (Collection Écrivains de toujours, au Seuil). Je dois avoir dans ma bibliothèque quelque part aussi son Apollinaire dans la même collection.

    • Merci, Petitrien ; cette chronique était un pur régal et, par sa largeur de vues, son bonheur d’expression tout simple, repaie amplement de tous les pensums académiques signés d’experts (je relisais récemment la pétaradante ‘Préface’ mise par Berthier en tête de la nouvelle Pléiade de Stendhal, Oeuvres romanesques complètes, dirigée par Y. Ansel et lui ; grands dieux, quel abîme la sépare des textes similaires de del Litto en ses propres Pléiades des textes égotistes et des Voyages du grand Grenoblois…). Sans le dire en termes formels, Pia identifie l’un des apports cardinaux de Pichois à Baudelaire : le réseau serré de commentaires exégétiques, appartenant souvent au genre des ‘belles notes’ (comme celles de Bruneau à la correspondance flaubertienne). Rien d’étonnant, venant de l’éditeur valeureux de l’Album zutique, pillé par deux générations de littéraires…

  60. Chronique littéraire de Pascal Pia parue dans Carrefour, 23 novembre 1966. Pia, dans la plupart de ses feuilletons, proposait la recension de deux ouvrages. Seule la première partie concerne ici la Pléiade. J’y adjoins néanmoins la seconde pour ne pas rompre l’équilibre de l’ensemble et livrer ainsi dans sa totalité cette incursion de Pia dans la littérature du XVIIe siècle.

    Boileau : Œuvres complètes (Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade)
    André Lebois : Le XVIIe Siècle (Recherches et portraits) (Denoël)

    Réunies et annotées par Mme Françoise Escal, les Œuvres complètes de Boileau viennent d’entrer dans la Bibliothèque de la Pléiade. On s’étonnera peut-être qu’elles n’y aient pas pris place plus tôt. En d’autres temps, cela eût paru inadmissible. Jusqu’en 1914 au moins, on a fait réciter du Boileau aux écoliers. C’était, disait-on, « le législateur du Parnasse ». On le prônait, sans se demander s’il n’était pas excessif de porter au premier rang le maître aux leçons duquel on doit les tragédies de Voltaire, les odes de Lefranc de Pompignan, de Jean-Baptiste Rousseau, les idylles de Dorat, les pièces montées signées Lebrun-Pindare. L’introduction que M. Antoine Adam, professeur à la Sorbonne et grand connaisseur de la littérature du XVIIe siècle, a donnée à la nouvelle édition de Boileau, montre que l’Université s’est ravisée. « Nous ne songerions plus, écrit M. Adam, à voir en Boileau un des très grands noms de notre littérature. Le Lutrin ne nous fait plus rire. Les Satires et les Epîtres nous semblent simplement des œuvres intéressantes et vigoureuses, mais non pas des œuvres de génie. L’Art poétique n’est plus, pour nous, le code de l’éternelle raison. »

    A relire Boileau, on ne comprend même plus très bien que son œuvre ait pu être admirée sans réserves. C’était un écrivain d’humeur, tantôt plaisant, tantôt franchement ennuyeux. Il est loin d’avoir toujours évité les défauts qu’il reproche à d’autres. Dans son Art poétique, il moque Scudéry, coupable en effet d’avoir consacré seize pages d’un poème à la description d’un palais, mais observe-t-il lui-même beaucoup plus de mesure dans son interminable Lutrin, où il ne lui a pas fallu moins de douze cents alexandrins pour s’égayer de la minuscule querelle qui opposait le chantre et le trésorier de la Sainte-Chapelle. Il a dénoncé très justement l’emphase de certains rimeurs de son temps, mais cela ne l’a pas empêché de perpétrer, sur la prise de Namur, une ode ridicule, ni de s’écrier, dans une épître dédiée à Louis XIV :

    Grand roi, cesse de vaincre, ou je cesse d’écrire.

    Peut-être perdait-il un peu le contrôle de sa plume quand il s’adressait à son souverain. Le Discours au Roy, qu’il a mis en tête de son recueil de satires, commence par :

    Jeune et vaillant héros, dont la haute sagesse
    N’est point le fruit tardif d’une lente vieillesse.

    De quels sarcasmes n’eût-il pas accablé un Cotin ou un Pelletier s’ils avaient lâché une pareille lapalissade !

    Pourtant, Boileau ne livrait pas ses manuscrits à l’imprimeur sans les avoir revus et corrigés. Il modifiait même son texte d’une édition à l’autre, comme le montrent les nombreuses variantes soigneusement relevées par Mme Escal. Aussi est-il surprenant qu’il ne se soit pas avisé de l’inexactitude de ce qu’il avance en plusieurs endroits de son Art poétique. Comme le fait observer Mme Escal, il commet une erreur en disant que :

    Durant les premiers ans du Parnasse françois,
    Le caprice tout seul faisait toutes les lois.

    C’est à se demander s’il connaissait le moins du monde la poésie médiévale. (Il ne cite d’ailleurs ni le nom de Rutebeuf ni celui d’Eustache Deschamps.) Peut-être n’en savait-il pas beaucoup plus sur la poésie française de la Renaissance. Le seul poète du XVIe siècle dont il fasse état avant d’en venir à Ronsard est Clément Marot, qu’il présente comme un auteur de triolets et de mascarades, quoique Marot n’ait composé aucune pièce de ce genre !

    Boileau ne nomme nulle part Agrippa d’Aubigné. A-t-il ignoré Les Tragiques ? On inclinerait plutôt à penser que des soucis de carrière l’auront incité à passer sous silence le premier, et le plus grand, des satiriques français. Si, à ses débuts, Boileau s’était targué de parler librement :

    Je suis rustique et fier, et j’ai l’âme grossière,
    Je ne puis rien nommer si cen’est par son nom,
    J’appelle un chat unchat, et Roller un fripon.

    … il n’avait pas tardé à se rendre compte qu’il lui serait plus avantageux de peser ses paroles et de bien choisir ses victimes. Dans sa neuvième Satire, où perce la prudence, il ne se pique plus de dire à chacun ses vérités. Il prétend, au contraire, ne pas vouloir juger les autres auteurs, mais seulement leurs œuvres. Il se défend d’avoir maltraité Chapelain, s’il a été sévère pour sa Pucelle :

    Ma Muse, en l’attaquant, charitable et discrète,
    Sait de l’homme d’honneur distinguer le poète.

    Mais Chapelain était un personnage quasi officiel. Et Boileau ne s’était guère soucié d’établir un distinguo en écrivant que Colletet, « crotté jusqu’à l’échine »…

    S’en va chercher son pain de cuisine en cuisine.

    Colletet, bien sûr, était dans son tort. Que ne s’était-il arrangé pour avoir son couvert mis à la table d’un duc, au lieu d’aller mendier sa soupe dans les auberges du faubourg Saint-Marceau ! Il eût alors eu droit à quelques égards. Segrais, qui n’aimait ni Racine ni Boileau, les accusait d’être « suffisants et méprisants ». L’attitude de Racine envers Molière et envers Corneille n’est pas pour démentir ce qu’a dit Segrais, et les vers de Boileau ne le démentent pas non plus. Ils sont d’un satirique exempt d’indignation, mais non dénué de suffisance.

    On retrouvera Boileau, mais comme bourgeois d’Auteuil, attentif à ses fleurs, à ses melons et à ses espaliers, dans Le XVIIe Siècle (recherches et portraits), de M. André Lebois, qui a réuni là une quinzaine d’essais sur des auteurs célèbres et sur des œuvres trop délaissées. M. Lebois y parle notamment d’Agrippa d’Aubigné et de ses Tragiques, qui ne furent, dit-il, « compris et goûtés qu’à partir du Romantisme ». A la vérité, le XVIIe siècle n’a pas absolument méconnu Aubigné, mais son œuvre, publiée de façon plus ou moins clandestine sous le règne de Louis XIII, n’était pas de nature à plaire à un gouvernement qui allait, peu à peu, ôter aux huguenots les libertés qu’Henri IV leur avait accordées. Pourtant, et M. Lebois le rappelle, en 1688, Bossuet, dans son Histoire des variations des Eglises protestantes, a rendu hommage à Aubigné. Mais il faut ajouter que Mme de Maintenon, petite-fille indigne du poète, était, en ce temps-là, toute-puissante. Sans doute le prélat pensait-il être agréable à la duchesse en exceptant son aïeul de la réprobation dans laquelle il avait coutume d’englober tous les religionnaires.

    En fait, c’est seulement sous le Second Empire qu’Aubigné a trouvé les admirateurs qu’il méritait, parmi lesquels Hugo, Sainte-Beuve et Baudelaire. On réimprime alors Les Tragiques, dont la précédente édition remontait à 1623. Mérimée, plus curieux d’histoire et d’histoire des mœurs que de poésie, donne ses soins à une nouvelle édition de Fæneste. N’était que les tribunaux correctionnels de l’époque avait la condamnation facile, un Lalanne ou un Alleaume se fussent probablement chargés de rééditer aussi Le Divorce satyrique et La Confession de Sancy, où Aubigné s’exprime sur les hommes et les événements de son temps avec la verdeur qui lui était naturelle.

    M. Lebois cite de nombreux alexandrins des Tragiques. Il aurait pu en citer encore beaucoup d’autres, car Hugo mis à part, aucun de nos poètes n’a peut-être produit autant de beaux vers qu’Agrippa d’Aubigné. Dans Les Tragiques, où l’indignation le soulève, il se surpasse, mais à vingt ans, amoureux de Diane Salvati, il frappait déjà la lyre d’un plectre si violent qu’il s’en est excusé en disant, sans travestir la vérité :

    Pardonne-moi, chère maîtresse,
    Si mes vers sentent la détresse,
    Le soldat, la peine et l’émoi :
    Car depuis qu’en aimant je souffre,
    Il faut qu’ils sentent, comme moi,
    La poudre, la mèche et le soufre.

    Autre compagnon du Béarnais, Sully ne saurait être comparé à Aubigné. Son éloquence était un peu embarrassée et, à s’en rapporter à la rumeur publique, il n’avait pas fait merveille dans les combats. C’est en qualité de « surréaliste » qu’il figure dans la galerie de portraits où nous introduit M. Lebois. Cette épithète, inattendue, est plus ingénieuse qu’exacte. L’ouvrage qui la motive n’est ni plus ni moins extravagant que les romans de chevalerie dont il s’inspire et auxquels il n’y aurait eu qu’à le rattacher si son auteur ne l’avait assaisonné d’un peu d’érotisme.

    On ne possède que quelques fragments de ces Estranges Amours de la reine Myrrha, publiés pour la première fois, en 1930, par un M. de La Raudière qui, ayant eu communication de leur manuscrit incomplet, en laissa encore de côté des pages entières et ne s’imposa même pas de transcrire fidèlement celles qu’il livrait à l’impression. Peut-être mon ami le docteur Lassalle, qui dirigeait alors les Editions du Trianon, sait-il ce qu’il est advenu de ce manuscrit qu’il serait intéressant de reproduire dans sa totalité.

    L’héroïne de l’histoire, Myrrha, reine d’Alamanie, veuve à vingt-quatre ans, a convolé avec Clodion, roi de Clodomire, qu’une vieillesse précoce fait se dispenser du devoir conjugal. Myrrha, à qui la continence pèse, voudrait séduire son beau-fils, le jeune Cléonidas. Faute d’y parvenir, elle enrage et, avec la complicité de deux exécrables « crevasses », multiplie les roueries, s’efforçant de perdre Cléonidas dans l’esprit du roi qu’elle a « embabouiné ». Sully était sans doute entiché d’hellénisme. Les noms propres tirés du grec abondent dans son roman. des chevaliers s’appellent Lenixir, Amenion, Dulcior ; une ville, Clémadon ; une île, Ornitagollon. Aujourd’hui, ces noms feraient plutôt penser à des spécialités pharmaceutiques, mais à l’époque de Sully, le lecteur n’y eût respiré qu’un parfum d’humanisme.

    M. Lebois parle très pertinemment de Peiresc, astronome, biologiste, botaniste, cherchant Dieu dans sa création « avec une avidité audacieuse, scientiste, moderne, si l’on veut, en ce qu’elle laisse prévoir les positions de la libre-pensée future […] Il a manqué à Peiresc — effrayé de ce qu’il découvrait ? — l’audace de rédiger un bilan. Il se sera gardé, comme Fontenelle, d’ouvrir une main pleine de vérités. Et même d’expliquer son silence. » Je ne crois pas que ses découvertes ou ses conclusions aient effrayé Peiresc, mais qu’il eût eu conscience des dangers qu’il eût courus en les exposant, cela n’est pas douteux pour moi. Voici bientôt quarante ans, au cours de recherches sur plusieurs libertins amis de Gassendi, le hasard me mit entre les mains plusieurs lettres de Peiresc à Lhuillier, le père de Chapelle. A mots couverts, elles confessaient un déisme qui n’avaient rien d’orthodoxe.

    Mais je n’aurais jamais fini si je devais mentionner tous les sujets que traitent ou qu’effleurent les quinze parties du livre de M. Lebois. Corneille, Racine, La Fontaine y sont présents ; aussi « la blonde et folle princesse de Clèves » ; aussi Olivier de Serres, dont le Théâtre d’agriculture dut disparaître, soixante après la mort de l’auteur, parce que Serres avait été huguenot. Je me bornerai à noter que M. Lebois proclame : « Je ne crois pas à Guilleragues. » On sait que c’est à Gabriel de Guilleragues, ami de Boileau et de Racine, que les lettres de la religieuse portugaise sont formellement attribuées dans l’édition que MM. F. Deloffre et J. Rougeot ont établies pour les Classiques Garnier. Pour ma part, cette attribution me semble sinon certaine, du moins beaucoup plus plausible que celle qui faisait, d’une authentique nonnain de Béja, l’auteur des lettres en question. Que Guilleragues se soit inspiré d’une aventure dont une religieuse aurait été la douloureuse héroïne, rien d’impossible à cela. Mais qu’il n’ait été que le traducteur des lettres et même, comme le voudrait M. Lebois, que le privilège accordé en 1669 à Guilleragues auteur n’ait pas la signification qu’il est normal d’y trouver, c’est une thèse moins facile à admettre que la thèse contraire.

    Cela dit, je ne me battrais pas pour les Lettres portugaises. Elles ne m’ont donné de vrai plaisir que par l’intermédiaire de Toulet qui, en décembre 1912, publiait, dans la revue Les Marges, ces charmantes contre-rimes injustement oubliées :

    Dans l’île où sont ces papegais
    Toujours ivres de mangues,
    Et qui font grincer à leurs langues
    Un rauque portugais ;
    Du fond de ton cloître anathème,
    Parlais-tu comme ça,
    Nonne, à ce français qui passa
    En te disant : « Je t’aime » ?
    Ah ! de t’entendre en kakatois
    Lui chanter ta torture,
    Crillon lui-même, d’aventure,
    En fût resté pantois !

    • Il faut lire, à peu près au milieu du post :

      Je suis rustique et fier, et j’ai l’âme grossière,
      Je ne puis rien nommer si ce n’est par son nom,
      J’appelle un chat un chat, et Collet un fripon.

    • Les mânes de Pascal Pia peuvent se réjouir : aujourd’hui Boileau est vraiment aux oubliettes. Tout ce qu’il dit sur ses palinodies est juste et bon, mais cela pourrait s’appliquer également, sans presque y rien changer, à la plupart des auteurs de ce temps et même de tous les temps. Ceux d’aujourd’hui sont-ils si différents ? Soumis aux modes et aux puissances du jour, et dénonçant chez les autres tous les péchés de la terre ?

      • Maintenant que la parole est donné à tous et à n’importe qui, l’on voit bien comme chacun se sent tellement plus intelligent que son prochain et comme chacun est persuadé de détenir la vérité. Un monde de Boileau(x)

      • Pia ne comprenait guère le classicisme, et se montre par suite philistin et étroit. De meilleurs connaisseurs du XVIIe siècle, américains par surcroît, trouvent toujours du talent à Boileau, jusques et y compris dans la malheureuse ode dévorée par Pia à belles dents : « when read and analyzed as a coherent work within a self-referential context, the first nine Satires and the Discours au Roy exhibit a lyrical impulse. Boileau desired to record in his poetry not only his sincere attitudes and opinions, but more importantly the inner turmoil, fears, pleasures, and ambitions of a poet in the age of Louis XIV. As a relatively well-known literary figure becoming established as the 1660s progressed, he was obliged to adapt to the exigencies that royal favor implied in the reign of Louis XIV. His first collection of poetry records the beginnings of his journey from jeune dogue to historiographer to the King » (R. T. Corum, Reading Boileau. An Integrative Study of the Early Satires, West Lafayette, VA, Purdue University Press, 1998, p. 128). « It is important, too, to remember that Boileau’s poetry was originally intended to be read aloud at small salon-like gatherings. Contemporary accounts confirm that Boileau was an excellent reader of poetry who displayed a gift for mimicry. We can be confident, then, that there was nothing dreary about the early readings of his work. Although we may wish to stop short of re-creating a seventeenth-century salon, we should pay attention to the sounds of Boileau’s words and the rhythms of his lines (…). The image of Boileau performing his poetry before an audience is consistent with his lively, quasi-dramatic technique of taking his listeners to and fro, of guiding them toward one response and then surprising them with a new twist. With his personal approach. Boileau often appears in the first person in his poetry), his direct appeal to his audience, and his varied, polished style, Boileau’s other poems delighted many of his contemporaries and offer much that will delight us » (Julia Priest, ‘Introduction’, in Burton Raffel, Nicolas Boileau. Selected Poems, New Haven-Londres, Yale University Press, 2007, pp. XVI-XVII).

        • Pardon NeoBirt7. Je me suis mal exprimé, alors que je me placerais plutôt dans les défenseurs de Boileau. Je voulais juste relativiser les « péchés » que Pia impute à Boileau, en disant que nul n’en est exempt, pas plus au XVIIème siècle qu’aujourd’hui (sûrement encore plus aujourd’hui !)

          Je fais partie des gens qui refusent d’épouser les querelles entre les écrivains du passé.

  61. 25 mars 2020.

    Mon cher Domonkos,

    Puis-je faire cette petite confidence. Je crois que vous auriez aimé Georges Perros, l’homme. Je crois même pouvoir avancer que vous vous seriez merveilleusement entendus.
    Je trouve un peu de vous en lui, vaguement. Enfin, il y a quelque chose.

    Portez-vous bien par ces temps de grippe chinoise.

    • Je vous souhaite également une bonne santé, même par ces temps d’invasion d’un virus – le pire de tous – qui a nom « 1984 ».

      Pour Perros, je plaide coupable : je ne l’ai toujours pas lu, alors que je me le suis promis depuis des mois qu’il est sujet de lui sur ce blog.
      Dès que ma CB aura dépassé son échéance de mars, je me le commanderai sur la FNAC (s’ils peuvent continuer à livrer).

  62. Nouvelle chronique de Pia, parue dans Carrefour, 13 mars 1957.

    Guillaume Apollinaire, Œuvres poétiques (Bibliothèque de la Pléiade)

    Guillaume Apollinaire vient d’entrer dans la Bibliothèque de la Pléiade avec le recueil complet de ses vers établi par les soins de MM. Marcel Adéma et Michel Décaudin qui, depuis longtemps, se sont l’un et l’autre attachés à étudier et à faire mieux connaître la vie et l’œuvre du « Mal Aimé ». Textes, notes, bibliographie, plus une préface de M. André Billy, cela donne au total un volume d’environ 1 300 pages où tous les fervents d’Apollinaire trouveront à glaner et qui, néanmoins, ne leur procurera peut-être qu’un satisfaction mitigée. Pourquoi ? Non pas à cause d’un défaut de zèle des deux spécialistes à qui est due cette édition, mais au simple fait qu’à vouloir, au contraire, ne rien écarter de tout ce qu’ils avaient su rassembler, MM. Adéma et Décaudin ont, en fin de compte, écrasé quelque peu les œuvres décisives du poète sous un poids considérable de brouillons, de vers de circonstance et même de morceaux achevés, mais qu’Apollinaire, après les avoir livrés à des revues, avait estimé indignes de prendre place dans ses livres.

    A ces réflexions, on opposera sans doute que l’inconvénient qui les justifie est inévitable et qu’aucune gloire posthume ne saurait aller sans payer rançon à la curiosité publique. Rares sont, en effet, les auteurs envers qui l’indifférence de leurs contemporains a été si rigoureuse et si constante que le jour où le soleil des morts s’est levé pour eux, il n’a mis en lumière que ce qu’ils avaient d’avance accepter de laisser voir. Pour un Lautréamont ainsi protégé par une profonde épaisseur d’ombre, que d’écrivains morts et enterrés depuis longtemps ont encore à rendre compte de leurs faits et gestes à une postérité dont toutes les enquêtes ne sont pas dictées par la bienveillance ! Si honorable que soit pour Apollinaire l’édition de bibliothèque dont son œuvre poétique vient d’être l’objet, je redoute qu’il n’ait à souffrir des impressions que la lecture de ce gros recueil risque de faire naître. Les 400 pages qu’y occupent les œuvres que le poète avouait suffiront-elles à dissiper l’effet que peuvent produire 600 pages de juvenalia, de pièces avortées, de plaisanteries hâtivement rimées dont Apollinaire n’eût évidemment grossi aucun de ses livres ? Si je pose ici cette question, ce n’est pas que je veuille déprécier un travail dont l’intérêt ne se discute pas et que, pour ma part, je suis même heureux de voir enfin accompli, mais plutôt parce que je regrette que la Pléiade n’ait pas abandonné à une collection savante le privilège d’accueillir une édition critique du poète, quitte à s’agréger néanmoins Apollinaire en rassemblant en un volume les quatre livres (Alcools, Calligrammes, L’Hérésiarque et Le Poète assassiné) et les quatre plaquettes (L’Enchanteur pourrissant, Le Bestiaire, Vitam impendere amori et Les Mamelles de Tirésias) publiés du vivant de l’auteur. Il me semble que la sagesse aurait voulu qu’on agît ainsi. Cela dit, je me sentirai plus à l’aise pour recommander à qui connaît déjà l’œuvre d’Apollinaire, ou à qui croit la connaître, le recueil où MM. Adéma et Décaudin nous font généreusement bénéficier des résultats d’une longue et patiente recherche dans les petites revues du siècle naissant et dans les bibliothèques où figurent des manuscrits et des lettres du poète.

    De chaque pièce que comporte leur édition, MM. Adéma et Décaudin indiquent les publications successives et signalent les variantes que celles-ci présentent ou qu’ils ont eu l’occasion de relever sur un manuscrit de premier jet. Chaque fois que cela leur était possible, ils ont mentionné la liste de composition des poèmes, permettant ainsi au lecteur un peu attentif une connaissance plus poussée de la poétique d’Apollinaire et du chemin par où Apollinaire est allé de ses romantiques Rhénanes de 1902 jusqu’aux panneaux bariolés de 1913, aux « poèmes conversations » comme Les Fenêtres ou Lundi rue Christine, qui donnent à la première partie de Calligrammes son aspect versicolore. Quant à la réunion des ébauches et des « poèmes retrouvés », elle confirme ce que nous avait déjà révélé le recueil du Guetteur mélancolique, à savoir la mémoire qu’avait Apollinaire de certains de ses vers, grâce à quoi il lui était aisé d’utiliser un jour de la plus naturelle façon un vers excellent, inutilement introduit quelques années plus tôt dans un poème mal venu et, pour cela, gardé dans un tiroir. A cet égard, on peut dire qu’Apollinaire montrait une véritable maîtrise dans l’art d’accommoder ses propres restes. Dans La Chanson du Mal Aimé, considérée à juste titre comme un de ses meilleurs poèmes et même comme le meilleur des poèmes de l’autre « avant-guerre », sont entrés toutes sortes d’images et de vers qui, d’abord, n’avaient pas été conçus pour elle. Sans les manuscrits du poème, nul n’eût soupçonné ce travail secret, qu’il faut cependant se garder d’assimiler à de la marqueterie. Car si Apollinaire a brillamment réussi à amalgamer à plusieurs de ses pièces des éléments empruntés à des textes bien antérieurs, c’est que ces éléments faisaient proprement partie de son fonds. Rien ne saurait mieux le disculper de l’accusation portée jadis contre lui par M. Georges Duhamel, qui ne voulait voir dans Alcools qu’ « une foule d’objets hétéroclites, dont aucun n’est le produit de l’industrie du marchand ». Où M. Duhamel ne découvrait que de la brocante, s’affirmait au contraire une originalité dont les manuscrits du poète prouvent qu’elle était non seulement sincère, mais en quelque sorte irrésistible.

    Avec Le Bestiaire, sur lequel s’ouvre leur édition des Œuvres poétiques, MM. Adéma et Décaudin ont reproduit les bois que Raoul Dufy avait gravés pour cette série de courtes pièces empreintes d’une mélancolie que l’ironie tempère et parfois surmonte. Je ne sais pourquoi ils n’ont pas procédé de même avec Vitam impendere amori, d’où n’auraient pas dû être retranchés les dessins d’André Rouveyre. Cette censure semble d’autant moins explicable que Vitam impendere amori, dans l’édition qu’Apollinaire et son ami Rouveyre en avaient donnée eux-mêmes en 1917 sous la firme du Mercure de France, ne se présentait pas comme une plaquette où Rouveyre n’eût joué qu’un rôle d’accompagnateur, mais comme une œuvre commune en tête de laquelle les noms du poète et de l’artiste se trouvaient associés.

    Il faudra en revenir là, dans quelque temps, quand l’heure aura sonné d’un nouveau tirage du volume de la Pléiade. D’autres menues erreurs pourront d’ailleurs être corrigées. J’en ai aperçu trois dans les « poèmes épistolaires ». Une lettre à Rouveyre, du 7 avril 1915, débute aujourd’hui sur un vers qui dit : N’a qu’un pinson dans la forêt. Apollinaire, dans cette lettre en forme de chanson populaire, avait écrit, pastichant le style enfantin : N’a un pinson dans la forêt. Pourquoi priver le poète d’un hiatus voulu et qui, visiblement, l’avait amusé ? Plus étrange encore est l’altération de texte qui, dans une autre lettre rimée qui date de 1917, fait dire à Apollinaire s’adressant à Rouveyre : « Il faut que bientôt tu sois aise. » Rouveyre malade projetait alors de passer sa convalescence sur la Côte d’Azur, et Apollinaire, sachant cela, l’y encourageait en disant : « Il faut bientôt que tu vois Eze. » Autre erreur encore — mais celle-ci dure depuis l’Apollinaire vivant de M. André Billy —, Apollinaire soldat à Nîmes au début de 1915, quand il a évoqué dans une lettre en vers à André Dupont les incongruités d’un de ses camarades de chambrée, n’a pas inventé d’épithète et n’a pas parlé de pets altisonnants, mais bien de pets altitonnants, ce qui est à la fois plus exact et plus drôle, ce rare adjectif n’ayant guère servi qu’aux auteurs du grand siècle qui l’appliquaient à Jupiter, maître de la foudre.

    Je ne m’arrêterai pas aux coquilles de l’édition. Elles sont inévitables dans un ouvrage de 1 300 pages, et le lecteur, selon la formule, les rectifiera de lui-même. Je me bornerai à rappeler que les lettres à André Dupont ne sont pas de 1916 mais de février 1915, et à rendre à M. Francis Carco deux livres où il a parlé d’Apollinaire. De Montmartre au Quartier Latin et L’Ami des peintres, que la bibliographie de M. Adéma, par la faute des typographes, attribue à feu René-Guy Cadou. Il y aurait davantage à redire à la préface de M. André Billy d’où les indications hasardées ne sont pas exclues. Pourquoi écrire que l’ouvrage d’Apollinaire sur les Peintres cubistes, publié chez Figuière en 1913, n’a jamais réédité ? Il est facile de se le procurer en librairie dans une édition Cailler qui date de 1950 et qui n’est pas épuisée, et on avait pu, dès 1922, le lire également dans la seconde publication qu’en avait faite alors M. Léty-Courbière aux éditions Athéna. M. Billy est-il sûr que ce soit après avoir lu des articles d’Apollinaire dans L’Œuvre, hebdomadaire de Gustave Téry, que Montfort ait tenu à gagner à ses Marges la collaboration d’Apollinaire chroniqueur ? Pour ma part, je n’en crois rien. Apollinaire fournit des articles aux Marges dès 1909. S’il avait été auparavant un des « pigistes » de L’Œuvre, il est probable que cette tapageuse brochure où la littérature occupait infiniment moins de place que le chantage n’eût pas traité Apollinaire comme elle le fit en septembre et novembre 1911 après la découverte des vols commis au Louvre par Géry Piéret. Pour L’Œuvre des vertueux Téry et Urbain Gohier, le « rastaquouère » polonais ou juif qui prétendait s’appeler Apollinaire et « qui s’appelle Kostrowsky » (sic), n’était qu’un « éditeur de publications infâmes » que les journaux et les revues où il était accueilli auraient dû chasser. Laissons là Téry et Gohier. Apollinaire, s’il a eu à se repentir de liaisons dangereuses, n’a du moins jamais eu à fréquenter ces deux professeurs de morale, célèbres pour leur appétit.

    Enfin, j’ai été un peu surpris de voir M. Billy, que je croyais ferré sur le tortonisme de 1900, nous assurer qu’il avait cherché en vain dans les œuvres poétiques de Catulle Mendès un alexandrin cité par par Apollinaire : Le jet d’eau qui monta n’est pas redescendu. On répète couramment, écrit M. Billy, que ce vers « forme à lui seul un poème ». Qui a répété cela ? A coup sûr, pas Willy qui, accommodant à sa manière le vers en question, feignait de croire que Mendès eût écrit : Un monsieur qui montait n’est pas redescendu. A la vérité, l’alexandrin inexactement rapporté par Apollinaire est bien de Mendès, mais il ne va pas seul. M. Billy aurait pu le rencontrer dans n’importe quelle édition collective de l’époustouflant Catulle. Il date de 1872 et figure dans la quatrième partie du poème « swedenborgien » intitulé Hespérus et dédié par Mendès à Leconte de Lisle :

    Un bassin de porphyre au rebord verglacé
    Courbe sa profondeur polie, où l’onde gèle ;
    Le froid durcissement a poussé la margelle
    Et le porphyre en plus d’un endroit s’est fendu ;
    Un jet d’eau qui montait n’est pas redescendu,
    Roseau de diamant dont la cime évasée
    Suspend une immobile ombelle de rosée…

    Mais, à suivre M. Billy dans ses commentaires mêlés de fantaisie, je me suis un peu trop éloigné d’Apollinaire. J’y reviens vite pour signaler à ceux qu’intéresse Apollinaire poète ou conteur le fascicule d’octobre-décembre 1956 de la Revue des science humaines, publié par la faculté des lettres de Lille (en vente à la librairie José Corti) et où M. Décaudin a réuni neuf études de divers spécialistes français et étrangers sur certains poèmes d’Alcools et de Calligrammes, sur L’Enchanteur pourrissant, Le Poète assassiné et La Femme assise. Il s’agit là d’examens de textes qui, sans doute, paraîtraient bien savants à beaucoup de lecteurs, mais les étudiants qui préparent la licence s’y reporteront avec profit. M. Breunig y parle de l’énigmatique Lul de Faltenin qui figure deux fois dans Alcools et dont le mystère n’a pas encore été éclairci. Mon sentiment, que j’hésite à dire après avoir lu tout ce qui s’écrit à son sujet, est qu’on ne déchiffrera complètement Lul de Faltenin et la strophe du Mal Aimé où il est évoqué, qu’en interrogeant d’une part la littérature consacrée à la papesse Jeanne, d’autre part la topologie allemande et l’histoire ecclésiastique du Palatinat. C’est assez dire qu’on en a jamais fini avec les poètes. On dispute encore du contenu des Chimères de Nerval. Qui sait jusqu’où devront aller les curieux qu’auront intrigués les malices d’Apollinaire et la liberté sans limites qu’autorisait le principe même de sa poésie ?…

  63. Mettant à profit le loisir que me procure le confinement forcé, je poursuis mon travail de copiste pour livrer une nouvelle chronique littéraire de Pascal Pia. Il ne les consacrait pas uniquement aux auteurs du passé mais aussi, bien sûr, aux sorties du moment, dont certaines sont maintenant disponibles sur papier bible. Voici le feuilleton du 21 mai 1969 sur La Disparition de Georges Perec.

    Georges PEREC :
    La Disparition (Denoël, Les Lettres Nouvelles)

    La couverture du nouvel ouvrage de M. Georges Perec attirera l’attention des titulaires du permis de conduire. On dirait qu’un panneau de signalisation en décore les deux plats. Ce roman s’intitule La Disparition. S’agirait-il d’une histoire de voiture volée ou mise en fourrière ? Pas du tout. D’ailleurs, regardez bien ce qui, à première vue, semble un signal routier. Ce que vous lirez alors vous aidera sans doute à découvrir quelle absence est à l’origine de l’exploit littéraire que constitue la rédaction de cet ouvrage.

    Ses principaux personnages meurent dans des circonstances différentes, mais tous meurent brusquement. La plupart de savaient pas qu’ils étaient frères. A l’exception d’un certain Amaury Conson, ils portaient tous des noms étrangers : Anton Voyl, Hassan Ibn Abbou, Arthur Wilburg Savorgnan, Douglas Haig Clifford, Ottavio Ottaviani, Olga Mavrokhordatos, Aloysius Swann. Ce dernier, pourtant, était un Français du Cantal, où, selon M. Perec, on compterait « au moins dix-huit Swann, tous bougnats », entre Aurillac et Saint-Flour (Proust aura ignoré cela).

    A ces quelques détails, on devine que le roman de M. Perec n’est pas un roman banal. Il participe à la fois de plusieurs genres : policier, picaresque, poétique, exotique, etc., mais aucun n’y prévaut. Son originalité tient d’abord à son écriture. Pas un mot n’y est entré qui n’eût été auparavant examiné, soupesé, parfois même amputé ou gauchi pour respecter la règle que l’auteur s’imposait. Quelle règle ? dira-t-on. M. Bernard Pingaut, chargé de présenter le livre, n’a pas cru en devoir révéler la particularité fondamentale : « Trahir qui disparut dans La Disparition, dit-il, ravirait au lisant subtil tout plaisir. » Je crois que c’est observer trop de scrupules. Pour ma part, je savais de quoi il retournait avant de commencer ma lecture, et cela ne m’a nullement empêché de prendre plaisir à celle-ci. Je me demande même si l’ignorance de la disparition décisive ne priverait pas le « lisant », comme dit M. Pingaud, du spectacle peu commun d’un auteur que des exigences de vocabulaire entraînent dans des directions imprévues, mais qui réussit néanmoins à amalgamer des éléments disparates et à en « faire prendre » la pâte.

    Le secret, lâchons-le donc, c’est que La Disparition est un roman lipogrammatique, c’est-à-dire un ouvrage d’où se trouve exclue une lettre de l’alphabet. En l’occurence, c’est la lettre la plus employée dans notre langue, la voyelle E, que M. Perec a pris soin d’éviter pendant trois cents pages, dépensant pour cela beaucoup de savoir et beaucoup d’astuce.

    Les auteurs de lipogrammes n’ont jamais été nombreux, et, si je ne me trompe, c’est surtout dans des poèmes qu’ils ont exercé leur ingéniosité. Je ne sais si tout les écrivains dont M. Perec cite les noms au chapitre dix-huit de sa Disparition ont tous composé des lipogrammes, mais trois d’entre eux, au moins : Laranda, Riga et Arago, auraient effectivement droit à une place dans une bibliographie lipogrammatique, encore que le dernier, Jacques Arago, se soit souvent borné à remplacer par un tiret ou un par un point la lettre A qu’il ne voulait pas utiliser dans son Voyage autour du monde.

    Le père de plusieurs personnages de La Disparition se faisait appeler Tryphiodorus, nom d’un poète grec du Ve ou du VIe siècle, qui, d’après Suidas, avait écrit quatorze chants d’une Odyssée lipogrammatique dont rien ne nous est parvenu. Mais ce Tryphodorius n’est pas l’inventeur du genre. Tabourot, seigneur des Accords, dans le chapitre de ses Bigarrures traitant « des vers folastrement et ingénieusement pratiquez », note que dès le Ve siècle avant notre ère, Pindare composait des carmes sans sigmas, « ce que l’on dit aussi que le poète Hermoneus a fait, c’est-à-dire des poèmes si curieux qu’il n’y a pas une S. Tout est ainsi que qui diroit qu’il y a un verset aux sept pseaumes, où il n’y a point de A, sçavoir : Nolite fieri sicut equus et mulus, quibus non est intellectus ». Comme le rappelle Tabourot, la poésie grecque a eu ses misosigmes, ses misoalphes et ses misolambdes. Lasos, au IVe siècle avant J.-C., avait écrit un hymne d’où le sigma était absent. Sept cents ans plus tard, Nestor de Laranda venait à bout d’une Iliade en vingt-quatre chants, sans alpha au premier chant, sans bêta au second, et ainsi de suite. Au Ve ou au VIe siècle, Gordianus Fulgentius, évêque de Ruspe, que l’Eglise a canonisé, composait, selon les mêmes principes, une Odyssée en prose latine. Pierre de Riga, chanoine de Reims, au XIIe siècle traduisait en vers latins plusieurs livres de l’Ancien et du Nouveau Testament en faisant suivre chacun de ses livres d’un résumé en vers lipogrammatiques. En 1633, le poète italien Orazio Fidele publiait à Turin un texte sans R : L’R sbandito sopra la potenza d’amore. L’Allemand Wilhelm Burmann, en 1788, offrait à ses compatriotes un recueil de poésies sans R. Plus près de nous, la revue La Plume, dans son numéro du 1er septembre 1893, insérait un poème où Maxime Lorin, en une centaine d’alexandrins à la Coppée, déplorait, sans employer la lettre O, que Paris manquât d’eau en temps caniculaire :

    Depuis trente-six ans que j’habite Paris,
    Chaque année, en été, j’entends les milles cris
    Des quatre-vingts quartiers de cette capitale…

    M. Perec n’a peut-être pas surpassé tous ces auteurs dans le domaine de la technique (il s’est accordé des facilités dont je dirai plus loin quelques mots), mais je doute qu’il s’en soit trouvé autrefois qui aient eu autant d’imagination que lui. Moyennant un peu de patience et d’application, beaucoup de poètes, et même de poètes du dimanche, ont toujours dû être capables d’égaler Orazio Fidele, Wilhelm Burmann ou Maxime Lorin. Mais une chose est d’aligner des vers réguliers sans R ou sans O, autre chose de mettre en question, fût-ce en s’amusant, le fait littéraire lui-même, comme se le permet, en somme, le romancier de La Disparition.

    Dès ses premières lignes, La Disparition surprend. La prose en est plus dense que n’importe quelle autre : « Trois cardinaux, un rabbin, un amiral franc-maçon, un trio d’insignifiants politicards soumis au bon plaisir d’un trust anglo-saxon, ont fait savoir à la population par radio, puis par placards, qu’on risquait la mort par inanition. » Sans E, la musique et le poids du langage ne sont plus les mêmes, et ce qui va encore accentuer les différences, c’est le recours de M. Perec à des tours populaires, à des façons de dire ou d’écrire, comparables à celles qu’affectionnent M. Raymond Queneau. En dépit de son nom, M. Queneau est d’ailleurs allégué deux fois dans La Disparition. Sous les apparences de Raymond Quinault, il y prononce une allocution devant la dépouille de l’avocat Hassan Ibn Abbou, mettant en valeur les relations que le défunt avait entretenues avec « l’Ouvroir » — entendez : l’Ouvroir de Litérature potentielle, en abrégé l’Oulipo — où se poursuivent des recherches de poésie mécanique. En un autre chapitre du roman, le même Quinault se transforme en Ramun Quayno pour opposer un épiphonème vertical aux personnes qui reprocheraient à M. Perec de s’être amusé en écrivant La Disparition, comme s’il était indispensable ou souhaitable qu’un romancier se morfondît et voulût faire se morfondre ses lecteurs. « L’on n’inscrit pas pour assombrir la population », a dit M. Raymond Queneau, dont M. Perec confesse s’être affirmé naguère « l’obscur famulus ».

    Science du particulier et science des solutions imaginaires, la pataphysique, chère à M. Queneau, imprègne l’ouvrage de M. Perec. La variété de connaissances qu’impliquaient les opinions du docteur Faustroll se retrouve dans La Disparition, dont l’auteur brasse des notions de pathologie, de vénerie, de cavalerie, d’armurerie, de mode ou de rhétorique avec autant d’aisance qu’un cuisinier secouerait de la salade. C’est un régal que de l’entendre commenter la course que disputent à Longchamp vingt-cinq chevaux, parmi lesquels « Scapin, un pur-sang rouan qui, fin mars, avait vaincu à Chantilly lors du Grand Prix Brillat-Savarin, Scarborough, un vrai crack au poil zain qui, par trois fois, triompha à Ascot, Capharnaum, un rubican qu’on disait brassicourt », et qui va néanmoins arriver en tête, le jockey qui montait Scribouillard III, le favori, ayant, au tournant du Moulin ramassé « un gadin colossal ». Qu’attendent les radios périphériques pour s’assurer le concours de M. Perec dans le reportage des tiercés ? Son autorité, sa précision, la richesse de son lexique auraient vite fait de rejeter tous les Zitrone dans le schéol de l’insignifiance.

    Sa description des toilettes admirées au pesage n’est pas moins juteuse : « on pouvait voir Amanda von Comodoro-Rivadavia, la star à qui la Columbia avait garanti par contrat un milliard pour trois films. Amanda portait — sancta simplicitas — un pantalon bouffant d’ottoman incarnat, un ras du cou corail, un caraco purpurin, un obi colcotar, un foulard carmin, un vison nacarat ; bas rubis, gants cramoisis, bottillons minium à hauts talons zinzolin. Urbain d’Agostino, son soupirant du mois, l’accompagnait : jabot au point du Puy, frac d’Ungaro à col Mao, gibus, grand sautoir. » Tout cela sans E, remarquez-le, sans même un E dans l’O, quoiqu’il ait fallu avoir l’œil pour enregistrer cette profusion d’élégance.

    Venons-en aux facilités, aux licences que s’est octroyées M. Perec quand certains obstacles gênaient sa plume. Les mots commençant par un H aspiré lui donnaient souvent de la tablature. Devait-il renoncer à noter qu’aucun discours n’abolira jamais le hasard ou que le flair d’un redoutable limier eût fait pâlir vingt-trois tribus de Hurons ? M. Perec s’est tiré d’embarras en généralisant une audace de Céline, lequel convertissait parfois l’H muet en H aspiré. M. Perec écrit bravement, l’hasard, l’hardi, l’halo, l’haillon, etc. , il ne s’interdit pas non plus d’amputer certains mots : d’où, par exemple, chantillon, chafauder, rapparu, guirland, migrain, l’inving-room, l’arbin. Il substitue à des termes contraires à son dessein, des néologismes de sa fabrication ; un écrivain devient un scrivain ; la crainte, la timoration ; la vengeance, la vindication ; la satiété, la satiation. Il renchérit même sur la gendarmerie, n’hésitant pas à dire asphyxiation et rivalisation, plutôt qu’asphyxie et que rivalité. Mais si nombreux qu’ils soient, ces subterfuges n’irritent point. Rapprochés, ils lasseraient peut-être. Dispersés dans trois cents pages, ils sont plutôt plaisants. Ce sont des noisettes dans un nougat dont le fabricant n’avait d’ailleurs pas prétendu n’employer que des amandes, et où se rencontrent çà et là de friands morceaux d’angélique et fruits confits. Aimez-vous les verbes rares ? M. Perec note qu’un milan huissait et qu’un hibou huhula : ce sont effectivement les verbes qui conviennent. Il nous entretient d’un confiseur qui, pour obtenir un parfait, parfit son travail, conformément à la conjugaison, mais il commet une légère erreur dans l’orthographe du verbe ouïr au mode conditionnel : « Un psalmodiant pardon qu’aucun Grand Manitou n’oirrait si l’on accompagnait son imploration d’un apparat fort strict. » Un seul R eût suffit à oirait.

    M. Perec nous offre, par surcroît, traduits en français sans E, des alexandrins de Victor Hugo, de Rimbaud, de Mallarmus et du « fils adoptif du commandant Aupick ». Les quatrains de Booz endormi comportent des rimes des deux genres. Toutes les rimes de Booz assoupi sont masculines, et les alexandrins assez rocailleux :

    Tout somnolait dans Ur, tout dormait dans Ganaith,
    Orion papillotait au plus profond du noir ;
    L’aigu croissant si clair parmi l’halo du soir
    Scintillait au ponant ; lors Ruth s’imaginait

    S’alanguissant, ouvrant un cil sous son sindon,
    Qu’un divin paysan du toujours automnal
    Avait, partant au loin, dans un mol abandon,
    Conduit son chariot d’or, sur son sillon astral.

    Entre les deux guerres, un militaire en retraite, le colonel Godchot, avait refait, à sa manière, les strophes du Cimetière marin. Il pensait les améliorer en répandant, sur ce poème, une clarté que Valéry ne lui avait pas donnée. Mais le colonel n’était pas un lipogrammatiste. Ses décasyllabes en ont pâti. Et puis, il ne devait pas s’être mis à la tâche dans des dispositions semblables à celles qui poussent M. Perec, vêtu de probité malicieuse et de tweed (ou de fil à fil), dans les sentiers obliques de la découverte — sentiers qui le mèneraient du côté de Raymond Roussel, si Alphonse Allais ne l’en détournait quelque peu.

  64. Bonjour,
    quels échanges !
    L’un d’entre vous a écrit qu’il préparais une enquête (je ne sais si c’est le terme approprié) sur les pléiades en occasion. Je ne retrouve plus ce commentaire mais j’aurais aimé être informé de cette démarche. J’étais déçu que Brumes n’aliment plus son blog mais je découvre ces échanges avec délectation.

    • C’est Lombard qui nous a informés, le 21 mars, qu’il prépare un état du marché de la Pléiade d’occasion. Je me permets de reproduire ici, à votre intention, son intervention :

       » Je suis en train de préparer un petit point sur le marché de La Pléiade d’occasion, les volumes de seconde main, les titres dont la cote monte et ceux totalement délaissés, le tout assorti d’une petite réflexion sur l’usage spéculatif que certains font de la collection et de ses volumes les plus rares. » (Lombard – 21 mars 2020)

  65. Bonjour à toutes et à tous,

    En ces temps de confinement pas toujours facile mais propice à des lectures enrichissantes et connaissant l’engouement et la curiosité littéraire sans limites de certains sur ce forum je me permets de vous faire part de l’initiative des Editions ESPACE NORD. Cette maison d’édition, spécialisée dans la littérature flamande et wallonne, propose depuis le 23/03/2020 et jusqu’au 12/04/2020 le téléchargement (format epub) d’une dizaine d’auteurs provenants de leur catalogue.
    On y retrouve notamment: George Rodenbach, Bruges-la-Morte/ Maurice Maeterlinck, Pelléas et Melisandre/ Félicien Rops, Mémoires pour nuire à l’histoire artistique de mon temps/ et bien d’autres encore.
    Voici le lien: https://www.espacenord.com/une-dizaine-dauteurs-en-libre-acces-numerique/
    Le téléchargement est facile il suffit juste de se créer un compte gratuit sur leur site et sélectionner un ou la totalité des oeuvres bénéficiant de cette offre.

    Pour ma part j’ai pu redécouvrir Bruges-la-morte dans une édition soignée et illustrée qui ne manquera pas de plaire à ceux qui apprécient à la fois la littérature gothique, fantastique et symbolique.

    Bonnes lectures à toutes et à tous et bon courage pour ces longues semaines d’isolation à venir.

  66. QUELQUES NOUVELLES DU MARCHÉ DE L’OCCASION EN PLÉIADE.

    Comme tout amateur qui se respecte, et bien que non collectionneur compulsif, je m’intéresse d’assez près aux volumes de seconde main de la Pléiade chez Gallimard. Voici donc une petite photographie partielle du marché de l’occasion tel que je l’ai observé ces dernières semaines.

    UNE TENDANCE À LA BAISSE DES PRIX.
    Sur les six derniers mois, l’offre est devenue pléthorique, ce qui a fait baisser le prix de revente (on ne peut pas encore réellement parler de « cote ») sur un ensemble d’ouvrages pour lesquels l’intérêt semble baisser fortement.
    Sont concernés par cette catégorie, notamment les volumes I et II de Au bord de l’eau de Shi Nai-an Luo Guan-zhong, Le Rêve dans le pavillon rouge de Cao Xueqin et le Jing Ping Mei (Fleurs en fiole d’or), y compris dans leur version en coffret, alors que, globalement, les coffrets ravivent semble-t-il l’intérêt des amateurs et, j’en suis fermement convaincu – des spéculateurs. Pour la littérature chinoise, seul La Pérégrination vers l’ouest de Wu Cheng’en semble conserver une cote d’amour ; on voit même quelques margoulins tenter de vendre le coffret pour plusieurs centaines d’euros, mais la sauce ne semble pas prendre.
    De la même façon, le coffret des Mille et une nuits se retrouve stocké sur les étals des revendeurs ; les contes n’ont semble-t-il pas provoqué la passion des lecteurs qui les ont abordés par le premier tome.
    Enfin, les auteurs qui trouvaient grâce auprès du public des années 60 semblent globalement délaissés, si l’on en croit les volumes importants d’écrivains de la toute fin du XIXe siècle ou de la première moitié du XXe siècle qui ont eu leur période de gloire mais qui ne sont plus du tout étudiés dans l’enseignement secondaire : ainsi Daudet, Péguy, Bernanos, Montherlant, Valéry, Claudel, Martin du Gard, Mauriac et même Gide apparaissent ringardisés par l’idéologie dominante de ces quatre dernières décennies. Comme tout est affaire de « cycle », nul doute que Sartre, Aragon et autres de Beauvoir connaîtront aussi leur purgatoire dans les années à venir. Sic transit gloria mundi. Difficile de prédire ceux qui n’en ressortiront jamais et ceux qui auront la faveur d’un regain. Parmi les autres oubliés, Valéry Larbaud ou Sainte-Beuve ne trouvent plus preneur que difficilement.

    LE RETOUR DES LECTEURS : LES VOLUMES « NUS ».
    On a souvent dit que la collection était un signe extérieur de culture, mentionnant à l’envi les « notables de province » (savoir pourquoi cet ostracisme ?) et les intellectuels – au nombre desquels ont compte volontiers les enseignants – comme étant les parangons des acheteurs de Pléiade, dont la plupart des acquisitions étaient supposées terminer leurs jours sur de belles étagères parfois même sans jamais avoir été ouverts, témoins l’état des ouvrages à la revente. Ce classement en catégories socio-professionnelles des acheteurs traditionnels de Pléiade n’a plus réellement de sens.
    À l’inverse, si les acheteurs sont aujourd’hui moins nombreux qu’autrefois, on constate (et pour ma part je le constate avec une certaine satisfaction) que les volumes dépourvus de jaquette ou en « bon état » (c’est-à-dire qui se sont pas strictement à l’état de neuf) reviennent sur le marché et semblent trouver preneurs. Ces ouvrages historiquement moins prisés des collectionneurs purs et durs d’aujourd’hui (catégorie qui ne comporte pas non plus que des lecteurs) sont plutôt destinés à des acquéreurs moins fortunés, notamment des lecteurs issus d’une nouvelle génération souhaitant découvrir les classiques dans un format un peu plus agréable que le traditionnel livre de poche, mais sans se ruiner. Nul doute que cette nouvelle génération de lecteurs apprécie le format compact des ouvrages et fait confiance à l’éditeur pour ses choix éditoriaux.

    LA PLÉIADE, UN INVESTISSEMENT PAS SI SPÉCULATIF…
    Malgré les tentatives de vendre à prix prohibitif les volumes déclarés comme épuisés par l’éditeur, et malgré quelques ventes ponctuelles réussies, on voit ces mêmes ouvrage revenir sans cesse sur le marché de l’occasion. La simple raison pour laquelle la plupart des « épuisés » n’ont tout simplement pas été réimprimés réside dans leur faible niveau de ventes, ce qui correspond tout simplement à un intérêt moindre de la part des lecteurs. Ainsi, avec un peu de patience, on pourra acquérir la plupart des « épuisés » pour un budget de l’ordre de 40 à 60 euros.
    On voit par ailleurs quelques tentatives de revente de collection en bloc, mais les bibliothèques complètes ne trouvent pas preneur et les transactions se terminent par des lots soldés, rachetés par quelques professionnels qui prendront le temps de la revente au détail, seul canal de revente à peu près certain.
    Il y a quelques belles affaires à réaliser en rachetant des séries complètes : pour un lot des douze tomes de La Comédie humaine ou l’ensemble des huit volumes des Mémoires de Saint-Simon, le prix unitaire du livre est facilement ramené à moins de 30 €.
    Reste enfin l’Encyclopédie de La Pléiade qui fleurit sur les sites de revente : l’amateur patient pourra se constituer une belle collection à vil prix, pourvu qu’il ne recherche pas l’état neuf ; la plupart des volumes en « très bon état » peuvent être acquis à moins de 25 €.
    Rappelons également que l’acheteur de Pléiade dans sa grande majorité possède au fond de lui une fibre de collectionneur qui lui fait préférer les volumes en excellent état, voire en « état neuf », ce qui fait que les livres qui présentent un petit défaut – légère déchirure, coiffe élimée, dos insolé… – partent à de tout petits prix : il n’est pas rare que ces « seconds choix » se vendent aux alentours d’une dizaine d’euros.

    …À CONDITION TOUTEFOIS DE NE PAS ENCOURAGER LES SPÉCULATEURS.
    Il ne manque tout de même pas de charognards pour tenter de faire des bénéfices injustifiés sur le dos des amateurs, mais, après une petite analyse des ventes effectivement réalisées sur les sites d’enchères (en comparaison des mises en vente) , il me semble que peu s’y laissent prendre.
    La mode actuelle est aux coffrets – ceux d’Anouilh, Marx ou Wu Cheng’en sont parfois proposés à 250 €, 300 € voire plus. Mais attention au mirage : ces tarifs affichés à la revente ne reflètent pas la réalité des transactions. À de tels prix, les transactions n’aboutissent pas et les ouvrages restent chez leur propriétaire.
    Les albums restent aussi une source de spéculation, notamment les dix premiers édités sous jaquette « blanche » ; mais curieusement, les prix proposés à la revente n’ont pas beaucoup évolué depuis près de 20 ans, la star des albums restant l’indétrônable Balzac qui se vend aux alentours de 250 € (bien que certains petits rigolos s’amusent à le proposer à 850 €), tandis que le Dictionnaire des auteurs (le numéro zéro de la série) peine à trouver preneur à 200 €, sauf en état exceptionnel – ce qui devient très rare.
    Les albums de la première série qui partent à prix « collection » ont souvent fait l’objet d’une petite restauration : jaquette neuve en fac-simile, rhodoïd neuf comme il se doit et coffret cartonné refait à l’identique.
    Quant aux volumes isolés qui ont la cote, on peut signaler le Baudelaire en première édition proposé à peu près à tous les prix possibles (de 500 € à 1500 € – mais qui achètera ça à ce prix, sans compter l’état incertain ?), le premier tirage de Céline que l’on tente de refourguer à 250 €, et même quelques volumes de l’Encyclopédie de La Pléiade proposés naïvement (?) à plus de 100 € ou 200 €, ce qui prouve de la part de ces vendeurs une totale méconnaissance de la réalité du marché des Pléiade d’occasion. Le Polybe voit aussi son prix monter, tandis que certains titres de Dickens « provisoirement indisponibles » au catalogue font également l’objet d’une petite spéculation, ce qui est assez étonnant quand on voit qu’avec un peu de patience on peut les trouver à prix « normal », tandis qu’ils sont progressivement réimprimés par l’éditeur.
    Enfin, on a signalé tout récemment la remise sur le circuit du neuf (réimpressions ou déstockages ?) d’ouvrages qui faisaient récemment l’objet de « spéculations indécentes sur le marché de seconde main » comme Le Rāmāyaṇa de Vālmīki ou les deux volumes de Boulgakov.

    • Merci pour cette mise au point, mais je suppose que vous n’avez recensé que les vendeurs qui passent par Amazon, Rakutten, eBay ou autres.
      On peut encore trouver des volumes de La Pléiade à des prix raisonnables chez certains bouquinistes dont certains ont un site sur Internet.

      Bonne soirée.

    • J’ajouterai à la chronique de Lombard que l’édition originale du Borges, pilonnée suite au conflit avec l’irascible et sourcilleuse veuve, par suite devenue rarissime, se négocie cher ; même l’excellent Zimmer ne peut se retenir de spéculer sur icelle, lors même que sa valeur intrinsèque est médiocre (les assez nombreuses erreurs de traduction, d’une nature souvent grossière qui laisse penser à des négligences matérielles, ont en général été rectifiées dans l’édition corrigée, laquelle n’offre pas d’aménagements considérables). Je suis en mesure d’expliquer la cherté du Polybe de la Pléiade, en sus de sa rareté : il s’agit de la seule traduction complète existante pour cet historien capital, l’édition Budé n’étant toujours pas achevée soixante ans après son lancement par Paul Pédech et la vieille, et introuvable, version des Classiques Garnier (1921, 4 vol.), bien qu’émanant d’un excellent helléniste – Pierre Waltz, auquel on doit les trois quarts de la Budé de l’Anthologie Palatine – fourmillant par surcroît d’erreurs (phrases omises ; contresens innombrables et souvent graves sur le vocabulaire de la koinè dont se sert Polybe, e.g. πολυπραγμοσύνη / polupragmosunè` = ‘étude des documents originaux’ au lieu de quelque chose comme ‘propension à se mêler de tout, curiosité insatiable’ en bonne part, ou ὑπομνημάτων / hupomnèmatôn = ‘ouvrages’ plutôt que ‘mémoires (historiques), annales’ ; ignorance crasse des rudiments de la tactique militaire antique, ce qui aboutit à adultérer irrémédiablement les scènes de bataille si importantes chez Polybe).

      • Que si on veut savoir pourquoi Waltz a tellement mal mérité de Polybe, je dirais que cela ressortit à sa formation (spécialiste de poésie grecque, auteur d’une thèse remarquée sur les Travaux et Jours d’Hésiode, tenus selon une vieille lubie de la science allemande pour le seul poème authentique du sage d’Ascra, puis explorateur de la formidablement longue et délicate Anthologie grecque, Waltz était bien mal armé pour aborder avec réussite la langue de chancellerie qu’écrit Polybe et le style apparemment facile mais entortillé, flasque et périodique, auquel se complaisait celui-ci en croyant cultiver les élégances de son temps). En d’autres termes, son manque de préparation à la tâche a exposé Waltz à toutes les fondrières dont regorge cet auteur spécialement piégeux. Un très grand connaisseur du grec postclassique met bien les choses au point à cet égard : « I have tried to be scrupulous within the bounds of intelligible English, and to take into account semantic, syntactic, and stylistic shifts in post-classical Greek and Latin. My interpretation of some phrases and constructions might seem implausible at first, at least to ears attuned mainly to fifth- or fourth-century B.C. Greek prose, but a check in LSJ, Lampe, Kühner-Gerth, Schwyzer, Blomquist, Rydberg, and others will often provide Hellenistic and later parallels that appear to confirm the interpretations I have offered » (Heinrich von Staden, Herophilus. The Art of Medicine in Early Alexandria. Edition, Translation and Essays, Cambridge, Cambridge University Press, 1989, p. XX).

  67. Encore sur le Villon de la Pléiade, par J. Cerquiglini-Toulet.

    La qualité de la traduction et du commentaire laissent décidément beaucoup à désirer. Soit le poème III des Pièces non recueillies dans cette édition (pp.185-184), ajoutée à l’oeuvre villonesque par Rychner-Henry et qui consiste en une ballade franco-latine inscrite par le poète dans le manuscrit de Charles d’Orléans :

    et constat, par ceste lecçon,
    pour conserver vim et robur,
    prestat ne faire mot ne son,
    Souffrir et escouter murmur ;
    si conjunx clamat « Ad ce mur ! »,
    fingat que pas ne le conçoit.
    Fol non credit tant qu’i reçoit.

    Fortior multo que Sanson,
    en cest assault conjuncitur
    contra de Venus l’escusson,
    le plus fort bourdon plicatur,

    . . . . . . un vers manque . . . . . . .
    Sed quisquis pas ne le concoit,
    lol non credit tant qu’i reçoit.

    La Pléiade propose la traduction suivante :

    « et l’on constate par cette leçon
    que pour conserver force et puissance
    il faut n’émettre aucun son,
    supporter et écouter les récriminations.
    Si l’épouse crie : « A l’assaut ! »,
    Qu’il feigne de ne pas comprendre.
    Le fou ne croit que lorsqu’il en tâte.

    Même un plus fort que Samson
    dans cet assaut est vaincu ;
    contre l’écu de Vénus
    plie le plus fort bourdon.
    ………………………..
    Mais celui-là ne le comprend pas.
    Le fou ne croit que lorsqu’il en tâte ».

    Cerquiglini-Toulet ajoute la note suivante à l’interjection de l’épouse :

    « ce cri est une invitation à l’attaque, à l’assaut sexuel dans ce contexte, et non une demande de protection comme le comprennent Jean Rychner et Albert Henry suivis par Jean-Claude Mühlethaler. Cette expression se trouve au refrain d’un rondeau de Vaillant : « A ce mur hau ! Estez-vous sourde ? » (Les Oeuvres de Pierre Chastellain et de Vaillant, poètes du XVe siècle, éd. R. Deschaux, Genèvre, Droz, 1982, p. 178). Vaillant a fréquenté la cour de Blois. Dans le manuscrit du duc figurent en effet une ballade et deux rondeaux de sa composition. Ses oeuvres côtoient souvent, dans les anthologies de la fin du XVe siècle, des pièces de Villon. Il en va ainsi dans notre manuscrit A (Arsenal 3523) ou dans le <i<Jardin de plaisance. Nous avons déjà constaté une rencontre de Villon et de Vaillant à propos du vers 253 du Testament (voir n. 41, p. 47) » (p. 808 note 5).

    Ce commentaire est d’abord remplissage pur et simple : trois lignes assertoriques consacrées à l’interjection énigmatique ad ce mur, neuf à l’intertextualité avec un poète contemporain, qui n’implique, ni surtout n’explique, rien attendu que cette exclamation n’est pas commune aux seuls Villon et Vaillant, ainsi que la rédaction de Cerquiglini-Toulet le laisse accroire, puisque nous en possédons deux autres attestations, également en vers, dans une fable française du XVe siècle et dans le Mistere de la Passion nostre Seigneur d’Arnoul Greban, rimeur de même époque (Rychner et Henry, Le Lais Villon et les poèmes variés, Genève, Droz, 1977, pp. 70-71, du relevé desquels Cerquiglini-Toulet se montre entièrement dépendante, même si sa note n’en laisse rien paraître). Il aurait bien mieux valu que l’éditrice de la Pléiade expliquât son exégèse, et surtout sa traduction, de ad ce mur : son « à l’assaut ! » duplique arbitrairement le cest assault, ‘cette bataille, cet engagement’ (obscoenitatis sensu), de la strophe suivante et ne repose sur rien, bien mieux, cette exégèse supposant que l’épouse réclame le coït à son époux plutôt qu’elle ne lui demande un secours quelconque, établit une connexion entièrement spéculative entre les deux strophes. Il est peu cohérent de supposer que Villon, qui fait garder contenance au mari quand sa moitié l’interpelle pour qu’il la prenne d’assaut, refasse référence à l’amoureuse lutte cette fois pour immoler la virilité à la féminité par la biais du double-entendre transparent sur le bourdon (‘bâton’ / ‘phallus’ : Mühlethaler, p. 357) qui ne l’emporte pas sur le mons Veneris même chez un surhomme surclassant le biblique Samson, ce parangon de force. Ad ce mur doit de préférence être un appel au secours de la part de « l’épouse enragée » (N. Freeman Regalado, ‘En ce saint livre : mise en page et identité lyrique’ , dans M. Zink et D. Bohler (edd.), L’hostellerie de pensée. Etudes sur l’art littéraire au Moyen Âge offertes à Daniel Poirion par ses anciens élèves, Paris, P. U. de Paris Sorbonne, 1995, p. 367) ; le mieux qu’on puisse faire est le rendu ‘ à moi !’ de Mühlethaler. Il est peu agréable, pour le dire avec mesure, de trouver des interprétations aussi personnelles qu’indémontrables imposées sans appareil de preuves ou, comme ici, avec de fausses justifications donnant le change, à des lecteurs non spécialisés incapables d’en mesurer pour eux-mêmes le bien-fondé, dans une collection de très large vulgarisation comme la Pléiade. Je le répète : fuyez le Villon de Cerquiglini-Toulet, riches d’erreurs et de spéculations dont la très grande majorité ressortissent à une approche poétologique débridée, et procurez-vous plutôt l’édition GF de Dufournet ou l’édition Champion Classiques de Mühlethaler, moins prétentieuses mais d’une rigueur toute autre.

    • Vous pouvez trouver une intéressante critique du volume Villon (avec propositions alternatives) dans le n° XV – 2014 de la Revue Critique de Philologie Romane, pp. 70-86… « tempus tacendi et tempus loquendi », en l’occurrence (maxime de la publication), pour les trois intervenants de cette courtoise mais rude controverse.

  68. Je viens de regarder le catalogue Pléiade : les parutions du mois d’avril ont purement et simplement disparu ! Non pas repoussées en mai (où figure encore Kessel… pour le moment), mais annulées. Évidemment, l’éditeur qui a le même sens de l’information de ses clients fidèles que la SNCF, ne juge pas utile de donner la moindre explication. Rien trouvé non plus sur le site de Gallimard.

    • Oui, j’ai remarqué cela aussi, non sans inquiétude. Décidément, si je dois mourir du Covid-19 avant d’avoir en main mon Nabokov III, ma vie n’aura pas été digne d’être vécue…
      Les circonstances que l’on connaît et qui ont entraîné la fermeture des librairies ont fait que la plupart des grands éditeurs, à commencer par Gallimard, ont choisi de reporter leurs parutions d’avril (pour l’instant seulement) à une date ultérieure. Toute la question est de savoir quand, sachant qu’il ne suffit pas d’attendre la réouverture des librairies pour leur balancer d’un seul coup tous les livres qui auraient dû paraître durant cette période, en plus des nouveautés habituelles déjà prévues. Ce n’est bien sûr pas tenable du point de vue de la manutention. J’ai lu quelque part que la solution retenue par les éditeurs serait donc de repartir les sorties prévues en avril sur les offices de mai, juin et juillet. Encore faut-il pour cela que le confinement ne se prolonge pas au-delà du mois d’avril. Par ailleurs, dans le cas de la Pléiade dont la politique commerciale est très spécifique, je ne suis pas sûr que l’option envisagée soit la même. On sait quel rôle essentiel joue la Quinzaine de la Pléiade au mois de mai dans la vente des volumes sortis au premier semestre… Quel intérêt pour Gallimard de sortir le tome 3 de Nabokov et le volume George Eliot en plein mois de juillet ? Cela dit, le bulletin Gallimard nous informe que les volumes en question sont bien « sous presse » et il semblerait que notre ami Tigrane ait pu les parcourir, aussi n’osé-je croire que ces palettes de pléiades fraîchement imprimés ne soient pas écoulées au plus vite. Et le plus tôt sera le mieux !

      • Le problème n’est pas spécifique à Gallimard et il faut prendre en compte toute la chaîne du livre : imprimeurs-éditeurs-diffuseurs-distributeurs-détaillants. Petites maisons et gros éditeurs sont dans la même situation : on a en stock ce que les imprimeurs ont eu le temps de livrer mais qui ne peut être commercialisé car les distributeurs ne prennent pas ce qui est impossible de vendre dans les circonstances actuelles. Pour éviter de congestionner tout le circuit il est évident qu’en amont les imprimeurs sont priés d’attendre des jours meilleurs. Dans les cas que je connais (rien de comparable avec Gallimard pour le volume et le CA) les nouveautés d’avril sont reportées à septembre, celles prévues pour mai sans doute octobre et transfert sur 2021 d’une partie des titres prévus pour paraître à l’automne. Je pense que le calendrier des parutions va être revu sur tout le reste de l’année et le premier semestre 2021.
        On ne peut pas charger les offices de mai (?) et juin sans connaître dans quel état le réseau des librairies sortira de la crise actuelle. Il sera impératif que des mesures soient prises en haut lieu pour soutenir la filière.
        Dans le cas spécifique de La Pléiade mon avis (qui n’engage que moi) est qu’il faut reporter la Quinzaine de la Pléiade à l’automne avec les volumes initialement annoncés pour avril et mai. Cela me paraît plus raisonnable pour donner de la fluidité et assurer de meilleures conditions de vente. Maintenir la Quinzaine en mai 2020, c’est risquer la mévente. Il ne faut pas oublier que en situation normale tous les libraires (indépendants) ne proposent pas La Pléiade à leurs clients. Ceux qui le font encore, dans quel état seront-ils au mois de mai ? C’est très proche et tout ne peut redémarrer d’un claquement de doigts.
        J’espère simplement voir Nabokov III sortir dans de bonnes conditions (et les autres aussi).

        • Certes, j’insistais sur Gallimard car en l’occurence, c’est la Pléiade qui nous importe ici. Mais il est clair que tout le secteur va être durement impacté, et je crains davantage pour les petits éditeurs que pour la grosse machine Gallimard.

  69. Bonjour
    La réimpression des Dickens les plus célèbres est elle un signe que certains volumes indisponibles seront réimprimés? Je viens de sécuriser « La petite Dorritt » en occasion. Et je dois dire qu’une Pléiade d’occasion ce n’est pas aussi agréable qu’une Pléiade neuve…

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