Les espérances déçues : L’Ordre, de Marcel Arland

André Kertész – Broken Plate (Paris, 1929)

André Kertész, Broken Plate (Paris, 1929)

 

L’Ordre, Marcel Arland, Gallimard, 1929

 Il faut passer un espace infernal / Risquer plus que l’on n’a / Et partir revenir s’en aller / Plus de larmes enfin dans un cœur desséché / – Un tourbillon l’a pris – / Et lorsque dans la nuit il tomba pour jamais / Personne n’entendit le nom qu’il prononçait.

Pierre Reverdy, Droit vers la mort

Un jeune provincial doué, excellent élève, cultivé, ambitieux, monte à la capitale peu après le baccalauréat. Idole de son petit milieu local, professoral, étriqué et bourgeois, il rêve de conquérir et Paris et la gloire. Ses premiers contacts avec les milieux culturels d’élite sont hésitants : il ne connaît personne, ses références littéraires, artistiques et morales sont vieilles d’un demi-siècle, il est mal habillé, parle à tort et à travers ; pour le dire vite, il ne maîtrise pas les codes d’un milieu. D’abord ébloui par la capitale, il se laisse peu à peu gagner par le découragement, la pauvreté, le doute. Combien de conquérants assurés de la dominer Paris a-t-elle découragé ? Il ne suffit pas de prêter des serments de grandeur devant le panorama parisien ou face au tombeau de l’Empereur pour devenir quelqu’un. On le retrouve, après plusieurs sorties désastreuses, dans une chambre de bonne, écœuré, souffrant sur sa page blanche, étudiant mal, mangeant peu. Perdu dans la foule des audacieux, il constate son insignifiance, qui tour à tour excite et afflige son ambition. Bientôt, le voici condamné à gagner son pain, dans quelque bureau où il fera le commis, au contact de ronds-de-cuir dont la mesquinerie le dispute à la médiocrité. Est-ce pour cela qu’il est venu ? Est-ce pour cela qu’il s’est battu ? Oui, en partie. Il aura ainsi appris la solitude, éprouvé la honte, rencontré la fausseté ; il aura fait sa mue, se sera débarbouillé de ses références littéraires désuètes, et aura intégré les règles d’un petit monde autour duquel il tourne obstinément. Heureusement – il faut bien qu’il y ait roman – à force d’écrire et de musarder dans les cafés littéraires, il rencontre quelque introducteur, ange-gardien ou Méphistophélès, qui l’entraîne vers la presse, les milieux artistes et la fameuse bohème. Un ou deux excentriques, une poignée d’ambitieux, de demi-mondaines, de ratés, et voilà un groupe, une coterie, mieux, une bande prête à accueillir le jeune homme. Quelques temps plus tard, le lecteur retrouve le héros mieux établi ; il est devenu critique ou journaliste ; il gagne quelque argent à mesure que sa réputation grandit ; il a passé la première étape de son initiation. Ici, commence véritablement son histoire, celle de son ascension ou celle de sa chute. Vous aurez reconnu cette histoire. C’est celle de François Sturel dans Les Déracinés ; c’est (en partie et assez superficiellement) celle de Michel, dans Les Deux Étendards ; c’est, évidemment, celle de Rubempré dans Les Illusions perdues. Il existe, dans la littérature française, un genre très spécifique, le roman d’apprentissage pour homme de lettres. Les écrivains – ceux en tout cas qui vécurent l’époque où « monter à Paris » avait encore un sens littéraire – y mettent beaucoup de leur jeunesse : leurs rêves, leurs doutes, leurs rencontres, leurs découvertes. Le personnage archétypal de cette littérature est moins Rastignac, l’ambitieux arriviste ou d’Arthez, l’ambitieux scrupuleux, ou encore Roemerspacher, l’ambitieux probe, que le sensuel et dévoyé Lucien de Rubempré. Ouvrir L’Ordre, de Marcel Arland, c’est retrouver, à la mode des années 20, le fumet des Illusions perdues, l’ascension et la chute de l’excellence de province, l’impossible conquête de Paris, le drame d’un être d’exception qui se gâche. Situé entre la fin de la première guerre mondiale et les années 30, L’Ordre met en scène, en sus de cette histoire d’ambitieux déçu, un trio amoureux, dont les mésaventures et déchirements doublent le roman d’apprentissage d’une sorte d’étude psychologique du va-et-vient des sentiments.

L’Ordre eut beaucoup de succès de son « vivant » éditorial (ce n’est pas être trop sévère que de juger ce livre « mort » ; il doit avoir désormais dix lecteurs par an, et encore). Il obtint le Prix Goncourt en 1929, ligne du palmarès encadrée des succès de Maurice Constantin-Weyer (1928) et d’Henri Fauconnier (1930) – ah ! Que la gloire des lettres dure peu ! L’Ordre a les défauts de la littérature convenable de son temps : le style léché paraît au lecteur moderne gourmé et fade, avec ses « graves entretiens », ses « figures pâlies » et autres clichés du temps ; le triangle amoureux se débat dans les conventions sociales et morales d’une certaine (petite-)bourgeoisie d’époque, qui ont pour nous l’exotisme des mœurs nuptiales des Indiens Yanomami ; la polarisation de l’intrigue autour des thèmes de l’ordre et du désordre reste bien timide, sans véritables répercussions stylistiques, à quatre ans seulement de la parution du fracassant Voyage de Céline, alors que les surréalistes se déchaînent, que Morand jazze la langue et qu’à l’étranger œuvrent un Döblin ou un Joyce. L’ordre l’emporte, et de loin, sur le désordre, dans le style comme dans l’intrigue. Une fois cette déception surmontée, le lecteur prend néanmoins un certain plaisir à retrouver une forme de froideur classique « N.R.F. », élégante et racée, et dont la formule est, je le crains, perdue pour toujours. Savourons-là un peu cet art évanoui. Qu’est-ce donc que « l’Ordre » pour Arland ? La chape de plomb de l’après-guerre. Là où notre figuration légendaire des années 20 nous conduit à imaginer les Années Folles, entre La Garçonne et La Madone des Sleepings, comme un défouloir généralisé, rythmé par l’automobile et le cinéma, théâtre d’une effloraison artistique, littéraire, politique permanente, Arland les montre comme une timide ébauche de virulence sociale, vite soufflée par le souci maintenu des convenances, la comédie des ambitions et le triste déchaînement de la médiocrité. Le personnage central, Gilbert Villars, est le ferment du désordre ; c’est un Rubempré blessé et outragé, orgueilleux comme un patricien, violent, rancunier, dont le désir de réussite peut se résumer en une seule formule : il veut prendre sa revanche sociale sans se commettre avec personne. L’équation est impossible : les purs ne s’élèvent pas et les ambitieux se salissent. Il lui faut choisir entre la réussite et la vertu. Ce sera la déchéance. Les belles promesses du début s’effilochent : hargneux, incapable de tolérer la moindre compromission, bousculant les convenances par goût puéril de la provocation plus que par conviction, Villars représente une sorte d’idéal type du trublion défait qui, à force de vouloir blesser les autres, finit par se blesser lui-même. Il cache sa peur derrière son agressivité, son malaise social derrière son infatuation. Puisque les autres vont l’abattre, autant attaquer le premier ; d’un présupposé fallacieux découlent de néfastes conjectures. Son goût du basculement social, qui le mène, sans guère de profondeur de convictions, auprès des communistes, n’est que crispation égocentrique, virulence gratuite, honneur mal placé. Homme nouveau, né de la guerre ? Non, même pas. C’est un être immature venu trop tard dans un monde trop vieux. Son demi-frère, Justin, son exact opposé, est un médecin, un ancien combattant, consciencieux, laborieux, ambitieux, d’une ennuyeuse perfection morale. Face à lui, Gilbert, n’est qu’un étudiant perdu, un homme sans but, dont l’irrépressible orgueil cause une série de désastres. Leur opposition irréductible, symbolise, dans le roman, celle de l’ordre et du désordre. D’un côté, le lecteur trouve la responsabilité, la prévoyance, le travail, les vertus bourgeoises, la mesure, tout ce qui incarne, jusqu’à la caricature, l’ordre, non dans son dévoiement autoritaire, mais dans sa plus parfaite pondération. Justin Villars, médecin bienveillant, député brillant, réformateur prudent, incarne l’ordre dans sa quintessence, c’est-à-dire qu’il ennuie formidablement, ce parangon de perfection, avec ses leçons, ses morales, ses principes, sa fermeté d’âme qui n’est que sclérose du cœur. De l’autre côté, le lecteur voit la liberté, l’être blessé par le monde social, ses aspirations élevées, son exigence folle envers lui-même et envers les autres, la sincérité, le débordement de soi, le désordre dans tout ce qui le relie positivement à la liberté et à l’indépendance. Gilbert Villars, jeune écrivain, journaliste doué, séduisant et affranchi, désigne un désordre créatif dont la société peut s’accommoder, à condition qu’il y mette les formes. Il plaît, malgré ses excès, car, à côté de son frère, ses défauts sont des respirations, ses vices des bonheurs et son existence une espérance.

Marcel Arland devait juger le conflit inévitable entre deux pareilles natures. Pour le prouver, il mit entre elles… une femme. Renée, qui a grandi avec Gilbert Villars, n’est pas un personnage particulièrement réussi. Deux natures trop dessinées l’encadrent et la ternissent (et même trois, en comptant son père, l’envahissant et savoureux M. Henriot). Aux côtés des Villars, elle n’existe pas. J’ai peiné à y voir autre chose qu’une figure de papier, une femme de convention. Elle n’est pas autonome. C’est un révélateur négatif ; elle accentue les pires traits de ceux qu’elle côtoie. À côté d’elle, Justin se montre à la hauteur de son idéal involontaire de barbon paternaliste et raseur et Gilbert à celle de sa nature de fat susceptible et pénible. Le triangle amoureux ennuie un peu. Renée aime Gilbert, Justin épouse Renée, Gilbert lui prend, Justin lui reprend, etc. Renée ne les modère jamais, elle les exaspère jusqu’à ce qu’ils deviennent la caricature de leurs défauts. Ce personnage féminin est en partie manqué car il n’agit jamais, il réagit, il réagit aux souhaits et aux impulsions de ses deux amants alternatifs. À aucun moment elle ne se libère des clichés et des conventions de son milieu ; à force même, la pitié que devait susciter son histoire – notablement mélodramatique, du sang, des larmes, des deuils – finit par se muer en agacement. Autant les deux frères sont assez rigides, malgré des hésitations épisodiques qu’ils sont trop fiers pour exprimer, autant la jeune Renée Henriot est inconsistante, dépendante de deux figures trop puissantes pour elle. Elle ne tire rien de bon de ces deux monstres d’orgueil. Les femmes de ce roman ne me paraissent pas très réussies : l’une hésite entre dévotion et dévouement, l’autre se donne à qui veut, une autre encore se suicide d’amour… Aucun des personnages féminins ne s’écarte beaucoup des clichés romanesques du début du siècle. Derrière elles, une galerie de personnages secondaires masculins anime néanmoins le roman, avec leurs excentricités et leurs qualités : le dandy Décugis, aussi généreux qu’il est imprévisible et distant ; l’aspirant écrivain Prince, qui, pour dix aphorismes stupides tient une trouvaille de génie ; le journaliste communiste, sorte de Léautaud rouge assez réussi, plus proche des bêtes et misogyne que son modèle même ; le jeune chrétien malade dont la foi s’étiole à mesure que la mort s’approche ; etc.

L’ordre social l’emporte sur Gilbert Villars – comme il l’emporte toujours, soit qu’il rejette, soit qu’il achète, soit qu’il absorbe celui qui se lève contre lui. Sa révolte est personnelle, son communisme n’est qu’une façade, sa motivation, c’est lui-même, la satisfaction de son désir ambivalent de réussite et de pureté, forme si parfaite de revanche sociale qu’elle est inapplicable. On ne se venge pas par la pureté. Puisque concilier réussite et probité est impossible, il cherchera (et trouvera) leurs contraires : l’échec et l’impureté, dans un dévoiement masochiste, une perdition voulue et assumée, une spirale d’abjection. Il le dit, il ne veut pas de bonheur au prix de sa liberté ; il aura le malheur et la solitude. Est-ce à dire que l’ordre est rétabli ? Il serait bien ambitieux de l’affirmer tant l’ordre, au fond, n’a pas été ébranlé par les gesticulations de Villars. L’homme en colère a de trop petits poings pour abattre des piliers d’airain de la société et, à force de frapper, il se blesse. La scène d’ouverture – une des plus réussies du livre – dit tout ce dilemme, elle l’annonce. Le jeune Villars va être récompensé, à la fin de sa dernière année scolaire, lors d’une cérémonie de remise de prix – il les a tous raflés. Plutôt que de venir attendre l’arrivée du sous-préfet qui doit distribuer les récompenses, il se réfugie en hauteur et observe la scène. Il a tout prévu. Lorsque la cérémonie commencera, et que les petites classes auront été félicitées, il arrivera et obtiendra alors, d’élèves qui, croit-il, le détestent, les acclamations admiratives qu’ils ne lui ont jamais exprimées et qu’il pense mériter. Il réfléchit un peu et comprend soudain quelle vanité sous-tend ce désir de gloriole : quel succès bas qu’un succès aussi concerté, aussi provoqué, aussi peu libre que celui-ci ! Il hésite, change d’avis, n’assiste ni à la cérémonie, ni au banquet des élèves. Il ne récupère pas ses prix et va errer dans les rues, en attendant le train qui le ramènera chez lui. Le désir de réussite (les applaudissements) entre en contradiction avec l’aspiration à la pureté (ils doivent être sincères) ; il veut des compliments mais doute de ceux-ci ; il veut être aimé et tout amour lui est suspect ; il lui faut des triomphes mais il exècre la réussite. Toutes les contradictions du jeune Villars sont déjà là. Le roman ne fera que les déployer. Un tel être ne peut pas être heureux, ou alors il lui faut s’étudier, se corriger, se vaincre et le jeune homme a trop d’estime pour lui pour cela. Contradictoire, le jeune Villars est, à dire vrai, pour ses proches et ses connaissances, une énigme. Arland trace une généalogie explicative dont la vertu tient surtout à ce qu’elle ne dit pas : une jeunesse seule, écrasée par le modèle des soldats héroïques de 14 tels que la propagande les mettait en scène, une jeunesse opprimée par un frère trop parfait, une jeunesse tourmentée par les ambivalences du monde à son égard, entre le respect et le mépris.

Gilbert Villars aime les situations tranchées. Or, la société, « l’ordre », ne subsistent que dans le clair-obscur, le compromis permanent, le gris social généralisé. La société le frustre en ne choisissant jamais ni de l’admirer ni de le haïr ; or, lui voudrait qu’on l’approuve en tout, ou qu’on le rejette tout le temps ; le juste milieu le rend malade. C’est ainsi que la société l’use, en s’accommodant mieux de lui qu’il ne le pensait. Si en province, dans le milieu extrêmement conformiste de son tuteur ou de son pensionnat, la moindre réaction de Villars équivalait à une révolte, que dis-je ? à une révolution, à Paris, en revanche, il en faut plus pour troubler le bon ordre républicain, conservateur et bien-pensant. Ses outrances verbales, plutôt que de lui donner les moyens de renverser l’ordre, n’occasionnent qu’un chahut temporaire, que la société tolère jusqu’au moment où elle lui offre l’alternative à laquelle est confronté chaque contestataire : entrer dans le système ou disparaître. Il a montré son talent, il a éructé sur les institutions, vomi la bourgeoisie, appelé à l’insurrection contre la canaille galonnée. Très bien. Maintenant, il faut choisir : continuer sur cette voie, et en périr ; rentrer dans le rang, et en vivre. Le lecteur ne sera pas surpris du choix final du personnage d’Arland. L’ordre règne à Paris et tout ce qu’aura détruit Gilbert, c’est sa vie, celle de ses proches, celle de son amour. S’il n’est pas sans qualités – l’ascension de Villars dans la presse parisienne, les personnages secondaires souvent en verve, les atermoiements des consciences – L’Ordre ne parvient pas à échapper à un certain schématisme, une prévisibilité d’époque, une tiédeur romanesque. Cette comédie humaine ne va pas au bout de son projet : trop de tenue, trop d’académisme, trop de prudence. Quatre ans plus tard seulement, Ferdinand Bardamu incarnera une figure anarchisante autrement plus puissante que le héros malheureux de L’Ordre.

 

Les évolutions récentes et futures de « La bibliothèque de la Pléiade »

Le champ italien dans la Pléiade, un Pleiade italien d'Einaudi et un volume d'I Meridani

Le champ italien dans la Pléiade, un Pleiade italien d’Einaudi et un volume d‘I Meridani

Mars 2015 : Cette note a connu un grand succès. Vous trouverez en commentaires beaucoup d’informations sur la collection. Une version synthétique et à jour de toutes ces informations se trouve ici : https://brumes.wordpress.com/la-bibliotheque-de-la-pleiade-publications-a-venir-reeditions-reimpressions/. J’invite les lecteurs intéressés par la collection à s’y rendre s’ils souhaitent avoir une idée de ses futures publications.

Tout amateur de la « Bibliothèque de la Pléiade » en est un directeur potentiel. Étant fondée sur une forme de hiérarchie des valeurs, qui distingue entre les œuvres dignes d’y figurer des autres, elle appelle nécessairement au choix, à la distinction et in fine à la controverse. Chacun d’entre nous (intéressé par le sujet, cela va sans dire), s’il en avait la possibilité, exclurait deux ou trois auteurs qu’il déteste pour y faire entrer deux ou trois absents qu’il pense injustement oubliés ! Cette évidence posée, il convient de remarquer que la politique de Gallimard a pu également, au cours de la longue histoire de la collection, laisser quelquefois circonspect. Dans les deux ou trois dernières années, les publications des volumes Jules Verne, Boris Vian, Drieu la Rochelle ou, très récemment, Stefan Zweig, ont suscité des réserves. Il me semble entrer dans ces publications plus d’opportunisme commercial que d’ambition éditoriale. Plus jeune, j’ai beaucoup aimé lire Zweig mais à côté de Canetti, de Broch, de Döblin ou de Mann, il me paraît désormais un peu fade, un peu désuet. De l’extérieur, j’ai l’impression, à étudier le catalogue, que la politique éditoriale de Gallimard a opéré au moins deux grands virages en 80 ans. En taillant l’histoire de la Pléiade à la serpe, j’observe trois périodes : 1933-1964 : les grands classiques, seuls ; 1965-1995 : vers l’exhaustivité des textes (notes, variantes, commentaires), puis, dans le courant des années 70-80, une ouverture vers des domaines inexplorés (philosophie, textes asiatiques, etc.) ; depuis 1995 : tentative d’élargissement du public, rétrécissement des projets, moindre ambition éditoriale. La lourdeur des volumes, qui peuvent mettre plusieurs décennies à aboutir, estompe quelque peu les grands tournants de l’histoire de la collection : tel ensemble de volumes, lancé en 1975, a pu n’aboutir que 25 ans plus tard. Il reflète, au moment de son achèvement, comme la lumière émise par des étoiles au fond des cieux, une politique éditoriale déjà dépassée. Ainsi Ibn Khaldûn (choix exigeant et bienvenu de l’éditeur), dont le deuxième volume est sorti l’an dernier, me paraît plutôt relever des choix éditoriaux des années 80 que de ceux opérés depuis dix ans (de même pour Pline l’Ancien).

Gallimard a beaucoup publié, historiquement, sur le grand tournant, pour la collection, que fut l’édition des œuvres de Jean-Jacques Rousseau dans les années 60 : corpus étoffé de notes, de présentations, de variantes, matérialisation des préoccupations, notamment génétiques, des chercheurs. Avant, les volumes n’étaient guère que de solides compilations de textes. Quiconque feuillette les volumes des années 30 à 50 (la première édition de La Comédie humaine par exemple, ou les volumes de Tolstoï, de Dickens) et les compare aux éditions des années 60, 70 (Rousseau, Dante, la seconde édition de La Comédie humaine) verra immédiatement les différences. Dans les années 60, le nombre d’étudiants augmente, le nombre de chercheurs aussi. Pour les satisfaire (et profiter de ce marché), la simple collation de grands textes en un volume pratique à manipuler et peu encombrant ne suffit plus. Le livre de poche, nouveau-né de l’édition d’alors, satisfait largement la demande en matière grands textes. En revanche, les étudiants, les enseignants, en quête d’éditions soignées, denses, étoffées, ne peuvent se satisfaire du texte seul, et les éditions critiques, intégrales, sont alors fort coûteuses. Gallimard décide donc de publier des volumes de textes établis avec précision et enrichis d’annexes et de documents.

Passé les années 60, Gallimard republie donc une partie des œuvres déjà éditées, dans de nouvelles versions, proches, éditorialement parlant, de la série Rousseau. À côté des rééditions des classiques (nouveau Balzac, nouveau Flaubert, nouveau Stendhal, nouveau Mallarmé), la collection s’enrichit continuellement d’auteurs contemporains ou plus anciens. Les projets sont alors ambitieux : les œuvres romanesques sont complètes (même pour des auteurs moins incontestés comme Green, France, Aymé, Daudet ou Kipling), en 3, 4 ou 5 tomes, les éditions regorgent de variantes et de notes… jusqu’à aboutir (avec Sartre notamment) à des volumes obèses, de plus de 2000 pages, qui perdent certaines des qualités (poids, lisibilité) de la collection. Je crois que Gallimard s’est rendu compte, au cours des années 90, que la surenchère de commentaires, de gloses, de variantes, aboutissait à l’édition de volumes dénaturés, plus proches des gros traités de scolastique médiévale – et leurs interminables commentaires –  que de la présentation équilibrée de textes jugés fondamentaux. Comme la Renaissance, qui débarrassa les classiques de la gangue des glossateurs médiévaux, la Pléiade se réorienta vers des volumes plus sobres, plus légers, plus courts. Bien évidemment, les projets ayant des durées de vie extrêmement variables, il sort encore, de temps à autre, quelque volume à l’ancienne. Les volumes plus récents, peut-être moins riches, sont généralement plus courts. Cendrars a ainsi bénéficié, en 2013, de deux volumes assez fins ; il est même permis de se demander pour quelle raison l’éditeur a préféré séparer en deux livres ce qui eût pu sans difficulté s’agréger en un seul. À l’examen des publications des dernières années, je trouve que Gallimard a peut-être été trop loin dans ce sens, éditant des volumes incomplets et un peu décevants.

N’est-ce pas l’indice de certaines difficultés de la collection elle-même ? En effet, longtemps la « Bibliothèque de la Pléiade » a bénéficié d’un statut très particulier, qui tenait de son positionnement unique sur le marché français du livre : suffisamment luxueuse pour être offerte, collectionnée, révérée ; suffisamment accessible pour demeurer un produit de grande consommation, susceptible de s’écouler à plusieurs dizaines (voire centaines pour les volumes les mieux vendus) de milliers d’exemplaires. Ersatz de bibliophilie, le fait de collectionner les volumes de la Pléiade, de les afficher fièrement chez soi fut aussi, pendant un temps, un moyen d’affirmer un statut socioculturel. Objet d’un désir complexe, le volume Pléiade a été tout à la fois une porte d’accès utile et pratique vers de grands textes et un instrument de distinction sociale. Comme je l’ai dit plus haut, je crois néanmoins pressentir des difficultés pour cette collection qui tiennent à la conjonction de tendances :

–         de banales évolutions du lectorat : baisse du nombre des grands lecteurs, moindre rôle du livre dans la distinction sociale, dédain des classes les plus aisées (financièrement) envers la lecture des classiques, déclin généralisé des tirages plus luxueux, rejet du format un peu ancien de la collection, moindre révérence (ou moindre fétichisme, je ne sais) envers le « beau livre », coût des volumes disproportionné avec les moyens des étudiants et professeurs, crise économique, etc.

–          en conséquence de quoi, Gallimard publie des volumes plus courts, ne prétendant plus à l’exhaustivité (les « Œuvres complètes ne sont plus guère pratiquées – sauf d’immenses (et solitaires) exceptions comme Flaubert et Shakespeare – au profit d’ « Œuvres choisies », moins ambitieuses) ; l’idée étant de continuer à agréger les différents publics de la collection.

–          les choix éditoriaux récemment opérés (même quand ils furent de qualité) ciblent le « grand public » : Boris Vian et Stefan Zweig, dont les romans se vendent toujours en France à un rythme très impressionnant, Milan Kundera aussi, et, demain, Georges Perec et Mario Vargas Llosa. Où sont les auteurs plus ambitieux ? Comment se fait-il que la Pléiade ose hors de la littérature proprement dite (Buffon, Pline) ce qu’elle n’ose pas en matière littéraire ?

Mon impression est que Gallimard continue de bien vendre sa collection, mais que la maison est moins tentée que, disons, dans les années 80, de prendre des risques éditoriaux. À la fin des années 1980, furent évoqués des volumes de classiques japonais, de textes sacrés indiens ou mésopotamiens, de sciences humaines, de philosophie, etc. Je n’ai pas vu grand chose se réaliser de tout cela, excepté Khaldûn, Buffon, Lévi-Strauss et le domaine antique (Les épicuriens, Les stoïciens, Aristophane, Pline l’Ancien). Les œuvres d’Aristote ou de Virgile sont attendues depuis des décennies, et la Pléiade accueille, coup sur coup, Drieu La Rochelle et Jules Verne (qui, tout estimables qu’ils soient, n’avaient peut-être pas leur place dans cette collection-là).

Les publications à venir me semblent cibler, sous forme de regroupements incomplets d’œuvres choisies, un large public : Cendrars aujourd’hui, Georges Perec demain. L’éditeur a tiré les conclusions de l’échec de plusieurs volumes, classiques français aujourd’hui épuisés (Malherbe, Boileau, Constant, Chénier,…) et ne va probablement pas combler, dans un avenir proche, les vides les plus éclatants du catalogue français (Villon, Huysmans, le Journal des Goncourt, Bloy, Léautaud, Guilloux, Jouve, Gary, Beckett (histoire de droits d’auteur pour ce dernier), etc.). Un pré carré d’auteurs récents et « bons vendeurs » (Duras hier, Perec et Calvino demain, Modiano ou Le Clézio peut-être, à l’avenir ?) trônera à côté de classiques intouchables (Balzac & co), aux dépens d’auteurs plus anciens ou moins célèbres. Quant aux domaines étrangers, il est peu probable que leurs lacunes soient rapidement comblées. J’avais rapidement évoqué, voilà quatre ans, les grands manquants. Deux (Woolf et Fitzgerald) ont depuis été publiés. Où sont, néanmoins, les Pléiades de Strindberg, Heine, Broch, Musil, Mann, Orwell, Hardy, Fuentes, Malaparte, Mishima, Leopardi, Moravia, etc ?

En Italie, Mondadori a créé, dans les années 60, une collection de livres de référence, sur papier bible et reliés cuir, qui s’appelle I Meridiani. Un peu plus épais que les Pléiades, ils sont néanmoins d’un format très proche. La brève tentative d’Einaudi d’implanter la Pléiade en Italie, dans les années 90, a d’ailleurs échoué face à cette très belle collection, de 350 volumes désormais. Par curiosité, j’ai cherché à voir quels auteurs sont publiés dans cette belle édition par I Meridiani et ne le sont pas par Gallimard. Par précaution, j’ai exclu de l’énumération les auteurs italiens (majoritaires, en toute logique) qui, pour la plupart, n’ont pas forcément la légitimité suffisante pour intégrer La Pléiade (en dépit de leur excellence, je pense à Svevo, à Luzi, à Bassani, à Pavese, à Quasimodo, à Verga, à Ungaretti, à Morante, etc.)

Je m’excuse d’avance pour l’aspect « inventaire à la Prévert » de ce qui suit (sans mention entre parenthèses, il s’agit d’un volume unique d’œuvres choisies) :

Jorge Amado (2 volumes), Ivo Andric, Anthologie de la poésie latine, L’Arioste, Isaac Babel, Saul Bellow (2 volumes), Heinrich Böll (2 volumes), Yves Bonnefoy (en bilingue), Truman Capote, Raymond Carver, Paul Celan, Raymond Chandler (2 volumes), Gabriele d’Annunzio (11 volumes !), Emily Dickinson, John Fante, Theodor Fontane (2 volumes), E.M.Forster, Gabriel Garcia Marquez (2 volumes), la poésie de Goethe (3 volumes, inexplicablement absente du catalogue de la Pléiade), Graham Greene (2 volumes), Dashiell Hammett, Thomas Hardy, Nathaniel Hawthorne, Martin Heidegger (Être et temps), Hermann Hesse (3 volumes), Hugo von Hofmannsthal, Bohumil Hrabal, Ted Hughes, Ryszard Kapuscinski, Yasunari Kawabata, Jack Kerouac, Heinrich von Kleist, D.H.Lawrence (2 volumes), Giacomo Leopardi (3 volumes), Antonio Machado, Curzio Malaparte, Thomas Mann (7 volumes !), Alessandro Manzoni (3 volumes), Henry Miller, Yukio Mishima (2 volumes), Alice Munro (déjà !), Robert Musil (2 volumes), George Orwell, Pier Paolo Pasolini (6 volumes), Pétrarque (2 volumes), Sylvia Plath, Marco Polo, Ezra Pound (2 volumes), José Saramago (2 volumes), Arthur Schnitzler, Arthur Schopenhauer, Isaac Bashevis Singer, Alexandre Soljenitsyne (2 volumes), August Strindberg (2 volumes), Le Tasse, François Villon, Virgile, William Butler Yeats.

Je trouve ce catalogue très intéressant, et, mis à part le domaine francophone, beaucoup plus homogène que celui de la Pléiade. Je n’exclurais spontanément pas grand monde de cette liste (peut-être Chandler ou Hammett, tant il est vrai que je goûte peu le roman policier…). Il suffirait de piocher dedans (et dans les quelques grands français manquants cités plus haut) pour établir un programme de publications très intéressant pour les vingt prochaines années. Bien évidemment, tous ces auteurs peuvent se lire ailleurs qu’en Pléiade ; l’aspect ludique reste néanmoins d’imaginer de nouveaux volumes, que j’aimerais avoir en main un jour (dans un autre article, vieux de quatre ans, j’avais proposé un volume Chroniqueurs de la Conquête des Indes, les oeuvres de Thomas Mann et d’Alfred Döblin, etc.)

Si parmi tous ces noms, je devais n’en retenir que quelques uns (excepté Virgile et Aristote, déjà prévus), je choisirais le Théâtre Complet de Strindberg, U.S.A. de John dos Passos (bien oubliée aujourd’hui, hélas), les Œuvres Complètes  de George Orwell (romans et essais, sa survie posthume est déjà largement assurée), les Romans de Huysmans, les Œuvres Romanesques d’Hermann Broch et une Anthologie bilingue de la poésie américaine.

Projets de Pléiades I

Avant-hier, j’évoquais la prestigieuse collection de Gallimard, la Bibliothèque de la Pléiade. Dans un moment de coupable désœuvrement, j’avais imaginé le volume dont la couverture orne cet article. Les Libres propos de Nicolas Sarkozy – avec S.M.S. Complets, Discours de campagne et Interventions publiques improvisées – prendraient ainsi leur juste place auprès du Mémorial de Sainte-Hélène et des Mémoires de guerre du Général de Gaulle. Le rôle central de M.Sarkozy dans l’histoire de notre temps serait ainsi fortement souligné et sa présence dans notre histoire doublement assurée. Comme le disait avec lyrisme Nadine Morano, députée de cette vieille terre de Lorraine qui donna Barrès et Poincaré à la France, « dans l’histoire de France, y a Napoléon, De Gaulle et Sarkozy. Entre, c’est peanuts. » La publication en Pléiade des œuvres de M.Sarkozy, originales puisque principalement orales, sanctionnerait ce constat en rétablissant l’égalité entre les trois hommes.

Blague à part, voilà quelques temps, j’avais listé une série de volumes – sérieux – pouvant prendre place au sein de la Bibliothèque de la Pléiade. La série de ces Pléiades imaginaires n’est pas fermée, j’ai probablement oublié certains auteurs, certains volumes collectifs. Elle ne constitue qu’une forme de jeu, consécutif à la politique éditoriale de Gallimard. Lorsqu’une maison d’édition effectue un choix, elle inclut autant qu’elle exclut. La publication de C.F. Ramuz surprit en son temps, et celle de Lévy-Strauss constitua une notable incursion hors du terrain proprement littéraire et philosophique – le volume s’est d’ailleurs bien vendu.  La Pléiade peut effectuer des choix inattendus. Voici quelques nouvelles pistes, dont j’espère qu’elles viendront – ou sont déjà venues – à l’esprit de Gallimard.

-> Chroniqueurs de la conquête des Indes (Diaz Del Castillo, Las Casas, Cortès,…) : les volumes collectifs permettent souvent une mise en commun thématique. Il existe un tome consacré aux voyageurs arabes du Moyen-Âge, il ne paraîtrait pas absurde que la Pléiade remette en avant les témoignages fondamentaux qui ont suivi la découverte de l’Amérique. Dans la pléthore de récits historiques rédigés plus ou moins « à chaud » par des témoins directs ou leurs successeurs immédiats, ceux de Bernal Diaz del Castillo, Las Casas et Hernan Cortès paraissent centraux, mais les historiens spécialistes pourraient en proposer d’autres. Leur mise en commun en un volume, après nouvelle traduction, accompagnée d’un bel appareil critique et chronologique, serait d’un intérêt intellectuel évident.

-> La redécouverte d’Alfred Döblin, avec la nouvelle traduction de Berliner Alexanderplatz parue récemment, pourrait tout à fait justifier la mise en chantier d’un volume consacré à un auteur encore trop méconnu en France. Tous ses romans ne justifient peut-être pas une publication en Pléiade, mais en un ou deux volumes, l’édition des œuvres de Döblin allierait la redécouverte d’un écrivain majeur négligé en France et la mise en valeur de la littérature étrangère de l’immédiat après-1918. Premier volume : les romans de jeunesse, Berliner Alexanderplatz,  Voyage babylonien ; second volume : la tétralogie historique sur Novembre 1918, récemment publiée chez Agone. Le choix de Döblin comporterait un certain risque économique, je l’admets, mais après tout, l’édition est aussi un pari.

-> Au cas où l’œuvre de Döblin ne le justifierait pas, un volume « Romanciers allemands sous la République de Weimar (1919-33) » pourrait permettre de relier entre elles les œuvres expérimentales d’une période extrêmement féconde, dans laquelle prendrait place Döblin, Glaeser, Toller, Jünger – quoique celui-ci soit déjà pléiadisé – , Remarque, etc… L’idée n’est pas de mettre en valeur un courant artistique précis mais de mettre en commun les approches d’une dizaine d’écrivains par rapport à cette République mal née, dont Peter Gay disait qu’elle n’avait jamais réussi à susciter le soutien de ceux qui auraient dû la défendre. Un ou deux volumes pourraient être envisagés.

-> Plus généralement, la littérature allemande est fort négligée, et les romantiques allemands à moitié épuisés.  Même après réédition des deux volumes concernant Lessing, Novalis, Tieck ou Schiller, le chantier serait encore vaste. Parmi les auteurs qui pourraient faire l’objet d’une publication : Hermann Broch, ambitieux et ardu, serait difficile à vendre ; Zweig, beaucoup plus accessible, est peut-être trop peu original pour intégrer la Pléiade, mais il assurerait de belles ventes. Même si son lyrisme n’est plus totalement au goût du jour, Hermann Hesse pourrait faire l’objet d’un volume. Enfin, Musil, pour son Homme sans qualité, devrait depuis des années figurer au catalogue. Son absence est très étonnante. Cependant, il paraît difficile de combler rapidement les lacunes de la Pléiade en matière germanique.

-> Surtout que Thomas Mann manque à l’appel. Il serait impossible de tout publier, à moins d’en faire dix volumes. Les œuvres de Mann sont peut-être de facture plus classique que celles de Musil ou de Broch, mais leur absence laisse à l’amateur de littérature allemande un goût d’inachevé. En outre la seule publication à peu près complète a été réalisée dans le cadre de la collection « Pochothèque », dans laquelle il manque néanmoins la tétralogie de Joseph. J’avais essayé d’imaginer à quoi pourrait ressembler une publication étendue des ouvrages de Thomas Mann à la Pléiade. Dans le premier tome, Œuvres romanesques I, se placeraient les œuvres de jeunesse (dont les BuddenbrookMort à VeniseTonio Kröger, et ses recueils de nouvelles d’avant 1920), dans un second, Œuvres romanesques II, les œuvres de la maturité (Félix KrullLa montagne magiqueMario et le sorcierLotte à Weimar), et dans un troisième, Œuvres Romanesques III, la tétralogie sur Joseph, son Docteur Faust, et ses dernières nouvelles. Une autre série, Ecrits politiques, pourraient reprendre une partie des œuvres critiques et politiques de l’auteur. Deux tomes permettraient de retracer son parcours intellectuel. Enfin, mais de manière plus accessoire, les Lettres et les Mémoires pourraient faire l’objet d’une publication également. J’en arrive presque à 10 tomes.

-> Après l’Allemagne, abordons les Etats-Unis, autrefois négligés par la collection de la NRF. Les publications de Faulkner et Melville sont une très belle initiative. Mais il reste des trous. L’absence de Nathanaël Hawthorne du catalogue me paraît incompréhensible. L’auteur de La lettre écarlate mériterait amplement son volume. Peut-être moins vendable que des volumes « Ecrivains de Weimar » ou « Chroniqueurs de la conquête des Indes ». Autre grand absent américain, Mark Twain, qui pâtit en France de son image d’auteur pour enfants. Aux États-Unis, il est demeuré un auteur majeur. Son humour et ses récits aventureux et grinçants auraient leur place à la Pléiade – bien plus que le poussiéreux Simenon : qui souhaite encore lire Maigret de nos jours ? -. D’autres américains manquent à l’appel, John Dos Passos, malheureusement publié en Quarto et donc difficilement transférable à la Pléiade ; Thoreau, Dickinson, R.W.Emerson ou, pourquoi pas, Toni Morrison, l’auteur de Beloved ?

-> Enfin, Francis Scott Fitzgerald, qui a peu écrit, pourrait être publié en Oeuvres Complètes, en deux volumes peut-être. Dans le premier tome, le lecteur trouverait L’envers du paradisLes heureux et les damnés, évidemment Gatsby le Magnifique et ses nouvelles des années 20 – dont Flappers and philosophersTales of the Jazz AgeAll the sad young men ainsi que sa pièce de théâtre. Dans le second tome, il trouverait ses écrits des années 30, Tendre est la nuitLe dernier nabab ainsi que ses nouvelles tardives, voire la correspondance avec son épouse Zelda.

Je vous proposerai d’autres Pléiades possibles dans de futurs articles – car ma liste n’est pas épuisée (Strindberg, Woolf, Gary, Perec, etc…)

Quelques remarques sur la Pléiade

Ajout de 2014 : ce premier article, déjà vieux de cinq ans, a été prolongé, fin 2013, par un autre article, plus à jour. J’ai remarqué que de nombreuses requêtes google sur le programme de la collection venaient ici, plutôt que là-bas. Or, je pense que les commentaires de l’article 2013 donnent, plus que cet article, un certain nombre d’indications sur le programme éditorial, à court et moyen terme, de la collection phare de Gallimard. Il n’y a bien sûr ni informations totalement exclusives, ni annonces inédites et quelques recherches supplémentaires peuvent vous amener à trouver vous-mêmes, peu à peu, ces informations (souvent délivrées au compte-gouttes). Néanmoins, les commentaires de l’article de 2013 donnent au lecteur intéressé un ensemble concis d’orientations sur le programme que vous ne trouverez, je pense, nulle part réunies comme elles le sont là-bas (quelques commentaires tournent à l’inventaire – à peu près vérifié – des projets en cours). Si le sujet vous intéresse, je vous invite donc, avant ou après avoir lu cette vieille note, à cliquer ici (et à lire les commentaires).

Je feuilletais l’autre jour le catalogue de la célèbre et luxueuse collection de Gallimard, La Pléiade, à la recherche de nouvelles acquisitions. Désormais âgée de plus de 70 ans, la Pléiade approche doucement des 600 volumes. L’ambition de départ, proposer à un format poche les grands classiques de la littérature – le « canon » – a certes un peu évolué au fil du temps : les anciens volumes sont refondus de temps en temps et dotés d’un impressionnant arsenal critique – notes, contextualisation – qui les rendent indispensables à l’amateur comme au spécialiste universitaire. Et chaque année, un auteur entre au catalogue. Consécration suprême, qui a concerné très peu d’auteurs vivants, l’entrée à la Pléiade équivaut à une canonisation littéraire. Même si elle est soumise à d’évidentes contraintes commerciales, la prestigieuse collection de la NRF propose parfois des auteurs inattendus, et laisse de côté des écrivains reconnus. Je me demande souvent quels critères président à l’établissement d’un nouveau volume. La notoriété littéraire est elle-même, hors certains incontournables, une variable particulièrement aléatoire. Des auteurs entrés de leur vivant, comme Montherlant et Green, sur la foi d’une réputation flatteuse, ne paraissent plus guère lus de nos jours – le second tome des romans de Montherlant n’est plus disponible depuis quelques années au catalogue. Certains membres du canon de départ ont connu la même disgrâce – Malherbe et Boileau sont introuvables depuis fort longtemps.

Sur les douze volumes publiés annuellement, un quart sont des rééditions d’ouvrages épuisés ou considérés comme dépassés. Lautréamont et Rimbaud ont bénéficié d’une réédition en 2009. Pour le poète sedanais, c’est la troisième. Parce que les spécialistes auront trouvé de nouveaux documents, parce que l’approche de la notion d’oeuvre évolue, parce que les esquisses ou plans peuvent y trouver leur place, Gallimard reprend d’anciens volumes et les remplace par des éditions améliorées. Parfois, la transformation est impressionnante : les deux versions des Pléiade consacrés au Mallarmé se recoupent peu. Il faut dire que, contrairement à une idée reçue, la Pléiade n’édite pas obligatoirement les Oeuvres Complètes de tous les écrivains qu’elle aborde. Pour des auteurs morts jeunes, ou ayant peu écrit, l’initiative est viable. Mais pour des graphomanes invétérés, qui ont laissé derrière eux des milliers de pages, parfois de qualité inégale, l’entreprise est impossible – est-elle seulement souhaitable? Kafka et Gracq bénéficient ainsi d’une édition « complète », là où Kypling, Conrad ou Gorki ne font pas l’objet d’une édition intégrale. Cette approche sélective donne plus de valeur encore au choix des œuvres retenues. Au-delà des volumes concernant un auteur particulier, la Pléiade a développé des séries plus thématiques – la dernière en date concerne le théâtre Elizabéthain – qui rendent accessible, dans des traductions rénovées, des ouvrages parfois très compliqués à trouver.

Son âge, sa constance formelle – papier bible, reliure en cuir, liseré d’or, police garamond -, ses choix, son exigence, son ampleur, font probablement de la collection de Gallimard une des plus prestigieuses de l’édition mondiale. Dans une librairie du centre d’Amsterdam, pas même spécialisée dans les livres français, j’avais trouvé une étagère de Pléiades à faire pâlir la quasi-totalité des librairies françaises. Seules, à ma connaissance, deux collections étrangères semblent en mesure de rivaliser avec la Pléiade. L’une d’elles est italienne, lancée par Einaudi, et s’est associée avec Gallimard : le catalogue, ouvert en 1992, propose les mêmes standards – et auteurs, à quelques italiennes exceptions près – que la Pléiade. L’autre, la Library of America, propose depuis 1979 les grandes œuvres du catalogue américain. Là où la Pléiade publie force étrangers – de Gogol à Henry James, des anthologies bilingues aux penseurs arabes ou chinois – la Library of America se concentre sur l’immense champ de la pensée et des lettres américaines. A la « LoA », ont été publiés Melville, Hawthorne, London, Twain, James, Emerson, mais également Nabokov, Dick, Steinbeck, Kerouac, Dos Passos, Singer ou Roth. Quelques ouvrages historiques – des pères fondateurs à Theodore Roosevelt – complètent le panel. La Pléiade, par la diversité de ses choix, par le nombre de langues et d’auteurs couverts préserve son statut inégalé.

Comme je l’ai indiqué plus haut, Gallimard opère des choix éditoriaux. Les œuvres ne sont pas toujours complètes, certains volumes – qui n’ont pas eu le succès escompté – attendent désespérément leur suite (Luther ou les Orateurs de la Révolution française, ce dernier depuis plus de 20 ans), quelques auteurs semblent devoir disparaître un jour du catalogue – Sainte-Beuve, Renard, les Romantiques allemands – à moins qu’un éventuel regain d’intérêt les sorte à l’avenir de leur purgatoire. Et l’amateur se prend à déplorer la présence de tel ou tel et espérer la prochaine pléiadisation d’un auteur qu’il apprécie particulièrement. Les obstacles à la publication sont parfois redoutables : une querelle avec la veuve Borges a entraîné le retrait des deux volumes, aujourd’hui indisponibles ; les Éditions de Minuit, propriétaires des droits, refusent de négocier avec Gallimard la publication de Samuel Beckett ; la collection Quarto, petite sœur grand format au principe de publication assez similaire, évite de marcher sur les plate-bandes de la vieille dame ; les délais sont longs – entre la décision de lancement et l’arrivée dans les librairies, peuvent s’écouler dix ans, avec toutes les aléas qu’un tel délai suppose. Le secret est d’ailleurs bien gardé par Gallimard : seuls deux volumes du programme 2010 sont connus aujourd’hui – une republication des romans de Sartre et un volume supplémentaire de Melville.

Un jour, pour me distraire, j’avais établi une liste des auteurs que j’aimerais voir pléiadisés. J’avais même, dans un moment d’égarement, tenté d’établir la composition de quelques volumes. Je publierai une partie de ma liste ici prochainement.