Juger des spectres: Le Confident du poète, de Niels Frederik Dahl

lettre scellée

Le Confident du poète, Niels Frederik Dahl, Actes Sud, 2012 (trad. Vincent Fournier) (Première éd. originale 2009)

Les éditeurs le savent bien, le public que vise un livre varie en fonction de son titre. Ainsi Le Confident du poète, roman récent de l’écrivain Niels Frederik Dahl s’appelle-t-il, en norvégien, Herre, du nom de son personnage principal. Si Herre n’a pas été retenu par Actes Sud, c’est que ce nom, signifiant à Oslo, ne l’est pas en France. En effet, Bernard Herre (1812 – 1849), semi-intellectuel danois venu s’installer en Norvège avec sa famille dans les années 1820, n’est qu’une personnalité de second rang du romantisme norvégien du XIXe siècle. Excepté quelques spécialistes de l’histoire culturelle scandinave, les lecteurs français ne le connaissent pas. Les meilleurs auteurs de sa génération littéraire, Camilla Collett née Wergeland, Henrik, son frère ou encore Johan Sebastian Welhaven, dont ce livre retrace les mésaventures, sont dans notre pays à peine mieux identifiés – j’ai néanmoins noté que les éditions Zoé avaient récemment traduit un des principaux romans de Camilla Collett. Cette génération n’a de toute évidence pas eu l’aura continentale de la suivante, celle des « quatre grands », celle des Ibsen, des Lie, des Kielland et des Bjørnsøn – dont il m’arrive de parler en ces lieux, où à défaut d’esprit, souffle au moins, de temps en temps, un glaçant vent du nord. Le Confident du poète aurait pu, aussi, s’intituler Le Chasseur du Nordmark, titre envisagé tant par M. Dahl, l’auteur, que par M. Fournier, le traducteur. Si ces deux propositions recouvrent chacun un aspect distinct du roman, ils n’appellent pas le même lectorat. Sans être particulièrement acerbe, on devine que les publics de titres aussi dissemblables se recoupent mal. J’ai toujours trouvé aux couvertures illustrées d’Actes Sud quelque chose de féminin, que l’on retrouve dans les choix éditoriaux de la maison, la joliesse de leurs livres et de leur papier un peu mat. Pour aller au bout de ma petite intuition quelque peu cynique, nul doute qu’à bien considérer le cœur de cible de la littérature contemporaine, et d’Actes Sud en particulier, le choix du Confident du poète, au détriment du Chasseur du Nordmark s’imposait (à ma grande déception).

Ce roman se déroule dans les milieux littéraires de Christiana pendant la première partie du XIXe siècle. M. Fournier, le traducteur, fait remarquer dans son instructive postface que cet univers est mal connu. C’est vrai. On évoque assez peu la Scandinavie en France. Pour mieux parler du livre, je pourrais vous assommer de savantes explications sur l’histoire de la Norvège, passée en 1815 de son assujettissement séculaire à la couronne du Danemark à une forme d’association sui generis avec la Suède – où régnait alors l’ex-maréchal, et roturier, Bernadotte, devenu par adoption un royal Charles XIV. Je pourrais vous expliquer gravement les tensions d’alors entre une vieille bourgeoisie, conservatrice et pro-danoise (que représente Welhaven) et des forces sociales libérales et ascendantes, plus conscientes de la singularité nationale norvégienne (que défend Wergeland). Je pourrais ajouter que l’époque du livre est exactement celle des grands travaux linguistiques d’Ivar Aasen, le linguiste qui construisit, à partir de versions dialectales, le nynorsk, devenu depuis seconde langue officielle de la Norvège. Le fondement scénaristique du livre, tel que le liraient les critiques d’antan, à la Lukacs, tiendrait alors à un argument complexe : l’hostilité des milieux danophiles envers l’expression nationale et culturelle de la bourgeoisie norvégienne naissante, situation mise en fiction par l’amour impossible entre des Capulet-Welhaven rêvant de Copenhague et des Montaigu-Wergeland défendant leur patrie, dans un jeu amoureux doublé, donc, de considérations politiques. À un point de tension historique entre une société en agonie et une société au berceau, ce roman eût pu constituer un vaste panorama historico-littéraire, à relents réalistes, accessible aux seuls connaisseurs des runes et des arcanes du Grand Nord. Oubliez tout cela. M. Dahl n’a pas écrit un roman historique.

Contrairement à ce que prétend le traducteur, que ces personnages soient connus ou non du lecteur ne compte pas vraiment ; leur drame n’est pas voilé par l’absence de certaines références érudites ; leur histoire peut toucher n’importe qui. Il se dégage de ce livre, dont j’examinerai un peu plus loin la composition complexe, une impression de fausse historicité ; le lecteur ne peut échapper au pressentiment que l’anecdote historique et son arrière-plan sont des alibis. L’écrivain aurait trouvé, dans la destinée tragique de Bernard Herre, un moyen de mettre en scène un touchant dilemme personnel, sur une trame avant tout sentimentale. M. Dahl a en conséquence évacué tout ce qui pourrait rendre ce roman inactuel. Je sais bien que le désir de vraisemblance relative de l’expression, des réflexions et des personnages d’un roman dénote probablement chez moi une incurable manie formaliste petite-bourgeoise, un académisme poussiéreux et une manie désuète de l’authenticité ornementale, aux dépens de la vérité littéraire. Néanmoins, je me dois de constater que je n’ai rien trouvé, dans ces personnages, qui ne soit d’aujourd’hui. L’expression est généralement vulgaire – les tirades injurieuses et grossières du « poëte » Welhaven détonnent, tout comme le style minimaliste, anti-métaphorique, compressé du narrateur Herre, aux ambitions littéraires pourtant avérées ; toute émotion religieuse, spirituelle ou artistique manque – alors que ce temps aimait à en disserter doctement  ; quant à la structuration du livre, aussi complexe et brillante soit-elle, elle est d’époque – la nôtre. D’autres ont déjà fait de tels constats : est inaccessible à la pensée du jour la structuration et la forme de la pensée d’hier et d’avant-hier – déjà, le Cinq-Mars de Vigny sentait plus son 1826 que le 1636 où il était supposé se dérouler, pour ne pas remonter aux tragédies pseudo-antiques du théâtre français. Le travail de l’écrivain n’est pas celui de l’historien. Ils ne cherchent pas à dévoiler la même vérité. Si l’artiste aime, éventuellement, placer ici ou là quelques afféteries d’époque – les romans historiques médiévaux sont par exemple surchargés de pseudo-archaïsmes – son objet dépasse la simple et stricte reconstitution en costumes. M. Dahl écarte de son propos tout ce que son époque ne comprendrait pas : les débats fossilisés sur la nation norvégienne, les vieilles arguties poético-esthétiques, le sens de l’engagement spirituel. Cette relecture moderne ne laisse rien du cadavre de l’âge romantique, sinon ce que toutes les époques ont en commun, à savoir les manifestations des passions les plus naturelles de l’homme : l’amour, le désir, la peur, etc. Tout se présente comme si l’auteur avait voulu actualiser une anecdote historique, la nourrir au sein de notre époque et l’exposer non dans ce qu’elle a de contingent et de dépassé, mais dans ce qu’elle a d’éternel et de présent. En ce sens, le refus du roman historique, décision prise, de toute évidence, par l’écrivain, se défend comme un moyen de rouvrir les portes du passé et d’appréhender celui-ci dans ce qu’il a encore de vivant à nos yeux. Ou alors, mais je serais peut-être exagérément sévère, c’est un défaut de sensibilité littéraire et d’appréhension de l’essence du passé, de l’essence de ce qui comptait alors, de l’essence de ce qui n’est plus, bref un aveu d’incapacité créative et d’absence de sixième sens créatif. Je ne crois pas que ce soit le cas ; j’expliquerai plus loin en quoi la posture de M. Dahl est légèrement plus compliquée que cette rapide dichotomie le laisse entendre.

Le drame s’organise en deux trames dont les entrelacs sont particulièrement maîtrisés. Si elle déconcerte au départ, la composition du roman, examinée rétrospectivement, apparaît fort bien pensée. La première trame expose, par le biais du narrateur Bernard Herre, les événements survenus depuis la première rencontre de Camilla Collett avec Jean Sébastien Welhaven jusqu’à leur rupture définitive. La seconde met en scène, par un récit à la troisième personne, les derniers jours, quelques années plus tard, de Bernard Herre. Le Confident du poète, c’est l’histoire classique d’amours impossibles, de désirs inassouvis, de passions contrariées ; Le Chasseur du Nordmark, c’est le récit de la dernière errance d’un homme, au crépuscule d’une vie d’échecs. Voilà pourquoi les deux titres étaient envisageables, chacun portant sur un volet différent de l’ouvrage. L’entrecroisement des deux fils narratifs est réussi. Si les premières pages suggèrent quelques obscurités, surtout avec le style particulier et primitif de Herre, le reste de l’ouvrage finit par les justifier autant que par les éclaircir. Je résumerai en quelques mots le système sentimental de l’ouvrage, proprement racinien : Herre aime Camilla, qui aime Welhaven, qui aime Ida, qui, gravement malade, se refuse à lui (c’est aux motivations près le schéma d’Andromaque). Ce jeu de désirs affûtés par l’impossibilité de leur assouvissement fonde, on le sait, la littérature amoureuse dans ce qu’elle a de plus émouvant, le roman de la passion contrariée. Pour le « confident », Herre, fils de négociants ruinés, le seul moyen d’approcher Camilla est de jouer, comme le lui propose son ancien précepteur, Welhaven, les émissaires d’une passion épistolaire, que le poète a besoin de nourrir chez son interlocutrice pour des motifs stratégiques et littéraires. Elle cherche un mari, il cherche une muse intouchable, cette divergence sera à l’origine de leurs palinodies. Herre trouve, par son rôle d’intermédiaire, le moyen de satisfaire Camilla – elle rêve, malgré l’hostilité de sa famille, à une union – de satisfaire Jean Sébastien – il trouve là un moyen d’arriver dans la société de Christiana – et de se satisfaire lui-même. Le narrateur est moins un « confident », d’ailleurs, qu’un « émissaire », un « relais », un « outil ». Ses deux interlocuteurs le tiennent en faible estime ; malgré ses espérances, il n’a jamais constitué, pour Camilla, un partenaire marital ou sensuel envisageable, d’autant plus qu’il est appauvri, plutôt fruste, sale, bientôt alcoolique, toujours entouré de ses chiens et au fond assez étrange. Quelques incises de Welhaven et de Camilla Collett, peut-être un peu superflues d’ailleurs, laissent transpirer leur mépris pour l’infortuné Herre, mépris dont il n’est pas dupe.

Plutôt que de livrer un roman d’analyse en bonne et due forme, M. Dahl segmente son récit en « boules » de prose, bien closes, hermétiques. Il n’y a, pour Herre, ni continuité, ni progrès possible. Une perspective diachronique, avec ses fluctuations, ses avancées et ses reculs, aurait contredit le postulat de départ. Le confident énamouré, rejeté dans un rôle subalterne, ne peut pas plus échapper à son statut inférieur qu’à son sentiment lancinant. Chacune de ses interventions, ces « boules » de prose plus ou moins longues, le présente inchangé dans sa passion. Comme son désir amoureux ne peut se réaliser – Camilla ne le veut pas – ni s’atténuer – Camilla a besoin qu’il soit souvent présent à ses côtés – le narrateur est rejeté dans un ressassement amoureux, une stase d’éternel recommencement. Il change peu ; le lecteur le trouve d’une admirable constance, celle d’un être jamais satisfait à qu’il n’est jamais complètement interdit d’espérer. Pour lui, le moindre geste, le moindre effleurement, le moindre regard, alimente à nouveau ce feu intérieur que rien ne vient éteindre. La trame principale explore ainsi quinze ans d’une passion inutile, de l’éternel retour d’un désir avivé par le manque. Herre est évidemment une victime, de lui-même comme des autres. Il n’est pas étonnant, dans ces conditions que le rival, Jean Sébastien, soit présenté de manière aussi négative : avare, arriviste, négligent, goujat, pleutre, péroreur bellâtre et sans scrupules, il concentre sur lui toute la haine que ne peut manifester expressément le personnage principal. Camilla n’est guère mieux traitée, mais, à la différence de Welhaven, le moindre geste la rachète aux yeux de Bernard. Un léger contact, un regard, une main effleurée, une jambe appuyée, et toutes les avanies sont pardonnées ; le fait même qu’elle finisse par acheter son départ, vers la fin du livre, alors qu’elle est mariée à un autre et ne désire plus le voir, lui est pardonné. Le Confident du poète est un avatar du drame éternel de la passion amoureuse inassouvie. Il était donc logique que l’autre trame narrative s’intéressât à la conclusion prévisible de celle-ci.

Ce que j’ai appelé, depuis le début de cette note, Le Chasseur du Nordmark constitue l’habile contrepoint du roman de l’amour déçu. Herre y est lu de l’extérieur, présenté d’un point de vue décentré, plus objectif. Le voici errant en 1849, appauvri, avec ses chiens, dans la lugubre forêt scandinave. Désormais marié à la pauvre fille d’un soldat vagabond, ancien des guerres napoléoniennes, Herre court, de chapitre en chapitre, vers son destin fatal, seule voie pour mettre fin à son piétinement sentimental. Cet homme, inadapté au petit monde poétique et littéraire, éthéré, constrictif de Chrisitiana, a tenté, des années durant, par amour, de résoudre l’écart qui séparait ses passions prosaïques et simples des fluctuations vaporeuses et embrouillées d’êtres qui le méprisaient. Il a été jusqu’à écrire et publier quelques poèmes pour s’assimiler à la société littéraire ; ces efforts n’ont pas porté ; il a toléré l’éternel recommencement de ses échecs, jusqu’au point, avancé, où ceux-ci n’ont plus paru tolérables. Frustré, rejeté, dédaigné, Herre a choisi, pour briser son encerclement, de correspondre enfin au monde qui s’est refusé à lui, par un geste définitif, irrécusable. Il a conquis sa place. Ce personnage, digne d’un certain expressionnisme burlesque et bon vivant, résout ainsi, par le geste âprement romantique du suicide du poète, son écart avec le drame gourmé dans lequel l’a entraîné sa passion. Sa mort ne cadre pas avec lui-même ; la résolution de cette mort inexplicable constitue peut-être le motif premier du livre. Rien, dans son caractère, ne l’annonçait ; tout, dans son histoire, l’y conduisait. Cette évasion libératrice est aussi, hélas, le dernier signe de sa malédiction, celle d’un homme qui a adhéré, contre sa nature, à un univers socio-artistique qui n’était pas le sien, en a adopté, par opportunisme, les valeurs, puis a fini par y croire, jusqu’à prendre les romantiques au mot. La duperie essentielle réside bien là : même dans son évasion finale, Herre est dominé, vaincu, inféodé à un système de valeurs étrangères, que leurs promoteurs ne respectent même pas. L’antipathique Welhaven s’est payé de mots tout au long du livre : les mots du penseur, les mots du causeur, les mots du philosophe, les mots du poète, les mots de l’amoureux, tout ceci n’était que postures d’imposteur. Quelle sincérité y mettait-il ? Aucune, ou presque, puisque le beau système éthico-esthétique de l’artiste ne reposait que sur une nature profondément vicieuse, d’une duplicité et d’une ingratitude aussi redoutables que consternantes – le roman en donne bien des exemples. Qu’il soit confident ou poète, Bernard Herre apparaît comme la victime d’un mode de pensée et d’actions fondamentalement hypocrite, auquel il a été, peut-être, le seul à adhérer, jusqu’à s’en faire tout à tour, le porte-voix (dans les controverses de Christiana), l’imitateur (quand il contrefait l’écriture de Welhaven pour correspondre avec Camilla) puis le défenseur. Lui seul, au fond, fut assez naïf pour y croire.

Malgré quelques agaceries contemporaines dont une forme cédant parfois un peu trop à la mode du style court et plat, Le Confident du poète s’avère donc plus profond qu’il n’y paraît. Son architecture complexe tranche d’ailleurs avec son apparente simplicité. Sur la vieille trame racinienne des amours impossibles, M. Dahl produit une variation réussie, parfois touchante, souvent surprenante. L’anachronisme relatif du livre comme son écart avec la lettre de la Norvège romantique du XIXe peuvent s’expliquer, au-delà de la possible inaptitude stylistique de l’auteur, par un désir profond de dévoiler la fausseté d’une époque. Peu importent les beaux discours de Welhaven – dont le lecteur n’a qu’une rumeur lointaine, navrante et biaisée – et les grandes leçons morales de la paléo-féministe Collett, ce qui compte, aux yeux de M. Dahl, c’est le fond de duperie inhérent au romantisme et à sa littérature, ce mensonge trop bien enrobé qui empoisonne ceux qui l’avalent avec candeur. On comprend d’autant mieux, ceci posé, le refus de sacrifier à un certain académisme et de se livrer à une reconstitution en costumes. Quand un auteur veut montrer que le roi est nu, il évite, en toute logique, de lui tisser de beaux habits chamarrés. Seulement, M. Dahl, n’a-t-il pas oublié, dans sa critique un peu facile, que le roi dénoncé n’était pas seulement nu, mais qu’il était surtout mort, et depuis longtemps ?

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Une fantaisie, des clichés : Le Gouverneur des ruines, de Jacques Perry

ruines

Comme mes lecteurs l’auront sûrement remarqué, la plupart des notes que j’ai écrites depuis la reprise du blog à l’automne dernier sont longues, développées, argumentées. Certaines frôlent les 4000 mots (Wallenstein, L’Obscurité, Route des Indes, etc.), et je n’ai pas l’impression d’y avoir été particulièrement prolixe. Je ne sélectionne, pour écrire ces notes, que des ouvrages, dont, de toute évidence, j’ai beaucoup à dire. Cette méthode, sur laquelle je ne souhaite pas revenir, me conduit néanmoins à écarter de nombreux livres. Ainsi, je n’ai commenté que 25 des 85 livres que j’ai lus depuis le premier janvier. De fait, j’évoque surtout les livres qui m’ont plu – ou ceux qui m’ont particulièrement agacé – et je laisse de côté toute une série d’ouvrages qui mériteraient, pourtant, un ou deux paragraphes de commentaire.

À titre d’expérience, je voudrais cette semaine, vous proposer une série de « notes succinctes » (un millier de mots), d’une envergure moindre que mes chroniques habituelles (qui reprendront normalement la semaine prochaine). Ne croyez pas à de la paresse de ma part ; la brièveté critique est un art délicat (surtout pour moi).

Jacques Perry, Le Gouverneur des ruines, Éditions du Rocher, 2001

Jacques Perry a connu, des années 50 à 80, un certain succès critique et public, matérialisé par plusieurs prix littéraires (Renaudot 1952, Libraires 1966 et Livre Inter 1976). C’est moins cette réputation, déjà pâlie, qui m’a attiré que le très beau titre de ce roman, paru en 2001 : Le Gouverneur des ruines. On rêve à la lecture de ce titre autant qu’à la contemplation de la couverture, un joli tableau de Joseph Wright of Derby (Le Tombeau de Virgile). L’histoire est plutôt attirante : un jeune homme d’excellente famille, Denis Delorme, est nommé, par André Malraux – qui n’est pas cité nommément, mais que tous les lecteurs reconnaîtront (comme ils reconnaîtront Jack Lang une centaine de pages plus loin) – conservateur d’un château en ruines, Montceaux, trônant au milieu d’un parc à l’abandon. L’État n’attend rien du jeune conservateur à qui le Ministre ne cache pas que ce poste est une sorte de « planque », accordée par faveur. Lorsque Delorme s’y installe, pour une durée indéterminée, il tombe rapidement sous le charme de l’endroit, de la vie – confortable, oisive et sans guère de contraintes – qu’il pourrait y mener. Un des bâtiments du parc, plus récent, lui sert de toit ; le lieu appartient en partie à une société foncière qui cherche à s’en défaire sans guère d’application ; la population du village se comporte avec bienveillance envers le jeune homme. Cet endroit à l’écart, qu’il sera bientôt en mesure de racheter – en mobilisant sa part d’héritage – va tenir dans ses rets le jeune conservateur toute une vie, une vie passée à l’écart du monde et de la carrière. Son existence retirée n’est cependant pas érémitique : gentiment excentrique, il attire auprès de lui des personnages singuliers, qui cherchent dans son exemple, à sa proximité, la solution à leur mal-être. Oui, vivre à l’écart, vivre loin, dans le refus de ce qui est, dans la négation de la course du monde, paraît être d’une sagesse exemplaire. Que le monde continue sa course, sans nous ! On s’agrège au conservateur, toujours distant néanmoins, pour trouver un sens, une direction qui éclairerait le chemin. Les ruines du château sont le décor bucolique d’un long apprentissage, celui de la sagesse et de la solitude, loin des contraintes bourgeoises et conventionnelles. Le personnage principal, passif et longanime, voit défiler sur les terres qu’il administre une série de types inattendus, tous étrangers à l’espace qu’ils occupent (groupe de méditation zen venu du Japon, immigrés africains, etc.) et qui tenteront de trouver, eux aussi, leur voie dans ces ruines isolées. La vie se chargera peu à peu de vider cet espace un temps surchargé autour du « gouverneur des ruines » qui finira, apaisé, en philosophe cénobite, solitaire et méditatif, loin des fracas du monde.

Comme le personnage principal du Gouverneur des ruines se trouve, au bout de quelques pages, fort bien installé dans son domaine, loin de l’agitation du monde, tout disposé à assimiler en quelques semaines une sagesse d’anachorète et à s’y tenir quarante ans durant, M. Perry est contraint, pour que le roman tienne, de mettre quelques obstacles à ce bonheur trop vite institué. Le monde conspire pour gâcher ce bonheur trop illégitime. Ce sont ces intrigues secondaires, imaginées pour renforcer la texture du roman, qui, tout au contraire, l’affaiblissent. L’argument poétique s’évente très vite, au profit de péripéties dramatiques et comiques assez molles et invraisemblables. Il semble que M. Perry n’avait pas assez de matière pour écrire plus qu’une nouvelle, un peu poétique, un peu distante, sur le retrait du monde. Seulement, en France, les éditeurs et les auteurs préfèrent le roman court – et délayé – à la nouvelle succincte et tenue. Alors on prolonge sur 150 pages ce qui aurait tenu en 30. M. Perry se perd rapidement dans des mésaventures filandreuses, où passent plus des fantasmes sexuels du vieil homme que de l’apprentissage de son personnage. Ainsi, au tiers du roman, des Japonais prennent un temps possession du domaine. Ils veulent y bâtir un centre de relaxation zen, mais leur terrassement trop enthousiaste du parc conduira très vite l’État et la société foncière propriétaire des lieux à mettre fin à l’expérience. Leur passage aurait pu être drôle, s’il avait été moins caricatural et superficiel. Les Japonais sont décrits avec les poncifs coutumiers – l’extrême efficacité professionnelle, l’imprévisibilité, le masque de politesse qui cache des abîmes de sournoiserie – et les Japonaises pire encore : femmes faciles et dépravées, à la passivité presque masochiste, à disposition du blanc conquérant… Bien sûr, la Japonaise se livre en silence à qui la désire avec ardeur ! Il suffit de s’en emparer. La Geisha n’est pas farouche ! N’est-ce pas ce que racontait L’Empire des sens ? Un peu de maquillage, une tenue traditionnelle, des cérémonies mystérieuses et, hop ! le Japon érotique éternel se tient devant vous !

Quelques pages plus loin, c’est au tour de l’Afrique de faire l’objet d’une exploration détaillée (et tout aussi navrante). Oubliée la jeune Asiatique dévoyée et faussement innocente, place à la savane et à la jungle, aux lionnes et aux gazelles, à l’ardeur excessive et à la fragilité trop délicate. Une maman et une putain traversent le roman, la peau cuivrée, laissant derrière elles planer l’odeur âcre des mystères du Continent noir, etc. Une caissière et une infirmière, l’une, belle et silencieuse, l’autre volcanique et passionnée, s’offrent ainsi au héros qui va pouvoir, pendant plus d’un tiers du livre, hésiter, papillonner, essayer l’une, revenir à l’autre, jusqu’à ce qu’elles fassent toutes deux leur choix : s’en aller. Elles auront eu le temps, heureusement pour lui, d’émoustiller et de satisfaire le « gouverneur »… Ce passage navre. Je comprends fort bien qu’un homme proche de quatre-vingts ans n’ait plus guère que la plume pour satisfaire certains de ses fantasmes et vivre, par procuration, les aventures dont il est privé. Mais était-ce besoin de multiplier ainsi les poncifs et les clichés ? Le dernier tiers du roman est une démonstration poussive de la distance entre le bourgeois retiré et la pauvre, pauvre Afrique. Entre le cliché de l’amitié qui transcende les appartenances socio-ethniques et celui de la distance infranchissable, le roman se délite dans les lieux communs. Pour ne rien gâcher, un gros bras au crâne rasé (et aux idées courtes) est embauché pour maintenir l’ordre dans le camp de transit qu’est devenu, à un moment, le parc du château. Le panel des figures conventionnelles est complet : la gazelle, la lionne, le sage africain, le néonazi sur le retour, le vieux bourgeois gêné dans ses habitudes, etc. Tout cela est invraisemblable, farci de préjugés et assez peu intéressant. Quant à la famille du conservateur, cet archétype de feinte respectabilité et de corruption bourgeoise ne mérite pas un instant d’attention.

 Le Gouverneur des ruines donne l’impression d’être une bonne idée de départ, avec une ouverture efficace (Malraux y amuse fort), une fin intelligente mais dont le contenu a été immanquablement gâché. Une nouvelle aurait sûrement suffi. Les poncifs agacent, l’intrigue patine et le résultat ne manque pas de lasser le lecteur. Il y avait pourtant la place, dans ces pages et sur ce scénario, pour autre chose. Le début, réussi, en témoigne assez.

 

 

Passé, présent, avenir : Les Promesses, de Marco Lodoli

AUBE

Les Promesses (SorellaItaliaVapore), Marco Lodoli, P.O.L., 2013 (trad. Louise Boutonnat) (éd. originales : Sorella, 2008 ; Italia, 2010 et Vapore, 2013)

Les amateurs de classification des textes par genre littéraire seront bien ennuyés devant ce recueil de textes de l’écrivain romain Marco Lodoli. Sont-ce de courts romans ? de longues nouvelles ? Sont-ils indépendants les uns des autres, comme le suppose l’édition italienne en trois volumes séparés ? Sont-ils reliés, au contraire, par une unicité thématique, littéraire et philosophique, que suggère leur réunion en un seul volume par les éditions P.O.L. ? Difficile de répondre d’un ton affirmatif à chacune de ces questions. La réunion de ces trois textes, comme le souligne à juste titre la préface de la traductrice, dans un seul volume intitulé Les Promesses ouvre, pour chacun de ces textes, un axe de lecture commun dont je suppose que les lecteurs italiens n’ont pas perçu toute l’acuité, eux qui ont découvert ces textes publication après publication. Voici les lecteurs français confrontés à un autre dilemme : traiter indépendamment chaque texte ou s’interroger sur leur caractère de « promesse », puisque c’est ainsi que l’auteur a souhaité les qualifier en France. Les trois romans, ou nouvelles, dont les titres n’ont pas été traduits, s’intéressent chacun à une situation différente. Dans le premier, Sorella (Sœur en italien), une nonne, en pleine crise existentielle, se voit confier les enfants, intenables, d’une classe de maternelle. Dans le deuxième, Italia, une domestique (Italia) vient s’occuper d’une famille bourgeoise au service de laquelle elle demeure jusqu’à la fin. Dans le troisième, Vapore (vapeur en italien) une vieille dame essaie de vendre la demeure familiale ; chaque jour elle vient la faire visiter à des acheteurs potentiels, en compagnie d’un étrange agent immobilier qui la pousse à ranimer un passé enfoui, jusqu’à la révélation finale, inattendue.

Même si les histoires des trois textes n’ont pas de personnages communs, il est aisé d’en remarquer les proximités thématiques et littéraires. Écrits dans une langue sobre, épurée, presque vaporeuse, ils pourraient n’être que de banales tranches de vie, sans aspérités particulières. À la lecture, j’ai craint, pendant quelques dizaines de pages, d’être devant un autre avatar de ces petits textes anodins, légers, vides, dont la littérature française s’est fait une spécialité depuis trente ans. Heureusement, non, la délicatesse du motif n’empêche pas l’auteur de livrer de la matière, littéraire et humaine. La finesse de Lodoli, c’est que l’épure évacue le soupçon de réalisme ; quel que soit leur ancrage dans le monde réel, les références, les noms, les lieux, ces textes sont avant tout des matérialisations de situations humaines plus génériques : l’individu face à son présent (Sorella), l’individu face à son avenir (Italia), l’individu face à son passé (Vapore). Qu’importe leur lieu, leur temps, leur scène ; il faut y voir une ligne, ténue mais tangible, tirée avec une économie de moyens remarquable entre une situation et sa résolution. Mon approche peut apparaître à mes lecteurs comme très schématique, très cartésienne. J’assume cette lecture particulière que, dans les maigres critiques qui ont accompagné la publication du livre à l’automne, je n’ai vue nulle part. Trois promesses ? Certes, la traductrice l’exprime mieux que moi dans sa préface. Sorella promet la sortie du marasme intérieur, le dégel et l’évolution d’une âme volontairement recluse. Italia promet, malgré les désastres de l’existence, un sens transcendant à l’univers. Vapore promet, à la fin de la vie, le pardon, la rémission des péchés et l’oubli. Trois promesses qui sont autant de moyen d’exprimer les voies offertes à l’homme face à l’illisible tapisserie de sa destinée. Je voudrais, sans rien révéler des chutes de chacun des textes, saluer aussi le talent de Marco Lodoli qui, dans chaque texte, opère une révélation différente, progressive dans Sorella, fantastique dans Italia, brutale et émouvante dans Vapore. Ces ruptures de ton, qui éclairent en quelques pages des textes sur la corde raide entre finesse et banalité, peuvent apparaître au lecteur plus ou moins réussies, plus ou moins efficaces, elles n’en restent pas moins de véritables et profonds éclaircissements, dénués de toute gratuité (quoique, peut-être, comme moi, un lecteur puisse trouver à redire à l’une ou l’autre).

Sorella est le roman d’une crise intérieure, celle d’un individu, une femme, qui a souhaité fuir la vie, refuser le mouvement et s’est réfugiée dans la forme atemporelle par excellence, la négation du siècle, le couvent. L’héroïne, dont le ton désabusé pourrait rappeler celui du narrateur dépressif d’Extension du domaine de la lutte, ne souhaite que s’abstraire du courant de la vie, dans une quête, immobile et fallacieuse, d’éternité. Le présent gèle ses problèmes ; la foi, même, ne lui est d’aucun secours. En reconstruisant son passé, de son point de vue, enfoncée dans une dépression sans issue, elle lui dénie toute autre qualité que de l’avoir préservée du mouvement, de l’évolution, du questionnement. Lodoli évite, au prix d’une certaine irréalité, le facile raccourci de l’anticléricalisme, puisque sa bonne sœur prétend ne plus croire, et même n’avoir jamais cru. Le lecteur peine alors à accorder sa confiance à cette confession à la première personne : de la distance critique qui naît, chez le lecteur, des outrances mélancoliques de Sorella, s’ouvre de riches perspectives de lecture. Lodoli observe moins une bonne sœur qu’une dépressive, dans la typicité négative de ses aveux ; quiconque a connu un(e) dépressif(ve) ou l’a été, retrouvera chez Sorella l’excès de bile noire, de pessimisme et d’auto-dénigrement, maquillé en extra-lucidité, qui rend cette maladie si difficile à combattre. Tout changement lui est pénible alors qu’il est patent, pour le lecteur, que ce changement ne pourrait qu’éclairer son terne chemin, la libérer, lui redonner le mouvement qu’elle a fui dans la fixité.

Une vie constituée de refus, d’un ensemble de refus dont l’objet est la vie elle-même peut-elle être vivable ? Même si Sorella le pense, ce n’est pas le cas. Le désespoir qui sourd de ses remarques désabusées sur les enfants dont elle a la charge (une page admirable – et assez réaliste, quoique partiale – de dureté sur la petite enfance), par son caractère outrancier, témoigne de la profondeur du blocage. La mère supérieure du couvent en a bien conscience, elle qui contraint Sorella à rester auprès de ces enfants qu’elle ne tient pas. Parmi eux figure le fils adoptif d’un pilote de ligne, un jeune garçon énigmatique et distant, à qui Sorella va donner une importance démesurée, interprétant ses rares paroles comme des oracles miraculeux, lui ouvrant des voies, inattendues, de libération. Comme un signe en attente d’interprétation, le jeune garçon s’enveloppe (involontairement) d’un tel mystère qu’il contraint la bonne sœur à lui accorder une importance exagérée et libératrice. Incapable d’évoluer par elle-même, c’est un instrument extérieur, inconscient de lui-même, qui sera l’outil d’une renaissance, promesse renouvelée que rien, dans la vie, malgré le mal que se font à eux-mêmes les hommes, ne peut être figé dans l’obscurité.

Italia est le roman d’une crise familiale, ou, plutôt, d’une crise de l’avenir, très post-68 dans l’esprit. Un couple bourgeois, dans les années 50, embauche une gouvernante, la jeune orpheline Italia (qui narre leur histoire). Lui est un ingénieur travailleur et autoritaire, dont l’engagement auprès des fascistes pendant la guerre a bouché les perspectives de carrière ; elle est une femme au foyer, désœuvrée et passive. Famille typique d’une certaine bourgeoisie provinciale, aujourd’hui disparue, traditionaliste, glacée et austère. Dans ce récit de Lodoli, il y a du Chabrol, mais du Chabrol humanisé, sans la brutalité acerbe, sans les sarcasmes. Italia, la petite gouvernante, ne remet pas en cause l’ordre social qu’elle observe, elle le raconte, le présente dans une succession de scènes qui vont jusqu’à la mort, pathétique et solitaire, du vieil ingénieur. Elle-même n’a pas de dilemme intérieur – pour une raison que je ne peux dévoiler dans cette critique, mais qui, par son irréalité, témoigne du caractère générique des options lodoliennes – son observation est humaine, compréhensive, profondément sympathique. Pourtant, ce couple, et ses trois enfants, ne semblent guère capables de susciter la sympathie des lecteurs : l’ingénieur est un pater familias à l’ancienne, tyrannique et pontifiant ; sa femme est une sacrifiée, sans conscience de son sacrifice, qui attend vaguement quelque chose qui ne viendra pas, et pour cause. Quant aux trois enfants, ils représentent, chacun, une voie de sortie de l’univers bourgeois provincial et étouffant, du point de vue historique des années 60 : la littérature (et plus généralement l’art, l’expression de soi et de la subjectivité contre la fausse objectivité bourgeoise) ; la politique (et plus généralement, l’expression du souci collectif contre la libération individuelle, la noyade dans les chimères de la lutte extrémiste contre l’égocentrisme du bonheur) ; l’amour (dans sa version bovaryesque, minée par un romantisme de bazar, en quête permanente de l’extase et de la passion, intenables à long terme).

Chaque enfant emprunte une de ces voies, qui l’éloigne certes du conformisme borné de ses parents, lui permet de conquérir une forme d’autonomie, de liberté face à la passion des convenances d’un univers bourgeois clos sur lui-même. La puissance du texte de Lodoli, c’est de montrer à quel point ces issues sont elles-mêmes des chimères, des erreurs, qui ne triomphent pas plus de l’absurdité de l’existence que ne le faisait la forme bourgeoise, extrême, du couple parental. L’expression de soi dans l’art aboutit à l’aveu d’impuissance : pour le fils aîné, la littérature, si chérie, si rêvée, s’achève dans un triste retrait – il n’est pas capable de devenir celui qu’il a rêvé d’être, malgré le soutien bienveillant (et surprenant) de son père. La quête politique, dans le même sens, fasciste, ou plutôt néofasciste, que le père, conduit le deuxième fils aux affaires louches des bas-fonds, aux frontières de l’engagement et du crime ; point n’est besoin d’aller plus loin pour identifier cette voie à un échec. Enfin, la quête amoureuse de la jeune femme est l’alibi d’un papillonnage absurde, qui défait, par lui-même, les espoirs de transcendance supposés par une telle quête. D’homme de sa vie en homme de sa vie, la fille s’égare, sans vrai drame, dans un labyrinthe de fausses valeurs, d’auto-aveuglement qui l’éloigne de la vie rêvée et émancipatrice qu’elle pensait opposer à la convenance familiale, sans amour. Tout avenir est porteur de promesses qu’il trahit immanquablement ; néanmoins, et Lodoli évite ici le schématisme pessimiste, sur le chemin résident quelques bonheurs, quelques instants de grâce qui rachètent, fugaces, par leur existence même, l’échec inévitable de toute vie.

Vapore, enfin, est à mon sens le plus beau des trois textes lodoliens, le plus épuré, le plus précis aussi, celui qui pousse le mieux la logique générique de l’auteur en l’accordant à un récit profondément humain et émouvant. Sorella, par l’artifice de la vie conventuelle, Italia, par l’aspect un peu stéréotypé des personnages et des dilemmes, peuvent laisser sceptiques. Vapore touche au cœur de l’existence, confrontée non à son présent, non à son avenir, mais à son passé. Une vieille dame veut se séparer de la maison familiale et vient, chaque jour, rencontrer des acheteurs potentiels (rares) et, surtout, un étrange agent immobilier, jeune homme élégant et empathique. Cet intercesseur, peut-être imaginaire, devient rapidement le confident de la vieille dame. Par petites touches, intimistes et précises, le passé de l’héroïne se révèle au lecteur. Jeune bourgeoise, elle est tombée amoureuse d’un homme étrange, Augusto, saltimbanque errant, amuseur public qui se satisfait absolument des joies éphémères du présent. Le portrait d’Augusto, profondément humain, admirable de douceur, est celui d’un homme qui trouve, hors des sentiers de la carrière, de la gloire et des obligations, la voie, modeste, du bonheur. Ils ont un fils, brillant garçon qu’insupporte toute injustice humaine : au fur et à mesure qu’il grandit, sa préoccupation sociale, son refus du monde tel qu’il va cherche à s’opposer frontalement à la fluidité fuyante de son père. L’un ne jure que par le présent, le petit bonheur, la jouissance momentanée, sans se préoccuper d’un avenir et d’une société dont il soupçonne qu’ils ne lui apporteront rien ; l’autre ne jure que par l’avenir, le grand bonheur, l’extase à venir, promesse politique que porte le gauchisme, convaincu d’ouvrir par ses sacrifices actuels, l’avènement d’une ère de justice. Étrangement, c’est le père qui porte les valeurs anti-paternelles… et le fils, contraint de s’inventer un véritable père, se perd auprès de partis et de groupes, d’amis et de lectures qui remplaceront le père absent.

Encore ce schématisme générique de Lodoli, me direz-vous ? Oui, certes, je l’ai dit, je le répète, Les Promesses valent aussi pour les situations théoriques qui soutiennent les récits. Ici, dans Vapore, la narration est portée par une maîtrise parfaite des agencements romanesques, de l’enchaînement des scènes du présent et des remémorations, qui roulent, refoulées, au fond de la conscience de la vieille dame. La beauté simple du texte de Lodoli, émouvant, illustre aussi cette promesse finale, de pardon et de rédemption, qui court, à sa mesure, dans les trois textes. Ma critique peut être, je l’admets, très cartésienne, elle ne dissimulera pas que ce dernier texte m’a profondément ému et que, malgré le schématisme parfois naïf de ses postulats, Marco Lodoli éclaire de sa sensibilité et de sa délicatesse, des dilemmes universels : le blocage du présent, l’illusion de l’avenir, le refoulement du passé. Çà et là, j’ai pu ne pas être convaincu par telle ou telle péripétie, telle ou telle orientation narrative, cela ne retire rien à l’efficacité de ces trois textes. Sauf erreur de ma part, les critiques des journaux sont passés un peu à côté de ce livre, qui valait bien mieux que la couverture obtenue (d’où ma critique, qui s’intéresse surtout aux aspects positifs de l’ouvrage). Je ne suis pas toujours convaincu de ce que publient les éditions P.O.L., qui éditent une série d’écrivains dont je me fiche complètement et qui me paraissent ne mériter aucune attention. Néanmoins, quelques semaines après la lecture de l’excellent Jean-Benoît Puech, c’est la deuxième fois qu’un de leurs livres me plaît et me convainc. Si Les Promesses, longues nouvelles ou courts romans, qu’importe, ne sont pas sans défauts, par leur démarche épurée, un peu abstraite et générique, elles ont bien des qualités pour les racheter.

Le roman de la passivité : Sombre dimanche, d’Alice Zeniter

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Sombre dimanche, Alice Zeniter, Albin Michel, 2013

Si notre époque ne lit plus, paraît-il, elle écrit encore beaucoup, peut-être trop. La demande faiblit mais l’offre se maintient. Trois vagues de nouveaux livres submergent périodiquement les étals des libraires, en janvier, au printemps et à l’automne. Les éditeurs publient des centaines et des centaines de romans, ronronnement littéraire commun, aux airs d’acouphène, sarabande d’ouvrages médiocres, mal ficelés, déjà lus, brodant péniblement une fiction autour de motifs vécus par l’auteur, etc. Combien, parmi eux, de romans inutiles, incertains, superflus ? Quinze ou vingt surnagent, pour des motifs parfois discutables, et obtiennent une couverture médiatique – les journalistes, on le sait, se distinguent rarement par leur originalité et copient discrètement les louanges du petit voisin – et, éventuellement, un supplément de notoriété, d’existence littéraire, un prix. Sombre dimanche en a reçu plusieurs (notamment de lecteurs) au printemps dernier. Il a passé avec succès l’épreuve de la reconnaissance publique. Je me demande bien pourquoi. Certes, Alice Zeniter sait écrire, décrire, restituer avec finesse et sensibilité un certain nombre de situations romanesques et familiales. Il me semble, en revanche, que la couture de l’ensemble, sa composition, son organisation laissent à désirer. Ce petit roman à moitié familial, à moitié historique, même s’il démarre bien, tourne rapidement à vide, agité de rebondissements artificiels, hésitant entre le réalisme, le saugrenu et l’invraisemblable. Tout le texte oscille entre l’affichage d’effets réalistes et un déballage de situations que, faute de mieux, je qualifierais de grotesques. Le sourire qui, par contraste, pourrait naître de cette distance n’est jamais franc ; une ambiance de tristesse amère enveloppe trop bien l’histoire pour que fonctionne tout l’attirail satirique du livre. Ces grands écarts entre la tragédie et la satire s’annulent et ne laissent, au creux des pages, qu’ennui et exaspération. La platitude stylistique de l’ensemble n’est sauvée que par quelques éclairs d’ironie ou de burlesque qui tranchent avec le ton général, assez terne, de l’ensemble. Dans un texte épuré comme celui-ci, les mots devraient, parce qu’ils sont plus rares, être plus profonds, plus tenus, plus suggestifs. Or, la narration, focalisée sur un petit bonhomme sans aspérités, ne décolle jamais de sa fadeur originelle et infantile ; la sobriété tourne à l’insignifiance. Le héros, mou, puéril, sans envergure imprime bien sa personnalité à l’ouvrage. La médiocrité de ce personnage, assez bébête, rend la deuxième partie du roman, l’apprentissage de la vie adulte, assez pénible ; ce qui convenait bien à un enfant lent d’esprit passe moins avec un jeune homme. Sans charge proprement poétique, le silence devient insignifiance et les aventures familiales, niaiserie inconsistante.

Pourtant, à résumer le fond de l’ouvrage, il était permis d’espérer mieux – et d’ailleurs tout n’est pas raté dans ce texte. L’auteur met en scène, du point de vue d’un être naïf, les répercussions de traumas historiques sur une cellule familiale déjà perturbée : c’est une thématique littéraire assez commune, sur laquelle il est possible de bâtir un certain nombre de situations intéressantes. Sur le même motif traumatique originel, au cœur d’une famille en ruines, avec des personnages enfermés en eux-mêmes, prisonniers de leurs blessures, incapables d’agir, l’écrivain mozambicain Mia Couto a écrit, d’un souffle tendu et précis, un roman d’une toute autre envergure littéraire, L’accordeur de silences.

Dans le point de départ de Sombre dimanche réside probablement la meilleure idée du livre : une maison familiale, à Budapest, a été peu à peu encerclée, au fil du développement de la gare toute proche, par les rails et les voies de chemin de fer. Son jardin, dépotoir des trains de nuit, est devenu complètement stérile du fait des centaines de déchets qui y sont jetés chaque nuit. Menacée de submersion par les détritus qui s’accumulent, une famille fait front. Pauvre, mais digne, elle se refuse à quitter le lieu dans lequel se sont antérieurement succédé plusieurs générations. Très vite, malgré la naïveté du jeune narrateur, le lecteur comprend qu’un (ou plusieurs) traumatismes ont fait basculer cette famille dans une sorte de fatalisme apathique, d’absence à elle-même presque spectrale. Les cinquante premières pages du livre montrent, malgré toutes les réserves que je peux éprouver pour ce livre, un véritable talent, imaginatif et original. Le récit tient ses promesses tant qu’il demeure nimbé d’une douce ingénuité, cette acceptation du monde tel qu’il est qui caractérise les jeunes enfants. Du contraste entre une situation manifestement anormale – point de vue du lecteur – et l’énoncé naïf de ce qui est – point de vue de l’enfant Imre, naît un humour un peu grinçant, amer, proche, peut-être, des comédies italiennes de la grande époque. Hélas, Mme Zeniter ne tient pas ce beau départ très longtemps ; le récit s’embourbe de drames en drames, jusqu’à dévier de sa ligne, à rater ses effets, grotesques ou réalistes. Le décalage humoristique ne fonctionne plus aussi bien avec l’adolescent, quand, par exemple, l’auteur montre qu’elle n’a pas une idée très nette, lors de la scène médiocre du sauna, de la sexualité d’un jeune homme. Ce détail excepté, le livre change alors d’objet : l’intrigante comédie familiale, très souvenirs d’enfance, se mue en une sorte de satire sociale du post-communisme. L’existence d’Imre Mandy se déroule, malgré elle. Alice Zeniter met en scène, avec une neutralité un peu feinte, les conséquences de la chute du mur, de l’essor de la pornographie et de la criminalité. Elle confronte aussi ses personnages à la nature assez ambiguë du tourisme « canaille » de l’Europe de l’Ouest, qui vient chercher, à vil prix, des frissons factices et exotiques dans la fausse jungle du Far East. En dénonçant une forme d’hypocrisie occidentale, l’auteur touche, pour une fois, assez juste. Des platitudes du narrateur surnagent quelques notations humoristiques qui permettent à Mme Zeniter, sans en avoir l’air, d’introduire de discrètes critiques – assez attendues et convenues –  du post-communisme. La candeur d’Imre induisant une neutralité morale de la narration, elle permet de dénoncer ainsi quelques tendances sans avoir à les fustiger explicitement. J’avoue que, même lu ainsi, le texte d’Alice Zeniter ne dépasse pas les banalités d’usage.

La situation historique et géographique de l’intrigue, la Hongrie des années 70 à nos jours, constitue une trame de fond un peu brouillée, incertaine. Les évènements principaux de l’histoire récente brillent d’un faible éclat, au fond de la toile. L’auteur intègre avec plus ou moins de réussite cette trame de fond dans son texte. La couleur locale paraît parfois plaquée pour susciter une impression de réalisme. Soyons honnêtes, néanmoins, Mme Zeniter sait faire preuve d’adresse et éviter les collages trop voyants ; elle a vécu en Hongrie suffisamment longtemps pour parsemer le récit de mots hongrois, d’expressions simples, de points contextuels qui crédibilisent plutôt la narration auprès du lecteur français. Je ne suis pas certain en revanche que cela suffirait auprès du lecteur hongrois. L’histoire disparaît, puis réapparaît, par petites touches, parfois trop précises, comme pour suggérer que, derrière la maison Mandy et les voies de chemin de fer, hé ! il y a un pays, un peuple, une Histoire avec un grand H. J’ai trouvé ce rapport à l’histoire un peu trop exhaustif : un peu de régence de l’amiral Horthy, un peu de seconde guerre mondiale, un peu de Staline, un peu de révolution de 56, un peu de communisme, un peu d’anarchie post-89, un peu de rétablissement économique, un peu de mafia, etc. Était-il besoin de n’ignorer aucun des évènements de l’histoire hongroise du dernier demi-siècle ? Mme Zeniter tombe même dans la facilité, dans l’excès, comme dans cette pénible lettre finale du grand-père, qui permet à la Shoah (la déportation des juifs hongrois fut, à l’automne 1944, la dernière d’Europe) de survenir, sans raisons, dans le récit. Comme le récit accumule déjà une invraisemblable série de malheurs – viol, suicide, accident, abandon, trahison, etc. – j’ai trouvé superflue cette petite touche finale et convenue, la tragédie ineffable à laquelle personne n’a échappé, les chambres à gaz et les exécutions gratuites, le grand sujet moral qui explique un peu tout et justifie plus encore. L’affaire vient de nulle part, comme si, à ce moment-là, Mme Zeniter avait trouvé qu’il fallait relancer un peu son récit et étoffer les raisons que pouvait avoir le grand-père d’être malheureux et alcoolique… Ce qui précédait suffisait.

Tout le roman développe le motif de la passivité. Passivité des hommes face à leur existence, passivité face aux femmes, passivité face à l’histoire. La grande histoire n’a pas produit de tragédie de la volonté, elle a engendré un drame aboulique, dans lequel des spectres se meuvent, lentement, à la merci de la détermination, de la fermeté et de l’opiniâtreté des autres. La famille Mandy subit l’histoire comme elle subit l’existence, immobile, le regard fixé dans le vide. Le traumatisme originel, matrice de cette passivité, le lecteur le devine assez rapidement. Guerre, viol, grossesse non désirée, rupture explicite dans la filiation, suicide. Autour de cette cause lointaine – l’affaire concerne les grands-parents au sortir de la dernière guerre – s’articule l’histoire d’une famille qui, loin de se révolter ou d’essayer d’exister, va vers son propre anéantissement, par inertie. Le récit tend, en toute logique, vers un dépouillement, un abandon de soi, un refus, du fait de ce traumatisme lointain et inavoué, amplifié par d’autres drames ultérieurs. Lorsqu’il essaie de vivre normalement, le jeune Imre échoue. Après de malheureuses expériences, il cesse d’espérer et part attendre, avec sa sœur et son père, dans une cabane, une fin encore lointaine. Les personnages de Mme Zeniter ne se remettent pas des drames qu’ils subissent ; ils se résignent vite, sans combat, sans lutte intérieure ; la seule constance de ces gens, c’est leur capitulation. Il y a là beaucoup de complaisance avec le malheur, de satisfaction masochiste de n’être rien. Cette passivité entraîne nécessairement un problème narratif. Bâtir une intrigue autour de personnages confits dans la passivité n’est pas chose aisée. Le récit n’avance qu’à grands coups de retournements mélodramatiques, dont l’accumulation, principal défaut du livre, apparaît bientôt exaspérante, avant que d’être hilarante. Comme Mme Zeniter n’a, au fond, pas grand chose à faire vivre à ses personnages, inertes sans elle, elle multiplie les situations tragiques avec une fréquence telle que le lecteur finit par éclater de rire à la lecture des mésaventures de cette morne famille hongroise. Chaque fois que la narration menace de s’enliser, une petite tragédie familiale relance le roman. Jugeons sur pièces : la grand-mère est violée puis se suicide, le grand-père, traumatisé par son rôle dans la déportation des juifs, est handicapé depuis que, déboulonnée, la statue de Staline lui est tombée sur la jambe, le père est un ectoplasme muet, complètement absent de sa propre existence, la mère est écrasée par un train alors qu’elle essaie d’expulser une miette coincée dans sa gorge, la petite-fille, jouée par un séducteur français, se fait avorter et ne se remet jamais de l’opération, le petit-fils se marie à une allemande, qui le quitte, en mauvais termes, et lui confisque leur enfant. Ouf ! On regrette presque l’absence de l’inceste et de la zoophilie, qui auraient probablement étoffé le répertoire presque burlesque des tragédies qu’offre l’auteur, parfois grave – l’aveu du grand-père, parfois primesautière – ainsi la mort de la mère, restituée ironiquement au rythme minuté d’horaires de train (cette scène est la plus mauvaise du livre ; elle sonne faux dans le récit ; le ton de la narration ne correspond ni au contexte, ni au sens général du texte).

À vouloir aborder tous les registres, Alice Zeniter n’en choisit aucun. Son récit, menacé de panne par l’apathie persistante de ses personnages, se relance, pataud, toutes les vingt ou trente pages d’une nouvelle catastrophe, à la fois trop réaliste et trop grotesque pour emporter l’adhésion. L’auteur n’a pas choisi entre le réalisme et l’invraisemblable ; ce mélange des genres, qui peut être fertile, m’a plutôt fatigué. À la fois satire sociale, comédie familiale, drame, roman d’apprentissage, roman historique, tragédie, roman intimiste, Sombre dimanche souffre, au-delà de son style un peu sec, plat, sans aspérités, de ne pas s’être tenu à un genre aussi fermement qu’il s’est tenu à son décor. Plutôt que de lire le petit roman hongrois de Mme Zeniter, même primé par les lecteurs, même louangé par la presse, je préfère retourner lire les grands écrivains hongrois contemporains, Peter Nadas, Imre Kertesz et Laszlo Krasznahorkai, tous trois d’une bien autre envergure.

Chronique de la paranoïa présente II : Les Éclaireurs, d’Antoine Bello

Les Éclaireurs, Antoine Bello, 2009

Suite de la note du 20 novembre.

Ce volume fait immédiatement suite aux Falsificateurs, et, malgré la présence d’un résumé succinct en début de livre, il apparaît compliqué de lire le second sans avoir connaissance du premier. Le jeune Sliv Darthunguver continue sa progression au sein du CFR. Le roman s’ouvre le 11 septembre 2001 – une référence qu’un roman de ce genre pouvait difficilement éviter – alors que Sliv se trouve à Khartoum pour assister au mariage de ses seuls amis. Aux premières loges des manifestations de joie de la rue soudanaise, Sliv s’interroge : l’organisation secrète à laquelle il appartient n’aurait-elle pas trempé dans la chute des tours du WTC? L’organisation reste particulièrement silencieuse et l’envoie au Timor-Oriental, pour une mission de la première importance. Le CFR assiste en effet l’ancienne colonie portugaise, longtemps occupée par l’Indonésie, dans son long et pénible chemin vers l’indépendance. Sous la couverture d’une association religieuse, le CFR agit en sous-main, non pour le seul et louable objectif d’aider les timorais, mais surtout pour infiltrer massivement ce jeune et fragile état – et disposer ainsi d’une très utile base de repli. Le CFR compte également sur la représentation onusienne des timorais pour faire avancer ses dossiers au plus haut niveau. La logique de territorialisation de l’organisation secrète – toujours aussi peu détectée par le contre-espionnage international – passe par l’adhésion aux Nations Unies. Sauf qu’en cet immédiat post-11 septembre, les américains ne sont guère enthousiastes à l’idée d’une adhésion supplémentaire, surtout issue d’un territoire minuscule, pauvre et sous-développé.

Accompagné de Lena Thorsen – sa rivale, déjà rencontrée tout au long du premier volume – il va se livrer à une entreprise de falsification de haut vol pour finalement convaincre la délégation onusienne du formidable – et imaginaire – potentiel  économique des Timorais. Comme dans Les falsificateurs, Antoine Bello est à son meilleur quand il teinte son histoire de colorations parodiques. Les séances de commission durant lesquelles Sliv trompe les émissaires des Nations Unies sont plutôt drôles, et la mise à distance du dialogue avec les experts par les commentaires de Sliv sur sa propre performance atteint son but. Après cette première partie amusante et anodine, Sliv revient brutalement aux choses sérieuses. Le Timor-Oriental est entré à l’ONU, mais le CFR a d’autres préoccupations. Ses dirigeants avouent en effet avoir contribué, indirectement et en amont, au 11 septembre en assistant la radicalisation de l’Islam politique : ils ont accentué la menace posée par Al-Qaida, aidé Ben Laden  et trompé la plupart des services secrets occidentaux. Leur espoir était de susciter une prise de conscience de l’Islam modéré et un rejet de l’Islamisme politique. L’échec sur toute la ligne des dirigeants du CFR entraîne, avec l’administration Bush, des conséquences inattendues : la guerre en Irak.

Commence alors une course poursuite entre le CFR et la CIA : Sliv remarque rapidement que les sources utilisées par les Américains pour faire accroire  la culpabilité de Saddam sont trafiquées par un membre de l’organisation. Et celui-ci provoque Sliv en utilisant des sources que l’islandais a falsifiées ou modifiées. Les romans d’Antoine Bello étant plus des jeux intellectuels que des thrillers, cette partie essouffle le lecteur. Bello le submerge de faits et tombe dans une pseudo-fiction, didactique et pesante, dans laquelle des dialogues pédagogiques et explicatifs prennent toute la place. La chasse au traître n’emporte que difficilement l’adhésion du lecteur. Après de longues digressions sur l’Amérique – Antoine Bello vit à New York, il a vécu de l’intérieur la folie paranoïaque qui s’empara de ce pays après le 11 septembre – l’histoire retrouve difficilement ses droits. Alourdi par le sérieux de sa critique des Etats-Unis en général et de Bush en particulier, le roman perd de vue son fonctionnement ludique. L’auteur ne semble guère à l’aise avec ces dialogues sérieux, mélange de notes de lecture et de propos de conférenciers. Heureusement, la dernière partie relève quelque peu l’ensemble. Sliv permet aux six dirigeants du CFR de démasquer le traître. A noter, d’ailleurs, le clin d’oeil à Borges, puisqu’un des membres du comité exécutif du CFR s’appelle Pierre Ménard : dans une des meilleures nouvelles de l’écrivain argentin, Ménard réécrivait à l’identique et à la virgule près le Quichotte de Cervantès en transformant complètement sa signification. Pour tous les inventeurs d’écrivains fictifs, les amoureux des vertigineuses mises en abyme et les amateurs de jeux intellectuels fantastiques, Borges fait figure de référence. Bello lui rend hommage avec ce Ménard, dernier rejeton de la famille du fondateur du Consortium de Falsification du Réel.

Pour le récompenser d’avoir démasqué le traître, et au vu de ses qualités évidentes, les dirigeants du CFR cooptent Sliv en leur auguste assemblée. Et du même coup lui dévoilent l’objectif profond du CFR : ce dernier retournement clôt avec finesse le roman. Antoine Bello, avec ces éclaireurs, ne s’écarte guère de la ligne suivie dans les falsificateurs. Il confirme les qualités de son travail : un scénario de départ astucieux, une construction ludique et sans prétention, une certaine capacité parodique – la scène dans les milieux gauchistes de l’université est très amusante -, de bonnes connaissances géopolitiques. Malheureusement, il confirme également ses défauts : un style inégal, des personnages naïfs et souvent invraisemblables, une grande difficulté à ne pas alourdir son texte avec des explications didactiques, des rebondissements assez malvenus. Le lecteur amateur de Borges et de jeux de l’esprit s’amusera des falsifications du CFR ; il s’agacera quand le prestidigitateur s’acharnera à lui expliquer par le menu son tour, au lieu de faire appel à sa sagacité. Romans sans prétention, les deux livres d’Antoine Bello confirment que, malgré les préjugés souvent contraires, les écrivains français sont encore parfaitement capables de raconter des histoires. La paranoïa parodique de ce monde falsifié par une organisation secrète a des vertus jubilatoires qui, si l’on pardonne les maladresses de style et de scénario, méritent qu’on s’y arrête.

Chronique de la paranoïa présente I : Les Falsificateurs, d’Antoine Bello

Les falsificateurs, Antoine Bello, 2007

Les différentes notes publiées sur ce blog laissent supposer à juste titre que je lis peu de littérature contemporaine, surtout française. Achetés par hasard, sur la foi d’une quatrième de couverture intrigante, Les falsificateurs dérogent à mes habitudes de lecture : Bello est encore en vie, et son roman à moins de trois ans. Ce livre, dont la suite a bénéficié d’une certaine couverture médiatique – Les éclaireurs ont reçu le prix Télérama -, reprend notre histoire contemporaine immédiate sur le mode, astucieux, de la paranoïa. En 1991, un jeune islandais, Sliv Darthunguver, est recruté par un cabinet spécialisé dans le conseil environnemental. Son chef Gunnar lui dévoile, après une première mission sans surprise, qu’il travaille en parallèle pour une mystérieuse organisation, le CFR – alias le Consortium de Falsification du Réel – qui trafique la réalité, les statistiques, l’histoire, pour atteindre des objectifs qu’aucun de ses agents ne connait. Intrigué, puis excité, par ces révélations, Sliv accepte de passer l’examen d’entrée : il lui faut réaliser un dossier de falsification, sur un thème complètement libre. Après avoir consulté celui de son prédécesseur – Lena Thorsen, une danoise ambitieuse qu’il retrouvera tout au long des deux volumes – Sliv se met à l’ouvrage. Afin de sensibiliser l’opinion publique internationale à la cause d’un peuple en voie d’extinction – les bochimans, peuplade archaïque des confins du Kalahari – il crée de toutes pièces une tribu bochiman dont l’existence serait remise en cause par les appétits conjuguées du géant sud-africain du diamant, la De Beers, et du gouvernement botswanais.

Sa manipulation fonctionne au-delà de toute espérance. Les Nations-Unies s’emparent du sujet et des organisations non-gouvernementales prennent la défense des bochimans. Pour ce premier dossier, il est récompensé par le CFR : en effet, tous les jeunes agents concourent pour un prix du meilleur dossier, qu’il remporte donc aisément. Sliv s’interroge néanmoins : pour qui travaille-t-il vraiment? Les objectifs de cette organisation secrète de trois mille membres, disséminés sur toute la planète, qui semble disposer de fonds illimités, restent nébuleux. Seuls les dirigeants du CFR – au nombre de six – connaissent son but réel. Dans ce roman, Bello retrace l’ascension difficile de Sliv dans la hiérarchie, ses erreurs et ses interrogations quant aux motivations de ses patrons. Le CFR, qui se présentait de manière bienveillante, se révèle bientôt être une organisation sans pitié, meurtrière : le pauvre Sliv, qui a commis une erreur, a désormais sur la conscience la vie d’un innocent. Jusque là, le roman tenait toutes ses promesses : une multinationale nébuleuse, aux insondables ramifications, destinée à manipuler l’opinion publique, les dirigeants, et même l’économie mondiale pour atteindre des objectifs connus de sa seule direction.  Les falsificateurs sont avant tout un jeu astucieux sur le monde contemporain, ses lubies, son fonctionnement, ses mythes. Le CFR opère parfois des manipulations totalement anecdotiques – la création ex nihilo d’un film disparu, censé avoir fondé dès les années 30 des techniques cinématographiques des années 60  – mais elle s’occupe surtout de sujets graves : montée des cours du pétrole, péril terroriste, sensibilisation à la protection de l’environnement,…

Malheureusement pour le lecteur, la très bonne impression laissée par les 400 premières pages finit par se dissiper. Après une grave crise spirituelle consécutive à son imprudence meurtrière, Sliv décide de s’élever dans la hiérarchie du CFR afin d’en connaître ses réels objectifs. Il passe une année dans l’Académie de formation de Krasnoïarsk, destinée aux meilleurs éléments de l’organisation. Vu l’erreur commise dans la seconde partie du livre, le lecteur s’étonne de voir le CFR laisser Sliv mener sa carrière. En outre, Bello peine à retranscrire sans didactisme la prétendue excellence de la formation dispensée à Krasnoïarsk. Ce déséquilibre narratif annonce déjà la lourdeur des Eclaireurs. Pour ne pas perdre son lecteur, pas forcément au fait des grandes tendances économico-diplomatiques de la planète, Bello introduit dans son récit des explications qui, même si elles sont synthétiques, ont tendance à alourdir le propos. Les dialogues, entre des falsificateurs d’élite et leurs formateurs, sonnent de manière très naïve ; les remarques dispensées par l’auteur tombent comme des parpaings dans des dialogues artificiels et peu convaincants. Toute la légèreté et le mystère des deux premières parties sont gâchées par les incohérences et les lourdeurs de la dernière partie. Cela se confirmera dans le second tome : tant que Bello joue sur les registres de la parodie, du mystère ou de la falsification, il est très efficace ; dès que le récit aborde des registres moins ludiques, plus profonds, que ce soit humainement ou politiquement, il s’embourbe. Sa prose trahit alors sa naïveté et son didactisme, avec une prime spéciale aux insupportables compagnons du héros, l’ayatollah soudanais moralisateur et la petite indonésienne astucieuse. Quant au scénario de ce premier tome, il s’effondre lors des révélations finales.

L’inquiétant CFR n’a en fait pas tué le fonctionnaire néo-zélandais que la maladresse de Sliv semblait avoir condamné : il s’agissait d’une petite falsification élaborée pour faire mûrir son agent d’élite. Oh, la bonne blague! Voilà donc une organisation immensément riche, suffisamment puissante pour transformer la réalité sans qu’aucun service secret de la planète n’en ait jamais aperçu la moindre trace, et elle s’amuse à jouer un tour de bien mauvais goût à un agent prometteur. Sliv, reçu dans les premiers à l’Académie de Krasnoïarsk, peut respirer et reprendre sa courbe de carrière ascensionnelle : il croyait avoir tué, en fait, c’était pour de faux… Le rebondissement concocté par Antoine Bello assassine littéralement son roman. Qui croit une minute possible que le CFR, s’il est sérieux, secret et ambitieux, puisse perdre son temps avec un jeune agent qui commet des erreurs, en lui jouant des tours dignes de bande dessinées pour enfants? La conscience de Sliv est soulagée, l’intrigue principale de ce premier volume – mal – dénouée, mais reste à connaître l’objectif final de cette mystérieuse société. Bello joue avec une thématique extrêmement fertile ici comme aux Etats-Unis, celle du réel manipulé : les paranoïaques de tout bord croient que des organisations secrètes leur veulent du mal, celle de Bello semble plutôt vouloir le bien de l’humanité. Reste à le vérifier.

A suivre

Agacements I : le degré zéro de la critique

Dans la plupart des notules que je m’amuse à rédiger, je m’astreins à une règle paradoxale : essayer de bannir le je, utiliser d’autres moyens que l’expression grammaticale de ma singularité pour exprimer la pensée. Le « je » est une facilité. Comme vous l’aurez remarqué, je viens de contrevenir plusieurs fois à la règle tacite que je m’étais fixée. Le sujet d’aujourd’hui se prête parfaitement à la rédaction d’un futile exutoire à un non moins futile énervement. Quand j’ai réfléchi à la relance d’un blog, plus personnel que le très scolaire biblio-infinie, j’avais pourtant décidé de ne pas y fulminer contre les courants médiatiques du monde des livres et de l’édition. D’autres blogs le font, avec une dose bien supérieure d’intérêt personnel à ces guerres picrocholines. L’espace de liberté qu’est ce site doit me permettre de parler d’autre chose que des sujets qui agitent ce présent continu, amnésique et imbécile, qu’est le buzz sur internet.

ratel

J’évoque des écrivaillons français, je parle de moi, alors je vous présente un animal méconnu – qu’est ce que c’est idiot comme concept le truc « méconnu », méconnu de qui, pour qui? hein? je vous le demande! – , que je dise au moins une fois quelque chose d’intéressant dans cette note.

Ceci est un ratel, un gros blaireau africain, agressif et insupportable.

Le rêve de mon enfance. Mon animal-totem (à égalité avec le carcajou).

Et en plus il survit aux morsures de vipères!

Cependant, comme ces intéressantes considérations mustélidées l’indiquent, la lecture de la chronique de Yann Moix sur lefigaro.fr a excité mes connexions nerveuses. Exceptionnellement, je vais donc contrevenir à mes propres règles d’écriture, et commenter cette illustration du degré d’abaissement abyssal du journalisme des lettres… Pour retracer un peu le contexte, Le Figaro est un des plus anciens quotidiens français, de tendance conservatrice. Il occupe la droite de l’échiquier politique. Dans ses tribunes se sont souvent exprimés des académiciens – milieu conservateur s’il en est – dont François Mauriac a probablement été le plus talentueux représentant. Au point même que ses chroniques du Figaro surpassent son œuvre littéraire, pourtant non négligeable.

Pour résumer, le Figaro, c’est l’Académie, l’Eglise, Versailles…

Dans un souci probable de rajeunissement de la ligne éditoriale, la direction du Fig’ a donné récemment une tribune libre à un certain Yann Moix. Pour le situer lui aussi, il s’agit de l’auteur de Podium, dont on a tiré le film éponyme. Navet bouillasseux, superficiel et variétochard, Podium raconte l’histoire sans intérêt d’un fan de Claude François, probablement le pire raseur-machine-à-rengaines qu’ait jamais produit la chanson française – pourtant très bien dotée dans ce domaine. L’imbécilité sans bornes du sujet n’était d’ailleurs rattrapée que par les éclairs de démence de Benoît Poelvoorde, parfait dans son obsession névrotique.  Donc, c’est à Yann Moix que la direction du Figaro a demandé de publier des tribunes. Je dois reconnaître que ma connaissance des romans de Moix se limitait au pénible visionnage de Podium. Peut-être nourrissais-je de ce fait quelques préjugés à son encontre. Ceux-ci se sont confirmés à la lecture de l’indigente prose dont il abreuve depuis les malheureux lecteurs du Figaro.

Je n’ai aucune envie d’énumérer les membres de la camarilla pipolarde. Celle qui excite l’intérêt des paresseux journalistes qui prétendent parler des livres en critiques autorisés. Mais cet article bat tous les records de la consanguinité partouzarde. Frédéric Beigbeder, branchouillard toxicomane à prétention littéraire, a publié un nouveau livre. Information qui ne me motive pas, en principe, à aller lire ce que les plumes parisiennes peuvent en écrire. Distrait aujourd’hui, j’ai ouvert le lien et lu l’article de Moix.

Et voilà Beigbeder « simple et bouleversant », dans un livre « profond, sensible, drôle, émouvant, où l’humour sauve tout, y compris du ridicule lorsque le héros, qui n’est autre que Beigbeder lui-même, se regarde en train de se regarder se regardant ». Beigbeder est un homme « sinon qui pleure, du moins qui souffre« . « La mélancolie, la tristesse, le chagrin n’obéissent à aucune condition sociale, de même que le grand écrivain n’est jamais celui qui endosse l’officielle panoplie du maudit génie » (j’aurais dit génie maudit, mais passons). Moix ne s’arrête plus en si bon chemin, Beigbeder est ici « naturel et humble, simple et bouleversant ».

Puis Moix entame son analyse, pas forcément idiote d’ailleurs, de cet « homme-présent« , voire « ce naufragé du présent », incapable de se projeter dans autre chose que l’éphémère, dans la superficialité, etc… Et c’est la littérature, la sacro-sainte littérature, qui a sauvé Beigbeder. « Elle lui a donné une raison de vivre que la vie elle-même n’aurait pas permise ». Moix conclut par ce mot d’ordre, comminatoire,  « donnez-lui le Goncourt et n’en parlons plus? Non donnez-lui à condition qu’on en parle encore ».

Et pourquoi pas la Pléiade, l’Académie et le Nobel tant qu’on y est?

Évidemment, car il faut bien une solution à l’énigmatique éloge de Moix, Frédéric Beigbeder est un « ami ».

Tout s’explique.

On copine entre masturbateurs. Entre petits baisouilleurs des soirées minables et superficielles du tout Paris.  On s’envoie les mêmes petites attachées de presse vaguement jolies qui se plient en deux, voire en quatre, pour satisfaire les éminences multicolores de l’édition française. Et du coup voilà Beigbeder propulsé par le Figaro. Beigbder. L’ancien publicitaire, forcément creux, vain et inutile, dont les romans fourmillent de clichés faciles et d’aphorismes-slogans. Par le Figaro!

Lamentable…

L’histoire ? Beigbeder est arrêté sniffant de la coke et ce cocaïnus interruptus qui se finit en garde à vue est pour lui l’occasion de revenir sur l’histoire récente de notre pays et surtout sur l’Histoire de Sa Vie et de Sa Jeunesse. Le dithyrambe de M.Moix est bien suspect : l’ouvrage n’aurait-il pas, de par son sujet, la portée suffisante pour propulser son auteur vers Stockholm? L’appui de la Plume du Figaro était requis! Ce publi-reportage succède à la pseudo-polémique de la censure. Beigbeder a en effet retiré un passage puéril dans lequel il insultait copieusement le juge qui avait osé arrêter le Plus Grand Ecrivain Français Vivant, comme un gamin de quinze ans écrit parfois de vengeurs acrostiches à propos d’un professeur trop sévère.

Le copinage déplorable auquel se livrent les deux grands suppléments « livres » du pays n’a fait que ruiner leur crédibilité.  Ce genre de renvois d’ascenseur enverra un jour le Figaro littéraire ad patres. Il l’aura mérité. Dommage, car lui et le Monde des Livres, pourraient abattre un bien meilleur travail et redonner aux lecteurs l’envie de leur faire confiance, l’envie d’y croire, l’envie d’écouter leurs conseils. Je sais cet espoir vain, mais quand même, l’insidieuse coterie ne sert personne, et surtout pas le monde de l’édition.