La splendeur et la grâce : Saint-Marc (II)

marcoSuite de l’extrait du 17 septembre.

« L’espace central, que dominent les arcs du haut avec tant de sereine majesté, ce plan inouï du feu le plus dense et le plus pur, voilà le sanctuaire unique au monde ; et, sinon le plus beau, le plus brûlant. D’autant mieux qu’il est vide, et qu’il se dilate ainsi dans une grandeur sans limites : il est lieu où se coupent et se rencontrent tous les cercles engendrés par la rotation des coupoles. Et ce volume des volumes est tout lumière.

Comme l’or du soleil en fusion, par le bord où il touche à l’horizon de mer, les nuées grises, blêmit soudain et prend la couleur des lèvres gercées, le long des courbes idéales, aux points où les coupoles de Saint-Marc se croisent, la lumière pensivement se plombe, et les boucliers d’or, suspendus dans l’espace, sont cousus à la voûte par un ruban de platine et d’acier. Le songe de l’Orient, à Venise est enfin passé à l’acte. L’œuvre n’est plus une fumée. Ces perspectives balancées appellent la musique : elles font un concert si sonnant pour l’esprit, que j’entends le chœur des voix dans la vapeur des parfums mouvants. Et pour peu qu’une mélodie suave se répandît sous les voûtes d’or, le ravissement m’en étourdirait à défaillir.

La puissance même ne se fait plus sentir, tant l’harmonie l’emporte, et si profonde résonne ici l’unité de la musique. C’est l’église des sphères. Elles sont en mouvement : ce sont elles, comme des planètes autour du soleil fixe, qui révèlent le chant des nombres. Elles tournent pour l’office sacré. Saint-Marc est un temple cosmique, une église solaire. Et comme il fallait s’y attendre, pas une œuvre de l’homme n’atteint à une si parfaite unité. Sous le calcul de celle-ci, je pressens le secret des siècles, une gnose millénaire.

Le rythme des coupoles est d’une beauté céleste. elles se contre-pèsent deux par deux, étant inscrites dans le plan de la différence, repère de la connaissance accomplie. Et cet équilibre crucial, ces dômes qui se compensent au-dessus de ma tête, faisant penser avec délices aux révolutions des sphères dans l’espace infini, m’incarnent à la certitude éternelle du chiffre, et font pleurer de la plus haute émotion l’esprit qui entend ces belles strophes du Créateur qui, selon son ordre, lance les mondes.

Un quadruple cœur d’or, quatre puits de rêve sous quatre coupoles.

Quel peintre n’a pas envié le tableau qui fût, pour l’œil rassasié de plaisir, un beau tapis de Perse? L’architecte de Saint-Marc a tendu les tapis persans sur les murailles. Les marbres de couleur mêlent les écheveaux de la soie aux veines de l’or. Il y a des piliers pareils à du velours ; des parois ont l’ardeur changeante des flammes ; des arcs fauves caressent le regard à l’égal des profondes peluches ; tel angle tiède, telle rampe, telles niches ne sont point d’onyx ni de porphyre, mais de fourrures aplanies, où le pelage de lion est cousu à la peau du tigre. Les plans de pierre ont la chaude inflexion des étoffes, que gonfle l’incendie. Toute église est froide, près de cette église.

Le tissu de Saint-Marc est une mosaïque de tisons sur fond d’or. Ni l’or, ni les couleurs ne sont plus des parures à une idole, ni des ornements dus au caprice, ni un trésor égoïste qui vit pour soi et se goûte soi-même. Tout est offrande à une splendeur plus haute, comme, dans une magnifique symphonie, les instruments divers et les timbres s’immolent à l’harmonie d’un chant unique.

Qui pense à la richesse de l’accord, si l’accord est sublime? Le sublime, comme le divin, écarte tout calcul, parce qu’il le réalise. Comme on l’éprouve, on s’y livre, et l’on est de plain-pied dans un ordre supérieur. Là, il est juste qu’à la pierre se substitue le plus beau marbre, que les murailles soient d’or, et les voûtes de vermeil, que le pavé soit de topaze, et les ombres de diamant noir.

Tant de beauté, enfin, ne peut être qu’un rythme de soleil et de nuit, d’ombre et de lumière. Jamais, en effet, plus beau poème de l’ombre et de la lumière n’est éclos sous le ciel : Rembrandt, toute sa vie, a eu Saint-Marc devant les yeux, le grand rêveur. Chaque travée est un transept pour la travée perpendiculaire. Les coupoles doublent et triplent toutes les avenues de la clarté. Selon les heures, les demi-cercles du jour et les cercles de la nuit se coupent deux par deux, ou trois par trois, balançant un monde de contrastes, que je compare à quelque scherzo prodigieux des sphères dans l’éther. Les marbres ont pris le poli des miroirs ; ou plutôt, les piliers, les murailles, les dalles, toutes les surfaces planes sont pareilles à ce cristal que les eaux dormantes présentent au soleil dans la pénombre, et où la lumière tombe en feuillage d’or roux. Les voûtes et le pavé, les coins les plus obscurs et le foyer du centre, toute pierre à Saint-Marc recèle de l’or et du soleil, comme toute voix humaine recèle de la parole et de la prière.

Un quadruple cœur d’or, quatre puits de rêve sous quatre coupoles.

J’appelle Saint-Marc l’église du Graal. L’or est racheté par le divin sacrifice. Il n’est plus pécheur, ni maudit. Rendu à sa pureté première, l’or est la couleur du rayon, et la matière du soleil, le sang du Père. Le quadruple cœur d’or brûle pour la consécration mystique. Ici, la lumière est offerte en aliment, dans la coupe d’une beauté sublime. »

Extrait du Voyage du Condottière d’André Suarès (1910)

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