Vers le roman total : Les Confessions d’un Italien, d’Ippolito Nievo

Alfred Woolmer, Venise

Alfred Woolmer, Venise

Confessions d’un Italien, Ippolito Nievo, Fayard, 2006, (trad. Michel Orcel), édition originale 1867

Un amateur de classifications précises, de taxinomie littéraire, serait bien en peine de déterminer de quel genre romanesque peuvent bien relever ces immenses Confessions d’un Italien. Roman historique, roman sentimental, roman d’aventures, roman satirique, roman politique, roman d’amour à la fois comique et larmoyant, romantique et sarcastique, élégiaque et joyeux, le magnum opus d’Ippolito Nievo défie, par son étouffante pluralité, toute tentative de rattachement à un courant littéraire précis. Publié quelques années après la disparition tragique de leur jeune auteur en mer, les Confessions d’un Italien sont mal connues en France. Il fallut près d’un siècle pour que soit publiée la première traduction de ce texte en français (1952). Depuis, deux autres éditions ont brièvement permis à l’œuvre d’émerger à nouveau sur les étals des libraires. Hélas, toutes sont aujourd’hui épuisées et le livre se trouve difficilement, fort cher, chez les vendeurs d’occasion. Ce texte, pour rare qu’il soit, demeure néanmoins un important jalon de la littérature italienne du XIXe siècle.

Que sont ces Confessions ? Un assemblage, au fond, de plusieurs romans, autour d’un personnage, vénitien à la vie trépidante, voire invraisemblable, Carlo Altoviti. Octogénaire, écrivant ses mémoires à la veille des derniers grands bouleversements qui verront le triomphe du Risorgimento, Carlo Altoviti a tout vécu de l’histoire de son temps : la chute de la République Sérénissime, les campagnes de Bonaparte, les naissances et les morts des éphémères Républiques Sœurs, l’Empire et sa chute, les complots de la Charbonnerie, la guerre d’indépendance grecque, les guerres entre le Piémont et l’Autriche, les révoltes de 1848, etc. Les Confessions d’un Italien dressent le bilan d’un demi-siècle de réveil national, d’agitation politique et républicaine. Les réduire à une simple mise en image du combat national serait néanmoins trahir leur exubérante richesse.

Le point de vue du texte, celui d’un aristocrate vénitien, en constitue l’originalité première. Contrairement au florentin, au milanais ou au turinois, le vénitien doit, avant de porter son cœur et son esprit vers le projet de l’Italie nouvelle, vers la communauté de destin péninsulaire, abandonner un univers distinct : sa chère Lagune, sa chère Terre Ferme, ses chères communautés orientales et méditerranéennes. Un monde ancien doit s’effacer pour qu’advienne le monde nouveau. La Toscane, l’Émilie ou les Marches peuvent se fondre dans le projet italien sans se renier. Ce n’est pas le cas de Venise. Il faut qu’elle meure en tant que communauté politique pluriséculaire, et cesse d’être un État marchand et européen pour devenir une ville italienne. Altoviti peint, en cette fin, ce commencement. Venise n’a jamais regardé très en profondeur vers l’Italie. Elle connaissait plus étroitement Constantinople, Athènes ou Raguse que Naples ou Rome. En détournant son regard de l’est, en le déportant douloureusement vers l’ouest, en se reniant, elle pouvait ressusciter, autre, dans un univers différent. Le temps de la renaissance n’advient pas, néanmoins, dans l’espace temporel de ces Confessions. Plusieurs fois, au fil du texte, Nievo revient sur l’agonie et la mort de Venise, cette ambiance sépulcrale et brumeuse, motif littéraire du temps que d’autres, après lui, sauront magistralement reprendre (qu’on songe au Thomas Mann de Mort à Venise).

Les sentiments d’Altoviti sont mêlés : il voit l’oligarchie de la Sérénissime se saborder, il croit un temps que, sous l’égide de la France, Venise saura se réinventer, il observe surtout l’effondrement interne d’une structure politique qui n’était plus guère qu’un agencement nominal, une forme morte. Devant cette fin, Nievo tisse une trame littéraire chamarrée, entrecroisant les noirceurs profondes du deuil et les vives couleurs d’une renaissance espérée. Il ironise, avec mordant, sur les derniers jours de la République ; plus loin, il pleure la cité vidée de sa grandeur, pillée par les armées françaises, coquille vide d’une splendeur morte ; encore plus loin, il observe avec une émotion tenue et sincère, les fantômes d’une ville qu’il assimile aux ruines d’une jeunesse passée.

Il fallait être vénitien (Nievo venait de Padoue, en Terre Ferme, historiquement soumise à Venise cinq siècles durant) pour saisir ce que supposait d’abandon de soi le rêve national du resurgissement. Cette métamorphose se déploie sur les huit cent pages, denses, du roman. La mort devait précéder la naissance ; dans le texte, à l’enfance, achevée, close, succède la maturité combative et ouverte ; le décalage ironique des premières centaines de pages s’estompe pour devenir une adhésion plus étroite à soi-même et au récit. Les émotions se succèdent ; la mélancolie alterne avec l’espérance ; la joie avec le regret. Les Confessions d’un Italien sont saturées d’une sensibilité exacerbée, aux motifs variables. Il serait difficile, là aussi, de trouver dans ce texte immense une unité de ton. Les premières pages, amusées, exprimant une ironie sereine, contrastent fort avec les dernières, ce journal d’un fils en exil, sentimental, saturé d’une émotivité plaintive, un peu vaine, banale. Le récit s’ossifie à mesure qu’il avance. Il perd sa vivacité première pour se couler dans des formes d’expressivité plus attendues, plus communes. Le texte s’éloigne de nos propres canons esthétiques, pour adopter des tonalités que le lecteur d’aujourd’hui jugera trop attendues, usées, et même épuisées. Je ris aux mésaventures du jeune Carlo ; l’exil du fils de Carlo ne me tire pas un frisson.

Nievo sait, à mon sens, mieux manier le rire que le pathos. Le récit de l’arrivée des Français près de Venise est, par exemple, un sommet de drôlerie. Le jeune Altoviti, venu en cheval à la ville s’assurer de quelques renforts pour défendre le bien foncier de sa tante, se retrouve élu député, sans qu’il sache trop bien comment, par la populace qui l’envoie négocier seul avec les représentants de la République. Alors que ceux-ci menacent de l’arrêter, les Français arrivent. Les officiels de la Sérénissime se déchargent lâchement de leurs responsabilités sur le pauvre Altoviti qui doit donc représenter les intérêts de la communauté en révolte devant les officiers français. Ceux-ci le récompensent de son républicanisme, le congratulent, lui font l’honneur de toutes sortes d’honneurs grandiloquents… pendant que, profitant de sa naïveté, ils pillent, au nez et à la barbe de la populace, les greniers de la ville. Peu après leur départ, Altoviti, joué, menacé par des paysans qui commencent à voir en lui un complice du pillage, doit très vite se retirer vers ses domaines, qui, abandonnés, ont été aussi pillés. Le lecteur rit des mésaventures de jeunesse du jeune Altoviti, toujours trompé par plus roué que lui. Aux autres, personnages fictifs, comme Vianello, ou réels comme Foscolo, Lord Byron, Berthier et Bonaparte, sont confiés les fonctions de l’héroïsme et de la grandeur. Diverses comme une destinée, ces Confessions montrent, à la manière peut-être de Rousseau, un homme entier dans toutes ses dimensions, des plus ridicules aux plus élevées. Conjuguant les rigueurs d’une franchise totale et la force d’un engagement sincère, elles narrent une vie dans toute sa richesse et ses tourments, au risque de devenir un inextricable tourbillon d’émotions contradictoires et de forces centrifuges.

Ce qui manque probablement au texte, c’est une forme d’unité ; paradoxe pour un récit-confession, mené à la première personne par un narrateur personnage. À la cohérence du premiers tiers du livre succèdent les perpétuels rebondissements des deux tiers suivants. Le lecteur moderne pourra éprouver quelques doutes face à un texte qui multiplie à ce point les mésaventures inattendues et les retrouvailles improbables. Mario Fusco, qui préface l’édition Fayard, explique que la critique a généralement vu deux livres dans ce roman : le livre de l’enfance, qui va de 1775 au suicide de la République vénitienne en 1797 ; le livre de la maturité, qui couvre la période 1797-1855. Je crois qu’en cette claire séparation, sensible pour tous les lecteurs du texte, réside la raison de l’hétérogénéité du texte. La première partie, plus cohérente, plus tenue, plus resserrée, paraîtra au lecteur contemporain nettement meilleure que la seconde, éclatée et convenue. Les lumières de l’enfance, vues par les yeux d’un vieillard, sont des flambeaux illuminant les ténèbres ; la joie qu’éprouve le narrateur à se remémorer s’accompagne d’une relecture distanciée, sarcastique, des espoirs défunts ; le texte palpite d’une nostalgie crépitante d’allégresse. Le narrateur ne pleure pas l’enfance disparue, il la ressuscite dans un texte gai, enjoué. Carlo Altoviti, sans parents, est élevé par une tante noble qui ne le traite pas très bien ; son enfance n’est pas particulièrement heureuse ; sa fonction se résume, en effet, à tourner la broche dans la cuisine familiale – broche haïe pour laquelle il parvient pourtant à éprouver, en une très belle page ultérieure, la profonde nostalgie que suscite chez l’adulte une enfance évanouie. Il fait revivre les personnages de sa jeunesse, dans leurs travers ridicules comme dans leurs simples grandeurs.  Le monde des années 1770-1780 que ressuscite Nievo est celui d’un XVIIIe siècle joyeux, goldonien, loin du romantisme, du vague à l’âme, du spleen des enfants du siècle. Altoviti n’est pas Werther. Quelques notations romantiques, devant le paysage de la mer, cette première brisure dans la destinée d’Altoviti, altèrent quelque peu la course amusée du texte.

Un second texte naît des cendres du premier, de la jeunesse procède, différent, l’âge adulte. Moins réussi, sans doute, que le roman de l’enfance, ce récit de la maturité multiplie les aventures, sans craindre de recourir aux lieux communs du roman picaresque : combien de retrouvailles improbables, de retournements de fortune rocambolesques, de poncifs narratifs ? Altoviti devient, du jour au lendemain, grâce à un père disparu puis réapparu, enrichi chez les Turcs, un des derniers oligarques de la Sérénissime. Il se découvre bientôt une sœur cachée qui le suit incognito, à la manière de ces personnages travestis des comédies de Shakespeare. Déchu à la disparition de la République, Altoviti combat à Naples, résiste à Gênes, vit la prison, puis l’exil, revient à Venise, repart, bâtit une fortune, l’épuise, perd la vue, la retrouve, etc. Revenant de temps à autre sur les terres de son enfance, ruinées par l’impéritie de ceux qui en ont la charge, il observe, à travers la dégradation progressive du château et l’aliénation de son domaine, son propre vieillissement, le racornissement et l’épuisement de son existence personnelle. La troupe des fantômes s’étoffe à mesure que passent les vivants. Comme l’a noté Umberto Eco, les Confessions d’un Italien sont aussi une immense et versicolore élégie du temps qui passe et fuit sans recours. Nievo, mort jeune (30 ans), avait saisi un des caractères fondamentaux du temps, la relativité des durées : le temps, presque infini, de l’enfance occupe une large place, tout comme celui de la première maturité. Les années sont longues, presque éternelles, et chaque instant paraît inépuisable. La narration s’accélère ensuite, à mesure que le vieillissement rétrécit les durées, comprime le temps en une succession trop rapide d’années et de décennies. L’accélération des Confessions répond à une perception très juste de la distinction entre le temps et la durée.

Néanmoins, plus qu’une implicite mise en scène de la compression des durées, le second roman dans le roman demeure celui d’une vie aventureuse dont le fil rouge est, sans conteste, une histoire d’amour malheureuse. Altoviti aime, depuis toujours, Pisana, sa cousine, et cet amour brille d’une teinte d’espérance presque irraisonnée. Elle, égocentrique, cruelle, donna mobile, ne se donnera jamais physiquement à Altoviti ; pourtant, Altoviti n’en tire ni tristesse, ni regrets. L’amour envers cette égoïste versatile représente le point de fuite de toute une vie. Le narrateur aura bien, avec une autre, Aquilina, des enfants, une descendance. Le lien qu’entretiennent Altoviti et Pisana dépasse le cadre des unions légales et charnelles. Cet amour n’est pas même un amour romantique et larmoyant, qui développerait, autour du motif de l’inaccessible, une passion aussi exacerbée qu’elle est impossible. Non, il est, même dans ses péripéties les plus romanesques, un amour possible et profond, une disponibilité à l’autre qui transcende le temps et l’espace. Altoviti et Pisana sont l’un pour l’autre bien plus qu’un(e) amant(e), un(e) aimé(e) ou un(e) ami(e). Ils seront leur seul salut mutuel. En cela, Les Confessions d’un Italien sont aussi un formidable roman d’amour, qui résume et condense, en une figure en apparence égoïste et manipulatrice, l’inaccessible Béatrice, l’ardente Juliette et l’inconstante Manon. Nievo dépeint, en contrepoint, un autre amour non consommé, celui du docteur Vianello, figuration de la raison, de la détermination et de la sagesse, envers Clara, la sœur, pieuse, de Pisana. Le lecteur perçoit là les motifs classiques du romantisme du XIXe, qui succède au libertinage amoral du siècle précédent : le combat entre la foi et la raison, la sublimation du sentiment dans la non-consommation charnelle de l’amour, l’idéalisation d’une figure féminine privée par là d’autonomie narrative, etc.

Il serait impossible de résumer un récit qui se plaît, en s’abreuvant à tous les genres, à toutes les sources, à multiplier à l’infini les emboîtements narratifs, les aventures et les tons. Comme une synthèse de toutes les exaltations et les erreurs de son siècle et du précédent, à la jointure de deux époques, les Confessions d’un Italien reprennent, en un seul immense mouvement, inégalement distancié, toutes les thématiques et les manières de la littérature occidentale dans une dernière récapitulation avant l’avènement de la modernité.

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La splendeur et la grâce : Saint-Marc (II)

marcoSuite de l’extrait du 17 septembre.

« L’espace central, que dominent les arcs du haut avec tant de sereine majesté, ce plan inouï du feu le plus dense et le plus pur, voilà le sanctuaire unique au monde ; et, sinon le plus beau, le plus brûlant. D’autant mieux qu’il est vide, et qu’il se dilate ainsi dans une grandeur sans limites : il est lieu où se coupent et se rencontrent tous les cercles engendrés par la rotation des coupoles. Et ce volume des volumes est tout lumière.

Comme l’or du soleil en fusion, par le bord où il touche à l’horizon de mer, les nuées grises, blêmit soudain et prend la couleur des lèvres gercées, le long des courbes idéales, aux points où les coupoles de Saint-Marc se croisent, la lumière pensivement se plombe, et les boucliers d’or, suspendus dans l’espace, sont cousus à la voûte par un ruban de platine et d’acier. Le songe de l’Orient, à Venise est enfin passé à l’acte. L’œuvre n’est plus une fumée. Ces perspectives balancées appellent la musique : elles font un concert si sonnant pour l’esprit, que j’entends le chœur des voix dans la vapeur des parfums mouvants. Et pour peu qu’une mélodie suave se répandît sous les voûtes d’or, le ravissement m’en étourdirait à défaillir.

La puissance même ne se fait plus sentir, tant l’harmonie l’emporte, et si profonde résonne ici l’unité de la musique. C’est l’église des sphères. Elles sont en mouvement : ce sont elles, comme des planètes autour du soleil fixe, qui révèlent le chant des nombres. Elles tournent pour l’office sacré. Saint-Marc est un temple cosmique, une église solaire. Et comme il fallait s’y attendre, pas une œuvre de l’homme n’atteint à une si parfaite unité. Sous le calcul de celle-ci, je pressens le secret des siècles, une gnose millénaire.

Le rythme des coupoles est d’une beauté céleste. elles se contre-pèsent deux par deux, étant inscrites dans le plan de la différence, repère de la connaissance accomplie. Et cet équilibre crucial, ces dômes qui se compensent au-dessus de ma tête, faisant penser avec délices aux révolutions des sphères dans l’espace infini, m’incarnent à la certitude éternelle du chiffre, et font pleurer de la plus haute émotion l’esprit qui entend ces belles strophes du Créateur qui, selon son ordre, lance les mondes.

Un quadruple cœur d’or, quatre puits de rêve sous quatre coupoles.

Quel peintre n’a pas envié le tableau qui fût, pour l’œil rassasié de plaisir, un beau tapis de Perse? L’architecte de Saint-Marc a tendu les tapis persans sur les murailles. Les marbres de couleur mêlent les écheveaux de la soie aux veines de l’or. Il y a des piliers pareils à du velours ; des parois ont l’ardeur changeante des flammes ; des arcs fauves caressent le regard à l’égal des profondes peluches ; tel angle tiède, telle rampe, telles niches ne sont point d’onyx ni de porphyre, mais de fourrures aplanies, où le pelage de lion est cousu à la peau du tigre. Les plans de pierre ont la chaude inflexion des étoffes, que gonfle l’incendie. Toute église est froide, près de cette église.

Le tissu de Saint-Marc est une mosaïque de tisons sur fond d’or. Ni l’or, ni les couleurs ne sont plus des parures à une idole, ni des ornements dus au caprice, ni un trésor égoïste qui vit pour soi et se goûte soi-même. Tout est offrande à une splendeur plus haute, comme, dans une magnifique symphonie, les instruments divers et les timbres s’immolent à l’harmonie d’un chant unique.

Qui pense à la richesse de l’accord, si l’accord est sublime? Le sublime, comme le divin, écarte tout calcul, parce qu’il le réalise. Comme on l’éprouve, on s’y livre, et l’on est de plain-pied dans un ordre supérieur. Là, il est juste qu’à la pierre se substitue le plus beau marbre, que les murailles soient d’or, et les voûtes de vermeil, que le pavé soit de topaze, et les ombres de diamant noir.

Tant de beauté, enfin, ne peut être qu’un rythme de soleil et de nuit, d’ombre et de lumière. Jamais, en effet, plus beau poème de l’ombre et de la lumière n’est éclos sous le ciel : Rembrandt, toute sa vie, a eu Saint-Marc devant les yeux, le grand rêveur. Chaque travée est un transept pour la travée perpendiculaire. Les coupoles doublent et triplent toutes les avenues de la clarté. Selon les heures, les demi-cercles du jour et les cercles de la nuit se coupent deux par deux, ou trois par trois, balançant un monde de contrastes, que je compare à quelque scherzo prodigieux des sphères dans l’éther. Les marbres ont pris le poli des miroirs ; ou plutôt, les piliers, les murailles, les dalles, toutes les surfaces planes sont pareilles à ce cristal que les eaux dormantes présentent au soleil dans la pénombre, et où la lumière tombe en feuillage d’or roux. Les voûtes et le pavé, les coins les plus obscurs et le foyer du centre, toute pierre à Saint-Marc recèle de l’or et du soleil, comme toute voix humaine recèle de la parole et de la prière.

Un quadruple cœur d’or, quatre puits de rêve sous quatre coupoles.

J’appelle Saint-Marc l’église du Graal. L’or est racheté par le divin sacrifice. Il n’est plus pécheur, ni maudit. Rendu à sa pureté première, l’or est la couleur du rayon, et la matière du soleil, le sang du Père. Le quadruple cœur d’or brûle pour la consécration mystique. Ici, la lumière est offerte en aliment, dans la coupe d’une beauté sublime. »

Extrait du Voyage du Condottière d’André Suarès (1910)

La splendeur et la grâce : Saint-Marc (I)

san marco

« Ni Venise matinale, d’argent et de myosotis ; ni le soir, de sang et d’or rouge ; ni le soleil levant sur la Salute, quand ce palais de la Vierge a l’air d’une perle sur un cristal de lait ; ni le soleil couchant sur la rive des Esclavons, quand le Palais Ducal s’allume en lanterne, à tribord d’une galère de carmin : ici et là, Venise glorieuse n’est point encore sans pareille dans la gloire de la lumière. Mais une église est la châsse de son triomphe, l’écrin de la Sirène. Il est un vaisseau où toute sa splendeur est captive. L’Orient et le soleil du crépuscule sur la lagune, ils l’ont enfermé dans une basilique ronde, où le Seigneur est sur l’autel, et la dédicace au voyageur saint Marc.

L’or, le dieu temporel à la solde des insulaires, ne les trahira plus. Il est à Saint-Marc ; ils en ont fait le cœur magnifique de Venise : non pas un or inerte, un lingot avare dans un coffre ; mais l’or le plus vivant, qui bat, qui se nourrit de lumière, qui suit toutes les heures du jour, qui chante dans l’ombre, et qui est, en vérité, l’espèce solaire du sang. Et ainsi, la Pala d’Oro brille au tabernacle, dans Saint-Marc d’Or. Et le nom même de Marc pèse tout poids d’or.

Saint-Marc est l’église sublime. Par la vertu de l’harmonie, elle atteint la perfection du style. La richesse inouïe de la matière n’est qu’un moyen sonore, qui sert docilement de génie musical. Comme la fugue de Bach, avec ses nefs conjuguées et ses coupoles, elle est une et multiple. La plénitude de Saint-Marc est divine.

Byzance y triomphe avec une ardeur splendide ; mais Byzance asservie aux rythmes de la couleur. Toute la richesse antique se consomme dans Saint-Marc, depuis Crésus jusqu’aux oratoires des satrapes ; mais au lieu d’y être une charge charnelle, elle y est toute vive, en mystère et en esprit.

Saint-Marc est l’office de Balthazar, le mage d’Asie.

Un quadruple cœur d’or, quatre puits de rêve sous quatre coupoles.

L’église la plus intérieure qui soit au monde s’est creusée au flanc de la ville, où tout est décor changeant, sensation éphémère, mobile jeu des apparences.

Le contraste est sans égal entre la façade confuse et l’ordre du vaisseau intérieur. Cinq siècles ont épuisé le luxe et le faste sur le visage de Saint-Marc, pour ne réussir qu’à un chaos de dômes, de portiques, de bulbes affrontés. D’ailleurs, pas un beau chapiteau, pas un arc, pas une moulure qui vaille le regard. Dans la profusion sans choix, la façade n’arrive pas à s’accorder avec elle-même : elle étale la recherche somptueuse ; mais elle cache ses membres et trompe sur les proportions. Elle est claire, criarde et ne paraît pas faite pour durer. Ornée de mosaïques blanches et bleues, on dirait une église en plâtre peint, pour le temps d’une foire universelle, ou bien de quelque Kremlin barbare en Moscovie. Elle en a la pauvreté fastueuse, moins une porte admirable, qui semble de vieux cuir guilloché d’or, et qui annonce seule la merveille retirée derrière les vestibules.

Blanche et bleue aussi comme une épousée, on quitte la place tant vantée, les couples roides du Nord, l’élégance banale et le rire des noces en voyage, les pas durs de l’étranger sur les dalles, et l’exemple des pigeons au nez de tous ces nouveaux mariés qui bâillent. On pousse, sur le côté, un lourd rideau de peau grasse, ouatée et très sombre.

Et l’on entre dans le miracle.

Ô sainte féérie ! L’encens fait-il lever les rêves, comme un vol d’alouettes mystiques vers la voûte ? On passe du monde haï au monde désiré, où tout est splendeur, calcul juste, contentement pour l’âme et vérité révélée dans l’harmonie. Comme on irait du clairon puant au chant des chanterelles les plus suaves, on s’élève d’un accord vulgaire à une symphonie aussi pleine qu’elle est profonde et rare. Saint-Marc s’épanouit dans la profondeur cantique du Paradis.

Dès la porte franchie, et deux ou trois degrés descendus vers les douces ténèbres, je vacille dans une nuit dorée, au seuil de la féérie très sainte. Tant de beauté m’enivre ; une telle et si riche consonance, où entrent tant de sons, tant de timbres, me saoule et me nourrit. Je mords à l’œuvre incomparable dans la ville sans pareille ; et cet îlot d’émotion, au centre de la cité insulaire, j’en éprouve d’emblée la vertu. Saint-Marc m’isole de tout aussitôt et me rend à mes dieux.

Et d’abord, l’église paraît immense, dix fois plus grande qu’on ne l’espérait dans le coin d’une place, entre la mer et un étroit canal. Tel est le caractère de l’œuvre sublime : à quelque échelle qu’on la mît, on est sûr qu’elle ne pourrait pas être plus grande qu’elle n’est. Le sublime implique sa propre mesure. De la sorte, si le sublime a toujours la mesure qu’il comporte, il n’y a pas de sublime modéré.

Je flotte dans le rêve de l’or. Je suis pris aux rets de l’or, je pose sur l’or et je nage dans l’or. J’ai de l’or sous les pieds. J’ai de l’or sur la tête. Un air d’or me touche et me flatte. Et l’encens est une vapeur de l’or. Les profondes et lointaines fenêtres filtrent de l’or, à travers un vitrail de corne jaune ; et l’or s’insinue, comme une onde subtile, entre les nefs, baignant chaque pilier. Et qui ne serait ému de marcher sur les dalles rousses, courbes et gonflées, tortues, comme si elles épousaient la vague souterraine qui les porte ? Les pilotis de Saint-Marc doivent être d’or, forêt de lingots plantés dans la lagune.

Un quadruple cœur d’or, quatre puits de rêves sous quatre coupoles. »

Extrait du « Voyage du Condottière » d’André Suarès (1910)

Suite de l’extrait dans la note suivante