Mettre Hitler en bouteille : Les Oranges de Yalta, de Nicolas Saudray

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Les Oranges de Yalta, Nicolas Saudray, Balland, 1992

Même si sa définition ne figure pas encore dans tous les dictionnaires, l’uchronie est un genre à la mode. Le principe est connu, il consiste à modifier un ou plusieurs événements importants du passé, de manière à altérer fortement, voire définitivement, notre histoire. Son objet est de présenter de manière plaisante une autre ligne historique, dont la plausibilité ou l’invraisemblance relatives permettent de réévaluer notre propre histoire à sa juste valeur de contingence et de nécessité. Aux frontières de la spéculation dite contre-factuelle et de la fantaisie romanesque, l’uchronie connaît un grand succès aux Etats-Unis, où certains auteurs, comme Harry Turtledove, se sont même spécialisés dans la production à la chaîne de longues séries de romans dits d’alternative history. En France, le succès de ce genre est plus récent ; les historiens ont longtemps répugné à cet exercice intellectuel qu’ils jugent puéril ou inutile ; quant aux romanciers, les possibilités ouvertes par l’altération de certains événements historiques ne les ont pas beaucoup inspirés. Certes, Napoléon Apocryphe du français Louis Geoffroy a peut-être été, au XIXe siècle le premier grand roman uchronique ; certes, le mot même d’uchronie fut forgé, à la même époque, par un autre Français, Charles Renouvier, qui en tira des considérations philosophiques sur la nécessité et la contingence historiques ; il n’en reste pas moins que la littérature francophone s’est peu intéressée à ce genre-là. Les choses ont néanmoins évolué depuis 25 ans, comme l’ont montré Emmanuel Carrère en 1986 (Le Détroit de Behring) et, dans les deux éditions successives de son excellent livre consacré au genre, Eric B. Henriet (Éd. Encrage, 1999 et 2004). J’encourage tous ceux qu’intéresse le genre uchronique à lire la synthèse de M. Henriet, tant elle me semble être, en langue française, l’ouvrage de référence.

J’aurais tendance à dire qu’en matière d’uchronie, il existe deux écoles. La première remonte vers le passé ; la seconde descend vers l’avenir. La première montre au lecteur le monde tel qu’il aurait pu être si quelque chose ne s’était pas produit comme dans notre réalité, et ce quelque chose constitue bien souvent l’un des motifs principaux du livre, son « MacGuffin » ; la seconde dévoile le processus historique qui mène d’une divergence historique à un futur altéré. La première part à la recherche de la cause quand la seconde, pour schématiser, s’intéresse plutôt aux conséquences. Figureraient dans la première catégorie Parij d’Éric Faye, Le Complot contre l’Amérique de Philip Roth ou Fatherland de Robert Harris ; dans la seconde Napoléon Apocryphe de Louis Geoffroy ou Les Oranges de Yalta de Nicolas Saudray. L’uchronie ascendante peut se perdre dans une série de flash-back explicatifs, dans lequel des personnages s’expliquent longuement ce qu’ils savent déjà ; elle peut aussi frustrer les amateurs d’histoire en laissant dans l’ombre trop de détails historiques… ou les submerger de précisions visant à crédibiliser le scénario contre-factuel ainsi conçu. L’uchronie descendante risque, quant à elle, d’ignorer l’aspect plus romanesque de l’intrigue au profit d’une présentation très factuelle des évènements tels qu’ils se sont produits dans cette ligne historique fictionnelle. Quoi qu’il en soit, les deux types d’uchronies, pour être efficaces, doivent partir d’évènements connus du lecteur moyen – ce qui limite généralement le jeu à une poignée de séquences historiques dont les principales sont Napoléon, la Guerre de sécession et le couple unissant nazisme et Seconde guerre mondiale. Au-delà de ces grands faits, elles incluent souvent des personnages ou des situations clins d’œil, montrant ce que tel ou tel personnage aurait pu devenir, ou ne pas devenir, si les événements avaient été un peu différents.

Le roman de M. Saudray correspond au schéma défini par Eric B.Henriet : il se déroule, sans trop d’originalité, sous la Seconde guerre mondiale, présente évidemment l’effrayante victoire des puissances de l’Axe, sous une forme descendante – le déroulement des évènements importe plus que leur résultat – avec de nombreux clins d’œil littéraires et politiques. Pour juger une uchronie comme celle-ci, il faut la lire avec deux grilles de lecture : la première, littéraire, s’attache à l’intrigue, au style, aux personnages, à leur psychologie, à la profondeur ; la seconde, historique, s’intéresse aux postulats de départ, à leurs conséquences, à leur plausibilité, à leur crédibilité. Une excellente uchronie littéraire peut se révéler historiquement inepte ; un très mauvais roman peut présenter un scénario historique convaincant. Pour être parfaitement honnête, ni la facture littéraire, ni l’argument historique ne m’ont paru très solides. Le style oscille entre la platitude et le cliché, et surligne ses effets avec trop d’application. Le roman n’est pas mal écrit, il n’est pas vraiment écrit. Les pages se tournent, sans surprise, sans petite musique personnelle, lisses. M. Saudray veut trop en dire. Ainsi, dans une scène au mitan du livre, Hitler, inquiétant de silence, regarde crépiter les flammes de la cheminée du Berghof, pendant que l’Amiral Darlan et Benoist-Méchin, émissaires de Pétain, attendent, debout, qu’il daigne leur parler. Cette scène littéraire suffisait pour exprimer un trouble, une crainte, une position de sujétion mais M. Saudray a préféré, par une métaphore hasardeuse, surligner les correspondances entre Hitler, les flammes, la guerre et le mal que n’importe quel lecteur aura détectées ; l’effet de la scène est gâché. À aucun moment le texte ne parvient à dépasser un certain niveau standard de prose, avec ses clichés, ses facilités, sa superficialité. Ce qui perd en outre M. Saudray, c’est son didactisme : la littérature supporte mal les explications brutes et les parenthèses pédagogiques ; elles rendent les dialogues poussifs et ralentissent le flux de la narration ; certaines précisions érudites ne servent à rien. Au lecteur, après tout, de se débrouiller avec le texte et sa propre culture. Il est assez décevant de lire une uchronie où tout est balisé, expliqué, disséqué par l’auteur.

Cette uchronie ambitieuse, bien que solidement documentée, peine aussi à convaincre historiquement. Ici, le point de divergence, c’est-à-dire l’événement qui altère radicalement le déroulement de l’histoire, a lieu en 1941, quelques mois avant l’offensive allemande contre l’Union Soviétique. On le sait, l’Allemagne commit (au moins) deux erreurs fondamentales cette année-là, avant même de poser le pied en URSS : la première fut de retarder de quelques semaines son offensive pour en finir avec la Yougoslavie et la Grèce ; la seconde fut d’attaquer l’URSS seule, ou, pour être plus précis, sans l’appui des Japonais. Une fois la guerre déclarée, bien d’autres erreurs furent commises, que je ne résumerai pas ici, de l’étirement excessif des lignes de ravitaillement à l’absence d’équipements d’hiver pour les soldats de la Wehrmacht, de la violence incroyable de la répression des civils slaves aux hésitations stratégiques d’Hitler entre Moscou et Leningrad. Ces incertitudes n’intéressent pas M. Saudray, pour qui la guerre peut surtout être gagnée en altérant les six mois qui l’ont précédée. Dans son hypothèse, Rudolf Hess, le numéro deux du régime nazi, plutôt que d’aller négocier tout seul la paix en Angleterre (et se faire arrêter), obtient l’autorisation d’aller quérir l’alliance japonaise (offensive) contre l’URSS. Au même moment, les militaires allemands convainquent Hitler (audace historique !) que l’attaque de la Yougoslavie et de la Grèce peut être repoussée en 1942. De ce double événement découle la victoire rapide des armées allemandes en Union soviétique : Moscou tombe en octobre 1941, les hiérarques soviétiques se réfugient dans l’Oural alors que le régime s’effondre ; la Turquie, sur l’invitation allemande, entre dans le conflit pour s’emparer du Caucase et de l’Asie Centrale ; les Japonais, plutôt que d’attaquer l’Amérique à Pearl Harbor, parviennent à fixer en Sibérie des troupes russes d’hiver qui eussent été indispensables à la contre-offensive russe de l’automne 1941. L’Union soviétique, seule, mal équipée, insuffisamment soutenue par les Anglais, ne parvient pas à reprendre le dessus pendant l’hiver, les contre-offensives de Joukov échouent de peu et, au printemps 1942, tombent le verrou de Stalingrad, au sud, puis celui de Leningrad, au nord. Staline se suicide – lors d’une scène assez grotesque qui ne convaincra pas tout à fait les lecteurs acharnés des grandes biographies de Staline. Pendant ce temps, l’Amérique, neutre, reste hors du jeu et l’Angleterre finit par plier en Méditerranée, à Gibraltar d’abord, à El-Alamein ensuite. La route du pétrole moyen-oriental est ouverte et l’Axe, élargi à la Turquie et à l’Espagne, a gagné la guerre. Il agrandit ses possessions et crée en Russie deux états croupions, un qu’il offre à un Romanov, et l’autre, en Sibérie, au général Vlassov. Les Américains obtiennent de l’Allemagne la tenue d’une conférence de paix, organisée à Yalta (clin d’œil), en 1942, réunissant les Anglo-Saxons et les puissances de l’Axe. En attendant cette conférence, les Allemands annexent les derniers neutres d’Europe (Suède et Suisse), pendant que l’Angleterre perd Suez. Les oranges de Yalta seront amères pour les Anglais, qui y enterrent leur prépondérance mondiale. Deux ans plus tard, étranglé économiquement par les Américains, le Japon attaque Pearl Harbor et, plus important, s’empare d’Hawaï. Les USA sont en guerre, mais peinent, en l’absence de leur porte-avions naturel d’Hawaï, à entamer leur reconquête. La mort de Roosevelt, avancée au 31 décembre 1944, arrive à point nommé ; sans soutien international, las de ce conflit sanglant et insulaire, et malgré la découverte bombe atomique, Truman obtient, en échange de la restitution d’Hawaï, une paix blanche ; l’Amérique se replie sur elle-même ; l’essentiel est acquis pour les Japonais, qui ont les mains libres en Orient et en Chine, où ils pourront régner désormais en maîtres. En parallèle, l’Allemagne obtient rapidement l’équilibre nucléaire. Commence une autre guerre froide, un match à trois, entre Allemands, Américains et Japonais.

Ce résumé permet de mettre le doigt sur le principal problème historique du livre : tout tourne mal, tout le temps, pour tous les adversaires de l’Axe, de Roosevelt à Stauffenberg, de Churchill à de Gaulle. À aucun moment l’écrivain ne leur offre de répit. Sur chaque front, ils finissent vaincus : Moscou est prise en cinq mois et aucune contre-attaque ne permet d’en déloger les Allemands ; à Stalingrad, un général a l’heureuse et subite idée de renforcer les troupes roumaines et italiennes alliées de l’Allemagne peu avant la principale offensive soviétique (ces troupes cédèrent les premières dans notre réalité, ce qui permit l’encerclement des allemands) ; à Gibraltar, les Anglais capitulent sous un effroyable bombardement germano-espagnol ; en Afrique, Rommel bat Montgomery ; en Irak et en Perse, des régimes favorables à l’Axe s’imposent rapidement ; la Turquie entre en guerre et repousse Soviétiques et Anglais sur tous les fronts ; le Japon s’empare sans faillir et en quelques semaines de la Sibérie orientale et du Lac Baïkal qu’il parvient à défendre contre les troupes rouges à l’hiver 41 ; Staline et ses compagnons sont de parfaits imbéciles, inefficaces et imprévoyants ; Roosevelt est un incapable, malade et superficiel ; l’Angleterre puis l’Amérique sont battus sur tous les fronts ; Hitler ne commet pas une seule erreur ; etc. Un seul point de divergence ne suffisait pas ; M. Saudray les multiplie, toujours dans le même sens. Il est évident qu’une telle uchronie ne peut déboucher que sur le triomphe de l’Allemagne et du Japon. Il ne leur suffisait pas de coordonner leur attaque début juin 1941, il fallait que l’écrivain leur donne plusieurs coups de pouce narratifs pour que la guerre se termine par leur complet triomphe. D’avance, chaque obstacle est levé, chaque bataille est gagnée, chaque défi est relevé. Rien ne dit pourtant que deux semaines d’avance auraient suffi à l’armée allemande pour prendre Moscou et ne plus la perdre ; rien ne dit non plus que la victoire japonaise en Sibérie était inéluctable ; rien ne dit qu’une longue guérilla n’aurait pas usé les armées de l’Axe. Une bonne uchronie supprime un petit élément du continuum historique, et observe ce qui en découle. Ici, tout se passe comme si M. Saudray avait voulu à toute force obtenir la victoire finale de l’Allemagne et qu’il avait arrangé les évènements pour cela. Même si certaines hypothèses sont réalistes en elles-mêmes, leur multiplication rend le scénario de moins en moins tenable au fil des pages. Je suis assez tenté de croire que l’uchronie doit respecter le principe du « rasoir d’Occam », postulat élémentaire de simplicité sous la forme d’une narration en ligne claire, qui ne multiplie pas les suppositions et les hypothèses. Chacune d’entre elle affaiblit l’intrigue. La passivité américaine, la médiocrité anglaise, la nullité soviétique sont de trop. Il faut à M. Saudray bien des si pour mettre Hitler en bouteille…

Si le livre convainc modérément par ses aspects historiques, c’est peut-être aussi dû à son organisation. Le livre manque de style, je l’ai déjà dit, la narration est fade et, surtout, les personnages n’ont aucune épaisseur. Le lecteur ne perd pas de vue leur caractère artificiel. Leur utilité est toute démonstrative et leur multiplication n’aide pas à leur donner de la vigueur. La forme joue dans cet effet : Les Oranges de Yalta sont en effet une collection de scènes courtes et de vignettes historiques, présentant l’histoire d’une multiplicité de points de vue. La contrepartie de cette pluralité, c’est l’insignifiance relative de la plupart de ces points de vue, trop nombreux pour être développés. J’admets néanmoins que l’alternance rapide de scènes signifiantes est dans l’ensemble assez efficace (à défaut d’être littérairement de valeur). Elle ne convainc plus lorsque l’écrivain s’attache aux dirigeants. Dès qu’il veut mettre en scène Hitler, Staline, Roosevelt, Tojo, Mussolini ou Churchill, M. Saudray patauge. Ses personnages sont incroyablement rigides et mécaniques, caricature de leurs caricatures, sans véritable profondeur. Mussolini bouffonne, Staline s’effraie, Hitler commande et divise, Tojo est impassible, Roosevelt raconte des anecdotes et Churchill plaisante. La plupart sont grotesques et manquent de plausibilité. Le Duce se ridiculise dans une négociation diplomatique dramatique avec Hitler, où il ne dépasse pas le niveau de fanfaronnade bouffonne, pleurarde et opportuniste auquel le réduisait la propagande alliée la plus caricaturale. Roosevelt est d’une médiocrité et d’une platitude sans nom, comme la plupart des dirigeants alliés. Staline n’est plus le manipulateur paranoïaque et dangereux que nous connaissons, mais un assassin dépressif et suicidaire. En outre, pour rendre lisibles les négociations diplomatiques préalables ou postérieures au conflit, M. Saudray a choisi de les mettre en scène de façon à la fois dialoguée et très simplifiée. Les modèles historiques n’y gagnent pas au change. L’art de la persuasion et de la rhétorique n’est pas poussé fort loin. En deux répliques, Roosevelt a changé d’avis ; en trois, le Japon se laisse persuader d’aller en guerre contre l’URSS ; en quatre, Hitler a obtenu l’assentiment général. La pluralité des points de vue et le grand nombre de scènes affaiblit la structure du livre : les moments les plus importants manquent de profondeur. Il est en outre assez pénible, également, d’observer les personnages rivaliser entre eux de didactisme et de précisions gratuites, toutes destinées à un lecteur que l’auteur prend quelque peu de haut – avec des notes de bas de page non dénuées d’érudition gratuite. L’art de l’uchronie est un art du clin d’œil ; pour plaire, il faut que celui-ci reste discret (ce qu’il est, heureusement, dans la plupart des cas). M. Saudray les multiplie au cours du texte, avec plus ou moins de bonheur. Le pauvre général de Gaulle apparaît, de déroute en déroute, comme un prophète mal inspiré, qui échoue dans tout ce qu’il entame ; Paul Morand, las de la vie diplomatique vichyssoise et de l’Europe nazie, se laisse entraîner vers la foi orthodoxe et finit moine au Mont Athos ( !) ; les conjurés du 20 juillet 44, Stauffenberg en tête, Jünger en plus, veulent éliminer Hitler après la victoire, ils sont dénoncés puis exécutés ; Rudolf Hess, l’homme de l’alliance japonaise, finit interné dans un asile ; Lawrence Durrell, contraint de fuir l’Égypte avec les armées anglaises en déroute, déchire les premières pages de son grand roman, Le Quatuor d’Alexandrie qu’il aura à peine entamé ; etc. Certaines scènes sont assez savoureuses, comme celles mettant en scène Mao ou Simone de Beauvoir ; d’autres sont ratées (comme celle présentant le destin de la momie de Lénine).

Limité à un pur divertissement pour historiens et amateurs de seconde guerre mondiale, Les Oranges de Yalta n’est pas désagréable. Quelques clins d’œil amusent à l’occasion le lecteur, laissé libre de réfléchir au degré de plausibilité du scénario qui lui est soumis. Ce roman pâtit hélas d’une forme un peu trop fragmentée et manque une partie de ses effets, souvent par maladresse. Son parti pris d’observer l’Axe gagner la guerre, le conduit à supprimer toutes les incertitudes et à favoriser outrageusement les desseins germano-nippons. Par l’accumulation de mésaventures qu’affrontent les Alliés, M.Saudray montre, peut-être involontairement, qu’un battement d’aile de papillon ne suffisait pas à changer le destin du monde.

L’Église face au totalitarisme : Pour ou contre César, d’Emilio Gentile

Latran

Pour ou contre César, les religions chrétiennes face au totalitarisme, Emilio Gentile, Aubier Flammarion, 2013 (trad. Stéphanie Lanfranchi) (première éd. originale 2010)

Emilio Gentile est incontestablement, aujourd’hui, un des meilleurs historiens du premier vingtième siècle, de ses enjeux théoriques, de sa compréhension intellectuelle et philosophique. Avec Pour ou contre César, le lecteur pouvait s’attendre à une somme presque définitive sur un sujet extrêmement problématique, à l’origine de diverses polémiques depuis deux décennies : les relations entre les religions chrétiennes et les trois régimes « totalitaires ». Seulement, un tel champ, suggéré par le sous-titre du livre, supposait l’exploration des régimes fasciste, nazi et soviétique, auxquels pouvaient même être adjoints ceux de Primo de Rivera, de Salazar et de Franco, qui, sans être « totalitaires », auraient contribué à la compréhension de la relation entre l’Église et les dictatures, entre l’Église et la modernité au 20e siècle. Outre ces divers (et vastes) champs de recherche, un tel travail aurait exigé une exploration méthodique des attitudes des différentes confessions chrétiennes (catholicisme, orthodoxie, luthéranisme, évangélismes). Quant à la délimitation chronologique, elle pouvait courir de la fin du XIXe jusqu’aux années 80. Un travail de 400 pages comme celui-ci n’aurait évidemment pas suffi. L’historien a donc opté pour une autre méthode. Pour ou contre César, s’il contient quelques pages sur l’URSS, et deux chapitres sur l’Allemagne Nazie, s’intéresse principalement à l’Italie et aux catholiques. Le reste relève de la bonne synthèse, intelligente mais sans révélations. Avant d’entrer plus avant dans le livre, qu’il me soit permis de regretter (ce n’est pas la première fois) les imperfections de la traduction : la lecture est rendue malaisée par quelques erreurs de français (« la bataille a été combattue par les deux partis »), par des maladresses (j’ai compté jusqu’à cinq « concernant » par page) et des lourdeurs (des formes relatives sans élégance). Le travail de la traductrice, pourtant agrégée d’italien et maître de conférence à l’ENS, n’a probablement pas été relu avec sérieux. Ce n’est hélas pas un incident isolé : certaines maisons d’édition, notamment en sciences humaines, ne consacrent plus assez de temps et de moyens à l’indispensable travail de finition, comptant sur l’indulgence réputée acquise d’un public plus attentif au fond qu’à la forme. L’ouvrage est certes globalement lisible, mais comporte quelques tunnels assez déplaisants (notamment autour de la 200e page). Est-il si difficile de produire une traduction de qualité ?

La méthode de M. Gentile, dans l’exploration non exhaustive de son sujet, consiste à opérer des va-et-vient permanents entre les évènements (les Concordats, la fondation de l’Église Évangélique du Reich, les Encycliques fondamentales Non abbiamo bisogno et Mit brennender Sorge) et les opinions de témoins, antifascistes lucides ou ecclésiastiques prudents. M. Gentile évite la seule position de surplomb, qui consiste à ne traiter que de l’histoire institutionnelle et nationale, comme il évite la simple position en contrebas, qui consiste à ne traiter l’histoire que par les opinions d’acteurs ou de spectateurs plus ou moins importants. Cette méthode permet en principe de couvrir un large spectre historique, entre les positions les plus institutionnelles et les positions les plus libres. L’historien est conduit, ainsi, à donner une grande importance à plusieurs personnages dont les écrits éclairent de manière sensiblement divergente l’action de l’Église et les enjeux auxquels celle-ci fait face. Le lecteur français découvrira ici trois personnages : Don Sturzo, chef du Parti Populaire (ancêtre de la Démocratie Chrétienne), prêtre sicilien bientôt condamné à l’exil en Angleterre, Francisco Ferrari, journaliste catholique antifasciste et le singulier (et attachant) Père Mazzolari, curé de campagne progressiste et isolé, dont les écrits joueront un certain rôle, plus tard, lors du concile de Vatican II. Ces trois hommes ont dégagé, dans leurs écrits, une critique particulièrement précoce, pertinente et acérée des dangers que le fascisme faisait peser sur le catholicisme, et, plus généralement, sur la civilisation. Ils ont bien vu que l’Église catholique, traumatisée en profondeur par la modernité démocratique, le libéralisme, le progrès technique et l’expansion de l’anticléricalisme ou de l’athéisme, était prête à bien des concessions pour maintenir sa position dans la société. Ils ont compris que les concordats signés avec l’Italie (Latran 1929) et l’Allemagne (1933) étaient de fragiles défenses opposées au totalitarisme spirituel des mouvements fasciste et national-socialiste. Ils ont aussi vu que les concessions faites en apparence par les régimes de Mussolini et d’Hitler n’étaient que des concessions tactiques et temporaires, destinées à faciliter la victoire stratégique finale, l’enrégimentement total de la société et le triomphe exclusif d’un nationalisme total. M. Gentile présente, sur vingt ans (moins pour Ferrari qui meurt assez tôt), l’évolution progressive des opinions de ses témoins qui passent du doute au soupçon et du soupçon à l’hostilité.

La méthode de l’historien touche ici ses limites : il ne dit pas à quel point ces hommes représentaient, ou ne représentaient pas, l’opinion des croyants, des prêtres ou de l’institution. Il alterne entre ces récits-là et la grande histoire, sans que soit rendu sensible l’entre-deux. De ce fait, il est difficile de dégager de la lecture de ce livre une tendance médiane, ou même moyenne, des attitudes des croyants et des institutions chrétiennes face aux « totalitarismes ». Les positions de Pie XI (Achille Ratti), dont le Pontificat couvre exactement la période allant de la Marche sur Rome à l’occupation de Prague (1922-1939), constituent un intéressant contrepoint, d’en haut, aux écrits de Sturzo ou de Mazzolari. Difficile, en effet, de faire abstraction, dans une étude comme celle-là, de la conduite du Pape. Achille Ratti, parce qu’il a été en poste en Pologne avant que d’accéder à la tiare pontificale, a pris conscience très tôt des dangers du bolchevisme et de sa profession d’athéisme. Une fois devenu Pape, ses quelques efforts pour défendre les chrétiens de Russie se heurtent à l’hostilité totale de l’URSS : celle-ci démantèle progressivement les institutions religieuses, multiplie les vexations envers les croyants, et professe un athéisme étatique complet. À l’inverse, Mussolini (« un homme remarquable ») et Hitler paraissent disposés à s’entendre avec la Papauté : Pie XI va louvoyer pendant deux décennies pour garantir la position de l’institution sans mettre en péril la sécurité des croyants.

Les relations entre l’Église et les deux dictatures d’extrême-droite sont complexes. Commençons par le fascisme. Il faut rappeler que la Papauté, depuis la fin du Risorgimento, ne reconnaît pas l’État laïc italien et n’accorde pas aux croyants le droit de participer à la vie politique de la nation. Ce n’est qu’en 1919 que le « non expedit » est levé ; les chrétiens obtiennent de Benoît XV le droit de participer à la vie politique. Don Sturzo, un prêtre sicilien, crée le Parti Populaire, qui n’exprime certes pas les opinions de l’Église catholique mais, avec sa centaine de députés et son réseau de militants, constitue une force importante, susceptible d’orienter la politique nationale dans un sens favorable à l’Église. Lorsque Mussolini s’empare du pouvoir en 1922, les dirigeants catholiques hésitent : le retour à l’ordre leur convient, mais le futur Duce a un passé de socialiste anti-clérical qui leur est assez déplaisant. Pour des motifs stratégiques, parce qu’il n’a pas encore abattu les institutions démocratiques, et qu’il doit consolider ses positions, le leader fasciste offre alors une multitude de compensations à l’Église (introduction de l’enseignement religieux à l’école, présence du crucifix dans les salles, recrutement d’aumôniers, etc.). Si l’institution catholique n’apprécie guère le culte de la force et le nationalisme outrancier du fascisme, qu’elle assimile le culte de l’État à une idolâtrie (l’étatolâtrie ou statolâtrie), elle trouve en Mussolini un allié possible pour restaurer sa position spirituelle, affaiblie par cinquante ans de démocratie positiviste. Pendant une quinzaine d’années, le mouvement fasciste et l’Église vont jouer une partition complexe, alternant les phases de reconnaissance (signature des Accords du Latran qui normalisent les relations entre l’Italie et le Vatican) et les phases de méfiance (l’encyclique Non abbiamo bisogno qui fustige certaines positions politiques du fascisme).

Pour le Professeur Gentile, cette relation complexe s’explique par plusieurs facteurs : le mouvement fasciste et l’Église partagent une même méfiance envers la démocratie et le libéralisme, une hostilité de principe envers le Bolchevisme, et des aspirations conservatrices dans l’ordre social ; ils sont en revanche opposés sur plusieurs terrains, comme le darwinisme social, l’impérialisme, l’outrance nationaliste, le culte du Chef. Ce que sous-tend l’historien, au fond, et c’est là sa conception (fondamentale et discutable) du totalitarisme, c’est que le mouvement fasciste et l’Église sont concurrents, que le mouvement fasciste constitue en réalité une forme de religion laïque, qui cherche, à la manière d’une religion spirituelle, à s’emparer des corps et des esprits et à régenter l’ensemble de la société et la vie des individus qui la composent. L’Église promet le paradis après la mort ; les religions totalitaires le proposent ici-bas. On sait qu’Hannah Arendt critiquait cette assimilation du totalitarisme à une religion par une métaphore plaisante : elle disait (en substance) que ce n’est pas parce qu’un talon de chaussure peut à l’occasion servir de marteau qu’il en est un. Je n’entrerai pas plus en détail dans cette réflexion, mais il faut bien comprendre que l’historien fait partie de ceux pour qui les mouvements totalitaires ont constitué des substituts au « désenchantement du monde » observé par Max Weber. Pour M. Gentile, le fascisme s’assimile à une religion, car il en adopte les formes et les buts : symboles, rituels, grandes célébrations, pouvoir des discours et de la parole, prophétisme charismatique, culte de la nation, rôle de la communauté, connaissance des moyens d’accès au salut national (l’impérialisme), millénarisme, etc. Son ouvrage montre que cette concurrence de fait (sinon de principe) était entendue comme telle par certains hommes d’église et penseurs. Les oppositions épisodiques de l’Église étaient donc moins des oppositions de principe que des oppositions stratégiques, moins liées à des considérations éthiques qu’à des considérations de puissance. De ce fait, l’Église et les fascistes s’opposent dès lors que les seconds tentent de pénétrer sur le « pré carré » de la première : principalement l’éducation de la jeunesse. Les pires crises entre le fascisme et l’Église surviennent lorsque l’État veut se mêler de l’éducation des jeunes, asséchant ainsi le vivier des jeunes catholiques (1926 lors de la création des Balilla (ONB) notamment). Une fois les accords du Latran signés, les problèmes ne sont aucunement résolus entre l’État et l’Église : ils se tendent périodiquement, quand l’État accroît son pouvoir, se détendent aussi, quand le Duce et le Pape ont les mêmes opinions sur la situation internationale (contestation de l’expansionnisme allemand en 34, guerre d’Espagne en 1936).

En Allemagne, la situation est un peu différente. Le pays n’est qu’en partie catholique. Dès 1930, l’Archevêque de Mayence a condamné le Nazisme et interdit à ses ouailles d’y adhérer. La Papauté est mal à l’aise face au nationalisme extrémiste, à la violence et au néo-paganisme des nationaux-socialistes. Derrière Hitler, qui est encore, à l’époque, capable de temporiser, piaffe un parti anti-catholique, qui assimile la Papauté à un organisme étranger, le catholicisme à une maladie juive et le christianisme à une charlatanerie à combattre. Les plus modérés se contentent alors de nazifier le Christ en rappelant qu’il a été, lui aussi, victime des Juifs (sic). Hitler lui-même, fidèle à ses méthodes, alterne hommages et critiques et, parvenu au pouvoir, répressions et concessions. Son attitude face à l’Église est purement stratégique : il veut l’isoler, réduire son potentiel d’opposition, la soumettre. Contrairement à la plupart des églises évangéliques, qui ont fusionné dans une Église du Reich soumise à l’État et explicitement national-socialiste, l’Église catholique a cherché, dans un contexte difficile, à préserver ses positions spirituelles. Dominatrice dans le sud du pays, également bastion du NSDAP, elle disposait, sous la République de Weimar, d’un important parti, le Zentrum. Celui-ci est liquidé avec l’assentiment de la hiérarchie catholique, contre la signature, tant espérée d’un Concordat. L’Église a continué, par la suite, à tenter de préserver son autonomie, allant jusqu’à des condamnations explicites, comme lors de la diffusion en 1937 de l’encyclique Mit brennender Sorge, au contenu fortement critique envers le régime hitlérien. Cette encyclique, comme celle de 1931 conteste principalement deux aspects du national-socialisme : son hostilité envers l’Église et ses fidèles ; sa prétention spirituelle et les risques éthiques que son triomphe pourrait faire peser. La répression qui s’ensuit met fin aux espoirs de conciliation du Nazisme et de l’Église. En Espagne ou au Portugal, l’Église fut un instrument de l’ordre nouveau, et s’épanouit sous sa direction ; en Allemagne et en Italie, elle demeura dans une position de retrait critique et inquiet. Si l’Église a pu se montrer très sinueuse dans ses relations avec le fascisme, elle a montré, devant le Nazisme, avant-guerre, un peu plus de fermeté, et ce même si elle accordait au Troisième Reich le double mérite (essentiel) d’être un régime d’ordre et d’être hostile au bolchevisme. Rétrospectivement, pour nous qui connaissons les crimes nazis, ces positions paraissent bien tièdes ; remises dans leur contexte, elles ne manquent pas de courage. Éthiquement, pourtant, le compte ne semble pas y être.

M. Gentile essaie, par cet ouvrage, de montrer que la principale source d’hostilité des religions envers les totalitarismes ne fut pas éthique, tout du moins à l’échelon institutionnel. C’est ce qu’une époque moralisatrice comme la nôtre, très consciente des crimes du nazisme, ne pardonne pas à l’Église. Celle-ci étant hostile à la démocratie libérale, à son relativisme et à sa tolérance, l’autoritarisme et la fermeté des régimes totalitaires la dérangeaient assez peu. C’est cela, et son monolithisme structurel, qui la conduisirent à ne pas participer à la conférence œcuménique d’Oxford, en 1937, qui condamna fermement les régimes allemand et italien. Le retour à l’ordre lui convenait mais les prétentions spirituelles et religieuses du fascisme et du nazisme, en revanche, la révulsaient. Des individus, bien sûr, des prélats, ont manifesté le plus grand courage et la plus forte hostilité, condamnant ces régimes pour des principes éthiques. Les textes théoriques de Sturzo comme les souvenirs de Mazzolari le montrent. L’Institution ecclésiale opéra à un autre niveau, plus cynique, peut-être. Elle ne combattit le fascisme et le nazisme qu’à mesure que ces deux mouvements cherchaient, par leur conception totalisante de la vie sociale, à empiéter sur la vie spirituelle. Elle considéra ces régimes comme des rivaux dangereux, fondés sur des postulats viciés, face à qui, en position de faiblesse « militaire », il fallait essayer, surtout, de préserver son autonomie. La principale menace, selon elle, résidait dans l’athéisme communiste : mieux valait négocier avec Mussolini et Hitler qu’être abattu par les marxistes. En signant des concordats, l’Église espérait stabiliser ses acquis et pouvoir ainsi mieux se défendre ; c’était sans compter l’absence de scrupules moraux des deux dictateurs qui, continuant à poursuivre leur stratégie générale, ne considéraient ces bouts de papier que comme des concessions tactiques, visant à endormir la vigilance de leur adversaire. L’ouvrage s’arrête peu avant la guerre, dont il est dommage, tout de même, qu’elle n’ait pas été traitée. Malgré ses défauts, son incomplétude et sa méthodologie parfois critiquable, le travail de M. Gentile constitue quoi qu’il en soit une intéressante plongée dans la relation troublée et sinueuse qu’entretinrent les institutions ecclésiales avec les régimes fasciste et nazi.

 

 

Un Parlement face à l’Histoire : La Catastrophe allemande, de Nicolas Patin

Berlin, zerstörter Reichstag

Nicolas Patin, La Catastrophe allemande, Fayard, 2014

Comme me le faisait remarquer une connaissance hier, j’ai une très (trop ?) forte tendance à l’éclectisme ; j’espère que les lecteurs occasionnels ou réguliers de ce blog me le pardonneront. J’aime passer de l’art aux lettres, des lettres à l’histoire, de l’histoire aux sciences humaines, etc. Par principe, j’estime qu’aucun champ de l’activité et de la connaissance humaine n’est dépourvu d’intérêt ; le temps étant ce qu’il est, néanmoins, je suis contraint de sélectionner mes lectures et je ne pourrai pas vous entretenir de quelques ouvrages récemment parus – et que je n’aurai jamais le temps de lire (ni l’envie ?) – sur, par exemple, la sociologie des véliplanchistes ou l’histoire des bordels militaires en Indochine. J’en reste donc aux ouvrages historiques assez généralistes. En cette époque de fragmentation de la société de masse – que je pense agonisante – en une multitude de chapelles intellectuelles, de ghettos culturels et de spécialisations étroites, je sais tout ce que ma démarche peut avoir d’inactuel et, peut-être, d’inutile.

Le marché des livres d’histoire, en France, est dominé par la seconde guerre mondiale, qui, jusqu’à la récente célébration, anticipée, du premier conflit mondial, occupait, et de loin, la première place sur les étals des librairies. Parmi le flot innombrable des publications sur la guerre, les livres sur le Nazisme et l’Allemagne constituent une forme de sous-marché particulièrement vivace. Qui voudrait s’instruire sur Hitler et le Nazisme trouvera sans peine, dans n’importe quelle librairie, de quoi étancher sa soif de connaissance. Parmi les publications de cet hiver, figure le premier livre du jeune historien Nicolas Patin, intitulé La Catastrophe allemande (1914-1945). Il est nécessaire de dire quelques mots sur ce choix de titre, un peu faussé, qui implique en cascade toute une série de décisions quant à la construction et au contenu du livre. Ce n’est pas, contrairement à ce que son titre suggère, un livre sur l’histoire générale de l’Allemagne de l’assassinat de François-Ferdinand à la capitulation du 8 mai 1945. Deux cent cinquante pages n’y suffiraient pas (rappelons que l’accessible Histoire du Troisième Reich de Richard J. Evans (Flammarion), couvre déjà trois gros tomes et que l’intéressante Histoire de l’Allemagne aux XIXe et XXe siècles du Pr. Winkler pèse 1000 pages bien tassées). M. Patin s’est en réalité intéressé à une institution un peu oubliée par les travaux historiques sur l’Allemagne de l’entre-deux-guerres : le parlement, le Reichstag. Et de l’étude de cette institution, et plus précisément, du parcours de ceux qui y furent élus, il a tiré une thèse, soutenue en 2010. Lorsqu’il s’agit de faire passer un travail de recherche spécialisé, même brillant, de plusieurs gros volumes reprographiés à un format destiné à un plus large public, les éditeurs contraignent les auteurs à resserrer, à synthétiser, et peut-être, à simplifier. Fayard a ainsi réorienté le travail de M. Patin, pour lui donner quelques chances de succès éditorial. Le titre de l’ouvrage, très général et un peu mensonger, a été choisi aux dépens d’un titre plus explicite et plus juste qui eût pu être (j’extrapole) Synthèse d’une analyse prosopographique des parcours des députés allemands de la République de Weimar entre 1914 et 1945 ou La guerre au Reichstag. Expériences de guerre et imaginaires politiques des députés sous la République de Weimar (1914-1933), intitulé officiel de la thèse de M. Patin (oui, comme vous, j’ai tiqué sur cette République qui commence en 1914, mais les raisons de ce choix sont assez transparentes). Il est difficile d’en vouloir à Fayard d’avoir voulu trouver un titre plus percutant et plus attirant pour cet ouvrage. Dommage qu’il soit si peu en rapport avec son contenu.

L’historien, de son propre aveu, ne s’est pas contenté de changer de titre, il a récrit son travail pour lui donner la forme d’un livre de deux cent cinquante pages, lisible par un large public. Et c’est probablement le défaut principal de l’ouvrage. Loin de moi l’idée de remettre en cause la compétence de M. Patin, ou l’intérêt (réel) du livre. La suite de ma note devrait montrer qu’il s’agit d’un travail instructif et cohérent. Avec La Catastrophe allemande, le lecteur français peut envisager avec plus de justesse le fonctionnement réel du parlement allemand en des heures troublées ; il appréhendera mieux son rôle, sa fonction, ses échecs, son incendie et sa réduction finale à l’état d’auditoire enthousiaste et captif des discours principaux d’Hitler (j’y reviendrai plus avant). Seulement, à force de vouloir simplifier, émonder, synthétiser, l’historien livre un travail un peu léger, composé des quelques exemples les plus illustratifs, mais privé des analyses les plus fines, les plus approfondies, celles dont je suppose qu’elles firent tout le prix de sa thèse. Le lecteur moyen que je suis ne peut s’empêcher de regretter le manque relatif d’ambition de ce travail. La bibliographie paraît disproportionnée, comparé à ce qui a été réellement utilisé dans le corps du texte. Je suis probablement un peu sévère, mais je m’attendais à des analyses plus fouillées, à quelques données statistiques supplémentaires et à une exploitation qualitative et quantitative plus étendue des sources mobilisées. On imagine bien les copieux dossiers de travail qui ont pu être constitués, et, d’eux, une ou deux rares informations, seulement, ont été utilisées. Il manque probablement une bonne centaine de pages à cet ouvrage. Je ne l’accuse de rien, son livre est plutôt bon, et je me doute que l’éditeur, Fayard, a ses responsabilités dans ce rétrécissement des perspectives de la mal nommée Catastrophe allemande. Les quelques tables statistiques vaguement rejetées en annexe laissent supposer, comme la bibliographie, le sérieux de la recherche ; je suis certain que M. Patin a exploré en profondeur les fonds d’archives et les minutes des débats parlementaires, comme il a lu les innombrables mémoires et souvenirs des députés de la République de Weimar (plus souvent communistes que libéraux ou conservateurs). Je regrette que des signes de ces recherches approfondies n’affleurent pas plus souvent à la surface du texte. Évidemment, il était impossible de publier cette thèse sans la récrire en partie, et il est fort heureux que son auteur ait décidé de la synthétiser pour la rendre accessible. N’est-il pas allé trop loin ? Fayard n’a-t-il pas conduit, in fine, à un appauvrissement du contenu ? Je sais fort bien qu’on m’opposera le réalisme économique et éditorial ; cela ne m’empêchera pas de déplorer que ce projet présente, une fois réalisé, un souffle un peu court.

La Catastrophe allemande contient, malgré ces quelques défauts et cette réécriture un peu superficielle, plusieurs aspects intéressants, qui dépassent le seul cadre un peu spécialisé de l’histoire parlementaire. Les personnes intéressées par l’Allemagne de Weimar, ou, plus largement, par l’Allemagne de la première moitié du XXe siècle, liront avec profit (et assez rapidement) le livre de M. Patin. Avant la première guerre mondiale, du fait de la nature très spécifique (et autoritaire) du système politique impérial allemand, le Parlement y occupait un rôle un peu marginal, à mi-chemin entre la chambre d’enregistrement et la tribune politique. On y discourait, on y tempêtait, mais on n’y légiférait guère et on y contrôlait moins encore. L’absence de responsabilité du Chancelier devant le Parlement permettait au gouvernement de contourner sans peine l’hostilité de la chambre pour faire adopter ses lois. Tout au plus, le Reichstag offrait une tribune à ceux qui y étaient élus. Il n’avait donc que peu de rapports avec le Parlement d’une démocratie libérale tels que pouvaient l’être à la même époque la Chambre des communes au Royaume-Uni et le Palais-Bourbon en France. La proclamation de la République, en 1919, et l’élaboration d’une Constitution très avancée – que nombre de juristes démocrates (notamment Kelsen) considérèrent comme parfaite – ne contrebalancèrent pas cette tradition parlementaire spécifique mêlant la soumission et l’irresponsabilité. La forme nouvelle du pouvoir exigeait des qualités inverses : un parlement responsable, capable de trouver un consensus, et un parlement dirigeant, capable de légiférer et de contrôler le gouvernement. Comme une partie non négligeable des parlementaires de 1914 revinrent en 1919, ils reproduisirent, dans un système qui exigeait d’eux d’autres qualités, les comportements qu’ils avaient appris avant-guerre : dureté rhétorique, opposition systématique, irresponsabilité, faible travail législatif, faible aptitude au consensus, etc. Le Reichstag n’était pas mûr, aux débuts de la République, pour les tâches que lui avait confiées la Constitution. Cette tradition d’un parlementarisme faible orienta fortement la vie du Reichstag à l’époque de la République de Weimar. Avec les années, néanmoins, et la deuxième partie des années 20 semble le montrer, les parlementaires apprirent à mieux exercer leurs fonctions et à amender leur travail législatif. La stabilité de la Présidence de l’Assemblée, confiée presque sans interruption de 1920 à 1932 au socialiste Paul Löbe, constitua également un facteur d’apaisement : son équanimité, sa compétence et son intelligence remarquables lui permirent de contenir et de mener le mieux possible une assemblée turbulente. Je regrette que l’intéressant personnage de Löbe n’ait pas fait l’objet de développements complémentaires. En tout cas, si le lecteur en croit l’historien, il serait simpliste d’affirmer que, durant quatorze ans, le Reichstag a reproduit les errances de ses débuts ; au contraire, indique l’historien, le système, avant le déchaînement de la crise de 1929 et l’entrée en force du NSDAP au Parlement, s’était perfectionné et semblait près de trouver un équilibre satisfaisant.

L’exemple qui illustre le mieux l’amélioration générale du fonctionnement du Reichstag (et donc de celui de la démocratie elle-même), c’est la progressive intégration au système parlementaire des communistes du KPD, pourtant férocement hostiles à cette République qui avait écrasé l’insurrection spartakiste de l’hiver 1918-19. Certes, les députés communistes ne renièrent pas cette hostilité fondatrice ; certes, ils se servirent du Parlement comme d’une commode tribune pour exposer leurs opinions et leur critique du système bourgeois ; certes, ils furent l’objet de fréquentes remontrances par la Présidence du Reichstag, du fait de leur comportement et de leurs interventions peu amènes durant les débats. Néanmoins, et la recherche de M. Patin tend à le prouver, le système parlementaire parvint peu à peu à intéresser les députés du KPD au fonctionnement de la Chambre. Leur activité et leur travail en commission parlementaire se développèrent et s’affinèrent au fil de la décennie. Les grandes envolées en séance n’empêchaient pas le travail législatif quotidien. Avant la crise de 1929, et l’entrée massive des Nazis au Reichstag, le système parlementaire était donc parvenu à intégrer durablement le KPD à son fonctionnement ; si le nombre de réprimandes que ce dernier recevait alors témoignait de la pérennité de son agitation et de la violence de ses interventions, le KPD ne constituait plus une menace suffisante pour paralyser la Chambre, affaiblir les gouvernements ou empêcher le travail législatif. M. Patin montre comment cette même stratégie d’assimilation échoua entièrement avec les Nazis, éléments autrement plus hostiles au fait parlementaire et dont l’élection au Reichstag fut surtout un moyen pour ses bénéficiaires, le Journal de Goebbels en témoigne, d’obtenir l’immunité parlementaire et la gratuité des transports.

Malgré l’amélioration de la situation au cours des années 20, le Parlement resta le témoin des fractures évidentes qui traversaient la société allemande de l’époque. Incompréhension, violences, heurts marquaient les débats. La présence massive d’anciens combattants dans les rangs de chaque parti ne doit pas tromper. Le sentiment d’unité nationale, de la communauté du front, qui fut le lot commun de millions d’hommes sous l’uniforme, s’estompa au profit de revendications plus catégorielles. Il n’y avait pas, comme en France, de mouvement des Anciens combattants pour peser, dans un sens pacifiste, sur les débats. Il n’y avait pas, contrairement aux apparences, d’expérience de la guerre qui fût partagée. Quand celle-ci se manifestait au Parlement, elle exprimait les divisions de classe de la société allemande : l’élu du parti national et conservateur, ancien officier, aristocrate, évoquait, des trémolos dans la voix, la grandeur de la discipline militaire et le solide bénéfice qu’apportait à chacun le service armé quand, goguenard, l’élu communiste, ancien soldat de base, rappelait les décisions ineptes des généraux, les boucheries sanglantes, les mutineries, les commissions de discipline et les exécutions. Ce que souligne particulièrement Nicolas Patin, c’est la désunion générale de l’Allemagne de Weimar. Même l’expérience a priori la plus unificatrice, celle de la guerre et du front, était un sujet de dissensions, d’oppositions, de conflit. Le parlement, en tant qu’espace d’expression et de règlement de ces conflits, peina à dégager un consensus, une voie de résolution à ces oppositions. Le débat irrésolu sur la date de la fête nationale en est un excellent témoin : le SPD voulait choisir le jour de l’adoption de la Constitution, les communistes (qui refusaient par principe le système constitutionnel bourgeois) désiraient le 1er mai (ou le 9 novembre), la droite conservatrice s’opposait à ces deux options et réclamait l’anniversaire de la fondation du Reich (18 janvier) et, Goebbels, un des rares députés nazis de l’époque (1928), conclut en proposant qu’enjuivée comme elle était, l’Allemagne adoptât le Kippour comme fête nationale ( !). Aucune date ne fut finalement choisie. Née le jour de la défaite, proclamée dans un temps de guerre civile, la République n’offrait aucune date symbolique consensuelle qui pût réunir, autour d’elle, les socialistes, les catholiques, les conservateurs et les communistes. Cet exemple, un peu plus développé que les autres est très significatif : le lecteur y ressent fort bien l’ambiance du Reichstag et de ses débats, il en saisit la violence verbale, la férocité rhétorique et la simplicité argumentative.

Comme le note l’historien, les partis qui composaient le Parlement reflétaient très fortement les divisions sociales et religieuses de la société allemande : le KPD représentait les ouvriers, le SPD les employés et une partie des ouvriers, le Zentrum les catholiques, les partis de droite les propriétaires terriens, les paysans ou les élites aristocratiques. Les partis éprouvaient d’immenses difficultés à dépasser leur public électoral originel, d’où, probablement, la permanence de leurs résultats et leur incapacité à conquérir une majorité parlementaire stable et efficace. Je ne sais pas si beaucoup d’historiens l’avaient noté avant M. Patin, mais le NSDAP apparaît bien comme le premier parti allemand à avoir compris l’âge des masses, à avoir transcendé les hostilités de classe pour s’adresser à une grande partie de la population. Certes, le NSDAP, démagogue et populiste, jouait sur le fantasme de l’unité communautaire du peuple pour convaincre les électeurs mais il n’en reste pas moins que le Parti a très consciemment visé l’ensemble des classes sociales, au lieu de se focaliser sur les intérêts corporatifs de son public originel et restreint (si tant est qu’il en eût un). En cela, le Nazisme a paradoxalement mieux compris, peut-être, la logique qui mène à la victoire en démocratie : la stratégie d’élargissement de la base électorale. Quand tous les autres partis s’adressaient à une partie d’une société fracturée, lui a postulé une communauté nationale à peu près unie, de laquelle il rayait tout ce qui n’apparaissait pas relever du Volk (la liste est connue : juifs, communistes, tziganes, etc.). Plutôt que d’entériner les fractures internes et avérées de la société allemande, il expulsait de son corps national et conceptuel une série de catégories qui portaient seules le principe de division de la nation. Une fois celles-ci circonvenues, l’unité était, par un tour de magie politique, rétablie. En s’adressant à presque tous, en se réclamant de l’unité fantasmatique de la communauté du peuple (volksgemeinschaft), le Nazisme se trouva très rapidement, après le déclenchement de la crise de 1929, premier parti du Parlement. Hostile au parlementarisme, le groupe des députés nazis, derrière Goebbels et Frick, ses deux principaux orateurs, contribua plus qu’aucun autre à l’enrayement de la machine parlementaire. Il fallait rendre impossible le travail gouvernemental jusqu’à ce que le Président Hindenburg se décidât à en appeler à Hitler. M. Patin illustre de quelques exemples bien choisis cette stratégie-là. Il montre aussi que les députés nazis étaient, à quelques exceptions près, des militants obscurs, qui le sont généralement restés après l’accession d’Hitler au pouvoir. Plus intéressant encore, il observe que le NSDAP présentait le plus faible taux d’élus anciens combattants ! Dans le parti, de nombreux jeunes militants étaient nés au tournant du siècle, dans les classes d’âge qui évitèrent le front. Leur violence rhétorique, leur nationalisme virulent, leur obstination revancharde exprimaient plus souvent le désespoir de n’avoir pas combattu ou le désir fumeux d’unité nationale que la volonté de reprendre personnellement les armes. Là encore, M. Patin aurait pu tirer de plus larges développements de ce constat. Le travail de l’historien n’aboutit certes pas à dire du NSDAP qu’il était un parti sans anciens combattants (la SA en était remplie), mais plutôt à relativiser l’ampleur du mythe du « Parti des anciens combattants » qu’il a complaisamment colporté à propos de lui-même.

Le travail universitaire de M. Patin s’arrêtait en 1933. Il a, pour ce livre, complété sa recherche : que sont devenus les anciens députés de 1914-33, après que, dans les premiers jours du gouvernement Hitler, le Reichstag a été incendié et que les lois d’exception ont mis fin à la République ? Les parlementaires nazis le restèrent, convoqués fort rarement pour entendre les discours d’Hitler à l’Opéra Kroll, face au Reichstag éventré. Les députés communistes qui s’enfuirent revinrent, en 1945, dans les fourgons soviétiques, pour gouverner la R.D.A. (Pieck, Ulbricht). Une majorité resta néanmoins en Allemagne, où elle connut la clandestinité, la misère, l’internement et la mort. Le chef du KPD, Thälmann, passa ainsi douze ans en camp de concentration et ne fut liquidé qu’à quelques mois de la fin de la guerre. Les députés du SPD et du Zentrum s’en sortirent un peu mieux, les uns prenant le chemin de l’exil, les autres celui de l’anonymat. Une minorité connut l’internement en camp. Quant aux représentants des partis nationalistes et agraires de droite, ils retournèrent pour la plupart à la vie civile, et combattirent, quand leur âge le permettait, sur les fronts de l’Est et de l’Ouest, d’où peu revinrent. J’éprouve quelques réserves envers ce livre : son titre est un peu fallacieux et le rétrécissement de la thèse sur laquelle il se fonde est à mon sens excessif. Néanmoins, La Catastrophe allemande est un bon ouvrage de synthèse sur un point mésestimé et pourtant fondamental de l’histoire allemande de l’entre-deux guerres : l’étude du fonctionnement du Reichstag, par le biais de l’analyse des parcours et des pratiques du millier de représentants que le peuple allemand y envoya. L’Allemagne politique se livra à un apprentissage heurté et parfois balbutiant d’une machinerie parlementaire élaborée à l’extérieur du cadre de la tradition allemande ; l’échec de la République de Weimar, s’il n’est pas imputable au seul Parlement, y trouve une part de ses racines. Il n’était pas inutile de le rappeler.

 

Liaison dangereuse : Croissant fertile et croix gammée, de Martin Cüppers et Klaus-Michael Mallmann

Martin Cüppers, Klaus-Michael Mallmann, Croissant fertile et croix gammée, Verdier, 2009

Le théâtre moyen-oriental n’a pas été au cœur de la Seconde Guerre Mondiale. Les allemands ne s’en approchèrent que le temps d’une brève campagne dans le désert saharien. Jamais cet espace, pourtant crucial pour les approvisionnements des britanniques, ne fit l’objet de la même attention guerrière que la France, les balkans ou les plaines russes. Réservé a priori aux extensions futures de la puissance italienne, le Moyen-Orient ne figurait pas en tête des priorités de guerre nazies. Pourtant, avec beaucoup d’opportunisme, les services extérieurs du IIIe Reich s’intéressèrent peu à peu cette zone. Elle était la clé de voûte géographique de l’Empire anglais, et donnait à celui-ci la maîtrise de la route des Indes. Les populations arabes, toutes sous la domination coloniale ou mandataire des franco-britanniques, représentaient un potentiel allié que le Reich ignora d’abord. L’hostilité au foyer de peuplement juif en expansion en Palestine et à la tutelle franco-anglaise soudaient les nationalistes arabes de Palestine, de Syrie et d’Égypte. La politique de persécution juive menée par Hitler et ses séides avait même trouvé un écho dans certains cercles arabes, malgré sa conséquence première – la recrudescence de l’immigration juive allemande en Palestine –. Les heurts entre mouvements d’autodéfense juifs et groupes nationalistes arabes avaient marqué l’évolution politique du Moyen-Orient depuis l’effondrement des Ottomans en 1918. L’Empire britannique tentait de préserver un équilibre précaire entre les communautés, politique qui ne satisfaisait aucune des parties au conflit. Quand l’invasion de la Pologne scella l’entrée en guerre des alliés, le situation palestinienne ne représentait qu’un épiphénomène du conflit mondial. Les allemands tenaient pourtant en Palestine une opportunité pour déstabiliser durablement les anglais sur un théâtre secondaire.

Deux historiens allemands, Martin Cüppers et Klaus-Michael Mallmann, ont exploré les archives allemandes pour comprendre quelle avait été la politique des différents organes nazis en Palestine, et plus largement dans le monde arabe. Croissant fertile et croix gammée revient, de manière thématique, sur les différents épisodes de la relation germano-arabe avant et pendant le conflit. Un seul regret, ils n’ont peut-être pas assez creusé les sources britanniques et américaines pour les confronter aux rapports des organes de sécurité nazis, souvent présentés de manière unilatérale. La dégradation de la situation palestinienne dans les années 20 – 30 pouvait constituer le terreau d’une ambitieuse offensive politique nazie. L’accentuation de l’immigration juive en Palestine, malgré les réticences épisodiques des britanniques, laissait les arabes dans la crainte d’une submersion démographique et politique. Le climat d’hostilité si souvent rencontré par les juifs immigrants dans leur patrie d’origine les avait convaincus d’organiser la défense armée de leurs établissements. Le pouvoir impérial anglais, qui avait promis l’inconciliable aux uns et aux autres durant le précédent conflit mondial, se trouvait dans l’obligation d’apaiser des craintes que l’évolution de la situation ne faisait qu’attiser. La Palestine connut des années troublées : les heurts entre les deux communautés forçaient l’Angleterre à s’investir de plus en plus sur le terrain, et à gaspiller de précieuses ressources militaires et politiques pour garder ces terres prises aux turcs quelques années plus tôt. L’Allemagne bénéficiait ainsi d’une certaine latitude d’action. Son hostilité au judaïsme, internationalement connue, laissait espérer aux cercles arabes de fertiles convergences d’intérêts. Des contacts furent noués : le grand mufti de Jérusalem, Al-Husseini et l’ancien Premier ministre irakien Al-Gailaini voyaient dans l’Allemagne nazie un partenaire évident. Convergence d’hostilités communes : anglais, français, juifs, communistes. L’Allemagne nazie n’eût d’abord que des contacts discrets. La victoire sur la France lui donna une latitude d’action supplémentaire.

Cüppers et Mallmann narrent de manière très informée la guerre secrète que menèrent les allemands dans le monde arabe. Évidemment, l’été 42 et l’avancée de l’Afrikakorps de Rommel en Égypte constitua l’apogée de ces relations : l’Allemagne espérait la coopération de la population, que lui promettaient régulièrement Al-Husseini et Al-Gailaini. Hitler se refusait néanmoins à garantir l’indépendance future des peuples arabes comme l’en pressaient les deux dirigeants, ceci expliquant en partie l’attentisme des milieux populaires. Certes, la population s’agita quelque peu lorsque les troupes allemandes semblèrent devoir emporter l’Egypte, mais elle reprit rapidement une position d’attente lorsque la contre-attaque anglaise, puis l’échec des allemands à Stalingrad laissèrent augurer une future victoire alliée. Les deux historiens allemands reviennent sur les épisodes de la relation germano-arabe : le coup d’État pro-allemand raté en Irak en 1941, la préparation de l’occupation de l’Egypte et du Moyen-Orient, la constitution d’un Einsatzgruppen chargé de nettoyer le foyer juif de Palestine, l’action d’Al-Husseini à Berlin, l’état général de la population arabe d’Egypte et de Judée en 1942, les réactions des britanniques et des juifs de Palestine (organisés dans la Haganah et l’Irgoun, matrice de la future armée israélienne), l’opération tunisienne de l’hiver 1942-43. Quelques anecdotes rythment un récit historique bien maîtrisé : Mussolini trépignant pour entrer en libérateur dans Alexandrie, alors même que les allemands reviennent en secret sur tous leurs accords géostratégiques avec les italiens ; Himmler ordonnant à ses services de trouver dans le Coran les moyens de faire passer Hitler pour l’Imam Caché…

Les échecs allemands affaiblirent la collusion germano-arabe : seuls quelques extrémistes et les chefs de la SS crurent possible d’accentuer l’effort de guerre allemand en intégrant au sein des troupes nazies des corps musulmans. Certes, les auxiliaires tatars, de confession musulmane, avaient participé à l’effort sur le front de l’est. Mais Himmler et Al-Husseini poussaient à une solution encore plus radicale : la constitution de divisions SS musulmanes. Composées de bosniaques (division Handschar) et d’albanais (division Skanderberg), ces deux divisions furent utilisées dans des opérations anti-partisans en Yougoslavie et en Albanie. Elles n’ont guère à voir, il est vrai, avec le théâtre moyen-oriental, et les auteurs ne les évoquent brièvement qu’en raison du rôle tenu par Al-Husseini dans leur mise en projet. L’effondrement du Reich mit fin à cette collusion arabo-musulmane. Pour les cercles nationalistes arabes, les partisans les plus résolus de l’expulsion des juifs de Palestine, l’effort de guerre allemand sembla longtemps devoir réaliser leurs voeux les plus chers. La SS avait planifié l’intervention des sinistres Einsatzgruppen en Palestine. La défaite de Rommel dans les sables d’El-Alamein réduisit la promesse de collaboration germano-arabe à un fantasme politique. Néanmoins, l’intervention du Commando Rauff en Tunisie et la constitution de brigades SS bosniaques et albanaises ne doivent pas laisser d’illusion quant à la pérennité du caractère criminel de ce fantasme. La collusion d’intérêts entre nationalistes arabes et dirigeants nazis a débouché sur un mirage dangereux et finalement évanoui. Aucun doute sur cela, les allemands auraient construit au Caire, à Jérusalem ou à Bagdad les mêmes collaborations qu’ils ont effectivement nouées à Paris, Zagreb et Oslo. Pour accéder à l’indépendance politique, les caciques du nationalisme arabe étaient prêts à collaborer avec le nazisme. Cüppers et Mallmann racontent dans cette excellente synthèse les prodromes d’un crime qui n’a heureusement pas pu être commis.

Effritement de la civilisation : Le Dernier civil, d’Ernst Glaeser

Le dernier civil, Ernst Glaeser, 1936

Ernst Glaeser (1902-1963) est de nos jours bien oublié. Opposant de la première heure au nazisme, passé par le communisme, exilé en Suisse dès 1933, ses livres brûlés dans les autodafés du docteur Goebbels, il figurait parmi les grandes figures de l’opposition démocratique allemande. C’est dans ce contexte qu’il écrivit Le dernier civil, roman provincial retraçant la montée du nazisme dans une ville imaginaire d’Allemagne du sud, Siebenwasser, entre 1927 et 1933. Ce roman clôt, en quelque sorte, la partie émergée de la carrière de Glaeser, composée de deux autres romans, Classe 22 et La paix. En 1939, tiraillé par son patriotisme, sans guère de ressources pour financer son exil, il prit le chemin du retour et devint rédacteur des journaux de la Wehrmacht, puis du Gouvernement Général de Pologne. Ce revirement, assimilé à une trahison par tous les exilés (Döblin, les frères Mann,…), détruisit la carrière et la réputation de l’écrivain. Après-guerre, malgré ses tentatives de justification, il ne redevint jamais l’auteur écouté qu’il avait pu être pendant les années de l’entre-deux guerres. C’est la raison majeure de l’oubli dont il fait l’objet de nos jours. Néanmoins, son Dernier civil devrait figurer dans toute bonne anthologie des romans allemands de la période. Autour du thème de l’exilé qui revient dans sa patrie, il retrace avec une grande finesse la progressive montée en puissance de l’idéologie nazie dans les classes moyennes et populaires.

La famille du personnage central, Jean-Gaspard Bäuerle, a émigré en Amérique au début du XXe siècle en raison de l’opposition viscérale du père à l’autoritarisme impérial des Hohenzollern. De vieille tradition libérale, les Bäuerle quittent l’Allemagne wilhelmienne, invivable pour des démocrates. En 1927, le fils Bäuerle, riche industriel, père veuf d’une jeune fille, croit déceler à la lecture de la Constitution de Weimar l’existence d’une nouvelle Allemagne, désormais démocratique. Il décide alors de revenir. Le dernier civil, c’est, par le biais du retour de l’exilé, une plongée dans l’Allemagne de la fin des années 20 et du début des années 30. La construction du roman rappelle Dos Passos et sa trilogie U.S.A. : l’auteur suit une quinzaine de personnages, sautant de l’un à l’autre pour dresser un portrait choral de l’Allemagne de Weimar. Le procédé était fort à la mode à cette époque – Jules Romains l’a également utilisé dans ses Hommes de bonne volonté –. De Dos Passos, il ne reprend pas les éléments les plus innovants, qui ont fait la fortune du romancier, à savoir les flux d’actualité, les souvenirs sous forme de flux mémoriel et les portraits journalistiques des personnalités économiques, politiques et sociales marquantes. Comme chez Dos Passos, par contre, l’acte suffit à exprimer le personnage et l’homme est ce qu’il fait, non ce qu’il pense. La profondeur psychologique disparaît du panorama, de manière délibérée, l’intelligence personnelle mourant des coups du panurgisme intellectuel et de la polarisation idéologique à laquelle contraignait le nazisme ; la profondeur sociologique prend le relais dans la description des tendances provinciales allemandes des années 20.

Quand le roman s’ouvre avec la mort du libéral bourgmestre de Siebenwasser Prätorius, les nazis ne sont qu’un groupuscule violent et marginal. Quand il s’achève, en janvier 1933, avec la mise à mort symbolique de son successeur juif, Schafer, par une foule furieuse, les nazis l’ont emporté. Entre les deux, par de fréquents changements de personnages, Glaeser met en scène la conscience allemande progressivement rongée par les idéaux nazis : l’obéissance sied aux bourgeois, l’aspiration révolutionnaire mystique aux déclassés et peu à peu s’effondrent les barrières de la civilisation. La masse de Siebenwasser, consciencieusement noyautée par un propagandiste de talent – une caricature évidente de Goebbels – passe, au fil des tragiques évènements économiques de l’après 1929 de l’indifférence à l’adhésion.

Si la première partie, mise en scène du retour des Bäuerle et de l’état des forces à Siebenwasser, est un peu longue, la seconde rattrape amplement l’ensemble. Quelques scènes pourraient figurer, hors du roman, dans d’excellents recueils de nouvelles, pour ce que leur précision et leur acuité morale montrent de la société allemande d’avant-guerre. Les scènes du paysan endetté et du commerçant ruiné dépassent les frontières de l’appendice romanesque pour prendre une existence autonome : ces variations dans le décor de Siebenwasser enrichissent considérablement l’histoire des Bäuerle. Le lecteur comprend, de son emplacement historique, que cet exil échouera, que l’idéaliste germano-américain ne trouvera pas en 1928 la mise en application des principes de 1848. Cette Allemagne libérale qu’il croyait trouver va devenir un monstre, une société frustrée, aigrie, manipulée, dans laquelle l’humanisme simple de l’industriel devenu paysan – il a racheté un domaine à l’abandon – ne peut subsister. Le mécanisme de polarisation idéologique s’accélère avec la crise et l’échec du retour des Bäuerle se moire de couleurs tragiques. Glaeser montre une société allemande divisée, dans laquelle la manipulation nazie fonctionne : de vieux thèmes antisémites exacerbent les distinctions sociales, les échoués se rallient aux prédications apocalyptiques et révolutionnaires de la S.A., l’apolitisme n’est plus possible. Les totalitarismes ne tolèrent pas la neutralité.

En 1936, Glaeser affirme, dans un de ses meilleurs paragraphes, la nature profonde du nazisme en ascension électorale : une prédication apocalyptique. Le parallèle entre les récits de prédication et les réactions de la masse aux discours de Hitler est frappant. Bäuerle, en assistant à un discours nazi, assiste à une séance collective digne d’un Joseph Smith ou du Bon Conseiller de Vargas Llosa. Même rapport à l’exaltation des souffrances, même rapport à l’extase promise et conjuguée au futur, même délire collectif. Le récit de Glaeser frappe juste. Dans ses écrits, le penseur juif Jacob Täubes a tenté de démontrer la profonde analogie entre les discours apocalyptiques et les discours révolutionnaires, ces eschatologies qui promettent pêle-même le jugement dernier, la fin des temps anciens, le Bonheur, la Punition et la Justice. Le Hitler de Glaeser fait de même, il met la foule dans un état second en montrant ses blessures collectives, en jouant une partition mystico-politique qui répond à l’aspiration générale au renversement du monde. Le peuple allemand, nordique, peuple élu par lui-même, va donc se retourner contre son principal concurrent dans le domaine, le peuple juif, élu par Dieu. Glaeser, sans illusion, retrace la dernière et haletante ligne droite de l’effondrement collectif allemand. Bäuerle n’a plus rien à faire dans une telle société. Si l’apocalypse s’annonce sur l’Allemagne, il lui faut partir, retrouver l’Amérique et attendre l’inéluctable effondrement moral et social que promet le nazisme.

Le déchirement, car c’est un déchirement, que vivent les Bäuerle, est aussi celui de Glaeser. Le roman s’arrête où commence l’exil. Le romancier ne parviendra pas à tenir au même niveau son patriotisme et son antinazisme. Bäuerle, qui avait devant lui le nouveau monde, pouvait y retrouver son ancienne vie. Glaeser lui, est obligé de la construire. N’y parvenant pas, il retournera au pire moment dans un pays qu’il avait compris et sous un régime qu’il avait combattu. Cette faiblesse coupable, qui lui sera reprochée, mettra fin à sa carrière romanesque. Ce Dernier civil mérite pourtant de lui survivre comme témoignage lucide et brillant d’une rétractation de la civilisation.

Goering, ou le criminel sybarite, vu par François Kersaudy

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Hermann Goering, François Kersaudy, 2009

La bibliographie en français sur le IIIe Reich, pourtant imposante, comprend des lacunes. Si les structures du régime nazi sont relativement bien connues, si un effort de publication continu nourrit la connaissance du grand public pour ses aspects les plus criminels, un point fait encore défaut : les biographies des hiérarques nazis. La biographie, longtemps tenu pour un domaine intellectuellement mineur de l’histoire, considéré comme un résidu des origines littéraires de la discipline,  est pourtant un excellent moyen d’approcher le premier cercle nazi, et, au-delà des structures de pouvoir, d’essayer d’appréhender les mentalités de ces criminels. La nature très particulière de la dictature exercée par Hitler, avec une mise en concurrence permanente de ses lieutenants, dont les compétences s’enchevêtraient de manière inextricable, rend utile l’examen des parcours individuels. Il ne retranche rien à l’étude des structures de pouvoir, mais la complète utilement. Des dirigeants importants, seuls Hitler et Speer ont suscité la traduction de travaux biographiques sérieux. Hitler, parce qu’il était la clé de voûte du régime, Speer parce que son parcours singulier et les nombreux écrits repentants qu’il a publiés après-guerre donnent plus de prise à l’historien. Les autres n’ont guère suscité de travaux en français. Goebbels le propagandiste en chef, dont une partie du journal a été récemment imprimée dans notre langue, compte une biographie épuisée et un opuscule mal ficelé ; Himmler n’a intéressé que le très partial Jean Mabire, récemment disparu après avoir écrit des dizaines de livres sur le destin tragique des SS (sic) – et cela même si Edouard Husson a étudié récemment le rôle du chef SS dans la mise en place de la solution finale ; Heydrich n’est pas beaucoup mieux servi ; quant aux autres, ils sont généralement considérés comme des exécutants et ils n’ont jamais attiré le regard de l’historien – à tort à mon sens -.

Hermann Goering, dauphin du régime et Maréchal de l’air, n’avait suscité qu’une publication en français, la traduction, voilà près de vingt ans, des deux volumes écrits par David Irving à son sujet. Malheureusement pour les lecteurs intéressés par un tel sujet, cet historien anglais est réputé pour avoir trop cotoyé les nazis survivants durant ses recherches et, in fine, pour avoir adopté en grande partie leurs vues sur le monde. Cette biographie, malgré sa richesse documentaire, ne répondait pas aux codes historiques en vigueur : l’auteur flirtant avec le négationnisme, son Goering faisait étrangement silence sur le Procès de Nuremberg, où pourtant son sujet eut tout loisir de s’illustrer. Kersaudy, professeur à la Sorbonne et spécialiste de Churchill et de De Gaulle, a donc repris le sujet et produit un vaste travail de synthèse – près de 800 pages -. Autant évacuer les défauts mineurs de l’ensemble dès maintenant : le style de l’auteur est parfois un peu familier, ses longues énumérations de qualités et de défauts un peu répétitives, et l’étude de la jeunesse de Goering manque d’épaisseur. Il est d’ailleurs regrettable que Kersaudy cite autant, dans cette première partie, le travail biographique de commande d’un des collaborateurs de Goering, paru en 1938.

Ces défauts n’enlèvent que peu de chose au travail de Kersaudy. Il analyse le rôle de Goering dans le NSDAP avant 1933, dans l’Etat nazi par la suite, ne laissant rien de côté : fonctions militaires, administratives, économiques, mais aussi vie privée et train de vie  – le thème n’est pas neutre vu l’incroyable enrichissement de l’aviateur pendant la seconde guerre mondiale. Goering, né dans une famille relativement aisée, s’est très vite tourné vers une formation militaire. Officier d’infanterie en 1914, une sensibilité physiologique à l’humidité des tranchées réoriente rapidement sa carrière militaire vers une aviation encore balbutiante. As allemand de la Première guerre, décoré par le Kronprinz lui-même, successeur du Baron Rouge à la tête de son escadrille, Goering sort du conflit paré du costume du héros. Les lendemains difficiles de l’Allemagne de Weimar démilitarisée n’en sont que plus pénibles pour cet officier de carrière désormais au chômage. Il adhère dès 1920 au parti nazi où il devient un élément indispensable, moins pour ses capacités personnelles que pour la propagande que permet son aura de héros de guerre. Blessé gravement lors du putsch raté de 1923, il s’enfuit d’Allemagne, où il est recherché, et se réfugie successivement en Autriche, en Italie et en Suède. Les douleurs consécutives à sa blessure l’ayant rendu dépendant à la morphine, il sombre dans la toxicomanie et, d’hôpital en cure de désintoxication, il finit par être admis dans un asile d’aliénés, où il passe quelques semaines.

L’analyse des psychiatres suédois, faite en 1925, à son propos éclaire le parcours ultérieur : il est décrit comme un être dénué de courage moral, vaniteux, égocentrique, sensible à lui-même, mais insensible aux autres. Ce diagnostic sera confirmé, bien des années après, par Leon Goldensohn, le psychiatre des accusés de Nuremberg. Sorti d’internement, Goering devient le représentant commercial de firmes aéronautiques. Revenu en Allemagne en 1927, il ne retrouve que difficilement une place au sein du NSDAP : il faudra son succès d’homme d’affaires, l’argent qu’il amène au parti et sa respectabilité d’aviateur pour qu’il retrouve une position dirigeante. Elu député, il prend la tête du groupe nazi au Reichstag, et, succès électoraux aidants, devient le Président du Parlement. Lorsque Hitler est appelé à la Chancellerie en janvier 1933, Goering est le nazi le plus populaire. Pour les douze années suivantes, il sera le dauphin du Reich, et accumulera de manière invraisemblable les fonctions sérieuses (Ministre de l’Intérieur de Prusse, Général puis Maréchal d’Aviation, Ministre de l’Air, Commissaire au Plan) et honorifiques (Grand-Veneur du Reich,…). Poussé par sa vanité à accumuler les titres, les richesses et les uniformes, il se désintéresse peu à peu du contenu de ses fonctions. Goering a toujours préféré l’apparat à l’exercice technique du pouvoir. Cela ne l’empêche pas de jouer un rôle majeur lors de l’établissement de la dictature en 1933, de l’élimination des S.A. en 1934 et de l’Anschluss en 1938. Néanmoins, au quotidien, il se décharge des aspects techniques de ses missions sur ses subordonnées, parfois compétents – Milch à l’aviation -, parfois aussi inconstants et médiocres que lui.

Lorsque la guerre se déclare, malgré quelques efforts pour obtenir la neutralité britannique, il suit les tocades du Führer. Quoi qu’il arrivât durant ce conflit, Goering n’a jamais montré la moindre prétention d’autonomie par rapport à son chef. Toujours à la remorque des prétentions stratégiques grotesques d’Hitler – notamment en matière d’aviation – il n’a fait que transmettre des ordres. Enrichi en des proportions inimaginables, obèse, morphinomane, toujours en train de piller les musées français et hollandais, d’agrandir son palais de Carinhall, Goering se décrédibilise lentement. Sa luftwaffe, d’abord conquérante, finit submergée par les effectifs sans cesse grandissants des aviations alliées. Les bombardements sur le territoire allemand, qu’il ne peut empêcher, la planification défaillante – avant que Speer ne reprenne la production en main -, les projets techniques farfelus ruinent sa crédibilité au sein des plus hautes sphères nazies. Alors que la guerre s’achève sur la défaite totale de l’Allemagne et du nazisme, il est destitué de ses fonctions pour avoir annoncé maladroitement son désir d’ouvrir des négociations avec les Alliés.

Arrêté en mai 1945, seul rescapé des figures de premier plan (Hitler, Goebbels, Himmler), il est l’accusé numéro un du tribunal international de Nuremberg. Au début de son procès, bénéficiant de sa position prééminente dans le régime déchu, Goering tente d’organiser la défense collective des accusés et du bilan hitlérien. Les révélations qui se succèdent affaiblissent peu à peu cette façade. Plusieurs accusés, dont Speer, se désolidarisent des atrocités commises par les nazis. Goering continue à défendre sa place dans l’histoire, et, fanfaron, à espérer une reconnaissance de ses compatriotes. Sa défense ne peut évidemment le sauver : en n’ayant jamais fait preuve du moindre courage moral, en ayant fondé et la Gestapo et les premiers camps d’internement – l’ensemble lui échappe cependant dès 1934 -, en ayant toujours soutenu le régime et ses méthodes, Goering ne peut bénéficier d’aucune forme de clémence. Condamné à la pendaison, il échappe à son jugement en se suicidant la veille de son exécution.

De ce portrait de Goering, potentat corrompu, vantard et vélléitaire, d’un régime criminel, aucune circonstance atténuante ne se dégage. Les spécialistes du nazisme n’apprendront certes pas grand chose de neuf sur le rôle de Goering dans ce travail. Kersaudy permet néanmoins au public cultivé et intéressé par le sujet de disposer d’une solide biographie qui supplantera, sans contestation possible, le travail biaisé de David Irving.

Jeu de guerre : Inglorious Basterds, de Quentin Tarantino

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Inglorious Basterds, Quentin Tarantino, 2009

Des juifs se vengent et traquent leurs bourreaux nazis pendant la seconde guerre mondiale.

La griffe Tarantino, quoi que le spectateur en pense, rend ses films immédiatement identifiables. Le dernier en date, Inglorious Basterds, a soulevé l’enthousiasme d’une partie de la critique, qui a vu là un film ludique et bien construit. Le souci récurrent de la critique cinématographique ou littéraire – d’évidentes connexions les relient – c’est qu’elle traite en spécialiste de la qualité formelle, de la profondeur des références ou des détails de construction, bref de tout l’apparat que suppose un film ou un roman. Mais elle évoque trop rarement le fond intelligible que renvoie le cinéma au spectateur commun. Chez Tarantino, dont l’univers ultra-référencé est la marque de fabrique, le jeu s’organise toujours autour des genres et des produits marquants ou pas, qui composent l’univers cinématographique. De sa connaissance abyssale et éclectique de l’histoire du cinéma, il retire une telle somme de références que son oeuvre parle avant tout de notre rapport à cette industrie.

Ce dialogue entre les produits et les genres constitue le fond, un peu vain, du travail de Tarantino. Son cinéma, juvénile, et même puéril, se ferme sur le monde extérieur, ne parle que de cinéma, n’évoque la vie qu’à travers une somme d’autres bobines, d’autres projections par lesquelles passe son regard. De ce fait, ses films laissent toujours une étrange sensation de fausseté, de superficialité. Ils sont artificiels parce qu’ils n’abordent pas le monde de manière directe, mais par le filtre du nombre incalculable de films vus par le réalisateur au cours de sa vie. L’aspect clairement récréatif d’une entreprise tournée sur elle-même, sur sa propre contemplation et sur l’agencement d’une somme de références distinctes, n’échappe pas à l’œil averti. Le seul enjeu est ludique. Le cinéma, divertissement majeur, n’est pour Tarantino qu’un fascinant jouet.

D’autres réalisateurs brillent par l’entendement du monde qu’ils transmettent à travers leur œuvre. Et ils deviennent des cinéastes majeurs quand cette compréhension spécifique ouvre le regard du spectateur et enrichit son rapport au monde.  Le film, espace contraint par nature, peut élargir l’univers. Tarantino le rétrécit. C’est un maître, mais un maître qui ne trouve son équilibre que dans le mélange ad nauseam des genres, des idées, des récits. Tout y est formel, carré, serré, mais au service d’un récit qui n’est jamais que le dérapage puéril d’une situation donnée. La photo est superbe, la musique est entraînante, la mise en scène ingénieuse. Mais le fond manque : insignifiant, complaisant, funambulesque.

Pour apprécier ses films, il ne faut aimer que le cinéma. L’attention de Tarantino est toute entière tournée vers le moyen, et non vers les fins. Dans cet univers claustral, seuls peuvent se reconnaître ceux qui partagent, même a minima, cette approche auto-référentielle, fermée et étouffante du cinéma. Quant au fond, il provient d’un composé unique en son genre de films de série B, de grands produits hollywoodiens et de nanars oubliés : rien à y retirer si l’on cherche dans le cinéma autre chose que la pure jouissance divertissante.

Sa cote auprès des amateurs de cinéma vient de cette façon unique – formellement magistrale – de faire du cinéma qui parle de cinéma. De réaliser des films qui synthétisent et qui subliment des genres tout en dérivant joyeusement dans le grotesque, le tordu, l’irréaliste. Sa force, c’est de servir un propos codé et plutôt grossier, découlant du cinéma populaire, avec une forme rigoureuse, voire rigoriste. Bref, Tarantino a tout pour plaire aux amateurs de cinéma populaire et aux critiques de cinéma qui se nourrissent continuellement de films.  Et c’est la raison profonde qui justifie les échos favorables qu’a suscité son  dernier opus.

Situé pendant le second conflit mondial, un évènement encore sensible dans la mémoire collective, Tarantino s’amuse à mettre bout à bout des références au fonctionnement discordant : le western spaghetti et le film de guerre. Pas de reconstitution historique ici, le contexte ne sert qu’un seul but, mettre en scène des décors « Troisième Reich » et le méchant absolu, Adolf Hitler – dont on peut regretter qu’il ne soit pas plus outré-.  Le dictateur n’est d’ailleurs ici que la caricature de sa version chaplinesque. Au-delà de l’esthétique particulière du régime hitlérien, Tarantino ne s’intéresse à aucun moment au fond historique. Deux fils narratifs : un commando de juifs qui scalpe des nazis derrière les lignes ennemies ; l’organisation de l’attentat contre une représentation cinématographique qui doit réunir en un même lieu tous les dirigeants nazis.

Tarantino, quand il se coule dans des genres cinématographiques qui se suffisent à eux-mêmes – le film noir et Pulp fiction, le cinéma d’action asiatique dans Kill Bill – est susceptible de donner le meilleur. Ici, le spectacle tourne à vide, non dans les détails, bien maîtrisés, mais dans le fond : la guerre et la vengeance donnent un résultat peu convaincant. Il joue avec des références qui dépassent le simple cinéma et ne les maîtrise visiblement pas : ces juifs qui se appliquent le talion finissent par se placer sur un même pied que leurs tortionnaires. Ni grave, ni comique, le film hésite pendant près de trois heuresentre les deux et ne choisit pas. La scène d’ouverture, digne de Sergio Leone, annonce une forme de second degré tout en gravité et en finesse très proche de celui des meilleurs western spaghetti. Et puis le comique troupier Brad Pitt arrive, accompagné de sa bande de Basterds dignes d’un comic – et ce n’est pas un compliment. Quant au fil narratif du film dans le film, il est tout simplement grotesque, sanguinolent et laisse à penser que le grand barnum de la guerre n’est qu’un coup pour rire. Trop outré pour réussir son coup, Tarantino ne parvient jamais à trouver le ton juste.

Autant les frères Coen sont capables de faire coexister une forme burlesque et un sérieux un peu outré, autant Tarantino, beaucoup trop référentiel n’y parvient quasiment jamais. Il va trop loin d’un côté et de l’autre, et, à force d’avoir des idées et de vouloir toutes les plaquer dans son film, rend une copie décevante. Ses références cinématographiques ne le conduisent pas à aborder la seconde guerre mondiale dans un sens intéressant : oui, le spectateur se divertit. Mais il reste au final un petit sentiment de malaise et une question saisissante : à quoi bon ce tintamarre ?