Sur l’approbation venue du mauvais côté, par Hans-Magnus Enzensberger

Même si ses exemples sont un peu datés, ce passage d’un vieil article de M. Enzensberger – auteur dont je goûte assez, sans toujours la partager, l’hétérodoxie vivifiante – rappelle quelques règles fondamentales dans l’exercice de ses facultés critiques, trop souvent oubliées pour des motifs tactiques à la petite semaine.

Les éclatantes contradictions internes que notre civilisation offre au premier regard sont communément, et non toujours à tort, ressenties comme autant de menaces. Mais, en même temps, elles garantissent les libertés qui nous restent. Tant que ces contradictions peuvent se manifester, il est possible de modifier la société sans la détruire. C’est seulement lorsque, par la violence, on les étouffe, lorsque la communauté nie ses antagonismes et se donne pour monolithique, que disparaît la possibilité d’une révision. Le seul monde qui soit d’accord avec lui-même est le monde totalitaire.

La critique suppose les contradictions du réel, elle y trouve son point de départ et ne peut être elle-même exempte de contradictions. L’attention est appelée là-dessus par le reproche qu’on lui fait de susciter « l’approbation venue du mauvais côté ». Quiconque s’exprime publiquement entend une fois ou l’autre ce reproche ; rares sont ceux qui ne sont pas une fois ou l’autre tentés d’éviter cette approbation, d’en tenir compte, ainsi que de tous ceux qui leur imputent ce dont ils ne peuvent répondre : l’opinion de leur public.

Il est aisé de voir que la critique, dans les conditions actuelles, doit user de tactique ou se taire ; mais cette règle cesse d’être vraie et devient une échappatoire si on la détache de ce qui la fonde. Prise abstraitement et absolument, elle prive la critique des conditions nécessaires de son existence. Il faut marquer ici une limite à l’attitude tactique, esquisser la forme que doivent prendre tous les calculs où l’un tient compte de « l’approbation du mauvais côté ».

D’abord ces calculs supposent que le critique a pris parti avant même de se mettre au travail ; ce qu’il voudrait tout d’abord démêler, on le lui met dans la bouche et on lui trouve tout de suite les mots pour le dire. Aucun doute non plus, dès l’abord, sur le nombre de façons qu’il peut y avoir de voir la réalité. On n’a le droit de compter que jusqu’à deux… Le terme de « fausse approbation » se rapporte à un monde rigoureusement symétrique, d’où les nuances sont bannies ; il tente de tirer le critique toujours vers le même camp, le blanc. Là il peut parler aussi longtemps qu’il veut. Les membres de son parti n’ont pas le temps de l’écouter. Ils sont trop occupés à épier les signes d’approbation dans le camp noir, le camp ennemi. De cette façon, ils font de leurs ennemis les arbitres de leurs propres discours. Peu importe ce qui, dans les propos de leur porte-parole, est vrai ou n’est pas vrai ; une critique qui, par tactique, s’engage dans de telles règles de jeu et s’incline devant elles, devient parfaitement fongible.

Ce qui est utile à l’adversaire doit être soigneusement évité. Le sens de cette phrase apparaît clairement si on la retourne : ce qui est utile aux gens de notre bord doit se faire ou se dire. La forme de ces deux propositions est totalitaire.

Cette façon de parler de l’approbation venue du mauvais côté et le fait d’exiger du critique qu’il ait à s’en garder montrent combien, à la suite de la guerre froide, les schémas totalitaires ont envahi nos façons de penser. En Allemagne, pays coupé en deux [l’article de Hans-Magnus Enzenseberger a été écrit en 1957], on les rencontre quotidiennement. Que quelqu’un (a), en République Fédérale (A), exprime une critique contre un dirigeant (X) de son propre pays, on déduit des applaudissements qui accueillent ses paroles en République démocratique allemande (B) qu’il apprécie (B) outre mesure. Si (a) a quelque chose à reprocher à un dirigeant nommé (Y) qui exerce dans (B) : il a en (A) un certain succès et on le tient automatiquement pour un partisan de (X). Celui qui raisonne ainsi ne remarque pas, la plupart du temps, qu’il traite (A) et (B) comme deux paramètres tout à fait équivalents.

Mais ce n’est pas tout. Même des personnes qui savent faire la différence entre (a) et (A) et entre (A) et (X) adoptent souvent un schéma semblable. Rangent-elles, disons (X) et (Y), l’un et l’autre du « mauvais côté », il en résulte qu’on ne peut plus du tout parler isolément de ces deux hommes. Tout propos tenu contre (X) pourrait en effet compter sur l’approbation de (Y) est inversement ; il est donc selon la logique totalitaire du schéma, à rejeter. À quel point sont vivants – et mortels – ces formalismes en Allemagne, tout regard jeté sur la presse d’aujourd’hui nous l’apprend. Naturellement ces symboles peuvent représenter n’importe quelles oppositions (patrons / syndicats ; « Bonn » / opposition contre « Bonn », etc.)

La peur d’être « approuvé par le mauvais côté » n’est pas seulement oiseuse. C’est une caractéristique de la pensée totalitaire. Une critique qui lui fait des concessions ne saurait se justifier par aucune considération de tactique : c’est une critique débile.

H.-M.Enzensberger, Second supplément au « Langage du Spiegel »Culture ou mise en condition ?, Les Belles Lettres, coll. « Le goût des idées », 2012, pp. 96-98 (Trad. Bernard Lortholary)

Une lettre d’Allemagne, de D.H. Lawrence – Intuition du romancier

Les grands romanciers et les grands poètes peuvent saisir leur temps, en dehors de toute enquête historique érudite, de toute réflexion sociologique poussée, et même de toute démarche à peu près scientifique. Ils pressentent, par une sorte d’intuition presque tellurique, les sourds mouvements tectoniques de leur époque. Le monde change ; ils s’en aperçoivent. Qu’il se produise quelque chose de neuf – qu’ils sont parfois bien en peine de nommer – et les en avertissent leurs sens, plus éveillés que les nôtres, à nous pauvres animaux rationnels et étroits, cervelles raisonnantes et influençables. Si la précision leur fait parfois défaut, le jeu de leur intuition produit pourtant, à l’occasion, des résultats saisissants. Ces écrivains montrent moins leur génie en réfléchissant froidement, par le jeu spéculatif, professoral, théorique, qu’en transposant, par le biais de la poésie et de la prose, le réel dans l’espace épuré, et donc signifiant, de la fiction.

Parmi ces écrivains hypersensitifs, je compte évidemment D.H.Lawrence, dont j’ai déjà souligné par le passé la finesse de certains de ses pressentiments – sur le fascisme, notamment, dans Kangourou. Peu importe que Lawrence tourne à l’occasion des pages durant autour d’un problème qu’il ne parvient pas à exposer (dans le tiers final de Femmes Amoureuses, par exemple). Lorsque se produit l’étincelle, au cœur d’un grand texte (de Lawrence ou d’un autre), le lecteur est récompensé de tous ses efforts – et peut accéder à un stade différent d’intellection, sur lui, sur autrui ou sur le monde qui l’entoure. La lecture s’en trouve justifiée.

Dans ce texte méconnu de D.H. Lawrence, écrit le 19 février 1924 (la date est importante), le lecteur trouvera un tableau inquiet de l’Allemagne d’alors, d’une inquiétude purement perceptive, attentive aux gens, aux sons, aux villes ; d’une intelligence des sens, préoccupée par la dangereuse irrationalité qu’elle pressent être en plein essor. Je la trouve plus proche de l’essai fictionnel que du strict reportage, du fragment autobiographique que de l’enquête journalistique. Sa forme peut apparaître datée, et ses imprécisions fort éloignées des prédictions telles que les envisage une conception étroite du prophétisme, c’est un fait. L’histoire peut y être malmenée. Quelques facilités apparaissent ici ou là, sur le sang et la race ; elles sont d’époque, et ce qui allait naître ne les avait pas encore définitivement disqualifiées. Pardonnons à celui qui a senti que quelque chose devait se produire de n’avoir pas su quelle forme précise et scientifique ce quelque chose prendrait. Au-delà de ces détails superficiels, Lawrence (mort en 1930) avait en réalité perçu, dès le franchissement du Rhin, le visage effrayant qu’allait prendre l’Allemagne une décennie plus tard, visage qu’elle avait déjà en puissance, et dont il avait saisi, par quelques allusions littéraires à la « Tartarie », toute la barbarie sous-jacente. Pour le dire comme Jünger, bien plus tard, en 1938, alors que tous les signaux de la progression du mal collectif étaient observables : Le Grand Forestier va s’éveiller. Et c’est un mérite, certes inutile pour la civilisation, mais un mérite tout de même, pour D.H.Lawrence, de l’avoir, à sa manière, avec ses mots, parfois usés, parfois dépassés, pressenti parmi les premiers.

Même si elle n’a aucun rapport avec le recueil qui la comprend (Matins mexicains), cette lettre méritait bien, à mon avis, d’y être incluse par l’éditeur, Le Bruit du Temps. On y saisit ici, en pleine action, l’instinct du romancier : ce qu’il voit, ce qu’il sent, ce qu’il pressent, a une justesse que peu de démonstrations méthodiques peuvent atteindre, elles qui sont engoncées dans leurs sains principes rationnels, qui les soutiennent et les ralentissent ; le romancier, lui, peut laisser ses sens s’exprimer – qu’il ne se mêle pas de démontrer, qu’il se contente de montrer. S’il est bon – et Lawrence l’était – cela suffira.

(Je vous remercie de m’indiquer les éventuelles coquilles d’un texte passé à la moulinette d’un logiciel de reconnaissance de caractères – une grande première pour moi ; il y avait quelques imprécisions, je crois les avoir toutes corrigées, mais qui sait…)

UNE LETTRE D’ALLEMAGNE

Nous retournons à Paris demain, c’est donc le dernier moment pour écrire une lettre d’Allemagne. Envoyée plutôt depuis la lisière de l’Allemagne.

C’est un voyage sinistre que celui de Paris à Nancy, à travers cette région de la Marne qui donne encore le sentiment qu’on lui a extirpé l’âme à coups d’explosifs ; pourtant les champs mornes sont nivelés et cultivés, et les arbres, blêmes et fins comme des fils, tiennent debout. Tout ici paraît cependant vide, nul et non avenu. Dans les villages, des alignements de rues où les maisons délabrées ont l’air de chicots entre des dents saines.

Vous arrivez à Strasbourg, où les gens continuent de parler l’allemand d’Alsace, comme depuis toujours, malgré les enseignes en français des magasins. L’endroit a l’air mort. Beaucoup d’articles en coton, du coton blanc, venus de Mulhouse, d’usines qui étaient anciennement allemandes. Une masse invraisemblable de cotonnades blanches bon marché.

La façade de la cathédrale, haute, plate, ouvragée, une sorte d’obscurité dans l’obscurité, avec une rosace ronde et de longs, longs prismes de pierre. Étrange que des hommes aient eu un jour envie de poser pierre ouvragée sur pierre ouvragée jusqu’à une telle hauteur, et sans tout faire tomber. Le gothique! Ça me rendait toujours joyeux de voir s’écrouler mes châteaux de cartes. Mais ces Goths et ces Alamans avaient apparemment une passion pour les hauteurs vertigineuses.

Le Rhin est toujours le Rhin, le grand séparateur. Ce que vous ressentez en le traversant. Des berges détrempées, planes, gelées. Puis le fleuve, froid, sinueux. Enfin l’autre côté, qui a l’air si froid, si vide, si gelé, si abandonné. Le train s’arrête et rejette furieusement sa vapeur. Après quoi il s’étire à travers la plaine plate du Rhin, passe des zones inondées prises par le gel, des champs de givre, dans le vide de cette portion de territoire occupé.

Dès que vous avez franchi le Rhin, l’esprit du lieu change. On n’essaie plus de vous servir le boniment de l’aménité. Les zones marécageuses sont gelées. Les champs sont vides. On dirait qu’il n’y a plus personne au monde.

C’est comme si la vie s’était retirée vers l’Est. Comme si la vie germanique refluait lentement pour éviter tout contact avec l’Europe occidentale, refluait vers les déserts de l’Est. Voici les collines rondes, pesantes, massives de la Forêt-Noire, noires du noir d’encre des arbres allemands et qu’émaille un peu de blanc neigeux. On dirait une succession d’énormes éminences intriquées, sombres, qui obstruent le regard vers l’Est. Vous les considérez depuis la plaine du Rhin, et comprenez que vous vous trouvez sur une véritable frontière, une frontière contre quelque chose.

À l’instant où vous êtes en Allemagne, vous savez. Un sentiment de vide, de vague menace. C’est ainsi que les soldats romains ont dû contempler ces coteaux ronds, noirs et massifs : avec une certaine crainte, et en comprenant qu’ils touchaient là à une limite, leur limite. La crainte des indigènes invisibles. La crainte de cette vie invisible rôdant dans les bois. La crainte de leur exact contraire.

Il en va de même pour les Français ; cette même crainte, presque mystique. Mais on ne doit insulter pas même ses propres craintes.

L’Allemagne, cette partie de l’Allemagne, est très différente de ce qu’elle était il y a deux ans et demi, lorsque j’y étais venu. À l’époque, elle était encore ouverte à l’Europe. Elle regardait encore vers l’Europe occidentale en espérant une réunion, une sorte de réconciliation. Époque révolue, désormais. La mystérieuse, l’inexorable barrière est retombée ; et ses puissantes inclinations portent une fois encore l’esprit germanique vers l’Est : vers la Russie, vers la Tartarie. L’étrange vortex de la Tartarie est redevenu le centre positif, et la positivité de l’Europe occidentale a été brisée. La positivité de notre civilisation s’est rompue. Les influences, invisiblement, proviennent dorénavant de la Tartarie. Tant et si bien que toute l’Allemagne lit Bêtes, hommes et dieux avec une sorte de fascination. Et ce faisant retrouve sa fascination pour l’Est destructeur qui engendra Attila.

Il fait nuit, donc. Baden Baden est un petit endroit paisible, une fois tous les curistes partis. Plus aucun Tourgueniev, plus aucun Dostoïevski, ni grand-duc ni roi Edwards venant boire les eaux. Tous les signes extérieurs d’une ville d’eau mondialement connue – mais vide à présent, un simple village de la Forêt-Noire, que traversent des trains chargés de grumes en direction de la France.

Le Rentenmark, le nouveau mark-or allemand, est abominablement cher. En Angleterre les prix sont élevés, mais à Baden on achète moins avec la devise anglaise qu’on ne peut acheter à Londres, et de beaucoup. En outre il n’y a pas de travail – donc pas d’argent. Personne n’achète quoi que ce soit, hormis le strict nécessaire. Les commerçants sont désespérés. Et il y a de moins en moins de travail.

Tout le monde renonce au téléphone – trop cher. Les tramways ne circulent pas, sauf trois fois par jour jusqu’à la gare. Vers l’Annaberg, dans la banlieue, les lignes sont envahies par la rouille et les tramways n’y vont plus. Les gens sont dans l’incapacité d’acquitter les dix pfennigs du billet. Aujourd’hui, dix pfennigs représentent une somme importante : un penny. C’est exactement cent milliards de marks.

L’argent devient fou, et les gens avec.

La nuit, l’endroit est plongé dans une obscurité presque totale, pour économiser la lumière. Économie, économie, économie – cela aussi tourne à la folie. Par chance, le gouvernement fait en sorte que le pain reste relativement bon marché.

Mais la nuit vous avez l’impression qu’il se passe d’étranges choses dans le noir, vous ressentez l’étrangeté qui émane de cette Forêt-Noire jamais vraiment conquise. Vous vous raidissez, à l’écoute de la nuit. Vous éprouvez une sensation de danger. Cela ne vient pas des gens. Ils n’ont pas l’air dangereux. C’est de l’air lui-même que provient cette sensation de danger, la sensation bizarre d’un mystérieux danger, une sensation qui hérisse.

Quelque chose s’est passé. Quelque chose s’est passé qui ne s’est pas encore produit. L’ancien sortilège de l’ancien monde s’est rompu, et l’ancien esprit sauvage, celui qui hérisse, a pris possession des lieux. La guerre n’a pas brisé l’espoir de paix-et-production du monde, mais elle l’a profondément altéré. C’est pourtant ce vieil espoir de paix-et-production qui continue de gouverner, de gouverner la conscience à tout le moins. Même en Allemagne, il n’a pas complètement disparu.

Mais c’est comme s’il avait pratiquement disparu. Ces deux dernières années en sont la cause. L’espoir de paix-et-production s’est brisé. L’ancien courant, l’ancienne adhésion n’ont plus cours. Et c’est un courant plus ancien qui s’est imposé. Retour, retour à la sauvage polarité tatare, éloignement de la polarité que représentait l’Europe chrétienne civilisée. Cela, me semble-t-il, a déjà eu lieu. Et c’est un fait infiniment plus important que tout autre événement plus concret. Il engendrera la prochaine phase des événements.

Et l’impression jamais ne s’atténue. En remontant la vallée du Rhin, c’est toujours la même obscure sensation de danger, de silence, de suspens. Non que les gens soient occupés à comploter, manigancer, ourdir – je ne le crois pas une minute. Mais quelque chose s’est produit dans l’âme humaine, par-delà tout espoir. L’âme humaine s’est détachée de l’unisson, s’en est allée se fortifier ailleurs. L’ancien esprit de l’Allemagne préhistorique est de retour, à la fin de l’Histoire.

Même chose à Heidelberg. Heidelberg, des gens partout, partout, partout. Des étudiants, tous pareils, des jeunes gens sac au dos tous semblables, des bandes de filles et de garçons qui descendent des collines. Pareils, et différents. Ces curieuses bandes de Jeunes Socialistes, garçons et filles, avec leurs discours antimatérialistes et leurs affirmations teintées de mysticisme, c’est leur étrangeté qui vous frappe. Quelque chose de primitif, comme des bandes errantes issues de tribus qui se seraient scindées, éparpillées, ainsi les voit-on. Et ces flots de gens produisent une impression de silence, de secret, de dissimulation. L’impression que tout homme et toute chose ont fui l’ancienne harmonie, comme des barbares rôdant dans un buis fuient les regards. Les vieilles habitudes demeurent. Mais la masse des gens n’a pas d’argent. Et le courant des sentiments s’est entièrement inversé.

Vous êtes là, dans les bois qui dominent la ville, et vous contemplez le Neckar vert qui glisse rapidement hors de l’échancrure allemande pour rejoindre le Rhin. Le soleil disparaît lentement, écarlate, dans la brume de la vallée du Rhin. De l’autre côté, la vieille pierre rosée du château en ruine semble s’embraser, la maréchalerie en dessous est dans l’ombre, les toits pointus de la vieille ville compacte, qui vient buter sur la porte du pont, brillent puis s’éteignent. La brume est bleue.

C’est comme si les années faisaient rapidement marche arrière – et n’avançaient plus. Le temps, comme un ressort qui casse et brusquement se recroqueville, semble revenir avec une mystérieuse vélocité vers une sorte de mort. Revenir au fantôme du haut Moyen Âge allemand, puis à l’époque romaine, puis au temps des forêts silencieuses et des barbares qui y rôdent, menaçants.

Les races germaniques recèlent quelque chose que rien n’est susceptible d’altérer. À peau blanche, élémentaire, dangereux. Notre civilisation est née de la fusion des yeux noirs et des yeux bleus. La rencontre, le mélange, l’enchevêtrement des deux races ont été la joie de notre ère. Le Celte était là, étranger mais nécessaire, tel un réactif chimique à la fusion. La civilisation européenne a alors pris son essor. Pareillement ces cathédrales, et ces pensées.

Mais aujourd’hui, le Celte est l’agent désintégrateur. Les races latines et méridionales se dissocient des races septentrionales, et l’instinct nordique du Germain reflue vers la Tartarie, vers le vortex destructeur de la Tartarie.

C’est le destin, personne désormais n’y peut rien changer. Le sang lui-même se transforme. Au cours de ces trois dernières années, la composition même du sang s’est modifiée dans les veines de l’Europe. Mais surtout dans les veines germaniques.

Et nous avons simultanément contribué à cela – par l’occupation de la Ruhr, par l’impéritie anglaise, par la perfidie allemande. C’est nous-même qui avons fait cela. Et apparemment on ne pouvait faire autrement.

Quos vult perdere Deus, dementat prius.

 19 février 1924, DH.Lawrence.

« Une lettre d’Allemagne », D.H.Lawrence, Matins mexicains et autres essais, Le Bruit du Temps, 2012 (Trad. Jean-Baptiste de Seynes)

Un chapelet d’Allemagnes, reliées par un fil de mémoire : Mémoires allemandes, d’Étienne François et Hagen Schulze (dir.)

Le Chevalier de Bamberg

Le Chevalier de Bamberg

Mémoires allemandes, Étienne François et Hagen Schulze (dir.), Gallimard, 2007

 

Peu de concepts historiques ont connu une vogue similaire à celle des « lieux de mémoire », dont le triomphe a exprimé concrètement, dans le champ de la discipline, le passage d’une réflexion matérialiste à une recherche axée sur les enjeux symboliques et mémoriels. Les temps de la domination du matérialisme, notamment économique, sur l’intelligence historique, sous-tendue par celle, défunte, du marxisme sur l’intelligence philosophique, sont (provisoirement ?) achevés. Imaginés par l’historien français Pierre Nora, les « lieux de mémoire » se sont imposés depuis vingt-cinq ans comme une sorte de lieu commun de l’analyse historiographique. Leur définition est assez souple pour autoriser bien des transpositions, ajouts ou approfondissements. Ils constituent des espaces, artefacts, abstractions, événements, personnages, œuvres, structures, institutions, etc. dont la représentation mémorielle est durablement investie d’une valeur singulière, périodiquement actualisée, par tout ou partie de la collectivité. Le « lieu de mémoire » cristallise et exprime une forme temporaire de la conscience collective, qu’elle soit unanime ou contradictoire, consensuelle ou heurtée. Il incarne une facette de ce que partagent a minima les parties d’un ensemble plus vaste, la mémoire. Objet de l’attention collective et nationale, sous la forme d’une reconnaissance symbolique fréquemment commémorative, le « lieu de mémoire » présente nécessairement une double histoire, la sienne, propre, et celle de sa représentation (ou de ses représentations) culturelles communes. S’inventent et se réinventent ainsi, en permanence, des concepts mobilisateurs, à l’échelle de la nation, dont la dynamique mémorielle ne connaît jamais de fin. Peu importe que ces représentations du passé soient fausses ou biaisées ; leur existence même a un sens profond que l’historien se doit d’appréhender, dans toute sa mutabilité.

Le « lieu de mémoire » a une vie, plus ou moins longue, liée à son importance dans la figuration de soi de la collectivité qui lui porte de l’intérêt. Des lieux de mémoire peuvent naître ; d’autres peuvent disparaître. Le 11 septembre est devenu, en quelques heures, un lieu complexe et traumatique de la mémoire américaine ; la révolte des princes de la Ligue du Bien Public, en 1465, a cessé depuis longtemps de jouer un rôle dans la mémoire française. L’analyse des « lieux de mémoire » se situe donc à deux niveaux : à celui, factuel, du « lieu » lui-même ; à celui, conceptuel et problématique, de sa représentation, collective et fluctuante. Ce second stade d’analyse exige de larges recherches et pose, évidemment, un problème de sources. Car la fixation de l’imaginaire collectif sur un objet historique peut prendre des formes multiples dont une bonne partie n’est pas fixée dans les cadres documentaires classiques de l’historien : archives publiques, collections de médias, livres, recueils de témoignages, actes juridiques, etc. L’historien des « lieux de mémoire », parmi d’autres écueils méthodologiques, doit à la fois délimiter son objet, en saisir la portée historique, et parvenir à retracer son évolution dans les représentations successives que s’en fait la collectivité. Pierre Nora, lors de la conception de son ouvrage sur le sujet, sélectionna un large panel de « lieux de mémoire » français, de la bataille de Verdun à Descartes, de l’État au patrimoine culturel et du drapeau tricolore aux obsèques de Victor Hugo. Cette hétérogénéité fondatrice des « lieux » entraîne, corrélativement, une hétérogénéité des sources et des traitements. Elle donne aussi à tout recueil sur les « lieux de mémoire » un aspect de catalogue ouvert, aux choix parfois critiquables ou, à tout le moins, révisables.

La méthode est suffisamment souple pour permettre des transpositions internationales de ces recherches. Fleurissent depuis une quinzaine d’années, à travers le monde, des ouvrages collectifs équivalents aux Lieux de Mémoire français, trilogie dirigée par Pierre Nora et publiée dans la collection « Quarto » des éditions Gallimard. C’est le cas de Mémoires allemandes, publié en 2007 par cette même maison, à un tarif élevé (65€). Traduction partielle de la version allemande, en trois volumes, des Lieux de mémoire, cet ouvrage, dirigé par les professeurs François et Schulze, offre au lecteur français l’occasion de plonger dans la mémoire collective heurtée de son voisin d’outre-Rhin. Le projet présente un intérêt évident au regard du concept mis en œuvre. La sensibilité mémorielle extrême de l’Allemagne appelait un tel travail. Il exige en effet de confronter des mémoires extrêmement hétérogènes et opposées, conséquences de la multiplicité des formes prises par l’Allemagne depuis deux siècles : principautés éclatées, Empire allemand unifié, République de Weimar, Reich Nazi, R.D.A., démocratie bourgeoise moderne. Chacun de ces régimes a réinvesti les symboles de l’histoire et de la présence au monde allemandes d’une manière qui lui est propre, généralement en contradiction avec celles des autres. L’histoire de l’Allemagne a, en elle-même, une importance internationale et continentale suffisante pour justifier l’intérêt du public français. Il faut le noter dès maintenant : pour un travail collectif sur un thème aussi sujet à l’hétérogénéité, Mémoires allemandes présente une remarquable harmonie de styles, de méthodes et de principes d’analyse. Les directeurs de l’ouvrage ont probablement su établir et faire respecter un cahier des charges rigoureux : taille, style, structure se répondent, article après article. Le lecteur a ainsi le plaisir de découvrir un travail dont la première impression d’ensemble est la cohérence, vertu cardinale quand tant d’ouvrages collectifs savants compilent des contributions foisonnantes et centrifuges. Certes, le chapitre sur le « Palais de la République » (construit par la R.D.A. d’Honecker sur l’espace laissé vide par la destruction du château de Berlin dans les années 50), rédigé par une journaliste, se laisse parfois aller au persiflage et à la partialité. Certes, le chapitre sur la « Bundesliga » (le championnat allemand de football), rédigé par un philosophe en des termes parfois nébuleux laisse une impression assez contradictoire de conceptualisation outrancière et de plate banalité (celui sur « le calme et l’ordre » n’est guère plus éclairant). Certes, l’article sur les « contes de Grimm » laisse percer une certaine animosité de son auteur envers les deux écrivains allemands. Ces trois ou quatre exemples mis à part – et encore suis-je sévère en les désignant comme fautifs – le reste de l’ouvrage se lit avec intérêt, curiosité et même plaisir.

Les « lieux de mémoire » allemands ont été choisis de manière à couvrir le plus de thématiques possibles. La plupart des chapitres ne surprendront pas le lecteur. Y sont étudiés des lieux (Weimar, Dresde, la Wartburg, Neuschwanstein), des personnalités (Luther, Bach et même Napoléon), des institutions (le Reichstag, Auschwitz), des gestes (« Heil »), des œuvres (celle, très célèbre en Allemagne, de Karl May, le Jules Verne allemand), des objets pratiques (le casque à pointe) ou économiques (les articles sur le mark, sur le made in Germany et sur la Volkswagen dans la représentation collective sont remarquables) ou encore des événements (le complot du 20 juillet par exemple, un des meilleurs articles du livre à n’en pas douter). Les lieux les plus ambigus sont aussi les plus intéressants. Ainsi Napoléon est-il, depuis deux siècles, régulièrement réinvesti par la mémoire collective allemande pour signifier de multiples réalités : le refus de la désunion nationale – qui a mené aux invasions françaises, l’hostilité envers la France, la détestation de la tyrannie, mais aussi l’admiration pour l’homme d’État puissamment réformateur que l’Allemagne ne sut engendrer avant Bismarck. Le 20 juillet 1944 a incarné pêle-mêle, dans les mémoires collectives, la Résistance élitaire au Nazisme, le sursaut d’honneur tardif d’une minorité moins aveuglée ou les manipulations sordides et cyniques de membres de la classe des Junkers. Luther est apparu comme le réformateur religieux qu’il fut, mais aussi comme celui qui scinda la communauté religieuse primitive, comme un héros national, un refondateur de la langue allemande ou un symbole des connivences entre institutions religieuses et ordre féodal réactionnaire. Le lecteur notera qu’à l’exception des lieux les moins anciens, la plupart des analyses se concentrent sur les variations mémorielles survenues entre 1910 et 1960, au moment, précisément, où la mémoire nationale allemande a émergé comme un enjeu problématique, au fil des crises historiques du pays. Même s’il manque probablement une conclusion unitaire, Mémoires allemandes parvient à présenter dans un regroupement d’articles moins éclaté qu’il n’y paraît, un panorama assez complet des principaux « lieux de mémoire » de l’histoire allemande. Le choix, assumé dès l’introduction par le professeur François, de privilégier les « lieux de mémoire » récents, au détriment des plus anciens, déséquilibre quelque peu cet ouvrage en faveur du XXe siècle. Si cette décision est dommageable, elle n’est pas complètement incompréhensible, surtout qu’une partie des chapitres du début est réservée aux « lieux de mémoire » antiques, médiévaux et modernes.

Il est appréciable, néanmoins, que certains articles touchent à des réalités plus mal connues en France. Ici, le risque de confusion mémorielle – auquel on ne peut échapper en étudiant les lieux de mémoire mieux connus – est réduit au maximum ; vierge d’idées préconçues, le lecteur observe la mémoire naître, prospérer ou disparaître, au gré des évolutions rapides et heurtées de l’histoire allemande. Trois chapitres se distinguent particulièrement. Ils se consacrent au statuaire de la cathédrale de Bamberg, aux Jeux décennaux de la Passion à Oberammergau et aux jardins Schreber. Les statues de Bamberg sont deux figures de pierre ayant connu, au temps des premières reproductions photographiques de l’art national, une vogue très importante, jusqu’à incarner, pour un temps historique assez court, l’image idéalisée que l’Allemagne se faisait de son propre passé médiéval. Longtemps restées dans l’ombre, ces deux statues sont devenues, en quelques publications marquantes, à une époque où s’inventait le tourisme, le symbole de l’art germanique, de l’amour courtois, de la beauté simple et primitive de l’Allemagne, etc. Cet article permet de toucher à « l’invention de la mémoire », c’est-à-dire à l’irruption subite et inattendue, au premier plan, d’un « lieu de mémoire », sous la forme d’une mode contingente se faisant passer pour une constante nécessaire. Les Jeux de la passion, forts connus dans les mondes germanique et anglo-saxon, sont quant à eux, des représentations théâtrales de la Passion du Christ, interprétées tous les dix ans par des amateurs, habitants d’Oberammergau. Ils incarnent une sorte d’idéalisation, exploitée économiquement, des convictions religieuses bavaroises et du conservatisme moral et historique qui les sous-tend. Les jardins dits « Schreber », enfin, sont des jardins familiaux, inventés à Leipzig au XIXe siècle et dotés d’institutions collectives et de règles de fonctionnement d’une rigueur et d’une application tout allemandes, typiques de ce que l’Allemagne perçoit d’elle-même en s’examinant. Même s’ils touchent à des réalités plus confidentielles, ces trois chapitres ne sont pas les moins intéressants de l’ouvrage. Les meilleurs articles montrent non seulement les variations mémorielles mais mettent en scène les efforts d’institutions ou de personnalités pour influencer les mémoires collectives. Le lecteur apprend, entre autres, que, dans les années 50, Volkswagen a conçu, avec l’aide d’un cabinet juif américain, une communication internationale délibérément humoristique et décalée, afin de ne pas souffrir de la représentation internationale sanguinaire de l’Allemagne, née des deux conflits mondiaux. Il découvre aussi que le Made in Germany incarnait, en 1880, en Angleterre, ce que le Made in China représentait, jusqu’aux dernières années, en Europe : une camelote plagiée et vendue à des prix déloyaux. Le patronat allemand chercha délibérément à contrer cette image et de ses efforts, naquit « notre » Made in Germany, signe de sérieux, de robustesse et de qualité. Je cesse là l’inventaire des richesses de l’ouvrage.

Ses faiblesses, à deux ou trois articles d’un moindre intérêt près, tiennent aux faiblesses conceptuelles et méthodologiques du « lieu de mémoire ». Mémoires allemandes oublie parfois de citer ses sources ; il se limite aussi, beaucoup, aux sources respectables, à savoir officielles ou élitaires. Pourtant, l’article sur l’icône kitsch et somme des chimères que meut en nous le concept du Moyen Âge qu’est Neuschwanstein le suggère : la mémoire collective dans un espace national donné ne dépend pas seulement des commémorations officielles ou des révérences obligées et savantes du professorat, des artistes ou des hommes politiques. Le « lieu de mémoire » n’est pas seulement l’endroit où les personnes autorisées et dominantes de la collectivité s’agenouillent pieusement mais un espace conceptuel mouvant, flou, labile. Et, malgré ses grandes qualités, Mémoires allemandes ne capture pas grand chose des substrats collectifs non institutionnels. Il les frôle dans quelques articles – à propos du « Palais de la République », malgré les défauts formels du texte – mais passe de temps à autre à côté du sujet. L’article sur la Bundesliga, qui se confine dans des considérations oiseuses sur le style de jeu de la Mannschaft (et les récents succès de cette équipe contredisent les conclusions de l’auteur, vieilles de quinze ans), évite ce qu’un phénomène populaire comme le football peut charrier comme mémoire, comme représentations collectives de soi ou comme investissements émotionnels et symboliques populaires. Et cet échec d’un article à saisir la mémoire d’un phénomène à la fois trivial et central dans la vie de la nation, montre bien, en filigrane, les difficultés de ces « lieux de mémoire » à sortir d’une conception administrative et politique de l’histoire. Enfin, plus largement, on peut se demander si, au fond, tout ne fait pas, à sa mesure, mémoire : la liste des « lieux » paraît sans fin dès lors que l’on considère que pour l’être, il suffit d’occuper une partie de l’esprit collectif, qui, en retour, lui voue une forme de culte commémoratif. Dans cette quête sans fin, aux frontières poreuses et fluctuantes, transparaît une forme d’identité nationale imprécise qui n’a, pour seule fondation, que le passé, la mémoire commune, le souvenir de soi, relus au prisme d’une illusoire narration collective de soi.

 

Caspar David Friedrich, galerie

Quelques peintures, célèbres ou non, de Caspar David Friedrich (1774-1840).

« L’homme n’a pas besoin de voyager pour s’agrandir, il porte avec lui toute l’immensité » (Chateaubriand)

La plupart de ces paysages n’ont pas un objet réaliste. Ils prennent position quant au réel. Friedrich s’inspire d’éléments existants, d’ambiances possibles, et, de leur agencement spécifique, en tire ce qu’il convient d’appeler un « état d’âme ». Friedrich, romantique, subjective les paysages, par l’intermédiaire d’un spectateur de premier plan ou par son cadrage. En accordant des éléments réels, il crée de l’irréel, de l’onirique, du rêve. Ses ruines perdues dans le brouillard composent un décor subjectif, dans lequel l’âme du spectateur trouve Dieu, l’Infini, la Nature, ces absolus qui ne peuvent exister en dehors du regard que nous portons sur eux. En peignant le monde extérieur, Friedrich évoque le monde intérieur, celui du sentiment, des émotions, de la mélancolie. Le paysage n’existe pas en lui-même, uniquement pour celui qui l’observe. Le cadrage, le jeu entre les plans créent, inventent un paysage. Celui-ci dépend étroitement du sentiment, irrationnel, ou plutôt extérieur à la raison, de l’observateur. Les personnages des tableaux tournent le dos aux spectateurs, abîmés dans une contemplation qu’ils nous invitent à partager avec eux. L’âme ne regarde pas le réel comme détaché d’elle, elle l’observe dans un certain état d’esprit,  et en tire des émotions. Friedrich ne copie pas le monde, il l’assimile, le modèle, l’étend au-delà des limites du sensible. Il dévore l’univers et le régurgite, tente d’en livrer des tendances invisibles à l’œil profane. La médiation de l’artiste éclaire le monde, inspire notre regard, révèle l’indicible. L’homme, centre d’un monde trop vaste pour lui, est replacé devant l’immensité, l’étendue. Au loin, toujours, le sentiment de notre propre finitude. Friedrich réfute les paysages fermés, classiques, réduits par le peintre aux dimensions de l’homme. Si notre raison est incapable d’embrasser l’infini, l’émotion, le cœur, la foi peuvent la suppléer. Ces paysages ne sont pas raisonnables, leur étrangeté touche aux profondeurs du psychisme humain, aux frontières du rêve, de l’incompris. Ils n’illustrent pas, ils ne décorent pas, ils emportent, nous jettent dans une inépuisable altérité, celle que nous portons au fond de nos cœurs. Nul besoin de se confronter au monde pour être jetés dans l’insondable mystère de notre humanité, cette âme que la raison ne peut étouffer. Ces ruines, ces nuages, ces villes perdues dans le lointain sont le reflet de l’âme libérée des contraintes tangibles du réel. Caspar David Friedrich nous invite à l’évasion suprême : quitter le glacis raisonné, imposé par le monde pour des rivages singuliers, subjectifs. Se sentir exister en oubliant, même quelques instants, les rôles prédéterminés, les impératifs extérieurs, et, par la communion avec le monde, pouvoir communier avec soi-même.

Blick auf Arkona mit aufgehendem Mond und Netzen (1803)

Nebel (1807)

Abtei im Eichenwald (1810)

Winterlandschaft mit Kirche (1811)

Felsenschlucht im Harz (1811)

Greifswald im Mondschein (1817)

Der Wanderer über dem Nebelmeer (1818)

Frau vor untergehender Sonne (1818)

Mondaufgang am Meer (1822)

Das Eismeer (1824)

Friedhofseingang (1825)

Sonnenuntergang (1830)

Wrack (1835)

Klosterruine Oybin (1840)

Liaison dangereuse : Croissant fertile et croix gammée, de Martin Cüppers et Klaus-Michael Mallmann

Martin Cüppers, Klaus-Michael Mallmann, Croissant fertile et croix gammée, Verdier, 2009

Le théâtre moyen-oriental n’a pas été au cœur de la Seconde Guerre Mondiale. Les allemands ne s’en approchèrent que le temps d’une brève campagne dans le désert saharien. Jamais cet espace, pourtant crucial pour les approvisionnements des britanniques, ne fit l’objet de la même attention guerrière que la France, les balkans ou les plaines russes. Réservé a priori aux extensions futures de la puissance italienne, le Moyen-Orient ne figurait pas en tête des priorités de guerre nazies. Pourtant, avec beaucoup d’opportunisme, les services extérieurs du IIIe Reich s’intéressèrent peu à peu cette zone. Elle était la clé de voûte géographique de l’Empire anglais, et donnait à celui-ci la maîtrise de la route des Indes. Les populations arabes, toutes sous la domination coloniale ou mandataire des franco-britanniques, représentaient un potentiel allié que le Reich ignora d’abord. L’hostilité au foyer de peuplement juif en expansion en Palestine et à la tutelle franco-anglaise soudaient les nationalistes arabes de Palestine, de Syrie et d’Égypte. La politique de persécution juive menée par Hitler et ses séides avait même trouvé un écho dans certains cercles arabes, malgré sa conséquence première – la recrudescence de l’immigration juive allemande en Palestine –. Les heurts entre mouvements d’autodéfense juifs et groupes nationalistes arabes avaient marqué l’évolution politique du Moyen-Orient depuis l’effondrement des Ottomans en 1918. L’Empire britannique tentait de préserver un équilibre précaire entre les communautés, politique qui ne satisfaisait aucune des parties au conflit. Quand l’invasion de la Pologne scella l’entrée en guerre des alliés, le situation palestinienne ne représentait qu’un épiphénomène du conflit mondial. Les allemands tenaient pourtant en Palestine une opportunité pour déstabiliser durablement les anglais sur un théâtre secondaire.

Deux historiens allemands, Martin Cüppers et Klaus-Michael Mallmann, ont exploré les archives allemandes pour comprendre quelle avait été la politique des différents organes nazis en Palestine, et plus largement dans le monde arabe. Croissant fertile et croix gammée revient, de manière thématique, sur les différents épisodes de la relation germano-arabe avant et pendant le conflit. Un seul regret, ils n’ont peut-être pas assez creusé les sources britanniques et américaines pour les confronter aux rapports des organes de sécurité nazis, souvent présentés de manière unilatérale. La dégradation de la situation palestinienne dans les années 20 – 30 pouvait constituer le terreau d’une ambitieuse offensive politique nazie. L’accentuation de l’immigration juive en Palestine, malgré les réticences épisodiques des britanniques, laissait les arabes dans la crainte d’une submersion démographique et politique. Le climat d’hostilité si souvent rencontré par les juifs immigrants dans leur patrie d’origine les avait convaincus d’organiser la défense armée de leurs établissements. Le pouvoir impérial anglais, qui avait promis l’inconciliable aux uns et aux autres durant le précédent conflit mondial, se trouvait dans l’obligation d’apaiser des craintes que l’évolution de la situation ne faisait qu’attiser. La Palestine connut des années troublées : les heurts entre les deux communautés forçaient l’Angleterre à s’investir de plus en plus sur le terrain, et à gaspiller de précieuses ressources militaires et politiques pour garder ces terres prises aux turcs quelques années plus tôt. L’Allemagne bénéficiait ainsi d’une certaine latitude d’action. Son hostilité au judaïsme, internationalement connue, laissait espérer aux cercles arabes de fertiles convergences d’intérêts. Des contacts furent noués : le grand mufti de Jérusalem, Al-Husseini et l’ancien Premier ministre irakien Al-Gailaini voyaient dans l’Allemagne nazie un partenaire évident. Convergence d’hostilités communes : anglais, français, juifs, communistes. L’Allemagne nazie n’eût d’abord que des contacts discrets. La victoire sur la France lui donna une latitude d’action supplémentaire.

Cüppers et Mallmann narrent de manière très informée la guerre secrète que menèrent les allemands dans le monde arabe. Évidemment, l’été 42 et l’avancée de l’Afrikakorps de Rommel en Égypte constitua l’apogée de ces relations : l’Allemagne espérait la coopération de la population, que lui promettaient régulièrement Al-Husseini et Al-Gailaini. Hitler se refusait néanmoins à garantir l’indépendance future des peuples arabes comme l’en pressaient les deux dirigeants, ceci expliquant en partie l’attentisme des milieux populaires. Certes, la population s’agita quelque peu lorsque les troupes allemandes semblèrent devoir emporter l’Egypte, mais elle reprit rapidement une position d’attente lorsque la contre-attaque anglaise, puis l’échec des allemands à Stalingrad laissèrent augurer une future victoire alliée. Les deux historiens allemands reviennent sur les épisodes de la relation germano-arabe : le coup d’État pro-allemand raté en Irak en 1941, la préparation de l’occupation de l’Egypte et du Moyen-Orient, la constitution d’un Einsatzgruppen chargé de nettoyer le foyer juif de Palestine, l’action d’Al-Husseini à Berlin, l’état général de la population arabe d’Egypte et de Judée en 1942, les réactions des britanniques et des juifs de Palestine (organisés dans la Haganah et l’Irgoun, matrice de la future armée israélienne), l’opération tunisienne de l’hiver 1942-43. Quelques anecdotes rythment un récit historique bien maîtrisé : Mussolini trépignant pour entrer en libérateur dans Alexandrie, alors même que les allemands reviennent en secret sur tous leurs accords géostratégiques avec les italiens ; Himmler ordonnant à ses services de trouver dans le Coran les moyens de faire passer Hitler pour l’Imam Caché…

Les échecs allemands affaiblirent la collusion germano-arabe : seuls quelques extrémistes et les chefs de la SS crurent possible d’accentuer l’effort de guerre allemand en intégrant au sein des troupes nazies des corps musulmans. Certes, les auxiliaires tatars, de confession musulmane, avaient participé à l’effort sur le front de l’est. Mais Himmler et Al-Husseini poussaient à une solution encore plus radicale : la constitution de divisions SS musulmanes. Composées de bosniaques (division Handschar) et d’albanais (division Skanderberg), ces deux divisions furent utilisées dans des opérations anti-partisans en Yougoslavie et en Albanie. Elles n’ont guère à voir, il est vrai, avec le théâtre moyen-oriental, et les auteurs ne les évoquent brièvement qu’en raison du rôle tenu par Al-Husseini dans leur mise en projet. L’effondrement du Reich mit fin à cette collusion arabo-musulmane. Pour les cercles nationalistes arabes, les partisans les plus résolus de l’expulsion des juifs de Palestine, l’effort de guerre allemand sembla longtemps devoir réaliser leurs voeux les plus chers. La SS avait planifié l’intervention des sinistres Einsatzgruppen en Palestine. La défaite de Rommel dans les sables d’El-Alamein réduisit la promesse de collaboration germano-arabe à un fantasme politique. Néanmoins, l’intervention du Commando Rauff en Tunisie et la constitution de brigades SS bosniaques et albanaises ne doivent pas laisser d’illusion quant à la pérennité du caractère criminel de ce fantasme. La collusion d’intérêts entre nationalistes arabes et dirigeants nazis a débouché sur un mirage dangereux et finalement évanoui. Aucun doute sur cela, les allemands auraient construit au Caire, à Jérusalem ou à Bagdad les mêmes collaborations qu’ils ont effectivement nouées à Paris, Zagreb et Oslo. Pour accéder à l’indépendance politique, les caciques du nationalisme arabe étaient prêts à collaborer avec le nazisme. Cüppers et Mallmann racontent dans cette excellente synthèse les prodromes d’un crime qui n’a heureusement pas pu être commis.

Effritement de la civilisation : Le Dernier civil, d’Ernst Glaeser

Le dernier civil, Ernst Glaeser, 1936

Ernst Glaeser (1902-1963) est de nos jours bien oublié. Opposant de la première heure au nazisme, passé par le communisme, exilé en Suisse dès 1933, ses livres brûlés dans les autodafés du docteur Goebbels, il figurait parmi les grandes figures de l’opposition démocratique allemande. C’est dans ce contexte qu’il écrivit Le dernier civil, roman provincial retraçant la montée du nazisme dans une ville imaginaire d’Allemagne du sud, Siebenwasser, entre 1927 et 1933. Ce roman clôt, en quelque sorte, la partie émergée de la carrière de Glaeser, composée de deux autres romans, Classe 22 et La paix. En 1939, tiraillé par son patriotisme, sans guère de ressources pour financer son exil, il prit le chemin du retour et devint rédacteur des journaux de la Wehrmacht, puis du Gouvernement Général de Pologne. Ce revirement, assimilé à une trahison par tous les exilés (Döblin, les frères Mann,…), détruisit la carrière et la réputation de l’écrivain. Après-guerre, malgré ses tentatives de justification, il ne redevint jamais l’auteur écouté qu’il avait pu être pendant les années de l’entre-deux guerres. C’est la raison majeure de l’oubli dont il fait l’objet de nos jours. Néanmoins, son Dernier civil devrait figurer dans toute bonne anthologie des romans allemands de la période. Autour du thème de l’exilé qui revient dans sa patrie, il retrace avec une grande finesse la progressive montée en puissance de l’idéologie nazie dans les classes moyennes et populaires.

La famille du personnage central, Jean-Gaspard Bäuerle, a émigré en Amérique au début du XXe siècle en raison de l’opposition viscérale du père à l’autoritarisme impérial des Hohenzollern. De vieille tradition libérale, les Bäuerle quittent l’Allemagne wilhelmienne, invivable pour des démocrates. En 1927, le fils Bäuerle, riche industriel, père veuf d’une jeune fille, croit déceler à la lecture de la Constitution de Weimar l’existence d’une nouvelle Allemagne, désormais démocratique. Il décide alors de revenir. Le dernier civil, c’est, par le biais du retour de l’exilé, une plongée dans l’Allemagne de la fin des années 20 et du début des années 30. La construction du roman rappelle Dos Passos et sa trilogie U.S.A. : l’auteur suit une quinzaine de personnages, sautant de l’un à l’autre pour dresser un portrait choral de l’Allemagne de Weimar. Le procédé était fort à la mode à cette époque – Jules Romains l’a également utilisé dans ses Hommes de bonne volonté –. De Dos Passos, il ne reprend pas les éléments les plus innovants, qui ont fait la fortune du romancier, à savoir les flux d’actualité, les souvenirs sous forme de flux mémoriel et les portraits journalistiques des personnalités économiques, politiques et sociales marquantes. Comme chez Dos Passos, par contre, l’acte suffit à exprimer le personnage et l’homme est ce qu’il fait, non ce qu’il pense. La profondeur psychologique disparaît du panorama, de manière délibérée, l’intelligence personnelle mourant des coups du panurgisme intellectuel et de la polarisation idéologique à laquelle contraignait le nazisme ; la profondeur sociologique prend le relais dans la description des tendances provinciales allemandes des années 20.

Quand le roman s’ouvre avec la mort du libéral bourgmestre de Siebenwasser Prätorius, les nazis ne sont qu’un groupuscule violent et marginal. Quand il s’achève, en janvier 1933, avec la mise à mort symbolique de son successeur juif, Schafer, par une foule furieuse, les nazis l’ont emporté. Entre les deux, par de fréquents changements de personnages, Glaeser met en scène la conscience allemande progressivement rongée par les idéaux nazis : l’obéissance sied aux bourgeois, l’aspiration révolutionnaire mystique aux déclassés et peu à peu s’effondrent les barrières de la civilisation. La masse de Siebenwasser, consciencieusement noyautée par un propagandiste de talent – une caricature évidente de Goebbels – passe, au fil des tragiques évènements économiques de l’après 1929 de l’indifférence à l’adhésion.

Si la première partie, mise en scène du retour des Bäuerle et de l’état des forces à Siebenwasser, est un peu longue, la seconde rattrape amplement l’ensemble. Quelques scènes pourraient figurer, hors du roman, dans d’excellents recueils de nouvelles, pour ce que leur précision et leur acuité morale montrent de la société allemande d’avant-guerre. Les scènes du paysan endetté et du commerçant ruiné dépassent les frontières de l’appendice romanesque pour prendre une existence autonome : ces variations dans le décor de Siebenwasser enrichissent considérablement l’histoire des Bäuerle. Le lecteur comprend, de son emplacement historique, que cet exil échouera, que l’idéaliste germano-américain ne trouvera pas en 1928 la mise en application des principes de 1848. Cette Allemagne libérale qu’il croyait trouver va devenir un monstre, une société frustrée, aigrie, manipulée, dans laquelle l’humanisme simple de l’industriel devenu paysan – il a racheté un domaine à l’abandon – ne peut subsister. Le mécanisme de polarisation idéologique s’accélère avec la crise et l’échec du retour des Bäuerle se moire de couleurs tragiques. Glaeser montre une société allemande divisée, dans laquelle la manipulation nazie fonctionne : de vieux thèmes antisémites exacerbent les distinctions sociales, les échoués se rallient aux prédications apocalyptiques et révolutionnaires de la S.A., l’apolitisme n’est plus possible. Les totalitarismes ne tolèrent pas la neutralité.

En 1936, Glaeser affirme, dans un de ses meilleurs paragraphes, la nature profonde du nazisme en ascension électorale : une prédication apocalyptique. Le parallèle entre les récits de prédication et les réactions de la masse aux discours de Hitler est frappant. Bäuerle, en assistant à un discours nazi, assiste à une séance collective digne d’un Joseph Smith ou du Bon Conseiller de Vargas Llosa. Même rapport à l’exaltation des souffrances, même rapport à l’extase promise et conjuguée au futur, même délire collectif. Le récit de Glaeser frappe juste. Dans ses écrits, le penseur juif Jacob Täubes a tenté de démontrer la profonde analogie entre les discours apocalyptiques et les discours révolutionnaires, ces eschatologies qui promettent pêle-même le jugement dernier, la fin des temps anciens, le Bonheur, la Punition et la Justice. Le Hitler de Glaeser fait de même, il met la foule dans un état second en montrant ses blessures collectives, en jouant une partition mystico-politique qui répond à l’aspiration générale au renversement du monde. Le peuple allemand, nordique, peuple élu par lui-même, va donc se retourner contre son principal concurrent dans le domaine, le peuple juif, élu par Dieu. Glaeser, sans illusion, retrace la dernière et haletante ligne droite de l’effondrement collectif allemand. Bäuerle n’a plus rien à faire dans une telle société. Si l’apocalypse s’annonce sur l’Allemagne, il lui faut partir, retrouver l’Amérique et attendre l’inéluctable effondrement moral et social que promet le nazisme.

Le déchirement, car c’est un déchirement, que vivent les Bäuerle, est aussi celui de Glaeser. Le roman s’arrête où commence l’exil. Le romancier ne parviendra pas à tenir au même niveau son patriotisme et son antinazisme. Bäuerle, qui avait devant lui le nouveau monde, pouvait y retrouver son ancienne vie. Glaeser lui, est obligé de la construire. N’y parvenant pas, il retournera au pire moment dans un pays qu’il avait compris et sous un régime qu’il avait combattu. Cette faiblesse coupable, qui lui sera reprochée, mettra fin à sa carrière romanesque. Ce Dernier civil mérite pourtant de lui survivre comme témoignage lucide et brillant d’une rétractation de la civilisation.