Une lettre d’Allemagne, de D.H. Lawrence – Intuition du romancier

Les grands romanciers et les grands poètes peuvent saisir leur temps, en dehors de toute enquête historique érudite, de toute réflexion sociologique poussée, et même de toute démarche à peu près scientifique. Ils pressentent, par une sorte d’intuition presque tellurique, les sourds mouvements tectoniques de leur époque. Le monde change ; ils s’en aperçoivent. Qu’il se produise quelque chose de neuf – qu’ils sont parfois bien en peine de nommer – et les en avertissent leurs sens, plus éveillés que les nôtres, à nous pauvres animaux rationnels et étroits, cervelles raisonnantes et influençables. Si la précision leur fait parfois défaut, le jeu de leur intuition produit pourtant, à l’occasion, des résultats saisissants. Ces écrivains montrent moins leur génie en réfléchissant froidement, par le jeu spéculatif, professoral, théorique, qu’en transposant, par le biais de la poésie et de la prose, le réel dans l’espace épuré, et donc signifiant, de la fiction.

Parmi ces écrivains hypersensitifs, je compte évidemment D.H.Lawrence, dont j’ai déjà souligné par le passé la finesse de certains de ses pressentiments – sur le fascisme, notamment, dans Kangourou. Peu importe que Lawrence tourne à l’occasion des pages durant autour d’un problème qu’il ne parvient pas à exposer (dans le tiers final de Femmes Amoureuses, par exemple). Lorsque se produit l’étincelle, au cœur d’un grand texte (de Lawrence ou d’un autre), le lecteur est récompensé de tous ses efforts – et peut accéder à un stade différent d’intellection, sur lui, sur autrui ou sur le monde qui l’entoure. La lecture s’en trouve justifiée.

Dans ce texte méconnu de D.H. Lawrence, écrit le 19 février 1924 (la date est importante), le lecteur trouvera un tableau inquiet de l’Allemagne d’alors, d’une inquiétude purement perceptive, attentive aux gens, aux sons, aux villes ; d’une intelligence des sens, préoccupée par la dangereuse irrationalité qu’elle pressent être en plein essor. Je la trouve plus proche de l’essai fictionnel que du strict reportage, du fragment autobiographique que de l’enquête journalistique. Sa forme peut apparaître datée, et ses imprécisions fort éloignées des prédictions telles que les envisage une conception étroite du prophétisme, c’est un fait. L’histoire peut y être malmenée. Quelques facilités apparaissent ici ou là, sur le sang et la race ; elles sont d’époque, et ce qui allait naître ne les avait pas encore définitivement disqualifiées. Pardonnons à celui qui a senti que quelque chose devait se produire de n’avoir pas su quelle forme précise et scientifique ce quelque chose prendrait. Au-delà de ces détails superficiels, Lawrence (mort en 1930) avait en réalité perçu, dès le franchissement du Rhin, le visage effrayant qu’allait prendre l’Allemagne une décennie plus tard, visage qu’elle avait déjà en puissance, et dont il avait saisi, par quelques allusions littéraires à la « Tartarie », toute la barbarie sous-jacente. Pour le dire comme Jünger, bien plus tard, en 1938, alors que tous les signaux de la progression du mal collectif étaient observables : Le Grand Forestier va s’éveiller. Et c’est un mérite, certes inutile pour la civilisation, mais un mérite tout de même, pour D.H.Lawrence, de l’avoir, à sa manière, avec ses mots, parfois usés, parfois dépassés, pressenti parmi les premiers.

Même si elle n’a aucun rapport avec le recueil qui la comprend (Matins mexicains), cette lettre méritait bien, à mon avis, d’y être incluse par l’éditeur, Le Bruit du Temps. On y saisit ici, en pleine action, l’instinct du romancier : ce qu’il voit, ce qu’il sent, ce qu’il pressent, a une justesse que peu de démonstrations méthodiques peuvent atteindre, elles qui sont engoncées dans leurs sains principes rationnels, qui les soutiennent et les ralentissent ; le romancier, lui, peut laisser ses sens s’exprimer – qu’il ne se mêle pas de démontrer, qu’il se contente de montrer. S’il est bon – et Lawrence l’était – cela suffira.

(Je vous remercie de m’indiquer les éventuelles coquilles d’un texte passé à la moulinette d’un logiciel de reconnaissance de caractères – une grande première pour moi ; il y avait quelques imprécisions, je crois les avoir toutes corrigées, mais qui sait…)

UNE LETTRE D’ALLEMAGNE

Nous retournons à Paris demain, c’est donc le dernier moment pour écrire une lettre d’Allemagne. Envoyée plutôt depuis la lisière de l’Allemagne.

C’est un voyage sinistre que celui de Paris à Nancy, à travers cette région de la Marne qui donne encore le sentiment qu’on lui a extirpé l’âme à coups d’explosifs ; pourtant les champs mornes sont nivelés et cultivés, et les arbres, blêmes et fins comme des fils, tiennent debout. Tout ici paraît cependant vide, nul et non avenu. Dans les villages, des alignements de rues où les maisons délabrées ont l’air de chicots entre des dents saines.

Vous arrivez à Strasbourg, où les gens continuent de parler l’allemand d’Alsace, comme depuis toujours, malgré les enseignes en français des magasins. L’endroit a l’air mort. Beaucoup d’articles en coton, du coton blanc, venus de Mulhouse, d’usines qui étaient anciennement allemandes. Une masse invraisemblable de cotonnades blanches bon marché.

La façade de la cathédrale, haute, plate, ouvragée, une sorte d’obscurité dans l’obscurité, avec une rosace ronde et de longs, longs prismes de pierre. Étrange que des hommes aient eu un jour envie de poser pierre ouvragée sur pierre ouvragée jusqu’à une telle hauteur, et sans tout faire tomber. Le gothique! Ça me rendait toujours joyeux de voir s’écrouler mes châteaux de cartes. Mais ces Goths et ces Alamans avaient apparemment une passion pour les hauteurs vertigineuses.

Le Rhin est toujours le Rhin, le grand séparateur. Ce que vous ressentez en le traversant. Des berges détrempées, planes, gelées. Puis le fleuve, froid, sinueux. Enfin l’autre côté, qui a l’air si froid, si vide, si gelé, si abandonné. Le train s’arrête et rejette furieusement sa vapeur. Après quoi il s’étire à travers la plaine plate du Rhin, passe des zones inondées prises par le gel, des champs de givre, dans le vide de cette portion de territoire occupé.

Dès que vous avez franchi le Rhin, l’esprit du lieu change. On n’essaie plus de vous servir le boniment de l’aménité. Les zones marécageuses sont gelées. Les champs sont vides. On dirait qu’il n’y a plus personne au monde.

C’est comme si la vie s’était retirée vers l’Est. Comme si la vie germanique refluait lentement pour éviter tout contact avec l’Europe occidentale, refluait vers les déserts de l’Est. Voici les collines rondes, pesantes, massives de la Forêt-Noire, noires du noir d’encre des arbres allemands et qu’émaille un peu de blanc neigeux. On dirait une succession d’énormes éminences intriquées, sombres, qui obstruent le regard vers l’Est. Vous les considérez depuis la plaine du Rhin, et comprenez que vous vous trouvez sur une véritable frontière, une frontière contre quelque chose.

À l’instant où vous êtes en Allemagne, vous savez. Un sentiment de vide, de vague menace. C’est ainsi que les soldats romains ont dû contempler ces coteaux ronds, noirs et massifs : avec une certaine crainte, et en comprenant qu’ils touchaient là à une limite, leur limite. La crainte des indigènes invisibles. La crainte de cette vie invisible rôdant dans les bois. La crainte de leur exact contraire.

Il en va de même pour les Français ; cette même crainte, presque mystique. Mais on ne doit insulter pas même ses propres craintes.

L’Allemagne, cette partie de l’Allemagne, est très différente de ce qu’elle était il y a deux ans et demi, lorsque j’y étais venu. À l’époque, elle était encore ouverte à l’Europe. Elle regardait encore vers l’Europe occidentale en espérant une réunion, une sorte de réconciliation. Époque révolue, désormais. La mystérieuse, l’inexorable barrière est retombée ; et ses puissantes inclinations portent une fois encore l’esprit germanique vers l’Est : vers la Russie, vers la Tartarie. L’étrange vortex de la Tartarie est redevenu le centre positif, et la positivité de l’Europe occidentale a été brisée. La positivité de notre civilisation s’est rompue. Les influences, invisiblement, proviennent dorénavant de la Tartarie. Tant et si bien que toute l’Allemagne lit Bêtes, hommes et dieux avec une sorte de fascination. Et ce faisant retrouve sa fascination pour l’Est destructeur qui engendra Attila.

Il fait nuit, donc. Baden Baden est un petit endroit paisible, une fois tous les curistes partis. Plus aucun Tourgueniev, plus aucun Dostoïevski, ni grand-duc ni roi Edwards venant boire les eaux. Tous les signes extérieurs d’une ville d’eau mondialement connue – mais vide à présent, un simple village de la Forêt-Noire, que traversent des trains chargés de grumes en direction de la France.

Le Rentenmark, le nouveau mark-or allemand, est abominablement cher. En Angleterre les prix sont élevés, mais à Baden on achète moins avec la devise anglaise qu’on ne peut acheter à Londres, et de beaucoup. En outre il n’y a pas de travail – donc pas d’argent. Personne n’achète quoi que ce soit, hormis le strict nécessaire. Les commerçants sont désespérés. Et il y a de moins en moins de travail.

Tout le monde renonce au téléphone – trop cher. Les tramways ne circulent pas, sauf trois fois par jour jusqu’à la gare. Vers l’Annaberg, dans la banlieue, les lignes sont envahies par la rouille et les tramways n’y vont plus. Les gens sont dans l’incapacité d’acquitter les dix pfennigs du billet. Aujourd’hui, dix pfennigs représentent une somme importante : un penny. C’est exactement cent milliards de marks.

L’argent devient fou, et les gens avec.

La nuit, l’endroit est plongé dans une obscurité presque totale, pour économiser la lumière. Économie, économie, économie – cela aussi tourne à la folie. Par chance, le gouvernement fait en sorte que le pain reste relativement bon marché.

Mais la nuit vous avez l’impression qu’il se passe d’étranges choses dans le noir, vous ressentez l’étrangeté qui émane de cette Forêt-Noire jamais vraiment conquise. Vous vous raidissez, à l’écoute de la nuit. Vous éprouvez une sensation de danger. Cela ne vient pas des gens. Ils n’ont pas l’air dangereux. C’est de l’air lui-même que provient cette sensation de danger, la sensation bizarre d’un mystérieux danger, une sensation qui hérisse.

Quelque chose s’est passé. Quelque chose s’est passé qui ne s’est pas encore produit. L’ancien sortilège de l’ancien monde s’est rompu, et l’ancien esprit sauvage, celui qui hérisse, a pris possession des lieux. La guerre n’a pas brisé l’espoir de paix-et-production du monde, mais elle l’a profondément altéré. C’est pourtant ce vieil espoir de paix-et-production qui continue de gouverner, de gouverner la conscience à tout le moins. Même en Allemagne, il n’a pas complètement disparu.

Mais c’est comme s’il avait pratiquement disparu. Ces deux dernières années en sont la cause. L’espoir de paix-et-production s’est brisé. L’ancien courant, l’ancienne adhésion n’ont plus cours. Et c’est un courant plus ancien qui s’est imposé. Retour, retour à la sauvage polarité tatare, éloignement de la polarité que représentait l’Europe chrétienne civilisée. Cela, me semble-t-il, a déjà eu lieu. Et c’est un fait infiniment plus important que tout autre événement plus concret. Il engendrera la prochaine phase des événements.

Et l’impression jamais ne s’atténue. En remontant la vallée du Rhin, c’est toujours la même obscure sensation de danger, de silence, de suspens. Non que les gens soient occupés à comploter, manigancer, ourdir – je ne le crois pas une minute. Mais quelque chose s’est produit dans l’âme humaine, par-delà tout espoir. L’âme humaine s’est détachée de l’unisson, s’en est allée se fortifier ailleurs. L’ancien esprit de l’Allemagne préhistorique est de retour, à la fin de l’Histoire.

Même chose à Heidelberg. Heidelberg, des gens partout, partout, partout. Des étudiants, tous pareils, des jeunes gens sac au dos tous semblables, des bandes de filles et de garçons qui descendent des collines. Pareils, et différents. Ces curieuses bandes de Jeunes Socialistes, garçons et filles, avec leurs discours antimatérialistes et leurs affirmations teintées de mysticisme, c’est leur étrangeté qui vous frappe. Quelque chose de primitif, comme des bandes errantes issues de tribus qui se seraient scindées, éparpillées, ainsi les voit-on. Et ces flots de gens produisent une impression de silence, de secret, de dissimulation. L’impression que tout homme et toute chose ont fui l’ancienne harmonie, comme des barbares rôdant dans un buis fuient les regards. Les vieilles habitudes demeurent. Mais la masse des gens n’a pas d’argent. Et le courant des sentiments s’est entièrement inversé.

Vous êtes là, dans les bois qui dominent la ville, et vous contemplez le Neckar vert qui glisse rapidement hors de l’échancrure allemande pour rejoindre le Rhin. Le soleil disparaît lentement, écarlate, dans la brume de la vallée du Rhin. De l’autre côté, la vieille pierre rosée du château en ruine semble s’embraser, la maréchalerie en dessous est dans l’ombre, les toits pointus de la vieille ville compacte, qui vient buter sur la porte du pont, brillent puis s’éteignent. La brume est bleue.

C’est comme si les années faisaient rapidement marche arrière – et n’avançaient plus. Le temps, comme un ressort qui casse et brusquement se recroqueville, semble revenir avec une mystérieuse vélocité vers une sorte de mort. Revenir au fantôme du haut Moyen Âge allemand, puis à l’époque romaine, puis au temps des forêts silencieuses et des barbares qui y rôdent, menaçants.

Les races germaniques recèlent quelque chose que rien n’est susceptible d’altérer. À peau blanche, élémentaire, dangereux. Notre civilisation est née de la fusion des yeux noirs et des yeux bleus. La rencontre, le mélange, l’enchevêtrement des deux races ont été la joie de notre ère. Le Celte était là, étranger mais nécessaire, tel un réactif chimique à la fusion. La civilisation européenne a alors pris son essor. Pareillement ces cathédrales, et ces pensées.

Mais aujourd’hui, le Celte est l’agent désintégrateur. Les races latines et méridionales se dissocient des races septentrionales, et l’instinct nordique du Germain reflue vers la Tartarie, vers le vortex destructeur de la Tartarie.

C’est le destin, personne désormais n’y peut rien changer. Le sang lui-même se transforme. Au cours de ces trois dernières années, la composition même du sang s’est modifiée dans les veines de l’Europe. Mais surtout dans les veines germaniques.

Et nous avons simultanément contribué à cela – par l’occupation de la Ruhr, par l’impéritie anglaise, par la perfidie allemande. C’est nous-même qui avons fait cela. Et apparemment on ne pouvait faire autrement.

Quos vult perdere Deus, dementat prius.

 19 février 1924, DH.Lawrence.

« Une lettre d’Allemagne », D.H.Lawrence, Matins mexicains et autres essais, Le Bruit du Temps, 2012 (Trad. Jean-Baptiste de Seynes)

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Un lecteur

Je cherchais (en vain) à retrouver une citation précise de Borges sur Chesterton quand je suis tombé sur ce texte. Les deux premières phrases sont très connues, la suite l’est moins, je crois. Étant donné mes obligations des prochains jours et ma fatigue actuelle, je ne garantis pas que la publication de mes prochaines notes sera aussi régulière qu’elle ne le devrait. Quant à la remarque sur Chesterton que j’aurais voulu retrouver dans son contexte, elle n’est peut-être même pas de Borges ; ou elle lui est faussement attribuée, l’affaire est commune, plus encore depuis que l’Internet permet la circulation de citations douteuses et jamais référencées.

Un Lecteur

Que d’autres se targuent des pages qu’ils ont écrites ;

moi je suis fier de celles que j’ai lues.

Je n’aurai pas été un philologue,

je n’aurai pas interrogé les déclinaisons, les modes, la laborieuse mutation des lettres,

le d qui se durcit en t,

l’équivalence du g en k,

mais tout au long de mes années j’ai professé

la passion du langage.

Mes nuits sont pleines de Virgile ;

avoir su et avoir oublié le latin

est une possession, parce que l’oubli

est l’une des formes de la mémoire, son vague souterrain,

l’autre face secrète de la monnaie.

Quand dans mes yeux s’effacèrent

les vaines chères apparences,

les visages et la page,

j’entrepris l’étude du langage de fer

dont mes aînés se servirent pour chanter

les épées et les solitudes,

et maintenant, après sept siècles,

du fond de ton Ultima Thule

ta voix m’arrive, Snorri Sturluson.

Le jeune homme, devant le livre, s’impose une discipline précise ;

à mon âge, toute entreprise est une aventure

qui confine à la nuit.

Je n’achèverai pas le déchiffrement des anciennes langues du Nord,

je ne plongerai pas mes mains désireuses dans l’or de Sigurd ;

la tâche que j’entreprends est illimitée

et va m’accompagner jusqu’à la fin,

cette fin non moins mystérieuse que l’univers

et que moi, l’apprenti.

Jorge Luis Borges, Œuvres Complètes II, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2010, pp. 184-185 (trad. Jean Pierre Bernès et Nestor Ibarra)

L’Embarras

Pour compléter ma note de samedi, je vous propose un petit extrait, amusant, du Journal Littéraire, de Paul Léautaud. Promis, j’arrête, ensuite, avec l’atrabilaire de Fontenay.

Lundi 30 Janvier 1922. – J’ai été ce soir acteur dans une petite scène qui est un bel exemple de la vanité littéraire et de l’illusion qu’elle peut entraîner. Cela à propos d’une phrase de ma Chronique dramatique, Nouvelle Revue française, n°1er janvier 22. Voici cette phrase, faisant suite à des critiques de certains écrivains : « Que sont-ils, eux et bien d’autres, à côté de l’écrivain admirable comme sensibilité, intelligence supérieure, spontanéité de l’expression, liberté morale la plus complète, que je ne nommerai pas et qui m’a donné de si vifs plaisirs que je voudrais être seul à le connaître ? »

J’avais rendez-vous à 6 heures avec Mme … devant la pâtisserie qui fait l’angle de la rue de Grenelle et de la place de la Croix-Rouge. J’étais là, en l’attendant, à faire un cigarette, en regardant machinalement l’étalage, quand levant les yeux je vois Gide et Jacques Rivière, à l’intérieur de la pâtisserie. Gide me fait signe d’entrer. Je refuse de la main. Ils sortent. Nous nous disons bonjour, puis Gide, faisant signe à Rivière de nous laisser, me prend par le bras et me dit « Vous savez, mon cher Léautaud, j’ai beaucoup à vous remercier… Cela m’a beaucoup touché… J’ai été très agréablement surpris… » Je ne comprenais pas du tout et je lui dis : « Mais quoi donc ?… » Il continue : « Voyons, votre dernière chronique… la phrase dans laquelle vous parlez d’un écrivain que vous ne voulez pas nommer… Vous vous souvenez bien ?… » Je ne comprenais toujours pas et je lui dis : « Eh ! bien, quoi ?… » Il continue, de plus en plus enveloppant et me tenant de plus en plus par le bras : « Voyons, je ne me trompe pas ? … Je n’étais pas sûr, mais Rivière m’a dit : Mais si, mais si, c’est bien toi. C’est bien de moi qu’il s’agit, n’est-ce pas ? » Comment faire ? Je ne savais où me mettre. J’avais autant envie de rire que j’étais embarrassé. Dire non ? La situation eût été gênante. Dire oui, pourtant ? C’est pourtant ce que j’ai répondu, un : oui, chuchoté, évasif, gêné, timide, presque agacé aussi. Il n’y avait pas moyen de faire autrement. Gide a continué encore : « C’est d’autant plus délicat que vous ne m’avez pas nommé… Si, si, cela m’a beaucoup touché. » Là-dessus, j’ai prétexté de mon rendez-vous et nous nous sommes quittés, moi avec soulagement.

Comment Gide a-t-il pu se méprendre à ce point ? Je n’en reviens pas. La phrase en question s’applique si peu à lui ! « Spontanéité dans l’expression » alors qu’il doit tant travailler pour écrire, que cela se sent si bien chez lui, et qu’il laisse voir tant d’envie pour les gens qui écrivent spontanément, il me l’a témoigné plus d’une fois sans le vouloir. « Liberté morale la plus complète » alors qu’il est sans cesse embarrassé dans des questions de conscience, de la peur du péché et qu’il n’a pas une hardiesse sans en montrer aussitôt de la contrition. Il sait mon goût pour Stendhal et il ne l’a pas reconnu dans cette phrase et il s’y est reconnu, lui ! C’est prodigieux. C’est bien comique aussi. Et cette façon caressante, chatte, enveloppante, de me parler de cela, et de me remercier, avec un geste et cette voix qui ne sont qu’à lui. Quelle jolie scène de la vie littéraire. Elle aurait eu sa place dans L’Œuvre des Athlètes de Duhamel et aurait bien fait rire.

Il n’est pas possible que Gide ne découvre pas un jour qu’il s’est trompé. Il ne pourra pas m’en vouloir de lui avoir répondu comme je l’ai fait, mais il sera joliment embarrassé à mon égard.

Cette amusante anecdote n’enlève rien à l’estime dans laquelle Léautaud tient Gide, et dont quelques passages comme celui qui suit témoignent.

Mardi 20 juin 1922 – Je relis des choses de Gide, dans le petit volume de morceaux choisis de la Nouvelle Revue française, pour me mettre en train pour mon compte rendu de Saül que vient de jouer le Vieux-Colombier et qui est sans conteste une admirable chose. C’est un écrivain de marque, Gide, qui a un ton, un style, une façon de sentir et de voir à lui, et des sujets à lui et qui le tiennent de près, semblables au possible à son esprit et à sa personne. Ce petit volume de morceaux choisis est excellent pour le connaître et le faire apprécier. N’importe. J’ai beau le trouver fort bien. Ce n’est pas mon genre, ni comme fond ni comme forme. Il me faut plus de vivacité et de spontanéité, plus d’extérieur, il me semble que je pourrais résumer en disant : moins d’art. Ce qui ne m’empêche pas de penser que la littérature de Gide est plus rare et peut-être supérieure à ce que je préfère.

Du bon et du mauvais style

Je lis actuellement le Journal de Léautaud (la très épaisse anthologie parue chez Folio), avec grand plaisir et parfois un peu d’irritation. Ce farouche stendhalien n’aimait que le style spontané, naturel, vrai, soit tout l’inverse de ce que produisaient les auteurs de sa jeunesse, temps de Parnassiens et de Symbolistes affectés (depuis presque tous oubliés). Réfractaire par nature (ce qui fait son intérêt littéraire), Léautaud abhorrait son époque de surécriture et de préciosité – c’était le temps de la gloire de Barrès et de Bourget, de Prudhomme et de Mendès. Il y revenait souvent, au fil des jours, brandissant son cher Stendhal, le Stendhal intime et pressé des écrits autobiographiques ou de la correspondance plus que le Stendhal « extime » des romans. Chacun sait que les fanatiques de Stendhal – quand sa gloire était moins fermement établie qu’aujourd’hui – révéraient chez lui, par opposition à la mode de leur temps, le naturel, l’aisance, le style, contre ce qu’ils jugeaient être une falsification, la méthode de Flaubert, son acharnement formel, ses constants polissages, son phrasé orné. Plus qu’aux artisans rigoureux, l’époque était alors aux plumitifs à synonymes, à la littérature dite décadente et à ses sentences d’ornement. On comprend que devant tant de vanité un marginal récalcitrant comme Léautaud ait regimbé.

La lecture de ce Journal m’a néanmoins fait fouiller ce matin dans Rémy de Gourmont, gloire un peu oubliée du siècle dernier. Les deux hommes, travaillant au Mercure de France, étaient proches, quoique opposés dans leur manière d’appréhender la littérature. Leurs débats, repris dans le Journal, en témoignent assez. Dans la vieille querelle opposant stendhaliens et flaubertistes, Gourmont penchait en effet du côté de la sueur et du labeur (l’art est un travail) – tandis que Léautaud (l’art est un plaisir) ne croyait qu’à la vérité de la hâte, de la sensibilité immédiate, du ton personnel, qui pour lui ne se révélaient vraiment qu’en dehors de toute « fabrication ». Il fallait selon lui, pour ne pas ennuyer, qu’un texte s’écrivît en un jet, sans y revenir. Léautaud n’épargnait guère les « écrivains de bureau », les « ébénistes », les « maniérés », les bavards et les artisans du « beau style », d’où ses fréquentes – et réjouissantes – récriminations contre telle ou telle gloire, jugée usurpée. Ne nous trompons pas. Cet éloge de la spontanéité n’équivalait pas, chez lui, à un culte du naturel bas de gamme, tel qu’il peut se pratiquer par les amateurs contemporains de l’écriture blanche, du « ça écrit », du matériau brut et personnel, du durassisme mal assimilé, et de la pensée plate. Léautaud eût récriminé contre eux comme il récriminait contre Barrès ou Gide. Sa détestation des « écrivains arrivés », des pontifes et des « auteurs bien rentés », que je crois liée à son iconoclasme naturel, n’aurait pas été moins forte aujourd’hui qu’elle le fut hier. Il aurait sans doute tenu quelques propos cinglants sur les populaires d’aujourd’hui, contre leur fatigante et plane indigence. Gourmont l’aurait sans doute suivi, pour d’autres motifs, que le petit extrait du jour peut contribuer à éclairer.

J’ai trouvé ceci dans La Culture des Idées, paru chez Robert Laffont (coll. « Bouquins »). Encore jeune, Gourmont avait écrit une longue critique d’un traité de style, dont je reprends ici les deux premières sections. C’est là un texte assez éloigné des remarques de Léautaud mais qui les rejoint sur deux ou trois points (écrire trop bien, c’est mal écrire, par exemple).

 

DU STYLE OU DE L’ÉCRITURE

 I

                                   » Et ideo confiteatur eorum stultitia, /  qui arte, scientiaque immnunes, / de solo ingenio confidentes, ad / summa summe canenda prorumpunt / a tanto prosuntuositate / desistant, et si anseres naturali / desidia sunt, nolint astripetam / aquilam imitari. »  DANTIS ALIGHIERI,  De vulgari eloquio, II. 4.

(« Et puisse de la sorte rester confondue la sottise de ces autres qui, dépourvus d’art et de science, confiants en leur seul engin, se jettent à chanter les plus hauts sujets sur le ton le plus haut : qu’ils abandonnent une telle présomption ; et si par nature ou fainéantise ils ont manière d’oisons, qu’ils ne prétendent pas imiter l’aigle dont le vol atteint les astres », Trad. André Pézard, in Œuvres Complètes, Dante, « Bibliothèque de la Pléiade », p. 603

Déprécier « l’écriture », c’est une précaution que prennent de temps à autre les écrivains nuls ; ils la croient bonne ; elle est le signe de leur médiocrité et l’aveu d’une tristesse. Ce n’est pas sans dépit que l’impuissant renonce à la jolie femme aux yeux trop limpides ; il doit y avoir de l’amertume dans le dédain public d’un homme qui confesse l’ignorance première de son métier ou l’absence du don sans lequel l’exercice de ce métier est une imposture. Cependant quelques-uns de ces pauvres se glorifient de leur indigence ; ils déclarent que leurs idées sont assez belles pour se passer de vêtement, que les images les plus neuves et les plus riches ne sont que des voiles de vanité jetés sur le néant de la pensée, que ce qui importe, après tout, c’est le fond et non la forme, l’esprit et non la lettre, la chose et non le mot, et ils peuvent parler ainsi très longtemps, car ils possèdent une meute de clichés nombreuse et docile, mais pas méchante. Il faut plaindre les premiers et mépriser les seconds et ne leur rien répondre, sinon ceci : qu’il y a deux littératures et qu’ils font partie de l’autre.

Deux littératures: c’est une manière de dire provisoire et de prudence, afin que la meute nous oublie, ayant sa part du paysage et la vue du jardin où elle n’entrera pas. S’il n’y avait pas deux littératures et deux provinces, il faudrait égorger immédiatement presque tous les écrivains français ; cela serait une besogne bien malpropre et de laquelle, pour ma part, je rougirais de me mêler. Laissons donc ; la frontière est tracée ; il y a deux sortes d’écrivains: les écrivains qui écrivent et les écrivains qui n’écrivent pas, – comme il y a les chanteurs aphones et les chanteurs qui ont de la voix.

Il semble que le dédain du style soit une des conquêtes de quatre-vingt-neuf. Du moins, avant l’ère démocratique, il n’avait jamais été question que pour les bafouer des écrivains qui n’écrivent pas. Depuis Pisistrate jusqu’à Louis XVI, le monde civilisé est unanime sur ce point : un écrivain doit savoir écrire. Les Grecs pensaient ainsi ; les Romains aimaient tant le beau style qu’ils finirent par écrire très mal, voulant écrire trop bien. S. Ambroise estimait l’éloquence au point de la considérer comme un des dons du Paraclet, vox donus Spiritus, et S. Hilaire de Poitiers, au chapitre treize de son Traité des Psaumes, n’hésite pas à dire que le mauvais style est un péché. Ce n’est donc pas du christianisme romain qu’a pu nous venir notre indulgence présente pour la littérature informe ; mais comme le christianisme est nécessairement responsable de toutes les agressions modernes contre la beauté extérieure, on pourrait supposer que le goût du mauvais style est une de ces importations protestantes dont fut, au dix-huitième siècle, souillée la terre de France : le mépris du style et l’hypocrisie des mœurs sont des vices anglicans.

Cependant si le dix-huitième siècle écrit mal, c’est sans le savoir ; il trouve que Voltaire écrit bien, surtout en vers ; il ne reproche à Ducis que la barbarie de ses modèles ; il a un idéal ; il n’admet pas que la philosophie soit une excuse de la grossièreté littéraire ; on versifie les traités d’Isaac Newton et jusqu’aux recettes de jardinage et jusqu’aux manuels de cuisine. Ce besoin de mettre où il n’en faut pas de l’art et du beau langage le conduisit à adopter un style moyen, propre à rehausser tous les sujets vulgaires et à humilier tous les autres. Avec de bonnes intentions, le dix-huitième siècle finit par écrire comme le peuple du monde le plus réfractaire à l’art : l’Angleterre et la France signèrent à ce moment une entente littéraire qui devait durer jusqu’à la venue de Chateaubriand et dont le Génie du Christianisme fut la dénonciation solennelle. A partir de ce livre, qui ouvre le siècle, il n’y a plus qu’une manière d’avoir du talent, c’est de savoir écrire, et non plus à la mode de la Harpe, mais selon les exemples d’une tradition invaincue, aussi vieille que le premier éveil du sens de la beauté dans l’intelligence humaine.

Mais la manière du dix-huitième siècle répondait trop bien aux tendances naturelles d’une civilisation démocratique ; ni Chateaubriand, ni Victor Hugo ne purent rompre la loi organique qui précipite le troupeau vers la plaine verte où il y a de l’herbe et où il n’y aura plus que de la poussière quand le troupeau aura passé. On jugea inutile bientôt de cultiver un paysage destiné aux dévastations populaires ; il y eut une littérature sans style comme il y a des grandes routes sans herbe, sans ombre et sans fontaines.

 II

Le métier d’écrire est un métier, et j’aimerais mieux qu’on le mît à son ordre vocabulaire, entre la cordonnerie et la menuiserie, que tout seul à part des autres manifestations de l’activité des hommes. À part, il peut être nié, sous prétexte d’honneurs, et tellement éloigné de tout ce qui est vivant qu’il meure de son isolement ; à son rang dans une des niches symboliques le long de la grande galerie, il suggère des idées d’apprentissage et d’outillage ; il éloigne de lui les vocations impromptues ; il est sévère et décourageant.

Le métier d’écrire est un métier ; mais le style n’est pas une science. Le style est l’homme même et l’autre formule, de Hello, le style est inviolable, disent une seule chose : le style est aussi personnel que la couleur des yeux ou le son de la voix. On peut apprendre le métier d’écrire ; on ne peut apprendre à avoir un style ; on ne peut teindre son style comme on teint ses cheveux, mais il faut recommencer tous les matins et n’avoir pas de distractions. On apprend si peu à avoir un style qu’au cours de la vie souvent on désapprend ; quand la force vitale est moindre on écrit moins bien ; l’exercice, qui améliore d’autres dons, gâte parfois celui-là.

Écrire, c’est très différent de peindre ou de modeler ; écrire ou parler, c’est user d’une faculté nécessairement commune à tous les hommes, d’une faculté primordiale et inconsciente. On ne peut l’analyser sans faire toute l’anatomie de l’intelligence ; c’est pourquoi, qu’ils aient dix ou dix mille pages, tous les traités de l’art d’écrire sont de vaines esquisses. La question est si complexe qu’on ne sait par où l’aborder ; elle a tant de pointes et c’est un tel buisson de ronces et d’épines qu’au lieu de s’y jeter on en fait le tour ; et c’est prudent.

Écrire, mais alors au sens de Flaubert et de Goncourt, c’est exister, c’est se différencier. Avoir un style, c’est parler au milieu de la langue commune un dialecte particulier, unique et inimitable et cependant que cela soit à la fois le langage de tous et le langage d’un seul. Le style se constate ; en étudier le mécanisme est inutile au point où l’inutile devient dangereux ; ce que l’on peut recomposer avec les produits de la distillation d’un style ressemble au style comme une rose en papier parfumé ressemble à la rose.

Quelle que soit l’importance fondamentale d’une œuvre « écrite », la mise en œuvre par le style accroît son importance. C’était l’opinion de Buffon, que toutes les beautés qui se trouvent dans un ouvrage bien écrit, « tous les rapports dont le style est composé sent autant de vérités aussi utiles et peut-être plus précieuses pour l’esprit humain que celles qui peuvent faire le fond du sujet ». Et c’est aussi, malgré le dédain commun, l’opinion commune, puisque les livres de jadis qui vivent encore ne vivent que par le style. Si le contraire était possible, tel contemporain de Buffon, Boulanger, l’auteur de L’Antiquité dévoilée ne serait pas inconnu aujourd’hui, car il n’y avait de médiocre en lui que sa manière d’écrire ; et n’est-ce point parce qu’il manqua presque toujours de style que tel autre, comme Diderot, n’a jamais eu que des heures de réputation et que sitôt qu’on ne parle plus de lui, il est oublié ?

Cette prépondérance incontestée du style fait que l’invention des thèmes n’a pas un grand intérêt en littérature. Pour écrire un bon roman ou quelque drame viable, il faut ou élire un sujet si banal qu’il en soit nul ou en imaginer un si nouveau qu’il faille du génie pour en tirer parti, Roméo et Juliette ou Don Quichotte. La plupart des tragédies de Shakespeare ne sont qu’une suite de métaphores brodées sur le canevas de la première histoire venue. Shakespeare n’a inventé que ses vers et ses phrases : comme les images en étaient nouvelles, cette nouveauté a nécessairement conféré la vie aux personnages du drame. Si Hamlet, idée pour idée, avait été versifié par Christophe Marlowe, ce ne serait qu’une obscure et maladroite tragédie que l’on citerait comme une ébauche intéressante. M. de Maupassant, qui inventa la plupart de ses thèmes, est un moindre conteur que Boccace, qui n’inventa aucun des siens. L’invention des sujets est d’ailleurs limitée, encore que flexible à l’infini ; mais, autre siècle, autre histoire. M. Aicard, s’il avait du génie, n’eût pas traduit Othello, il l’eût refait, comme l’ingénu Racine refaisait les tragédies d’Euripide. Tout aurait été dit dans les cent premières années des littératures si l’homme n’avait le style pour se varier lui-même. Je veux bien qu’il y ait trente-six situations dramatiques ou romanesques, mais une théorie plus générale n’en peut, en somme, reconnaître que quatre. L’homme étant pris pour centre, il a des rapports : avec lui-même, avec les autres hommes, avec l’autre sexe, avec l’infini, Dieu ou Nature. Une œuvre de littérature rentre nécessairement dans un de ces quatre modes. Mais n’y aurait-il au monde qu’un seul et unique thème, et que cela fût Daphnis et Chloé, il suffirait.

Une des excuses des écrivains qui ne savent pas écrire est la diversité des genres. Ils croient qu’à celui-ci convient le style et à celui-là, rien. Il ne faut pas, disent-ils, écrire un roman du même ton qu’un poème. Sans doute ; mais l’absence de style fait aussi l’absence de ton et quand un livre manque d’écriture, il manque de tout : il est invisible ou, comme on dit, il passe inaperçu. Cela convient. Au fond, il n’y a qu’un genre : le poème ; et peut-être qu’un mode, le vers, car la belle prose doit avoir un rythme qui fera douter si elle n’est que de la prose. Buffon n’a écrit que des poèmes, et Bossuet et Chateaubriand et Flaubert. Les Époques de la Nature, si elles émeuvent les savants et les philosophes, n’en sont pas moins une somptueuse épopée. M.Brunetière a parlé avec une ingénieuse hardiesse de l’évolution des genres ; il a montré que la prose de Bossuet n’est qu’une des coupes de la grande forêt lyrique où Victor Hugo plus tard se fit bûcheron. Mais je préfère l’idée qu’il n’y a pas de genres ou qu’il n’y a qu’un genre ; cela est d’ailleurs plus conforme aux dernières philosophies et à la dernière science : l’idée d’évolution va disparaître devant celle de permanence, de perpétuité.

Si on peut apprendre à écrire ? Il s’agit du style: c’est demander si M. Zola avec de l’application aurait pu devenir Chateaubriand, ou si M. Quesnay de Beaurepaire avec des soins aurait pu devenir Rabelais ; si l’homme qui imite les marbres précieux en secouant d’un coup vif son pinceau vers les panneaux de sapin aurait pu, bien conduit, peindre le Pauvre Pêcheur, ou si le ravaleur qui taille dans le genre corinthien les tristes façades des maisons parisiennes ne pourrait pas, après vingt leçons, sculpter par hasard la Porte de l’Enfer ou le tombeau de Philippe Pot?

Si on peut apprendre à écrire ? Il s’agit des éléments d’un métier, de ce qui s’enseigne aux peintres dans les académies: on peut apprendre cela ; on peut apprendre à écrire correctement à la manière neutre, comme on grava à la manière noire. On peut apprendre à écrire mal, c’est-à-dire proprement et de manière à mériter un prix de vertu littéraire. On peut apprendre à écrire très bien, ce qui est une autre façon d’écrire très mal. Qu’ils sont mélancoliques, ces livres qui sont très bien ; et puis, c’est tout.

Cocteau, ô Cocteau !

J’avais beaucoup aimé lire, voici quelques années, Paris, ô Paris !, recueil d’articles des années 50, composés par l’écrivain et journaliste italien Alberto Arbasino (paru aux éditions du Promeneur, où les amateurs trouvent toujours matière à satisfaire leurs appétits italiens). C’était à l’époque où, bien introduit à Paris, encore capitale du XXe siècle artistique, on pouvait rendre visite successivement à Céline, Mauriac, Cocteau, Jouhandeau, Malraux, Paulhan, Camus, Simenon, Léger, Miller, Picasso, Sartre, Aragon, Robbe-Grillet, Aron, Wahl, de Roux, Breton ou encore Julien Green – la liste reste ouverte. Arbasino les rencontra presque tous, livrant à la presse italienne quelques tableaux, souvent doux-amers, parfois sarcastiques, d’une certaine réalité parisienne et littéraire. À l’inverse du respectueux Eugenio Montale (voir le recueil En France, paru à La Fosse aux Ours), envoyé en France à peu près à la même époque, prenant religieusement en note les plus profondes pensées des grands esprits, le jeune Arbasino, âgé alors d’une vingtaine d’années, n’était pas toujours bienveillant avec ceux qu’il rencontrait. Les idoles littéraires, saisies dans leur intimité, étaient ramenées à des proportions plus humaines, à cet en deçà de l’œuvre qui caractérise l’écrivain observé à un instant parmi d’autres de sa vie privée. Le transalpin avait pour lui, il est vrai, l’insolence de sa jeunesse. Il portait un regard acéré sur ses interlocuteurs, usant avec adresse, dans ses textes, du petit détail moqueur et signifiant – ainsi François Mauriac, pontifiant gravement, chez lui, sur les rapports de l’Église et de la Démocratie Chrétienne, vêtu d’un veston croisé, de sa légion d’honneur et… de pantoufles ornées de la figure joviale de Mickey Mouse.

Dans ces portraits, l’auteur ne juge jamais explicitement, il expose, compose, coupe et par là, émet une forme d’opinion tout en sous-entendus. Les effets de juxtaposition, les incongruités, les citations font la saveur de ces articles gentiment moqueurs. L’irrévérence du jeune Alberto Arbasino divertit encore aujourd’hui, même si l’auteur est désormais un vieux monsieur de 84 ans, dont les œuvres, consacrées, sont parues récemment à la « Pléiade » italienne, I Meridiani. Après quelques hésitations, j’ai choisi un des chapitres qui m’avaient le plus amusé alors – peut-être, aussi, parce que l’œuvre et la personnalité de son sujet m’ont plus souvent agacé que touché.

La cuisine d’un académicien

Le nom de Palais-Royal pourrait suggérer des souvenirs imagés, des nobles rêveries ; mais l’on sait bien que l’immense édifice à arcades, avec ses jardins au milieu, est subdivisé en des centaines de petits appartements et boutiques, petits et même misérables ; dedans, il y a de tout. À intervalles réguliers, des escaliers larges ou étroits s’ouvrent sur des ruelles discrètes et sombres : comme l’ombreuse rue de Montpensier.

Sur le premier palier s’entrouvre une porte ; et la gouvernante qui répond durement au téléphone passe la tête en s’exclamant comme au théâtre : « Mensonge ! Mensonge ! Monsieur n’attend personne ! Monsieur ne téléphone jamais à personne ! » Derrière elle, à un mètre, on entend Monsieur qui hurle au téléphone : « Je ne parle jamais au téléphone ! » dans un tourbillon de chats siamois noisette, à la queue et aux oreilles marron sombre. L’un d’eux s’échappe par la porte : sera-ce la faute du visiteur ? Et tant pis si celui-ci observe qu’un de plus ou de moins, quelle différence cela fait-il, dans quelques mètres carrés ? « Mensonge ! » répète la gouvernante, offensée, tandis que les chats se pressent et débordent sur les marches : quelle odeur ! « Vous n’avez jamais, jamais parlé à Monsieur ! » Et pourquoi donc ne pas demander directement à Monsieur si c’est vrai ou non ? Et, après avoir traversé et retraversé les chats, aussitôt calmée et amadouée : « Que voulez-vous ! Il faut bien que nous nous défendions ! Il y a toujours quelqu’un qui tente d’entrer à la maison ! »

Et la maison de Cocteau est vraiment très petite. Entre-temps, silencieux et envahissant, est arrivé sur le palier un vieux monsieur, tout en gris clair et tout respect. Nous sommes introduits ensemble et l’on nous installe, moi dans la cuisinette et lui dans les toilettes, portes ouvertes sur la petite entrée. Invités de manière aimable et globale à nous asseoir où nous pouvons, nous prenons place sur un escabeau et sur le siège.

On ne voit qu’une autre pièce dans l’appartement, lit-séjour-atelier, pleine de chats ; et le Poète, le visage hilare et enflammé, va de l’une à l’autre, nu sous un simple peignoir blanc de tissu-éponge. Je voudrais bien avoir à son âge la même peau que lui ! Il est lisse, rose, beau.

Le vieux monsieur dans les toilettes, vêtu d’une symphonie de gris sur une note fondamentale couleur souris, gants à la main, canne qu’il ne pose pas, parapluie, chapeau et rosette de la Légion d’honneur, est un de ces vaniteux qui ont le désir effréné de devenir académicien, et qui dans ce but font la tournée de ceux qui le sont déjà, pour les assaillir et les étouffer de bassesses et s’assurer ainsi leur voix. Enfermés tous deux dans les toilettes, ils se répètent en hurlant « Cher Maître » et « Cher Monsieur », chacun tentant d’avoir le dessus dans cet exercice de charme.

« La seule chose qui m’a fait plaisir là-dedans, déclame celui qui est déjà académicien, c’est qu’ils m’ont reçu non pas tant comme un maître, mais comme un mauvais élève !

– C’est cela, c’est bien cela, confirme, haletant, celui qui ne l’est pas encore. C’est vraiment cela, c’est tout à fait cela, les autres académiciens vous ont honoré comme quelqu’un qui vient d’un autre pays ! Comme le représentant d’un territoire qu’ils ne connaissent pas ! Un galopin !

– Oh oui ! oui ! commente l’académicien, très content. Et moi, je me suis laissé accueillir surtout en pensant qu’entrait avec moi sous la Coupole un délégué de tous ceux qu’on prétend refuser : un contrebandier du non-conformisme. La révolte, toujours, n’est-ce pas ! »

Dans la cuisine, au milieu de petits placards blancs de menuiserie, avec des chats jusque sur la tête (je ferai semblant de les aimer), la gouvernante se déboutonne immédiatement en des confidences de servante. Elle tente d’abord de tout raconter sur elle-même. « Qu’est-ce que vous croyez ? me fait-elle, ici, ce n’est qu’un trou, rien d’autre qu’un pied-à-terre, mais à la campagne, à Milly, Monsieur a un immense château, qui est sa véritable maison, un château ancien avec plein de salons, où il vit avec son fils adoptif, qui était ferblantier avant, et toujours des invités, toujours des invités…

« Monsieur ne fait pas attention à l’argent. Il dit que ce n’est pas important, et il se contente de rien. Il n’en a jamais eu beaucoup, mais autant il en rentre, autant il en sort. C’est qu’il fait tellement de bien… Regardez ça, regardez ça. »

Et dans un petit buffet, entre assiettes et sucriers, elle montre les paquets de lettres : prêtres de campagne, ambassadeurs, universités étrangères, publications officielles de l’Académie… « Regardez celle-là : c’est trois grands jeunes gens de Venise qui me l’ont envoyée, grands et gros, ils riaient tout le temps, ils remplissaient toute la cuisine, et gais, gais ! des gens des arts, de la couture, toujours envie de plaisanter, mais je ne sais pas si Monsieur pourra, il est tellement pris… »

«… Mais le plus important, c’est qu’on me nomme docteur honoris causa d’Oxford ! lance celui-ci en ressortant des toilettes, et j’aurai robe jaune et toque noire, et je serai très bien ! Tous les mauvais chemins mènent à Oxford ! L’école buissonnière est parfois plus avantageuse que les grandes routes recommandées par les guides officiels de l’esprit ! Je suis en train de préparer le discours aux étudiants, naturellement sur la poésie : la poésie est une solitude effrayante, une malédiction de naissance, une maladie de l’âme… Contagieuse ! … La poésie est une arme secrète, dangereuse, précise, au tir rapide, et qui parfois ne touche son but qu’à des distances incalculables… La poésie, au lieu d’orner de vocables certaines idées, puise sa pensée dans les vocables…. Elle trouve d’abord et cherche après ! … Déshabillez l’âme ! Ce que le public te reproche, cultive-le, c’est toi ! » Un ambassadeur anciennement en poste à Rome téléphone de Marseille, et il se précipite alors dans la petite entrée : « Comment va le Saint-Siège ? »

L’antichambre, qui est un véritable trou, devient une cabine quand on ferme les portes recouvertes d’ardoise, sur lesquelles sont écrits à la craie les noms et les numéros de téléphone les plus importants. Il y a encore Gide, peut-être parce que, lors de l’élection de l’académicien, on répétait d’un air d’autorité : « Si Gide l’apprend, il va se retourner dans sa tombe. » Et le poète, prompt : « Comme si, de son vivant, il ne l’avait jamais fait ! »

Il reparaît aussitôt. « Je n’écris plus ! Suffit ! Je le dis toujours à Picasso : écrire, c’est vraiment « s’enfermer », c’est un travail, et un travail pénible. Et pour qui, du reste ? Pour des lecteurs que vous ignorez, pour des étrangers qui ne vous connaîtront qu’à travers des traductions ! Au contraire, pour le peintre, c’est tellement plus facile : tout le monde, même les étrangers, même les âmes simples, tout le monde est en mesure de comprendre son travail. Et puis c’est beaucoup plus amusant. Ainsi, je me repose en peignant. J’ai deux œuvres importantes en cours : la salle des mariages à la mairie de Menton, beaucoup de mètres carrés de fresque. Et je suis en train de restaurer une chapelle de pêcheurs, à Villefranche. Elle tombait en ruine, abandonnée par tout le monde, on y mettait les filets et les casiers. Mais maintenant nous l’arrangeons : ce sont des souvenirs de jeunesse qui reviennent, ces pêcheurs ont des fêtes secrètes superbes, ils brûlent une barque la nuit de la Saint-Pierre… »

C’est à présent Genet qui téléphone (les interlocuteurs sont annoncés comme dans les programmes de variétés), avec une verbosité interminable. On entend qu’il ne cesse de se plaindre. (Et nous au contraire, en enfants modèles, toujours là avec notre bonne éducation stoïque…) J’en profite pour regarder les photomontages, il en possède tellement : certains épigones les lui préparent, et il les trouve divins.

Voici Picasso qui peint en short et chemisette d’Américain, et Sacha Guitry habillé en Napoléon : mais le visage est toujours celui de l’académicien. Et lui encore, sur une de ces incroyables photographies de Pie XII (qui lui ressemble énormément) avec des agneaux à ses pieds et des petits oiseaux sur les mains, regardant Jésus. Puis un Montherlant costumé en toréador dans l’arène, toujours avec le visage de l’académicien, tandis que la tête de Montherlant, les joues creuses, les cheveux courts et l’air courroucé, est allée finir sur le petit corps de Louison Bobet qui gagne une étape du Tour de France, avec une moue.

Quand il réapparaît, le Poète a au cou une écharpe blanche de soirée, et il annonce qu’il est aussi fatigué du théâtre. « Pirandello avait raison, il me le disait toujours : la véritable scène est une rue italienne, avec beaucoup de spectateurs aux fenêtres, et tout un peuple d’acteurs magnifiques qui jouent du matin au soir. Bien autre chose que ces cabotins de théâtreux professionnels. Je voudrais pouvoir aller plus souvent en Italie. Elle m’enchante, elle me ravit. »

Nous nous levons, il faut passer dans la chambre à coucher, tendue d’un magnifique velours vert. «… Du reste, au théâtre, ne me plaisent que ces choses où, à la fin, tout le monde s’explique, ils s’avancent et disent tout, ils partent, arrivent, meurent, ou bien se marient. » Il se lève d’un bond, et retourne dans les toilettes pour être un peu avec l’aspirant académicien.

La cuisine se remplit de nouveaux arrivants. « Notre époque est celle de la hâte, et la jeunesse moderne en est victime parce qu’elle fait de l’auto-stop moral au lieu d’écrire à la main. » Sans les regarder, il revient sur le lit où je suis assis et s’exclame, enthousiaste : « Les Mille et Une Nuits ! Maciste et la Vamp ! », et il entame une série de déclarations sur le cinéma. Totalement raté, dit-il : ce n’est que retour du mauvais goût, et bâtons dans les roues des jeunes.

« Vous voyez, me fait-il avec ardeur, le grand mauvais goût est une chose magnifique ! Ce qui fait peur, c’est le mauvais goût du bon goût, vous comprenez ? Si l’on peut dire : le mauvais goût avec la pédale douce… »

Il saisit un chat, le repose, court téléphoner à Gabriel Marcel. Il revient après avoir changé d’écharpe. « En ce moment, je me refuse à faire du cinéma. » La gouvernante vient lui remettre une liste d’appels téléphoniques. Elle dit qu’une célébrité (avec un clin d’œil) a déjà appelé quatre fois.

« Pourquoi devrais-je faire, moi, des choses qu’on empêche les jeunes de faire ? J’aurais honte, j’aurais l’impression de profiter de la position de celui qui a tous les avantages. Je préfère rester dans l’opposition, dit-il. Et puis, dès lors que toute cette affaire n’a vraiment plus rien de commun avec la culture, en quoi voulez-vous qu’elle m’intéresse ? Ces producteurs qui cherchent à descendre toujours plus bas, et qui font tout pour ne pas élever le niveau, agissent d’ailleurs de la façon la plus aveugle. L’Éternel Retour est un film qui a gagné des sommes énormes : et pourtant, comme j’ai dû me disputer pour imposer ce sujet ! Tout le monde me disait : « Ils meurent à la fin, c’est triste et cela ne fait pas recette. » On l’a bien vu ! »

On entend protester à haute voix. À la porte, la gouvernante est en train de chasser quelqu’un.

« Et d’ailleurs il est honteux que les jeunes n’aient pas aujourd’hui la possibilité de travailler. On se méfie d’eux et on leur demande : « Qu’est-ce que vous avez fait jusqu’ici ? » Avant même de confier une tâche, on veut déjà voir des résultats. Mais si l’on ne commence pas par les faire travailler, quels résultats attend-on ? Et pourtant il y a des jeunes très compétents, ils pourraient faire d’excellentes choses. L’auteur du Sang des bêtes, tout sur les abattoirs, vous l’avez sans doute vu ! Il a l’intention de faire un film d’après l’un de mes livres, et moi aussitôt, pour l’aider, je lui ai donné gratis tous les droits. Mais les producteurs n’ont pas confiance, ils viennent ici me demander : « Mais c’est vous qui faites ensuite la supervision ?… » Quelles sottises ! Moi, ce garçon, j’ai confiance en lui, il est capable de très bien faire tout seul, je le sais. Mais en attendant, la chose n’avance pas. » Il fait tristement la tournée de la cuisine et des toilettes, où il recueille de nouveaux tributs d’admiration, et il revient réconforté pour parler de ses nouveaux projets.

« … Qui ne sont d’ailleurs pas des vrais projets, parce que, si je faisais un film aujourd’hui, je voudrais faire un film « de jeune », qui coûte très peu, peut-être même en me rattachant au Sang d’un poète. J’aimerais décrire la journée d’un écrivain, mais « tout faux », faux au sens de Picasso. La véritable journée intérieure de notre « moi » profond. Ce qui se passe dans l’âme du poète n’est pas moins incroyable que les mœurs des Mongols : Marco Polo les décrivait et on ne le croyait pas. Du reste, l’art est un scandale d’exhibitionnisme avec pour seul prétexte qu’il se pratique devant les aveugles : il faudrait un Champollion de l’écriture pour en déchiffrer les énigmes, pour l’artiste lui-même aussi… Et avec tout cela, affirme-t-il, péremptoire, j’ai horreur des œuvres d’imagination.

« Ce n’est pas le travail du théâtre, ou le film, reprend-il, qui m’intéresse : c’est autre chose. Je crois que l’on peut trouver des indications précieuses dans la littérature populaire, qui est toujours en avance sur le roman littéraire… Parce que, dans ce dernier, on parle en se disant encore : « Monsieur, Madame… », et, par ailleurs, nous en sommes déjà à la science-fiction, où les personnages découvrent d’autres dimensions dans la leur, vous comprenez ? » dit-il confusément, cependant que la foule de ses disciples se presse et s’entasse à la porte.

La cuisine et les toilettes ne suffisent plus à les contenir. Toutes les portes s’ouvrent toutes grandes, et nous nous mettons debout pour écouter le finale.

« Aujourd’hui, la bêtise se voit davantage », affirme l’académicien, et il noue bien serrée la ceinture du peignoir blanc. « C’est inédit », ajoute-t-il.

Les chats siamois mangent du pain et du lait, les acolytes et les prosélytes l’entourent d’une approbation sincère.

« Elle se voit davantage parce qu’elle a droit à la parole. Aujourd’hui on interroge la Bêtise en public, et elle accorde des entretiens. Cela aussi, c’est inédit. » Il se tourne vers tous ses admirateurs, et il martèle : « AUJOURD’HUI, LA BÊTISE PENSE ! »

(Printemps 1956)

Paris, ô Paris, Alberto Arbasino, Le Promeneur, 1997 (trad. Dominique Férault) (Première éd. originale 1995) , pp. 47-54

Portrait du Lecteur en despote

Le Lecteur, Rémi Braye (2012)

Le Lecteur, Rémi Braye (2012)

Comme je l’avais malheureusement anticipé, je n’ai pas pu rédiger de note la semaine dernière. Cet extrait d’un roman de Peter Handke me permet de reprendre le blog, qui retrouve à partir d’aujourd’hui son rythme habituel.

Un écrivain évoque plusieurs de ses connaissances éloignées, connaissances avec lesquelles il entretient toujours, à distance, des relations épistolaires. Parmi elles, un de ses lecteurs, un anonyme pour le moins obsessionnel.

Dans la liste des amis, je passe maintenant au lecteur. Ne pourrait-il pas, lui aussi, se détacher de moi et me rayer de ses tablettes ? Se transformer en mon contempteur ?

Il fut un temps où notre relation était en danger. Elle n’avait déjà pas très bien commencé. Je l’ai rencontré il y a bien des années dans l’un des deux cafés situés près de la gare de l’autre banlieue parisienne, le « Bar de l’Arrivée », tandis que l’autre s’appelait le « Bar du Départ ». J’y attendais la fin de la leçon de piano que prenait mon fils, et j’entends aujourd’hui encore, quand je m’installe à sa terrasse, venir du dernier étage, à travers le vacarme de la circulation, les tâtonnements de l’enfant de six ans sur l’instrument gigantesque, obéissants et désemparés à la fois.

La vue de l’homme qui s’adressa à moi d’une table voisine m’atteignit comme celle d’un double, animé de mauvaises intentions. Et il m’adressait la parole, sans transition, sans me saluer, sans me poser de question, sans hésitation aucune, comme si nous nous connaissions depuis la nuit des temps : « Gregor Keuschnig, je suis l’un de vos lecteurs » – ce qui, les accords désespérés de mon fils dans l’oreille, me remplit du sentiment désagréable que j’étais l’élu de cet anonyme.

Cette impression se dissipa lorsqu’il se mit à me raconter mot à mot mes livres – il n’y en avait guère que deux ou trois. Car ainsi me revenait ce que j’avais fait moi-même, et qui apparaissait alors comme quelque chose de sérieux. Dans la manière dont le lecteur reproduisait mes livres, dans le ton qu’il y mettait, ils étaient à la fois solides et surprenants ; et ils me donnaient envie, quand l’autre jouait avec, en camarade, quand il partait d’un rire sarcastique à l’occasion de bien des citations littérales – comme s’il se vengeait par là de l’état du monde -, d’aller sur-le-champ les lire moi-même.

Mais ensuite, la distance revint lorsque je m’aperçus qu’en dehors de moi, le lecteur n’avait d’yeux pour rien. Il ne fit pas plus attention à mon fils, lorsque je fus allé le chercher, qu’aux gens et aux lieux du faubourg à travers lequel il nous accompagna pour faire les courses ? À la maison, où je l’invitai à dîner, il ne jeta pas le moindre regard ne fût-ce qu’au feu dans la cheminée, et pendant tout le temps que je passai, auparavant, à fendre du bois dans le jardin, il resta debout à côté de moi en continuant à me réciter mes ouvrages, jusqu’au moment où j’aurai voulu voir l’une des bûches lui sauter à la figure. Tout aussi transparente était pour lui la Catalane [la femme du narrateur], qu’aucun humain, voire aucun animal ne pouvait habituellement ne pas voir.

Et puis à nouveau : en traversant le jardin de derrière à la tombée du soir pour rentrer dans la maison, moi les bras chargés de bois à brûler, le lecteur récitant, les mains libres, il se mit à lancer, en avançant les lèvres, des sifflements et des trilles si délicats qu’ils firent voleter, sortant des arbres et des buissons, de petits oiseaux, moineaux et mésanges, qui vinrent se poser sur ses deux coudes écartés du corps.

Les choses ne devinrent plus stables avec le lecteur que lorsqu’il fut reparti, au loin, dans son Allemagne (qui paraissait à l’époque plus éloignée de la France qu’aujourd’hui). Il m’écrivait par intervalles des lettres pleines de récits décrivant les saisons et de compte-rendus sur son pays, et jamais il n’attendait de réponse. De lui je pouvais dire qu’il me laissait tranquille, et il me faisait donc du bien. Il est vrai que mon père vivait aussi en Allemagne, mais lui m’était indifférent. L’Allemagne, même si je me retrouvais et me sentais chez moi dans le moindre recoin de ses mots, restait un non-lieu : le lecteur en fit pour moi un pays. Je le considérais de loin comme un poète ? Le lecteur était une instance. Et je pouvais faire confiance au lecteur comme à personne d’autre. J’emportais ses lettres dans mes randonnées et j’en étudiais chaque mot, promettant de m’y tenir et de ne le décevoir jamais. J’avais en lui une confiance comme je n’en accordais qu’aux poètes Goethe et Hölderlin, Héraclite et Jean l’Évangéliste. Il était la constance en personne, ne s’échauffait jamais, et ce qu’il disait, pas seulement à propos des livres, était un oui ou un non résolus – l’idéal que je ne parvenais pas à atteindre moi-même. Moi, celui qui écrivais, je le suivais dans les expéditions de ses lectures : de même qu’à travers lui, je prenais plaisir à mes propres créations, je lisais aussi, lorsqu’il m’en avait parlé, celles des autres qui m’étaient jusque là inconnues ou que je n’aimais pas. J’allais jusqu’à copier les phrases de ses lettres : « Je suis là pour lire » ou « Si je fonde une famille, ce sera, jusqu’au dernier de ses membres, une famille de lecteurs. »

Et là encore, avec le temps, quelque chose me frappa chez le lecteur qui me mit à nouveau en colère contre lui. Il ne restait pas seul avec ses lectures ; il cherchait des sympathisants. Comme moi-même, il y avait ici et là en Europe, voire outre-mer, un assez grand nombre de gens qui le prenaient en exemple et lisaient des livres à sa suite. Ce qu’il lisait ne lui servait pas seulement, pour reprendre son expression, « à rester au sommet de lui-même », mais de plus en plus à exercer un pouvoir. Il n’avait certes pas besoin de s’exprimer en public. Et cependant il commandait à un cercle, dont il était, lui le Grand Lecteur, le chef. Il se comportait comme l’autorité régnante sur un petit noyau très intime, de sorte que sans apparaître à la télévision ni écrire dans les journaux, il était en mesure de déterminer ce qui était ou ce qui n’était pas digne d’être lu. Je voyais le lecteur s’acheminer vers la fondation d’une secte, la Secte des Lecteurs. Et il revendiquait en effet pour lui-même et les siens l’exclusivité, la justesse de vues, l’unicité face à la simple foule des autres.

Vint le moment, alors qu’une fois de plus il commençait à me parler sur le ton de la confidence d’un livre d’exception, d’un contre-exemple aux insignifiances qui tenaient le haut du pavé, vint le moment où je ne voulus plus rien savoir d’un pareil lecteur. Du reste, je le lui dis. Vouloir, par la lecture, exercer un pouvoir était, dis-je, un non-sens. C’était un fantoche, un corrupteur d’enfants, l’Antilecteur correspondant à l’Antéchrist. « Va-t’en, disparais et laisse les livres être des livres, chacun comme il le peut. » Je lui dis cela à l’aveugle, comme toujours lorsque je suis en fureur, et quand je levai les yeux vers lui : grand tremblement de ses lèvres.

C’est ainsi que nous sommes devenus amis. Il continua de m’écrire ses lettres, mais il n’y faisait ressortir aucun livre en particulier. Il essaya même quelque temps de se passer totalement des livres, mais finit par trouver cela contre nature. S’il ne lisait pas, il ne voyait pas le jour dans le jour. Le travail pour lequel il était fait restait de lire et d’épeler. Et l’écriture, ajoutait-il, n’était-elle pas une invention qui conservait jusqu’à aujourd’hui la force du mystère ?

Du moins ne l’ai-je plus jamais vu lire son livre en public. Il se cache à présent, lit pour ainsi dire sous son pupitre, ce qui me fait penser à ces figures de pierre médiévales qui tiennent leur livre à la main, mais sous une étoffe. Au passage, il imprime et relie lui-même des livres, un toutes les quelques années, comme ces fragments de voyage du tailleur de pierre du XIIIe siècle [document que le narrateur a reçu en cadeau quelques dizaines de pages plus haut].

En ce moment, il longe le golfe du Jade, près de Wilhelmshaven, sur la mer du Nord, où vit encore mon père. C’est la nuit, après le premier jour du printemps, les lumières très loin sur la mer sont sans doute celles de l’île d’Helgoland, et lorsque le lecteur se retourne, il voit Orion disparaître dans les vapeurs de l’horizon. « À l’hiver prochain ! »

 

Peter Handke, Mon année dans la baie de Personne, 1994, Gallimard, pp. 128-133

Folie de la bibliothèque

Bibliothèque du professeur Richard Macksey

Bibliothèque du professeur Richard Macksey

Dans son roman satirique 202, Champs-Élysées, l’écrivain portugais Eça de Queiroz montre plaisamment les périls de l’accumulation exhaustive, boulimique et insensée de savoir et de livres. Avant que de présenter ce roman dans une note, j’avais envie de vous en donner un extrait à savourer.

Simultanément, et pour obéir à son idée, à moins qu’il ne fût gouverné par le despotisme de l’habitude, il ne cessait, tout en accumulant de la mécanique, d’accumuler de l’érudition. Ah ! cette invasion de livres au 202 ! Solitaires, deux par deux, en paquets, dans des caisses, minces, gros et pleins d’autorité, recouverts d’une plébéienne jaquette jaune ou reliée en maroquins filigrané d’or, éternellement, torrentiellement ils envahissaient par toutes les portes la bibliothèque, se répandant sur le tapis, se carrant dans les fauteuils vides, trônant sur les robustes tables, grimpant, grimpant surtout contre les fenêtres, en tas voraces, comme si, suffoqués par leur propre nombre, ils cherchaient avec angoisse de l’air, de l’espace ! Dans l’érudite travée, où seuls les carreaux les plus hauts étaient à découvert, sans que des livres les encombrassent, pesait continuellement un pensif crépuscule automnal alors que dehors juin brillait de mille feux. La bibliothèque avait débordé dans tout le 202. On ne pouvait ouvrir une armoire sans qu’une pile de livres, privée de ce rempart, vous dégringole dessus. On ne pouvait soulever un rideau, sans qu’apparaisse une abrupte pile de livres ! Et mon indignation fut immense, un matin, alors que je courais pris d’une urgence, et défaisant déjà mes bretelles, quand je trouvai la porte du water-closet barrée par une terrifiante collection d’études sociales !

Je me rappelle plus amèrement encore la nuit historique où dans ma chambre, fatigué, moulu par une promenade à Versailles, les paupières pleines de sable et papillotantes, je dus déloger de ma couche, en jurant, un redoutable Dictionnaire de l’industrie en trente-sept volumes ! Je me sentis alors arrivé à complète saturation du livre. En donnant de grands coups de poing dans mon traversin, je maudis l’imprimerie, l’incontinence verbale de l’humanité… Et j’avais déjà allongé mes jambes, et m’assoupissais, quand je me heurtai violemment, à m’en rompre la précieuse rotule du genou, contre le dos d’un volume qui s’était perfidement dissimulé entre le mur et la courtepointe. Avec un hurlement de fureur j’empoignai et lançai de toutes mes forces l’insolent volume — qui renversa le vase de fleurs et inonda un riche tapis du Daghestan. Et je ne sais pas très bien si je réussis ensuite à m’endormir, car mes pieds, que je n’entendais pas se déplacer, qui ne faisaient aucun bruit, continuèrent à se cogner dans des livres, dans le couloir éteint, et aussi dans le jardin sablonneux nimbé par le clair de lune, et dans l’avenue des Champs-Élysées, pleine de monde et de bruit comme pour une fête nationale. Et, ô prodige, toutes les maisons alentour étaient faites de livres. Dans les branches des marronniers, ce qui bougeait c’étaient des feuilles de livres. Et les hommes, les dames élégantes, vêtus de papier imprimé, avec de grands titres dans le dos, avaient à la place du visage un livre ouvert, dont une brise paresseuse tournait doucement les pages. Au fond, place de la Concorde, j’aperçus une montagne de livres escarpée, que je tentait d’escalader, le souffle court, me retrouvant soudain enfoncé jusqu’aux cuisses dans une visqueuse couche de compositions en vers, ou me cognant contre la jaquette, dure comme un roc, d’imposants volumes d’exégèse et de critique. Je montait à de telles hauteurs, au-delà de la Terre, au-delà des nuages, que je me retrouvai, émerveillé, au milieu des astres. Ils roulaient sereinement, muets, énormes, recouverts d’une épaisse croûte de livres, qui laissait filtrer, çà et là, par quelque fente, entre deux volumes mal superposés, un rai de lumière étouffée et oppressée. Et mon ascension me conduisit ainsi au Paradis. C’était à l’évidence le Paradis, puisque mes yeux d’argile mortelle aperçurent le vieillard de l’Éternité, celui qui n’a ni commencement ni fin. Environné d’une clarté qui émanait de lui, plus lumineuse que toutes les autres, entouré d’étagères en or débordant d’incunables, assis sur des in-folio très anciens, son interminable barbe floconneuse étalée sur des piles de feuilles volantes, brochures, journaux et catalogues — le Très-Haut lisait. Le front superdivin qui avait conçu le monde reposait dans la main superpuissante qui l’avait créé, et le Créateur lisait, et souriait. Je me risquai, tremblant d’une horreur sacrée, à jeter un œil par-dessus son épaule, d’où jaillissaient les éclairs. Le livre était un livre broché, à trois sous… L’Éternel lisait Voltaire, dans une édition bon marché, et souriait.

202, Champs-Élysées, Eça de Queiroz, La Différence, coll. Minos, traduction Marie-Hélène Piwnik, pp. 102-105

Plus loin dans le roman, le Prince Jacinto, qui empile tous ces livres sans jamais savoir lequel lire, trouvera le bonheur loin de l’accumulation inutile de ces volumes qu’il est incapable de trier. Quelques classiques, lus et relus, lui suffiront alors : Homère, Virgile, Cervantès, etc. Eça de Queiroz – qui ne lésine jamais sur les effets et la satire – désigne un risque toujours très actuel : celui de ne pas choisir, de ne pas exclure, de se laisser emporter à entasser plus de savoir qu’on n’en pourra jamais assimiler (on notera que les deux seules séries citées dans l’extrait sont un Dictionnaire de l’Industrie et des études sociales, bref du savoir positif entendu comme périssable et, peut-être, à moins d’être expert en ces domaines, superflu). Nos bibliothèques publiques et nos librairies débordent de milliers de volumes, dont l’étendue finit par nous écraser. Jacinto, en bon esprit positiviste, accumule tout le savoir, le réunit chez lui jusqu’à se couper de l’existence même, repoussée dans une ombre éternelle et pesante, celle de ces volumes occultant toute lumière extérieure. Cette vie artificielle ne le satisfait pas, elle le blase, en le privant de ses sensations, en l’aveuglant et en l’assourdissant. La bibliothèque devient le danger qui menace de submerger la psyché humaine, comme le rêve de Zé Fernandes, le narrateur, l’illustre métaphoriquement. Le savoir moderne déborde les capacités humaines. La folie qu’un Canetti mettra en scène, avec une grande puissance narrative, dans Auto-da-fé, n’est pas loin. Il suffira au possesseur de la bibliothèque, le professeur Kien, d’y croire et de ne vivre que pour elle : à la folie blasée et acquisitive de Jacinto succèdera la folie érudite et impliquée de Kien.

Or, tout authentique lecteur doit, quelle que soit sa bonne volonté et son ouverture d’esprit, discriminer et exclure, et ne se concentrer que sur les textes et les auteurs qui lui sont les plus essentiels. La tentation est forte de céder à telle ou telle fièvre de savoir, tel ou tel désir d’assimiler, telle ou telle envie de connaître Résister est l’affaire, croyez-moi, de chaque instant. C’est une question de discipline et les plus féroces lecteurs n’opposent eux-mêmes que de fragiles barrières à l’extension continuelle des collections. Se réfréner est néanmoins un exercice salutaire et fondamental. Comme le dit l’écrivain argentin Matias Serra Bradford : Celui qui lit voracement doit forcément exagérer ses préjugés pour écarter des écrivains qui peut-être, avec un peu de bonne volonté, comme on dit, obtiendraient ses bonnes grâces, mais s’il n’appliquait pas cette méthode d’exclusions rapides, il deviendrait (encore plus) fou. (Europe, n° 1020, p. 235)