L’errance et le pardon : Rentrez chez vous, Bogner ! de Heinrich Böll

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Rentrez chez vous, Bogner !, Heinrich Böll, Le Seuil, coll. « Points », 2014 (Trad. André Starcky, Première éd. 1954, Première éd. originale 1953 ; titre original : Und sagte kein einziges Wort)

Je suis de retour, après une semaine de festivités et de silence. Cette note me permet d’aborder sur ce blog un douzième Prix Nobel de Littérature, après Bjørnsøn, Faulkner, Lewis, Naipaul, Kenzabûro Ôe, Pirandello, Séféris, Steinbeck, Walcott, White et Yeats. Vous trouverez, comme d’habitude, les notes consacrées à ces onze-là via l’onglet « Tout le blog en une page » ci-dessus. Mon objectif, dont je n’ai jamais caché qu’il était un peu bêta, demeure de traiter, à un horizon indéterminé, une œuvre de chacun des Prix Nobel : j’en suis encore très loin.

1950. L’Allemagne se relève progressivement des destructions de la guerre. En Rhénanie, à Hambourg ou Berlin, où les bombardements furent à la mesure du formidable potentiel industriel et sidérurgique local, les villes ne sont encore que gravats, murs abattus, poussière de plâtre, toits éventrés, habitations provisoires. Aux milliers de sans-abri, qu’il faut loger en urgence, se mêlent les populations réfugiées, qui affluent de l’Est dont elles ont été chassées. Les âmes ne sont pas en meilleur état que les corps ; l’étendue des violences et des crimes commis est telle que le traumatisme historique aura des effets profonds sur tout le continent, pendant un temps encore de nos jours indéterminé. Cette catastrophe totale, dont l’Allemagne fut à la fois coupable, responsable et (aussi) victime, se reflète dans l’éphémère « Trümmerliteratur », ou, littéralement, « littérature des ruines », prenant acte textuellement du délitement physique, spirituel et social d’une société brisée. La France n’en connut, dans les années 50, que quelques reflets : Borchert, Eich, Schnurre ou Kolbenhoff, quatre de ses principaux représentants, n’ont presque pas été traduits – et, quand ils le furent, des décennies plus tard, leurs textes relevaient plus du genre du témoignage historique que de la littérature contemporaine. Nul n’en tiendra rigueur au public français de l’époque, peut-être assez peu disposé à s’intéresser aux souffrances allemandes, envisagées comme le châtiment de fautes et de crimes, et donc comme une expiation somme toute méritée. Même les difficiles Paul Celan ou Arno Schmidt, qui peuvent être plus ou moins rattachés à ce mouvement, envisagé largement, ne furent vraiment découverts, traduits et reconnus en France qu’après leur mort (dans les années 70-80 pour Celan, 2000 pour Schmidt, après quelques maigres tentatives dans les années 60). Les textes de Heinrich Böll, en revanche, traversèrent rapidement le Rhin. Und sagte kein einziges Wort, traduit bizarrement en Rentrez chez vous, Bogner ! – avec un point d’exclamation qui trahit quelque peu le sens du livre – a paru ici dès 1954, porté par son succès en Allemagne (une quinzaine de milliers d’exemplaires vendus en quelques mois). Le succès de Böll ne se démentit pas jusqu’au Nobel (1972) et après ; depuis sa mort, en 1985, sa postérité est néanmoins devenue quelque peu incertaine. Le Seuil semble ces derniers temps disposé à le rééditer en poche – où je l’ai trouvé.

Pour mieux comprendre ce livre, il faut, je m’en excuse d’avance, pouvoir situer Böll. Ce livre n’exige certes pas de connaître en détail la vie de son auteur pour être apprécié, mais il se comprend d’autant mieux qu’il est un minimum remis en contexte. Né en 1917, catholique de Cologne, opposant silencieux au régime nazi, pacifiste, Böll est cependant un ancien combattant, qui a passé la guerre soldat dans la Wehrmacht, stationnant ici ou là, se battant à l’est puis à l’ouest, sans dévier de ses propres convictions anti-militaristes (ses lettres de guerre sont à cet égard, en tenant compte des limites d’un genre soumis à la censure, assez explicites). Il se situe donc dans ces marges mal définies entre participation à l’effort de guerre et opposition intérieure silencieuse, entre adhésion contrainte et peur, entre complicité et innocence. Cette ambiguïté, commune à des milliers d’Allemands, n’est pas seulement un « biographème » ; elle fonde une partie du roman, à l’arrière-plan psychique des relations difficiles qu’entretiennent les deux narrateurs alternés, Fred Bogner et son épouse Käte. C’est à la vie d’après, pour le commun, ni vraiment coupable, ni complètement innocent, que s’intéresse ce livre. L’histoire de ce couple est banale, et de là découle peut-être le rapide succès d’un livre dans lequel tant d’Allemands pouvaient se reconnaître. Un mariage usé, la pauvreté, un emploi incertain, un logement indigne, des enfants mal nourris, des deuils, de l’alcool, une séparation, voici déjà une texture littéraire et humaine trop bien connue. Fred a combattu, son foyer a été détruit par des bombardements, deux de ses enfants sont morts, par défaut de soins, pendant le conflit. De retour à la vie civile, il n’a trouvé qu’un petit emploi au service de l’évêché ; son revenu est insuffisant pour faire vivre cinq personnes. Les logements habitables étant rares à Cologne, le toit apparaît comme le principal problème des personnages : où vivre ? comment ? avec quoi ? Relogés par une antipathique et conformiste dame patronnesse dans une pièce de sa maison, les Bogner, avec leurs trois enfants restants, survivent tant bien que mal, dans des difficultés que l’alcoolisme de Fred rend plus sensibles encore. Le père, ne supportant plus la promiscuité, dort ici ou là, loin de cet invivable foyer que Käte essaie de tenir comme elle le peut. Ce scénario, énoncé ainsi, sent sa misère lépreuse, sa mendicité, sa tuberculose. Il ne faut pas complètement s’y laisser prendre ; mon résumé accentue la noirceur des traits ; ce n’est pas un roman comique, certes, mais l’auteur évite en réalité le misérabilisme et la complaisance. Böll capture, en un long dimanche de retrouvailles manquées, les difficultés d’un couple. Fred et Käte vaquent chacun de leur côté à leurs occupations, doivent se retrouver à l’hôtel, se disputent, se quittent, et le lecteur ne saura jamais s’ils se retrouvent – ou non – à la fin. Est-ce un petit roman de rupture comme il en existe tant d’autres ? Superficiellement, peut-être. Je pourrais le traiter comme tel, m’intéressant à sa conception désenchantée du mariage, ou à sa lecture réaliste de la dégradation des liens affectifs.

Pourtant, il m’est rigoureusement impossible de ne lire ce roman que sous l’angle, réducteur, des difficultés traversées par un couple marié, pareil à tant d’autres. Je ne veux pas imposer une lecture historiciste, mais ne pas tenir compte de l’arrière-plan d’époque conduirait à une lecture faussée de l’ouvrage. Les mœurs ont, de surcroît, beaucoup changé depuis et la critique, assez conventionnelle, de l’usure conjugale, de la sujétion féminine ou de l’hypocrisie bourgeoise et catholique, n’aurait plus guère de portée aujourd’hui. L’intéressant du livre ne tient pas dans ce qu’il avait de plus actuel en matière de critique sociale ; tout cela a fort vieilli. Pour la simple étude psychologique du couple, il existe mieux, plus juste, plus récent, plus adapté… En revanche, une lecture plus centrée sur le traumatisme historique et sur les voies de sortie de celui-ci peut encore soutenir le livre. Le décor extérieur, ruines, murs écroulés, maisons affaissées, immeubles éventrés, saleté, reflète ici un paysage intérieur à peine moins dévasté. Fred et Käte sont les produits d’une époque dont ils charrient, inconsciemment, bien des traits. Ils n’ont pas adhéré au nazisme, Fred n’a combattu qu’à regret – il le répète plusieurs fois –, Käte n’éprouve de nostalgie qu’envers sa jeunesse et l’innocence qu’elle suppose – et sûrement pas envers ce Führer invisible, mort, et dont l’ombre est malgré tout omniprésente. Pourtant, au plus profond d’eux, le nazisme a produit des effets peut-être irréversibles. Böll ne les souligne pas, mais le lecteur averti les remarque. Ainsi, dans le premier tiers du roman, Käte décide-t-elle de laver la chambre qu’elle occupe avec ses trois enfants. Ce ménage, assez banal en principe, se mêle, dans le récit de la narratrice, de considérations obsessionnelles sur la pauvreté, la crasse, la vermine, cette vermine qui a causé la mort de ses deux premiers enfants, cette vermine omniprésente et cachée, cette vermine qu’il faut éliminer, supprimer, anéantir. La douce mère de famille, préoccupée par la santé de ses enfants, menant sa « guerre » (p.55) contre les poux, les puces, les moustiques et les punaises, use soudain d’un type de vocable analogue à celui qui a servi, douze ans durant, à étayer tous les crimes nazis. Les ennemis supposés du régime, soupçonnés, comme ces insectes, d’agir en secret, étaient ainsi déshumanisés, dans les discours des dirigeants nationaux-socialistes. La fameuse LTI dénoncée par Klemperer, en conformant le langage commun, a structuré très en profondeur les mécanismes réflexifs et verbaux des individus. Même l’innocente Käte, qui apparaît tout au long du roman comme une victime, des circonstances, des hommes, de l’hypocrisie sociale, peut, sans s’en rendre compte, subitement appréhender le monde avec les catégories sinistres de la Weltanschauung nationale-socialiste.

Fred opère plusieurs fois ce genre de raccourcis inconscients, manifestation de la pensée automatique des nazis. Ainsi quand il observe le jeune garçon idiot qui accompagne une jolie jeune fille, sur laquelle je reviendrai plus tard, lui vient-il immédiatement une gêne, un dégoût, un refus de l’existence de ce pauvre innocent, envisagé comme une forme d’obstacle à un futur bonheur possible. L’existence de l’attardé suscite chez Bogner un rejet mal maîtrisé qui ne s’estompera pas du livre. Plus explicitement, revient à de multiples reprises le thème de la violence familiale. Fred Bogner, catholique et antimilitariste, refuse d’exercer la contrainte ou la violence ; le lecteur est plutôt invité à le croire par le ton et la structure du récit. Or, Fred rappelle plusieurs fois qu’il a frappé ses enfants, sans savoir pourquoi, sans se l’expliquer. La « brutalisation » de la société, pour reprendre le concept de l’historien américain d’origine allemande George L. Mosse, la violence que les épreuves historiques ont insufflée dans les cadres mentaux et collectifs, ces phénomènes se manifestent jusque dans les profondeurs les plus instinctives de l’humanité souffrante. Böll dépeint, par des narrations à la première personne, l’intériorité de deux Allemands communs pour lesquels le lecteur est appelé à avoir de l’empathie et manifester de la compréhension ; et au creux de ces confessions un peu banales se manifestent, dans toute leur hideur inconsciente et automatique, des gestes et des réflexions auxquels ces opposants silencieux auraient dû échapper. Le mal s’est insinué au fond des psychismes ; il est devenu un réflexe contre lequel la conscience, soutenue (pour Käte) ou non (pour Fred) par la foi, doit mener une lutte permanente. L’errance des personnages a peut-être à voir avec leur désir de fuir, de se fuir, de fuir ce collectif en eux dont ils sentent, sans les verbaliser, les effets délétères. L’individu écrasé par la société cherche une voie de sortie qui soit en même temps une voie de pardon : contre la nation, la ville, la communauté, et pour soi, soi et ses proches. En cela, Rentrez chez vous, Bogner ! relève bien d’une forme de littérature née de la catastrophe, dont elle prend acte et dont elle observe, en essayant de les faire céder, les manifestations traumatiques et circulaires. La tristesse des décors, de cette Cologne ruinée, appauvrie, malmenée par l’histoire, n’est rien en comparaison de l’état, sinistré, des psychismes, de cette intériorité corrompue, en quête instinctive de pardon. Malgré son style réaliste et son ton parfois caustique, ce livre n’évite donc pas, comme on pourrait le croire à le lire trop vite, les interrogations métaphysiques.

Ce couple dont l’existence a été littéralement viciée par les années qui viennent de s’écouler tourne, sans s’en rendre compte, autour de son pardon. À mon sens, la possibilité de celui-ci est incarnée par la jeune crémière et son frère handicapé. Personnage secondaire, vu de l’extérieur par les deux personnages principaux, la crémière incarne une forme d’innocence maintenue malgré tout au cœur de la société allemande. Le mal ne l’a pas entièrement emporté. L’existence, en 1950, du frère attardé forme à elle seule un indice très fort : contre l’inhumanité et le darwinisme social d’une société nazifiée, la famille de la crémière (on croise son père) a constitué un rempart suffisamment solide pour sortir de la guerre immaculé. Catholiques pratiquants – ils sont les seuls à l’église quand Fred les rencontre de bon matin – la sœur et le frère incarnent, sans vanité, le maintien de l’humanité décente dans un monde en ruines. Böll joue d’évidence des résonances entre le blanc des produits, de la crémerie, de la peau de la jeune fille et la pureté de son univers mental. D’elle émane une bonté et une générosité peu communes – en net décalage avec le reste de la société, souvent dépeinte de manière satirique, comme dans la scène de la procession, au centre du livre. Croyante – dans le bon sens, celui de la sincérité et du don de soi – miséricordieuse, réconfortante, douce, éloignée de toute contrainte prosélyte, elle éclaire de sa personnalité simple et claire la journée de Fred et de Käte, qui la rencontrent chacun de leur côté. L’un comme l’autre voient en elle quelque chose qu’ils ne nomment pas, mais dont ils ont besoin, cette possibilité de rédemption que cherche obscurément leur psychisme brutalisé, vaincu, violenté. L’espérance ne se résume certes pas à la seule jeune crémière ; d’autres sont généreux, bienveillants, notamment dans le giron de l’Église ; pourtant, par sa nature virginale et son influence bienfaisante, la jeune fille concentre sur elle la plupart des traits lumineux du livre. Böll peut bien dépeindre méchamment les générosités bourgeoises, contraignantes ; il peut bien moquer les hypocrisies ecclésiastiques, obscènes ; il peut bien montrer la dérive d’un couple, à la fois victime et bourreau ; son roman tourne, d’évidence, autour de l’espérance, malgré les ruines, malgré la violence, malgré la catastrophe.

Un espoir subsiste, contre la souillure et le morne des jours. Même la rupture de Käte et de Fred, auquel le lecteur croit assister, ne peut être envisagée comme définitive. Böll dessine autant une déchirure qu’une réconciliation. Quelque chose, dans un paysage de pêchés, de fautes et de crimes, peut encore être rédimé. Le titre français ne rend pas justice au titre allemand. L’ouvrage traduit est en effet chapeauté d’un ordre (« Rentrez chez vous, Bogner ! »), une de ces injonctions auxquelles ont été trop habitués les Allemands, inexcusable même si prononcée dans un sursaut de ferme bonté. Dans le roman, elle prend d’ailleurs la forme d’un conseil amical, et non d’un Befehl de plus. Or, le retour de Bogner, incertain, ne peut découler d’une bête obéissance ; ce temps de l’enrégimentement doit s’achever, les femmes et les hommes ont le devoir de chercher l’autonomie et la liberté ; Fred peut retrouver seul (ou ne pas retrouver) le chemin de la conjugalité, et ce choix sera le sien, non celui d’un autre – il sera aussi, évidemment, celui de sa femme. Le titre allemand dit (littéralement) « Et plus aucun mot ne fut prononcé ». La perspective de Böll se tient dans ce silence, qui rend possible le pardon, qui laisse ouvert, aussi, l’éventail des destinées. Fred peut rentrer, illuminé par ses retrouvailles impromptues avec sa femme à la fin du livre, ou ne pas rentrer, par sentiment, justifié, de culpabilité. Käte peut l’accepter ou le refuser. La liberté de pardonner à autrui et de se pardonner est redevenue possible ; aux personnages, touchés ou non par la grâce, d’en prendre acte dans le silence du texte. Comme le disait, dans son éloge du livre, Gottfried Benn, il y a là quelque chose de « très catholique », qui pourra frapper par son côté un peu démodé, mais qui, replacé sur une perspective historique et humaine plus large, donne toute sa force à l’écriture de Böll. Dans le silence final, après la catastrophe, dans les ruines, brûle encore, fragile, une flamme d’espérance et donc, malgré tout, une perspective de rédemption. Bogner peut conclure d’un timide « je rentre chez moi » ; avec ce roman, contre la « widening gyre » (Yeats), la spirale de noire réitération qui emporte les hommes vers les abysses, c’est la possibilité du « chez soi » qui vient d’être restaurée.

Johnny s’en va-t-en… : Le Printemps du guerrier, de Beppe Fenoglio

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Le Printemps du guerrier, Beppe Fenoglio, Cambourakis, 2014 (trad. Monique Baccelli) (Première éd. 1988 chez Denoël) (Première éd. originale 1959)

En ouvrant ce livre de Beppe Fenoglio m’est remonté instantanément un souvenir de l’époque déjà légendaire où existaient encore des engins saugrenus nommés « magnétoscope » et « cassette VHS », et où l’Internet n’était pas encore là pour offrir l’infini de sa mémoire de substitution et de ses canaux numériques. Ma réminiscence tient en peu de mots. J’avais regardé un soir, avec ma mère, dont je ne crois avoir jamais confié ici qu’elle était italianiste, un film transalpin, en noir et blanc, doux-amer, sur le grand retournement d’alliance italien de l’été 1943, vu au ras du sol d’une caserne et de ses pauvres soldats désorientés. Si je garde un bon souvenir du long-métrage, je me rappelle surtout que la durée du film excédait celle des bandes de la cassette et que je n’en ai jamais vu la fin – à un quart d’heure près, je crois. Évidemment, j’ai oublié le titre, le nom du réalisateur, celui des acteurs, et tout ce dont je me souviens ne serait d’aucun secours au cinéphile le plus érudit (à moins que ? …). Ce (minuscule) traumatisme, longtemps enfoui, a resurgi aux premiers dialogues du Printemps du guerrier, dont l’ambiance, le ton, la manière, répondent en un lointain écho à ce film pour moi demeuré inachevé. L’action se déroule, on l’aura compris, en 1943. De jeunes recrues sont (mal) préparées, dans des casernes miteuses, par des officiers de qualité fort variable. Demain, elles seront appelées à servir dans les lambeaux de l’éphémère empire fasciste ; ou à mourir, comme tant d’autres, dans les interminables plaines d’Ukraine et de Russie – voir, dans un tout autre registre, Le Cheval rouge, d’Eugenio Corti. Même si l’Italie tient encore son rang auprès de l’Allemagne, elle a été ravalée par les événements du rang d’acolyte privilégié à celui de vague comparse, pour lequel on n’éprouve plus, à Berlin, qu’une commisération gênée, si toutefois – le fait est improuvé – un Nazi peut ressentir ce genre de sentiments. Le débarquement des forces alliées en Sicile, début juillet 1943, ouvre un nouveau front. L’Italie cède du terrain, renverse quelques jours plus tard son Duce, et le nouveau gouvernement, sous l’égide du Maréchal Badoglio, capitule bientôt, le 8 septembre, face aux anglo-saxons. Les Allemands, qui ont libéré Mussolini par une opération rocambolesque, l’installent à la tête d’un régime fantoche, à Salò. Si l’Italie est sortie de la guerre, la guerre, en revanche, est entrée en Italie. Pendant deux ans, le pays voit s’affronter, avec une rare brutalité, deux camps : au nord, les troupes allemandes, soutenues pour les opérations « policières » par les hommes de Salò ; au sud, les troupes anglo-saxonnes et leurs alliés locaux, souvent communistes, les Partisans.

Ces événements, que j’ai résumés en quelques lignes, constituent la trame du roman de Fenoglio, largement tiré de ses propres souvenirs de guerre. Bien évidemment, le personnage principal, un jeune sous-officier, surnommé Johnny – dans le civil, comme l’auteur, il étudiait l’anglais –, ne voit tout cela que de très loin, ou, pour le dire plus précisément, de très bas, c’est-à-dire du sol. Les angles morts du souvenir donnent toute leur saveur à ce récit-témoignage d’une saison de déliquescence. Fenoglio a un ton très particulier, une sorte de distanciation factuelle qui peut tromper le lecteur. Son livre appartient à cette catégorie de livres plus écrits qu’ils n’en ont l’air. C’est là souvenirs de guerre, oui, et alors ? La vie quotidienne médiocre de la caserne, les engagements, les combats, la fuite, combien d’hommes ne les ont pas racontés ? Quelle différence cela fait-il avec des milliers d’autres témoignages de ce type ? Eh bien ! si différence il y a, elle tient à la griffe de l’auteur, à son souci du détail, à la précision d’une architecture pourtant soumise aux hasards d’une déroute. Fenoglio offre là un récit composé avec une fermeté d’autant plus admirable qu’elle est invisible au lecteur distrait. La remémoration devient quête de sens, par la fiction. Le livre s’organise en trois temps, à la mesure de l’histoire heurtée de l’Italie d’alors. Un premier mouvement emporte le jeune élève officier des derniers mois de sa formation à la chute de Mussolini ; un deuxième le mène désertant des faubourgs de Rome vers son Piémont natal aux premiers jours de l’offensive allemande ; un troisième le présente intégrant les rangs des partisans qui, derrière les lignes de l’Axe, tentent de se constituer en maquis. L’écrivain donne à voir, par son récit très sec, libéré de toute ornementation superflue, le délitement de l’été 1943, annoncé par la lassitude, sourde ou volubile, qu’expriment presque tous les personnages. Dès l’ouverture du livre, personne n’en peut plus de cette guerre lointaine et pourtant omniprésente. Les pages grotesques consacrées à la formation des sous-officiers montrent une armée dépenaillée et gouailleuse, menée par des bravaches et des fripouilles, dans un grand écart permanent entre le clinquant de la rhétorique et le négligé de la réalité. Ces pages-là étaient attendues, montrant l’armée italienne telle qu’elle fut, bouffonnerie d’autant plus carnavalesque que son destin est connu du lecteur.

Au Printemps du guerrier succède un été de débandade, celle des troupes italiennes, de ces soldats et de ces officiers démoralisés, qui s’empressent, une fois connues les rumeurs de l’armistice, de se démobiliser eux-mêmes et de rentrer, comme ils le peuvent, vers leur paese. La camaraderie des jeunes officiers ne tient pas un instant face à ce « chacun pour soi » général par lequel on reconnaît une armée en fuite, une armée qui n’en est plus une. On naît seul, on vit seul, on fuit seul. Deux forces opposées émergent du livre : les troupes du Duce, rassemblement factice et hétéroclite d’individus venus de toute l’Italie, presque étrangers les uns aux autres, sans autre conviction qu’un secret espoir de leur propre défaite ; les troupes partisanes, armée de fortune, contingente, mal équipée, mais soudée par un même sentiment du lieu, par une même espérance. L’armée italienne que présente Fenoglio n’avait ni cohésion, ni solidarité, ni conscience d’elle-même, sinon les quelques rudiments médiocres que le nationalisme fasciste avait cru inculquer à des soldats imbus des particularismes de leur paese. Les dialogues de la première partie, alors que l’Italie combat encore aux côtés de l’Allemagne, sont très révélateurs. Le lecteur retient moins les identités personnelles que les origines géographiques. Il y a là le Sicilien, le Napolitain, les Romains, le Piémontais, l’Émilien, le Lombard, le Frioulan ; l’Italien, en tant que tel apparaît comme un régional mal peint aux tri-couleurs, un fantasme de propagandiste, un rêve de nationaliste intoxiqué par des théories fumeuses. À la moindre incertitude, le vernis craque. Paniqués, sans hiérarchie, sans patriotisme particulier, les compagnons d’armes de Johnny s’empressent de fuir Rome, cette capitale qui n’est pas la leur – quelques remarques en ce sens, hostiles à la « ville éternelle » parsèment le texte. L’Italie se démantibule en provinces, son armée en atomes humains, lancés, éperdus, sur les routes de leur pays natal. À l’inverse, les partisans, dont le regroupement tient à des hasards de rencontre – ce fut le cas pour Johnny – sont armés intérieurement pour le combat, combat aussi localiste que politique. Ils prennent des risques, sont volontaires pour s’engager à l’arrière des troupes allemandes. Ils savent pour quelles raisons ils sont ensemble. Les partisans ne sont plus ces régionaux un peu folkloriques, archétypiques, qui s’apostrophaient dans l’ennui des casernes romaines ; ils sont des « guerriers », dont la personnalité et le nom comptent plus que leur origine, d’ailleurs commune. Leur guerre se fera entre trois collines, les leurs.

Entre ces deux engagements de Johnny, le forcé et le volontaire, le texte présente, au centre, le récit très impressionnant d’une fuite. Les soldats ont troqué rapidement leurs encombrants uniformes pour de peu seyantes tenues civiles, obtenues auprès de Romains trop heureux de pouvoir profiter de cette demande pour céder à prix d’or des costumes élimés et des chemises usées. Qu’ils sont repérables, parmi ces populations de femmes, de jeunes enfants et de vieillards, ces hommes jeunes, accoutrés de tenues qui trop grande, qui trop petite ! Les troupes allemandes n’ont guère de mal à les remarquer, à les arrêter, pour les prendre en otage, les déporter ou les fusiller comme déserteurs. Johnny, dans les cinquante pages d’une fuite angoissée et éprouvante, aura un peu de chance, et, parfois, le soutien amical et tacite de compatriotes inconnus. Parti trop tard, du fait d’une garde jamais relevée dans la campagne romaine, le personnage principal doit agir en urgence, trouver les moyens d’éviter la déportation, ou l’intégration forcée dans les rangs des troupes fascistes en (vague) recomposition. Dépourvu de soutien, il se dirige seul vers la gare de Termini. Les trains bondés remontent, lentement, sans être assurés d’arriver vers le lointain nord, où règne, pour des mois encore, la Wehrmacht. Les pages de ce retour au Piémont sont celles d’une débâcle ; elle ne s’achève qu’au moment où un camion de partisan intercepte le sous-officier en fuite. Le destin est un hasard, le destin en temps de guerre est un hasard au carré, au cube, puissance cent. Le récit de Fenoglio prend des chemins qui bifurquent, infiniment. Autour d’un point fixe, Johnny, des hommes et des femmes apparaissent et disparaissent, pendant quelques lignes ou quelques pages – le lecteur finit par ne plus discerner personne parmi cette masse de personnages connexes, inconnus une page plus tôt, oubliés une page plus tard. La guerre, immense et monstrueuse catastrophe collective, est avant tout un agrégat de malheurs individuels, une somme dont chaque partie est une épopée, une tragédie, un drame ou même, pourquoi pas, une comédie.

Mais, au fond, Johnny lui-même s’en va-t-il vraiment en guerre ? Est-il un guerrier ? À la manière du Camus des « épées de soleil » qui déchirent la morne trame de L’Étranger, Fenoglio utilise avec beaucoup de prudence les métaphores. Son récit s’attache à une certaine ligne claire, d’où n’émerge nul lyrisme malvenu. En adoptant ce ton de réaliste froid et lucide, l’auteur rend plus saillantes encore ses quelques figures de style, percutantes et inattendues. Il faut un peu de temps pour observer qu’assez peu nombreuses, les comparaisons sont néanmoins souvent construites de la même manière : leur référent, c’est la guerre. Que Johnny contemple des étoiles, la campagne ou l’eau, tout est toujours ramené au conflit. Les termes de comparaison, de ce fait incongrus, ne sortent jamais du lexique du combattant. Les étoiles sont des hydravions en flamme, les projecteurs tailladent le ciel comme des lames, le tonnerre de l’orage se confond avec des frappes d’artillerie, etc. Quand il s’agit de parler des vapeurs d’une usine, dans un accès aussi rare que subit de lyrisme, « les véloces patrouilles d’acide picrique décollaient pour affronter désespérément la statique patrie de la nuit ». Le monde entier, des éphémères voletant dans l’air moite aux étoiles immuables, du vent soufflant dans les branches à la pierraille effondrée, s’assimile à la guerre, alors même que cette guerre, Johnny n’y participe pas une fois avant la dernière page du livre. L’univers est ramené à un état de guerre totale, perpétuelle, universelle dont n’est précisément exclu qu’un homme, le prétendu guerrier, Johnny, point central du récit. Il voit la guerre partout, il sent la guerre partout, il entend la guerre partout ; mais jamais elle ne paraît devoir l’atteindre. Le destin semble tenir à l’écart celui-là même qui serait appelé à combattre, par une ironie aussi absurde que signifiante. L’auteur souligne ainsi d’un même mouvement les incohérences de l’histoire et la solitude du personnage principal, cette solitude fondamentale d’un homme seul face à un déchaînement guerrier qu’il paraît repousser aussi sûrement que l’antimatière exclut la matière. Il lui suffit de se voir confier une mission pour que, durant son absence, un engagement se produise. Il lui suffit d’être envoyé à droite pour qu’à gauche s’engage un combat. Il lui suffit d’être à l’arrière pour que l’avant attaque, à l’avant pour que l’arrière se défende. Comme l’Elpénor de Giraudoux, Johnny n’est jamais où l’histoire se déroule. Non d’ailleurs qu’il s’en plaigne particulièrement – ce n’est pas ici La Conquête du Courage. Dans une société en plein effondrement, la survie est une question de chance, et même une forme d’absurdité. Peut-être faut-il alors voir, dans la résolution offerte par les dernières lignes du livre, non autobiographiques, ce sens qui manquait au récit tout entier, cette fin qui, par sa cohérence, donne rétrospectivement une direction à cette geste absurde : le guerrier enfin trouva sa raison d’être.

Dans Le Printemps du guerrier s’esquisse le récit romancé d’une vie de soldat devenu, par hasard mais non sans conviction, un partisan. Fondé sur un matériau largement autobiographique, il témoigne, avec une élégance, une clarté et un équilibre remarquables, de ce que put être, pour un Italien, l’année 1943, cette guerre totale, universelle, en un mot, mondiale, dans laquelle un homme, et partant, peut-être, le pays tout entier, ne trouvait plus sa place. L’armée italienne, rassemblement factice, s’était effondrée ; ses hommes fuyaient ; certains d’entre eux trouvèrent néanmoins, dans l’engagement partisan, le moyen de participer, eux aussi, au conflit en cours, de se raccommoder avec eux-mêmes. Alors se comprend mieux la sérénité finale du roman ; Johnny, Fenoglio, ou bien l’homme peut-être, est rédimé. À bien y repenser, en écrivant ces lignes, je me rends compte que ce livre dépasse probablement, de loin, tout ce que le film oublié dont je parlais plus haut aurait pu m’offrir si seulement j’avais pu le voir jusqu’à son terme.

 

Un encombrant cadavre : Le Corps du Duce, de Sergio Luzzatto

Cérémonie sur la place Loreto (en mémoire des Partisans exécutés en  août 44)

Cérémonie sur la place Loreto (en mémoire des Partisans exécutés en août 44)

Le Corps du Duce, Sergio Luzzatto, Gallimard, coll. « NRF Essais », 2014 (trad. Pierre-Emmanuel Dauzat) (Première éd. Originale 1998)

Lénine, les Kim et Mao, embaumés, exposés et offerts à une idolâtrie de commande ; Staline, lui aussi embaumé, puis discrètement retiré du Mausolée de la Place Rouge et enterré sur décision de son successeur ; Hitler (mal) incinéré, réduit en cendres et dispersé on ne sait où ; Franco maintenu artificiellement en vie des semaines durant, puis inhumé dans un pompeux mausolée ; Saddam Hussein pendu, enterré, déplacé, ré-enterré ; Kadhafi lynché et enfoui dans un lieu secret ; le corps du tyran, de l’autocrate, du dictateur connaît bien des vicissitudes, que ce soit dans ses derniers instants ou post-mortem. Son cadavre n’est pas seulement un amas de chairs promis à la pourriture – ou à l’entretien permanent des embaumeurs, mais bien une arme politique, un signe du pouvoir, un objet d’adoration ou de haine, et plus encore un « lieu de mémoire », celui de son régime. Si une étude générale du corps du dictateur comme lieu de mémoire reste à produire, Sergio Luzzatto en a proposé une déclinaison tout à fait convaincante avec son étude sur Mussolini, publiée en Italie en 1998, et traduite en France cet automne seulement. Le « Duce » apparaît, à la réflexion, comme un très bon sujet : son corps joua un rôle central. Sa dictature a en effet exalté des vertus viriles et nationales par un usage, propagandiste et frénétique, du corps même du dictateur, mis en scène, exposé, affiché sans relâche pendant tout le ventennio – peut-être un peu moins à Saló, alors que le régime, satellisé par les Nazis, se mourait. Après la capture et l’exécution du Duce par les partisans, à Dongo, son corps (ainsi que celui de quelques-uns de ses proches) fut, on le sait, exposé à la haine collective d’un peuple exaspéré, à Milan, sur la place Loreto. L’endroit lui-même n’avait pas été choisi par hasard, des Partisans y avaient en effet été hâtivement exécutés quelques mois plus tôt par les fascistes de la Légion Muti. Suspendu par les pieds, comme la carcasse d’un animal promis à la boucherie, le cadavre du Duce subit en avril 1945 de tels outrages qu’il ne restait plus grand-chose de reconnaissable de son corps lorsqu’il fut décroché et placé dans son cercueil – les photos reproduites dans le livre sont assez effarantes. L’histoire ne s’arrête pas là puisque quelques mois plus tard, le jeune fasciste Domenico Leccisi se débrouilla pour enlever le corps et le retenir durant une centaine de jours, le temps que la police retrouve sa trace (comme une incise grotesque dans une farce macabre, le corps avait, dit-on, encore perdu quelques morceaux en route…). Pendant les dix années suivantes, Mussolini reposa en secret dans un monastère, jusqu’à ce que les leaders de la Démocratie Chrétienne, pour obtenir l’appoint au parlement des quelques élus néo-fascistes du MSI (dont Leccisi), s’accordent, à la fin des années 1950, pour rendre le corps à la famille. Ses restes se trouvent depuis dans une crypte décorée avec un mauvais goût très sûr, à Predappio, son village natal en Émilie-Romagne.

Le professeur Luzzatto s’intéresse moins à ces faits qu’à ce qui les entoure, à ce faisceau d’interprétations, parfois contradictoires, de légendes, souvent mal étayées, qui accompagnèrent le Duce dans les premières années de son éternité. Les amateurs d’histoire un peu macabre ont peut-être lu l’intéressant On a volé le Maréchal, de Jean-Yves Le Naour, consacré au commando (de « Pieds Nickelés ») qui enleva brièvement, en 1973, le cercueil de Pétain à l’île d’Yeu. L’étude du professeur Luzzatto, moins narrative, ne s’apparente que de très loin à cet ouvrage. Le vol du cadavre ne joue ici qu’un rôle annexe. Ce qu’on en fit compte moins que ce qu’on en dit. Bien sûr, l’auteur évoque la tête (brûlée) du petit groupe qui déroba les restes du Duce, Domenico Leccisi, qu’il rencontra dans les années 90 et dont il tira un témoignage exclusif ; bien sûr, il essaie – chose presque impossible – d’apporter quelque lumière sur la trouble exécution du Duce, par une passionnante remise en perspective critique des souvenirs des deux principaux protagonistes, les communistes Walter Audisio (dit « Valerio ») et Aldo Lampredi (dit « Guido ») ; bien sûr, il trace un cadre général de l’histoire d’un corps, vivant, puis mort, adulé, puis profané, surexposé, puis caché. Mais ce qui intéresse l’auteur, en premier lieu, ce sont les interprétations que tirent les acteurs de l’événement, ses témoins et ses commentateurs. Le corps devient, sous sa plume nourrie aux théories foucaldiennes, un objet social, politique, motif d’une enquête foisonnante ; l’étude de sa mémoire passe par les textes, les journaux, les livres. Et ils sont alors nombreux, sur ce sujet (le livre fourmille d’exemples). Mussolini obsède l’Italie des années 40 et 50 ; sa fin attise les passions – bien plus, injustice de l’histoire, que celle des partisans, des prisonniers ou des déportés ; la mémoire, à la fois exemplaire et odieuse, de sa dégradation finale a des implications morales et politiques que ne peuvent s’empêcher de soulever les hommes publics, les écrivains et les philosophes. Pour M. Luzzatto, le lecteur le sent bien, le fait même que la mémoire de Mussolini pose problème conduit le pays à oublier de célébrer ses morts moins honteux, ses véritables martyrs et ses victimes.

Les trépidantes mésaventures des restes méconnaissables du dictateur déchu ont quelque chose, selon lui, de tridentin, d’ultra-baroque, sorte d’expression supérieure d’une italianité faite d’excès, dans l’adoration comme dans l’outrage. À ce titre, et en guise d’exemple, les écrits fascinants de Carlo Emilio Gadda, cités longuement dans le corps du texte, sont là pour rappeler quels délires verbaux et mentaux inspirèrent les turbulences du ventennio et de l’après-guerre. Gadda, un temps proche du fascisme, se félicita avec une violence inouïe de l’exposition macabre de la place Loreto, de ce lynchage post-mortem parfaitement dérangeant – auquel d’autres que lui, aussi éloignés du fascisme que possible, Calvino, G. A. Borgese, Fenoglio, par exemple, trouvèrent à redire. Il y a quelque chose du défoulement de la place Loreto dans les pages les plus brutales de Gadda, comme ces déferlements flamboyants et « haddockiens » d’épithètes moqueuses, insultantes, outrageantes à propos du Duce. Si Pavese, Meneghello ou Pasolini eurent sur le fond une opinion assez peu éloignée de la sienne quant à la justification de l’exécution, ils n’atteignirent pas le degré de virulence parfaitement inouïe avec lequel le Milanais réglait ses comptes, enfin, avec le Romagnol. Ces éructations devant un mort déchu ont à voir, en profondeur, avec celles des Lombards qui, réunis sur la place Loreto, maltraitèrent les cadavres que les Partisans avaient décidé d’exposer. Étaient-ils tous si exemplaires que cela pour s’arroger le droit de jeter la première pierre ? Que cachait vraiment ce déferlement ? Le soulagement, seulement ? Ou bien une haine d’amoureux déçu ? D’autres écrivains et publicistes adoptèrent à cet égard des positions plus modérées que Gadda, sans pour autant, d’ailleurs, innocenter le fascisme et son chef. En effet, à bien y réfléchir, l’exécution sans procès privait surtout l’Italie d’un procès de guerre, d’un moyen socialisé de régler ses comptes, par tribunal interposé, avec elle-même. Et l’exposition publique du corps aux outrages de la foule, difficilement défendable une fois l’enthousiasme collectif retombé, devenait la cicatrice mémorielle qui empoisonnerait quinze ans durant la vie politique italienne. On peut penser d’ailleurs que cette brutalité envers les restes du Duce défunt répondait, sur un mode proche du sien, aux outrances du fascisme, à son culte délirant de la force, à sa manie darwinienne de la victoire, qu’il constituait la manifestation même de la corruption des Italiens par vingt ans de méthodes fascistes, par vingt ans de violence fasciste, par vingt ans d’excès fascistes. Il périssait, alors, au fond, comme il avait régné.

Le professeur Luzzatto, en écumant la presse d’alors, les ouvrages des témoins et des écrivains qui ont laissé quelque trace de l’événement, tend à montrer que ce déchaînement rachetait pour bien des Italiens, les capitulations antérieures, qu’il fondait une sorte de réparation mal ajustée du fascisme tout entier. Et c’est probablement la raison pour laquelle très rapidement se dégagea un récit signifiant, largement accepté des événements de Dongo, encadré de micro-récits plus contestés, au sens plus incertain. Le Duce avait été capturé fuyant, un uniforme allemand sur le dos, un sac d’or en bandoulière et sa maîtresse à la main. Ce scénario, que le PCI accrédita par l’intermédiaire de Walter Audisio, l’un des bourreaux de Mussolini, et longtemps seul témoin autorisé dans l’affaire, est en lui-même très intéressant. Qu’il soit parfaitement véridique, un peu faux, ou complètement monté, que dit ce compte-rendu des derniers instants du Duce ? Qu’il était un lâche, puisqu’il fuyait ; qu’il était un traître, puisqu’il était vêtu d’un uniforme allemand ; qu’il était corrompu, puisqu’il avait pensé à rafler les réserves d’or de la République Sociale ; qu’il était un être immoral, puisqu’il préférait emmener sa maîtresse, plutôt que sa femme (aussi étonnant que cela puisse paraître à nos yeux, cet élément était crucial dans l’Italie catholique de 1945). La réflexion du professeur Luzzatto ne s’arrête pas là ; plus que Mussolini, c’est le régime qui se dévoilait enfin, tel qu’il avait toujours été, un régime de lâcheté, de trahison, de corruption et d’immoralité. Le lynchage des cadavres est un geste collectif né dans la folie de l’instant, du soulagement et de l’exaspération populaires ; mais de manière sous-jacente, il signifie le dévoilement terminal des illusions du régime, la rupture effective de l’Italie avec son passé fasciste. D’autres légendes symboliques circulèrent autour de la mort de Mussolini, mais n’eurent pas le même impact : il se murmura que le bourreau du Duce aurait été le fils Matteotti, par exemple. Or c’est justement par la torture, l’exécution et la dissimulation du corps du député Matteotti par les fascistes que s’était ouvert, en 1924, le ventennio. Le corps de Matteotti, le corps de Mussolini, la boucle était bouclée. Quel juste retour des choses alors, dans l’imaginaire collectif italien, que le fils vengeât le père ! (le fait n’est bien sûr pas avéré) Certains, dans l’autre camp, chuchotèrent que le Duce n’était pas vraiment mort – vieille légende européenne de la survie du chef disparu, propre à faire naître de nouveaux sébastianismes – mais il était tout de même difficile de soutenir cette possibilité face à l’évidence des photographies d’époque. Cette floraison d’hypothèses, de légendes et de croyances, autour d’un événement incertain, montre que le corps du Duce devint le lieu d’une mémoire contradictoire, complexe, souvent confuse, sorte de leçon de laquelle les Italiens cherchaient à tirer des enseignements parfaitement incompatibles les uns avec les autres. Après tout, la guerre en Italie s’était achevée en guerre civile, les plus inextricables de toutes – qui plus est d’un point de vue mémoriel.

Une fois les passions de la place Loreto refroidies, le treillage de la station-service démonté, le corps récupéré et enfoui dans un endroit tenu secret, l’Italie ne trouva pas pour autant le repos mémoriel. Le corps du Duce piégea pour quinze ans, par son invisibilité, la République italienne et ses élites : il était immoral de célébrer le lieu et la date de profanation, et scandaleux d’offrir aux nostalgiques l’occasion de se retrouver et de se recueillir ; il fallait oublier Loreto et garder silence sur la tombe du Duce. Cette voie ambivalente ne permettait aucune cicatrisation collective, d’autant plus que l’événement demeurait à l’arrière-plan de la vie collective transalpine. Les médias revinrent souvent, avec un certain (mauvais) goût, sur la capture, l’assassinat et l’exposition du Duce, multipliant à l’envi les fausses révélations. Les différents protagonistes de l’histoire ne se laissaient pas oublier. Audisio et Leccisi, devenus célèbres, entrèrent en effet très rapidement au Parlement, l’un dans le groupe communiste, l’autre dans le groupe néo-fasciste, tous deux opposants à la Démocratie Chrétienne alors au pouvoir. Qu’Audisio ait « profité » de son rôle de bourreau dans une exécution sommaire pour se construire un destin politique et une réputation nationale dérangeait quelque peu les moralistes les moins sourcilleux. L’esplanade milanaise ne pouvait non plus occuper une place très glorieuse dans la conscience italienne – quoi de moins courageux, au fond, que de frapper un cadavre ? Même s’il est compréhensible dans l’ambiance de l’époque, l’outrage des corps, dont de nombreuses photographies ont gardé témoignage, ne pouvait représenter l’issue juste, légitime et acceptable du fascisme. En jouant sur les registres de la honte et de la pitié, peu à peu, les partisans d’une restitution du corps à la famille l’emportèrent. Décidée pour des motifs électoralistes par une majorité parlementaire aux abois, l’inhumation à Predoppio constitua une victoire pour le MSI. Rapidement, le tombeau devint lui-même un lieu de mémoire, nettement plus tolérable aux yeux de l’Italie d’alors que la place Loreto de sinistre mémoire. Les autorités régulèrent assez rapidement le folklore fascisant qui s’y exprimait, sans jamais vouloir (ni pouvoir) empêcher la célébration de l’homme que suppose un pèlerinage au tombeau. L’historien, s’il traite avec une grande justice son propre sujet, exprime à l’occasion une certaine amertume à propos d’une mémoire mussolinienne devenue à bon compte celle d’un corps martyr, et ce aux dépens du martyrologe plus noble des Partisans. Quoi qu’il en soit, le déferlement mémoriel en faveur de Mussolini se trouva peu à peu enfermé, par l’évolution de la société, par l’émergence d’une génération nouvelle, par la distance temporelle, dans les étroites limites du néo-fascisme, puis dans les restes de celui-ci, une fois que le MSI eut abandonné les oripeaux fanés du mussolinisme pour ceux, plus clinquants, d’un berlusconisme radical. Le corps du Duce avait cessé de produire du sens pour une Italie se détournant de son encombrant passé ; il était devenu objet d’histoire.

Mettre Hitler en bouteille : Les Oranges de Yalta, de Nicolas Saudray

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Les Oranges de Yalta, Nicolas Saudray, Balland, 1992

Même si sa définition ne figure pas encore dans tous les dictionnaires, l’uchronie est un genre à la mode. Le principe est connu, il consiste à modifier un ou plusieurs événements importants du passé, de manière à altérer fortement, voire définitivement, notre histoire. Son objet est de présenter de manière plaisante une autre ligne historique, dont la plausibilité ou l’invraisemblance relatives permettent de réévaluer notre propre histoire à sa juste valeur de contingence et de nécessité. Aux frontières de la spéculation dite contre-factuelle et de la fantaisie romanesque, l’uchronie connaît un grand succès aux Etats-Unis, où certains auteurs, comme Harry Turtledove, se sont même spécialisés dans la production à la chaîne de longues séries de romans dits d’alternative history. En France, le succès de ce genre est plus récent ; les historiens ont longtemps répugné à cet exercice intellectuel qu’ils jugent puéril ou inutile ; quant aux romanciers, les possibilités ouvertes par l’altération de certains événements historiques ne les ont pas beaucoup inspirés. Certes, Napoléon Apocryphe du français Louis Geoffroy a peut-être été, au XIXe siècle le premier grand roman uchronique ; certes, le mot même d’uchronie fut forgé, à la même époque, par un autre Français, Charles Renouvier, qui en tira des considérations philosophiques sur la nécessité et la contingence historiques ; il n’en reste pas moins que la littérature francophone s’est peu intéressée à ce genre-là. Les choses ont néanmoins évolué depuis 25 ans, comme l’ont montré Emmanuel Carrère en 1986 (Le Détroit de Behring) et, dans les deux éditions successives de son excellent livre consacré au genre, Eric B. Henriet (Éd. Encrage, 1999 et 2004). J’encourage tous ceux qu’intéresse le genre uchronique à lire la synthèse de M. Henriet, tant elle me semble être, en langue française, l’ouvrage de référence.

J’aurais tendance à dire qu’en matière d’uchronie, il existe deux écoles. La première remonte vers le passé ; la seconde descend vers l’avenir. La première montre au lecteur le monde tel qu’il aurait pu être si quelque chose ne s’était pas produit comme dans notre réalité, et ce quelque chose constitue bien souvent l’un des motifs principaux du livre, son « MacGuffin » ; la seconde dévoile le processus historique qui mène d’une divergence historique à un futur altéré. La première part à la recherche de la cause quand la seconde, pour schématiser, s’intéresse plutôt aux conséquences. Figureraient dans la première catégorie Parij d’Éric Faye, Le Complot contre l’Amérique de Philip Roth ou Fatherland de Robert Harris ; dans la seconde Napoléon Apocryphe de Louis Geoffroy ou Les Oranges de Yalta de Nicolas Saudray. L’uchronie ascendante peut se perdre dans une série de flash-back explicatifs, dans lequel des personnages s’expliquent longuement ce qu’ils savent déjà ; elle peut aussi frustrer les amateurs d’histoire en laissant dans l’ombre trop de détails historiques… ou les submerger de précisions visant à crédibiliser le scénario contre-factuel ainsi conçu. L’uchronie descendante risque, quant à elle, d’ignorer l’aspect plus romanesque de l’intrigue au profit d’une présentation très factuelle des évènements tels qu’ils se sont produits dans cette ligne historique fictionnelle. Quoi qu’il en soit, les deux types d’uchronies, pour être efficaces, doivent partir d’évènements connus du lecteur moyen – ce qui limite généralement le jeu à une poignée de séquences historiques dont les principales sont Napoléon, la Guerre de sécession et le couple unissant nazisme et Seconde guerre mondiale. Au-delà de ces grands faits, elles incluent souvent des personnages ou des situations clins d’œil, montrant ce que tel ou tel personnage aurait pu devenir, ou ne pas devenir, si les événements avaient été un peu différents.

Le roman de M. Saudray correspond au schéma défini par Eric B.Henriet : il se déroule, sans trop d’originalité, sous la Seconde guerre mondiale, présente évidemment l’effrayante victoire des puissances de l’Axe, sous une forme descendante – le déroulement des évènements importe plus que leur résultat – avec de nombreux clins d’œil littéraires et politiques. Pour juger une uchronie comme celle-ci, il faut la lire avec deux grilles de lecture : la première, littéraire, s’attache à l’intrigue, au style, aux personnages, à leur psychologie, à la profondeur ; la seconde, historique, s’intéresse aux postulats de départ, à leurs conséquences, à leur plausibilité, à leur crédibilité. Une excellente uchronie littéraire peut se révéler historiquement inepte ; un très mauvais roman peut présenter un scénario historique convaincant. Pour être parfaitement honnête, ni la facture littéraire, ni l’argument historique ne m’ont paru très solides. Le style oscille entre la platitude et le cliché, et surligne ses effets avec trop d’application. Le roman n’est pas mal écrit, il n’est pas vraiment écrit. Les pages se tournent, sans surprise, sans petite musique personnelle, lisses. M. Saudray veut trop en dire. Ainsi, dans une scène au mitan du livre, Hitler, inquiétant de silence, regarde crépiter les flammes de la cheminée du Berghof, pendant que l’Amiral Darlan et Benoist-Méchin, émissaires de Pétain, attendent, debout, qu’il daigne leur parler. Cette scène littéraire suffisait pour exprimer un trouble, une crainte, une position de sujétion mais M. Saudray a préféré, par une métaphore hasardeuse, surligner les correspondances entre Hitler, les flammes, la guerre et le mal que n’importe quel lecteur aura détectées ; l’effet de la scène est gâché. À aucun moment le texte ne parvient à dépasser un certain niveau standard de prose, avec ses clichés, ses facilités, sa superficialité. Ce qui perd en outre M. Saudray, c’est son didactisme : la littérature supporte mal les explications brutes et les parenthèses pédagogiques ; elles rendent les dialogues poussifs et ralentissent le flux de la narration ; certaines précisions érudites ne servent à rien. Au lecteur, après tout, de se débrouiller avec le texte et sa propre culture. Il est assez décevant de lire une uchronie où tout est balisé, expliqué, disséqué par l’auteur.

Cette uchronie ambitieuse, bien que solidement documentée, peine aussi à convaincre historiquement. Ici, le point de divergence, c’est-à-dire l’événement qui altère radicalement le déroulement de l’histoire, a lieu en 1941, quelques mois avant l’offensive allemande contre l’Union Soviétique. On le sait, l’Allemagne commit (au moins) deux erreurs fondamentales cette année-là, avant même de poser le pied en URSS : la première fut de retarder de quelques semaines son offensive pour en finir avec la Yougoslavie et la Grèce ; la seconde fut d’attaquer l’URSS seule, ou, pour être plus précis, sans l’appui des Japonais. Une fois la guerre déclarée, bien d’autres erreurs furent commises, que je ne résumerai pas ici, de l’étirement excessif des lignes de ravitaillement à l’absence d’équipements d’hiver pour les soldats de la Wehrmacht, de la violence incroyable de la répression des civils slaves aux hésitations stratégiques d’Hitler entre Moscou et Leningrad. Ces incertitudes n’intéressent pas M. Saudray, pour qui la guerre peut surtout être gagnée en altérant les six mois qui l’ont précédée. Dans son hypothèse, Rudolf Hess, le numéro deux du régime nazi, plutôt que d’aller négocier tout seul la paix en Angleterre (et se faire arrêter), obtient l’autorisation d’aller quérir l’alliance japonaise (offensive) contre l’URSS. Au même moment, les militaires allemands convainquent Hitler (audace historique !) que l’attaque de la Yougoslavie et de la Grèce peut être repoussée en 1942. De ce double événement découle la victoire rapide des armées allemandes en Union soviétique : Moscou tombe en octobre 1941, les hiérarques soviétiques se réfugient dans l’Oural alors que le régime s’effondre ; la Turquie, sur l’invitation allemande, entre dans le conflit pour s’emparer du Caucase et de l’Asie Centrale ; les Japonais, plutôt que d’attaquer l’Amérique à Pearl Harbor, parviennent à fixer en Sibérie des troupes russes d’hiver qui eussent été indispensables à la contre-offensive russe de l’automne 1941. L’Union soviétique, seule, mal équipée, insuffisamment soutenue par les Anglais, ne parvient pas à reprendre le dessus pendant l’hiver, les contre-offensives de Joukov échouent de peu et, au printemps 1942, tombent le verrou de Stalingrad, au sud, puis celui de Leningrad, au nord. Staline se suicide – lors d’une scène assez grotesque qui ne convaincra pas tout à fait les lecteurs acharnés des grandes biographies de Staline. Pendant ce temps, l’Amérique, neutre, reste hors du jeu et l’Angleterre finit par plier en Méditerranée, à Gibraltar d’abord, à El-Alamein ensuite. La route du pétrole moyen-oriental est ouverte et l’Axe, élargi à la Turquie et à l’Espagne, a gagné la guerre. Il agrandit ses possessions et crée en Russie deux états croupions, un qu’il offre à un Romanov, et l’autre, en Sibérie, au général Vlassov. Les Américains obtiennent de l’Allemagne la tenue d’une conférence de paix, organisée à Yalta (clin d’œil), en 1942, réunissant les Anglo-Saxons et les puissances de l’Axe. En attendant cette conférence, les Allemands annexent les derniers neutres d’Europe (Suède et Suisse), pendant que l’Angleterre perd Suez. Les oranges de Yalta seront amères pour les Anglais, qui y enterrent leur prépondérance mondiale. Deux ans plus tard, étranglé économiquement par les Américains, le Japon attaque Pearl Harbor et, plus important, s’empare d’Hawaï. Les USA sont en guerre, mais peinent, en l’absence de leur porte-avions naturel d’Hawaï, à entamer leur reconquête. La mort de Roosevelt, avancée au 31 décembre 1944, arrive à point nommé ; sans soutien international, las de ce conflit sanglant et insulaire, et malgré la découverte bombe atomique, Truman obtient, en échange de la restitution d’Hawaï, une paix blanche ; l’Amérique se replie sur elle-même ; l’essentiel est acquis pour les Japonais, qui ont les mains libres en Orient et en Chine, où ils pourront régner désormais en maîtres. En parallèle, l’Allemagne obtient rapidement l’équilibre nucléaire. Commence une autre guerre froide, un match à trois, entre Allemands, Américains et Japonais.

Ce résumé permet de mettre le doigt sur le principal problème historique du livre : tout tourne mal, tout le temps, pour tous les adversaires de l’Axe, de Roosevelt à Stauffenberg, de Churchill à de Gaulle. À aucun moment l’écrivain ne leur offre de répit. Sur chaque front, ils finissent vaincus : Moscou est prise en cinq mois et aucune contre-attaque ne permet d’en déloger les Allemands ; à Stalingrad, un général a l’heureuse et subite idée de renforcer les troupes roumaines et italiennes alliées de l’Allemagne peu avant la principale offensive soviétique (ces troupes cédèrent les premières dans notre réalité, ce qui permit l’encerclement des allemands) ; à Gibraltar, les Anglais capitulent sous un effroyable bombardement germano-espagnol ; en Afrique, Rommel bat Montgomery ; en Irak et en Perse, des régimes favorables à l’Axe s’imposent rapidement ; la Turquie entre en guerre et repousse Soviétiques et Anglais sur tous les fronts ; le Japon s’empare sans faillir et en quelques semaines de la Sibérie orientale et du Lac Baïkal qu’il parvient à défendre contre les troupes rouges à l’hiver 41 ; Staline et ses compagnons sont de parfaits imbéciles, inefficaces et imprévoyants ; Roosevelt est un incapable, malade et superficiel ; l’Angleterre puis l’Amérique sont battus sur tous les fronts ; Hitler ne commet pas une seule erreur ; etc. Un seul point de divergence ne suffisait pas ; M. Saudray les multiplie, toujours dans le même sens. Il est évident qu’une telle uchronie ne peut déboucher que sur le triomphe de l’Allemagne et du Japon. Il ne leur suffisait pas de coordonner leur attaque début juin 1941, il fallait que l’écrivain leur donne plusieurs coups de pouce narratifs pour que la guerre se termine par leur complet triomphe. D’avance, chaque obstacle est levé, chaque bataille est gagnée, chaque défi est relevé. Rien ne dit pourtant que deux semaines d’avance auraient suffi à l’armée allemande pour prendre Moscou et ne plus la perdre ; rien ne dit non plus que la victoire japonaise en Sibérie était inéluctable ; rien ne dit qu’une longue guérilla n’aurait pas usé les armées de l’Axe. Une bonne uchronie supprime un petit élément du continuum historique, et observe ce qui en découle. Ici, tout se passe comme si M. Saudray avait voulu à toute force obtenir la victoire finale de l’Allemagne et qu’il avait arrangé les évènements pour cela. Même si certaines hypothèses sont réalistes en elles-mêmes, leur multiplication rend le scénario de moins en moins tenable au fil des pages. Je suis assez tenté de croire que l’uchronie doit respecter le principe du « rasoir d’Occam », postulat élémentaire de simplicité sous la forme d’une narration en ligne claire, qui ne multiplie pas les suppositions et les hypothèses. Chacune d’entre elle affaiblit l’intrigue. La passivité américaine, la médiocrité anglaise, la nullité soviétique sont de trop. Il faut à M. Saudray bien des si pour mettre Hitler en bouteille…

Si le livre convainc modérément par ses aspects historiques, c’est peut-être aussi dû à son organisation. Le livre manque de style, je l’ai déjà dit, la narration est fade et, surtout, les personnages n’ont aucune épaisseur. Le lecteur ne perd pas de vue leur caractère artificiel. Leur utilité est toute démonstrative et leur multiplication n’aide pas à leur donner de la vigueur. La forme joue dans cet effet : Les Oranges de Yalta sont en effet une collection de scènes courtes et de vignettes historiques, présentant l’histoire d’une multiplicité de points de vue. La contrepartie de cette pluralité, c’est l’insignifiance relative de la plupart de ces points de vue, trop nombreux pour être développés. J’admets néanmoins que l’alternance rapide de scènes signifiantes est dans l’ensemble assez efficace (à défaut d’être littérairement de valeur). Elle ne convainc plus lorsque l’écrivain s’attache aux dirigeants. Dès qu’il veut mettre en scène Hitler, Staline, Roosevelt, Tojo, Mussolini ou Churchill, M. Saudray patauge. Ses personnages sont incroyablement rigides et mécaniques, caricature de leurs caricatures, sans véritable profondeur. Mussolini bouffonne, Staline s’effraie, Hitler commande et divise, Tojo est impassible, Roosevelt raconte des anecdotes et Churchill plaisante. La plupart sont grotesques et manquent de plausibilité. Le Duce se ridiculise dans une négociation diplomatique dramatique avec Hitler, où il ne dépasse pas le niveau de fanfaronnade bouffonne, pleurarde et opportuniste auquel le réduisait la propagande alliée la plus caricaturale. Roosevelt est d’une médiocrité et d’une platitude sans nom, comme la plupart des dirigeants alliés. Staline n’est plus le manipulateur paranoïaque et dangereux que nous connaissons, mais un assassin dépressif et suicidaire. En outre, pour rendre lisibles les négociations diplomatiques préalables ou postérieures au conflit, M. Saudray a choisi de les mettre en scène de façon à la fois dialoguée et très simplifiée. Les modèles historiques n’y gagnent pas au change. L’art de la persuasion et de la rhétorique n’est pas poussé fort loin. En deux répliques, Roosevelt a changé d’avis ; en trois, le Japon se laisse persuader d’aller en guerre contre l’URSS ; en quatre, Hitler a obtenu l’assentiment général. La pluralité des points de vue et le grand nombre de scènes affaiblit la structure du livre : les moments les plus importants manquent de profondeur. Il est en outre assez pénible, également, d’observer les personnages rivaliser entre eux de didactisme et de précisions gratuites, toutes destinées à un lecteur que l’auteur prend quelque peu de haut – avec des notes de bas de page non dénuées d’érudition gratuite. L’art de l’uchronie est un art du clin d’œil ; pour plaire, il faut que celui-ci reste discret (ce qu’il est, heureusement, dans la plupart des cas). M. Saudray les multiplie au cours du texte, avec plus ou moins de bonheur. Le pauvre général de Gaulle apparaît, de déroute en déroute, comme un prophète mal inspiré, qui échoue dans tout ce qu’il entame ; Paul Morand, las de la vie diplomatique vichyssoise et de l’Europe nazie, se laisse entraîner vers la foi orthodoxe et finit moine au Mont Athos ( !) ; les conjurés du 20 juillet 44, Stauffenberg en tête, Jünger en plus, veulent éliminer Hitler après la victoire, ils sont dénoncés puis exécutés ; Rudolf Hess, l’homme de l’alliance japonaise, finit interné dans un asile ; Lawrence Durrell, contraint de fuir l’Égypte avec les armées anglaises en déroute, déchire les premières pages de son grand roman, Le Quatuor d’Alexandrie qu’il aura à peine entamé ; etc. Certaines scènes sont assez savoureuses, comme celles mettant en scène Mao ou Simone de Beauvoir ; d’autres sont ratées (comme celle présentant le destin de la momie de Lénine).

Limité à un pur divertissement pour historiens et amateurs de seconde guerre mondiale, Les Oranges de Yalta n’est pas désagréable. Quelques clins d’œil amusent à l’occasion le lecteur, laissé libre de réfléchir au degré de plausibilité du scénario qui lui est soumis. Ce roman pâtit hélas d’une forme un peu trop fragmentée et manque une partie de ses effets, souvent par maladresse. Son parti pris d’observer l’Axe gagner la guerre, le conduit à supprimer toutes les incertitudes et à favoriser outrageusement les desseins germano-nippons. Par l’accumulation de mésaventures qu’affrontent les Alliés, M.Saudray montre, peut-être involontairement, qu’un battement d’aile de papillon ne suffisait pas à changer le destin du monde.

De marbre ou de stuc : Ernst Jünger, de Julien Hervier

Ernst Jünger, Arno Breker, 1982

Ernst Jünger, Arno Breker, 1982

Ernst Jünger, Julien Hervier, Fayard, 2014

Des écrivains allemands du XXe siècle, Jünger est celui dont la gloire, de ce côté du Rhin, ne semble jamais avoir pâli. Ses livres sont presque tous disponibles, la bibliothèque de la Pléiade lui a récemment construit un magnifique cénotaphe en deux volumes, et le centenaire de la guerre de 14-18 s’accompagne de larges rééditions de ses écrits militaires, Orages d’acier, Le Boqueteau 125 ou La guerre comme expérience intérieure. Les grands maîtres de la littérature germanique sont moins lus que lui. Döblin peut bien avoir été plus baroque ; Mann, plus lucide ; Broch et Musil, plus profonds, c’est encore et toujours Jünger qui paraît occuper les premiers rangs de la littérature d’outre-rhin du siècle dernier. Ses admirateurs, ils sont nombreux, s’en félicitent ; ses contempteurs s’en désolent. Une grande biographie de lui en français manquait pourtant. Divers livres lui étaient consacrés, amicaux  – je pense à celui de Dominique Venner – ou hostiles – celui, récent, de Michel Vanoosthuyse, au demeurant le meilleur spécialiste français de Döblin. Julien Hervier, qui passe, à juste titre, pour le plus expert des jüngeriens français, nous livre une biographie de référence, chez Fayard, dans la collection dédiée aux vies des grands écrivains. M.Hervier a connu Jünger, il a correspondu avec lui, il l’a rencontré. Il est aussi l’architecte des deux volumes Pléiade, publiés en 2008. Il était le mieux placé pour écrire une biographie de l’écrivain allemand. Sans dissimuler sa sympathie envers l’auteur, il parvient à explorer, entre l’ombre et la lumière, le parcours de Jünger. On lui reprochera, ici ou là, une neutralité un peu trop bienveillante ; on notera, également, avec justice, les réserves que lui inspirent certains des travaux les plus ésotériques de son sujet.

J’éprouve, quant à moi, des sentiments très contrastés à l’égard de Jünger l’écrivain – j’aborderai des questions plus historiques et politiques dans la deuxième partie de la note. J’admire son classicisme un peu vain, cette prose minérale, lointaine, froide, des bons jours. Bien servi par ses traducteurs, Jünger brille devant un paysage, une plante, une pierre. La chaleur qu’il ne peut mettre dans l’analyse des passions humaines, qui ne l’intéressent guère, il la met dans la peinture du monde qui l’entoure. Jünger, même centenaire, reste un petit garçon ébloui par la lumière, la vie, les choses, rêvant de batailles et de mondes inaccessibles. Le début d’Heliopolis, par exemple, est un poème en prose, hautain et précis, rêverie de pierre qui contraste avec les flammes et les passions – politiques – qui s’agitent dans le reste du livre. Même s’il est un peu trop lisse, car trop travaillé, ce morceau-là est digne des plus grands. J’aime aussi son concept d’anarque, sa distance intérieure au monde ; elle convient bien à ma nature. Je goûte moins ses excès : son goût de la fantaisie dérive trop souvent sur de fumeuses notations ésotériques ; ses paraboles manquent de vie, leur aridité humaine les rend schématiques ; son écriture hésite entre le marbre et le stuc, la noble grandeur et l’excès kitsch. Quand il se veut romancier, mais Jünger est écrivain plutôt que romancier, l’adresse psychologique et humaine lui fait vite défaut ; il en revient à ses amours éternelles, la nature et les objets, l’être et le temps. Jünger perçoit et restitue merveilleusement la réalité des choses ; face aux humains, le voilà moins à l’aise. La fin d’Heliopolis se noie dans des histoires d’ascension, de soucoupes volantes, de régénération. Parabole de la mort et de la résurrection ? Tentative d’appréhender la face cachée, mystérieuse du monde ? La fameuse vision « stéréoscopique » de Jünger tente de concilier les apparences rationnelles des phénomènes et leur essence incertaine, leur profondeur magique. La description précise de la réalité, insaisissable, ou plutôt, inépuisable, sent son phénoménologue. Elle se double d’une tension mystique, celle qui agite les objets, au-delà du visible. Des forces obscures agissent, inconnaissables. Il est de la même génération que Heidegger, certains de ses textes s’en ressentent. M.Hervier doute néanmoins qu’il l’ait lu avec beaucoup d’application. Question de génération et de milieu alors ? Il faudrait bien plus qu’une insignifiante note de blog pour explorer cette question.

Tout lecteur un peu appliqué de Jünger aura noté sa dualité : d’un côté, une écriture attachée au réel, une poétique ferme, précise, évitant les nébulosités et les épithètes gratuites ; de l’autre, des personnages paraboles, des considérations hermétiques, une attirance pour la magie, les horoscopes, le paranormal. C’est, pour caricaturer, L’Histoire naturelle de Buffon mâtinée du Matin des magiciens, de Pauwels. Quand il expérimente les drogues, dans les années 50, il ne le fait pas par dépit, par dégoût, ou par quête d’un ailleurs où s’égarer. Non, il s’entoure de spécialistes et essaie chaque drogue en notant, après coup, le plus précisément possible, leurs effets. Le dilettante, en lui, marie la démarche du savant et les rêves du poète. C’est un homme universel, tout droit débarqué des âges précédents et égaré dans le monde contemporain. Je l’imagine, alchimiste et soldat, personnage des Wallenstein de Schiller ou de Döblin ; je le conçois aussi, correspondant de Voltaire et de d’Alembert, protégé de Frédéric II, retiré dans ses expériences, mêlant le sérieux et le farfelu, l’ésotérique et l’exotérique. M.Hervier note que d’aucuns l’accusèrent de dilettantisme. Je suis tenté de les suivre : son esprit mêle, au gré de ses lectures et de ses convictions personnelles, science et irrationnel comme on le faisait encore avant l’ère moderne. Les entomologistes reconnurent son talent en baptisant des insectes nouvellement découverts à son nom. Son approche du monde n’aurait pas dû laisser de place à l’irrationnel. Pourtant, convaincu que quelque chose se cache derrière les phénomènes, Jünger le savant n’hésite pas à verser dans l’appréhension magique du monde. Ses paraboles, heureusement irréelles, y perdent en force brute ce qu’elles gagnent en rêverie. Né protestant, il finira catholique, preuve peut-être, que sa pente ésotérique l’avait emporté.

La vie de Jünger fut longue. Né en 1895 – Guillaume II règne sur l’Allemagne depuis 7 ans – il décède en 1998 – peu avant l’arrivée de M.Schröder à la Chancellerie. Il a vu deux guerres, presque trois siècles, l’effondrement de deux Reichs, la division de l’Allemagne et sa réunification. Il fut en 1918 le dernier et le plus jeune récipiendaire du prestigieux ordre prussien « Pour le Mérite » ; il en fut le dernier titulaire, et le plus vieux, à sa mort, quatre-vingts ans plus tard. Il commença en littérature à la tête de nationalistes brumeux et antidémocratiques, prônant, avant la lettre la mobilisation totale et la revanche de l’Allemagne. Il s’en retira, vieil homme couvert d’honneur, écologiste convaincu et partisan de la réconciliation franco-allemande. Il fut un jeune homme aventureux, assez dissipé, qui s’engagea, sur un coup de tête dans la Légion Étrangère en 1913. Il y resta trois mois avant d’être rappelé par ses parents. Il fut un vieil homme voyageur, qui continuait à arpenter l’Europe à 90 ans passés, et à relever, pour ses collections, les curiosités entomologiques des endroits où il séjournait. Exista-t-il plusieurs Jünger ? M.Hervier ne le pense pas. Si certaines croyances politiques s’effacèrent chez lui avec le temps, Jünger demeura tel qu’il était, jusqu’à la fin : un officier d’élite, conscient de sa valeur et de son courage, passionné d’insectes et de littérature, à la fois hiérarque et anarque, dominateur et insoumis, présent sans l’être, révolutionnaire et conservateur. Encore une fois, Jünger apparaît double. Il combat avec l’armée allemande mais réserve son jugement. Il sert avec discipline, mais déserte intérieurement. L’antisémitisme des nazis, tout comme leur aventurisme plébéien le révulsent. Quand la réalité lui déplaît, son apparence continue à servir, mais son essence, loin en lui-même, déserte. On l’accusera pour cela d’hypocrisie. L’exil intérieur, fut-ce la seule manière de garder son honneur sous Hitler ? ou une justification, après coup, du suivisme et des reniements ? M.Hervier penche pour la première hypothèse. Alors que tous les grands écrivains allemands s’étaient exilés en France, en Angleterre ou aux États-Unis, interdits de publication, leurs livres consumés sur les bûchers de Goebbels, Jünger faisait paraître, en 1939, Sur les falaises de marbre, vendu bientôt à 60 000 exemplaires. On sait la fortune, méritée, de ce grand livre : il fut le bréviaire des êtres justes et raisonnables sous le règne de l’alliance terrifiante de la rationalisation bureaucratique (Eichmann) et de la névrose irrationnelle (Hitler). Jünger s’essaie à la parabole : le Grand Forestier, c’est Hitler, les frères de la Marina, ce sont les frères Jünger, la lutte s’achève sur la guerre et l’exil, allégorie, peut-être, de la mort. Ces paraboles, ce sont, vingt ans après le réalisme lyrique d’Orages d’Acier, la deuxième manière de Jünger : la fantaisie, la brume, les correspondances incertaines servent une réflexion littéraire et philosophique. Les critiques auront raison de rappeler que le roman de Jünger n’a pas été interdit, sur ordre exprès, de Hitler lui-même, qui avait trop besoin de son grand héros nationaliste et pouvait lui passer un tel ouvrage.

Car Jünger, tout lecteur d’Orages d’Acier le sait, fut un nationaliste qui aima les prestiges de la guerre et de l’épreuve du feu, ce qui gêne nos pacifiques consciences contemporaines. Engagé volontaire, il fut blessé quatorze fois en quatre ans et demi d’engagement. Cela marque un homme. Jünger choqua, dans les années 70, en déclarant que ce qu’il regrettait le plus de la guerre 14-18 était que l’Allemagne ait fini par la perdre. Il n’avait rien oublié de ses passions de jeune homme. Officier lyrique et froid, il avait aligné dans son premier livre des scènes très visuelles, avec une grande aisance, sans jamais contester le principe de la guerre ; le jeune Jünger prétendait qu’il lisait dans la tranchée, montait à l’assaut, reprenait sa lecture (et c’était ce chef-d’œuvre de drôlerie de Tristram Shandy !) et que son principal souvenir, plus tard, serait non l’assaut, mais le livre (il y a un peu de pose narquoise chez Jünger) ; cet homme n’a jamais rien eu du pacifiste de principe qui condamne toute les guerres.

Les articles des années 20, dont M. Hervier ne cache rien, sont éloquents : Jünger avait tout pour devenir le grand écrivain du Nazisme. Oui, Jünger a écrit dans le Völkischer Beobachter. Il attaquait à l’occasion, dans la presse de Hugenberg, le NSDAP qu’il trouvait trop tiède, trop incertain, vendu aux capitalistes, prêt à capituler et à ramper pour attraper les hochets du pouvoir. Hitler voulait le rencontrer, pour se l’attacher ; Goebbels cherchait à le séduire. Jünger prônait alors un nationalisme total un peu brumeux (Jünger, tout précis qu’il est pour dépeindre les faits, a les idées floues, les concepts vagues) et, surtout, extrémiste. Ses idées sur la mobilisation totale, le travailleur, la guerre, en firent le plus fort écrivain – attention, je ne dis pas « penseur » – de l’Allemagne nationaliste, plus que Heidegger, trop occupé à démêler le Dasein dans sa prose obscure, plus que Schmitt, son ami, qui n’est jamais qu’un juriste doué. Et je n’évoque même pas ce clown de Rosenberg. Méfiant, Jünger commença, dès l’ascension du NSDAP, à éviter les positions fracassantes. À la fin des années 20, avant la prise de pouvoir nazie, il prit ses distances. Il n’adhéra jamais au Nazisme qui pourtant, à la lecture de ses articles de journaux des années 20, semblait fait pour lui. Il y a du dilettante, chez lui, du brasseur d’idées, très engagé sur le papier, dégagé dans le monde réel. Le Travailleur, son magnum opus philosophico-sociologique essaie d’exprimer les tendances du monde moderne. S’il ne les approuve pas – la suite tend à le laisser penser – il ne s’en écarte pas expressément. Il est le penseur de l’âge des masses, du règne de la technique sur le monde, de la communauté. Si Heidegger écrit un volume entier sur cet ouvrage, et que Jünger continue de charrier autour de son nom des nationalistes (Venner en était), c’est bien qu’il y a chez lui un penseur de la droite nationale, de la révolution conservatrice, la même matrice dont, quoi qu’il en soit, et même si Jünger n’y est pour rien, naquit le nazisme.

Quant aux postures des années 20, le lecteur ne peut s’empêcher de penser, influencé par les sous-entendus de M.Hervier, que l’extrémisme littéraire suffisait à Jünger, qu’il n’y avait pas, réellement, de désir de domination à l’arrière-plan. Jouer avec le feu en 1926, ce n’était pas allumer les bûchers de 1936. Jünger occupe ainsi la confortable place que  ses critiques lui reprochent tant : adversaire intérieur, mais soutien extérieur (prudent). Est-ce de la noblesse ou de l’hypocrisie ? de l’intelligence stratégique ou de la veulerie ? M.Hervier pousse son lecteur à donner raison à Jünger : difficile de ne pas approuver la prudence et de ne pas admirer la subtilité de l’opposition. Dans tous les cas, c’est au lecteur de Jünger de juger. Rétrospectivement, cet aspect nationaliste, völkisch, Jünger essaiera tout de même de le gommer. Il réécrit certains passages d’Orages d’Acier en fonction des circonstances. Après avoir tenté, dans sa deuxième édition, dans les années 20, de théoriser, il revient vite au ras des évènements. C’est là que réside sa force d’écrivain, de maître d’un lyrisme à froid qui, s’il ne séduit pas, nous en dit beaucoup sur la guerre, sur l’Allemagne et sur le monde moderne, technique. Pendant l’autre guerre, il sert à Paris, dîne avec Drieu, côtoie les cercles de Stauffenberg, profite de la vie parisienne. À l’occasion, il raconte comment Céline parvint à horrifier les officiers de la Werhmacht par ses folles protestations d’antisémitisme ( !). Il entend aussi parler des méthodes orientales des Einsatzgruppen. Si le principe le choque, en pleine guerre, son éthique lui interdit la désertion. Alors, il s’enfonce dans les mondanités. L’attentat du 20 juillet 44 met en cause de nombreux amis… Il a suivi ça de loin, sans s’engager, à son habitude. Jünger fascine aussi parce qu’il n’est pas facile à juger, ni dans ses œuvres, ni dans ses actes. La prudence, le retrait intérieur figureront, pour les intellectuels engagés autant de compromissions, de concessions, et, finalement, de complicités. On comprend mieux, alors, que Jünger suscite toujours des réactions hostiles. Et puis la défaite survient. Son fils aîné est tué, peut-être dans un guet-apens, près des falaises de marbre de Carrare, sur le front italien. Jünger note la correspondance, presque irréelle, entre le titre de son livre et le lieu où meurt son fils. L’Allemagne est vaincue, il disparaît quelques années de la scène.

Sa longévité exceptionnelle l’y ramène. Il parvient, peu à peu, à passer pour un ancien adversaire des Nazis, un patriote sincère, un officier courageux et un héros inattaquable. Tout cela, il l’est, bien sûr, mais à des degrés divers, que notre conscience morale, confortablement installée en régime démocratique, peine à admettre. Sans l’avouer, sans le vouloir, Jünger devient une sorte conscience morale. Lui-même ne s’y laisse pas prendre et continue de mener son chemin solitaire. Jünger se mue en une étrange et définitive contraction d’anarchie et d’hiérarque : l’anarque, tourné vers lui-même, obéissant à une discipline intérieure qui n’oublie pas plus les enthousiasmes juvéniles que le désir des découvertes. Il expérimente les drogues, écrit des romans paraboles à moitié réussis, Heliopolis ou Eumeswil, passe les décennies. Sa femme meurt. Soixante-dix s’efface, bientôt quatre-vingt, puis quatre-vingt dix, puis cent… Ses livres paraissent à un rythme régulier, autobiographiques (Jeux Africains, Les Ciseaux) ou fantaisistes (Eumeswil). Il ne s’arrête pas d’écrire avant cent ans, inaltérable. Il devient même, un temps, le témoin nécessaire des cérémonies de réconciliation et de commémoration. Mitterrand et Kohl lui rendent visite, comme à un sage. On savait Mitterrand attiré par les écrivains de droite, amateur de Chardonne, il ne se déjuge pas et convie Jünger à l’Élysée. Ce dernier perd son autre fils, qui se suicide. Lorsqu’il s’éteint, en 1998, il apparaît, pour une fraction de la gauche allemande, comme le témoin un peu honteux, toujours fascisant, d’un passé nationaliste désormais renié et combattu. Pour le lecteur d’aujourd’hui, l’œuvre de Jünger constitue un massif très hétérogène. Tout n’y survivra pas. Le témoignage halluciné des violences de 14-18, le Journal mondain et littéraire de l’Occupation et les superbes Falaises de marbre ne disparaîtront pas. L’œuvre de théoricien paraît déjà plus menacée. Le reste, par sa fermeté hiératique et descriptive, son lyrisme d’une préciosité virile, à distance des goûts actuels, me semble voué à l’oubli. La biographie de M.Hervier, parce que son auteur éprouve une sympathie réelle (et estimable) pour son sujet, est une lecture passionnante. Elle permet à l’amateur de Jünger, comme à son critique, de juger les œuvres de l’écrivain sur pièces, en fonction de sa sensibilité.

Sénescence d’un livre d’avant-hier : Le Ministère de la Peur, de Graham Greene

London blitz

Graham Greene, Le Ministère de la Peur, Robert Laffont, éd. Bouquins, 2010 (trad. Marcelle Sibon) (première édition, 1943)

De tous les genres littéraires populaires, l’espionnage, plus encore que le policier, est celui qui vieillit le plus mal. Blasés par soixante-dix ans de productions populaires, romanesques et cinématographiques, la tête farcie des codes et des lieux communs du genre, les lecteurs attendent, a minima, d’un roman d’espionnage actuel qu’il les prenne, les surprenne et les divertisse. Il devient, de nos jours, difficile de séduire le grand public alors que toutes les ficelles narratives ont été utilisées, réutilisées, exploitées, surexploitées, détournées, altérées ou contournées. Pour échapper à une quête d’originalité de plus en plus vouée à l’échec, l’auteur peut aussi calibrer son texte à l’aide d’un cahier des charges resserré, ne composant que quelques variations formelles autour d’une structure thématique récurrente – et tenir son « œuvre » (ou son succès) dans la longueur. Pour s’en tenir seulement aux récits les plus populaires et les moins formellement ambitieux, se sont multipliés, au-delà des célèbres séries de livres des Bond, OSS et autres SAS, des films, de qualité variable, supplantés, d’ailleurs, depuis quelques années, par des séries télévisées. La compétition que se livrent les réseaux télévisuels nord-américains a donné naissance à une multitude de séries qui, par leurs moyens, leurs thèmes ou leurs organisations formelles, ont renouvelé complètement le genre du thriller, mêlant l’espionnage, les mœurs et les histoires policières. Les séries, dont la reconnaissance a crû ces dernières années (au-delà de tout bon sens si vous voulez mon avis), ont en grande partie remplacé la littérature de gare comme objet de consommation populaire effrénée – mêlant les genres, dans une débauche, plus ou moins inventive, de moyens narratifs compliqués.

Le public, submergé de thrillers depuis des décennies, est devenu exigeant. Il veut être étonné par des intrigues et des rebondissements inattendus, menés à un rythme effréné. Comment, en ayant à l’esprit ces évolutions survenues depuis plusieurs décennies dans la structure narrative même des genres populaires, un lecteur contemporain peut-il encore lire et apprécier Le Ministère de la Peur, et ce même en ayant à l’esprit la date d’écriture de l’ouvrage (1942) ? Je ne crois pas que ce soit possible, hélas pour la postérité de l’auteur de La Puissance et la gloire (roman qui ne m’avait, en son temps, pas déplu). Même si Greene fut, avant John le Carré, un maître du roman d’espionnage, reconnu dans le monde anglophone, enchaînant les succès littéraires et obtenant les adaptations cinématographiques d’iceux, je dois admettre que Le Ministère de la Peur, malgré son joli titre, est tout simplement devenu illisible. Je ne veux pas donner l’impression, du haut de mon blog insignifiant, de morigéner un grand auteur défunt, mais là, non, c’est impossible, aucun lecteur actuel ne peut se laisser prendre à ce livre, tout a trop mal vieilli.

Londres, 1942, survit péniblement, sous les attaques quotidiennes de la Luftwaffe. Dans ce décor inquiétant, un homme, Arthur Rowe, qui voudrait bien oublier son passé [de meurtrier], gagne par erreur un prix lors d’une kermesse ; quelques inquiétants individus le poursuivent [lentement] pour récupérer cette récompense, un gâteau, qui contient peut-être quelque chose d’important [à coup sûr, des documents fondamentaux pour la sécurité nationale]. Convaincu [à juste titre] d’être victime d’une chasse à l’homme, il s’adresse [assez stupidement] à de « gentils » réfugiés autrichiens [on ne peut pas faire plus suspect], qui proposent, on ne sait pourquoi [ou plutôt on le devine trop bien], de l’aider. Accusé d’un nouveau meurtre [dont il n’est pas coupable] puis victime d’un attentat [qui tombe à pic], il perd la mémoire [l’amnésie, cliché n°1 des romans populaires] et ne la retrouve, à temps [ouf !], que pour aider Scotland Yard à trouver et démasquer les coupables. Je sais, je ne devrais pas raconter le scénario du livre, surtout d’un thriller, des fois que vous souhaitiez le lire. Honnêtement, il existe bien d’autres romans plus importants, plus divertissants, plus intéressants  que celui-là, vous vous en passerez très bien. Il connut, néanmoins, et ce dès sa sortie, un certain succès ; Fritz Lang en tira un film l’année suivant sa parution.

Pour quelles raisons un tel livre est-il devenu illisible ? En vrac, parce que le narrateur est insupportablement omniscient, que les personnages ne tiennent pas debout une minute, que leurs motivations sont soit trop évidentes, soit trop obscures, que le rythme est terriblement lent (et je ne suis pas difficile en la matière), le scénario prévisible, les rebondissements attendus, la narration démodée au dernier degré. Je me suis même demandé s’il ne s’agissait pas tout simplement d’une parodie ; la gravité parfois absurde du narrateur pourrait le laisser penser, tout comme les attitudes exagérément flegmatiques des londoniens face aux bombardements ; quelques scènes ouvertement humoristiques parsèment le livre. Si l’ambition satirique passe encore à peu près, lors de certaines scènes, comme celles de Scotland Yard ou de l’agence de détectives, la réalisation n’arrive pas à la cheville du maître contemporain du genre, Evelyn Waugh. Dans Scoop, on rit encore de bon cœur aux mésaventures du journaliste anglais envoyé contre son gré couvrir la guerre d’Éthiopie. Dans Le Ministère de la Peur, les personnages les plus délicieusement anglais, les plus caricaturaux, peuvent à peine racheter une intrigue indigne. Et je n’évoquerai même pas les lieux communs (« immobile comme une pierre », etc.). À chaque chapitre, le lecteur anticipe, presque à coup sûr, ce qui va se produire : le texte est saturé d’indices, la narration de considérations psychologiques téléphonées. Les personnages les plus hostiles ne sont même plus inquiétants, ils ne sont que des pantins grotesques, dont les ficelles sont agitées en tous sens par un marionnettiste maladroit. Les deux Autrichiens, les Hilfe (aide, en allemand…), par exemple, accueillent le héros au siège de leur association d’entraide. Leur portrait physique est une caricature d’affiche de propagande nazie ; ils semblent croire sans barguigner l’histoire absurde que leur raconte un type qui a manifestement perdu l’usage de ses nerfs (et peut-être de sa raison) ; entre le frère, doucereux et faux, et de la sœur, soumise et vide, il est difficile de trouver un attelage plus suspect. C’est probablement délibéré. Certes. Mais pourquoi le « héros », alors, ne s’en inquiète pas ? Quand Arthur Rowe se livre à eux, franchement, et met toute sa confiance dans ces deux étrangers qu’il connaît depuis cinq minutes, il entre en contradiction avec lui-même, avec le caractère que les pages précédentes ont dessiné. Voilà quelqu’un de méfiant, de renfermé, de suspicieux, qui surveille attentivement les gens qui l’entourent et prétend, contre le bon sens (et l’avis des gens à qui il s’en ouvre, dont deux détectives privés), qu’il est poursuivi, qu’il est menacé, qu’on a voulu le tuer, qu’il s’agit d’un complot, et ce en pleine seconde guerre mondiale, alors que se multiplient les rumeurs sur une « Cinquième colonne », et il se confie entièrement, corps et âme, en cinq minutes, à deux réfugiés germanophones, blonds comme les blés et doucereux comme le Diable ? Le message est-il, en pleine guerre, que l’ennemi guette ? Qu’il veille partout ? Et qu’aucune confiance n’est justifiée puisque même les individus les plus méfiants sont joués par les agents du Reich ? Cette absurdité narrative en annonce bien d’autres : pour quelles raisons Scotland Yard laisse-t-il Arthur Rowe participer à l’enquête, sinon parce que le romancier en a besoin pour accentuer ses effets jusqu’à la tragédie finale ? pourquoi les espions nazis s’encombrent-ils de lui, amnésique, alors qu’ils liquident tout le monde, sinon pour des motifs extérieurs à l’intrigue ?

La jeune autrichienne, absolument exaspérante, est probablement l’un des personnages féminins les plus ratés de toute la littérature d’espionnage. À aucun moment, le lecteur ne comprend ses motivations, son comportement ou ses réactions. Qu’elle tombe subitement dans les bras du héros, c’est un cliché. Qu’elle tombe subitement dans les bras du héros en lui sacrifiant la vie de son frère, ça devient difficilement soutenable. Qu’elle tombe subitement dans les bras du héros en lui sacrifiant la vie de son frère et en sachant parfaitement que le susdit héros est connu dans tout Londres pour avoir empoisonné sa femme, c’est grotesque. Ça ne le serait pas, évidemment, si la narration examinait cet aspect-là de l’histoire, le construisait comme une réflexion sur certains paradoxes de la nature humaine. Mais ce n’est pas le cas. Elle autorise froidement l’exécution de son frère, comme elle achèterait des pâtes au supermarché ; elle tombe dans les bras du héros avec l’enthousiasme d’un citoyen achetant l’annuel calendrier des postes à son facteur. Pourquoi protège-t-elle cet Anglais bizarre, de vingt ans plus âgé qu’elle, avec un tel manque d’enthousiasme ? Si c’est une passion, c’est une passion froide, même selon les critères s’appliquant outre-manche ! C’est, narrativement, la plate récompense sentimentale du héros, passage obligé d’un happy end

Le personnage principal, Arthur Rowe, a un peu plus de corps, plus de cohérence. Il est néanmoins gâché par l’omniprésence du narrateur qui commente, en flux tendu, à peu près tout ce qui passe par la tête du héros. La précision psychologique, en interrompant l’action en permanence, nuit à la fluidité du récit. Une voix analytique, très bavarde, livre l’arrière-plan mental de chaque réaction du personnage, plutôt que de laisser ces réactions parler pour elles-mêmes. À la première personne, encore, cette narration aurait pu tenir : le narrateur aurait tenté de fouiller l’instant passé à la recherche d’une clé, d’une meilleure compréhension de ce qui lui est arrivé. À la troisième personne, ce n’est plus tenable. Le commentaire, démodé, redouble l’action, l’enveloppe de significations, la comprime dans un réseau d’analyses tel que l’auteur a bien du mal à justifier les incohérences ultérieures de sa narration. Alors, comme n’importe quel scénariste acculé, il a recours à l’alibi suprême, l’événement le plus éventé de la narration après le travestissement : l’amnésie, qui, fort commode, lui donne l’occasion de sortir du carcan qu’il a créé pour son personnage. La troisième partie, située dans une clinique, alors que le héros a perdu la mémoire, est un moyen (assez paradoxal pour une réclusion) de s’évader du canevas préétabli, en reconstruisant une personnalité à Rowe. Greene écrit là une sorte de roman dans le roman, une nouvelle, vaguement inquiétante où un homme, confortablement soigné, cherche à démasquer les faux-semblants qui l’entourent. Cette partie, trop attendue, trop commune, ne fonctionne plus aujourd’hui. Je pense néanmoins qu’elle pouvait avoir un effet sur le lecteur des années 40. Elle reproduit en miniature le mécanisme du roman (et de beaucoup de romans de genre) : le réel est une illusion qu’il s’agit de déchirer ; en dévoilant la vérité, en perdant son innocence, en risquant sa vie, le héros acquiert la connaissance, moyen de sa liberté. Réduire un roman à ce squelette narratif n’est bien sûr pas une forme de critique valable : l’idée compte moins que l’exécution et la plupart de nos récits s’articulent autour d’un nombre restreint d’options narratives. Néanmoins, et c’est là que je voulais en venir, pour un lecteur contemporain, l’exécution pèche complètement : pas de rythme, pas de mystère, pas de surprise, pas d’empathie, pas de style, pas de plaisir.

Je ne vois que deux réussites dans cet ouvrage : la description, de loin en loin, de la vie londonienne sous les bombardements, éloge du flegme et du courage britanniques pendant la guerre ; les quelques scènes humoristiques, présentant des détectives caricaturaux – le privé, au rôle trop court, sort tout droit d’un des amusants romans d’Evelyn Waugh ; celui de Scotland Yard, par ses capacités de déduction et son pragmatisme, pastiche les meilleurs enquêteurs du roman noir anglais. Ces deux aspects ne rachètent pas une histoire molle et attendue, dans laquelle même le narrateur omniscient et omniprésent paraît toujours en retard, lorsqu’il suggère des pistes auxquelles le lecteur a déjà pensé plusieurs pages auparavant. J’ai passé le livre à espérer qu’un retournement éclairerait d’une lumière sarcastique ou amusée ce qui le précédait. Mais non, rien, rien de rien. Les maigres réussites du roman ne le sauveront pas du juste oubli où il était plongé depuis des décennies.

Archéologie d’une collaboration : Notre avant-guerre, de Robert Brasillach

Notre avant-guerre, Robert Brasillach, 1940

Depuis les années 70, l’historiographie française a beaucoup travaillé sur le thème de la collaboration intellectuelle et littéraire. Mis à part Céline, qui demeure publié, lu et étudié, et, à un degré moindre, Jouhandeau pour son monumental Chaminadour, les écrivains collabos ne sont plus que des noms dans ces livres d’histoire. Bonnard, Chardonne, Rebatet, Hermant, Bardèche, Chack, Cousteau – le grand frère du commandant – et Robert Brasillach ne sont édités que de manière marginale, avec force précautions, quand ils le sont encore. Concernant Bonnard, Cousteau, Hermant et Chack, le verdict de l’histoire politique rejoint celui de l’histoire littéraire : ils n’existent plus que comme symboles de la trahison, comme figurations du penseur dévoyé. Rebatet subsiste vaguement – mais pas ses Décombres, vendus fort chers par les seuls bouquinistes. Quelques œuvres de Chardonne sont encore disponibles. Quant à Brasillach, son beau-frère et ayant droit, Maurice Bardèche, l’a confiné dans des maisons d’édition d’extrême droite, rendant son accès assez difficile. C’est donc auprès des éditions – nom évocateur – Godefroy de Bouillon que j’ai trouvé cet opus, Notre Avant-guerre.

Brasillach est le seul écrivain collaborateur d’envergure – je vous fais grâce de l’œuvre marine anodine de Paul Chack – à avoir été exécuté. Tous les autres s’en sont tirés, et, même devenus infréquentables, ont paisiblement terminé leurs jours. Voilà probablement la raison profonde de la notoriété ténébreuse du normalien. Aujourd’hui encore, Brasillach symbolise le salaud, le dévoiement de son journal, Je suis partout, et des propos qu’il y tint jusqu’en 1943 appartiennent sans conteste à « ce passé qui ne passe pas ». La curiosité mue par diverses lectures – Le voyage d’automne de François Dufay, Intelligence avec l’ennemi d’Alice Kaplan – j’ai donc lu Notre avant-guerre, mémoires d’un homme de trente ans écrits sur le front de la Drôle de guerre. Premier constat, si Brasillach s’y revendique fasciste, à aucun moment le lecteur ne pourra se faire une idée du parcours intellectuel et moral qui a poussé le normalien vers cette doctrine. Il ne consacre que quelques lignes aux raisons profondes de son adhésion, qu’il rattache à un « esprit anticonformiste , antibourgeois » dans lequel « l’irrespect avait sa part ». Cet esprit « opposé au préjugé », cet esprit de « l’amitié, dont nous aurions voulu qu’il s’élevât jusque l’amitié nationale » se plaque de manière très artificielle au récit de ses années de jeunesse. En n’interrogeant pas cet aspect fondateur de sa future notoriété, l’auteur laisse orphelin son lecteur du XXIe siècle. Car, au-delà de quelques pages antisémites, fort courantes pour l’époque, et dont je craignais qu’elles ne fussent plus nombreuses, la question de son engagement fasciste appartient au domaine de l’inexpliqué. Brasillach dresse le tableau d’une époque, 1925-1939, s’y dépeint, mais ne motive jamais aucun de ses actes. Il se veut surtout témoin et en peignant les traits de l’époque, reste à la lisière de son propre rôle.

La première moitié du livre, qui se rattache à la fin de l’après-guerre – jusque 1933 – consiste principalement en un récit amusé et frivole de ses années d’étude. Il y rencontre Bardèche, le futur mari de sa soeur et Thierry Maulnier, avec qui il partage ses passions : les pastiches littéraires, le théâtre, le cinéma muet. Quelques pages retracent les modes et les grands débats du temps. Quasiment apolitique, cette partie contraste avec la suivante, où Brasillach, devenu fasciste, collabore avec Maurras à L’action française puis rejoint l’équipe de Je suis partout. Le mystère de l’adhésion restant complet, le récit bascule en même temps que le destin de l’Europe. Brasillach fasciste observe de loin les évènements de février 1934, et de plus près ceux d’Espagne. Alors qu’Orwell et Malraux sont engagés volontaires dans les Brigades Internationales qui défendent la République, Brasillach vient en Espagne réaliser des reportages sur le régime de Franco. Tout en évoquant les crimes communistes – dont on sait désormais qu’ils ont bien existé, ordonnés par Staline – Brasillach jette une lumière voilée par l’idéologie sur la conduite de la guerre des franquistes. Ces pages de propagande précèdent les pages les plus antijuives – contre le gouvernement du Front Populaire du « juif Blum ». Procédant souvent par allusion, jamais Brasillach ne se vautre dans l’antisémitisme ordurier d’un Céline. La mention de la judéité précèdera néanmoins les noms de tous les personnages publics israélites évoqués. Parti à Nuremberg assister à la fête du parti Nazi en 1937, Brasillach y rencontre Goebbels, Hess et Hitler qu’il interviewe. Capable d’une lucidité de détail – il voit très bien qu’Hitler sacrifiera son peuple à la réalisation de son projet – il est trop ébloui par la camaraderie de façade du fascisme pour s’en départir. Et quand il évoque « la politesse contenue » de l’antisémitisme nazi, le lecteur d’aujourd’hui en viendrait presque à rire, si la nausée concentrationnaire ne l’en empêchait immédiatement. La défaite française et l’occupation n’ont pas poussé Brasillach vers le nazisme. Séduit, ébloui par le culte des flambeaux dans les cathédrales de lumière païennes du IIIe Reich, il était déjà, en quelque sorte, condamné à collaborer à l’édification de l’Europe Nouvelle.

Pourtant, l’auteur de Notre avant-guerre parle plus de théâtre et de littérature que de fascisme. Il passe plus de temps à expliquer le caravaning, nouveau en Europe qu’à raconter son entrevue avec Hitler. Ses conseils de location de « roulotte » prennent plus de place que ses remarques sur le chef nazi. Il décrit avec une tendresse amusée et sincère ses canulars de normaliens – dont le célèbre faux des Poldèves, auquel il a participé de loin – et semble se moquer de Léon Degrelle – le fasciste belge – quand il tresse son éloge. Il laisse, pour ce faire, parler le wallon qui s’empêtre alors dans des libres propos absurdes et incohérents. L’adhésion, inexpliquée, même si elle est explicable, de Brasillach au nationalisme extrême paraît à la fois profonde et frivole, plus émotive et fantasmée que rationnelle et lucide. Brasillach percevait son engagement fasciste – il n’a pourtant jamais adhéré à aucun parti, contrairement aux nombreux intellectuels fourvoyés avec Doriot – comme un signe d’anticonformisme, une rébellion contre le radicalisme mou et le socialisme désorganisateur. Séduit par les illusions de camaraderie virile que suppose le fascisme, par ce mélange de populisme antibourgeois et d’outrances provocatrices, par ces piques antisémites qui parlaient à son ventre et à son cœur plus qu’à son esprit, Brasillach est entré plein d’une fougue juvénile, ludique et amusée dans une époque grave et tragique. Cet Avant-guerre pose plus de problèmes qu’il n’en résout : le normalien amateur de jeux de l’esprit, ironique, non-conventionnel comme une partie de sa génération, disciple du germanophobe royaliste Maurras et des déclinistes de son temps, motivé par un antisémitisme épidermique, ne mesurait pas l’immensité de la responsabilité morale qui serait sienne cinq ans plus tard.

Même s’il s’éloigna en 1943 de Je suis partout – il voyait bien vers quels gouffres se dirigeait le nazisme – Brasillach fut arrêté peu après la Libération de Paris. Condamné à mort et fusillé en 1945 pour ses appels au meurtre quotidiens, il connut le destin auxquels échappèrent les fuyards qui laissèrent le temps faire son oeuvre d’oubli et de pardon. S’il avait fui, il aurait survécu, comme eux. Et comme eux, lui qui mourut à 36 ans, il aurait consacré plusieurs décennies à justifier ses choix sans vraiment les regretter, à participer à des rassemblements mêlants anciens de Vichy, de Sigmaringen et de l’OAS et à clamer, de toute la hauteur de sa complicité criminelle, qu’il avait eu bien raison, au final, d’avoir soutenu Hitler. Brasillach, fasciste de salon, n’avait rien compris aux enjeux tragiques de son temps. Cet avant-guerre mondain le démontre : se proclamer fasciste en 1936 au Flore, ce n’était pas sérieux. Et pourtant, c’était d’une gravité extrême. Il aura payé cette leçon de sa vie.