« Un maquereau devenu rouget » ? : Le cardinal Dubois, d’Alexandre Dupilet

Le Régent (Philippe Noiret), Dubois (jean Rochefort), Que la fête commence, Bertrand Tavernier, 1975

Le Régent (Philippe Noiret), Dubois (Jean Rochefort), Que la fête commence, Bertrand Tavernier, 1975

Le cardinal Dubois, Alexandre Dupilet, Tallandier, 2015

Voici quelques mois, j’évoquai une biographie de Disraeli et intitulai ma chronique « L’arriviste arrivé ». Ce titre s’appliquerait fort bien à mon sujet du jour, dont mes lecteurs excuseront sûrement l’obscurité relative. Le livre récent d’A.Dupilet méritait, je trouve, une critique.

Le grand médiéviste italien, Arsenio Frugoni, démontra, dans les années 50, que l’histoire pouvait, à sa manière, triompher de la légende. Par son remarquable, bien qu’aride, essai biographique intitulé Arnaud de Brescia (traduit et publié aux Belles Lettres), et consacré à la nébuleuse figure d’un réformateur italien du XIIe siècle, il offrit à son lecteur une leçon d’histoire. Il explora et tria d’abord l’ensemble des sources secondaires pour parvenir à l’essence même du récit historique, la source primaire, de laquelle découlent toutes les autres. Cette source, il la passa au filtre de sa sensibilité critique, l’expurgea, la clarifia, l’affina, jusqu’à toucher la seule réalité historique certaine, réduite à un presque rien qui, pourtant, équivaut au tout de nos certitudes. Point de roman, point de caractère, point de légende : la réalité historique se voyait réduite à la froide et lacunaire réalité des sources, méticuleusement examinée par un maître. À l’historien, ensuite, de reconstruire son sujet – la force méthodologique du livre de Frugoni était de livrer au lecteur intéressé le processus même, plutôt que son résultat. C’est là, je l’admets, un art d’antiquaire ou de médiéviste, confronté à la minceur de ses sources et à la masse de légendes qui en sont nées. Les historiens des époques ultérieures affrontent plus souvent le trop-plein que l’insuffisance ; difficiles pour eux de revenir aux quelques sources premières. Néanmoins, la philosophie de Frugoni constitue, par sa rigueur critique, son scepticisme et sa finesse d’analyse, un modèle pour tout historien étudiant un personnage calcifié par son mythe, comme, par exemple, Guillaume Dubois.

Le cardinal Dubois, précepteur de Philippe d’Orléans, diplomate, secrétaire d’État aux affaires étrangères (1718-1723), archevêque de Cambrai et éphémère Premier ministre (1722-23), incarne dans l’histoire de France ce que le comédien Jean Rochefort, interprétant son personnage, incarne dans Que la fête commence, de Bertrand Tavernier : un caractère de roman. Dubois personnifie la Régence (1715-23) telle que l’histoire a bien voulu la dépeindre, il est la dépravation, la fausseté, l’inconstance, la superficialité, le libertinage, l’autoritarisme indécis, l’arrivisme, la manipulation, la bassesse de mœurs, bref tout ce que son époque charrie de médiocre, de corrupteur et de pernicieux. On l’a dit stipendié, avare, ignorant, orgueilleux, tyrannique, intrigant ; des dizaines d’historiettes, graveleuses, scabreuses ou amorales circulent sur son compte ; quant à sa politique, au mieux elle fut considérée comme un échec, au pire comme une trahison. Ces rumeurs circulaient déjà de son vivant. Paris disait plaisamment, le jour de son accession au cardinalat, qu’il était « un maquereau devenu rouget ». L’histoire est un délicieux terrain d’action pour l’imagination, qui remplit les vides avec des rumeurs et des interprétations. Richelieu et Mazarin ont deux légendes : une noire et une blanche. Dubois, lui, n’en a qu’une, bien aidé en cela par la rancœur des mémorialistes de son temps, et au premier rang d’entre eux, ce génie littéraire que fut Saint-Simon – qui le détestait. M. Dupilet a l’intelligence d’exposer, dès les premières pages, l’état historiographique de la question, par un long détour dans les Mémoires, plus ou moins fiables, du temps. En marquant sa réticence envers le tissu anecdotique de la légende, l’auteur se donne la possibilité d’examiner en profondeur les aspects les plus politiques de la vie du cardinal Dubois. Son ouvrage, s’il n’est pas dénué de sympathie pour son sujet, tente, avec sérieux, de trier le vrai du vraisemblable, le vraisemblable du possible, le possible de l’invraisemblable et l’invraisemblable de l’impossible. Trop d’ouvrages historiques se contentent de compiler des anecdotes piochées ici ou là, sans les examiner d’un œil critique, pour que le lecteur ne soit pas reconnaissant de la rigueur du travail mené dans ce livre, qu’on éprouve, ou non, un intérêt personnel envers le personnage. Que l’historien ait jugé bon d’exprimer ici ses doutes, là sa conviction, apparaît désormais comme la moindre des exigences en cette discipline (à la manière des meilleurs des savants actuels, Carlo Ginzburg, Patrick Boucheron ou Laurent Vidal par exemple). Comme il s’élève contre trois siècles de noirceurs accumulées, M. Dupilet montre parfois un peu trop d’ardeur à blanchir son modèle, à le grandir, et à apprécier, en bien, son bilan. Ce petit défaut est cependant contrebalancé par la précision et l’honnêteté de l’analyse – notamment celle des vénéneuses anecdotes qui circulèrent, dans les années 1720 et après, sur le compte de l’abbé devenu cardinal.

La Régence marqua une rupture. Une époque austère et dévote s’achevait : à la fin de l’été 1715, Louis XIV mourut (enfin), à plus de 75 ans. Lui succéda un garçonnet de cinq ans, son arrière-petit-fils, cornaqué par un Régent, le neveu du défunt, Philippe d’Orléans. Auprès du prince figurait, depuis son enfance, un abbé roturier et ambitieux, Guillaume Dubois. L’histoire, comme l’admet M. Dupilet, est quasiment muette sur la première et impressionnante ascension du jeune homme, fils d’un apothicaire de Brive, de sa lointaine province limousine jusqu’au préceptorat d’un prince de sang. Les quelques sources, souvent anecdotiques, sont examinées avec soin. De nombreuses rumeurs circulèrent, des années après, sur cette époque d’obscurité. Il n’en reste que quelques constats vraisemblables : Dubois avait suffisamment brillé pour obtenir une bourse et monter étudier à Paris ; sa valeur intellectuelle fut remarquée quelque temps plus tard par un « compatriote », directeur de l’établissement parisien dans lequel il avait étudié. Dubois enseigna quelques années à de jeunes bourgeois, puis à des nobles. Son esprit et sa prestance durent être appréciés par ses employeurs qui l’invitèrent à participer à tel ou tel de leurs salons, où il se fit à nouveau remarquer, par la vivacité de son esprit. Le Duc de Vendôme, descendant bâtard d’Henri IV, proposa peut-être son nom au sommet de l’État : on cherchait alors un précepteur pour le jeune duc de Chartres, neveu du roi et futur duc d’Orléans. M. Dupilet estime que ni Monsieur, le frère du roi, dont l’éducation avait été trop négligée, ni Louis XIV, dont le sens familial n’est pas contestable, n’avaient intérêt à nommer à ce poste un roturier inconnu s’il n’avait pas pour lui de grandes qualités, qu’elles soient intellectuelles ou morales. Les légendes faisant de Dubois un précoce corrupteur du prince sont assez tardives et, le pense l’historien, peu crédibles. La fonction de précepteur d’un Orléans n’était certes pas celle d’un précepteur de Dauphin, fonction confiée par le passé à Bossuet et à Fénelon ; elle n’en restait pas moins prestigieuse et exigeante. On ne l’eût confiée ni à un imbécile, ni à un suborneur.

Cette nomination est décisive. Dans la France d’Ancien Régime, où la naissance compte plus que le service, où l’ascension sociale est si difficile, Dubois constitue un exemple presque unique : son élévation commence d’ailleurs là où elle aurait dû se terminer, à ce poste certes important, mais politiquement mineur. À la maison d’Orléans, Dubois devait tout. Sans ce préceptorat, il n’aurait jamais approché le pouvoir, et l’aurait encore moins exercé. Dubois et Philippe d’Orléans sont restés liés pendant quarante ans, jusqu’à ce que la mort s’empare d’eux, à quelques mois de distance, en 1723. M. Dupilet, tout à son récit chronologique, néglige quelque peu d’explorer cette relation étonnante, tant par sa constance que par ses répercussions historiques. Il l’évoque épisodiquement, montre la proximité, intellectuelle et politique, des deux hommes, suggère l’émergence de quelques tensions épisodiques entre eux, mais sans explorer en une fois, synthétiquement, la teneur exacte de ces liens. Le prince, dont l’auteur se plaît à souligner que l’histoire a exagéré son caractère libertin et inconséquent, n’a jamais abandonné son ancien précepteur, même lorsque celui-ci affrontait les cabales des puissants de la cour. Le maître, s’affranchissant peu à peu de son disciple, ne cessa jamais de le conseiller et de l’écouter. Qui a formé l’autre ? Qui a dominé l’autre ? Leur étonnante symbiose n’a pas reçu de l’historien toute l’attention qu’elle méritait. La constance, rare entre deux hommes de pouvoir, aurait dû susciter une investigation et une réflexion plus approfondies, tant elle paraît historiquement singulière (les favoris finissent mal, en général). L’autre circonstance majeure du destin de Dubois est fort bien connue. Elle a été explorée par Olivier Chaline dans l’honorable ouvrage L’Année des quatre Dauphins, où il analyse l’année terrible qui vit les morts successives, en 1711-1712, du fils de Louis XIV, de son petit-fils et de son arrière-petit-fils aîné. Ne restent, de la branche directe, qu’un petit-fils, Philippe, qui a renoncé à ses droits dynastiques pour régner sur l’Espagne, et un arrière-petit-fils, Louis (XV) ; le roi, conscient du danger, a aussi fait reconnaître les droits sur le trône de ses deux fils bâtards, le duc de Maine et le comte de Toulouse, mais la haute noblesse – dont les Orléans – l’accepte mal. Le cousin d’Orléans, devient alors, à un âge de pleine maturité (il est né en 1674), le personnage le plus légitime pour exercer l’inévitable régence qui s’ouvre.

Si j’ai précisé ces deux faits, c’est qu’il s’agit des principales contingences qui permirent l’ascension de l’obscur abbé Dubois jusqu’à la pourpre cardinalice et à la position, enviée, de Premier ministre. Elles ont eu une double effet sur le parcours de l’homme : l’ascension de Dubois dépendit presque exclusivement de l’élévation d’Orléans ; et il le savait – d’où ses fréquentes angoisses, et sa fébrilité, sensibles dans sa correspondance. Philippe, devenu majeur, ne fut pas délaissé par son maître. Au contraire, Dubois, devenu une sorte de secrétaire particulier, l’accompagnait sur les champs de bataille des années 1690, où le jeune prince se montrait en officier courageux mais dissipé. Il finit d’ailleurs par déplaire au roi et connut une longue période de disgrâce. C’est elle, au fond, qui éloigna le plus Dubois de son ancien élève – et elle l’éloigna peu, tant sa fortune dépendait des libéralités du régime, et donc de ce que pouvait lui accorder la maison d’Orléans. Sa fidélité fut récompensée lors de l’accession de Philippe d’Orléans à la Régence. Habilement, le prince redonna la parole aux grands du royaume, par ce qu’il convient d’appeler « la polysynodie ». Ce gouvernement des conseils, dont est spécialiste l’historien, renonçait pour partie au principe d’un absolutisme méritocratique auquel était attaché Louis XIV, au profit d’un principe « aristocratique ». Les nobles conviés au Conseil de régence et dans les conseils particuliers pouvaient ainsi avoir l’illusion d’un pouvoir retrouvé – ce qui ne les incita guère à mener quelque action violente contre le Régent – lui-même fort occupé à retirer leurs droits dynastiques aux deux bâtards du roi, puis à éviter que son cousin d’Espagne ne s’intéressât de trop près à sa Régence. La place de Dubois, né du peuple, n’était évidemment pas dans ces conseils des Grands. Philippe d’Orléans, confiant en ses qualités, en fit un diplomate, l’envoyant négocier à l’étranger, auprès des Anglais et des Hollandais. M. Dupilet montre bien quel rôle joua l’abbé dans cette affaire ; elle constitue l’essentiel de son livre. Je ne pourrais ici en résumer toutes les péripéties sans ennuyer. Plusieurs faits semblent certains. L’Angleterre, gouvernée depuis peu par la dynastie de Hanovre, voulait s’entendre avec la France et rompre la fragile unité diplomatique et dynastique de celle-ci avec l’Espagne, unité fort dangereuse pour l’équilibre européen, et même mondial. Elle désirait aussi éviter que la cour de France n’encourageât les Stuarts exilés à tenter quelque coup de force. Son véritable allié fut Dubois. Jusque 1718, date à laquelle l’abbé accéda au secrétariat d’État aux affaires étrangères, l’habile diplomate multiplia les missions et les tractations, en Angleterre et en Hollande, contre l’avis d’une partie de la cour, attachée à l’alliance espagnole.

Le futur cardinal est saisi ici par sa correspondance officielle. Même si sa fébrilité et son anxiété le conduisirent parfois à trop se hâter et à commettre quelques erreurs, il montra dans ces fonctions l’étendue de ses qualités : intelligence, subtilité, détermination, hauteur de vues, stratégie. Il était sinueux, mais ses objectifs étaient constants, réalistes et contre-hégémoniques. L’alliance avec l’Angleterre et la Hollande apparut évidemment comme un moyen d’assurer l’équilibre européen en évitant que les buts politiques particuliers de l’Espagne ne poussent la France, qui lui était désormais apparentée, dans des conflits qui ne lui apporteraient rien. Il s’agissait aussi de ne pas retomber dans les guerres à répétition qui avaient marqué le règne précédent. La froideur géopolitique de Dubois, encouragée par l’Angleterre, offrait un singulier contraste avec la stratégie hégémonique et brutale du grand roi. Les mémorialistes de l’époque, souvent partisans d’une alliance franco-espagnole, parlèrent de machiavélisme, de malhonnêteté, de corruption, de bassesse. Les historiens patriotes de la IIIe, amateurs de grandeur et de fracas, lui reprochèrent plus tard sa diplomatie trop subtile à coups de pactes et de traités. Le parti de Dubois, un parti d’équilibre continental – M. Dupilet parle à raison d’une ébauche « d’Entente Cordiale » – n’avait pourtant rien de déraisonnable ni de néfaste. Et, preuve de l’intérêt de cette stratégie, la guerre bientôt enclenchée contre l’Espagne ne déboucha pas sur une conflagration continentale, mais sur le seul renversement d’Alberoni, premier ministre à Madrid, et sur le rétablissement négocié de la paix. Je suis assez tenté de suivre l’historien lorsqu’il défend la stratégie diplomatique pacifique de Dubois, même si je doute que ce fut lui, seul, qui permît à l’alliance anglo-hollandaise de naître – il fallait que le Régent le suivît, et il mit du temps à se décider ; il fallait aussi que les Anglais y trouvassent leur intérêt. La France avait pendant cinquante ans suivi une stratégie « hégémonique », qui lui avait aliéné les principaux partisans de l’équilibre entre les grandes puissances. En changeant de stratégie, elle s’épargnait de nouvelles guerres – aussi difficiles, peut-être, à gagner que le furent les dernières de Louis XIV – et redevenait un acteur diplomatique crédible, estimé par ses rivaux, apte à obtenir par la négociation ce qu’une coûteuse guerre n’était plus en mesure certaine de lui offrir. En récompense de la réussite de sa politique, Dubois obtint le Secrétariat d’État aux Affaires Étrangères. Et comme le Régent renonça à l’ingouvernable polysynodie pour revenir à un système plus classique et centralisé, l’abbé eut de plus en plus de pouvoir, la haute noblesse n’étant plus là pour le contraindre ou l’empêcher. Le brusque effondrement du système financier spéculatif de Law, dans lequel le Régent avait mis beaucoup d’espoir, contribua à élever la stature du prélat. Il obtint la disgrâce de ses derniers rivaux, dont le neveu de Colbert, Torcy. La noblesse réduite par l’abandon de la polysynodie, ses adversaires personnels tombés dans l’ornière espagnole ou salis par la faillite de Law, il ne restait plus à Dubois que quelques marches à gravir pour atteindre le pouvoir. La restauration de la fonction de Premier ministre, à son profit, à l’été 1722, fut sa consécration. Il n’y survécut qu’une année. Son bilan de Premier ministre est mince.

La légende noire de Dubois est celle d’un manipulateur, d’un corrupteur et d’un homme de l’ombre, trois traits déduits de son parcours. Courtisan et diplomate, manœuvrier favori du Régent, Dubois devait être considéré, par ceux qui le connaissaient, comme un arriviste, sournois tant qu’il s’élevait, autoritaire une fois parvenu. Sa diplomatie anglophile, défendable d’un strict point de vue politique, devenait la preuve, aux yeux de « la vieille cour », de sa trahison. Son jeu d’équilibre subtil ne fut pas compris, ou trop bien compris par des nobles pour qui ce n’était là que manœuvres et fourberies. Sa vie personnelle, sa truculence et ses aventures firent le reste. Son accession à l’archevêché de Cambrai, puis au cardinalat, dont je vous passe le récit heurté, confirmèrent son talent consommé pour l’intrigue.  M. Dupilet examine avec précision et justesse la longue marche de Dubois vers le titre de cardinal. Il en souligne l’ironie : l’homme n’avait pas la sagesse, la piété et les qualités d’un éminent homme d’église. La postérité s’est concentrée sur ce paradoxe premier : un ambitieux sans scrupule et peu croyant parvenu aux premiers rangs de la catholicité, symbole d’une église dévoyée, d’un temps d’impiété, d’une ère – à venir – de libertinage. Or, l’historien montre, à rebours de cette légende noire, que Dubois n’a rien d’un philosophe, que ses références théologiques, honnêtes à défaut d’être approfondies, sont de son siècle, le XVIIe, qu’il est partisan d’une monarchie autoritaire et que son anglophilie de façade n’a rien de commun avec celle, à venir, concertée et théorique, d’un Montesquieu. Comme d’autres avant lui, hommes obscurs élevés au plus près du roi par la seule force de leur mérite, Dubois croit en un système absolutiste, dirigiste, faisant fi de la bourgeoisie comme de la noblesse. Sa remarquable capacité d’adaptation aux circonstances s’est doublée d’une fidélité non moins remarquable au Régent, seul garant de son ascension (au moins jusqu’à ce qu’il devînt cardinal).

Sa force ressemble assez à celle que Machiavel donne en exemple : quelqu’un sachant allier la Fortuna et la Virtù. La Fortuna, ce sont ces accidents qui lui offrirent un destin d’envergure : le préceptorat de Philippe, la mort prématurée des descendants de Louis XIV, le soutien intéressé de l’Angleterre. La Virtù résume ses qualités : opportunisme, ambition, obstination, intelligence, sens de la manœuvre. L’un sans l’autre, un homme mal né n’a rien : sans l’appui des circonstances, il croupit dans son existence obscure ; sans d’éminentes qualités, il ne conquiert ni ne conserve. M. Dupilet désigne, dans sa biographie du cardinal Dubois, un exemple parfait – et rare – d’ambition satisfaite. Cette vie est moins sombre que ses contempteurs, en mal de contre-exemple moral et de caractère romanesque, ont bien voulu le faire croire ; elle est moins brillante, peut-être, que ce que l’historien – plongé dans sa chère Régence – veut bien le croire. Le Dubois de la légende, prélat corrompu et malfaisant, avait pour lui le charme vénéneux de la noirceur ; le Dubois de l’histoire perd sa puissance proprement littéraire pour offrir une figure plus juste, celle d’un homme de valeur et de caractère, intelligent et raisonnablement amoral, et qui, issu du rang, fut obligé, pour s’élever, de manœuvrer, de courtiser et de se battre toute une vie durant. L’ouvrage de M. Dupilet apparaît, à cet égard, comme la déromanticisation d’un anti-héros. Indéniablement, la science historique y gagne ce que le mythe y perd  et ce bon livre, précis, informé, critique prend dès maintenant le rang d’ouvrage incontournable sur le sujet.

Tombeau du cardinal Dubois, Guillaume Coustou

Tombeau du cardinal Dubois, Guillaume Coustou

Le prophète et la supercherie

pilori

Un petit aparté historique dans le cycle « Jeanne d’Arc au théâtre ».

Dans son Jeanne d’Arc (Perrin, « Tempus », 2009) l’historienne Colette Beaune retrace, avec minutie, l’environnement médiéval du « mystère » Jeanne d’Arc. Elle montre que la plupart des aspects extraordinaires de l’expérience johannique se retrouvent, sous des formes proches, dans l’histoire du temps : prophétesses venues des marges sociales et géographiques, provoquant des « miracles », se disant inspirées par Dieu, etc. Dans ce livre, véritable coupe géologique dans la société médiévale du XVe siècle, d’une rigueur qui le dispute à l’exhaustivité, au risque parfois du pointillisme, le lecteur est convié à apprécier Jeanne d’Arc dans sa véritable spécificité – moindre que ce qu’en feront les dramaturges qui écriront sur elle passé 1850. Mme Beaune montre aussi, dans son chapitre final, que Jeanne inspira bien des marginaux, qui se prétendirent, eux aussi, à son exemple, missionnés par des Voix divines pour sauver le royaume de France. J’ai trouvé l’anecdote de Guillaume le Berger très intéressante, pour ce qu’elle montre d’une certaine forme de cynisme dans l’exploitation du mythe johannique par les cours médiévales, en l’occurrence ici par Renaud de Chartres, le chancelier du roi Charles VII. Je ne crois pas cet épisode très connu ; je trouvais qu’il pouvait avoir sa place ici. J’espère que mes lecteurs m’excuseront de cet aparté.

« La première réincarnation [de Jeanne] est un peu particulière. Quand Jeanne d’Arc fut capturée à Compiègne en mai 1430, le chancelier Renaud de Chartres eut immédiatement l’idée d’effectuer une sorte d’échange standard pour maintenir le moral des troupes royales. Guillaume le Berger, qu’il sortit alors de sa manche, correspond à l’idée que Renaud se faisait de Jeanne (ce qu’elle aurait dû être et n’avait pas été). Comme Jeanne, c’est un adolescent pauvre. Il a des révélations de Dieu et « agit sur commandement divin pour déconfire Anglais et Bourguignons ». Sa présence est un gage de victoire. Lui aussi est un envoyé choisi par Dieu derrière son troupeau dans les montagnes du Gévaudan, son corps est stigmatisé et il chevauche de côté (comme une femme) pour montrer de fois en autre ses mains, pieds et côté tachés de sang. À la différence de Jeanne peu manœuvrable, il n’envisageait aucun rôle politique ou militaire actif, à la grande satisfaction de son mentor. Il expliquait aussi pourquoi l’élection de Jeanne s’était interrompue à son profit : « la Pucelle s’était constituée en orgueil, elle faisait à sa volonté et ne voulait prendre conseil. » Soucieux d’éviter au maximum toute difficulté théologique, Renaud avait prudemment choisi un garçon qui n’était doté d’aucun étendard programmatique ou arme céleste. Autrement dit, Guillaume était ce que Renaud pouvait accepter de Jeanne.

La mascotte fut approuvée par La Hire ou Poton mais dénoncée illico par les Bourguignons comme une manipulation et une folle créance. Le succès en fut modeste et bref. Le 12 août 1431, alors que Jeanne était morte depuis moins de trois mois, le Berger fut capturé aux côtés de Poton de Xaintrailles dans une escarmouche près de Beauvais et tomba aux mains des Anglo-Bourguignons. Pierre Cauchon le réclama puisqu’il avait été capturé dans son diocèse. Il fut lui aussi suspecté d’hérésie. Ses révélations pouvaient venir du diable et il « se faisait idolâtrer par autrui ». Peut-être l’évêque croyait-il aussi qu’il faisait enchantements pour faire venir la victoire sur les gens du roi. Toujours est-il qu’il passa quatre mois en prison à Rouen, sans avoir le droit à un procès d’inquisition. Probablement reconnu comme simulateur, le Berger fut remis aux Anglais qui le ramenèrent à Paris pour qu’il figurât au sacre d’Henry VI, le 16 décembre 1431. Le malheureux défila lors de l’entrée, lié et garrotté, comme un larron, parodiquement placé entre les neuf preux et le jeune roi sois le dais. Autrefois, Vercingétorix avait ainsi participé au triomphe de César avant d’être mis à mort. Le soir même, Guillaume fut mis dans un sac et noyé dans la Seine. Le procédé fut abandonné. Les chroniqueurs bourguignons en rirent « Les Anglais en eurent grand honneur, triomphe et gloire… Icelle folie avait été expérimentée à la charge, déshonneur et perte du royaume. » Un peu embarrassé, le chroniqueur officiel de Charles VII, Jean Chartier, réduit l’épisode à l’initiative personnelle d’un illuminé. »

Jeanne d’Arc, Colette Beaune, Perrin, « Tempus », pp. 442-443

D’autres cas sont également intéressants, comme cette Pucelle du Mans, qui, en 1460-1461, accumula en quelques mois guérisons inexpliquées et prophéties politiques et publiques, et ce tout en prétendant dialoguer avec des puissances supérieures. Celles-ci lui inspiraient d’ailleurs un programme de revendications assez précis. Ses suppliques politiques tournaient en effet autour de la nécessité, maintenant que l’Anglais avait été vaincu et chassé du continent, de baisser les impôts royaux. L’écho de son apparition déborda rapidement les limites du diocèse du Mans, jusqu’à interpeller les prélats de la Cour. L’expérience tourna court lorsque l’Archevêque de Tours l’examina, au printemps 1461, et conclut à la supercherie. Pour lui, la Pucelle du Mans, sorte d’icône de la propagande anti-fiscale de l’époque, avait été manipulée, pour de peu honorables motifs, par l’évêque du Mans, Martin Berruyer, et par son entourage. On la condamna au pilori – où elle porta au cou une mention infamante – ; elle purgea une peine de prison et, à sa sortie, paraît-il, devint tenancière de bordel.

D’autres Pucelles visionnaires, dénonciatrices des excès fiscaux du roi, devaient apparaître périodiquement dans ces années-là, manipulées par quelques autorités bourgeoises locales qui trouvaient là un porte-voix efficace et frappant à leurs propres visées politiques. J’ai toujours été fasciné par ces anecdotes historiques qui, plus que les grands mythes usés jusqu’à la corde par des relectures successives et contradictoires, donnent à saisir la grumelure d’une époque, sa texture complexe, bref, ce qui lui donne sa profondeur de champ.

 

Rastignac Président : Adolphe Thiers, de Georges Valance

La séance du 16 juin 1877, Benjamin Ulmann

La séance du 16 juin 1877, Benjamin Ulmann

 Thiers, bourgeois et révolutionnaire, de Georges Valance, Flammarion, 2007

Si la Comédie humaine s’était étendue au-delà de 1848, Eugène de Rastignac serait-il devenu Président de la République ? Question oiseuse, probablement. Cette question vient, néanmoins, à l’esprit de tout lecteur de la biographie d’Adolphe Thiers, écrite par le journaliste Georges Valance et publiée par Flammarion en 2007. Thiers, c’est Rastignac : un modeste provincial, ambitieux, qui bâtit une fortune financière et politique en quelques années, un parvenu devenu ministre quand le règne de Louis-Philippe offre aux éloquences et aux fortunes du temps les maroquins ministériels. Balzac l’a admis, son Rastignac s’inspirait de Thiers, une des plus spectaculaires ascensions sociales de son temps. Il y a chez Thiers, dans cette longue existence publique qui court du règne de Charles X à la présidence du maréchal Mac-Mahon, la matière de plusieurs personnages de roman. Le jeune Thiers, né dans un milieu déclassé, fils d’un affairiste aux pratiques plutôt douteuses, effectue de bonnes études à Aix et décide, parce que les ambitions ne peuvent s’exprimer dans la province de la Restauration, de monter à Paris. Combien de jeunes esprits sans appui auront depuis essayé, comme Thiers, comme Rastignac, de s’imposer à la capitale ? L’un comme l’autre connaissent une réussite éclatante. À comparer leurs destinées, celle du personnage historique dépasse même celle de l’être de papier. À trente ans, Thiers est une des grandes plumes de la presse parisienne, auteur d’une Histoire de la Révolution qui l’a enrichi autant qu’elle a assis sa réputation ; à trente-trois ans, il participe à la Révolution de Juillet, écrit le manifeste d’insubordination des journalistes contre les funestes lois sur la presse, encourage les responsables politiques à établir Louis-Philippe sur le trône ; à trente-cinq ans, il est ministre ; à trente-neuf ans, Président du conseil. Malgré ce modèle de cursus honorum, il attendra encore trente ans pour accéder, au pire moment, aux pleines responsabilités républicaines. Thiers symbolise avec éclat ce que permet, malgré tout, la France du XIXe siècle : l’ascension de quelques rares élus, qui, par leur exemple, inspirent toute une bourgeoisie, pressée de démontrer qu’elle est apte à diriger les affaires publiques.

Sa carrière, par la suite, connaît quelques heurts. Surpris par 1848, rappelé trop tard par Louis-Philippe alors que la Révolution de février a triomphé, il incarne, contre les espoirs socialistes et les excès révolutionnaires, une ligne de conservatisme modéré qui fera de lui, à l’avenir, un recours. Presque ministre en février 1848, il est battu aux élections d’avril, élu à celles de juin (où l’esprit de février, dévoyé en insurrection, est balayé par la répression conservatrice) et caresse à l’été le projet de se présenter à la Présidence. Le neveu de Bonaparte le privera de cette perspective. Comment passe-t-on du statut de symbole d’un régime déchu à celui de recours putatif de la République ? Il suffit de laisser l’histoire suivre son cours, s’éloigner dans la haute-mer des espoirs bientôt déçus, puis revenir vers le rivage. Thiers ne court pas après les événements. Plutôt que de tourner avec le vent, il attend que le vent tourne. Georges Valance voit bien, dans sa biographie, cet aspect mal connu du caractère d’Adolphe Thiers : la constance. Sans porter une sympathie particulière à l’homme, qui passa longtemps pour un péroreur arriviste, il faut lui reconnaître ce mérite. Il se tient à une ligne qui convient, au fond, à ce vers quoi tend l’histoire de France de son siècle, l’avènement, difficile, d’un parlementarisme modéré. Certes, Thiers commence monarchiste, finit républicain. Grand retournement ? Non. Sur plusieurs points, Thiers tient sa ligne : parlementarisme, responsabilité du gouvernement devant l’Assemblée, conservatisme économique rigoureux (en 1830, 1840 ou 1848 comme en 1871), refus du désordre et du chaos, attachement à une politique nationale ambitieuse, etc. C’est le point le plus remarquable de l’existence d’Adolphe Thiers, qui symbolisa fort longtemps, sûrement à tort, l’opportunisme de la bourgeoisie : la stabilité, la persistance de la conception « thiériste » du pouvoir et de la Constitution. On peut croire le bourgeois prêt à toutes les compromissions pour garantir ses intérêts. Ce n’est pas le cas de Thiers. Il ne se rallie aux régimes qu’à mesure que ceux-ci épousent sa conception du pouvoir : « le trône règne mais ne gouverne pas ». Le XIXe est le siècle des coups de force et des révolutions : Thiers ne les soutient qu’à la condition que soit garanti un parlementarisme à l’anglaise, censitaire, où le gouvernement est responsable devant les assemblées. Thiers ne soutient ni Charles X, ni le Louis-Philippe de 1848, ni Napoléon III, ni Mac-Mahon ; il n’est pas plus favorable au drapeau rouge, à l’insurrection révolutionnaire, au socialisme ou à la Commune. Tout ce qui s’éloigne de sa philosophie du pouvoir, il le combat. Quand il devient sénateur, sous le Second Empire, après un exil à l’étranger et une traversée du désert de dix ans, il ne se rallie pas. Il profite d’une des rares tribunes que, contraint d’être plus libéral du fait de ses échecs extérieurs, l’Empereur offre à ses opposants. Il y jouera les Cassandre, annonçant la défaite militaire et politique à venir. Contrairement à Émile Ollivier, l’éphémère rallié de 1870, Thiers ne cède pas aux sirènes du pouvoir tant que ce pouvoir ne lui permet pas de mener le plus indépendamment possible sa politique. Ce sera sa chance lors de l’effondrement de l’Empire.

Le travail de Georges Valance, nourri aux meilleures sources de l’époque, montre bien que l’ambition personnelle rejoint là le mouvement de l’Histoire ; la force de caractère soutient une ligne politique vouée à s’imposer ; reflux du pouvoir exécutif, sacre du pouvoir parlementaire, rôle suréminent de la bourgeoisie d’affaires.

S’il était mort en 1869, Thiers occuperait peut-être la même modeste place, dans l’histoire de France, que Decazes ou Molé. 1870 lui offre enfin, tardivement, cette scène dégagée à laquelle il aspirait depuis si longtemps. Malgré la longévité exceptionnelle de sa carrière politique, Thiers, qui de 1823 à 1877, joue un rôle public de premier ou de second plan, n’exerce effectivement le pouvoir que trois fois. Les deux premières, brièvement, sous Louis-Philippe, la dernière à titre provisoire aux premiers moments de cette République mal née, qu’on croit alors condamnée à périr à brève échéance, et qui se révélera pourtant être le régime le plus durable qu’aura connu la France depuis 1789. Ses deux brefs gouvernements sous Louis-Philippe, de quelques mois chacun, furent des échecs, parce que l’ambitieuse politique étrangère envisagée par le Président du conseil ne correspondait pas à celle que désirait voir appliquer le monarque. Qui gouverne ? En dernière instance, le roi. Thiers, même muni de l’appui du parlement, ne peut donc gouverner comme il l’entend ; personne n’évoque de domaine réservé, mais c’est bien de cela qu’il s’agit. Le parlementarisme d’Adolphe Thiers mettra soixante ans à advenir en France.

S’il s’élève exceptionnellement vite aux plus hautes charges, Thiers quitte tôt les salons ministériels, au début des années 1840, et ne les retrouve que trente ans plus tard, lors de la dramatique occupation de la France par les armées prussiennes. Ce dernier passage au pouvoir est marqué par trois évènements : l’occupation prussienne et la difficile négociation de la paix avec le chancelier Bismarck ; le rétablissement financier d’un pays en ruines, qui doit à l’Allemagne pas moins de 5 milliards de francs-or ; le règlement, militaire et judiciaire, de l’insurrection de Paris. Les développements du livre de M.Valance sur ces trois points sont assez hétérogènes (et plutôt datés) ; l’auteur semble éviter de trop s’engager dans la massive historiographie de la Commune et reporte rapidement les responsabilités du gouvernement vers les militaires dont il souligne le désir effréné de vengeance. Comme il s’agit d’une biographie de seconde main, sans véritable travail d’archives, les affirmations de M.Valance n’emportent pas nécessairement l’adhésion du lecteur, qui reste sur sa faim quant à la délimitation des responsabilités de l’écrasement sanguinaire de l’insurrection parisienne par les Versaillais. Pour les négociations de paix et le rétablissement financier, M.Valance fait appel aux témoignages de l’époque : la paix est une mauvaise paix, mais il n’était pas possible d’en avoir une meilleure compte tenu de l’obstination prussienne ; le rétablissement financier est spectaculairement obtenu en deux ans ( !) grâce à des emprunts au succès phénoménal. Chassé en 1873 par les manœuvres des monarchistes, encore majoritaires pour peu de temps au Parlement, Thiers retrouve un certain anonymat. Il soutient néanmoins l’amendement Wallon qui, en 1875, légitime la République. Lorsqu’il meurt, les républicains de Gambetta et de Ferry, avec qui il bat campagne, sont sur le point de l’emporter sur les monarchistes. Thiers a gagné. L’opportunisme de centre-gauche, qui gouvernera la République jusqu’aux années 1890 me semble bien être son héritier le plus direct.

Adolphe Thiers est un personnage assez communément détesté de l’histoire de France. Pourtant, M.Valance parvient à bien montrer, de manière sous-jacente, à quel point Thiers a pu incarner, assez exactement, la via media politique et constitutionnelle que devait emprunter la France pour stabiliser son régime politique. Les monarchistes et la gauche socialiste ne lui pardonnèrent pas d’avoir été l’apôtre parvenu d’un parlementarisme modéré et d’un conservatisme bourgeois ; l’historiographie s’est fait l’écho de cette commune détestation, à droite comme à gauche de l’échiquier politique. La Commune et la République pesèrent lourd dans la balance. Pourtant, on ne peut comprendre le XIXe sans prendre en compte ce que fut, ce que pensa, ce que représenta Thiers. L’honorable travail de vulgarisation journalistique de Georges Valance, s’il ne change rien à l’état des connaissances historiques, permet néanmoins de saisir avec justesse le caractère central d’Adolphe Thiers en son siècle. Le personnage privé, péroreur infatigable, homme de plume et de parole avant que d’être homme d’action, avide d’honneurs et d’argent, parfaite incarnation dix-neuviémiste du bourgeois sûr de lui et dominateur me semble une illustration assez crédible de son époque.

Pour déborder des propos de M.Valance, je crois qu’au XIXe siècle, au fond, il n’y a que deux hommes, français, de premier plan pour traverser toutes les époques et survivre à tous les régimes – et Dieu sait qu’il y en eut : Victor Hugo et Adolphe Thiers. Quoi ! un parallèle entre l’immense poète et l’avocat si détesté ? Oui ! Leur vie publique fut d’une longévité exceptionnelle, ils apparurent en même temps sur le devant de la scène, sous la Restauration, et disparurent à peu d’années d’écart sous une IIIe République stabilisée. Hommes de lettres, orateurs, tous deux étaient immensément conscients de leurs qualités personnelles. Ils cherchèrent, comme tant d’autres en ce siècle (Lamartine, Tocqueville, Guizot), mais bien plus durablement, à exercer un pouvoir sur leur époque par l’écriture et par la politique. Ils survécurent à tous les régimes, raisonnablement opportunistes, sauf face au césarisme de Napoléon III qu’ils condamnèrent tous deux avec vigueur, sculptant par là pour l’histoire une figure d’opposant qui manquait jusque là à leur répertoire. Tous deux commencèrent monarchistes (Hugo bien plus que Thiers) et finirent ralliés à l’idée républicaine. Bref, contrairement à ce que veut la coutume si souvent observée, ils achevèrent leur vie publique plus à gauche qu’ils ne l’avaient commencée. Enfin, incarnations de leur siècle, ils étaient tout à la fois grandement vénérés et profondément haïs. Où que nous regardions, entre, disons 1820 et 1880, deux hommes seulement, Thiers et Hugo, sont toujours . Le hasard ? À moins que ce ne fut l’époque qui favorisât ces parcours ? À ces deux hommes, brillants, mondains, ambitieux, la France a bâti un décor à la mesure de leurs ambitions. Ces destinées-là, même Balzac, grand interprète de la société de son temps, n’aurait osé les imaginer.

Aléas historiques : Les Plantagenêts, de Jean Favier

Les Plantagenêts, Jean Favier, Fayard, 2004

Le système monarchique, qui a longtemps dominé l’Europe, était soumis aux hasards généalogiques. L’absence d’un héritier mâle, une mort prématurée, l’essor d’une branche collatérale pouvaient transformer le système des relations internationales pour des décennies, voire des siècles. L’ascension de la famille angevine des Plantagenêts est probablement l’exemple le plus frappant des contingences auxquelles étaient soumises les principautés et les royaumes. L’essor de la maison d’Anjou, et sa lutte contre les capétiens, a marqué plus de trois siècles de l’histoire de France. La tradition veut que la guerre de Cent Ans commençât au début du XIVe siècle. Ses origines sont plus lointaines. Elle ne constitue qu’un nouvel épisode de l’opposition des dynasties régnantes en Île de France et en Angleterre. Jean Favier, médiéviste prolifique, a retracé dans cet ouvrage massif l’ascension et la chute de la dynastie angevine. Le propos y est extrêmement dense, à la fois trop détaillé et trop elliptique : la lecture en est réservée aux amateurs motivés. Les noms propres se suivent à très grande vitesse et il faut beaucoup d’attention pour garder le fil de l’histoire des Plantagenêts. Les généalogies, centrales dans la compréhension de ces affaires dynastiques sont compliquées à suivre, et Favier ne fournit guère d’efforts pour les rendre accessible. Ces réserves mises à part, son travail s’avère extrêmement complet. Une attention particulière est portée aux raisons profondes de l’ascension des angevins et, fin connaisseur de l’époque, Favier n’omet pas les évolutions sociales, économiques et culturelles qui se produisent entre le XIe et le XIVe siècle.

En moins d’un demi-siècle, les comtes d’Anjou mirent la main sur la Touraine, l’Aquitaine – qui comprenait alors le quart sud-ouest de la France, sans Toulouse -, la Bretagne, la Normandie, l’Angleterre et l’Irlande. Pendant ce temps, les rois de France régnaient directement sur un petit territoire autour de Paris, menacés par des vassaux plus forts qu’eux, en Champagne, en Flandres et bien sûr, en Anjou et en Aquitaine. Comment une famille des bords de Loire parvint-elle en si peu de temps à s’emparer des deux tiers du territoire français et des îles britanniques – sans l’Ecosse – ? La conjonction de hasards heureux qui permit la construction de « l’empire » Plantagenêt est exceptionnelle. En 1066, le duc de Normandie, Guillaume le Conquérant s’empara, pour son compte, de l’Angleterre, écrasant son roi, juste après que celui-ci ait repoussé une nouvelle invasion scandinave sur son pays. Quelques décennies plus tard, le pays était faiblement gouverné par un des petit-fils du Conquérant, Étienne, dont les prétentions sur le trône d’Angleterre suscitaient l’opposition de sa cousine Mathilde, épouse de Geoffroy Plantagenêt, comte d’Anjou. La guerre pour le trône tourna au profit des Plantagenêts : le fils du roi Étienne mourut avant son père, en 1153. Le fils de Geoffroy et Mathilde, Henri, hérita donc du royaume de son cousin. Un autre hasard concourut à l’extension du domaine du Plantagenêt. En Aquitaine, la couronne ducale était revenue quelques années plus tôt à la jeune Aliénor, que le roi de France maria à son fils, le futur Louis VII. Quelques années plus tard, le couple ne donnait pas d’héritiers et les deux époux s’entendaient particulièrement mal. Leur mésentente déboucha sur l’annulation du mariage par le Pape. La duchesse d’Aquitaine reprenait son autonomie. Et se remaria avec le jeune Henri Plantagenêt… En moins de cinq ans, par héritage et par mariage, Henri II Plantagenêt venait de récupérer l’Angleterre, la Normandie, l’Aquitaine et bientôt la Bretagne, passant du statut de prince à celui de roi, peut-être le plus puissant de la Chrétienté.

Cette construction n’a existé que par une conjonction de hasards. Elle n’avait donc aucune homogénéité. Trop grande pour être gouvernée par un homme seul, trop étendue pour être défendue sur la durée. Le mode de construction de « l’Empire » Plantagenêt avait en plus l’inconvénient de faire du roi d’Angleterre le vassal du roi de France pour l’ensemble de ses possessions continentales. Pendant près d’un siècle, les deux dynasties s’opposeront, le plus souvent par la guerre. Pour les rois de France, il s’agirait d’affaiblir la puissance Plantagenêt, dont le défaut était d’être trop dispersée par des possessions trop étendues. Pour les rois d’Angleterre, il s’agirait de préserver l’ensemble de l’héritage des tensions centrifuges qui l’irriguaient. Malgré les apparences, les Plantagenêts sont en position défensive face aux Capétiens. Hétérogène, sans unité linguistique ou culturelle, ce vaste territoire exigeait de celui qui le possédait une faculté de démultiplication impossible au vu des contraintes techniques de l’époque. Si Henri II parvint pendant une vingtaine d’années à étendre ses possessions, à les administrer et les gouverner avec talent, la situation se dégrada à la fin du XIIe siècle. L’ascension d’un jeune roi de France doué (Philippe Auguste), les heurts que connaissait Henri II avec ses fils, tous impatients de régner à sa place, placés à la tête de principautés d’où ils cherchaient à conquérir leur indépendance, affaiblirent la mainmise du chef des Plantagenêts. A la mort d’Henri II, son fils Richard Cœur de Lion, Croisé, ira conquérir un statut de héros d’épopée en Orient, mais il laissera la situation se dégrader en Occident. La construction angevine était le fait d’une conjonction de hasards. D’autres hasards les dénouèrent : le conflit ouvert entre le roi Henri II et ses fils ; la nécessité d’aller en Orient suite à la chute de Jérusalem en 1187 ; la mort stupide du roi Richard alors qu’il semblait reprendre l’ascendant sur Philippe Auguste ; la calamiteuse série de défaites de son successeur, Jean Sans Terre, qui perdit quasi toutes les possessions continentales de sa famille. Dans un Moyen-Âge où les fortunes peuvent se construire en quelques mois, quelques années, la chute s’avère tout aussi rapide. Les Hauteville, les Hohenstaufen, les Plantagenêts connurent quelques décennies de gloire avant de disparaître.

L’émiettement des souverainetés, qui a suivi l’éclatement de l’Empire de Charlemagne, s’arrête au XIIe siècle. Par héritage ou par conquête se construisent alors d’immenses domaines, parfois cohérents économiquement et politiquement – c’est le cas du patient édifice des capétiens – parfois hasardeux et incohérents – c’est le cas du domaine Plantagenêt –. L’Aquitaine, qui comprenait Bordeaux, Poitiers, Clermont-Ferrand et Bayonne, n’avait pas de raisons autres que dynastiques de faire partie d’un ensemble politique commun avec l’Angleterre. L’éclatement du domaine Plantagenêt paraît inéluctable : il eut fallu une série de monarques de grande qualité pour conserver l’héritage d’Henri II. Le mode de transmission dynastique ne privilégiant ni la compétence ni le talent, il soumettait chaque royaume – médiéval surtout, par la suite l’État prendrait le relais – au risque d’être gouverné par un monarque peu doué. A moins de disposer d’une cohérence territoriale réelle, reconnue par les autres monarchies, la construction issue de hasards dynastiques ne pouvait pas se pérenniser. Charles Quint et ses successeurs en feraient l’expérience quelques siècles plus tard.

Les mille pages de l’ouvrage de Jean Favier reviennent sur la construction, le fonctionnement et la disparition – un peu survolée après 1230 – de l’Empire Plantagenêt. Livre de référence, aride, parfois répétitif, il a néanmoins le mérite d’associer l’évènement et la structure, la contingence et la nécessité. Le dernier Plantagenêt d’Angleterre disparut en pleine guerre de Cent Ans, déposé par son cousin de Lancastre. L’affrontement continental, ouvert par l’ascension d’Henri Plantagenêt, n’avait pas cessé depuis 250 ans. La partie allait néanmoins connaître sa phase terminale, qui appartient à l’histoire de France, à celle de l’Angleterre, mais plus à celle de ces angevins qui surent habilement s’emparer d’un empire dont le maintien rythma l’évolution des relations internationales de l’ouest de l’Europe pendant deux siècles.