Lire Machiavel III : La main courbe

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Tempête sur Florence, 19 septembre 2014

« Tu as percé à jour tes lecteurs, Napoléon, Franco, Staline et moi, / tes disciples reconnaissants, et c’est pourquoi tu mérites la louange : / Pour tes phrases nues et lapidaires, pour le courage que tu as d’être lâche , / Pour ta banalité profonde et pour ta Nouvelle Science /  Niccolo, crapule, poète, opportuniste, classique, bourreau : / Tu es le Vieil Homme dans sa perfection et c’est pourquoi je loue ton livre / Frère Niccolo, je ne l’oublie pas, je n’oublie pas non plus que tes mensonges / disent souvent la vérité, et c’est pourquoi je maudis ta main courbe. » Hans Magnus Enzensberger, « N.M. », in Mausolée, 1975, éd. Gallimard, 2007, trad. Roger Pillaudin, pp. 150-151

Voici la troisième et dernière partie de ma note sur Machiavel. Tout cours d’histoire des idées politiques dit l’essentiel des idées du Florentin ; un lecteur parmi d’autres peut réagencer cela en fonction de sa sensibilité, sans tomber, je l’espère, dans l’exposé magistral. Qu’on me permette de n’être ni exhaustif, ni professoral.

Promis, après ce long morceau, je reviendrai à la littérature.

Machiavel, admiré ou haï, estimé ou redouté, offre à son lecteur une étrange trouée dans un monde qui n’est plus le sien. Un lecteur contemporain, qui connaît Napoléon, Staline, Hitler et les autres, peut trouver au fond bien banal le discours cynique et doucereux du secrétaire de chancellerie de Soderini. Oui, tuez si nécessaire, exterminez s’il le faut, détruisez si cela affermit votre pouvoir. Chacun connaît trop bien ce thème éventé de la raison d’État ; normatif, il justifie de jeter la morale par-dessus bord ; objectif, il désigne simplement la sombre vérité de l’État. Sa pensée, si elle est replacée dans son époque, retrouve pourtant toute sa dimension explosive : Machiavel a déshabillé Jules II et Sforza, les Médicis et les Borgia, Ferdinand d’Aragon et Louis XII. Il a arraché tous leurs superbes oripeaux, ajoutés, pour masquer la crudité du pouvoir, par les intellectuels organiques, les poètes, les rhéteurs, les légistes, etc.. Plutôt que de répéter ce qui a déjà été dit par d’autres, plutôt que de colporter les légendes et les mensonges, Machiavel juge de lui-même, en enrobant, avec astuce, cet acte d’indépendance et cet exercice de lucidité dans les formes anciennes des gréco-latins. Cela ne signifie pas que son jugement soit objectif – bien qu’il prétende l’être ; cela signifie, par une sorte de tautologie moins idiote qu’elle n’y paraît, que son jugement est son jugement. Il n’est (presque) que raison ; la logique l’emporte sur l’emphase ; son regard prime sur tous les autres. L’angle se déplace ; il s’abaisse. Un sceptique retors s’attaque à la matière brute de l’histoire, dont Shakespeare n’a pas encore dit qu’elle n’était que la narration « d’un idiot, pleine de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien »Machiavel va lui redonner une sorte de signification, en la privant, pourtant, de Sens. Il n’y a plus avec Machiavel d’interprète de la Destinée, de la Providence, des Dieux, ces cache-sexe du pouvoir réel ; il est un coryphée du hasard, qui désigne le véritable Souverain des hommes, non le Bien, non l’Idéal, non le Dieu, mais les circonstances. C’est à elles qu’il faut se plier, c’est sur elles qu’il faut bondir. À l’homme hardi et opportuniste, tout est permis ; à l’homme hardi mais à contre-temps, comme à l’homme timoré, rien n’est possible. Pour régner sur les circonstances, il faut suivre, dans une course sans fin, le sommet de la crête : d’un côté la cristallisation paralysante qui prélude à l’enlisement, à l’enfoncement dans la glèbe de l’histoire, à l’effacement ; de l’autre, le risque du geste de trop, l’acte de témérité de l’homme aveuglé, qui ne prend plus acte du réel, qui ne voit plus que sa toute-puissance et ses fantasmes. Les Histoires florentines montrent que les opportunistes seuls peuvent l’emporter, à condition de ne jamais lâcher de vue le principe de réalité – un seul principe suffit : il faut durer, et pour durer, il faut être aimé, faire le mal si nécessaire (vite, en une fois, en cachette), le bien si possible (lentement, en de multiples fois, ouvertement). Ce réaliste n’appelle pas aux massacres indifférenciés ; il souhaite, comme Hobbes, la sécurité et la tranquillité publique, le bien de tous au prix de la disparition de quelques-uns. Qu’importe l’individu, après tout, il y a d’abord le salut de l’État, nécessaire et protecteur.

Toute sa pensée s’articule, dans les tréfonds de son œuvre, autour de ces postulats bien connus et fermement établis, que je répète une dernière fois : il croit en la contingence (la fameuse fortuna) contre la providence, au libre-arbitre méritant (la non moins célèbre virtù) contre les effets fixistes de la destinée, à la capacité de décider vite contre celle de délibérer juste. Ses postulats sont étroits : l’homme est mauvais, cupide, arrogant, naïf, violent. Le gouvernement doit canaliser ses passions par le biais d’une politique dissimulée, brutale, rapide, proportionnée et contraignante. Les penseurs des siècles ultérieurs pointent déjà, sous les costumes antiques, dans les textes du Florentin. Il ne juge pas l’histoire et la vie collective en se référant à des principes supérieurs, inaccessibles, idéaux. Il la juge en fonction d’objectifs plausibles, que les hommes peuvent atteindre : la sécurité et la prospérité de presque tous, au prix du labeur de quelques-uns, et de l’élimination de quelques autres. Il n’est pas inutile de l’historiciser, de rappeler que ce discours est né du chaos de l’Italie renaissante, champ de bataille permanent des ambitions des princes, des banquiers et des ecclésiastiques. En rupture avec son époque, Machiavel ne dit plus ce qui doit être, au péril de l’utopie et du rêve, mais ce qui est. Il en pointe tout autant l’horreur que l’évidence. Et son ton lapidaire, chargé de sous-entendus et de silence significatifs, nous empêche de savoir véritablement s’il approuve ce réel ou si, à un endroit ou à un autre de son cœur, il le condamne. L’essentiel n’est pas là : il a brisé un tabou, désigné par son nom ce qui ne pouvait être appelé si crûment. On croit résumer sa pensée par l’expression « La fin justifie les moyens », mais il faut rappeler que cette hâtive caricature omet quelque chose d’important : Machiavel ne pensait pas à n’importe quelles fins, ni à n’importe quels moyens. Il ne se propose pas de soutenir tous les crimes au profit de toutes les tyrannies – c’est heureux. Bien au contraire. La fin se trouve dans le maintien de l’État et, donc, de la société des hommes ; pour ce faire, celui qui le dirige doit avant tout être populaire et habile. Populaire, pour obtenir l’assentiment de la masse ; habile, pour modérer les ardeurs des ambitieux. Cette position, amorale, peut certes justifier la démagogie comme la dictature, sous sa forme la plus modérée. Mais elle implique, aussi, comme corollaire, que toute tyrannie absolue est un échec. Une brutalité excessive a les mêmes effets délétères qu’une libéralité abusive. Les hommes étant, pour toujours, ce qu’ils sont, pour conserver le pouvoir, et donc maintenir la collectivité, toujours menacée de se fracturer, il faut au dirigeant de la mesure, de l’astuce, de la finesse. Il lui faut savoir utiliser les circonstances alors que son existence est en permanence menacée. Machiavel rappelle fréquemment l’histoire de la roche tarpéienne : la gloire et le désastre sont proches l’un de l’autre. Comme tout pouvoir politique se situe en permanence sur la crête, à quelques pas de l’abîme, il a évidemment besoin d’un habile conseiller – ou de ses écrits.

Machiavel a un rapport étonnant avec l’histoire. Je l’ai évoqué l’autre jour. Il dit d’un côté qu’il ne faut pas idéaliser le passé et que rien ne change jamais vraiment ; de l’autre, il sait décrire avec finesse les cycles historiques et se réfère au passé comme à un répertoire inépuisable de leçons de gouvernement. Machiavel n’écrit pas vraiment l’histoire, il la structure, il la pense, entre deux polarités, la constance de ses lois (qu’il identifie) et l’infinie variabilité de ses formes (qu’il examine). Il concilie une perspective temporelle fixiste (l’homme reste le même, ses passions aussi, il n’y a pas de progrès irréversible) à une étude des variabilités historiques (on ne peut rien garder en état, tout ce qui monte redescend, la grandeur prélude à la chute). Les sociétés connaissent avec lui apogées, déclins et refondations. Sur quelques intuitions tirées de la lecture de Tite-Live et de l’observation de son temps, il voit, par exemple, que le régime d’un dictateur (à la romaine) évolue nécessairement vers la tyrannie. Que celle-ci est par nature, contre les apparences, un régime éminemment fragile qui dépend de la survie d’un seul. Lorsqu’il disparaît, le régime l’accompagne. Les grands reprennent la main, gouvernent d’abord en tant que « meilleurs », et bientôt comme « plus riches ». L’aristocratie se ferme, les tensions sociales s’élèvent, le peuple gronde et finit par arracher le pouvoir. Le régime populaire cherche à être démocratique, mais ses excès, naturels à la plèbe, le font verser bientôt dans l’anarchie. Et de l’anarchie sort un homme fort, un officier le plus souvent, qui s’empare du pouvoir, rétablit l’ordre, devient dictateur – à la romaine – et, bientôt, tyran – à la grecque. C’est bien vu. Réfléchissez un instant à l’histoire de la Russie depuis 1950 : un tyran (Staline), une aristocratie (les apparatchiks, vieillissant de plus en plus), un pouvoir qui s’effondre sous le poids de ses contradictions (Gorbatchev), la démocratie vite dévoyée en anarchie (Eltsine) et de là sort un homme fort, de plus en plus fort (M. Poutine). Exactement ce que voit Machiavel dans les Discours. Et tout cela serait voué à recommencer éternellement si d’autres sociétés, à un autre stade de leur évolution, ne venaient briser ce cycle par la guerre et l’annexion. Ce n’est là qu’un exemple, mais, comme Ibn Khaldûn, Machiavel est convaincu de l’altérabilité de la société humaine. Rien n’est fixe (sinon le caractère de l’homme et les lois historiques), le « monde est une branloire pérenne » comme aurait dit Montaigne. Dans des raccourcis saisissants, littérairement, Machiavel montre que la sécurité engendre la tranquillité, la tranquillité l’oisiveté, l’oisiveté le désordre, le désordre la ruine, la ruine le réveil, le réveil la renaissance, la renaissance la sécurité, etc. Bien sûr, il n’est pas question pour le lecteur actuel de tout partager de ce qu’avance Machiavel ; il faut seulement noter qu’il a déduit de son travail diplomatique et de ses lectures classiques la nature cyclique de la civilisation – et qu’elle l’incite moins au pessimisme (la chute est inéluctable) qu’à l’optimisme (elle peut remonter) et donc à l’activité (l’homme est maître de son destin). Il consacre le labeur humain aux dépens de la passivité résignée (et chrétienne) : on s’étonne moins de ses critiques, à mots couverts, contre Savonarole.

Gouverner c’est maintenir un cap difficile, face à l’inconstante Fortuna, et avec pour seul soutien la Virtù. La dirigeant doit tenir contre la perspective historique du déclin et enrayer les forces centrifuges qui divisent la société. Il n’est encore une fois pas totalement surprenant que la pensée de Machiavel articule, par le conflit, des pôles opposés. C’est, peut-être, l’expression d’une tension entre la contingence d’un côté et le libre-arbitre de l’autre. Il faut tenir compte des circonstances d’une époque – un homme va réussir en peu de temps ce qu’il n’aurait pas été capable de faire cinquante ans avant et qu’il ne pourrait accomplir cinquante ans après – et des capacités variables des hommes. Il est un peu banal d’évoquer Le Prince ici. L’exemple de César Borgia – qui a d’ailleurs échoué après la mort de son père le Pape Alexandre VI – pose plus de problèmes d’interprétation qu’il n’en résout. Prenons les petites comédies du maître florentin. Dans Clizia, une des deux pièces de Machiavel à avoir survécu au temps, un jeune homme veut épouser la jolie jeune femme que ses parents ont recueilli à l’enfance. Il a un concurrent, son propre père, qui cherche à arranger le mariage de la jeune fille avec un complice fort complaisant – il lui laissera libre accès au lit conjugal. Le réel est amoral ; chacun cherche son intérêt ; la religion, même, est complice (quoique à un degré moindre que dans La Mandragore). Après bien des péripéties – c’est une comédie assez grasse – le jeune homme obtiendra la main de la jeune fille. Le lecteur note, au-delà de cette fin heureuse, plusieurs traits machiavéliens. La famille, comme la société, est profondément fracturée par des intérêts divergents (le père contre la mère, le fils contre le père, le fils contre la mère, la mère contre le père) et la pièce ne se résout qu’à force de stratégies et d’alliances de raison, notamment entre le fils et la mère. Il n’y a pas d’affects, seulement des intérêts. Cette alliance fils/mère se brise dès les objectifs atteints. L’homme, là encore, cherche la maximisation de ses intérêts et la satisfaction de ses désirs et il ne tient guère compte des principes moraux pour obtenir ce qu’il veut. Derrière l’aimable comédie, l’attachante ironie et les sympathiques péripéties des textes fictionnels machiavéliens, se tient, toujours, le réel sous son visage le plus étriqué, le plus vil. Dans Clizia, il aura fallu au jeune homme amoureux, pour atteindre son but, le concours conjoint de la Fortuna (le retour inespéré du père de la jeune mariée, la complicité de ses amis, l’alliance de raison qu’offre sa mère) et de la Virtù (moins la sienne, par convention, que celle de son serviteur, qui empêche brillamment le père d’atteindre ses fins). Le résultat ? La morale est sauve, mais pas sauve par principe, sauve par accident.

J’évoquais au départ de ces notes Retz et Saint-Simon, ces grands vaincus de l’histoire, ces écrivains magnifiques ; c’est, je l’admets, un parallèle un peu fallacieux. Machiavel n’écrit pas ses Mémoires. Ses Histoires florentines s’arrêtent d’ailleurs à la mort de Laurent le Magnifique en 1492 ; Machiavel n’arrive dans les cercles dirigeants de la République que quelques années plus tard. Il ne faut pas se méprendre à son sujet, Machiavel n’a été, au fond, qu’un exécutant de grande classe, un fonctionnaire zélé, travailleur et lucide, un serviteur de l’État. Il ne défend pas directement son œuvre par son œuvre. Il la traite de biais, en penseur, en analyste, à sa manière, lucide et dépassionnée. Dans aucun de ses travaux, l’habile secrétaire ne se met en avant directement ; Machiavel est un penseur à la fois immensément lucide et terriblement oblique. Sa brutalité, sa froideur et son pessimisme peuvent laisser croire à un lecteur actuel qu’il est simple, diaboliquement simple : il pense noir, point. Ce n’est pas si vrai. Son style, d’une finesse et d’une limpidité rares, soutient une analyse froide, rigoureuse, qui se donne l’apparence de la neutralité pour mieux biaiser en profondeur. Il dissimule ses opinions, mais qui le lit avec attention atteint parfois quelques-unes de ses vérités cachées. Il joue avec son lecteur. Reparlons des discours des Histoires florentines. Cet exemple est frappant, car ils sont, comme pièces historiques, profondément irréalistes : la plupart sont des morceaux littéraires parfaits, et aucun ne fait appel aux passions humaines, au sentiment, à l’émotion. Ce sont des morceaux de pure mécanique intellectuelle, brillants, qui exposent rationnellement les points de vue possibles des acteurs. Le lecteur peut imaginer que Machiavel, avec son sens habituel de la dissimulation a trouvé dans ces paroles rapportées le meilleur porte-voix pour exprimer ses pensées, notamment lorsqu’elles s’opposent à l’idéologie médicéenne. Puisqu’il ne peut s’opposer, il laisse l’opposant parler. Finement, comme un corrupteur madré, Machiavel invite son lecteur à suivre une leçon de gouvernement, prétendument objective puisque fondée sur l’examen attentif du réel. Et puis, ici ou là, le masque de l’observateur dépassionné tombe. Il laisse un indice, fait porter une contradiction par une de ses « créatures », etc. Machiavel n’écrit pas simplement ; il écrit entre les lignes – et Leo Strauss l’a, je le répète, admirablement prouvé dans ses Pensées sur Machiavel. Au lecteur, ensuite, de faire le travail. Parfois, c’est simple. Quand Machiavel évite avec obstination de parler de la religion chrétienne, mais qu’il explique, exemples de Tite-Live à l’appui, quelle utilité sociale, militaire et politique pouvait avoir la religion et la superstition païennes pour les gouvernants romains, le lecteur comprend bien de quoi il est question. Il lui suffit de transposer le propos pour entendre le vrai message de Machiavel au Prince, comme aux Républicains : la religion est un instrument de pouvoir comme un autre, servez-vous de lui et ne le laissez pas se servir de vous. Il paiera ces audaces de sa mise à l’Index pour quatre siècles. D’autres messages sont plus discrets. Machiavel adresse ses principaux textes aux Médicis, il ne peut donc tout dire comme il l’entend. Il suffit de le lire attentivement pour deviner, pourtant, finement dissimulées par des litotes, des silences et des imprécisions voulues, des pages critiques sur la célèbre famille. Puisqu’il ne peut rien dire, il fait en sorte que son silence soit éloquent.

Ces paradoxes, cette « inconcevable jointure » dont je parlais, font toute la complexité cachée de son œuvre. Certains y verront le travail d’un auteur d’un amoralisme d’autant plus terrifiant qu’il est explicite. D’autres liront de l’ironie derrière les éloges forcés à César Borgia, voire une satire presque moraliste de la politique de son temps. Par ses paradoxes, sa dissimulation et ses méandres, Machiavel offre à son lecteur, de sa « main courbe », une source inattendue de réflexions et d’interrogations. Au fond, déduire le simplisme de l’auteur de l’habitude que nous avons prise, depuis des décennies, d’un fonds de discours matérialiste, cynique et utilitaire serait une grossière erreur. Machiavel n’invite pas à faire n’importe quoi au gré de ses foucades. Au contraire, il rappelle au dirigeant que son pouvoir est fragile, que la société des hommes est exigeante, qu’elle est profondément, fondamentalement fracturée, que le maintien de l’unité est impossible à des chefs médiocres et que les seuls idéaux ne sont d’aucun secours, sinon tactique. Il rappelle, aussi, la force du hasard, de la contingence, de ce que nous ne pouvons pas maîtriser ; le monde est un chaos que les hommes peinent à contenir. Mais il ne faut pas désespérer, l’action humaine peut triompher des circonstances, car l’homme habile saisit l’occasion, triomphe de la contingence, par son action. Cette virtù si machiavélienne apparaît bien comme la première de toutes les vertus, celle qui, des Capitoli à Clizia en passant par Le Prince et la Vie de Castruccio Castracani, se retrouve dans toute son œuvre. Et les jeunes premiers qui manipulent les barbons de La Mandragore ou de Clizia sont bien de la même trempe que Castruccio, Laurent le Magnifique ou Francesco Sforza, meneurs d’hommes habiles et constants. On dira que leurs buts ne sont pas moraux ; en effet, leur liberté reste à éduquer. L’histoire, chez Machiavel, n’est écrite par personne ; elle se crée aux confluents du hasard et du libre-arbitre ; elle n’a pas de place pour un Dieu, pas de place pour une providence, pas de place, non plus, pour la transcendance, pour le sacré et pour la vérité en soi. Il n’y a dans les deux mille pages de son œuvre mille crimes, mille guerres, mille morts ; il n’y a pourtant pas une seule tragédie. Pour être tragique, il faut avoir le sentiment du sacré ; le Florentin ne l’a pas, il le montre assez. Le monde avec lui prend forme et taille humaine – le contenu seul, manque d’humanité ; le maître a désigné un avenir, à ses successeurs de l’accomplir et, par un mouvement dialectique, lui redonner un contenu moral, de l’intérieur.

L’homme est seul. Et Machiavel n’est pour lui un mauvais maître, un iconoclaste et un corrupteur, que s’il se laisse entièrement envelopper et séduire. À distance, les leçons du Florentin portent : rigueur, lucidité, réalisme. Machiavel s’est attaqué à toutes les forteresses de l’idéalisme, en se dissimulant sous les traits d’un humaniste et d’un fin conseiller. Il a pourtant dénudé le roi. Son mélange d’astucieuse dissimulation et de brutale franchise donne, je l’ai dit, un aspect paradoxal, sinon contradictoire, à l’essence de son œuvre. En cela, par ses omissions et ses découvertes, Machiavel montre à chacun une voie d’exploration de la société, ne se contentant pas de ce qu’elle dit, mais attachée à l’examen de ce qu’elle fait. Ultime paradoxe de l’œuvre : le sinueux Florentin rappelle à son lecteur les bienfaits de l’examen lucide, sans filtre, approfondi, contre toutes les intoxications idéologiques et les postulats viciés… y compris les siens.

Lire Machiavel II : Joint d’une inconcevable jointure

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Statue de Nicolas Machiavel, Lorenzo Bartolini (1777-1850), Piazzale degli Uffizi

Voici la deuxième des trois parties de ma note sur Machiavel, centrée sur quelques-unes des étranges contradictions d’une pensée qu’on croit de prime abord cohérente, faite d’un seul tenant, fondée sur un seul postulat et qui s’avère plus « reptatoire » et « sournoise » qu’annoncé, une fois pénétrée en profondeur. Je pense que cette partie, plus naturelle sous mes doigts lors de la rédaction de la note, est meilleure que la première.

Je tiens d’ailleurs à m’excuser pour les quelques fautes (toutes corrigées, j’espère) présentes dans la première partie vendredi : sa recomposition a été pénible et certains segments n’avaient pas été suffisamment relus.

Vers la fin des Histoires florentines, dans un de ses plus beaux portraits, Machiavel dit de Laurent le Magnifique, son contemporain mort en 1492, qu’il semblait « joint d’une inconcevable jointure ». L’expression frappe par sa répétition même. Deux êtres distincts se conciliaient en lui : le mécène généreux, ouvert, munificent ; l’homme d’État, manipulateur, opportuniste, suborneur. D’un côté, Laurent incarnait l’insouciance de pouvoir et la libéralité dissipée ; de l’autre, pourtant, il tenait une ligne ferme, décidée et cohérente, amorale au point de paraître n’être qu’une prémisse des leçons machiavéliennes. On comprend que le Florentin se soit étonné de la conjointure, inconcevable, de ces deux modèles : le « Père de la patrie » et le « Fils prodigue ». Mais cette formule contradictoire, n’aurait-il pas pu l’attribuer à ses propres travaux ? Certes, son œuvre paraît particulièrement cohérente à qui la lit en entier, construite d’un seul tenant, sur quelques postulats constants, et ce malgré des morceaux inachevés et la présence de pièces n’ayant pas dépassé le stade de l’ébauche. Partout s’observe le couple de la fortuna et de la virtù : dans la Vie de Castruccio, dans les œuvres historiques, dans les pièces de théâtre, dans les œuvres en vers. Signe d’une profonde unité philosophique ? C’est à voir. La pensée de Machiavel apparaît fort paradoxale, comme fracturée entre deux polarités inconciliables – comme l’Italie des Guelfes et des Gibelins. Sans prétendre le moins du monde à l’exhaustivité, j’énoncerai ici quelques-uns de ces paradoxes.

La République ou le Principat ? Nicolas Machiavel est un républicain. Il a servi sous Soderini, il écrit l’éloge de la république romaine, il défend, presque seul de son temps, la supériorité du jugement populaire contre celui des princes. Ici, il annonce préférer les positions conquises par le mérite à celles reçues en héritage ; là, il vénère la vieille République vertueuse des Scipions et de Caton. La République est pour lui, père du pragmatisme, le meilleur des systèmes, non point moralement, mais techniquement – si seulement elle a à sa tête un homme de valeur. Et pourtant, loin de défendre le principe de la représentation collective, en péril face aux monarchies de son temps, il se présente aussi comme le conseiller éclairé des Princes, quelles que soient leurs origines (seigneurs, ploutocrates, aventuriers, soldats) ; il leur offre des conseils amoraux pour éteindre les oppositions, écraser les réticences, emporter l’adhésion ; il leur dit d’abattre les cités, de déporter les peuples, d’exterminer les oppositions (il faut faire le mal en une fois tout de suite, ou périr) ; il fait l’éloge des suborneurs et des manipulateurs, des Borgia et des Castracani contre les hommes de bien, qu’il voit empêtrés dans leurs principes inapplicables (et, hélas, inappliqués). Machiavel, républicain de raison, creuse dans ses écrits la tombe des Républiques ; il dénonce la tyrannie mais donne le mode d’emploi pour la faire naître ; il dit que le Peuple juge mieux que les Princes, mais montre sans cesse les Princes ou les aventuriers bernant le Peuple ; il dit au Prince de ne pas se faire haïr, mais lui propose exterminations, déportations et crimes. Son cœur, s’il bat, semble toujours le faire pour les conquérants, les hommes de décision, les individualités révolutionnaires qui mettent à bas les antiques conventions, au risque du chaos. La concurrence entre eux fera le reste. Ce républicain se fait soutier du principat – et, par ailleurs, contradiction de plus, conseille dans les Discours les républicains pour abattre le prince. Le réalisme méthodologique de Machiavel le conduit à tenir une position illisible, de guide pour tous, et donc pour personne. C’est là une Révolution : la première victoire idéologique du mal nécessaire contre le bien inaccessible ; la première de l’efficace contre le bon ; la première d’un système de pensée naturellement conflictuel contre l’idéalisme moniste.

L’âge d’or : mythe ou réalité ? Machiavel a écrit un immense commentaire des œuvres de Tite-Live. Lui, si critique envers tout ce qu’il voit, lit ou entend, lui qui dénonce à demi-mot les légendes, les miracles et les racontars de son temps, lui qui explore tout d’une ère de mensonge et de crimes parés d’une fausse vertu, se contente de ce que raconte Tite-Live sans remettre en cause un seul instant la pertinence, la plausibilité ou la véracité des faits repris. Pire, il ne paraît distinguer aucunement – et en cela, il perd sa diabolique lucidité – les biais idéologiques ou moralistes de son modèle. Il tend donc à considérer le passé, tel que le raconte Tite-Live comme une donnée incontestable et admirable… tout en reconnaissant très explicitement, à l’avant-propos magistral du Livre II des Discours, que l’homme se trompe à croire les légendes charriées par le passé, que les vieux idéalisent leur jeunesse, que les historiens mythifient le passé et qu’il ne faut jamais s’y laisser prendre. Ce paradoxe est typique des pièges et chausse-trappes de l’œuvre machiavélienne, écrite « entre les lignes », avec des contradictions si effarantes qu’elles ne peuvent être que voulues et signifiantes : que penser d’un auteur se contredisant si explicitement, sinon qu’il y a là un mystère à éclaircir ? Il admire le passé et nous avertit de ne rien en faire ? Leo Strauss tirera de l’examen de ces contradictions et de ces paradoxes un maître-livre. Et il montrera de la comparaison des 142 livres de Tite-Live et des 142 livres des Discours machiavéliens que le commentaire apparemment littéral de l’historien antique cache de nombreuses manipulations, d’effarants silences et de longs détournements. Cet Âge d’or romain n’est plus qu’un reflet mutilé de son modèle originel – un moyen détourné de dire le vrai du présent en s’appuyant, comme l’époque le voulait, sur le vrai (amendé) du passé. En revanche, dans L’Art de la guerre, ce gauchissement sournois disparaît : Machiavel ne se démarque plus de l’Antique, qu’il prend comme seule référence, malgré les progrès contemporains de la cavalerie et de l’artillerie. Sa position le conduit à des absurdités tactiques soulignées par la plupart des stratèges commentateurs de son œuvre ; il y a en lui un révolutionnaire et un réactionnaire, un destructeur et un restaurateur, dont les tendances se heurtent à l’occasion.

L’iconoclaste classicisant. Machiavel est un auteur imprégné d’Antiquité : dans Clizia, il récrit Plaute ; dans La Mandragore, Térence ; dans les Discours, Tite-Live ; dans La Vie de Castruccio Castracani, Plutarque ou Dion Cassius ; dans l’Art de la guerre, les dialogues philosophiques antiques ; dans L’Âne d’Or, Apulée ; dans les premiers chapitres du Prince, et sa frappante typologie des régimes politiques, Aristote peut-être ; dans le fond de ses arguments en faveur des Princes, les Sophistes des dialogues platoniciens. Machiavel n’a pas fait que reprendre la structure et les genres antiques. Il a copié l’éloquence froide des Anciens. Il tient une ligne claire, inédite à son époque à la manière des meilleurs auteurs latins. Il n’ornemente pas, n’exagère pas, n’use presque jamais de superlatifs ; il aime l’élégante parataxe, qui laisse au lecteur le soin d’établir les connexions logiques. Son principal trait est l’aphorisme, qu’il parsème dans ses traités. Il a donc tout, superficiellement, de l’auteur antique, même le scepticisme religieux. Machiavel paraît ressusciter, en toscan, une civilisation morte mille ans auparavant. Et pourtant, il renverse l’Antiquité. Il l’utilise pour mieux la mettre sens dessus dessous. C’est, je l’ai dit, un révolutionnaire. Il jette au sol les vieilles conventions, foule à ses pieds l’idéalisme platonicien, rejette le moralisme hautain et antiplébéien de Tacite comme il amende et gauchit Tite-Live en le commentant. Quant à la pensée chrétienne, il n’en dit rien et ce silence vaut toutes les condamnations (au lecteur de transposer ce qu’il dit des païens sur ce qu’il ne dit pas de l’Église). Machiavel a pris tous les visages de la respectable antiquité, en la vidant de sa sagesse inapplicable, de son goût de la Vérité, et de son sens du tragique. Le voici, le Florentin, séduisant à l’intérieur des formes anciennes et consacrées, leur redonnant vie de tout autre manière : ses pièces font l’éloge de de la manipulation ; ses poésies mêlent Dante et les Latins pour dresser une statue à l’ambition, à l’ingratitude et à l’opportunisme ; quant à ses œuvres historiques, elles naviguent entre l’éloge discret des Médicis, les conseils amoraux et l’exploration brutale des rouages rationnels de l’histoire. Ce n’est pas sans intérêt, bien au contraire ; mais tout cela relève plus de notre époque relativiste que de l’Antiquité « moniste ». Il ne la ramène à la vie que pour mieux l’actualiser diront ses zélateurs, la corrompre, diront ses détracteurs.

La lucidité effusive. Machiavel est aussi par excellence l’analyste lucide et glacial, qui ne s’en laisse jamais conter ; qui juge tout aux faits et aux résultats ; qui ne pense que salut de l’État, politique et pouvoir. À son époque d’idéalisme chrétien – voyez l’iconographie du pouvoir dans les républiques italiennes, comme Sienne ou Florence – cette démarche pragmatique a tout de la rupture. Elle annonce une démarche sinon scientifique tout du moins rationnelle. Les fameux décrypteurs d’aujourd’hui lui doivent tout. Les professeurs de science politique diront, à juste titre, que Machiavel inventa en théorie la raison d’État et qu’il fut le premier, dans l’ère moderne, à juger une action politique non sur les buts qu’elle se proposait d’atteindre mais sur ses résultats effectifs. Il rappelle à l’analyste qu’il ne doit jamais laisser ses affects brouiller l’exercice de sa raison et que l’idéal – et l’idéologie – aveugle l’intelligence. On ne peut pas imaginer cet ancêtre de l’utilitarisme et du pragmatisme moins effusif, moins sentimental. Pourtant, il appelle, à la fin du Prince vibrant, à l’unité de l’Italie – qu’il aurait dû penser impossible ; il écrit des poèmes d’amour galants, conventionnels et sentimentaux, en s’inspirant là de Dante, ici de Pétrarque ; ses lettres nous révèlent un individu touchant, capable envers lui-même d’une gracieuse ironie, qu’il tempère, à l’occasion, de quelques plaintes délicates. Ces traits jurent avec la froideur et la mesure dont il use habituellement. Ils humanisent Machiavel tout en contredisant ses argumentaires les mieux établis : le rhéteur commun, parfois, refait surface, et sape la position du penseur original.

Le capitaine d’insuccès. L’obsession de Machiavel, après l’examen des jeux du hasard et de la virtù, c’est la guerre. Il n’a jamais commandé d’armée, mais en a recruté. Il a accompagné les capitaines de son temps. Il a observé la furia francese et l’acharnement des Suisses, les affrontements armés et les sièges interminables, les défaites imprévues et les victoires inexploitées. Il a très vite vu, en outre, le champ de bataille comme le terrain majeur de l’expérience philosophique : la contingence éternelle de la bataille, la fortuna du choc des armes, face à la virtù des capitaines, leur génie stratégique et tactique. La guerre présente une situation machiavélienne à l’état pur ; elle est déjà la « continuation de la politique par d’autres moyens », elle en est même la plus pure expression. L’Italie d’alors arme des professionnels, les fameux Condottieri, qu’elle lance les uns contre les autres, par manque de troupes propres, par manque, aussi, de tradition militaire. Leur recrutement fait penser au marché du sport professionnel actuel : Florence recrute untel pour une saison, Venise recrute tel autre pour la même saison, et l’année d’après, vice-versa, les uns vont au service des autres et les autres au service des uns. Les républiques marchandes et le Pape emploient des entrepreneurs militaires dont les intérêts, souligne à raison le Florentin, ne correspondent pas toujours aux leurs. Ces soldats, qui n’ont que leur solde pour les motiver, se battent mal, se révoltent, trahissent ou fuient. Les Histoires florentines ne sont qu’une litanie de semi-conflits, avortés dans la débandade d’une troupe mal payée ou dans les langueurs d’un siège mené sans conviction. Machiavel pense donc à lever une armée de citoyens ; Soderini, chef de la République florentine, l’en charge en 1506. C’est un échec terrible. Pire encore, quelques années plus tard, le Condottiere médicéen Jean des Bandes Noires lui propose d’organiser la troupe sur le champ de manœuvres en suivant les préceptes théorico-tactiques de L’Art de la Guerre. Nouvel échec. Qu’un théoricien peine à passer à la pratique n’a rien d’étonnant. En revanche, qu’un homme comme Machiavel, qui prétend comprendre et régenter le réel mieux que quiconque, échoue… et qu’il n’en tienne pas compte (il n’en pipe d’ailleurs pas un seul mot) dans son œuvre est plus étonnant. Le pragmatique n’a pas ici tiré toutes les leçons du réel.

La victime justifiant son bourreau. Machiavel a perdu ses positions publiques en 1513. D’abord relégué hors de la ville, il fut soupçonné d’avoir participé à une vaste entreprise de déstabilisation du nouveau régime. La Seigneurie lui fit subir « l’estrapade », un type d’interrogatoire que je ne souhaite à personne. Torturé six fois en 1513 pour raison d’État, alors qu’il était probablement innocent, Machiavel parvient néanmoins à justifier, dans ses écrits l’usage même de cette raison d’État, de la violence et des armes de gouvernement les plus extrêmes. N’est-il pas paradoxal de voir une victime donner les armes théoriques pour comprendre et légitimer le travail de son bourreau ? Là est, à mon sens, la partie la plus visible de l’inconcevable jointure qui relie l’homme au théoricien. Sa froideur théorique le conduit à justifier les abus dont il a été victime ; son pragmatisme dépassionné éclaire d’un jour glaçant son expérience humaine. Si un homme battu, dominé, écrasé par l’État, donne les armes théoriques à celui qui le bat, il n’y a plus de bien possible – les bourreaux eux-même ne dénonceront jamais leurs crimes. Un abîme s’ouvre avec Machiavel jusqu’à notre époque, celui de la complicité de l’intelligence et du crime.

Conseiller ses ennemis. Et pour conclure dans ce catalogue incomplet des apparentes contradictions machiavéliennes, il faut avoir à l’esprit que ce républicain intransigeant, une fois en exil, ne fera qu’essayer de revenir dans l’estime de ceux qui l’ont chassé, les Médicis, à qui il dédie ses meilleurs textes. Bien sûr, Machiavel n’était pas un farouche défenseur de Soderini, qu’il trouvait faible, ni de la république collégiale, qu’il estimait plus faible encore. Néanmoins, ses idées ne le poussent pas à la défense de la ploutocratie médicéenne et de sa tradition de corruption : ce n’est pas ainsi que revivra l’Italie. Il doit le savoir, mais dit l’inverse, par une forme de courtisanerie et de sujétion d’autant plus déplaisante qu’elle émane d’un grand lucide. Il devait savoir qu’il se dégradait à ramper ainsi. Pourtant, il faut l’admettre, ce ne fut pas là son premier mouvement. Il pensa un temps imiter Dante et son Enfer : dans L’Âne d’or Machiavel montre, avec un ton sarcastique, ses ennemis changés en animaux par Circé – mais il n’achève pas son travail poétique. La vengeance littéraire ne lui suffit pas, il n’est pas Dante, elle n’est qu’un pis-aller ; il lui faut revenir rapidement au service de l’État. Alors il livre à qui veut ses conseils, les gâche auprès de gens qui n’en feront rien, et force est d’admettre qu’ils sont souvent d’une pertinence remarquable : la lettre qu’il adresse à son « ami » Vettori pour analyser la situation internationale à la veille de Marignan est admirable de pertinence et d’intelligence, d’autant plus que le diplomate est « hors circuit ». Ce tacticien remarquable offre donc ses conseils à ses ennemis. Il explique comment trahir ; il décrit peu après comment déjouer les trahisons. Il montre comment devenir un tyran… et comment renverser une tyrannie. À force de neutralité et de retrait objectif, dépassionné et lucide, il finit par nuire à ses propres intérêts – et donc remettre en cause une partie de son enseignement – qui mettait l’intérêt de l’individu au cœur de l’action.

De ces quelques paradoxes, le lecteur s’étonne un peu. Comment peut-on être ce monstre de lucidité et d’intelligence et pourtant se contredire à ce point ? Et je ne compte pas les exemples étonnants, peu convaincants ou contradictoires qu’il instille au fil de ses livres. Machiavel serait-il avant tout inconstant, incohérent, paradoxal ? Je ne le crois pas. Beaucoup de ces paradoxes n’en sont pas, si on les soumet à une fin première, la sienne : retrouver la conduite des affaires de l’État. Il maintient toujours sa ligne politique autour de plusieurs grands pôles : le sacre de la raison d’État, le réalisme intérieur et international, un mélange de prudence et d’opportunisme, une analyse révolutionnaire des buts et des moyens de l’État. Il prive de base morale sa réflexion pour ne plus l’appuyer que sur quelques postulats sûrs (la méchanceté foncière de l’homme, son ambition, sa lâcheté, sa peur) et un mécanisme historique relativiste, anti-providentialiste, fondé sur la contingence et le libre-arbitre. Ses atours classicisants ne sont que des moyens rhétoriques ; ses expériences malheureuses avec le faible Soderini (qu’il ne se prive pas de critiquer) ne prouvent rien ; son objectivité est d’autant plus notable qu’elle montre qu’il sait tenir la balance égale entre amis et ennemis, qu’il pense prouver sa neutralité, et favoriser ainsi son retour aux affaires. Cette « inconcevable jointure » passe là : entre le penseur et l’homme, entre le fonctionnaire « objectif » et l’homme privé. Dans sa plus célèbre missive à Vettori, il explique, non sans ironie, qu’il endosse chaque soir, chez lui, ses habits de diplomate pour entrer en commerce avec les Anciens. Eh bien je crois que cette lettre peut tout de même expliquer une partie des contradictions machiavéliennes : cet homme, si sincère en apparence, n’est pas d’un seul tenant. Il est le premier à avoir si fermement séparé son existence privée de son existence publique et il le fait à une telle profondeur que, pour obtenir la confirmation de ses théories, le penseur Machiavel aurait peut-être été jusqu’à condamner à mort l’homme privé Machiavel. Ne voit-on pas là une merveilleuse nouvelle, jamais écrite, de Kafka ? Et la victime de la raison d’État peut parfaitement composer un éloge de la raison d’État sans perdre pied, sans, non plus, que son texte s’effondre sur lui-même.

Selon moi, Machiavel est bien « joint d’une inconcevable jointure », fractionné en deux parti(e)s, comme les villes italiennes de l’époque. Et l’homme Machiavel peut admirer l’Antiquité, faire l’éloge de la vertu de Scipion, s’inspirer des Romains et des Grecs dans toutes ses œuvres, et, en même temps, laisser le penseur qui est lui mettre ce classicisme par terre, le renverser, avec une sorte de perversion obstinée, aussi constante que subtile. Il utilise tout le répertoire de la pensée classique non pour le relever mais pour l’annuler, pour établir un nouvel ordre, celui que d’autres iront chercher dans ses écrits, un ordre relativiste, amoral, pragmatique et, néanmoins, par son hostilité à la Providence, favorable au libre-arbitre.

La troisième partie tentera d’explorer (à sa modeste mesure) les bases philosophiques de la pensée de Machiavel.

Lire Machiavel I : Le premier prosateur d’Italie

Raphaël, Portrait du pape Léon X

Raphaël, Portrait du pape Léon X, 1518-1520

Des impératifs personnels et professionnels m’ont empêché de publier de nouvelles notes ces deux dernières semaines. Le mois d’avril pourrait être lui aussi un peu perturbé. Je vais cependant essayer de ne pas déroger trop souvent au rythme traditionnel de ce blog.

Comme ma note consacrée aux œuvres de Machiavel était définitivement trop longue, je l’ai décomposée en trois parties, d’importance égale. Je n’en publie que la première aujourd’hui. Les deux autres devraient suivre lundi et jeudi. Je n’avais pas prévu de la diviser mais je me suis dit qu’elle risquait de décourager à peu près tout le monde par sa longueur. Son découpage peut apparaître un peu artificiel à la lecture, malgré mes efforts pour « aiguiser les angles » entre chacune des trois sections ; son plan n’a pas la rigueur des plus belles dissertations de Sciences Po, mais il a tout de même sa cohérence.

Je sais bien que des centaines de personnes ont écrit sur Machiavel depuis cinq siècles ; néanmoins, je crois nécessaire, à un moment ou à un autre, pour un lecteur d’aujourd’hui, de se réapproprier les classiques, par une lecture personnelle, un peu subjective, hors des sentiers de l’enseignement et de la philosophie.

Œuvres Complètes, Nicolas Machiavel, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1952

Un dicton bien connu veut que l’histoire soit écrite par les vainqueurs. Elle l’est aussi par les vaincus. Prenez Retz, prenez Saint-Simon, prenez Nicolas Machiavel. Ces hommes ont été battus, chassés du pouvoir, exilés sur leurs terres. Ils perdirent la maîtrise de leur présent immédiat ; ils se ressaisirent en contrepartie du passé – par l’écriture – et de l’avenir – par la postérité. Si les Médicis n’avaient pas relevé de ses charges et exilé le secrétaire de chancellerie et diplomate Machiavel, ce dernier n’eût presque rien écrit de son œuvre. Quelle ironie que de penser à ce coup du sort littéraire : si la Fortune politique avait été plus généreuse avec Machiavel, il serait resté à son poste, conduisant, jusqu’à la fin, certaines obscures affaires d’État de la république florentine. Nul, sinon quelques historiens de la Renaissance, ne connaîtrait aujourd’hui son nom. Or, cette fortune, qui est au cœur de la pensée machiavélienne, a été plus généreuse que le diplomate florentin ne le pensait dans ses vieux jours. Aucune ingratitude de sa part : plutôt que la gloire éphémère d’avoir servi jusqu’au bout un petit État, elle lui a offert une longue et tumultueuse postérité. Machiavel est devenu un classique ; ses écrits ont suscité autant d’admiration que de rejet, et cinq siècles plus tard, ses œuvres, presque toutes publiées à titre posthume, font partie du patrimoine historique, philosophique et littéraire de l’occident. Je noterai, rapidement, que le volume de la Pléiade dans lequel j’ai lu ces œuvres, assez ancien, est plutôt décevant : très peu de notices, des notes de qualité variable, et, surtout, des traductions dépassées – que rachète en partie leur côté rocailleux, d’époque. La connaissance de Machiavel est bien meilleure aujourd’hui que dans les années 50. Elle justifierait largement une refonte du volume, où manque, en outre, une grande partie de la correspondance (épuisée dans son édition NRF). Il paraît que l’édition « Bouquins » (1999) est meilleure. J’ai néanmoins lu ce volume de la Pléiade en intégralité ; je vous rassure, je ne vous infligerai pas une note par œuvre de l’écrivain florentin. J’ai préféré écrire une forte note, que je divise en trois : la première pose quelques jalons sur l’écrivain, la deuxième s’intéresse à la dualité contradictoire de l’œuvre, la troisième se consacre à l’exploration de quelques-uns de ses aspects philosophiques et historiques. Il serait présomptueux de prétendre évoquer ici en profondeur un penseur qu’ont étudié des auteurs comme Spinoza, Rousseau, Arendt, Strauss, Lefort ou Althusser. Je renvoie les lecteurs à ces gloses ; ou, mieux, aux textes de Machiavel eux-mêmes. Cette note ne prétend ni à la philosophie, ni à la littérature ; considérons qu’elle constitue un libre parcours dans l’œuvre du Florentin. On me pardonnera, j’espère, de me confronter à ce classique sans filtre, ni filet. Il faut toujours revenir à l’essence : le texte, et tenter de l’affronter seul à seul – pour se forger un avis propre, à distance des légendes, blanches ou noires.

En privant Machiavel de ses charges publiques en 1513, les Médicis lui ont donc donné le temps d’écrire l’histoire, mieux, de penser l’histoire. Ils perdirent un diplomate d’exception, l’Italie y gagna un de ses plus grands écrivains, digne, comme Dante, Boccace, Pétrarque, Vico, Leopardi, Manzoni ou Foscolo du panthéon des lettres italiennes. Souvent, Machiavel est lu comme un philosophe, par des philosophes s’intéressant à la philosophie ; on minore l’écrivain au profit du penseur. Rappelons qu’il fut aussi un styliste, un authentique écrivain, capables des fulgurances les plus frappantes et les mieux tournées. Et bien que, parfois, dans le cours de ses ouvrages, tel ou tel récit des dissensions florentines ennuie un peu, des formules saisissantes réveillent à temps l’intérêt du lecteur. C’est dans le raccourci inattendu, l’aphorisme soudain qu’il brille le plus visiblement ; c’est dans les profondeurs de la composition, dans la subtilité du tissage des mots qu’il couronne ses efforts d’écrivain.  Le labeur de Machiavel est trop souvent ramené à son ouvrage phare. Qu’on songe pourtant un instant à l’ampleur d’une œuvre composée en dix ans à peine : Le Prince est certes un court traité, mais les Discours sur la première Décade de Tite-Live font près de quatre cents pages « Pléiade », les dialogues de L’Art de la guerre, une centaine et les Histoires florentines cinq cents. Sans compter deux pièces, des séries de poèmes inachevés, une Vie et une correspondance nourrie. Comme beaucoup, Machiavel a écrit parce qu’il s’ennuyait – et il ne s’en cache aucunement dans ses lettres familières. L’exil et l’oisiveté aiguisent la plume. La lecture oriente l’auteur, comme il convient à cette époque, vers l’imitation des grands auteurs, historiens, dramaturges et poètes. Si l’intérêt de la poésie machiavélienne tient principalement, il faut le reconnaître, à l’éclairage qu’elle apporte aux grands textes historico-philosophiques, le théâtre tient seul et la nouvelle Belphégor divertit efficacement. Quoi qu’il en soit, malgré les Capitoli (Quatre poèmes : Occasion, Fortune, Ambition et Ingratitude – thèmes machiavéliens s’il en est), compositions que j’ai trouvé plaisantes, c’est sa prose qui fait l’intérêt de l’œuvre de Machiavel. Pour écrire ses principaux livres, il puisa à deux sources principales : la longue tradition historique antique, chère aux humanistes, et son expérience de quinze années agitées au service de la République de Florence. Ce sont deux pôles opposés : l’exemplarité classique se heurte de front à la dégradation moderne ; l’antique vertu au vice présent ; le moralisme d’hier à l’amoralité d’aujourd’hui. Cette contradiction n’est pas la seule à sourdre dans les grands livres du Florentin. Sous son apparence de bâtisse harmonieuse et solide, l’œuvre de Machiavel témoigne en effet, je l’exposerai plus avant dans la deuxième note (Joint d’une inconcevable jointure), d’une tension, d’un déchirement.

La vie de Machiavel est inégalement connue. On sait qu’il est issu d’un milieu lettré et modérément bourgeois, mais sa jeunesse reste obscure. Il a reçu une éducation honorable de serviteur de l’État ou des compagnies financières – il a des connaissances en comptabilité. L’histoire perd sa trace quelques années, et il ne s’impose dans les affaires publiques extérieures florentines qu’à la fin du règne spirituel du millénariste Frère Jérôme Savonarole, brûlé en 1498. Dès lors, pendant quinze ans, il participe à de nombreuses expéditions diplomatiques pour le compte du régime républicain, auprès de César Borgia, évidemment, mais aussi de l’Empereur Maximilien, de Louis XII ou de Jules II. Il a la confiance du chef de l’État, le gonfalonier Soderini, personnage modéré et consensuel. Le retour brutal des Médicis met néanmoins un terme à sa carrière, qui ne reprendra, timidement, qu’à la toute fin de sa vie (jusqu’à une deuxième révolution). Relégué dans sa « pouillerie », dans le contado, à partir de 1513 et, presque sans interruption, jusqu’à sa mort en 1527, Machiavel passe, je l’ai dit, cette longue décennie à écrire : une ample correspondance, des pièces de théâtre, des poèmes, des œuvres historiques, des traités, et, bien évidemment, ce pour quoi il est resté dans la postérité Le Prince. Il ne faut pas se limiter à ce seul traité, quoique sa centralité ne puisse être remise en cause. Machiavel est tout autant lui-même dans les profonds Discours sur la première décade de Tite-Live, dans la drolatique Mandragore, dans les éloquents Capitoli, dans la « plutarquienne » Vie de Castruccio Castracani de Lucques, ou dans les monumentales Histoires florentines. C’est un auteur cohérent en apparence et dont la structuration philosophique se retrouve d’œuvre en œuvre. On y retrouve, dans une pensée historique fondée sur le principe de la contingence, sa fascination pour l’opportunité à saisir, son éloge de la virtù de l’homme d’action, sa haine du mercenariat et des factions, un certain manque de spiritualité, une lucidité aiguisée et ironique, un iconoclasme qui touche au sacrilège, et, bien sûr, une conception étroitement pessimiste de la nature humaine. Occasion, Fortune, Ambition, Ingratitude. Les Capitoli donnent déjà les grandes obsessions de l’œuvre. La pluralité des genres qu’il pratiqua ne doit pas tromper : son système de pensée est fermement établi ; son écriture, toujours reconnaissable, se distingue par sa clarté. C’est un prosateur élégant et convainquant, rationnel, parfois truculent par ses florentinismes, souvent drôle par son ironie subtile, éloquent sans jamais être rhéteur. Son italien, transposé dans d’autres langues latines, garde un reflet de sa finesse originelle. Machiavel est prudent pour formuler ses imprudences : son style discret et circonspect enrobe d’autant mieux ses transgressions qu’il évite le lyrisme ou l’emphase. Et pourtant, malgré sa cohérence intellectuelle, sa fermeté théorique et littéraire, son apparente simplicité, stylistique et philosophique, son œuvre est un prisme d’une immense complexité, un jalon décisif dans l’histoire des idées – la première rupture vers la modernité.

Machiavel donna à certains de ses textes l’apparence rassurante d’un enseignement, destiné explicitement à ceux qui gouvernent (Le Prince), à ceux qui se battent (L’Art de la guerre) et à ceux qui voudraient commander (Discours). Si les dirigeants de Florence ne l’écoutaient plus, Machiavel avait quelques disciples qu’il faisait bénéficier de son expérience. Ils l’incitèrent à approfondir ses efforts. Il était servi par une remarquable agilité d’esprit et une grande facilité d’écriture. Le Florentin ne se contentait pas de mêler théorie classique et pratique pragmatique dans des écrits aussi révolutionnaires que sacrilèges ; il était aussi un prosateur de premier ordre, un des pères de la langue italienne. L’écriture machiavélienne étonne, par une contradiction apparente : tout est énoncé avec une élégance froide et lapidaire – qui désigne chez lui le lecteur acharné des meilleurs auteurs latins, Tite-Live et Cicéron – et pourtant, rien n’est dit si explicitement qu’il n’y paraît. Machiavel est habile au sous-entendu et au demi-mot, et un lecteur trop hâtif ou inattentif peut passer à côté de certains arguments ou, plus sûrement, tomber dans un des pièges qu’il tend régulièrement. Ses portraits de Cosme l’Ancien et de Laurent le Magnifique sont des modèles du genre : il faut creuser dans le texte pour avoir une chance, par déduction, de savoir ce que Machiavel pensait vraiment d’eux. Certains silences en disent plus que mille condamnations. D’ailleurs, n’annonce-t-il pas dans un des chapitres du Prince, comme l’a pointé astucieusement Strauss, qu’en matière tactique les erreurs les plus énormes ne peuvent en être et qu’elles doivent toujours être comprises comme des pièges ? Ce constat s’applique à ses livres. La vivacité de sa prose dissimule l’extrême minutie avec laquelle a été tissée la toile du texte, entre définitions contradictoires, échos discrets, rappels, termes équivoques et propos en apparence paradoxaux. Ses lecteurs – et je parle des meilleurs, des plus philosophes d’entre eux, de Rousseau, de Spinoza, de Lefort, de Strauss, de Revel – ses lecteurs donc, ne sont pas toujours d’accord les uns avec les autres. Question de degré de lecture. Question de sensibilité. L’un verra de l’ironie, l’autre pas ; l’un identifiera une contradiction, l’autre passera à côté. Lire Machiavel vous réapprend à lire, à être attentif à l’explicite, à l’équivoque, à l’ambigu. On l’a longtemps présenté comme un cynique d’une explicite (et bête) brutalité ; il faudrait plutôt lire ses textes, désormais, comme un mélange d’ironie et de blasphèmes, de franchise et de subtilité, d’obscurités voulues et de clartés équivoques. Travestis en vérités franches par un conseiller retors et avisé, s’énoncent dans la profondeur du texte autant de demi-vérités que de demi-mensonges. Et cela, je crois, désigne bien le premier prosateur d’Italie.

Dans les deux notes à venir, j’explorerai les tensions apparentes de l’œuvre et, modestement, ses fondements historico-philosophiques.

Méditation sur deux contemporains : Léonard et Machiavel, de Patrick Boucheron

Leonardo_da_vinci,_Battle_of_Anghiari_(Tavola_Doria)

Patrick Boucheron, Léonard et Machiavel, Verdier, Collection « Poche », 2013 (Première éd. 2008)

« Finir n’est rien, car seul compte ce moment si lent et si brutal, suspendu comme un souffle coupé, où tout éternellement commence » (p. 203)

L’histoire a longtemps relevé des Belles Lettres. Les grands historiens du passé, tant dans leurs synthèses ambitieuses que dans leurs monographies approfondies, cherchaient tous un point d’équilibre entre l’information et la rhétorique, entre le dire et le bien-dire. Ils jugeaient le passé et le mettaient en scène dans des constructions élaborées, à l’éloquence parfois déclamatoire. À mesure que l’histoire s’est rapprochée des sciences humaines, qu’elle en a adopté les contraintes, elle a perdu une partie de son goût pour la belle œuvre, la phrase coulée, le martèlement prosodique. Écrire l’histoire, c’est désormais (entre autres) se tenir près des faits, sans raccourcis métaphoriques. L’historien explore une masse de documents et en tire une synthèse qui doit, avant tout, être factuellement irréprochable, en ne cédant ni à la tentation du rhéteur – chercher à convaincre par la structure du propos plus que par son fond – ni à celle du poète – jouer sur les comparaisons, les allégories, les métaphores. Quelques historiens maintiennent une certaine exigence de style – je pense à Emmanuel de Waresquiel – mais la plupart se contentent d’une prose universitaire, froide, sans aspérités (je pourrais citer bien des noms d’excellents historiens, de Jean Favier à Pierre Racine en passant par Élisabeth Crouzet-Pavan). Je ne le leur reproche pas, ils ont des impératifs scientifiques et pas toujours, à dire vrai, de véritable aisance la plume à la main. Mieux vaut s’en tenir à une prose conventionnelle. L’exploitation et la critique des sources prédominent sur l’organisation du propos : les meilleurs textes historiques sont ceux qui appréhendent avec le plus de précision et de justesse les corpus qu’ils exploitent (Arsenio Frugoni et son Arnaud de Brescia en est l’exemple archétypal). Alors que dire, une fois ces deux ou trois points rappelés, du travail singulier de l’historien Patrick Boucheron dans Léonard et Machiavel ? Vinci et Machiavel, contemporains et compatriotes, se sont frôlés sans se côtoyer ; leurs itinéraires se croisent un temps, autour de César Borgia puis de la Florence du gonfalonier Pierre Soderini, sans que les deux hommes ne fassent jamais mention l’un de l’autre. Le diplomate consacré à l’action publique et le peintre à l’esprit universel semblent ne s’être jamais remarqués mutuellement. Entre 1502 et 1505, pourtant, ils croisèrent les mêmes personnes, vécurent aux mêmes endroits, s’intéressèrent aux mêmes projets (le détournement de l’Arno notamment). Se sont-ils rencontrés ? C’est très possible, mais la preuve historique manque. Comment comprendre cette absence ? À quel endroit, à quel moment, eussent-ils pu se rencontrer ? À défaut de traces matérielles dans les carnets de l’un comme de l’autre, n’y a-t-il pas dans leurs œuvres des indices tendant à attester que les deux hommes se sont connus, fréquentés et, peut-être, influencés ? Patrick Boucheron essaie d’explorer ces questions délicates dans un ouvrage qui hérissera ou réjouira son lecteur, selon l’idée qu’il se fait de l’histoire et de son écriture.

Léonard et Machiavel a tout pour cliver son lectorat. De la relation putative des deux hommes, il n’existe que quelques sources et fragments misérables – traités par l’historien de manière latérale, non sans extrapolation ; le texte oscille entre la démonstration du chercheur et la rêverie – assumée – de l’écrivain ; l’auteur n’hésite pas à styliser son propos, à lui donner un rythme, une tonalité, une légère préciosité dont je sais qu’ils peuvent déranger le lecteur d’histoire moyen, peu attiré par le brillant de l’ars poetica. La réception de cet ouvrage par ses lecteurs communs, sur Amazon, illustre bien la gêne que suscite ce travail : la moitié des commentateurs pense qu’il s’agit d’un livre magistral et fulgurant et l’autre d’un ouvrage médiocre, emphatique et trompeur. Je suis persuadé, quant à moi, qu’il ne s’agit pas là d’histoire à proprement parler, mais d’un essai, d’une réflexion historico-philosophique, et que le juger comme on jugerait un Charles VIII et l’Italie, une Histoire de la Présidence du conseil de Jules Méline ou une Histoire de la Confédération helvétique lors de la guerre du Sonderbund n’est pas judicieux. Il faut le lire pour ce qu’il est, une échappée hors des exigences étroites de production universitaire, le tout par un historien extrêmement talentueux (lisez son Conjurer la peur, sur la fresque du « bon gouvernement » à Sienne, c’est une analyse iconographique et historique passionnante, dont je parlerai peut-être en ces lieux, comme je le pourrai, d’ici quelques semaines). Léonard et Machiavel échappe aux classifications des savants en cabinet, comme d’autres travaux, ceux de Walter Benjamin par exemple y échappèrent en leur temps. À s’en tenir, comme Frugoni, aux seules données de l’histoire, il n’y a pas matière à livre, ni même à article et l’historien en convient dès son introduction : « Elle [La rencontre] a eu lieu et nous n’en saurons rien » (p. 12). À s’en tenir à ce constat, l’histoire s’arrête ; le chercheur touche la paroi opaque et infranchissable du temps ; ce qui se tient derrière ne peut qu’être conjecturé. M. Boucheron devait donc trouver un autre angle d’approche. Il part du contexte et des œuvres des deux Florentins, de leurs carnets, de leurs correspondances pour essayer d’approcher, le plus finement possible non ce qui fut mais ce qui aurait pu être. C’est en cela, je pense, que l’exercice ne peut, même fondé sur d’amples sources et une connaissance approfondie du temps, relever de l’histoire en tant que telle. Gide disait : « On ne peut découvrir de nouveau territoire sans quitter un moment la côte des yeux ». M. Boucheron quitte la côte des archives du regard ; le voilà face à un vide, un silence. Ce qui se tient dans cet espace n’est pas accessible à l’historien scientifique, ne le sera jamais. Seulement, un territoire mental se tient là, un sujet de réflexion, un champ d’analyses et de réflexions.

Qu’un historien s’essaie à cet exercice très périlleux, on l’accusera d’inventer, d’imaginer, de bâtir sur du sable. « Ce n’est pas de l’histoire, c’est du roman ». C’est possible, à moins de considérer que cet essai est une sorte d’extrapolation analogique : le blanc historique de la rencontre n’est qu’un déclencheur. L’auteur cherche ce que les œuvres exactement contemporaines de Vinci et de Machiavel montrent de commun, de similaire. Il voit en eux non des hommes d’avant-garde, d’une époque non encore advenue, prophétisant sans le savoir le monde à venir, mais des contemporains, hommes d’une époque incertaine, en quête de l’exacte et inapprochable vérité. Ils partagent une même conception du temps, de son indétermination fondamentale. Si l’essai de M. Boucheron essaie de préciser la réflexion historique, c’est pour caractériser la contemporanéité, c’est-à-dire la présence simultanée d’un même traitement structurel et philosophique du monde, chez deux hommes d’une grande proximité géographique et générationnelle, travaillant et pratiquant dans deux milieux intellectuels pourtant distincts. Plus que la fameuse et inapprochable rencontre entre Léonard de Vinci et Machiavel, M. Boucheron vise à trouver chez eux les proximités que l’histoire, en l’absence de source évidente permettant de les relier, n’a jamais investiguées. C’est en cela que je parlais de démarche analogique. Prendre l’histoire comme un sujet de réflexion intellectuelle, plutôt que comme un thème d’érudition, est-ce si inacceptable ? Pourquoi les historiens n’auraient-ils pas le droit, en annonçant clairement le sens de leur travail, de se livrer à ces méditations ? Le professeur Boucheron ne se cache pas, il ne ment pas à son lecteur, averti dès les premières pages qu’il n’y a rien à savoir ici, mais tout à penser. Sa démarche me rappelle les travaux de littérature comparée, qui, en mettant côte à côte plusieurs écrivains, éclairent de manière sensiblement différente la compréhension de leurs œuvres. Pour cela, sont mis à contribution les écrits de Machiavel (y compris son imposante correspondance diplomatique), les carnets et les peintures de Vinci.

Trois thèmes principaux structurent cette comparaison : César Borgia, le projet de détournement de l’Arno et la narration, picturale ou écrite, de la bataille d’Anghiari. Je ne peux pas, en une note, résumer la situation de l’Italie, ou même de Florence, du début du cinquecento. Je vais néanmoins essayer de dresser, en quelques lignes, un résumé de la période qui intéresse M. Boucheron (les éventuels historiens et philosophes qui liront ces lignes sont priés de me pardonner leur caractère très synthétique). La péninsule italienne, populeuse, riche, fertile, est alors divisée en plusieurs États de même force (Naples, Florence, Venise, États du Pape, Milan) et en une multitude de structures plus ou moins autonomes (Pise, Gênes, Ferrare, etc.). Pour des raisons dynastiques et politiques, elle est devenue, à la fin du XVe siècle, la cible des ambitions françaises. Les armées (et la diplomatie) de Charles VIII puis de Louis XII ont complètement déséquilibré l’organisation politique et diplomatique de l’Italie. À Florence, richissime ville de banquiers et d’affairistes, gouvernée par les Médicis, l’arrivée des Français en 1494 a permis le renversement de l’ordre ancien. Les Médicis ont été chassés, une théocratie, dirigée par le moine Jérôme Savonarole, a un temps présidé aux destinées de la ville. Devenu insupportable, Savonarole a été renversé et immolé en 1498. Depuis lors, s’est établie une République, bientôt gouvernée par son Gonfalonier, Pierre Soderini. Elle cherche à se maintenir dans un contexte politique et diplomatique extrêmement changeant. Le jeune Machiavel, secrétaire de chancellerie, s’affaire à la diplomatie de la République florentine de 1498 jusqu’au renversement de celle-ci par les Médicis, en 1512. C’est là qu’il fera son apprentissage historique et philosophique, c’est là aussi qu’il rencontrera la figure du Prince, ce dirigeant cynique et avisé qui, aidé par la chance et par sa virtù, maintient et agrandit ses États, en assure la sécurité et la grandeur. Le Prince, a un modèle historique, quelqu’un que Machiavel a croisé, de près, durant quelques mois : César Borgia. Qui est-il ? Le fils du Pape. Ce dernier, ancien cardinal espagnol corrompu, élu en 1492, s’appelle Alexandre VI (Rodrigue Borgia). Une série télévisée récente a, je crois, fait mieux connaître cette histoire-là au grand public. Alexandre VI essaie, à toute force, de placer son fils, César Borgia, à la tête d’une principauté, lui cédant même, contre toute légalité, une part des États de l’Église. Soutenu par son père et par les Français, César parvient à s’établir, au tout début de 1502, à Urbino, non loin de Florence, dont il commence à envisager l’annexion. La République de Florence s’inquiète. C’est à cet instant précis que s’ouvre Léonard et Machiavel. Nicolas Machiavel arrive à Urbino pour sonder César Borgia et, si possible, le dissuader d’attaquer. Au même moment, Léonard de Vinci est nommé, par César Borgia, « ingénieur général », chargé de vérifier les fortifications de la principauté d’Urbino. Les deux hommes peuvent enfin se rencontrer mais l’histoire, rappelons-le, n’en saura rien. Autour de la figure trouble de César Borgia, prince éphémère, condottiere dont la gloire s’étiolera bien vite à la mort de son père (1503), s’agitent deux des plus grands génies du temps. L’un, Machiavel, analyse une figure et une pratique du pouvoir. Il en tirera un portrait philosophique dont la portée dépasse de loin l’action, somme toute restreinte et malheureuse, de son modèle. L’autre, Léonard, travaille à la défense d’une petite principauté et livre, en passant, lui aussi, par ses moyens artistiques, un portrait du prince. Dans la correspondance de Machiavel comme dans le dessin de Léonard, M. Boucheron observe l’incertitude de la politique, son tempo arythmique, son absence de fixité. Le Prince est en germe : Borgia, homme opportun, prompt et changeant, incarne, contre toutes les valeurs et les vertus médiévales, le dirigeant qui réussit, atteint son objectif, par une fluidité qui contraste avec les raideurs de la figure royale et gouvernementale de son temps. Le lien entre Vinci et Borgia est plus ténu, il réside dans le flou d’une esquisse, une incertitude fondamentale saisie par quelques coups de crayon. Léonard et de Machiavel ont ici saisi l’incertitude de la fortune et la fluidité du monde qu’ils retranscrivent dans leurs productions.

Borgia chute rapidement, piégé, capturé et bientôt emprisonné. Machiavel, dont l’influence sur le gouvernement de Soderini s’est affermie, conçoit un projet militaire et politique aussi décisif qu’il est coûteux : le détournement de l’Arno. Les deux hommes se retrouvent. Car si l’idée est de Machiavel, la planification, en amont, est de Léonard. Florence creuserait un canal, détournerait le fleuve de son lit, assècherait ainsi le port ennemi de Pise et créerait, entre les deux villes, un marais qui ralentirait les armées adverses. Léonard estime, en outre, que le canal aurait des effets positifs sur les sols et le commerce, une fois Pise définitivement vaincue. Ce projet phénoménal, mené pendant près de deux ans va coûter 7 000 ducats, en pure perte. En effet, les Pisans, conscients du danger que présente le détournement de l’Arno, harcèlent les ouvriers. Au mois de septembre 1504, alors que les travaux sont déjà fort ralentis, de fortes pluies provoquent une crue qui emporte l’ouvrage. Il n’y aura pas de détournement de l’Arno, le rêve de ces hommes de la Renaissance restera dans les carnets et les cartons, à l’état de projet, d’ébauche irréalisable pendant un temps encore indéterminé. Acte pratique et théorique, projet à la fois réalisable et irréaliste, le détournement du canal est, pour Machiavel, une priorité, un moyen d’obtenir la sujétion définitive de Pise (qui échappe à Florence depuis 1494) et, par la suite, de construire une paix féconde. M. Boucheron montre que la dualité profonde de ce projet, ni totalement pacifique, ni totalement guerrier, d’une caractérisation morale assez floue, relève de sa pratique politique de l’indétermination, de ce qu’on appellera plus tard, l’amoralisme machiavélien. Pourtant, en cela, Machiavel se singularise moins de son époque qu’il n’en est le reflet. Machiavel énonce ce que les autres font déjà, il projette dans son œuvre la vérité de son temps. Vinci, dans ses carnets, partage d’ailleurs les espoirs de son compatriote : le canal est un acte de guerre, mais il est un moyen de paix. Toute l’Italie de la Renaissance, des Borgia, des Médicis, des Sforza, des Este, est une Italie indéterminée, émanation d’une époque nouvelle où, l’homme ayant pris une position centrale, s’effacent les anciennes distinctions morales. L’action consacre les destinées ; l’avenir est à prendre. En cela, les deux hommes sont contemporains, ils sont même, c’est la thèse structurante de M. Boucheron, les parfaits contemporains de leurs contemporains.

Le dernier motif de comparaison est la bataille d’Anghiari. Le 29 juin 1440, les Florentins battent les Milanais, et en une seule bataille, fait assez rare à l’époque, sauvent leur indépendance et garantissent leur destinée. C’est en tout cas comme cela que la légende présente cette bataille. Les deux hommes se sont, soixante ans plus tard, particulièrement intéressés à elle : Machiavel, dans son Histoire de Florence et Vinci, dans sa fresque inachevée, La Bataille d’Anghiari (dont il ne reste qu’un fragment copié, la peinture originelle et inachevée étant recouverte par une fresque ultérieure de Vasari). La comparaison était attendue. Elle débouche sur une réflexion assez intéressante sur la guerre de la Renaissance. Les deux hommes rompent avec les modèles idéologiques dominants pour représenter le conflit dans sa dimension la plus prosaïque. La fresque de Léonard, telle qu’on en connaît les quelques fragments et ébauches survivants, constituait un saut majeur dans la représentation du tumulte guerrier : ni représentation d’une intervention providentielle, ni défilé bariolé d’hommes d’armes triomphants, c’est la guerre, brutale, chaotique, sanglante qui devait orner les murs du Palazzo Vecchio. La propagande le cédait au réel. Fumée, poussière, chevaux renversés, la fresque figurait, en quelque sorte, le moment le plus indécidable de la bataille. Au réalisme brutal de Léonard répond l’ironie grinçante de Machiavel, pour qui la bataille incarne tous les maux du condottierisme. En quelques mots, quels sont-ils ? La guerre est alors l’affaire de quelques professionnels, qui se font, à l’occasion, conquérants et souverains. Leur intérêt ne recoupe pas celui de leurs employeurs : ils s’épargnent quand les États voudraient qu’ils se battent, ils trahissent quand les États exigent leur fidélité, ils prolongent les hostilités quand il s’agirait de conclure. Les philosophes spécialistes de Machiavel le savent, sa fine connaissance du monde antique l’avait convaincu qu’il fallait préférer les armées civiques aux troupes mercenaires et que la guerre devait être terrible à un instant précis pour éviter de durer et d’amoindrir les cités et les États. Les moyens du machiavélisme sont au service de la victoire, d’une paix qu’il espère durable. Sa philosophie est celle de la nécessité, de la suspension des scrupules moraux au service de l’efficacité de l’action. La bataille d’Anghiari l’intéresse fortement. Selon lui (de mauvaise foi), un seul homme y mourut, piétiné par son cheval. Les autres, à la parade, opérèrent leurs mouvements jusqu’à ce qu’un des chefs, le Milanais, abandonne le terrain. Machiavel dévoile, contre l’emphase et le clinquant des discours officiels, les faux-semblants de la guerre. Lui aussi renonce à la représentation idéale et virtuelle pour toucher à une forme, certes outrée, de réalité guerrière. Les mercenaires se battent pour faire durer la guerre, ils ne cherchent pas la victoire, ils ne sont pas sûrs et s’épargnent. D’où la condamnation, par l’écrivain, du condottierisme, au profit des armées civiques – qu’il tenta d’instituer à Florence. En cela, aussi, Léonard et Machiavel sont contemporains, selon M. Boucheron, car ils dépassent l’expression d’une pensée convenue, enchaînement de topoï et de lieux communs, pour approcher la vérité de l’instant à son point le plus insaisissable. Dans le contexte incertain qui est le leur, tous deux cherchent à représenter l’univers dans l’indétermination d’un instant, quête inachevable par nature, qui sous-tend le caractère souvent inachevé des travaux des deux hommes.

Dans un espace historique laissé en blanc par les données archivistiques et par la fantaisie des littérateurs, M. Boucheron développe surtout, dans un style que d’aucuns trouveront maniéré (je l’ai trouvé plaisant), une réflexion sur les rapports que peuvent entretenir deux œuvres contemporaines qui paraissent ne rien partager, sinon le lieu et le temps de leur élaboration. La démarche spéculative de l’historien peut laisser perplexe. Il ne s’agit certes pas de counterfactual history, fondée sur des suppositions entièrement hasardeuses. Il s’agit plutôt de la mise en œuvre d’une démarche comparatiste sur un moment nodal de la Renaissance. La méditation donne lieu à un renversement final : Léonard et Machiavel ne sont pas à l’avant-garde comme le croient les historiens depuis quatre siècles, ils sont les hommes de leur temps, ils le voient, l’énoncent et le représentent tel qu’il est, dans toute sa brutalité, son étendue et son cynisme. Ils fouillent la vérité du monde : Léonard ne peut l’atteindre et n’achève pas ses œuvres ; Machiavel croit l’atteindre et ses œuvres bouleversent l’édifice moral convenu sur lequel reposait idéologiquement la civilisation. En cela, ils sont deux contemporains, deux forces qui débordent les représentations dépassées du monde pour approcher l’inaccessible vérité du présent, celle de l’incertitude de l’instant qui toujours échappe. Cette thèse-là, le lecteur peut ne pas y acquiescer. Il pourra y voir une relecture très contemporaine d’œuvres anciennes, dont l’inachèvement, imprévu, devient une forme de caractéristique première. Il se demandera aussi si les passages les plus écrits, ne cherchent pas à atteindre, par la métaphore ou la fulgurance, ce que la réflexion logique ne parvient à dégager. S’il fonde sa méditation sur une connaissance ferme de l’époque, M. Boucheron la fonde aussi sur des interprétations, des supputations, qui, parfois peinent à s’agencer rationnellement. Témoins du chaos de leur temps, Léonard et Machiavel reprendront, à la fin de l’ouvrage, leur chemin historique et posthume séparément ; M. Boucheron a probablement exprimé tout ce qui, intellectuellement, pouvait être dégagé de cette non-rencontre. Je pense, pour conclure, qu’une fois admise la singularité de sa démarche, ce travail mérite d’être lu et salué pour son originalité, son intelligence et son ambition.

Autour de Garibaldi II : l’empreinte du mythe

Viva_l'Italia

Viva l’Italia, Roberto Rossellini, 1960

Seconde partie d’un diptyque consacré au révolutionnaire italien. Première partie ici.

La vie de Garibaldi pourrait être le sujet d’une trilogie, d’une tétralogie, d’une pentalogie voire d’une dodécalogie. Quoi de plus facile que de mettre en image une vie romanesque comme celle-là ? De ses débuts de corsaire sur l’estuaire du Parana à sa défense de la Bourgogne envahie par les prussiens, Garibaldi chevauche, combat, commande, et entre ainsi dans la légende. De son vivant, son nom suggérait le courage et le désintéressement. Cincinnatus moderne que la bourgeoise élite piémontaise utilisa pour conquérir l’Italie, Garibaldi attire à lui la lumière : que sont donc Cavour et Victor-Emmanuel II à côté de l’astre révolutionnaire ? Le risorgimento n’a pas été une épopée glorieuse. Le Piémont ne s’empara de la botte qu’avec l’assentiment de plus forts que lui. Ses tentatives militaires n’ont pas marqué le siècle. Pusillanime, temporisatrice, hésitante, lâche, voire sournoise, la tactique piémontaise ne peut s’affubler d’aucun titre de gloire. Il lui fallait un héros botté. Une épopée fondatrice. Plutôt que les guerres contre l’Autriche, gagnées grâce à d’autres, l’historiographie italienne a retenu les Mille, conquête inouïe des vastes Deux-Siciles par une poignée de volontaires irréguliers et mal armés. Garibaldi estompe les ombres de la conquête par sa geste aventurière. Il condense l’aspiration unitaire, le loyalisme, l’esprit de 1848 – révolutionnaire mais libéral – et les grands principes moraux. L’épopée romanesque des Chemises rouges efface la marque bourgeoise et industrieuse de l’unification.

En 1960, à quelques mois du centième anniversaire de l’Unité, Roberto Rossellini réalisa Viva l’Italia, récit de la conquête de la Sicile et du Royaume de Naples par Garibaldi et ses hommes en 1860. Il reprend, tel quel, le mythe garibaldien. Le héros n’hésite pas, il traverse l’écran de part en part, marche sans jamais faiblir, déterminé et altier, à la conquête de la Sicile. Pas de nuances ou de demi-mesure, ou si peu. Le film met en image la légende telle que l’Italie voulait la voir. Garibaldi ne court pas, il vole. Ses hommes triomphent sans péril des napolitains : ceux-ci ne sont que des figurants de l’épopée. L’expédition soutenue de loin, sans guère d’entrain, par un Cavour inquiet, écrase en deux heures tout ce qui se présente à elle. L’incurie du commandement napolitain, l’apathie des populations paysannes et le double-jeu de Victor-Emmanuel n’apparaissent à aucun moment. Les scènes s’accumulent et le spectateur ne voit partout que Garibaldi, le meneur d’hommes, le tacticien courageux et le conquérant inspiré, qui refuse à l’occasion de se plier à la lâcheté piémontaise. Victor-Emmanuel demanda en effet officiellement à Garibaldi de s’arrêter à Messine, mais officieusement, comme l’indiquent les archives du royaume, il lui dicta d’autres consignes, celles de ne pas cesser le combat. Les Chemises Rouges conquirent Naples, en désobéissant apparemment aux ordres officiels. Seulement, elles suivaient des ordres officieux que les Savoie jugèrent longtemps embarrassants. Le réalisateur n’approfondit pas.

Plutôt que de mettre en image l’histoire, telle qu’on la connaissait en son temps, Rossellini illustre le mythe. Chaque scène ressemble à une image d’Épinal. Les batailles aboutissent toujours à la victoire des Mille, sans que le spectateur sache bien comment, donnant ainsi le sentiment que l’Unité était inéluctable et la victoire de Garibaldi programmée. Les Bourbons de Naples se retirent, sans jamais laisser l’impression qu’il eût pu en être autrement. Pourtant, que l’État le plus peuplé d’Italie et ses 80 000 soldats, fidèles et bien entraînés, soient vaincus par une expédition d’irréguliers, voilà bien une issue improbable. L’incurie du commandement et l’insurrection des siciliens expliquent ce succès : elles sont absentes du film. Ce Garibaldi sonne faux, sa campagne est dépourvue du moindre suspense. A aucun moment Naples ne semble en mesure de reprendre le dessus. Pourtant, historiquement, François II s’y essaya : il remania son haut-commandement, accorda une Constitution libérale. Il n’apparaît dans le film que pour fuir sa charge, presque heureux de ne plus être roi. Pourtant quelques semaines plus tard, il livre encore bataille, sur la Volturna. Comment un roi démissionnaire peut-il encore trouver l’énergie de se battre?

Rossellini dépeint sans guère de personnalité les épisodes historiques des Mille : sa caméra parcourt la légende, sans jamais la mettre en question. Le Guépard de Visconti, basé sur le roman éponyme de Tomasi di Lampedusa, n’utilise l’expédition qu’en arrière plan, et pourtant il sonne plus juste que le pensum rossellinien. Là où Visconti et Lampedusa montrent l’attitude ambiguë des siciliens et la raison de leur alliance tacite avec les Chemises Rouges, Rossellini ne montre que des paysans attardés qui accueillent leur conquérant avec une piété primitive. Là où Lampedusa explique les conditions qui ont rendu possible ce bouleversement, Rossellini se contente de le mettre en images. Comme si l’histoire officielle du nord avait gardé intacte sa foi en l’épopée héroïque plutôt que d’affronter ce qui s’était réellement produit. Garibaldi traverse le film comme un décor de carton-pâte. A certains moments, le spectateur a l’impression d’assister à un produit de propagande du cinéma soviétique, voire pire, cubain, une suite d’exaltations sans saveur de l’héroïsme des révolutionnaires.

L’histoire officielle ne devrait jamais être mise en image. Didactique, pesante, conformiste, il lui manque l’étincelle d’humanité qui transfigure le vrai cinéma. Film de manuel scolaire, Viva l’Italia ne parvient jamais à s’élever au-dessus de son sujet. Rossellini montre une idée de héros, un conquérant impavide qui ne s’arrête que pour formuler des aphorismes historiques, d’ailleurs plus ou moins apocryphes.  Il est par contre instructif pour comprendre ce que Garibaldi pouvait évoquer dans l’Italie de l’après-guerre, lorsque son épopée n’était pas encore empoussiérée par le monde contemporain : un héros, dont on ne connaît pas vraiment les motivations profondes, totalement fermé au doute et à l’inquiétude, à la fois intensément déterminé et politiquement naïf. Il suffira que Victor-Emmanuel le congédie après l’entrevue de Teano – durant laquelle Garibaldi lui livre les Deux-Siciles – pour que le révolutionnaire cède et rentre dans son île sarde. Un an et demi plus tard, pourtant, ce même roi de Sardaigne, devenu roi d’Italie, enverra l’armée arrêter Garibaldi sur l’Aspromonte : gênant retournement, que Rossellini élude. Ce film est celui de l’Unité, il évite les fausses notes. Il intéressera de fait plus l’historien des représentations que le cinéphile. Dommage, car le sujet méritait mieux, et quelques scènes – le départ de François II de Naples notamment – sauvent le film de la déroute complète.