Dans la demeure de l’être

En 2009, l’universitaire William Marx explora, dans un livre plaisant intitulé Vie du Lettré, différents aspects communs ou incongrus de la vie des lettrés : nourriture, sexualité, politique, habitat, etc. Je vous en propose un chapitre aujourd’hui.

La Maison

La maison du lettré contient les livres qui contiennent le monde. Mais quel lieu pourra contenir cette maison ? Le monde n’y suffirait pas. Aussi faut-il que cette maison se trouve en son dehors ou, tout au moins, sur ses marges. Le logis du lettré tourne le dos au monde. Il est un cosmos à lui seul, ordonné comme tel, avec ses espaces aux usages bien déterminés : pour la lecture, la bibliothèque ; pour le travail, le bureau ; le jardin pour la détente ; la chambre pour le repos. Le lettré trouve force et courage dans la structure ; tel est le nom que prend l’habitude quand, tu temps, elle se transpose dans l’espace à trois dimensions et y fait sa demeure. Les horaires bien réglés demandent des lieux non moins nettement délimités.

Ernest Renan fit un jour l’ébauche d’une théorie de la maison lettrée. C’était à Paris, à la mi-juin de l’année 1889. L’Exposition universelle avait juste ouvert ses portes. Le Président de la République, Sadi Carnot, qui mourrait plus tard assassiné dans une autre exposition, à Lyon, se contentait pour l’instant de visiter chaque jour un morceau de celle de Paris. Les visiteurs de la tour Eiffel se ruaient sur les escaliers, quoique les ascenseurs fussent déjà en fonction : ils servaient encore surtout à débarrasser de leurs gravats les étages du monument. Des trains spéciaux étaient affrétés depuis la province pour l’Exposition, mais, une fois parvenus dans la capitale, les provinciaux allaient à pied, faute de cochers : ces derniers faisaient grève depuis plusieurs jours. C’est dans ce joyeux tohu-bohu que se tint le congrès annuel des société savantes et des sociétés des beaux-arts de Paris et des départements, dont l’assemblée générale se réunit dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, sous la présidence du ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts. À deux heures arriva monsieur Fallières, et Renan ouvrit la séance par un discours qui, au milieu de tant d’embarras parisiens, posait une question brûlante : « Peut-on travailler en province ? ». Bien sûr, étant donné le contexte, seul le travail érudit était concerné. Parmi tous les arguments positifs avancés (l’exemple de savants illustres, la sous-exploitation des fonds de bibliothèques provinciales, etc.), un surtout retint l’attention du vieil administrateur du Collège de France : la maison.

Ce fut l’occasion d’une douce rêverie :

« Une jolie maison dans les faubourgs d’une grande ville ; une longue salle de travail garnie de livres, tapissée extérieurement de roses du Bengale ; un jardin aux allées droites, où l’on peut se distraire un moment avec ses fleurs de la conversation de ses livres : rien de tout cela n’est inutile pour cette santé de l’âme nécessaire aux travaux de l’esprit. À moins d’être millionnaire (ce qui est rare parmi nous), ayez donc cela à Paris, à un quatrième étage, dans des maisons banales, construites par des architectes qui, pas une fois, ne se sont posé l’hypothèse d’un locataire lettré ! Nos bibliothèques, où nous aimerions tant à nous promener dans la variété de nos livres et de nos pensées, sont des cabinets noirs, des greniers où les livres s’entassent sans produire la moindre lumière. Paris a le Collège de France ; cela suffit pour m’y attacher. Mais, certes, si le Collège de France était, comme une abbaye du temps de saint Bernard, perdu au fond des bois, avec de longues avenues de peupliers, des chênaies, des ruisseaux, des rochers, un cloître pour se promener en temps de pluie, des files de pièces inutiles où viendraient se déposer sur de longues tables les inscriptions nouvelles, les moulages, les estampages nouveaux, on y attendrait la mort plus doucement, et la production scientifique de l’établissement serait supérieure encore à ce qu’elle est ; car la solitude est bonne inspiratrice, et les travaux valent en proportion du calme avec lequel on les fait. »

On peut certes rêver avec Renan sur l’ermitage savant dont il dresse le séduisant tableau. On peut aussi remarquer qu’il s’appesantit bien plus sur les alentours de la maison lettrée que sur la maison elle-même : paradoxalement, la « longue salle de travail » ne vaut pas moins par les « roses du Bengale » qui en tapissent les murs extérieurs que par les livres qu’elle contient. À la même époque, le Grand Dictionnaire universel de Larousse définit cette variété de roses comme extrêmement vivace et prolifique : aussi nommées roses des chiens, cynorhodons, sous-églantiers ou roses thé, elles sont, assure-t-il, « très fécondes en fleur et leur floraison dure très longtemps ». Les noms des sous-variétés se colorent d’un charme désuet : Ajax, canari, Ninon de Lenclos, abricoté, amour des dames, gloire de Dijon… C’est la rose des jardins faciles, qui laissent tout leur temps aux travaux de l’esprit.

Cette fleur à la connotation mollement orientale fournit une sorte de contrepoint à un autre exotisme : celui, plus inquiétant, du contenu de la maison. Si tout livre ne transporte peut-être pas vers d’imaginaires destinations, tout livre vient d’ailleurs, assurément. Par nature, il est l’étranger : une altérité incarnée dans de l’encre et du papier. Et une altérité impossible à réduire : quoi qu’on fasse, à la différence d’un interlocuteur en chair et en os, le texte sera toujours semblable à lui-même ; il n’exige rien que la soumission. Tant d’altérité et de puissance négative épuise : la maison a pour fonction de rendre moins pénible un travail dont la dureté éprouve cruellement le lettré. Il ne s’agit même, selon Renan, que d’attendre « la mort plus doucement » dans une sorte de retraite ou, comme on disait au XVIIe siècle, de désert. À ce point du discours, la formule est inattendue : comment mieux dire que les bibliothèques sont les tombeaux non seulement des livres, mais des lecteurs, et que le travail lettré a partie liée avec la mort ? Lire les textes d’auteurs disparus ou écrire sur eux ne va pas sans quelque conséquence fatale.

Renan en avait une claire conscience : alors que, depuis plusieurs années, il passait ses vacances d’été en Bretagne, à Rosmapamon, dans une maison bourgeoise dont la terrasse bordée d’hortensias donne, à travers les arbres, sur la baie de Perros-Guirec (cette même maison où le jeune Maurice Barrès vint lui rendre une visite devenue depuis fameuse), sentant approcher ses derniers moments, il ne voulut pas mourir ailleurs que dans son appartement du Collège de France, au milieu de ses livres et de ses papiers. Il fallut en hâte abandonner le cher pays natal et rentrer à Paris, où le maître s’éteignit en effet deux semaines plus tard, le 2 octobre 1892, à six heures vingt du matin. La bibliothèque est le vrai pays des morts ; et si les livres sont les conducteurs des âmes, les lettrés ne leur confient pas moins volontiers leur corps, comme à l’Hermès infernal.

Le lecteur qui veut pénétrer dans la Bibliothèque nationale de France en sait quelque chose, lorsqu’il gravit l’immense pyramide aveugle et tronquée en laquelle consiste principalement cette architecture mausoléenne. Le Collège de France imaginé par Renan est perdu au milieu d’une vaste forêt ; la bibliothèque conçue par Dominique Perrault intègre la forêt au cœur du bâtiment. Dans les deux cas, la maison du lettré fait corps avec la nature. Haut lieu du savoir, pointe avancée de l’esprit, elle figure symboliquement la tension fondatrice de l’humanité : plus la culture s’approfondit, plus la nature s’ensauvage. Au paisible jardin de l’érudit provincial, avec ses roses domestiques et ses allées droites et bien ratissées, répond la forêt ténébreuse du professeur au Collège de France, semée de rochers, traversée de ruisseaux, où seules de longues avenues de peupliers rappellent encore l’existence humaine. Les travaux difficiles demandent plus que de simples conversations avec les fleurs : les longues équipées à travers bois sont pour eux. Ici, l’antithèse entre nature et culture se résout en harmonie : l’homme sauvage n’est-il pas celui qui s’enferme avec des livres plutôt que de fréquenter ses semblables ?

Le véritable lettré n’a d’autre maison que les livres où il s’anéantit ; le reste est murs de circonstance, bibliothèques qu’il parcourt à travers le monde, bureaux exigus, chambres où il passe des nuits trop brèves. Perdue dans de lointaines banlieues de province ou dissimulée au fond des bois, sa maison, d’un même mouvement se retire du monde tout en s’ouvrant sur la terre. Selon la belle formule de Heidegger, « en tout ce qui s’épanouit, la terre est présente en tant que ce qui héberge ». En ce retrait comme en cette ouverture résident à la fois le secret du lettré et le propre de l’être, le premier ayant, par l’éclaircie difficile du livre, accès au second. Locataire d’une maison aussi invisible que la cage d’air en laquelle Merlin se laisse emprisonner par la savante Viviane, le lettré ne prend lit et couvert nulle part ailleurs que dans la demeure même de l’être.

William Marx, Vie du Lettré, Éditions de Minuit, 2009, pp. 69-73

Littérature d’hier, littérature d’aujourd’hui

Je vous propose aujourd’hui ce texte d’une douce ironie, un peu long peut-être, sur la lecture en général et celle des classiques en particulier. Je ne partage pas nécessairement tout ce qu’affirmait alors Virginia Woolf – les choses ont un peu changé depuis, peut-être (vous verrez bien en quoi en le lisant) ;  néanmoins ce qu’elle écrivait alors mérite encore d’être lu.

 

Entre les livres, « Heures en bibliothèque », Virginia Woolf, 30 novembre 1916, trad. Jean Pavans, éd. La Différence, coll. « Minos », 2014 (pp. 3-18)

Commençons par éclaircir la vieille confusion entre l’homme qui aime étudier et l’homme qui aime lire, et par signaler qu’il n’y a aucun rapport entre les deux. Un homme d’étude est un solitaire enthousiaste, concentré, sédentaire, qui cherche à découvrir dans les livres une graine particulière de la vérité à laquelle il a consacré son cœur. Si la passion de la lecture s’empare de lui, ses gains diminuent et disparaissent entre ses doigts. Un lecteur, de l’autre côté, doit contrarier dès le début le désir de l’étude ; si le savoir s’attache bel et bien à lui, aller à sa poursuite, lire suivant un système, devenir un spécialiste ou une autorité, est très susceptible de tuer ce que nous aimons à considérer comme la passion plus humaine pour la lecture pure et désintéressée.

En dépit de tout cela, nous pouvons aisément évoquer un tableau qui s’applique à l’amateur de livres et fait naître un sourire à ses dépens. Nous imaginons un personnage pâle et affaibli, en robe de chambre, perdu dans les spéculations, incapable de prendre une bouilloire sur le feu, ou de s’adresser à une dame sans rougir, ignorant les nouvelles du jour, quoique versé dans les catalogues des bouquinistes, dans les sombres boutiques desquels il passe les heures du jour – personnage délicieux, sans aucun doute, dans sa simplicité grincheuse, mais ne ressemblant nullement à cet autre vers lequel nous dirigeons notre attention. Car le véritable lecteur est essentiellement jeune. C’est un homme d’une intense curiosité ; un homme d’idées ; un esprit ouvert et communicatif ; pour lequel la lecture relève davantage de l’exercice vivifiant en plein air que de l’étude cloîtrée ; il arpente la grand-route, il grimpe toujours plus haut sur les collines jusqu’à ce que l’atmosphère soit presque trop raréfiée pour qu’on y respire ; pour lui, il ne s’agit pas du tout d’une recherche sédentaire.

Mais, en dehors de ces considérations générales, il ne serait pas difficile de prouver par une masse de faits que la grande saison de la lecture est la saison qui se situe entre les âges de dix-huit et vingt-quatre ans. La simple liste de ce qu’on lit alors emplit de désespoir le cœur des personnes plus âgées. Ce n’est pas seulement que nous avons lu de si nombreux livres, mais que nous avions encore de si nombreux livres à lire. Si nous voulons rafraîchir notre mémoire, reprenons un de ces vieux carnets de notes que nous avons tous, à un moment ou à un autre, eu la passion de commencer. La plupart des pages sont blanches, il est vrai ; mais au début, nous en trouverons un certain nombre très joliment couvertes d’une écriture étonnamment lisible. Là, nous avons consigné les noms des grands écrivains par ordre de mérite ; là, nous avons recopié les beaux passages des classiques ; là, se trouvent des listes de livres à lire ; et là, ce qui est le plus intéressant de tout, se trouvent des listes de livres effectivement lus, ainsi que le lecteur l’atteste avec quelque vanité juvénile par des traits à l’encre rouge. Nous citerons la liste des livres que quelqu’un a lus durant un certain mois de janvier, à l’âge de vingt ans, la plupart probablement pour la première fois : 1. Rhoda Fleming (Meredith) ; 2. Shagpat Rasé (Meredith) ; 3. Tom Jones (Fielding) ; 4. Le Laodicéen (Hardy) ; 5. La Psychologie (Dewey) ; 6. Le Livre de Job ; 7. Le Discours sur la Poésie (Webbe) ; 8. La Duchesse d’Amalfi (Webster) ; 9. La Tragédie du Vengeur (Tourneur). Et ainsi continue-t-il de mois en mois jusqu’à ce que, comme toutes les listes de ce genre, la sienne s’arrête soudain au mois de juin. Mais si nous suivons le lecteur dans son exercice, il est clair que nous ne pouvons pratiquement rien faire d’autre que de lire durant des mois. La littérature élisabéthaine est parcourue dans son ensemble ; il a lu beaucoup de Webster, de Browning, de Shelley, de Spenser et de Congreve ; Peacock, il l’a lu du début à la fin ; et deux ou trois fois la plupart des romans de Jane Austen. Il a lu tout Meredith, tout Ibsen, et un peu de Bernard Shaw. Nous pouvons être très certains, aussi, que le temps qui n’était pas passé à la lecture était passé à de fabuleuses discussions sur la querelle des Anciens et des Modernes, de l’Idéalisme et du Réalisme, de Racine et de Shakespeare, jusqu’à ce que pâlissent les lueurs de l’aube.

Les vieilles listes sont là pour nous faire sourire et peut-être un peu soupirer, mais nous donnerions beaucoup pour retrouver aussi l’humeur dans laquelle se déroulait cette orgie de lecture. Heureusement, ce lecteur n’était nullement un prodige, et en nous concentrant un peu nous pouvons pour la plupart nous rappeler du moins les étapes de notre propre initiation. Les livres que nous lisons dans l’enfance, après les avoir dérobés sur quelque étagère supposée inaccessible, ont quelque chose de l’irréalité et du caractère redoutable du spectacle secret de l’aube qui point sur le paysage tranquille, tandis que la maison est endormie. Mais la lecture plus tardive dont la liste ci-dessus est un exemple est une tout autre affaire. Pour la première fois, peut-être, toutes les restrictions sont écartées, et nous pouvons lire ce qui nous plaît ; les bibliothèques sont à notre disposition et, mieux que tout, nous avons des amis qui se trouvent dans la même situation. Pendant des journées entières, nous ne faisons rien d’autre que de lire. C’est une période d’excitation et d’exaltation extraordinaires. Il y a en nous-même une sorte d’émerveillement à faire personnellement cela, mêlé à l’arrogance et au désir absurde de manifester notre familiarité avec tous les grands êtres humains qui ont vécu sur terre. La passion pour la connaissance est alors plus vive, ou du moins plus confiante, que jamais, et nous avons, aussi, une intense ténacité d’esprit que les grands écrivains récompensent en laissant paraître qu’ils ne font qu’un avec nous dans leur estimation de ce qui est bon dans la vie. Et même s’il est nécessaire de s’opposer à quelqu’un qui a adopté, disons, Pope au lieu de Sir Thomas Browne pour héros, nous éprouvons une profonde affection pour ces hommes et sentons que nous les connaissons comme personne ne les connaît, intimement, et tout seul. Nous combattons sous leur bannière, et presque sous leur regard. Ainsi hantons-nous les vieilles librairies, et rapportons à la maison des in-folio et des in-quarto, Euripide avec des gravures sur bois, et Voltaire en in-octavo du XVIIIe siècle.

Mais ces listes sont de curieux documents, en ce qu’elles ne semblent guère inclure aucun écrivain contemporain. Meredith, Hardy et Henry James étaient bien sûr vivants quand ce lecteur vint à eux, mais ils étaient déjà acceptés parmi les classiques. Aucun homme de sa génération ne l’influence comme Carlyle, Tennyson ou Ruskin influençaient les jeunes de leur époque. Et cela, nous pensons que c’est très caractéristique de la jeunesse, car hormis les géants reconnus, il n’estime n’avoir rien à faire avec les hommes plus petits, même s’ils traitent du monde où il vit. Il revient plutôt aux classiques, et ne fraie qu’avec les esprits de tout premier ordre. Pour le présent, il se tient éloigné de toutes les activités des hommes et les regarde à distance, les juge avec une superbe sévérité.

Certes, un des signes de la disparition de notre jeunesse est un sentiment de camaraderie avec les autres êtres humains à mesure que nous prenons place parmi eux. Nous aimerions penser que nous gardons des critères aussi élevés que jamais ; mais nous prenons certainement plus d’intérêt aux œuvres de nos contemporains et pardonnons leur manque d’inspiration en raison de quelque chose qui nous rapproche d’eux. On peut même avancer que nous obtenons en fait davantage des vivants, quoiqu’ils soient peut-être très inférieurs, que des morts. En premier lieu, il ne peut y avoir aucune vanité secrète à lire nos contemporains, et la sorte d’admiration qu’ils nous inspirent est extrêmement chaleureuse et authentique parce qu’afin de laisser libre cours à notre croyance en eux, nous devons souvent sacrifier quelque très respectable préjugé qui nous flatte. Nous devons aussi découvrir nos propres raisons d’aimer ou de ne pas aimer, ce qui agit comme un aiguillon sur notre attention, et se trouve être la meilleure façon de prouver que nous avons lu les classiques avec profit.

Ainsi, se trouver dans une grande libraire encombrée de livres tellement neufs que leurs pages sont presque collées entre elles, avec sur leur tranche une dorure encore fraîche, provoque une excitation non moins délicieuse que la vieille excitation des étalages des bouquinistes. Il y a peut-être moins d’exaltation. Mais l’ancien appétit de savoir ce que pensaient les immortels a laissé place à la curiosité bien plus tolérante de savoir ce que pense notre propre génération. Que ressentent des femmes et des hommes vivants, à quoi ressemble leur maison, quels vêtements portent-ils, quel argent ont-ils, de quoi se nourrissent-ils, qu’aiment-ils et que détestent-ils, que voient-ils dans le monde environnant, et quel est le rêve qui emplit les espaces de leur vie active ? En eux, nous pouvons voir le corps et l’esprit de notre époque autant que nos yeux sont capables d’en distinguer.

Quand un tel sens de la curiosité s’est pleinement emparé de nous, la poussière s’accumule vite sur les classiques à moins que quelque nécessité ne nous force à les lire. Car les voix vivantes sont, après tout, celles que nous comprenons le mieux. Nous pouvons les traiter comme nous traitons nos égaux ; elles devinent nos énigmes et, ce qui est peut-être plus important, nous comprenons leurs plaisanteries. Et nous développons bientôt un autre goût, insatisfait par les grands – peut-être pas un goût précieux, mais certainement une acquisition fort agréable – le goût pour les mauvais livres. Sans commettre l’indiscrétion de préciser les noms, nous savons à quels auteurs faire confiance pour qu’ils produisent chaque année (car par bonheur ils sont prolifiques) un roman, un livre de poèmes ou d’essais qui nous procurent un plaisir indescriptible. Nous devons beaucoup aux mauvais livres ; et nous en venons en fait à compter leurs auteurs et leurs héros parmi ces figures qui jouent un si grand rôle dans notre vie silencieuse. Quelque chose du même genre arrive avec les auteurs de mémoires et d’autobiographies, qui ont presque créé une nouvelle branche de la littérature de notre époque. Ce ne sont pas tous des personnes importantes, mais assez curieusement, seuls les plus importants, les ducs et les hommes d’État, se trouvent être vraiment ennuyeux. Les hommes et les femmes qui entreprennent, sans aucune excuse, sauf peut-être d’avoir vu une fois le duc de Wellington, de nous confier leurs opinions, leurs querelles, leurs aspirations, et leurs maladies, finissent en général par devenir, sur le moment du moins, les acteurs de ces drames privés dont nous amusons nos promenades solitaires et nos heures d’insomnie. Nettoyez votre conscience de tout cela, et elle s’en trouvera certainement plus pauvre. Et puis il y a les livres de faits et d’histoire, les livres sur les abeilles, les guêpes, les industries, les mines d’or, les impératrices, les intrigues diplomatiques, sur les fleuves et les sauvages, les syndicats, les lois parlementaires, que nous lisons toujours et que toujours, hélas ! nous oublions. Peut-être ne parlons-nous guère en faveur des librairies lorsque nous avouons qu’elles satisfont tant de désirs qui n’ont apparemment rien à faire avec la littérature. Mais souvenons-nous que nous avons là une littérature en préparation. Au milieu de ces livres nouveaux, nos enfants sélectionneront celui ou ceux qui nous feront connaître à jamais. Là, si nous pouvions le reconnaître, se trouve quelque poème, ou roman, ou histoire qui se dressera et parlera de notre siècle dans les siècles à venir, tandis que nous serons silencieux, sous terre, de même que la foule de l’époque de Shakespeare est silencieuse et ne vit pour nous que dans les pages de sa poésie.

Nous y croyons ; et pourtant il est étrangement difficile, dans le cas des nouveaux écrivains, de savoir quels livres authentiques, et ce dont ils nous parlent, et quels seront les livres exposés qui partiront en pièces au bout d’un an ou deux. Nous pouvons voir qu’il y a beaucoup de livres, et on dit fréquemment que tout le monde peut écrire de nos jours. Peut-être est-ce vrai ; et pourtant nous ne doutons pas qu’au cœur de cette immense volubilité, ce flot et ce bouillonnement de langage, ce manque de retenue, cette vulgarité, cette trivialité, se trouve le foyer de quelque grande passion qui a seulement besoin de l’avènement d’un cerveau plus heureusement modelé que les autres en une forme qui durera de siècle en siècle. Il serait délicieux d’assister à ce bouleversement, de batailler avec les idées et les visions de notre époque, de saisir ce que nous pouvons utiliser, d’anéantir ce que nous estimons sans valeur, et par-dessus tout de nous rendre compte que nous devons être plus généreux envers les personnes qui, du mieux qu’elles peuvent, donnent forme à leurs idées intimes. Aucune époque de la littérature n’a été aussi peu soumise à l’autorité que la nôtre, aussi libre de la domination des grands ; aucune n’a paru aussi capricieuse avec le respect, ni aussi diverse dans ses expériences. Il pourrait bien sembler, même aux esprits attentifs, qu’il n’y ait aucune trace d’école ou de dessein dans l’œuvre de nos poètes et romanciers. Mais le pessimisme est inévitable, et il ne nous persuadera pas que notre littérature est morte, ni ne nous empêchera de sentir combien de beauté véritable et éclatante les jeunes écrivains tirent de leur effort pour créer leur nouvelle vision avec les vieux mots de la plus magnifique des langues vivantes. Quoi que nous ayons pu apprendre de la lecture des classiques, il nous faut à présent, pour juger les œuvres de nos contemporains, les suivre, car tant qu’il y a de la vie en eux ils tendent leur filet au-dessus de quelque abîme inconnu pour capturer de nouvelles formes, et nous devons lancer nos imaginations derrière eux si nous voulons accepter avec compréhension les dons étranges qu’ils nous rapportent.

Mais si nous avons besoin de toute notre connaissance des anciens écrivains pour suivre ce que tentent les nouveaux, il est certain que nous revenons de notre aventure parmi les nouveaux livres avec un œil bien plus aigu pour les anciens. Nous avons alors l’impression de pouvoir surprendre leurs secrets, examiner profondément leur œuvre, en rassembler les parties, parce que nous avons assisté à l’élaboration des nouveaux livres, et, avec un regard débarrassé de préjugés, nous pouvons apprécier plus justement ce qu’ils font, ce qui est bon et ce qui est mauvais. Nous découvrirons, probablement, que certains grands sont moins vénérables que nous le pensions. Sans doute ne sont-ils pas aussi habiles et profonds que certains de notre époque. Mais si dans un ou deux cas cela semble être vrai, une sorte d’humiliation mêlée de joie s’empare de nous en face des autres. Prenez Shakespeare, ou Milton, ou Sir Thomas Browne. Notre petite connaissance quant à la façon dont les choses se font ne nous sert pas beaucoup ici, mais elle prête une saveur supplémentaire à notre plaisir. Avons-nous jamais dans notre jeunesse éprouvé devant leur réussite une stupéfaction comparable à celle qui nous emplit maintenant que nous avons passé au crible des myriades de mots et suivi des chemins sans signalisation à la recherche de nouvelles formes et de nouvelles sensations ? Les livres nouveaux peuvent être plus stimulants et d’une certaine façon plus suggestifs que les anciens, mais ils ne nous procurent pas cette certitude absolue de délice qui nous parcourt quand nous revenons à Comus, « Lycidias », « La Mise en urne » (Milton), ou Antoine et Cléopâtre (Shakespeare). Loin de nous l’idée de hasarder une théorie quelconque nature de l’art. Il se peut que nous n’en sachions jamais plus que ce que nous savons par instinct, et une plus longue expérience nous apprend seulement ceci : que de tous nos plaisirs, ceux que nous tirons des grands artistes sont indubitablement parmi les meilleurs ; et nous ne pouvons en savoir davantage. Mais, en n’avançant aucune théorie, nous découvrons dans de telles œuvres une ou deux qualités que nous ne pouvons guère espérer découvrir dans tous les livres publiés durant l’espace de notre vie. Il est possible qu’il y ait là de l’alchimie propre à leur époque. Mais il n’en est pas moins vrai qu’on peut les lire aussi souvent qu’on veut sans trouver qu’elles ont perdu leurs vertus et laissé une masse insignifiante de mots ; et il y a en elles une finalité globale. Aucun nuage de suggestions ne plane sur elles en nous poussant à une multitude d’idées importunes. Mais toutes nos facultés sont requises à la tâche, comme dans les grands moments de notre propre expérience ; et descend vers nous de leurs mains quelque consécration que nous rendons à la vie, en la ressentant plus vivement et en la comprenant plus profondément qu’auparavant.

Hélas, je n’ai pas lu tous mes livres…

Ils sont partout. Sur la vaste table de la salle à manger, où ils vivent une existence transitoire, entre les étals de la librairie et les étalages de mes bibliothèques. Dans le bureau, où des centaines reposent, lus ou à lire. Dans la chambre, où les négligés d’hier côtoient les relations du jour. Dans le salon, où ils paressent des semaines entières dans l’attente d’un hypothétique feuilletage. Je vis entouré de livres. Ils prennent une place considérable dans ma vie. A l’origine, il n’était pas prévu qu’ils prissent tant d’importance. Non. Ils se sont imposés, et j’allais dire d’eux-mêmes, comme une volonté parallèle, au fil des mois et des années. Un auteur en appelait un autre, un sujet en appelait un autre. De nouvelles terres s’adjoignaient aux continents déjà connus. Ils sont une partie de ma vie. Même si j’essaie de contenir leur inexorable conquête, je les sais trop divers, trop puissants, trop attirants pour me laisser l’opportunité de contre-attaquer. Comme j’ai la mauvaise manie d’acheter plus que je ne peux lire, ils s’entassent. Je lirai certains dans la foulée de leur acquisition, la plupart attendront des mois, voire des années. D’autres, enfin, ne seront probablement jamais lus. J’ai bien du mal à me faire à cette idée et pourtant… Ils sont parfois les plus anciens : acquis sur la foi d’un intérêt personnel momentané, je me demande, bien longtemps après, ce qui justifie leur présence ici. Qu’importe. Ils sont là, derrière moi, avec moi, je les sais miens et je saurai les retrouver au moment où leur lecture s’imposera. Une histoire de Carthage, achetée à dix-sept ans, entamée et abandonnée peu après, attend ainsi depuis fort longtemps. Les romans d’Huysmans languissent sur mes étagères depuis le lycée. Bertrand de Jouvenel et Thomas Hobbes sont comme deux vieux compagnons d’infortune ici : un jour, peut-être, leur deséspérance prendra fin. Ils existent, en silence, me suivent, passent sous mon regard de temps à autre. Pour l’instant, ils restent fermés et les univers qu’ils contiennent sont comme ces villes où l’on n’a jamais posé le pied : un nom, quelques indices fugaces tout au plus. J’y viendrai, peut-être, un jour.

Ils sont de vieux convives au festin de ma bibliothèque. Ils n’ont pas encore ouvert la bouche, mais leur tour viendra par nécessité. Les présents sont nombreux, mais ils ne sont qu’une nanoscopique fenêtre sur la littérature et la pensée. Tant d’absents ici… Conrad est là, Pirandello et Faulkner aussi, mais où sont donc Balzac et Stendhal ? Sartre et Camus ? Eux aussi attendent, mais au-delà des limites de mon petit univers livresque. Hobbes patiente depuis dix ans, enfin, il est là, présent, comptabilisé, aperçu au milieu de ses congénères chaque semaine. Camus, lui, n’apparaît nulle part. Comme d’autres, il est absent. Pas de manière définitive d’ailleurs. Aucune préméditation là-dedans, j’y viendrai bien un jour. Il m’en coûte de confesser que je ne l’ai pas lu. J’en sais suffisamment à son compte pour le dissimuler. J’ai lu sur Balzac, sur Stendhal, sur Sartre, sur Camus. Je les situe, je connais leurs thématiques, parfois mieux que d’authentiques lecteurs dont les souvenirs remontent à plusieurs décennies. Peut-être à la réflexion ai-je lu quelques extraits d’eux, au lycée, mais ce n’est pas vraiment lire. Souvent, j’entends qu’on relit Splendeurs et misères des courtisanes, La chartreuse de Parme, etc… Mais enfin, si l’on relit, c’est bien qu’un jour, on a lu. Et passé un certain âge, je ressens cette infirmité comme une honte. Il devient de plus en plus difficile d’avouer que ce que je sais d’eux, il est passé par d’autres, articles, critiques, encyclopédies, mais jamais par eux. Non, je ne relirai pas les aventures de Rubempré, Sorel, Roquentin et Meursault. Je les lirai et reconnaîtrai, en toute humilité, que j’ai parlé d’eux sans savoir, ou plutôt sans connaître. Il m’arrive souvent ici de faire référence à la Nausée, dont j’ai lu d’amples résumés et critiques, et pourtant je ne l’ai pas lu. Peut-on parler des livres qu’on n’a pas lu ? Ou, comme le demandait Pierre Bayard récemment, Comment parler des livres que l’on n’a pas lu ? Livre que je n’ai d’ailleurs pas lu – vous suivez toujours ? – et à propos duquel je sais pourtant suffisamment pour le citer à – relatif – bon escient.

Exercice d’humilité nécessaire : le temps nous est compté et il y aura toujours un classique, un auteur majeur, un roman réputé que nous n’aurons pas lu. Dans cette bibliothèque accumulée, la mémoire taillera de larges crevasses d’oubli, dans lesquelles périront presque tout ce que nous aurons lu. Ne subsisteront que des fragments arrachés au temps, réminiscences souvent involontaires de notre passé. Un vers d’Eliot, l’exécution d’un obscur prévôt des marchands au cœur du Moyen-Âge, l’intrigue de Lord Jim, etc… Terrible combat, perdu d’avance, et qui, pourtant, se révèle être le seul combat digne de ce nom. Peu importe la destination, car nous connaîtrons tous la même, si nous arrachons au monde quelques lambeaux de poésie, un grain de compréhension universelle, une émotion profonde, alors nous n’aurons pas persévéré pour rien. Et avant que le néant ne se fasse, un dernier éclair reliera la gabare de Martin Decoud, la pathétique fin de Richard III, la mort de… En fait non. Je ne sais ce que révèlera le dernier éclair de lucidité, mais il est fort probable que la littérature soit évacuée par les émotions, la brutale réalité de ce que nous aurons vécu, la douleur, le plaisir. Je ne sais pas, au fond, ce que permettent les livres. Je ne sais pas ce qu’ils m’apportent. Je sais juste que je ne pourrais pas vivre sans eux. Ils sont d’indispensables compagnons et je leur concède bien volontiers l’espace qu’ils prennent déjà en ces lieux.

Mes semblables – je n’ose dire mes frères – accumulent les livres ; certains les jettent ou les revendent après lecture ; d’autres préfèrent emprunter dans les bibliothèques ; d’autres enfin ne lisent pas. Une expérience acquise dans divers milieux socio-culturels m’a enseigné que ces trois dernières catégories représentaient l’immense majorité de mes contemporains. Un des premiers réflexes quand j’entre dans le logement de quelqu’un, et j’avoue mon inextinguible curiosité, c’est de regarder sa bibliothèque, ou ce qui en tient lieu. Je me sens parfois bien seul…

La menace

Au départ, ils n’étaient que quelques uns. Une minuscule tribu, assemblée par nécessité, un premier noyau sans âme, incohérent. Personne ne les regardait vraiment. Ils somnolaient, terrés dans un recoin obscur et confus d’une des vastes pièces de la non moins vaste bâtisse. L’arrivée d’un semblable, d’un frère, bouleversait à chaque fois la petite collectivité. Un véritable événement. Le nouveau était soupesé, scruté, interrogé longuement. Et lorsqu’il avait été jugé digne d’appartenir à la communauté, il prenait sa place auprès des autres. La plupart ne voyaient jamais du monde qu’une blanche et fine poussière. L’Extérieur n’était pour eux qu’une rumeur, une vague réminiscence. Ils demeuraient profondément immobiles au creux des vieilles poutres.

Et puis, au fil des mois et des années, des changements s’opérèrent. L’Autre, envahisseur dont ils connaissaient certes l’existence, mais avec lesquels ils entretenaient le commerce le plus résiduel qui puisse se concevoir, devint plus entreprenant. Il venait peu au début. Intimidé, gauche, maladroit, la petite communauté n’avait pas à faire grand chose pour le faire fuir. Seulement, les animaux sont ainsi faits, si la frayeur n’a pas engendré chez eux un profond malheur, elle s’atténue, et, décline, jusqu’à ne plus en susciter du tout.

L’Autre, qu’ils avaient gardé si longtemps à bonne distance, s’approchait d’eux plus régulièrement. Il cherchait à les découvrir, à les toucher, parfois même il en enlevait un ou deux. Lors de ses premiers rapts, il ne libérait jamais sa prise avant de très longues semaines. Au retour de leur compagnon, tous constataient avec stupeur sa transformation : aucun ne revint jamais indemne des longues séances que lui infligea l’Autre. Paradoxalement, la petite communauté, restée longtemps en nombre si restreint que tous ses membres se connaissaient, s’accrut soudainement. L’Autre devait se livrer à de criminels agissements à l’Extérieur : il introduisait dans la confrérie de nouveaux membres, inconnus, tous similaires et pourtant si dissemblables.

Les premiers temps, les néophytes arrivaient un par un, lentement. Puis le rythme s’accentua. L’Autre amenait un butin chaque fois plus abondant. Les membres de la communauté, effrayés par ce changement, ne savaient que faire. Ils ne se connaissaient plus vraiment. Certains, par de mystérieuses affinités, commencèrent à faire bande à part. L’Autre ne se privait d’ailleurs pas de favoriser ces coupables tendances : pour mieux régner, il divisait. Puis subdivisait. Et jamais plus la petite communauté originelle ne retrouva son harmonie première. Les membres les plus anciens se trouvèrent séparés de leurs amis les plus chers. Les différentes pièces de la maison constituèrent les îlots d’un archipel surpeuplé. L’Autre enlevait puis libérait de plus en plus de membres de la communauté, frénétiquement, comme si le désir qui le tenaillait était devenu une soif impossible à assouvir.

La communauté grandissait. Certains en profitèrent pour se faire oublier. L’Autre dérivait : plus rien ne le satisfaisait, Initialement, il assouvissait ses pulsions avec ceux qu’il enlevait. Au fil des années, les anciens comprirent que l’accroissement de la communauté était devenu le principal motif de ses agissements. Peu importe que telle ou telle zone comprisse des membres que jamais plus il ne convoiterait. Son seul but : voir s’accroître ses possessions. Il s’abîmait dans ses propres projets d’enlèvements. Lorsqu’il commença à installer la communauté dans toute la maison, les plus anciens, qui le connaissaient bien, pressentirent que l’effondrement de leur ennemi s’approchait. Confronté au vaste choix qu’impliquait le nombre sans cesse grandissant de ses victimes potentielles, l’Autre devenait hésitant. Il se jetait parfois avec une passion fiévreuse sur l’un d’eux, avant de le relâcher quelques instants plus tard, une moue dédaigneuse au visage. L’accroissement, d’abord lent, puis de plus en plus rapide, de la communauté fit naître des espoirs : l’Autre pouvait être vaincu, submergé par le nombre, par la masse.

Alors les membres de la communauté, répandus dans toutes les pièces, se concertèrent. Ils décidèrent de tendre des pièges, se répandirent sur le sol, inversèrent leurs positions, se massèrent dans des places stratégiques. Ils empoisonnaient leur persécuteur, que son agitation trahissait. Il ne cessait de partir en chasse de nouvelles proies : ses rafles à l’extérieur donnait des résultats démesurés. Et à chaque arrivage, les nouveaux étaient initiés par les comploteurs. Petit à petit, la demeure, était devenu le refuge d’une innombrable communauté. Il restait à en exclure l’Autre, définitivement. Alors, profitant de sa folie, ils envahirent les meubles, ils envahirent la cave, ils envahirent la salle d’eau, ils envahirent même les lits et les balcons.

Un jour, dans la maison rendue obscure et poussiéreuse, en un mot inhabitable, l’Autre prit conscience du rapport numérique défavorable qui l’opposait à Eux. Dans un dernier sursaut, alors que sa défaite se profilait, il prononça des mots terribles, dont l’effroyable écho résonne depuis dans chaque pièce de la maison :

« ça ne peut plus durer, j’appelle le bouquiniste, il faut que je me débarrasse de tout ça ! »

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