Veille de vacances : « Brumes », ou le blog d’un lecteur

Avant de partir en vacances, je me permets de dresser un bilan (assez égo-centré) de ce blog.

Lorsque j’ai repris ce blog, en octobre dernier, après trois ans d’arrêt, je n’étais pas certain de trouver l’énergie et la constance de le tenir sur plusieurs mois. De toute ma vie, je n’ai jamais été l’homme des efforts réguliers, des petits pas, de l’obstination assidue. J’admire les personnes capables de revenir, quelques instants chaque jour ou chaque semaine, pendant toute une vie, sur un même ouvrage. Je me sais incapable de les imiter. J’aime mieux commencer que finir, ébaucher que polir, me lancer que d’arriver. Je suis bien conscient – et c’est un des nombreux défauts que je reproche à ce blog – que certaines notes sentent la hâte avec laquelle elles ont été écrites, dans un contre-la-montre permanent qui m’a fait, en moyenne, rédiger une note de deux à trois mille mots tous les trois jours – tout en essayant de maintenir mon rythme de lecture autour de quatre à cinq livres par semaine. Au printemps, ce rythme idéal a connu quelques irrégularités ; l’automne et l’hiver sont pour moi, homme du Nord, plus propices aux efforts que les journées ensoleillées et printanières, trop rares pour être sacrifiées aux labeurs intérieurs de l’écriture. J’ai néanmoins tenté, le plus possible, de maintenir ce blog en équilibre entre mes propres possibilités, la forme que je lui avais donnée, et le rythme auquel je souhaitais me plier, par une auto-discipline d’autant plus rigoureuse que je me sais extrêmement paresseux, léger et contemplatif, au fond plus destiné à lire qu’à « écrire » (j’utilise des guillemets tant la fatuité contemporaine que suppose l’emploi de ce verbe a peu à voir avec la modestie de mes propres notes, le verbe « rédiger » serait peut-être plus juste ; ceci est, je le rappelle, un blog de « lecteur »).

J’évoquais à l’instant ma hâte, je voudrais y revenir. D’abord pour remercier les quelques personnes qui m’ont signalé, en toute discrétion, mes coquilles et mes répétitions peu élégantes ; comme mon premier jet n’est jamais très bon, je dois récrire beaucoup, ce qui laisse la place à quelques incohérences grammaticales et à des réemplois trop rapprochés. Je m’excuse de toutes les fautes que vous pourriez encore trouver entre ces pages : je les ai traquées, chassées, éliminées autant que je pouvais, mais il en reste toujours ! Ces petites notes ont été rédigées chacune en une poignée d’heures, certaines avec une facilité étonnante – celle sur Ernst Jünger, par exemple, est venue d’un tenant, toute seule – d’autres après des efforts plus rudes. Elles valent ce que valent l’application d’un lecteur parmi d’autres, dont l’anonymat ne cache nul incognito ; d’un lecteur quelconque, titulaire, comme tant d’autres, de ces feuilles de papier cartonné que dispense l’Université, et qui en sait la valeur toute relative ; d’un lecteur ordinaire, volant un peu de son temps pour mettre en forme les quelques réflexions que lui inspirent ses lectures. Peut-être donné-je, avec mon empressement à publier ici des chroniques au détail un peu négligé, trop de gages à cette civilisation de la vitesse, de la précipitation, de la superficialité, dans laquelle nous baignons au quotidien. J’ai essayé de compenser ma rapidité d’exécution par une relative consistance des notes, que je me suis toujours refusé à écrire courtes et sommaires. J’ai dû tomber (assez souvent, mais je vous remercie de passer cela sous silence) dans le défaut inverse : à savoir écrire des textes trop longs (six mille mots sur Wordsworth, la plus exagérée en la matière…), un peu itératives, ou tout du moins circulaires, rédigées dans une langue que j’espère classique dans ses bons jours, que je sais sentencieuse et emphatique dans ses mauvais, avec, dirait David Marsac (entre deux éloges), un peu trop de roideur et de sérieux. Je les lui concède, pour des motifs (intellectuels) très précis : je refuse de sacrifier au culte actuel du relâchement et de l’informe, dont j’observe quotidiennement les effets débilitants sur la syntaxe, le style et l’élocution des meilleurs de nos contemporains. Parce qu’il est de bon ton de ne plus rien exiger, ni des autres ni de soi-même en matière de forme, un des meilleurs moyens de résistance à notre époque me semble de réhabiliter – dans une certaine mesure – la forme, cette ruine que les générations de l’après-guerre ont suffisamment anéantie pour nous la rendre, ou en tout cas pour me la rendre, à moi, jeune trentenaire, désirable. Rien n’est plus agréable que d’exprimer de la hauteur dans une époque d’horizontalité décontractée et veule ; on me pardonnera de céder à ce pêché, seul moyen, pour un quidam, de contester le monde tel qu’il va.

Mettre ici plus d’application, plus de sueur, plus de lenteur, pour montrer (paradoxalement) plus d’esprit, de fluidité, d’aisance m’est difficile et je le regrette.  Je crois avoir fait de mon mieux depuis des mois. J’aurais aussi voulu évoquer plus de livres – après tout, je n’ai pas chroniqué la moitié des livres que j’ai lus depuis l’automne -, mais ç’aurait été difficile, à moins de n’y consacrer que quelques lignes à chaque fois (et je m’y suis refusé). Je viens de finir un très beau texte d’Odysseus Élytis dont je regrette de ne pouvoir parler, faute de matière – le livre s’étend, par toutes sortes d’artifices, sur trente pages, écrites gros et entourées de confortables marges ; idem pour Tehila de S.J.Agnon, qui aurait mérité un petit commentaire d’un ou deux paragraphes. J’avais songé un moment rédiger chaque semaine (le dimanche par exemple) des « miscellanées », concernant des ouvrages dont je ne pouvais pas parler dans une note entière mais qui auraient mérité quelques lignes. Je ne l’ai pas encore fait, mais je n’exclus pas cette possibilité. Enfin, je sais que le mélange des genres est mal vu sur l’Internet ; se sont agrégées d’elles-mêmes, par le principe du partage des intérêts, des communautés réunies par des motifs communs ; l’exercice un peu généraliste que j’ai tenté ici peut surprendre, je ne compte pas revenir dessus ; la littérature et l’histoire m’intéressent autant l’une que l’autre, elles ont toutes deux leur place ici, même si l’une motive des exercices plus interprétatifs que l’autre.

Enfin, je voudrais conclure par des petits remerciements. J’ai eu toute l’année la surprise de recevoir des commentaires, des courriels ou des marques de reconnaissance (les blogrolls) venant d’anonymes comme moi, mais aussi, dans une certaine mesure qui autorise l’emploi du pluriel, d’auteurs, d’historiens, de professeurs, de critiques, d’éditeurs, bref de gens « du métier » dont les remarques et l’attention m’ont beaucoup touché. Qu’un petit instrument sans prétention puisse me donner l’occasion d’être lu de personnes fort estimables, plus qualifiées que moi dans les exercices auxquels je me prête, constitue, quoi qu’en dise certains « vitupérateurs » (selon le mot de Léon Daudet, qui s’y connaissait en la matière) du continent virtuel, l’un des principaux intérêts de ce médium.

J’espère que les personnes qui se sont signalées durant cette année ont plaisir à me lire, de temps à autres, et, surtout, que ces notes leur ont donné des idées de lecture. J’essaie de ne jamais dévoiler que « Bruce Willis, en fait, il est mort », mais certains secrets ont pu échapper à ma vigilance à cet égard.

Après neuf mois d’activité ici, je crois pouvoir au moins me féliciter de la persévérance que j’y ai mise. J’avoue me sentir un peu fatigué d’écrire à ce rythme et avoir bien besoin de ce mois de vacances de blog (retour prévu après le 15 août). À bientôt.

99 notes

Attention : note égotiste

Quatre-vingt-dix-neuvième note de ce blog… Le décompte, pour inutile qu’il soit au fond, a un mérite : quantifier mon obstination. Sur la précédente plate-forme, je n’avais écrit qu’une quarantaine d’articles en trois ans. En sept mois, j’en ai rédigé ici plus du double. Connaissant ma tendance profonde à entamer sans perséverer, ce rythme est déjà, en soi, une réussite. Pour le reste… Je laisse mes habitués en décider. Néanmoins, j’ai déjà en tête les quelques lignes de ma défense, adressés à un imaginaire procureur, celui de mon âme. Conçu sans plan bien établi, privé du titre référencé que j’aurais voulu lui donner – I will show you fear in handful of dust, ou quelque chose d’approchant, mais déjà pris par d’autres –, ce blog n’a pas eu d’autre prétention que de me permettre d’y exprimer quelques avis culturels plus ou moins informés. Toute entreprise de ce genre contient par nature de sérieuses bavures de narcissisme, une poignées de proclamations identitaires à moitié sincères et, in fine, un besoin de se situer, de construire une image de soi qui agrée son auteur. J’ai essayé, sans y parvenir, d’éviter ces hasardeuses proclamations. Il s’agissait moins d’être soi que de proposer sous une forme plus élaborée les avis que je délivrais, à l’occasion, à quelques proches. Il s’agissait moins d’affirmer que d’essayer, par le travail toujours éclairant de la rédaction, d’aller au-delà des fugaces impressions de lecteur ou de spectateur. Ce blog me divertit (et je suis bien le seul, me direz-vous !). Pour être plus précis, il ne me divertit pas au sens premier du divertissement, du loisir, mais au sens moins évident de la diversion, du détour. Il est un moyen de sortir de soi. Probablement aussi un moyen de s’affirmer hors de soi – d’essayer tout au moins –. Plongé chaque jour dans une vie qui n’est mienne que par défaut, j’ai trouvé ici le modeste exutoire de passions réelles, lire, observer, (essayer de) penser.

La liste des sujets abordés compte presque moins que celle des thèmes ignorés, oubliés, laissés de côté. Tenir un blog, c’est toujours livrer une part de soi, même involontaire. Une affirmation. La nécessité que suppose la publication, l’intégration, même nanoscopique, dans l’espace public, prévient chez moi les malheureux débordements de la sphère privée. Jusque là, à part pour ce petit bilan, j’ai tenté de garder étanches les portes de la vie personnelle. Je compte persévérer dans cette voie. Et pourtant, sous le suif d’une prose souvent brouillonne et de thématiques fragmentaires, comme le disait un de mes intervenants sur un forum de nous bien connu, il n’est pas impossible de me situer. Il n’est jamais bien compliqué d’identifier un blog, de lui apposer une étiquette rassurante : l’affirmation nette, bien arrêtée de la personnalité de l’auteur facilite le travail. Plus encore quand interviennent des personnes qui ont eu l’occasion de connaître l’auteur sous d’autres cieux, dans d’autres lieux.

La confusion, le flou, le vague, ont plus marqué ces brumes que je le pensais au fond : j’ai voulu éviter un marquage. Je ne suis qu’un lecteur parmi des millions, un spectateur perdu dans la foule. Je parle à mes voisins. Je construis par là, quoi que j’en dise, une certaine image, qui ne correspond qu’imparfaitement à ce que je crois être, à ce que je souhaiterais être dans le regard des autres. Regard sans lequel néanmoins un blog n’a plus de raison d’être. Espace intermédiaire entre l’intime, le journal personnel, et le public, la prise de position, un blog oscille entre l’exposition complaisante de l’égo et l’affirmation bruyante des convictions. Au milieu de cette ligne de partage floue, réside un espace réduit, menacé. C’est là que j’essaie, depuis plusieurs mois, de me tenir : éviter de ne parler qu’à soi – à défaut de parler de soi – et ne pas trop outrageusement proclamer les quelques idées vagues (et reçues) qui me tiennent lieu de pensées. Croire que j’ai quelque chose à écrire et, en parallèle, savoir que le publier ne changera rien. Conséquence logique et passablement infantile : j’hésite parfois à continuer.

Quand j’y réfléchis, dommage d’avoir été privé du beau vers de T.S. Eliot en guise de titulature, car la poussière me convient plus que la brume. Une masse de particules inutiles, comme toute construction « bloguesque » qui se respecte, une certaine idée du vieux, du gris, du morne qui correspond à beaucoup de mes articles. Une atmosphère parfois pontifiante, et je m’en excuse auprès d’amis lecteurs qui, s’ils viennent ici, le font en connaissance de cause. Des objets (a)variés : des pièces négligées de Schiller au roman oublié, du film italien des années 70 aux banales critiques du Zeitgeist Moixo-Béhachélien, du Petit Père des Peuples à l’obscur poète hollandais Slauerhoff, d’Emile Verhaeren à Pulp, j’ai emprunté des chemins de traverse personnels et ce blog n’en est qu’une trace éphémère, anodine. Elle me ressemble, même si j’aurais voulu être plus vif, plus incisif, plus léger, plus ironique…

Cette diversion achevée, je reprends le cours ouaté de mes pérégrinations. Promis, je ne recommencerai pas !

Une année de lectures IV : (bons et moins bons) romans

Voici quelques jours, j’ai évoqué les meilleurs romans lus en 2009 (La lettre écarlate, Rosshalde, Le siège de l’aigle, Kaputt, Sur les falaises de marbre, Nous autres et Le dernier civil). Aujourd’hui je relaterai brièvement d’autres lectures, qui m’ont moins touché, moins convaincu, moins plu. Il est possible d’ailleurs d’en tirer quelques catégories, plutôt subjectives : le bon, à qui il manque un petit quelque chose pour emporter l’adhésion ; le moyen, qui flotte entre deux eaux, qui distrait mais n’enrichit pas ; le mauvais qui irrite particulièrement. L’article ressemblera un peu à un inventaire mais j’espère qu’il me permettra de fixer, en un minimum de mots, mon impression générale sur ces livres. Encore une fois, comme à chaque article de ce bilan, je considère que ces paragraphes n’ont qu’une très faible portée critique. Je m’excuse d’avance de l’effet de juxtaposition assez faiblement articulée que pourrait avoir cet article.

Les bons romans

Les exercices de style de Raymond Queneau ne sont pas un roman, tout au plus une micro nouvelle sur laquelle l’auteur a effectué d’infinies variations stylistiques. Pris isolément, aucun de ces textes n’a de valeur, lus à la suite, ils constituent un amusant exercice. Chaque variante impose un nouveau ton et, sur un schéma simple et éternellement recommencé, constitue une ludique introduction à la question du style. L’œuvre romanesque d’Hermann Hesse, quand le lecteur l’aborde de manière systématique, appartient aussi à cette classe des travaux de variations : sur le schéma toujours recommencé de l’opposition de l’individu et de la société, Hesse déploie une quête de soi, subjective et inachevée. De la première partie de son œuvre, abordée cette année, j’ai déjà mis en exergue l’excellent Rosshalde. Un autre de ses romans me paraît relever de cette première catégorie des bons livres : L’ornière. Un adolescent, sur qui son entourage fonde de grands espoirs, est soumis à une intense pression : il doit réussir ses études dans l’école la plus prestigieuse de la région. La stimulation intellectuelle de cette formation ne contrebalancera jamais les difficultés psychiques du jeune homme à s’adapter à ce nouveau monde fait d’exigences arides. La fin tragique parfait un récit juste et mesuré de l’éducation bourgeoise du XIXe siècle.

Dans son recueil de nouvelles, L’homme qui voulait changer le monde, Hesse déploie d’autres qualités romanesques, quittant parfois les rivages de l’opposition individu/société, souvent avec bonheur. De qualité inégale, il mérite néanmoins une lecture attentive, Si la guerre durait encore deux ans préfigurant même, étonnamment, les récits orwelliens. Hesse, surtout connu pour son œuvre romanesque, a laissé peu de nouvelles, à l’inverse de Borges. L’argentin écrit avec une incroyable densité stylistique et donne ainsi à ses écrits une profondeur singulière et inégalée. Très intellectuelles, peu romanesques, elles atteignent, en peu de pages, le statut de paraboles philosophiques et littéraires. L’aleph n’est peut-être pas le meilleur recueil, mais sa première nouvelle sur l’immortalité, est brillante. Aucun des Contes fantastiques (version Phébus) de Hoffmann ne peut prétendre à ce statut. C’est leur lecture conjointe qui donne toute leur valeur prophétique : la littérature fantastique doit beaucoup à Hoffmann et dans les décors tourmentés de la Prusse, il inventa un nouveau genre.

D’un tout autre type, l’Homo Faber de Max Frisch, dépouillé de tout ornement stylistique, s’attaque à la déshumanisation des sociétés industrielles et montre un technicien sans âme à l’involontaire reconquête de sa douloureuse condition. Le récit joue sur l’inadaptation croissante de l’homme à son univers moral et technique, inadaptation révélée par les réminiscences de la tragédie antique. Le Napoléon apocryphe de Louis-Napoléon Geoffroy-Château, sans ambitions littéraires (pour tout dire, il est assez médiocrement composé) vaut surtout pour ses intéressantes prémonitions. Et derrière l’ascension universelle et uchronique de l’empereur, le lecteur contemporain lit bien autre chose qu’une simple spéculation philosophico-historique : Napoléon annonce les tyrannies modernes et la destruction de l’ancien monde. L’étrange et inclassable Michael Kolhaas, de Kleist, relate la vengeance païenne et démesurée d’un vendeur de chevaux humilié par un grand féodal.  L’individu, que la société semble vaincre, finit par triompher en sacrifiant sa vie à sa vengeance. Le roman m’a intrigué et je crains de ne pas avoir réussi à percer certains de ses mystères. Les souvenirs de la guerre récente, de Carlos Liscano, sans égaler la qualité du travail de Dino Buzzatti évoquent les troubles de l’individu enfermé trop longtemps dans un quotidien usant et fastidieux. Un régime d’enfermement trop long provoquera chez lui un logique syndrome de Stockholm. J’ai chroniqué ces quatre livres plus longuement sur ce blog cet automne – je vous renvoie à ces articles -.

Le grand homme de Philippe Soupault aurait pu se limiter à son brillant premier chapitre, relatant l’ascension d’un industriel de l’automobile aux premières années du siècle. Le tableau du délitement d’une société sans but par le biais de la crise existentielle de son épouse est moins réussi. Le portrait social a mal vieilli. Comme vieillira probablement très mal le double récit d’Antoine Bello, Les falsificateurs et Les éclaireurs, qui sous des dehors ludiques invite ses contemporains à revisiter leur histoire récente par le biais d’un complot bien moins maléfique et dangereux que ses avatars américains. Ce qu’il raconte de notre temps est juste, mais je gage que ces récits n’évoqueront plus grand chose à nos descendants. Enfin, derniers de cette catégorie des bons romans, Aller-retour et La Table-aux-Crevés de Marcel Aymé qui dépeignent, dans cette Comédie humaine ironique et pessimiste qu’est l’œuvre du franc-comtois, les milieux des ronds de cuir et des paysans. L’imbécilité ambitieuse du comptable Justin Galuchey, qui cherche à s’élever  hors de sa médiocrité, est divertissante. Les rancunes paysannes de la Table-aux-Crevés prennent un tour plus dramatique, mais gagnent en vraisemblance et en profondeur ce qu’elles perdent en verve primesautière. L’étrange paragraphe final annonce d’ailleurs déjà l’écrivain fantastique.

Le moyen et le mauvais

Une année de lecture, ce sont de belles surprises, mais aussi d’inattendues déceptions voire de plates catastrophes. Heureusement que je ne me suis pas arrêté au premier roman de Hermann Hesse Peter Camenzind. Le style y est ampoulé et le fond peu convaincant : un villageois suisse, en crise contre la société qui l’entoure, renonce finalement à ses tourments pour une vie paysanne sans histoires. Je n’ai pas trouvé cette première issue au dilemme hessien très vraisemblable. Restent quelques admirables paragraphes sur les Alpes. Knulp et Demian m’ont moins déçu. Dans le premier, trop court, le lecteur observe, de trois points de vue extérieurs et divergents, la vie d’un marginal en rupture avec la société. Dans le second, le récit de la crise existentielle du jeune homme dévie sur de très douteuses interprétations psychanalytiques et omet d’examiner avec attention le rapport du héros et de la société qui l’entoure.

Même si j’ai pris du plaisir au récit de leur bêtise grotesque, les aventures de Bouvard et Pécuchet ne m’ont pas convaincu. Certes, le roman est inachevé, du fait de la mort prématurée de Flaubert, et il paraît difficile de le juger comme on juge une œuvre définitive. Si certaines scènes amusent, comme les catastrophes occasionnées par les expériences des deux imbéciles, d’autres ne suscitent parfois qu’un regard intrigué : Flaubert se moque des amateurs en spécialiste, oubliant par là peut-être que son lecteur n’est lui aussi qu’un amateur. Certains passages ont assez mal vieilli. Comme a (très) mal vieilli, Va au golgotha de Zinoviev. Sur le thème du fils de Dieu descendu en URSS,  à la manière du meilleur Boulgakov, l’auteur aurait pu livrer une parodie astucieuse et grinçante de la société soviétique. En réalité, la machine tourne à vide et l’homo brejnevicus ne convainc personne. Peut-être le roman le plus décevant de l’année. L’URSS est morte, sa satire également. Autre récit sur l’URSS, La lanterne verte de Jerome Charyn (chroniqué sur ce blog) part d’une bonne idée, un récit d’aventures picaresques sous la Grande Terreur. L’humour et la dérision ne prennent pas : l’ère stalinienne n’avait rien de drôle et, à se concentrer sur les aventures de la société du spectacle moscovite, Charyn en oublie qu’il existait en-dessous d’icelle une société brutalisée, martyrisée et pantelante.

Le gentillet Firmin amusera une après-midi de solitude : un rat apprend à lire et dévore – au sens figuré – tous les ouvrages qui lui tombent sous la dent. Parabole de la solitude du lecteur, ce petit récit distrayant ne mérite pas qu’on s’y arrête outre mesure. Le bien moins gentillet Moravagine de Cendrars était décevant : tableau d’une société dont les limites morales ont disparu suite à l’hécatombe de 14-18, j’ai suivi sans vrai plaisir les tribulations criminelles d’un fou dangereux. Quelques scènes méritent cependant le détour, notamment cette plongée en Amérique du Sud qui évoquera aux cinéphiles, de loin, la  quête démente d’Aguirre-Kinski en Amazonie. J’en ai déjà parlé par ailleurs, les médiocres Nouvelles sous ecstasy de Beigbeder appartiennent sans nul doute à la catégorie la plus périssable de la littérature actuelle. Ses slogans branchouillards amusent un instant. Au bout de cinq pages, ils navrent. Même le Cosmétique de l’ennemi d’Amélie Nothomb – je vous disais que j’avais lu du français contemporain… – convainc plus, malgré son scénario téléphoné, sa maigreur et sa platitude. Au moins, La moustache d’Emmanuel Carrère, sur une trame étrange et dérangeante, étonne son lecteur : la plongée dans la folie, sur le mode de l’uchronie, est plutôt bien orchestrée, même si elle manque de coffre. Enfin A une tombe anonyme de Juan Carlos Onetti, sur lequel j’avais  pourtant lu de très bonnes critiques, m’a déçu : l’étrange enquête sur une prostituée et son bouc dans le quotidien glauque d’une ville imaginaire d’Amérique du sud, ne m’a pas parlé.

A suivre : histoire littéraire

Une année de lectures III : (grands) romans

Villa Malaparte, Capri

Comme indiqué au début de ce bilan, et pour la première fois depuis longtemps, les romans ont constitué mon premier type de lectures en 2009. Je n’ai pas toujours eu la main heureuse, mais cette année m’a permis de découvrir des auteurs comme Curzio Malaparte, Ernst Jünger, Evgueny Zamiatine, Blaise Cendrars ou Hermann Hesse – que, pour la plupart, je ne connaissais que de nom -. J’ai même fait de modestes incursions dans la littérature française contemporaine, où je ne m’aventure guère en général. Certains romans, excellents, méritent ici quelques lignes. Je ne détaillerai pas plus mes avis ici que dans les deux précédents volets du bilan.

La lettre écarlate de Nathanael Hawthorne vaut amplement son statut de classique. Dans une communauté puritaine d’Amérique du Nord, une mère célibataire a été condamnée à porter sur elle la lettre « A », stigmatisation de son pêché adultérin. Nul ne sait avec qui l’enfant a été conçu. Peu à peu se révèle, derrière l’exil intérieur de cette femme, les caractéristiques du conformisme social : les puritains, confits dans leur observance stricte du culte protestant, ignorent que le père de l’enfant est leur admirable jeune pasteur. La lettre écarlate raconte sa déchéance. Le thème, qui paraît éloigné des préoccupations de nos sociétés modernes, ne doit pas être compris comme une simple mise en scène de la culpabilité au sein d’une communauté de croyants. Hawthorne a connu une désastreuse expérience professionnelle aux douanes américaines, qui a failli le transformer en quelqu’un « qu’il n’était pas souhaitable de devenir ». Il l’évoque longuement en introduction du roman et dans la tragédie ponctuelle de la jeune mère et du pasteur se joue le drame éternellement recommencé du conformisme social.  La jeune femme et Hawthorne ont plus en commun qu’une lecture superficielle le laisserait supposer : quelle place peuvent prendre les impératifs collectifs sans altérer définitivement les individualités ?

Question hessienne par excellence ! J’ai entamé, peu après, un peu par hasard, la lecture des œuvres romanesques d’Hermann Hesse, dans l’ordre chronologique de leur publication. Ce qui, paradoxalement, est assez peu fréquent, la lecture d’un auteur s’échelonnant le plus fréquemment du plus au moins réputé. Parmi les cinq romans de jeunesse abordés – ni Loup des steppes, ni Perles de verre en 2009 – je ressortirais l’excellent Rosshalde. Un peintre d’une quarantaine d’années vit en mauvais termes avec son épouse, et seul l’enfant cimente encore le couple. L’artiste se rend peu à peu compte qu’il n’est plus à même, dans ces conditions, de mener ses créations à leur terme. Il ne veut pas quitter le domicile, car il aime sincèrement son fils. Comme souvent avec Hesse, le roman cherche à dénouer la crise existentielle de l’individu confronté à une société qui ne le comprend pas. Alors que Peter Camenzind avait conclu sur une porte de sortie irréaliste, quoique sereine et L’ornière, sur une fin tragique, Rosshalde tente d’équilibrer ces deux aspects dans une via media. Celle-ci est parfaitement égoïste et opportuniste mais dénouera la crise vitale que connaissait le peintre.

Le mexicain Carlos Fuentes, avec Le siège de l’aigle, s’essaie au roman politique épistolaire. La construction originale du roman sur le thème d’une crise future de l’État mexicain, en rend sa lecture très intéressante. Autour de la succession d’un président malade, deux clans s’opposent et cherchent à contrôler l’ambitieux jeune homme qui s’élève sous leur protection d’abord conjointe. Parfaitement cyniques, les hiérarques de l’État mexicain sacrifieront tout pour satisfaire leur ambition. Roman sombre, étouffant, le siège de l’aigle dévoile les mécanismes délétères de l’inaboutie démocratie mexicaine. La morale de l’ouvrage n’évite pas complètement l’écueil du poncif « tous pourris », mais l’astuce de la construction et le talent romanesque de Fuentes rachètent largement ce défaut. Récit de l’enlisement d’un système, ce roman n’a pas la grandeur d’âme des autres romans évoqués aujourd’hui mais je dois lui reconnaître un certain brio, qui m’a plu.

Magistral. C’est le mot qui m’est venu à l’esprit à la lecture de Kaputt, de Curzio Malaparte. L’auteur, reporter dans l’armée italienne envoyée en URSS pendant la seconde guerre mondiale, a assisté au conflit. Alors que Les bienveillantes de Littell, malgré certains passages brillants, s’embourbent parfois dans le didactisme et le grotesque, Kaputt parvient à garder une ligne romanesque cohérente. Sur un mode de remémoration des scènes les plus marquantes, il narre sa guerre et lui donne une consistance rarement atteinte. Le style imagé, poétique et sombre, correspond pleinement au récit. Ouvert sur une référence à Proust, qui a influencé la construction du roman – le rôle de la mémoire – Kaputt se déploie sur 600 pages et n’oublie rien des horreurs du conflit. Malaparte n’a pas besoin de faire de son personnage central un criminel : il est un témoin, et raconte la perversion, le désespoir, la défaite inéluctable, les intrigues et les crimes. Kaputt paraît plus authentique, plus vrai que les sinistres aventures de Maximilian Aue. C’est un témoignage sur le vif, et c’est peut-être là son seul défaut : quelle part y prend réellement le romanesque?

Ernst Jünger, autre témoin – et acteur – de la seconde guerre mondiale, écrivit, peu avant 1939, un de ses romans les plus célèbres : Sur les falaises de marbre. Dans une région imaginaire et splendide, la Marina, deux anciens soldats se sont retirés du monde et passent leurs journées à herboriser. Pourtant, dans l’arrière-pays qui surplombe la Marina, la menace du Grand Forestier s’accroît de jour en jour. En un peu plus d’une centaine de pages, Jünger narre la montée progressive du péril et la destruction finale de la Marina :  occupés à leur science, retirés du monde, les hommes de bien n’ont réagi que trop tardivement. Les armées du Forestier ne seront plus arrêtées et il faudra s’installer loin de la paradisiaque Marina et, peut-être, reprendre les armes. Evidente allusion à la montée du nazisme, le roman observe que le repli individuel et culturel des élites entraîne l’effondrement de la société. Peter Gay, dans Le suicide d’une République, aura la même analyse. Jünger, qui fera la guerre dans l’uniforme vert-de-gris de la Wehrmacht, choisira paradoxalement, malgré les falaises de marbres et ses propres réserves sur le nazisme, de rester dans la Marina devenue hitlérienne, sous la férule du Grand Forestier.  Cela n’enlève rien à la qualité littéraire de son roman, mais atténue peut-être la sincérité de son propos.

Enfin, concernant Le dernier civil d’Ernst Glaeser et Nous autres d’Evgueny Zamiatine, je vous laisse (re)lire les recensions moins fragmentaires que j’avais publiées ici et ici. Sur un canevas proche des romans de Dos Passos, Glaeser narre l’impossible retour d’un germano-américain dans l’Allemagne provinciale des années 27-33. Bientôt submergée par les prédications apocalyptico-politiques du NSDAP, l’Allemagne libérale se livre corps et âme aux démences manichéennes hitlériennes. Le talent de Glaeser est de retracer cet effondrement. Zamiatine dépasse largement son cadre temporel (la Russie des années 20), et crée, avec Nous autres, le genre de l’utopie négative, la dystopie. Posant les principes du bolchevisme, et plus largement de l’idéalisme politique planificateur devant lui, Zamiatine en développe impitoyablement les conséquences logiques jusqu’au tableau terrifiant d’une société inhumaine, dont la perfection dissimule l’inaptitude au bonheur et la trahison de ses principes premiers.

Ces sept romans méritent, selon moi, un large détour. Hawthorne et Hesse expriment, avec finesse et une certaine réserve morale, les interrogations de l’individu vis-à-vis de la société et du conformisme qui la soude ; Jünger et Glaeser affirment, alors même que l’expérience nazie est en cours, l’ignominie morale qui sous-tend son ascension et son exercice ; Fuentes jette un regard désabusé sur la démocratie mexicaine et son personnel politique ; Malaparte narre, avec une verve poétique splendide, les atrocités de la guerre à l’est et livre par ces remémorations une « Recherche du Temps perdu » sur le front russe. A lire et à relire.

A suivre : le bon et le moins bon

Une année de lectures II : théâtre

Avant-hier, j’avais dressé un petit bilan de mes lectures historiques de l’année 2009. Le deuxième volet couvrira, non les romans comme promis, mais le théâtre. Contrairement aux années précédentes, où je m’étais contenté de quelques tragédies historiques de Shakespeare, j’ai complété en 2009 un vrai petit programme théâtral : Goethe, Schiller, Pirandello, Ionesco, O’Neill et Garcia Lorca. Contrairement aux écrits historiques ou aux romans, je n’ai connu là nulle déception. La dizaine de pièces abordées méritait largement que je m’y arrête. J’ai d’ailleurs prévu de pérenniser mon intérêt pour le théâtre en 2010. Je possède en effet de belles réserves théâtrales : Brecht, Büchner, Claudel, Corneille, Gobineau, Ibsen, Kleist, Lessing, Maeterlinck, Schiller, Shakespeare et Shaw. Mais je ne les lirai peut-être pas tous cette année. Plutôt que distribuer mes lectures théâtrales 2009 en catégories, allant du meilleur au pire, je me contenterai d’évoquer chacune en quelques lignes, qui n’ont évidemment pas la prétention d’être des critiques abouties.

Le Faust de Goethe est une des pièces les plus célèbres de la littérature universelle. Reprenant le drame elisabéthain de Christopher Marlowe, Goethe le transforme en une immense tragédie, composée de trois volets. Le premier, appelé Urfaust, est une ébauche de jeunesse de la version la plus célèbre de l’écrit définitif. Le lecteur y découvre la nature du pari lancé par le docteur Faust, professeur éternellement insatisfait, à Méphistophélès : si, à un seul moment de son existence, il parvient à satisfaire ses désirs, alors le diable aura son âme. Le lecteur découvre également le personnage de Marguerite, la jeune fille qui jouera le rôle clé du premier Faust. L’histoire d’amour entre les deux personnages finira mal, Marguerite tuant sa mère alors qu’elle croit lui administrer un somnifère – donné par Méphistophélès – puis l’enfant qu’elle aura de Faust. Refusant de s’évader de la prison où elle attend l’exécution, alors que Faust vient la libérer, Marguerite remet son sort à Dieu qui la pardonne. Le Faust le plus célèbre développe l’Urfaust, ajoutant la célèbre scène de la nuit de Walpurgis, nuit du sabbat des sorcières sur le Harz. Les grandes lignes sont préservées, et pour tout dire, les lectures consécutives de l’Urfaust et du premier Faust sont un peu répétitives. Le second Faust, à mon sens impossible à mettre en scène, voit Méphisto, suite à la mort de Marguerite, entraîner Faust dans des aventures mythologico-esotériques dont il est parfois ardu de décoder le sens. Faust y rencontrera des alchimistes, l’homonculus, évocation romantique de la vie artificielle, puis Hélène de Troie, sauvera un Empire, conquerra un royaume, le gouvernera en tyran et finira aveugle, délirant un programme prométhéen de transformation du monde. Pourtant, grâce à l’intervention de Marguerite auprès de Dieu, Faust échappera à sa mort aux griffes du Diable, et ce malgré ses crimes. Étonnante rédemption justifiée par cette phrase devenue célèbre « Celui qui, dans son constant effort, n’épargne pas sa peine, Celui-là nous pouvons le sauver ». L’objectif de cet article n’étant pas de se livrer à une analyse du Faust de Goethe, je n’irai pas plus loin que cette étrange conclusion, fin optimiste d’une pièce extrêmement dense et sombre.

Je ne reviendrai pas sur l’excellente trilogie sur le théâtre de Pirandello (Six personnages en quête d’auteur, Chacun à sa manière et Ce soir on improvise), ayant déjà livré sur ce blog quelques commentaires sur ces pièces (cycle Autour de Pirandello : ici, ici et ici). Ces trois oeuvres ont l’immense mérite, malgré l’abstraction qui les rend difficiles à monter, de décentrer le regard du lecteur et de délivrer une des plus magistrales leçons sur le théâtre qui soit. Dans un tout autre registre, l’excellent Wallenstein de Schiller a également fait l’objet d’une recension ici. Schiller, s’il s’est imposé dans la littérature allemande au niveau auquel sont de notre côté du Rhin un Corneille ou un Racine, n’a jamais vraiment réussi à percer en France. C’est bien dommage car sa tragédie ambigüe et moderne sur le condottiere de la guerre de 30 ans mérite son appellation de chef d’oeuvre : s’articulent l’histoire individuelle, que le général aimerait convertir en destinée royale et l’histoire collective, celle des peuples, des armées, des lieutenants. De mon point de vue, et pour les raisons développées dans l’article ici publié, Wallenstein figurera un jour dans mon programme de relectures.

J’ai également abordé, sur plusieurs œuvres, deux auteurs majeurs du XXe siècle théâtral : O’Neill et Ionesco. Un peu oublié de nos jours, l’américain Eugene O’Neill, prix Nobel de littérature en son temps, a écrit de nombreuses pièces dont deux seulement sont encore aisément trouvables : Le deuil sied à Électre, adaptation moderne de la tragédie antique et Long voyage du jour à la nuit, plongée autobiographique dans les tourments familiaux de l’auteur. Dans Le deuil sied à Electre, le retour d’un général de la Guerre de Sécession entraîne la destruction progressive du foyer familial, sous l’influence sévère d’une jeune fille, qui brisera son clan pour assouvir ses vengeances. La pièce, sur un canevas classique, est de très bonne facture et la psychologie, voire la psychanalyse, prend le pas sur les dieux antiques comme moteur de la tragédie. Dans le Long voyage du jour à la nuit, O’Neill retrace une journée peu ordinaire de sa jeunesse : nés d’un père acteur qui n’a jamais joué que le rôle d’Edmond Dantès et d’une mère devenue morphinomane, l’auteur et son frère vont assister à la rechute de leur mère dans la drogue. Nuls dieux, nulle fatalité, juste le point d’arrivée tragique d’une longue descente aux enfers familiale. Un cran en-dessous du Deuil sied à Electre je l’admets.

J’ai découvert Ionesco cette année par quatre pièces : Rhinocéros (chroniqué ici), Le roi se meurt, La cantatrice chauve et La leçon. Autant le théâtre de Pirandello ou celui de Goethe peuvent être lus sans être vus, autant celui d’Ionesco perd un peu de sa vivacité à la lecture. Rhinocéros, qui retrace la montée du conformisme social et le refus de l’antihéros Bérenger de s’y plier, y perd peut-être moins que les autres, grâce aux nombreuses indications scéniques qu’Ionesco a insérées dans le texte. Les autres demandent d’abord à être vues. La cantatrice chauve, modèle de pièce absurde, sans histoire, presque sans personnages, demande du lecteur une certaine rapidité : lue vite, peut-être même à haute voix, elle retrouve la vivacité indispensable à sa découverte. Le roi se meurt, sur un ton nettement plus sombre, quoique non dénué de saillies absurdes, est une pièce d’une grande noirceur : le roi Bérenger va mourir et sa première femme le prépare au néant. Derrière les rires du début émerge peu à peu le néant qui dévore chaque personnage : la mort va faire son œuvre et il n’y a aucun échappatoire. Enfin La leçon, sur un ton absurde et caustique, retrace l’enseignement d’un professeur très convenable qui s’avère, au fur et à mesure de la pièce, être un odieux tueur en série. La pièce est moins aboutie intellectuellement que les autres.

Mariana Pineda de Garcia Lorca perd beaucoup à la lecture. Les indications scéniques ne suffisent pas entièrement à imaginer le décor évaporé qui doit encadrer cette tragédie. Et sans celui-ci, le drame est trop classique : une jeune fille, par amour, refuse de livrer son amant révolutionnaire dans l’Espagne réactionnaire des années 1820. Écrite dans les années 1920, cette pièce aurait pu donner lieu à une œuvre didactique, à thèse. C’est tout l’inverse, Mariana Pineda est une estampe délicate qui vaut pour la douceur poétique de son décor. Le traducteur, qui avoue avoir souffert pour retranscrire l’ambiance, n’est pas à blâmer : il a fait de son mieux, mais, en bonne pièce de théâtre, Mariana Pineda est conçue pour les planches.

Ces quelques réserves mises à part, mes lectures théâtrales 2009 ont donc été extrêmement satisfaisantes.

A suivre

Une année de lectures I : Histoires

Thucydide

Après ces quelques jours de pause, ce blog reprend sa route. 2009 est passée, mais il est toujours temps de réaliser quelques bilans d’une année de lecture. Petit satisfecit un peu imbécile, j’ai largement dépassé mes objectifs de lecture – 104 contre 80 -. Il s’agit même du meilleur total de mon existence. Si l’on examine les genres abordés, j’ai lu 36 romans, 12 pièces de théâtre, 15 livres de critique et d’histoire littéraire, 31 livres d’histoire, 2 livres d’économie, 7 livres de philosophie, sociologie et théologie et 4 livres de science. Pour permettre de comparer, en 2008, j’avais lu 14 romans, 4 pièces de théâtre, 7 livres d’histoire, de critique ou de théorie littéraire, 27 livres d’histoire, 1 livre d’économie, 4 livres de science politique, 2 livres de philosophie, 1 livre de relations internationales, 6 livres de science et 1 livre de sports (oui, j’aime le tennis et il m’arrive de lire les « mémoires » des champions d’hier). J’arrête là ce décompte un peu aride et entre dans le vif du sujet pour cette première partie de bilan, qui concernera les livres d’histoire.

Il s’agit de la fraction la plus imposante de ma bibliothèque, peut-être aussi la plus anciennement constituée, si l’on tient compte du fait que je ne me suis réellement remis à la littérature qu’au mitan des années 2000. Je possède une bonne quantité de livres d’histoire, de toutes les périodes, de l’Antiquité aux années 90, et de tous les genres, de la biographie grand public aux travaux plus spécialisés. J’ai la malheureuse habitude d’acheter les livres d’histoire au moment de leur sortie, étant par expérience peu confiant dans leur capacité de survie dans les rayons des librairies. Ce qui entraîne une imposante accumulation de travaux que je ne lirai peut-être que dans dix ans.  De mes lectures 2009, j’aimerais détacher deux livres : L’ivrogne et la marchande de fleurs de Nicolas Werth et Une guerre totale : Paraguay 1864-1870 de Luc Capdevila. Je vous renvoie aux articles afférents si les sujets vous intéressent. Nicolas Werth est probablement le meilleur spécialiste français d’histoire soviétique et sa maîtrise des archives restitue dans toutes ses dimensions la Terreur stalinienne, souvent et à tort assimilée aux seuls et spectaculaires Procès de Moscou. Les travaux de Werth – j’ai également lu ses Procès de Moscou – méritent l’attention, tout comme, dans  d’autres genres, ceux de Simon Sebag Montefiore sur Staline et de Rudolf Pikhoia sur l’URSS entre 1945 et 1991. Publié aux excellentes Presses Universitaires de Rennes, l’ouvrage de Capdevila a le mérite de dévoiler un pan plutôt ignoré de l’histoire sud-américaine, la guerre du Paraguay. Le conflit, qui dura six ans, conduisit à la quasi extermination du peuple paraguayen. Plutôt synthétique, l’ouvrage a l’intelligence de ne pas se limiter au seul récit des opérations militaires. Il s’interroge également sur l’empreinte que ce conflit laissa dans les mémoires paraguayennes et les caractéristiques de son utilisation symbolique dans le champ politique paraguayen au long du XXe siècle. Dernier point, et non des moindres, les annexes, composées des passionnantes correspondances des consuls de France à Asuncion durant le conflit. Il s’agit là du travail de référence dans le domaine en français.

Juste derrière ces deux excellents livres, le désormais classique Retour de Martin Guerre de Natalie Zemon Davis – monographie concise sur l’intrigant procès d’un usurpateur au XVIe siècle – un modèle de travail historique ; la biographie de Pierre Laval par Fred Kupferman, miracle d’équilibre et d’intelligence, malheureusement un peu datée ; le travail monumental de Michel Winock sur Le siècle des intellectuels, qui revient avec brio sur les engagements des écrivains français au XXe siècle, du retournement de Barrès lors de l’Affaire Dreyfus à la mort de Sartre – seul regret, le bâclage de l’après 68 – ; Les guerres préhistoriques de Lawrence Keeley, qui, malgré son titre, n’évoque pas la guerre du Feu mais se livre à un pertinent travail d’anthropologie du fait guerrier et des conflits asymétriques dans l’histoire ; Les entretiens de Nuremberg de Leon Goldensohn, édifiant recueil des notes prises par le psychiatre des dirigeants nazis lors des Procès de l’après-guerre ; Pour l’amour de Staline de Jean-Marie Goulemot, étude de cas détaillée sur les  mécanismes des célébrations d’adoration du Camarade Staline au PCF. Ces six livres méritent largement qu’on s’y arrête, car ils apportent  tous quelque chose, de précis en plus de leur excellent tenue intellectuelle : Zemon Davies une méthode, Kupferman un ton,  Winock  une ampleur, Keeley un décentrage, Goldensohn une parole et Goulemot une démonstration .

Ensuite vient ce que les commentateurs sportifs appellent le « ventre mou », tous sont des travaux de qualité, mais pêchent par certains aspects,  et n’emportent donc pas l’adhésion. Je classerais dans cette catégorie le Savonarole de Marie Viallon, qui s’attarde sur les prêches du frère dominicain et oublie, par érudition théologique, d’en planter sérieusement le décor politique et économique ; La crise des sociétés impériales 1900-1940 de Christophe Charle, qui dresse un tableau convaincant des sociétés britannique, allemande et française mais ne définit pas suffisamment, à mon sens, les termes de son sujet – crise et, surtout, société impériale – ; les Choix fatidiques de Ian Kershaw, qui détaille dix moments clés de la seconde guerre mondiale et les insère dans une chaîne de nécessités trop appuyée à mon goût ; Katyn d’Alexandra Viatteau qui joint l’excellent – l’analyse historique du massacre des officiers polonais – au médiocre – des parties non révisées qui parlent de Brejnev et de Jaruzelski au présent – ; Dans la bibliothèque privée d’Hitler de Thimothy Ryback, qui, partant d’une bonne idée – quels livres lisait le chef nazi? – parvient à retracer quelques tendances de la bibliothèque de son sujet. Malheureusement celle-ci n’a jamais été cataloguée et a presque totalement disparu, ce qui enlève beaucoup de la pertinence du propos . Je pourrais aussi ajouter le Beethoven d’André Tubeuf, mais ce serait de mauvaise foi : je peux difficilement juger un livre qui me paraîtrait peut-être excellent si seulement je l’avais compris. Je n’avais probablement pas la compétence et l’intelligence pour aborder sérieusement ce travail.

J’ai, comme chaque année, lu une série de livres sans beaucoup de relief, dont le principal mérite est d’apporter les informations qu’on y cherche, sans susciter d’excitation particulière : Le Clan des Médicis et L’histoire oubliée des guerres d’Italie de Jacques Heers, L’assassinat de Kirov d’Anna Kirilina, La démesure russe de Georges Solokoff, La grande armée de la liberté de Walter Bruyère-Osteels, On a volé le Maréchal de Jean-Yves Le Naour, Garibaldi d’Alfonso Scirocco, l’Histoire de la Prusse de Jean-Paul Bled, Hermann Goering de François Kersaudy, Le pouvoir d’abdiquer de Jacques Le Brun et La chute de Constantinople de Steven Runciman.

Et, en moindre quantité que les années précédentes, j’ai lu quelques opuscules médiocres et dispensables : l’inégale chronique du Nazisme en Amérique du Sud de Sergio Correa da Costa, recueil mal agencé d’opinions de seconde main ; Koba la terreur de Martin Amis, compilation sans génie des travaux de Robert Conquest ; la poussiéreuse Histoire de l’Italie depuis le Risorgimento de Sergio Romano, vieillie, partiale, décousue et toute faite pour dégoûter les étudiants en histoire de continuer leurs études ; L’exécution des Ceaucescu de Radu Portucala, à l’agaçante paranoïa et le médiocre Ces gens du Moyen-Âge de Robert Fossier, qui reconnaît lui-même n’apporter rien à personne.

Ces quelques exceptions près, j’ai plutôt bien sélectionné mes lectures historiques cette année.

A suivre, les romans.