Comme un brandon d’espérance : Les Maia, d’Eça de Queiroz

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Les Maia, Eça de Queiroz, Chandeigne, 2000 (trad. Paul Teyssier) (Première éd. originale 1888)

Adage connu : avec Fernando Pessoa, la littérature portugaise possède un auteur qui, pour elle, est tout à la fois Apollinaire, Valéry, Cocteau, Larbaud et Cendrars ; la modernité provocatrice, la rigueur classique, la fantaisie inventive, l’ouverture au monde et l’aventure de soi. La liste n’est pas limitative, car il faudrait, pour être complet, y adjoindre au moins un auteur de romans policiers, un penseur conservateur et un moraliste désenchanté. Un demi-siècle plus tôt, un écrivain portugais avait déjà incarné, à lui seul, un panthéon des lettres : Eça de Queiroz. Son art paraît, à l’amateur, composé de divers substrats – les mauvaises langues préciseront « d’importation » : son réalisme vient du naturalisme français et de l’école de Médan (auquel on rattache son travail trop exclusivement à mon goût) ; son sens de la précision ironique descend de Flaubert (ou de Thackeray) ; sa tendre bienveillance envers certains personnages paraît importée de Dickens et son attirance pour le mélodrame extravagant, du théâtre bourgeois d’un Dumas Fils. Eça tient d’une seule main bien des fils du XIXe siècle littéraire, dont il incarne une multitude de tendances – excepté peut-être le lyrisme romantique, qu’il parodie de temps à autre. Diplomate que sa carrière a mené en Angleterre et en France à une époque où les distances étaient bien plus grandes entre les pôles de civilisation, Queiroz a pu se tenir aux premiers rangs des diverses révolutions littéraires de son temps. Elles ont infusé dans ses romans et ont probablement atteint leur plénitude dans Les Maia, considéré par beaucoup comme son chef-d’œuvre. Dans ce long roman – près de huit cent pages – le lecteur suit le destin d’une famille, réduite à sa plus simple expression par un drame conjugal liminaire : cette histoire est celle d’un grand-père, Afonso de Maia et, surtout, de son petit-fils, Carlos, orphelin. L’essentiel de l’intrigue se déroule dans les années 1870, au moment où le jeune Carlos de Maia, frais diplômé de la faculté de médecine de Paris, se lance dans le monde. En resserrant la focale temporelle sur deux ou trois années décisives, Eça de Queiroz s’éloigne du genre de la saga familiale, auquel son roman semble se rattacher en surface. Lui importe moins la chaîne des générations – et ses contraintes héréditaires, chères au naturalisme – que le drame du jeune homme dilettante et doué, qui se cherche une voie et qui par faiblesse n’en choisit aucune. Lui importe moins la présentation diachronique du Portugal de la Régénération (1851-1868) qu’une forme de présentation synchronique de l’état de l’élite portugaise au lendemain de cette ère historique. Lui importe moins la ligne claire de la tragédie que la profusion des intrigues, des situations et des rebondissements. Plutôt que de s’étendre sur plusieurs décennies, Les Maia gravite autour d’un seul moment décisif, entendu comme cet instant vierge où toutes les virtualités sont encore réalisables, où Carlos peut devenir un brillant médecin, un savant réputé, un écrivain à la mode ou un dandy populaire ; où il peut tenir son rang à Lisbonne ou vivre à sa guise à Rome ; où il peut être l’amant cynique d’une femme délaissée ou l’unique amour d’une jeune fille romantique. À la fin de ce roman, toutes ces virtualités se seront épuisées et ne subsistera, parmi les cendres d’une vie manquée, qu’un fragile brandon d’espérance.

Le lecteur contemporain, gavé de fictions depuis son plus jeune âge, doit avoir un peu de patience avec les grands romans du passé. Les intrigues lui paraissent parfois éventées, épuisées d’avoir été trop utilisées. Rien de moins inattendu que le grand retournement des Maia, ce drame qui décide de la vie des protagonistes et leur impose des décisions brutales et définitives. Dès ses prodromes, le lecteur devine le coup de théâtre qui s’annonce, ce thème tragique ancestral des parents qui se perdent de vue et se retrouvent sous une autre identité, s’aiment sans jamais se douter qu’ils sont du même sang. Pour Carlos de Maia prêt à tout sacrifier à Maria Eduarda, sœur cachée et femme perdue, la révélation de l’inceste met fin à tous ses projets. Par un de ces hasards que la fiction a goûtés depuis des siècles, le héros des Maia aime précisément celle entre toutes à laquelle il n’a pas droit, comme pour parfaire la ruine familiale qui s’annonce dès les premières pages du roman et que sa réussite personnelle a semblé un temps conjurer. Pour en arriver là, Eça de Queiroz a bâti une grande intrigue mélodramatique à rebondissements. Pedro de Maia, fils unique d’Afonso, s’est marié, sans l’assentiment de son père, à une jeune femme du demi-monde, Maria Monforte, qui se lasse de lui après lui avoir donné deux enfants. Elle le quitte pour un amant italien de passage, fuit à l’étranger en emportant sa fille et en abandonnant son fils à son mari. De désespoir, Pedro se suicide et Afonso demeure seul avec son petit-fils. Il tente un temps de retrouver sa bru et sa petite-fille, mais ses informateurs lui apprennent bien vite l’indignité de l’une et, par erreur, le trépas de l’autre. Vingt-cinq ans plus tard, le jeune Carlos Eduardo de Maia, parti étudier à Paris, revient exercer la médecine à Lisbonne. Après quelques aventures, dont une assez navrante avec une femme mariée négligée par son époux, le héros s’éprend d’une jeune Brésilienne, au passé assez obscur, et nommé Maria Eduarda. Une suite de malencontreux hasards fera éclater la vérité. S’il n’est pas au courant de la survie de la fille de Pedro Maia, le lecteur attentif peut néanmoins éprouver quelques doutes à cet égard : sa mort n’est attestée que par un vague témoignage de seconde main et cette jeune femme qui débarque dans l’intrigue, nimbée d’un exotisme de pacotille, s’appelle Eduarda. Or, le prénom Édouard, que cette femme partage avec Carlos de Maia, a une histoire dans l’histoire. En effet, le lecteur est informé dès le début du livre que la Monforte l’a trouvé dans un roman populaire qu’elle a aimé, consacré au dernier prétendant Stuart, le fameux Bonnie Prince Charlie, Charles-Édouard Stuart. L’hypothèse d’une dangereuse fraternité n’avait besoin que de ces indices pour se faire jour. Queiroz a-t-il voulu laisser au lecteur le soin d’observer le comportement des personnages en étant mieux informé qu’eux de la gravité de leur situation ? A-t-il offert un jeu de piste ? A-t-il cédé aux modes mélodramatiques de son temps ? Au fond, peu importe, car ce grand drame de l’amour impossible n’est à mon sens qu’une des expressions symboliques du blocage généralisé qui caractérise ce grand livre. Carlos de Maia a « manqué sa vie », de son propre aveu. Il n’a été qu’un médecin sans clientèle, un savant sans découvertes, un écrivain sans œuvre. Il a aimé la seule femme qui lui était interdite et a fui toutes celles qui s’offraient à lui. Sa plongée dans le milieu ouaté d’une Lisbonne aussi élitaire qu’endormie n’a fait que développer ses tendances, dilettantisme, versatilité, indécision, tendances qui couvaient en lui depuis l’origine. Le seul acte de volonté qu’il ait pu opposer à l’apathie lisbonnaise, ce fut d’aimer une femme contre tout, d’envisager de fuir avec elle, puis d’apprendre qu’elle était sa sœur et que de vie meilleure il ne pourrait y avoir nulle part.

Est-ce pour autant un récit déprimant et fermé, une tragédie râpeuse et larmoyante ? Non. Même si quelques moments émeuvent fort (la détresse inattendue du chat replet d’Afonso à la mort de son maître en est le meilleur exemple), Les Maia forment un texte coloré et vivant. Il gravite autour de l’intrigue principale une quantité de personnages et de sous-intrigues qui transmuent le texte en une satire souvent irrésistible de la haute société de l’époque. Un grand roman se marque par ses détails. Les Maia en regorge. Ainsi João de Ega, l’ami écrivain, incarne-t-il, par son extraversion, sa gouaille et ses travers, une diversion formidable à l’enchaînement incestueux et tragique de l’histoire des Maia. Homme de lettres provocateur, théoricien à l’excès, fumiste génial, Ega concentre sur lui les traits de ces écrivains dont les œuvres tiennent tout entières dans des discussions enivrées et stériles, dans des projets jamais entrepris, et, pour tout dire par une seule métaphore, dans les volutes de fumée des cafés littéraires. Ainsi son grand œuvre, Les Mémoires d’un atome, ou sa revue littéraire novatrice, ne dépasseront jamais le stade de l’ébauche, défendue avec autant de passion qu’elle n’approche jamais vraiment du moment de sa réalisation. Dans Ega, Queiroz a mis beaucoup de lui-même, sans jamais hésiter à souligner les travers et les ridicules de l’aspirant littérateur qu’il fut. Ainsi, un jour qu’il est venu le voir à l’improviste, Carlos note, sur le bureau de son ami génial (et absent) la présence mal dissimulée d’un dictionnaire de rimes. Dans ce détail descriptif tient bien plus qu’une information : l’auteur révèle au lecteur en un signe que le génie autoproclamé et grandiloquent qui vomit le romantisme de la génération précédente n’est probablement qu’un laborieux plumitif qui joue à l’inspiré pour mieux cacher ses propres limites artistiques. Ega, comme Maia, est un dilettante, un rêveur, et, comme son ami, il manquera sa vie : il est plus commode d’imaginer que de réaliser.

Deux autres personnages tiennent une certaine place symbolique dans le roman : le faux dandy Dâmaso Salcedo et l’échevelé poète romantique Tomas Alencar, dit plaisamment Alencar d’Alenquer. Salcedo, personnage médiocre, fat, imbécile, admire Carlos de Maia pour le seul motif que celui-ci a vécu à Paris et que c’est à Paris que se fait la mode. Salcedo, tel un personnage de Flaubert, concentre toute la bêtise du monde à un point presque inhumain. Les adjectifs qui me viennent pour le qualifier sont dépréciatifs ; plus qu’un être de papier, Dâmaso Salcedo figure les ridicules et l’abjection d’une société d’élites provinciales, qui, entre haine de soi et désir de distinction, regardent d’un œil extasié la moindre innovation extérieure pour le seul motif qu’elle vient d’ailleurs. Le lecteur plaint ce pauvre Portugal dont il est souligné dans le roman qu’il n’invente rien, qu’il copie tout, singeant mal Londres et Paris, capitales du XIXe siècle triomphant. Salcedo cristallise cette Lisbonne des élites en toc, plagiaires et lourdaudes, élites que Queiroz a fuies par la carrière diplomatique. À un niveau plus subtil se situe Alencar d’Alenquer. Le grand poète romantique de la génération précédente s’attache à Carlos par amitié pour son père. Son monde s’est arrêté aux héros de la geste romantique, Byron, Hugo et, surtout, Almeida Garrett – dont nous ne savons pas grand chose en France, mais qui fut central au Portugal où il importa le romantisme. Alencar est un lyrique, verbeux et attachant, qui gratifie son amical public de vers plus ou moins inspirés dans lesquels se répercutent, usées, les figures et les rimes d’un temps passé de la sensibilité européenne. Si Alencar et Ega s’entendent mal – jusqu’à se battre dans une scène amusante – ils finissent par se réconcilier sur le dos de Salcedo ; certes, le monde d’Alencar est vieux, son art fait de réminiscences lyriques poussiéreuses, son avenir littéraire inexistant, mais au moins il est sincère. Mieux vaut un Portugal authentique qu’un mauvais fac-similé de Paris. Bien d’autres personnages nourrissent l’arrière-plan du livre : le grand-père Afonso, être positif, aimant et bienveillant ; le comte Gouvarinho, péroreur parlementaire inepte et son épouse, la Gouvarinha, anglaise charnelle et sensuelle jusqu’à l’excès ; le musicien lunaire Cruges ; le solennel et gourmé Ambassadeur de Finlande, Steinbroken (Eça y a-t-il mis quelques-unes de ses observations de diplomate, dissimulées derrière la figure d’un ambassadeur imaginaire venu d’un pays privé, alors, de représentation extérieure ?) ; etc. Il serait trop long d’analyser ici cette galerie en détail au-delà des deux ou trois personnages clés. Je noterai que ce roman, écrit du point de vue des hommes, délaisse quelque peu les femmes, réduites à quelques traits, vues par l’intermédiaire des sentiments des personnages masculins à leur égard, dans une sorte de brume affective et imprécise. Aucune d’entre elle n’a la force et le contour, la profondeur et le caractère d’un Alencar, d’un Ega ou d’un Maia.

Queiroz construit son roman moins par un récit linéaire que par un enchaînement de scènes révélatrices et rapprochées. Quand elles ne font pas avancer l’intrigue principale, elles moquent un aspect de la vie portugaise de la haute bourgeoisie et de la noblesse. Théâtre, opéra, courses hippiques, mœurs, coutumes, le roman parcourt l’ensemble des lieux communs de son temps, dans une sorte de Dictionnaire des idées reçues mis en fiction. Eça peint le monde portugais avec une ironie tendre que lui permet son propre recul géographique et littéraire. Loin de Lisbonne, en poste à La Havane, Newcastle, Bristol ou Paris, il peut s’apercevoir de l’arriération culturelle et politique de son pays tout en éprouvant pour lui de la nostalgie. De loin, l’étendue des péchés portugais se précise mais leur gravité s’atténue ; une société bloquée suscite moins d’aigreur une fois mise à distance. Le roman peut jouer la partition d’une douce moquerie. Certains scènes sont d’une grande drôlerie, comme ce duel ridicule auquel échappe avec une lâcheté phénoménale, le fat Dâmaso ; je pense aussi à la grande réunion politico-artistique, véritable gifle infligée à tout le parlementarisme national portugais de la tapageuse Régénération. Queiroz voit dans le manque d’assurance en ses propres valeurs la tare qui mine le Portugal, trop préoccupé de copier pour innover. À l’hippodrome, les élites du pays se retrouvent, sans trop bien savoir pourquoi, afin d’assister à une journée de courses dont ils n’ont que faire. Le Portugal préfère la course de taureaux. Seulement, de telles activités ne siéent pas à un pays de civilisation, à une matrice impériale, à la Nation des Grandes Découvertes. Alors Lisbonne copie les Anglais et s’observe grandissant aux yeux du monde par l’organisation d’épreuves hippiques. Eça met en scène un enthousiasme de commande qui dégénère en une bagarre stupide, signe que son pays déchoit à copier sur les autres les signes extérieurs et fallacieux de la civilisation. João de Ega et Carlos de Maia ne sont pas dupes de cette prétention enflée et vaguement ridicule ; ils n’en participent pas moins à la mascarade. Peut-être est-ce là l’origine de leur propre échec, ce que leur reproche, lors d’une réunion publique, Tomas Alencar : se tenir à une posture de dédain ironique, sans jamais entamer rien de positif. C’est une chose que de dénoncer les travers d’une société provinciale ; une autre de faire en sorte de la transformer ou, au moins, d’agir sur elle pour l’influencer. Parce qu’ils sont d’abord des dilettantes, des dandys passifs et négligents, Ega et Maia ne peuvent convertir leur négation sociale en puissance créatrice ; les idées vieillottes et éventées d’Alencar poussent ce dernier à exprimer, outre son refus du monde tel qu’il va, de fermes idéaux, dont les deux héros sont dépourvus. La société portugaise est bloquée aussi par la démission a priori de ses élites en puissance, chimériques jouisseurs dont l’espérance déraisonnable et exacerbée se métamorphose bientôt en complaisance morbide envers leurs échecs inéluctables, envers la fatalité et les coups du destin. Et pourtant, Eça, par son parcours personnel et par certains aspects de son texte, montre qu’il n’est pas tout à fait en accord avec le message que semble délivrer le roman. Après tout n’a-t-il pas réussi, contrairement à Ega ou Carlos, à faire œuvre ? N’est-il pas parvenu à briser la chape de fatalité de ses années dans le journalisme portugais ?

Pour mieux exprimer ce que je viens de dire, je me reporte à la célèbre scène finale. Carlos de Maia et son grand ami, l’attachant João de Ega, sont de retour à Lisbonne, dix ans après les faits. Le monde qu’ils aimaient n’est plus. Afonso est mort, son palais, abandonné. Certains de leurs amis sont partis, d’autres ont vieilli. Maia et Ega ont près de quarante ans et se l’avouent de vive voix : ils ont manqué leurs vies. Pour compenser cette prise de conscience, ils se construisent une doctrine inspirée du fatalisme musulman : il ne faut rien attendre, ni en bien, ni en mal, et accepter tout ce qui arrive comme né des volontés d’une puissance supérieure. Voilà où en sont rendus les rêves de puissance de leur jeunesse évanouie, en une capitulation qui semble aussi définitive que partagée. Un tramway passe. Les deux hommes hésitent : en courant, parviendront-ils à l’avoir ? Ne viennent-ils pas de proclamer l’inutilité de tout effort de la volonté ? Au moment où ils paraissent se décider, le tramway redémarre ; les voilà confirmés dans leur attentisme, rien ne sert à rien, etc. ; il s’arrête de nouveau ; les deux hommes se regardent, se demandent encore une fois s’ils peuvent vraiment l’attraper et, en contradiction avec tous leurs discours sur leur passivité devant les décrets d’une destinée irrévocable, s’en convainquent ; ils se mettent à courir, alors que le tramway semble hélas devoir leur échapper. Et le roman s’achève là, illuminé par la lune lisbonnaise, sur cette course infinie, qui représente la victoire – irrationnelle – de l’espérance contre toutes les proclamations de renoncement. Quand je dis qu’un grand roman tient dans ses détails, c’est à la beauté simple et éloquente de cette ultime vision que je pense : deux hommes brillants et malchanceux viennent crûment de s’avouer l’échec de leur vie, que leur raison tend à confirmer ; une sonnerie de tramway suffit à ce que leur carcasse se mette en branle, mue par cette force mystérieuse, aussi animale qu’incoercible, qu’est l’espérance.

Les Maia est un roman complexe, une œuvre de faux-semblants emboîtés : la saga familiale d’un siècle se rétracte en réalité dans les quelques instants décisifs de la vie d’un homme ; la tragédie scabreuse de l’inceste se double d’un panorama satirique divertissant sur la bonne société de l’époque ; il suffit d’une lointaine sonnerie de tramway pour contredire une profession bien étayée de fatalisme. Je crois que le lecteur peut passer outre le mélodrame un peu convenu de nos jours pour ne plus prêter attention qu’aux mille détails attachants qui amusent, émeuvent ou interpellent ; à n’en pas douter, le roman d’Eça de Queiroz constitue une grande œuvre de la littérature européenne du XIXe siècle, qu’une note comme la mienne ne peut qu’effleurer.

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La satire de la modernité 1900 : 202, Champs-Élysées, d’Eça de Queiroz

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202, Champs-Élysées, Eça de Queiroz, La Différence, coll. « Minos », 2014 (trad. Marie-Hélène Piwnik) (première éd. originale 1949)

L’histoire littéraire présente généralement l’écrivain portugais Eça de Queiroz comme le « Zola portugais ». Contemporain de l’auteur des Rougon-Macquart, qu’il précéda dans la tombe de deux petites années, Queiroz intégra dans la littérature portugaise quelques-unes des grandes tendances de la littérature de son temps (la veine qui court de Flaubert à Maupassant, notamment). Il fut l’importateur, à Lisbonne, du roman réaliste et familial, dans sa tendance naturaliste. L’influence des grands écrivains français de son temps est sensible, par exemple, dans Les Maia, son chef-d’œuvre, immense fresque familiale, publiée en 1888. Il est néanmoins utile de dépasser ces classifications un peu schématiques. Dans 202, Champs-Élysées, œuvre terminale, inachevée et posthume, publiée tardivement au Portugal, l’écrivain tend en effet à s’éloigner de ses modèles français. Il l’écrivit à la fin des années 1890 alors qu’il vivait à Paris depuis plusieurs années, ville où il exerçait la fonction de consul du Portugal. 202, Champs-Élysées, c’est dans le roman, l’adresse du palais du prince Jacinto, un aristocrate portugais exilé et dandy. S’infuse probablement dans 202 toute l’expérience du Queiroz diplomate mondain, lassé et navré des ridicules aristocratiques et élitaires de son temps, fatigué, peut-être, de Paris. Sa mort brutale mit fin à l’écriture de ce roman alors que la deuxième partie n’était pas entièrement terminée : le livre est néanmoins suffisamment charpenté pour constituer une œuvre à part entière ; la première partie, notamment, semble bel et bien achevée. Quelques étais manquent en fin de roman, mais enfin, l’ensemble est lisible et cohérent. C’est peu dire que 202 a des airs d’adieux à la capitale française. Paris y joue, plus que les deux personnages du Prince Jacinto et de son ami, le narrateur Zé Fernandes, le premier rôle. Fascinante autant que repoussante, la ville fait l’objet d’un portrait satirique éclatant : la vie urbaine y est moquée, ses raffinements et ses travers caricaturés, ses progrès techniques ridiculisés. Incarnation de la nouvelle civilisation technique, le Paris sophistiqué de la « Belle Époque », qui doit faciliter la vie de chacun par ses nombreuses trouvailles scientifiques, finit par énerver ceux qui y vivent, au sens premier du mot (aujourd’hui inusité) d’ôter les nerfs, d’amollir, de faire perdre les forces physiques et morales. L’œil s’habitue aux prouesses de la civilisation et, bientôt, ce qu’il regardait avec une admiration stupéfaite n’est plus qu’un artefact banal de plus, à la disposition d’une humanité ennuyée, blasée. Les nouveautés arrivent en flux continu, chacune d’elle plus aboutie que la précédente, chacune d’elle plus rapidement ennuyeuse, pourtant, que la précédente. Le mouvement perpétuel du progrès technique fatigue et égare ceux qui le suivent, jusqu’à rendre l’existence même insupportable par sa fausseté.

Eça de Queiroz, comme satiriste, ne se montre pas ici d’une immense subtilité, ni d’une grande délicatesse. La caricature amuse par son outrance plus que par sa finesse. Il faut dire, à la décharge de l’auteur, que le roman, comme notre civilisation technique, se structure délibérément par des jeux d’accumulation : accumulation d’objets, accumulation d’expériences, accumulation de savoirs. Le passage entre deux civilisations, l’ancienne et la moderne, ce fut le passage entre la civilisation de la rareté et la civilisation de l’abondance. Le trop-plein a succédé à la carence et l’homme, structuré par sa peur ancestrale du manque, du défaut, de l’absence, a soudainement été confronté à des problèmes jamais vus auparavant, ceux de l’entassement, de l’accumulation et du débordement. Le fond du roman et sa forme se rejoignent : Eça de Queiroz entasse les situations, scène après scène, caricature après caricature, jusqu’à ce que son roman prenne la forme authentique de la vie moderne, celle du Bazar, du capharnaüm où règne, triomphante, la fièvre acquisitive, bref, ce que l’époque n’appelle pas encore « la consommation de masse ». D’où, sûrement, l’absence apparente de finesse. Le fatras de la première partie, où les objets et les phrases paraissent s’entasser chapitre après chapitre, soutient la critique de la société moderne. Si Queiroz, en tant que satiriste, n’a jamais hésité à souligner ses effets (comme dans Son Excellence le Comte d’Abranhos, par exemple), il en rajoute encore pour parfaire l’effet de trop-plein. La civilisation technique produit trop, trop vite, trop de choses. Ainsi, les livres, qu’accumule Jacinto, passent, au cours des quelques mois que dure l’épisode parisien roman, de 30 à 70 000 volumes ! Chaque jour il en acquiert de nouveaux, qui se perdent, à jamais intouchés, dans les rayonnages infinis du 202. Car, bien sûr, le Prince ne lit rien. Quelques scènes amusantes le montrent hésiter devant ses rayons débordants, passer de la science à la poésie, de la poésie à l’histoire, de l’histoire à la théologie, et se rabattre, par lassitude et en désespoir de cause, sur Le Figaro, qui traîne là et qu’il feuillette avec une nonchalance ennuyée. L’homme, configuré anthropologiquement pour la rareté, peine à supporter l’abondance et la facilité : elles le désorientent, le mettent mal à l’aise, éliment ses désirs en satisfaisant immédiatement tous ses besoins, même et surtout ceux qu’il n’a pas vraiment. Comment choisir entre tous ces livres ? Comment sélectionner un champ de savoir à explorer ? Comment désirer encore alors qu’on est repu ? Comment vouloir ? Il y a dans 202 un petit air d’Huysmans. Le Prince Jacinto, par sa quête blasée de nouveautés, qui jamais ne le satisfont, évoque des Esseintes, le héros d’À Rebours, qui, en quête de sensations, toujours fuyantes, multiplie de pitoyables expériences décadentes. Jacinto ne tombe pas dans ces outrances, il erre seulement, ennuyé, grommelant sans cesse « la barbe », dans son palais débordant des merveilles du progrès et de la science. En cela, ce roman demeure, malgré ses détails désuets, assez moderne : le danger de la submersion par les objets est toujours, en 2014, présent ; ère de l’abondance, ère du déchet, ère du tri. Car il faut savoir, alors, sélectionner, ne pas s’encombrer, choisir. L’aspect proprement comique de l’inextricable situation du Prince éclate lorsque Zé Fernandes parvient à le convaincre d’aller visiter ses terres au Portugal, où le noble, qui a toujours vécu à Paris, n’a jamais mis les pieds. Il accumule, pour un séjour de trois mois, des dizaines de valises et de malles et emporte (à titre d’exemple) toute sa collection d’ouvrages de sciences naturelles (sait-on jamais, à la campagne? C’est la nature après tout, il faut bien un intercesseur…)

Évidemment, de ce savoir enfermé dans des pages et des pages et des pages, mort à l’œil, le Prince ne fera rien. Car la deuxième partie du roman, qui se déroule dans la campagne portugaise, a précisément pour rôle d’éveiller le Prince à la vie sensible en le privant de quelques-uns des superflus conforts dont il disposait à Paris. Cette partie est moins aboutie que la première et constitue, tout de même, une réponse très schématique à ce qui la précède. La section la plus drôle est celle du voyage en Espagne, de l’arrivée au Portugal. Les deux compères accumulent les désagréments et les incidents de parcours : rien ne leur est épargné, au grand plaisir du lecteur. Ensuite, le Prince découvre, avec une stupeur bientôt enchantée les plaisirs rustiques et bucoliques. Bien entouré de ses serviteurs, un livre d’un grand auteur à la main, il se promène dans la montagne portugaise, arpentant les bois et les vignes, ressourcé par le seul contact de la divine nature que la technique lui avait si longtemps dissimulée. Le schématisme certain de la dualité ville/campagne est heureusement tempéré dans les derniers chapitres du roman. Le Prince découvre que ses bergers ne jouent pas de la flûte en musardant dans les prés : ils peinent, toute une vie durant, dans une vie de misère, vivant dans des cahutes insalubres, à la merci de la fatalité. La condition de la richesse princière, des dépenses folles et exquises du 202, c’est la misère des paysans, misère à laquelle Jacinto est tenté de porter remède, au risque, non développé dans le roman, de se ruiner. Zé Fernandes, probable porte-voix de l’auteur, critique à l’occasion le paternalisme qui sous-tend la charité du Prince Jacinto, mais il ne pousse guère son effort et préfère s’étendre, plusieurs fois, sur la sincère reconnaissance des paysans envers leur bienfaiteur. Si cette deuxième partie déçoit un peu, il faut être parfaitement juste avec Eça de Queiroz : ces chapitres trahissent surtout, par leurs lacunes, leurs incohérences (que la traductrice redresse) et leur faible nombre de pages, l’état d’inachèvement du manuscrit. L’écrivain devait écrire un premier jet, qu’il étoffait au fur et à mesure de ses relectures ; la mort l’a empêché de donner à la seconde partie la profondeur de la première. Il n’en reste pas moins quelques scènes fortes : l’arrivée au domaine, les promenades dans la splendide nature estivale, la rencontre amusante des nobliaux voisins, provinciaux assez bornés, etc. Même s’il avait affiné son récit, l’écrivain n’aurait probablement pas gauchi le sens général de l’œuvre : la ville figure la civilisation technique, ses fautes et sa sophistication inutile, quand la campagne incarne une civilisation rurale plus généreuse et plus simple. Eça de Queiroz ne se prive pas de rappeler que, dans les deux cas, le confort des élites urbaines ou rurales est assuré par le travail acharné des masses ; si la campagne peut représenter la « tentation de Venise » de l’urbain sophistiqué, elle n’emporte pas, en termes moraux, sa confrontation avec la ville.

En guise de dernier coup de griffe à Paris, Queiroz insère, vers la fin du livre, un passage exagérément critique de la capitale. Zé Fernandes, sans le prince Jacinto, retourne quelques semaines à Paris : la France, vue du train, est laide, sa campagne est industrialisée, et sa capitale apparaît dans son allure la plus vile, cité des Lumières éteintes dans laquelle les gens, pressés, sont sinistres et malpolis, la nourriture est infecte, les vins sont bouchonnés, le ciel est gris, les murs sont noirs, la misère pue, la richesse navre, les modes sont ridicules, les amours insincères et les haines incompréhensibles. Ce chapitre, dans son outrance, déborde de la critique « philosophique » des aléas de la modernité technicienne ; une haine viscérale exsude de ces lignes. Exprime-t-elle la seule position du narrateur, qui a trouvé son bonheur, comme Jacinto, dans la vie simple et retirée de ses domaines viticoles… ou la position de M. le Consul du Royaume portugais, Eça de Queiroz, après quinze ans de vie parisienne ? Un peu des deux, probablement. Les Parisiens qui reviennent dans ce chapitre, après l’éclipse du séjour au Portugal, sont inchangés : fats, puérils, cancaniers, énervés par leurs modes et leur panurgisme, raffinés au-delà du raisonnable et, partant, bêtes à pleurer. Le narrateur, ami de Jacinto, attiré jadis par les merveilles de la civilisation, qui lui semblaient si désirables lorsqu’il débarqua de sa campagne, n’éprouve plus que dégoût et honte. Dégoût d’un univers artificiel et faux ; honte de s’être laissé prendre aux sales vices des villes. Il sera permis au lecteur contemporain de trouver que l’ensemble de la seconde partie manque un peu de délicatesse. Pris pour ce qu’il est, une caricature d’une civilisation devenue folle d’elle-même, de ses réalisations, pour lesquelles elle éprouve un fétichisme irrationnel et trompeur, le roman conserve son caractère amusant. Peut-on encore dire d’un tel texte qu’il est écrit par un épigone de Zola ? Non ; on pense à Huysmans, je l’ai déjà dit, ou à Flaubert, par la lecture exhaustive et sarcastique du catalogue des réalisations de la modernité, très proche formellement de Bouvard et Pécuchet. Zola est loin, lui qui approfondit, au long des dernières années de sa carrière littéraire, sa lecture positiviste du monde. Qu’on songe à son Paris et à ses Évangiles, que l’histoire a d’ailleurs laissé dans l’ombre des Rougon ; il n’y avait pas là, malgré la capacité critique, de distance particulièrement soulignée envers la science et le monde qui naissait. Le Zola lyrique qui célèbre la modernité parisienne n’a pas grand chose à voir avec son contemporain portugais, qui s’en moque copieusement ; s’il adopte les présupposés stylistiques du naturalisme, Eça de Queiroz les mêle à sa propre satire, d’esprit très anglais, du monde social et vibrionnant des élites parisiennes.

Une galerie de personnages ridicules illumine le roman : un prince yougoslave répétant comme un perroquet que « Paris ne vaut plus rien » mais ne le quittant jamais, une noble dame qui sourit à tout, trouve tout extraordinaire mais n’écoute rien de ce qu’on lui dit, un penseur blasé qui papillonne de groupes théosophiques en amicales bouddhistes, un écrivain imbu de ses propres œuvres, qui se révèlent bientôt n’être que des décoctions psychologiques répétitives et éventées à la Paul Bourget, etc. Par le truchement de Zé Fernandes, le lecteur peut s’amuser des « incroyables » et des « merveilleuses » de l’époque. 202 innove même dans cette veine, puisque la caricature s’étend aux machines. Ainsi les innovations techniques, le téléphone ou, plus amusant « le théâtrophone », ne sont-elles présentées que pour en montrer le potentiel comique. Les invités de Jacinto, lors de la première partie, parisienne, de l’ouvrage, s’assemblent un soir autour du « théâtrophone », pour entendre une chanteuse de music-hall interpréter son titre le plus célèbre – une chansonnette obscène, qui ne semble pas mériter l’attention qu’elle suscite. Tous les invités sont religieusement assemblés autour de la machine, écoutent la chanson, ou ce qu’ils en perçoivent – le matériel au 202, tourné en ridicule, connaît bien des pannes et des dysfonctionnements – et, après que la chanson s’est achevée, se rendent compte qu’ils n’ont entendu ni la bonne chanson, ni la bonne chanteuse… L’édifice technique sophistiqué est d’autant plus ridicule qu’il ne fonctionne jamais vraiment et qu’il semble servir les charlatans qui le vendent à la mesure qu’il asservit les clients qui l’utilisent. Queiroz n’a pas l’esprit de sérieux des naturalistes doctrinaires. Si ces caricatures sont parfois trop appuyées, et qu’il tend à ajouter à l’excès plus qu’à y retrancher, comme pour accompagner le mouvement d’accumulation matérielle qui menace la vie humaine, s’il renverse même à l’occasion quelque bibelot traînant ici ou là, s’il schématise un peu trop l’opposition de la civilisation technique à la vie rurale, il n’en produit pas pour autant un livre raté. Il y a du visionnaire chez Queiroz, une perception fine de ce qui menace la société, dès 1900, c’est-à-dire la submersion par les objets et la manie fétichiste qui accompagne leur triomphe. En contrepartie de ce règne des choses, les personnages recherchent, dans des complexités spirituelles orientales et changeantes, le sens existentiel dont, au fond, les prive l’abondance matérielle. On sera moins convaincu, à juste titre, d’une solution ruraliste, qui tient plus de la commode nostalgie de l’écrivain en « exil » que du désamorçage du péril techniciste et cumulatif. La prédiction de Queiroz s’est néanmoins avérée : nous sommes submergés par les babioles et l’artifice. La modernité satirique du texte réside, aujourd’hui encore, dans cet aspect-là. Derrière les caricatures et les situations cocasses du 202, Champs-Élysées, subsiste une inquiétude sincère, celle d’une humanité perdant peu à peu contact avec la matière, le concret, le « réel » (de combien de précautions ne faut-il pas encadrer désormais ce substantif ? ) et se perdant dans l’accessoire, la machine, le « virtuel ».

 

 

Folie de la bibliothèque

Bibliothèque du professeur Richard Macksey

Bibliothèque du professeur Richard Macksey

Dans son roman satirique 202, Champs-Élysées, l’écrivain portugais Eça de Queiroz montre plaisamment les périls de l’accumulation exhaustive, boulimique et insensée de savoir et de livres. Avant que de présenter ce roman dans une note, j’avais envie de vous en donner un extrait à savourer.

Simultanément, et pour obéir à son idée, à moins qu’il ne fût gouverné par le despotisme de l’habitude, il ne cessait, tout en accumulant de la mécanique, d’accumuler de l’érudition. Ah ! cette invasion de livres au 202 ! Solitaires, deux par deux, en paquets, dans des caisses, minces, gros et pleins d’autorité, recouverts d’une plébéienne jaquette jaune ou reliée en maroquins filigrané d’or, éternellement, torrentiellement ils envahissaient par toutes les portes la bibliothèque, se répandant sur le tapis, se carrant dans les fauteuils vides, trônant sur les robustes tables, grimpant, grimpant surtout contre les fenêtres, en tas voraces, comme si, suffoqués par leur propre nombre, ils cherchaient avec angoisse de l’air, de l’espace ! Dans l’érudite travée, où seuls les carreaux les plus hauts étaient à découvert, sans que des livres les encombrassent, pesait continuellement un pensif crépuscule automnal alors que dehors juin brillait de mille feux. La bibliothèque avait débordé dans tout le 202. On ne pouvait ouvrir une armoire sans qu’une pile de livres, privée de ce rempart, vous dégringole dessus. On ne pouvait soulever un rideau, sans qu’apparaisse une abrupte pile de livres ! Et mon indignation fut immense, un matin, alors que je courais pris d’une urgence, et défaisant déjà mes bretelles, quand je trouvai la porte du water-closet barrée par une terrifiante collection d’études sociales !

Je me rappelle plus amèrement encore la nuit historique où dans ma chambre, fatigué, moulu par une promenade à Versailles, les paupières pleines de sable et papillotantes, je dus déloger de ma couche, en jurant, un redoutable Dictionnaire de l’industrie en trente-sept volumes ! Je me sentis alors arrivé à complète saturation du livre. En donnant de grands coups de poing dans mon traversin, je maudis l’imprimerie, l’incontinence verbale de l’humanité… Et j’avais déjà allongé mes jambes, et m’assoupissais, quand je me heurtai violemment, à m’en rompre la précieuse rotule du genou, contre le dos d’un volume qui s’était perfidement dissimulé entre le mur et la courtepointe. Avec un hurlement de fureur j’empoignai et lançai de toutes mes forces l’insolent volume — qui renversa le vase de fleurs et inonda un riche tapis du Daghestan. Et je ne sais pas très bien si je réussis ensuite à m’endormir, car mes pieds, que je n’entendais pas se déplacer, qui ne faisaient aucun bruit, continuèrent à se cogner dans des livres, dans le couloir éteint, et aussi dans le jardin sablonneux nimbé par le clair de lune, et dans l’avenue des Champs-Élysées, pleine de monde et de bruit comme pour une fête nationale. Et, ô prodige, toutes les maisons alentour étaient faites de livres. Dans les branches des marronniers, ce qui bougeait c’étaient des feuilles de livres. Et les hommes, les dames élégantes, vêtus de papier imprimé, avec de grands titres dans le dos, avaient à la place du visage un livre ouvert, dont une brise paresseuse tournait doucement les pages. Au fond, place de la Concorde, j’aperçus une montagne de livres escarpée, que je tentait d’escalader, le souffle court, me retrouvant soudain enfoncé jusqu’aux cuisses dans une visqueuse couche de compositions en vers, ou me cognant contre la jaquette, dure comme un roc, d’imposants volumes d’exégèse et de critique. Je montait à de telles hauteurs, au-delà de la Terre, au-delà des nuages, que je me retrouvai, émerveillé, au milieu des astres. Ils roulaient sereinement, muets, énormes, recouverts d’une épaisse croûte de livres, qui laissait filtrer, çà et là, par quelque fente, entre deux volumes mal superposés, un rai de lumière étouffée et oppressée. Et mon ascension me conduisit ainsi au Paradis. C’était à l’évidence le Paradis, puisque mes yeux d’argile mortelle aperçurent le vieillard de l’Éternité, celui qui n’a ni commencement ni fin. Environné d’une clarté qui émanait de lui, plus lumineuse que toutes les autres, entouré d’étagères en or débordant d’incunables, assis sur des in-folio très anciens, son interminable barbe floconneuse étalée sur des piles de feuilles volantes, brochures, journaux et catalogues — le Très-Haut lisait. Le front superdivin qui avait conçu le monde reposait dans la main superpuissante qui l’avait créé, et le Créateur lisait, et souriait. Je me risquai, tremblant d’une horreur sacrée, à jeter un œil par-dessus son épaule, d’où jaillissaient les éclairs. Le livre était un livre broché, à trois sous… L’Éternel lisait Voltaire, dans une édition bon marché, et souriait.

202, Champs-Élysées, Eça de Queiroz, La Différence, coll. Minos, traduction Marie-Hélène Piwnik, pp. 102-105

Plus loin dans le roman, le Prince Jacinto, qui empile tous ces livres sans jamais savoir lequel lire, trouvera le bonheur loin de l’accumulation inutile de ces volumes qu’il est incapable de trier. Quelques classiques, lus et relus, lui suffiront alors : Homère, Virgile, Cervantès, etc. Eça de Queiroz – qui ne lésine jamais sur les effets et la satire – désigne un risque toujours très actuel : celui de ne pas choisir, de ne pas exclure, de se laisser emporter à entasser plus de savoir qu’on n’en pourra jamais assimiler (on notera que les deux seules séries citées dans l’extrait sont un Dictionnaire de l’Industrie et des études sociales, bref du savoir positif entendu comme périssable et, peut-être, à moins d’être expert en ces domaines, superflu). Nos bibliothèques publiques et nos librairies débordent de milliers de volumes, dont l’étendue finit par nous écraser. Jacinto, en bon esprit positiviste, accumule tout le savoir, le réunit chez lui jusqu’à se couper de l’existence même, repoussée dans une ombre éternelle et pesante, celle de ces volumes occultant toute lumière extérieure. Cette vie artificielle ne le satisfait pas, elle le blase, en le privant de ses sensations, en l’aveuglant et en l’assourdissant. La bibliothèque devient le danger qui menace de submerger la psyché humaine, comme le rêve de Zé Fernandes, le narrateur, l’illustre métaphoriquement. Le savoir moderne déborde les capacités humaines. La folie qu’un Canetti mettra en scène, avec une grande puissance narrative, dans Auto-da-fé, n’est pas loin. Il suffira au possesseur de la bibliothèque, le professeur Kien, d’y croire et de ne vivre que pour elle : à la folie blasée et acquisitive de Jacinto succèdera la folie érudite et impliquée de Kien.

Or, tout authentique lecteur doit, quelle que soit sa bonne volonté et son ouverture d’esprit, discriminer et exclure, et ne se concentrer que sur les textes et les auteurs qui lui sont les plus essentiels. La tentation est forte de céder à telle ou telle fièvre de savoir, tel ou tel désir d’assimiler, telle ou telle envie de connaître Résister est l’affaire, croyez-moi, de chaque instant. C’est une question de discipline et les plus féroces lecteurs n’opposent eux-mêmes que de fragiles barrières à l’extension continuelle des collections. Se réfréner est néanmoins un exercice salutaire et fondamental. Comme le dit l’écrivain argentin Matias Serra Bradford : Celui qui lit voracement doit forcément exagérer ses préjugés pour écarter des écrivains qui peut-être, avec un peu de bonne volonté, comme on dit, obtiendraient ses bonnes grâces, mais s’il n’appliquait pas cette méthode d’exclusions rapides, il deviendrait (encore plus) fou. (Europe, n° 1020, p. 235)

Contre le simulacre : Son Excellence le comte d’Abranhos, d’Eça de Queiroz

Son Excellence le comte d’Abranhos, Eça de Queiroz, 1880

« Elle perdure, l’œuvre impérissable que nous légua ce glorieux génie qui repose aujourd’hui, entouré de la vénération nostalgique du Portugal, au cimetière de Prazeres. Sur le mausolée commémoratif élevé par l’inconsolable et respectable comtesse d’Abranhos, le talent du sculpteur Craveiro fait revivre dans le marbre la figure majestueuse de l’homme d’État. Et ce n’est pas sans une profonde émotion que j’irai chaque année, en un pieux pèlerinage, contempler cette haute figure de marbre, au port majestueux, à la poitrine couverte des décorations dues à son mérite, une main portant un rouleau de manuscrits, l’autre reposant sur la poignée de son épée de gentilhomme, qui indique l’homme d’État – et les yeux, derrière les lunettes à monture dorée, levés vers le firmament, symbolisant sa foi en Dieu et en la destinée immortelle de la patrie. »

Par ces quelques lignes grandiloquentes se conclut le portrait du comte d’Abranhos, satire violente des mœurs politiques du Portugal libéral. Arriviste forcené, incompétent, égoïste, lâche, calculateur, Abranhos condense en sa personne toutes les tares du politicien bourgeois, homme d’assemblées, gentilhomme, qui, à l’évocation de la patrie, pense surtout à lui-même. Issu d’un milieu modeste, il le renie pour servir sa carrière. Étudiant médiocre, il flatte, dénonce, corrompt pour obtenir ses diplômes. Père indigne, il se sert de la morale comme paravent de son ingratitude. Avocat sans relief, il ne s’élève qu’avec les subsides de sa riche belle-famille. Rhétoricien sans projet politique, il avance dans la bonne société lisboète à force de pirouettes et de reniements. Le danger excite sa prudence, la sécurité éveille son audace. Queiroz, en dressant le panégyrique de ce médiocre parvenu, illustre par la dérision les travers absurdes des régimes bourgeois. L’écrivain naturaliste se fait moraliste : quand les camps politiques en présence, « régénérateurs » (conservateurs) et « historiques » (libéraux) pensent la même chose, sont issus des mêmes milieux, rêvent aux mêmes perspectives, la politique équivaut à un trompe-l’œil.

La rhétorique s’enflamme quand les oppositions s’estompent. Ils hurlent leurs différences mais changent de camp sans trahir le moindre de leurs principes. Le retournement d’Abranhos, qui passe à l’opposition lorsque celle-ci menace de devenir majorité, ne peut être conçu comme une trahison, puisqu’il rejoint des hommes qui pensent comme lui. Les propos de Queiroz sont admirables de distance cynique : par syllogisme, Abranhos prouve que ses fuites sont des actes de courage, ses retournements des actes de fidélité, ses opportunismes des actes de politique. L’emphase brouille le sens. Elle tord la vérité morale et transforme le langage en arme hypocrite. Les mots servent tous les régimes. Quand la politique meurt, le langage ne vaut plus rien : sa charge est comme neutralisée, au service d’un discours général creux que ceux qui l’utilisent voudraient inéluctable. Les discours sont interchangeables et plus les références historiques enferment les allocutions dans une gangue pompeuse, plus ils servent à dissimuler une vacuité infinie. Un jour, pour Abranhos, sans autre motif que son désir apolitique d’ascension sociale, le roi est Louis XVI, le jour suivant, il est Saint-Louis. L’élévation de l’avocat, de l’orateur, sont les conséquences ultimes de cette distorsion, les techniques oratoires comme brouillage de la réalité. La compétition politique n’est plus qu’une course aux prébendes, une lutte dont le noyau vital a été désamorcé.

Le roi est nu : aux conservateurs répondent d’autres conservateurs. Abranhos s’élève dans un jeu dévitalisé. La ploutocratie croit avoir évacué l’histoire. Les institutions de la Charte sont définitives, l’Empire est formé. En verrouillant la forme, la classe politique croit figer les processus historiques. Le système tourne à vide, et accumule, de manière confusément marxiste, les contradictions qui mèneront à son propre effondrement. Fixe, immobile derrière le masque de la valse permanente des ministères, l’État grouille pourtant de tensions non résolues, de divergences ignorées. Par l’humour, Queiroz dévêt le système politicien de ses frusques politiques. Il en sape la fausse rhétorique. Il délégitime le « grand homme ». Alipio Abranhos est un manoeuvrier de couloirs, un arriviste à la petite semaine qui voile son inexistence proprement politique par l’usage abusif d’une langue aux atours politiques. Le système portugais n’est qu’une compétition pour le pouvoir, dont le comte d’Abranhos est un des nombreux champions. A ces faux-monnayeurs qui se croient hommes d’État, Queiroz oppose le brutal constat de leur dévoiement. Ils clament et sermonnent pour mieux se cacher, enrober leur vacuité d’une grandeur usurpée.

L’ouvrage s’achève sur la description de la statue d’Abranhos, qui présente tous les attributs conventionnels de l’homme d’État : la figure, le regard, l’épée, les médailles, les manuscrits… Ultime ironie de l’écrivain : Abranhos n’était politique qu’en apparence. La statue simulacre atteste le statut simulé. Queiroz a dévoilé tout au long de son roman ce que le monument a de mensonger : la figure de marbre, hiératique, dissimule le visage réel du transfuge déloyal ; le regard lointain prétend à la profondeur, alors qu’il n’a été que lâche indécision ; l’épée du gentilhomme travestit le duelliste pusillanime en combattant téméraire ; les médailles ne récompensent qu’une veulerie prise pour de la sagesse ; les manuscrits élèvent le gâte-papier au grade de publiciste. Alipio Abranhos n’était rien, un misérable imbécile, qu’une fortune favorable éleva au faîte de la gloire parlementaire, parfait représentant d’une politique sans enjeux et de gouvernements sans objectifs. Queiroz démonte, par cet éloge postiche, les faux-semblants formellement politiques d’un univers utilitariste.