Du style

L’avantage des bibliothèques raisonnablement fournies, comme la mienne, c’est qu’en s’y perdant, on découvre, au gré du hasard, des textes fort intéressants. L’épaisseur du Zibaldone de Leopardi (2400 pages) interdit à peu près toute lecture suivie ; en revanche, elle offre matière à penser à qui le feuillette sans but. J’aime à flâner entre ses pages ; j’y ai pris cet extrait. Je rappelle que le Zibaldone n’est qu’un immense cahier de notes personnelles, un « mélange » non destiné à la publication.

On a observé depuis longtemps que, dans les républiques et les États, plus s’affaiblissent les véritables vertus, plus leur étalage et les manières flatteuses prennent de l’ampleur ; et, de même, que plus déclinent les lettres et les arts, plus les titres honorifiques décernés aux savants, aux lettrés ou à ceux qui passent alors pour tels, redoublent de magnificence. Il semble qu’il en aille également ainsi de la publication de livres. Plus le style devient médiocre, bas, grossier et bon marché, plus les éditions deviennent élégantes, superbes, luxueuses, et plus augmentent leur qualité et leur valeur. Regardez les actuelles publications françaises, même de simples brochures, des feuilles volantes : il semblerait qu’on pût ne rien faire de mieux dans le genre si les publications anglaises, même celles des pamphlets les plus éphémères, ne nous montraient une perfection bien supérieure. Considérez ensuite le style de ces ouvrages si bien imprimés : a priori, vous vous attendez à quelque chose d’une grande valeur, d’un grand raffinement, produit d’un art et d’un soin consommés. Malheureusement, l’art et le soin sont choses désormais ignorées et bannies par ceux qui font profession d’écrire des livres. Le souci du style ne les effleure même plus. Comparez maintenant les éditions des siècles passés et les divers styles de tous ces livres si modestement, si humblement et souvent si pauvrement – voire grossièrement – imprimés, avec les éditions et les styles modernes. Il ressortira de cette comparaison que les styles anciens et les éditions modernes semblent faits pour la postérité et l’éternité ; les styles modernes et les éditions anciennes pour le moment présent et presque pour le besoin de la cause.

(Même les éditions italiennes actuelles, bien qu’elles ne puissent soutenir la comparaison avec les éditions françaises ou anglaises, n’ont pas à la redouter avec toutes les autres, et sont mêmes certaines d’en sortir victorieuses. Et nombre de publications italiennes qui semblent ordinaires aujourd’hui auraient paru splendides au siècle dernier, magnifiques et princières aux siècles précédents.)

Nous avons cependant d’excellentes raisons de ne pas consacrer plus de soin au style des livres, vu la brève existence qu’ils auront de toute manière et ce malgré la qualité de leur impression. Si jamais l’espoir de l’immortalité fut quelque chose de chimérique, c’est bien le cas de nos jours pour l’écrivain. Trop de livres, bons, mauvais ou médiocres, sortent chaque jour : ils font fatalement oublier ceux qui sont parus la veille, fussent-ils excellents. Dans ce domaine, toutes les places réservées à l’immortalité sont déjà pourvues. Les classiques anciens conserveront celle qu’ils occupent, ou tout au moins on peut penser qu’ils ne mourront pas si vite. Mais en trouver une à présent, augmenter le nombre des immortels, je ne crois pas que ce soit encore possible. Aujourd’hui, le sort des livres ressemble à celui des insectes qu’on appelle éphémères : certaines espèces survivent quelques heures, certaines une nuit, d’autres trois ou quatre jours, mais il ne s’agit que de jours. En vérité, nous sommes aujourd’hui des voyageurs de passage ici-bas, des êtres caducs, des êtres d’un jour : en fleur le matin, fanés et desséchés le soir, nous risquons même de survivre à notre propre gloire et de durer plus longtemps que le souvenir que nous laisserons. Aujourd’hui, on peut dire avec plus de vérité que jamais : « Comme des feuilles, tel est le genre humain » (Iliade, 6, v.146). En effet, l’immortalité ne se refuse pas seulement aux seuls lettrés, mais, dans l’infinité des événements et des vicissitudes, à toutes les actions humaines, depuis que la civilisation, la vie de l’homme civilisé et les souvenirs historiques embrassent la terre entière. Je ne doute pas que d’ici deux cents ans le nom d’Achille, vainqueur de Troie, soit plus célèbre que celui de Napoléon, qui a vaincu et dominé le monde civilisé. Celui-ci se perdra dans la foule de ses pareils ; celui-là survivra pour s’être élevé bien avant lui ; il conservera le piédestal, l’éminence, qu’il occupe depuis tant de siècles. Par ailleurs, tout comme l’impossibilité d’atteindre l’immortalité justifie l’actuel relâchement du style dans les livres, ce relâchement, à son tour, empêche les livres eux-mêmes de devenir immortels. Écoutons ces mots remarquables et pleins de vérité de Buffon dans son Discours de réception à l’Académie française : « Les ouvrages bien écrits seront les seuls qui passeront à la postérité ; la quantité des connaissances, la singularité des faits, la nouveauté même des découvertes ne sont pas de sûrs garants de l’immortalité. Si les ouvrages qui les contiennent ne roulent que sur de petits objets, s’ils sont écrits sans goût, sans noblesse et sans génie, ils périront, parce que les connaissances, les faits et les découvertes s’enlèvent aisément, se transportent et gagnent même à être mis en œuvre par des mains plus habiles. Ces choses sont hors l’homme, le style est l’homme même. Le style ne peut donc ni s’enlever, ni se transporter, ni s’altérer. S’il est élevé, noble, sublime, l’auteur sera également admiré dans tous les temps. » À ces mots, j’ajouterai que lors même que les mains qui enlèvent les idées ne sont pas plus habiles en matière de style – comme à présent et dans l’avenir il est fort douteux qu’elles le soient – le livre n’en périra pas moins, car on ne trouvera en lui rien de plus que dans ses imitations, et probablement beaucoup moins (je parle du fond, et non du style). Ainsi les nouveaux livres feront-ils oublier et disparaître les anciens, ne serait-ce qu’en raison de leur nouveauté et de l’ancienneté des autres, comme peut en témoigner l’expérience de chaque jour. (Y compris pour les livres bien écrits, lorsqu’il s’agit de vérités scientifiques ; ainsi, quel savant lit encore les œuvres de Galilée aujourd’hui ?)

C’est sur cette observation de Buffon que je conclurai ces propos qui ne sont guère empreints de gaieté, et plutôt mélancoliques. (Recanati, 2 avril 1827)

(D’un autre côté, enfin, lorsque la négligence du style est universelle, il est inutile de s’appliquer à le rechercher individuellement, si quelqu’un savait ou voulait le faire. Car dans un tel contexte général, plus les choses sont rares, moins on les apprécie. Le public, précisément parce qu’il est négligent en la matière, et accoutumé à dédaigner une telle étude, n’a ni goût ni capacité pour sentir ou juger les beautés du style, ni en retirer du plaisir. Car certains plaisirs, et ils sont nombreux, ont besoin d’une sensibilité formée expressément à cela, et qui n’est pas innée ; d’une capacité de les ressentir qui s’acquiert. Pour celui qui ne la possède pas, ce ne sont en aucune façon des plaisirs. L’art le plus excellent ne serait pas connu ; le meilleur style ne se distinguerait pas du pire. Comme l’excellence même du style ne serait plus une voie vers l’immortalité, que les livres ne sauraient atteindre sans elle.)

(Aujourd’hui, beaucoup de livres, y compris ceux qui sont bien accueillis, durent moins de temps qu’il leur en faut pour rassembler les matériaux, les disposer, les composer et les écrire. Si l’on s’intéresse à la perfection du style, alors certainement leur durée de vie n’aurait aucune commune mesure avec celle de leur production ; ils seraient alors plus que jamais semblables aux éphémères qui vivent à l’état de larve et de nymphes l’espace d’une année, certains deux, d’autres trois, s’efforçant toujours d’arriver à l’état d’insectes ailés dans lequel ils ne durent pas plus de deux, trois ou quatre jours, selon les espèces ; et certains pas plus d’une seule nuit, tant et si bien qu’ils ne voient jamais le soleil ; d’autres encore, pas plus d’une, deux ou trois heures.)

Giacomo Leopardi, Zibaldone, Allia, 2003, pp. 1924-1926 (trad. Bertrand Schefer)

Pontiggia et la lecture, extraits

Quelques extraits, divertissants, des écrits de Pontiggia sur la lecture, repris dans l’excellente revue Conférence, n°12, Printemps 2001, trad. Arlène Paradis, pp. 310-360. J’ai sélectionné quelques extraits sur les vingt-deux textes repris par la revue. J’ai abordé, par ailleurs, deux romans de Pontiggia cet hiver sur ce blog :  La Comptabilité céleste et Vie des hommes non illustres.

L’orgueil de l’ignorance

Voici un fait nouveau. Le fait d’être étranger aux livres, vécu autrefois comme une humiliation sociale s’ajoutant à une discrimination culturelle, se transforme en un titre de gloire. « Qui n’a pas lu un livre dans l’année ? » est une question qui jadis aurait mis mal à l’aise. Aujourd’hui on se presse pour lever la main. Les visages confirment les choix, de façon aussi fiable que convaincante. S’il leur faut s’expliquer, ils peuvent commettre jusqu’à trois fautes en une seule phrase, bafouillée avec une obstination digne d’un meilleur sort. Mais ce n’est pas un problème d’instruction. J’ai entendu de jeunes et joyeux licenciés déclarer fièrement, lors d’une enquête par secteurs, qu’ils n’avaient jamais lu aucun classique d’aucune époque. Raison de plus pour enlever à la licence toute valeur légale et même idéale.

Attribuer toute la responsabilité à l’école fait partie de ces simplifications autoritaires qui favorisent deux tendances également fortes : la recherche de la cause première et celle du bouc émissaire. Or, le peu de gens qui lisent, il faut bien le reconnaître, ont généralement attrapé la maladie à l’école : par accointance inespérée avec un enseignant mythique ou par désaccord actif avec un enseignant stupide. Il est sûr de toute façon que les autres n’ont jamais fait l’expérience de la lecture comme plaisir. Le plaisir exige de se répéter. Nous le constatons à table et dans le domaine défini par aphorisme comme « le sexe ». Aussi couvent-ils une aversion obtuse à l’égard de la lecture, qui se manifeste finalement à l’âge propice, celui de la maturité.

Il y a aujourd’hui des auteurs définis comme « de cénacle ». Peut-être n’y aura-t-il à l’avenir qu’un cénacle, qui abritera les lecteurs survivants. Mais ce seront les meilleurs.

De la fureur d’avoir des livres et de les accumuler.

On a donné à la passion des livres des noms hyperboliques et des qualificatifs provocateurs. La glorieuse Encyclopédie, au milieu du XVIIIe siècle, avance une savante périphrase, où la compétence étymologique s’unit à une clairvoyance indéniable. La bibliomanie s’y trouve en effet définie en ces termes par la Raison assise sur le trône qu’occupait la Religion :

« Fureur d’avoir des livres et de les accumuler. »

La mania grecque est correctement traduite par le furor latin. Mais au délire de posséder des livres, l’auteur de la notice, D’Alembert, ajoute un verbe d’une précision éclairante : « et de les accumuler ». Pourquoi cet infinitif coordonné, qui fait éclater le statisme de la possession et lui imprime une poussée ascensionnelle ? Parce que — pourrait-on répondre — c’est là que se cache la clef de voûte de la bibliomanie qui, au lieu de soutenir sa propre construction rationnelle, la fait s’écrouler : le mirage d’un accroissement sans fin, d’une échelle qui s’élève jusqu’à la Bibliothèque du Paradis dont Bachelard rêvait pour l’au-delà des bibliophiles, projection finalement accomplie d’un en deçà insatiable.

Mais il y a quelque chose de plus fou que la bibliomanie ou folie d’avoir des livres : c’est la folie de ne pas en avoir.

Ce mystère est encore plus insondable. Aucun objet — pour prendre l’un des mots préférés du monde contemporain — n’est plus parfait qu’un livre, qui est tout ensemble cause et effet de tant d’expériences : voyages, aventures, rêveries, désirs, pensées, histoires, personnages, mondes.

Il ne s’agit pas de refuser à autrui le moyen de pouvoir offrir des informations précieuses et parfois irremplaçables. Mais il y a une chose que l’information ne peut remplacer : la formation. Et la formation, ce processus sans fin d’enrichissement et de plaisir, passe par les livres.

Aussi voudrais-je poser la question suivante : qui est fou ? Celui qui désire posséder toujours plus de livres, ou celui qui n’en a aucun chez lui, et dans sa tête pas davantage ?

Goûteurs de livres.

Je voudrais, toujours à propos du lecteur, dire un mot d’une déformation professionnelle affectant les lecteurs de métier, donc presque tous les lettrés contraints de lire un nombre de livres surnaturel eu égard au temps (et à l’espace mental) disponible : la lecture se réduit souvent à un « contrôle de qualité ».

Il n’est pas question de lecture partielle ou intégrale : c’est la lecture elle-même qui se met à changer en changeant de finalité : non plus une appropriation, mais un jugement. Le lecteur se transforme en un goûteur qui doit se prononcer sur les qualités gustatives et organoleptiques d’un vin. Le jugement peut être fiable, mais boire est tout autre chose. Pourtant on confond aujourd’hui l’expérience de goûteur et celle de convive.

Il y a trois ans, un restaurant d’ancienne et solide tradition régionale s’est converti aux fastes, ou plus exactement aux ascèses, de la Nouvelle Cuisine. Il a remplacé les plats robustes et tonifiants d’autrefois par des compositions chromatiques qui aspirent au ciel de l’esthétique.

Après un plat où une queue d’écrevisse, sur un disque de verre d’un froid glacial, désignait tristement trois rondelles de carotte, le garçon s’était penché pour murmurer : « Voulez-vous goûter d’autres plats ? ». « Voyez-vous », lui avais-je murmuré à mon tour, « goûter, c’est le rôle du cuisinier. Moi, je voudrais manger. »

Lecture « comme si »

L’association de temps libre et de livre exclut nécessairement celle entre temps professionnel et livre. Je veux parler de la lecture éditoriale, qui est à mes yeux la lecture comme si. À part d’heureuses exceptions, on lit les textes comme s’ils devaient plaire ou ne pas plaire au public. À la fin, on choisit le texte qui plaît comme s’il plaisait aux autres et non à celui qui le choisit. C’est ainsi que se publient des textes qui plaisent aux éditeurs comme s’ils plaisaient à un public auquel il est rare qu’ils plaisent par la suite. D’où l’appel de ces mêmes éditeurs, entre tristesse et colère, qui s’écrient face à l’échec d’un livre : « Mais à qui avait-il plu ? »

Je ne voudrais pas insister non plus sur les malheurs des lecteurs de profession, étourdis et perturbés par la lecture comme si. Je leur ai déjà consacré (ainsi qu’à moi) un récit où un conseiller éditorial, fouillant dans un tas de manuscrits en retard, tombe sans la reconnaître sur une traduction inédite de Crime et châtiment. Il trouve au texte pas mal d’intérêt, mais s’en tient au conseil d’avoir l’œil sur l’auteur, en vue d’une maturation ultérieure.

Le récit fut interprété comme une satire du lecteur d’édition, et sans doute est-ce le cas. Mais il ne manque pas, je crois, de manifester une solidarité profondément ressentie avec ceux qui découvrent des qualités intéressantes jusque chez un grand écrivain : quand il est mêlé aux autres, qui — au lieu de le mettre en valeur par leur modestie — finissent, avec leur grisaille, par en atténuer la lumière.

Connaissance des livres

Ils ne sont pas si nombreux, les livres qui méritent d’être lus jusqu’au bout en triomphant de la concurrence des autres et de l’obsession du temps. Eh bien, ces quelques livres, lisons-les. Pour les autres, contentons-nous de ce que nous pouvons en saisir ; de toute façon, nous le faisons déjà sans l’avouer. Disons-le au contraire, sans plus de remords, sans sentiment de culpabilité. Allons-nous prétendre que nous ne connaissons pas Athènes simplement parce que nous n’y sommes restés qu’une journée ? ou que nous ne connaissons pas Rome simplement parce que nous n’avons pas visité ses musées ? Un paysage vu de la fenêtre du train peut laisser une trace, mais le seul souvenir qu’on ait de certaines visites de groupe, c’est la banalité des guides. Ce qui compte dans un livre est qu’il devienne une expérience ; et l’expérience ne se mesure pas à la quantité, mais à l’intensité.

Mais l’exhaustivité sacrifie la totalité de la partie à l’impraticabilité du Tout. Elle renonce à la lecture de certains livres parce qu’elle désespère de les finir. Mais la mémoire des bibliophiles est riche de rencontres brèves et de rapports aléatoires, plus vivants que des relations cultivées avec un ennui indéfectible. On apprend par raccourcis, décisifs comme les émotions de cette vie que nous nommons mystérieusement rationnelle.

La réception de la littérature

On acquiert avec les années une vision plus sociologique, sinon de la littérature, du moins de sa réception. Je ne parle pas de ceux qui la possèdent dès le départ et qui sont généralement plus versés en sociologie qu’en littérature. Je parle de ceux qui croient à la capacité de la lecture à se transformer en présent, actualité qui nous concerne sans médiations. Mais ils ont accumulé des doutes, des perplexités et des réserves sur la manière dont elle est accueillie par le public : un public à l’égard duquel ils cultivent une tolérance sceptique, très loin de l’intolérance idéaliste dont ils faisaient preuve dans leur jeunesse.

Non qu’ils aient oublié Kant et l’universalité du jugement esthétique (comme j’ai du mal à écrire ces mots !), aujourd’hui refoulé pour laisser place à un relativisme enthousiaste qui arrange bien le marché. Ils n’ont même pas renoncé à la comparaison avec les classiques, évitée avec toujours plus de désinvolture non par crainte qu’ils ne soient inactuels, mais qu’ils ne rendent moins actuels les héros d’aujourd’hui. Mais ils ont assisté à tant de bouleversements du goût, à tant de festivals de la sottise, de conflits d’intérêts masqués sous des théories et d’incompréhensions, hélas, à la première personne (la leur), qu’ils en ont pris l’habitude malgré eux (il n’y a pas de conquête plus décevante).

Il arrive aussi que les déconcerte, dans la disparité des jugements, non point que l’on condamne un livre de valeur (il se peut, justement, qu’on ne l’ait pas lu), mais qu’on en exalte un qui n’en a pas. Ce sont les deux côtés d’une même médaille : le mérite compte moins que sa volatilité.

Il y en a pour finir qui se rendent (par courage ou par irresponsabilité, on ne sait, et j’ignore pour ma part si je fais partie du nombre) à un paradoxe inacceptable : qu’un livre, couronné par un lecteur, puisse être condamné par un autre sans qu’aucun des deux soit dans l’erreur. Est-ce possible ? Dans la logique de la littérature, une logique étrange, perspective, kaléidoscopique, contradictoire, changeante, peut-être que oui.

Pour l’accepter, il faut que mûrisse une certaine expérience : celle des limites d’autrui, mais aussi des siennes propres.

Sur l’achat des livres

1. Ne pas acheter les livres pour les lire le soir même. Mais n’achète que les livres que tu aurais envie de feuilleter le soir même. J’ai parfois acheté des livres en pensant qu’ils m’intéresseraient plus tard. Je m’en suis repenti. Depuis lors, je pense toujours à l’hypothèse du soir.

2. Fie-toi aux aspects qu’on prétend superficiels : la couverture, la qualité graphique, la mise en page, le titre. Ils parlent comme le font les étiquettes discrètes des grands vins. Il m’est arrivé, en me laissant guider par les apparences, de choisir sans connaître et de découvrir ainsi des auteurs, des livres, des éditeurs. Il n’y a que les gens superficiels, disait Wilde, pour ne pas se fier à la première impression.

3. Entre un livre d’Einstein et un livre sur Einstein, choisis le premier. Il y a plus à apprendre de l’obscurité d’un maître que de la clarté d’un disciple. Les découvreurs de continents ont toujours donné aux côtes des contours imprécis, que la moindre agence touristique, aujourd’hui, est en mesure de corriger. Je préfère ceux qui ont découvert les continents.

4. Si un livre t’attire vraiment, ne regarde pas au prix. C’est la façon la plus sûre de faire des dettes, mais aussi d’éviter les regrets de toute une vie. Le remords causé par un achat inutile n’est rien en comparaison de l’angoisse née d’un achat manqué.

5. Diffère les conseils de modération à la clôture de tous les salons, ventes aux enchères et autres occasions, comme on remet l’idée d’un régime à la fin des repas. Et pars d’un projet de dépense plus élevé qu’il n’est raisonnable : tu auras ainsi l’impression d’avoir fait des économies.

6. N’hésite pas à acquérir les livres qui t’intéressent. Tout bibliomane sait que ce sont ces livres-là qui te sont dérobés, quand tu es distrait, par des mains occultes et rapaces, que le tirage entre-temps s’est épuisé et qu’il sera difficile d’en trouver un exemplaire même chez un antiquaire.

7. Fie-toi à la quatrième de couverture. Combien de livres n’ai-je pas pris après l’avoir lue.

8. Choisis des livres que tu feras voir à quelqu’un qui te ressemble, afin qu’il puisse partager ton plaisir ou éprouver une envie tonifiante. Ce genre de rêveries ne se réalise presque jamais, mais oriente souvent les choix des bibliomanes.

9. Ce que Forster souhaitait pour les personnages de ses romans, l’expansion, songes-y pour ta bibliothèque.

Sur l’approbation venue du mauvais côté, par Hans-Magnus Enzensberger

Même si ses exemples sont un peu datés, ce passage d’un vieil article de M. Enzensberger – auteur dont je goûte assez, sans toujours la partager, l’hétérodoxie vivifiante – rappelle quelques règles fondamentales dans l’exercice de ses facultés critiques, trop souvent oubliées pour des motifs tactiques à la petite semaine.

Les éclatantes contradictions internes que notre civilisation offre au premier regard sont communément, et non toujours à tort, ressenties comme autant de menaces. Mais, en même temps, elles garantissent les libertés qui nous restent. Tant que ces contradictions peuvent se manifester, il est possible de modifier la société sans la détruire. C’est seulement lorsque, par la violence, on les étouffe, lorsque la communauté nie ses antagonismes et se donne pour monolithique, que disparaît la possibilité d’une révision. Le seul monde qui soit d’accord avec lui-même est le monde totalitaire.

La critique suppose les contradictions du réel, elle y trouve son point de départ et ne peut être elle-même exempte de contradictions. L’attention est appelée là-dessus par le reproche qu’on lui fait de susciter « l’approbation venue du mauvais côté ». Quiconque s’exprime publiquement entend une fois ou l’autre ce reproche ; rares sont ceux qui ne sont pas une fois ou l’autre tentés d’éviter cette approbation, d’en tenir compte, ainsi que de tous ceux qui leur imputent ce dont ils ne peuvent répondre : l’opinion de leur public.

Il est aisé de voir que la critique, dans les conditions actuelles, doit user de tactique ou se taire ; mais cette règle cesse d’être vraie et devient une échappatoire si on la détache de ce qui la fonde. Prise abstraitement et absolument, elle prive la critique des conditions nécessaires de son existence. Il faut marquer ici une limite à l’attitude tactique, esquisser la forme que doivent prendre tous les calculs où l’un tient compte de « l’approbation du mauvais côté ».

D’abord ces calculs supposent que le critique a pris parti avant même de se mettre au travail ; ce qu’il voudrait tout d’abord démêler, on le lui met dans la bouche et on lui trouve tout de suite les mots pour le dire. Aucun doute non plus, dès l’abord, sur le nombre de façons qu’il peut y avoir de voir la réalité. On n’a le droit de compter que jusqu’à deux… Le terme de « fausse approbation » se rapporte à un monde rigoureusement symétrique, d’où les nuances sont bannies ; il tente de tirer le critique toujours vers le même camp, le blanc. Là il peut parler aussi longtemps qu’il veut. Les membres de son parti n’ont pas le temps de l’écouter. Ils sont trop occupés à épier les signes d’approbation dans le camp noir, le camp ennemi. De cette façon, ils font de leurs ennemis les arbitres de leurs propres discours. Peu importe ce qui, dans les propos de leur porte-parole, est vrai ou n’est pas vrai ; une critique qui, par tactique, s’engage dans de telles règles de jeu et s’incline devant elles, devient parfaitement fongible.

Ce qui est utile à l’adversaire doit être soigneusement évité. Le sens de cette phrase apparaît clairement si on la retourne : ce qui est utile aux gens de notre bord doit se faire ou se dire. La forme de ces deux propositions est totalitaire.

Cette façon de parler de l’approbation venue du mauvais côté et le fait d’exiger du critique qu’il ait à s’en garder montrent combien, à la suite de la guerre froide, les schémas totalitaires ont envahi nos façons de penser. En Allemagne, pays coupé en deux [l’article de Hans-Magnus Enzenseberger a été écrit en 1957], on les rencontre quotidiennement. Que quelqu’un (a), en République Fédérale (A), exprime une critique contre un dirigeant (X) de son propre pays, on déduit des applaudissements qui accueillent ses paroles en République démocratique allemande (B) qu’il apprécie (B) outre mesure. Si (a) a quelque chose à reprocher à un dirigeant nommé (Y) qui exerce dans (B) : il a en (A) un certain succès et on le tient automatiquement pour un partisan de (X). Celui qui raisonne ainsi ne remarque pas, la plupart du temps, qu’il traite (A) et (B) comme deux paramètres tout à fait équivalents.

Mais ce n’est pas tout. Même des personnes qui savent faire la différence entre (a) et (A) et entre (A) et (X) adoptent souvent un schéma semblable. Rangent-elles, disons (X) et (Y), l’un et l’autre du « mauvais côté », il en résulte qu’on ne peut plus du tout parler isolément de ces deux hommes. Tout propos tenu contre (X) pourrait en effet compter sur l’approbation de (Y) est inversement ; il est donc selon la logique totalitaire du schéma, à rejeter. À quel point sont vivants – et mortels – ces formalismes en Allemagne, tout regard jeté sur la presse d’aujourd’hui nous l’apprend. Naturellement ces symboles peuvent représenter n’importe quelles oppositions (patrons / syndicats ; « Bonn » / opposition contre « Bonn », etc.)

La peur d’être « approuvé par le mauvais côté » n’est pas seulement oiseuse. C’est une caractéristique de la pensée totalitaire. Une critique qui lui fait des concessions ne saurait se justifier par aucune considération de tactique : c’est une critique débile.

H.-M.Enzensberger, Second supplément au « Langage du Spiegel »Culture ou mise en condition ?, Les Belles Lettres, coll. « Le goût des idées », 2012, pp. 96-98 (Trad. Bernard Lortholary)

Dans la demeure de l’être

En 2009, l’universitaire William Marx explora, dans un livre plaisant intitulé Vie du Lettré, différents aspects communs ou incongrus de la vie des lettrés : nourriture, sexualité, politique, habitat, etc. Je vous en propose un chapitre aujourd’hui.

La Maison

La maison du lettré contient les livres qui contiennent le monde. Mais quel lieu pourra contenir cette maison ? Le monde n’y suffirait pas. Aussi faut-il que cette maison se trouve en son dehors ou, tout au moins, sur ses marges. Le logis du lettré tourne le dos au monde. Il est un cosmos à lui seul, ordonné comme tel, avec ses espaces aux usages bien déterminés : pour la lecture, la bibliothèque ; pour le travail, le bureau ; le jardin pour la détente ; la chambre pour le repos. Le lettré trouve force et courage dans la structure ; tel est le nom que prend l’habitude quand, tu temps, elle se transpose dans l’espace à trois dimensions et y fait sa demeure. Les horaires bien réglés demandent des lieux non moins nettement délimités.

Ernest Renan fit un jour l’ébauche d’une théorie de la maison lettrée. C’était à Paris, à la mi-juin de l’année 1889. L’Exposition universelle avait juste ouvert ses portes. Le Président de la République, Sadi Carnot, qui mourrait plus tard assassiné dans une autre exposition, à Lyon, se contentait pour l’instant de visiter chaque jour un morceau de celle de Paris. Les visiteurs de la tour Eiffel se ruaient sur les escaliers, quoique les ascenseurs fussent déjà en fonction : ils servaient encore surtout à débarrasser de leurs gravats les étages du monument. Des trains spéciaux étaient affrétés depuis la province pour l’Exposition, mais, une fois parvenus dans la capitale, les provinciaux allaient à pied, faute de cochers : ces derniers faisaient grève depuis plusieurs jours. C’est dans ce joyeux tohu-bohu que se tint le congrès annuel des société savantes et des sociétés des beaux-arts de Paris et des départements, dont l’assemblée générale se réunit dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, sous la présidence du ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts. À deux heures arriva monsieur Fallières, et Renan ouvrit la séance par un discours qui, au milieu de tant d’embarras parisiens, posait une question brûlante : « Peut-on travailler en province ? ». Bien sûr, étant donné le contexte, seul le travail érudit était concerné. Parmi tous les arguments positifs avancés (l’exemple de savants illustres, la sous-exploitation des fonds de bibliothèques provinciales, etc.), un surtout retint l’attention du vieil administrateur du Collège de France : la maison.

Ce fut l’occasion d’une douce rêverie :

« Une jolie maison dans les faubourgs d’une grande ville ; une longue salle de travail garnie de livres, tapissée extérieurement de roses du Bengale ; un jardin aux allées droites, où l’on peut se distraire un moment avec ses fleurs de la conversation de ses livres : rien de tout cela n’est inutile pour cette santé de l’âme nécessaire aux travaux de l’esprit. À moins d’être millionnaire (ce qui est rare parmi nous), ayez donc cela à Paris, à un quatrième étage, dans des maisons banales, construites par des architectes qui, pas une fois, ne se sont posé l’hypothèse d’un locataire lettré ! Nos bibliothèques, où nous aimerions tant à nous promener dans la variété de nos livres et de nos pensées, sont des cabinets noirs, des greniers où les livres s’entassent sans produire la moindre lumière. Paris a le Collège de France ; cela suffit pour m’y attacher. Mais, certes, si le Collège de France était, comme une abbaye du temps de saint Bernard, perdu au fond des bois, avec de longues avenues de peupliers, des chênaies, des ruisseaux, des rochers, un cloître pour se promener en temps de pluie, des files de pièces inutiles où viendraient se déposer sur de longues tables les inscriptions nouvelles, les moulages, les estampages nouveaux, on y attendrait la mort plus doucement, et la production scientifique de l’établissement serait supérieure encore à ce qu’elle est ; car la solitude est bonne inspiratrice, et les travaux valent en proportion du calme avec lequel on les fait. »

On peut certes rêver avec Renan sur l’ermitage savant dont il dresse le séduisant tableau. On peut aussi remarquer qu’il s’appesantit bien plus sur les alentours de la maison lettrée que sur la maison elle-même : paradoxalement, la « longue salle de travail » ne vaut pas moins par les « roses du Bengale » qui en tapissent les murs extérieurs que par les livres qu’elle contient. À la même époque, le Grand Dictionnaire universel de Larousse définit cette variété de roses comme extrêmement vivace et prolifique : aussi nommées roses des chiens, cynorhodons, sous-églantiers ou roses thé, elles sont, assure-t-il, « très fécondes en fleur et leur floraison dure très longtemps ». Les noms des sous-variétés se colorent d’un charme désuet : Ajax, canari, Ninon de Lenclos, abricoté, amour des dames, gloire de Dijon… C’est la rose des jardins faciles, qui laissent tout leur temps aux travaux de l’esprit.

Cette fleur à la connotation mollement orientale fournit une sorte de contrepoint à un autre exotisme : celui, plus inquiétant, du contenu de la maison. Si tout livre ne transporte peut-être pas vers d’imaginaires destinations, tout livre vient d’ailleurs, assurément. Par nature, il est l’étranger : une altérité incarnée dans de l’encre et du papier. Et une altérité impossible à réduire : quoi qu’on fasse, à la différence d’un interlocuteur en chair et en os, le texte sera toujours semblable à lui-même ; il n’exige rien que la soumission. Tant d’altérité et de puissance négative épuise : la maison a pour fonction de rendre moins pénible un travail dont la dureté éprouve cruellement le lettré. Il ne s’agit même, selon Renan, que d’attendre « la mort plus doucement » dans une sorte de retraite ou, comme on disait au XVIIe siècle, de désert. À ce point du discours, la formule est inattendue : comment mieux dire que les bibliothèques sont les tombeaux non seulement des livres, mais des lecteurs, et que le travail lettré a partie liée avec la mort ? Lire les textes d’auteurs disparus ou écrire sur eux ne va pas sans quelque conséquence fatale.

Renan en avait une claire conscience : alors que, depuis plusieurs années, il passait ses vacances d’été en Bretagne, à Rosmapamon, dans une maison bourgeoise dont la terrasse bordée d’hortensias donne, à travers les arbres, sur la baie de Perros-Guirec (cette même maison où le jeune Maurice Barrès vint lui rendre une visite devenue depuis fameuse), sentant approcher ses derniers moments, il ne voulut pas mourir ailleurs que dans son appartement du Collège de France, au milieu de ses livres et de ses papiers. Il fallut en hâte abandonner le cher pays natal et rentrer à Paris, où le maître s’éteignit en effet deux semaines plus tard, le 2 octobre 1892, à six heures vingt du matin. La bibliothèque est le vrai pays des morts ; et si les livres sont les conducteurs des âmes, les lettrés ne leur confient pas moins volontiers leur corps, comme à l’Hermès infernal.

Le lecteur qui veut pénétrer dans la Bibliothèque nationale de France en sait quelque chose, lorsqu’il gravit l’immense pyramide aveugle et tronquée en laquelle consiste principalement cette architecture mausoléenne. Le Collège de France imaginé par Renan est perdu au milieu d’une vaste forêt ; la bibliothèque conçue par Dominique Perrault intègre la forêt au cœur du bâtiment. Dans les deux cas, la maison du lettré fait corps avec la nature. Haut lieu du savoir, pointe avancée de l’esprit, elle figure symboliquement la tension fondatrice de l’humanité : plus la culture s’approfondit, plus la nature s’ensauvage. Au paisible jardin de l’érudit provincial, avec ses roses domestiques et ses allées droites et bien ratissées, répond la forêt ténébreuse du professeur au Collège de France, semée de rochers, traversée de ruisseaux, où seules de longues avenues de peupliers rappellent encore l’existence humaine. Les travaux difficiles demandent plus que de simples conversations avec les fleurs : les longues équipées à travers bois sont pour eux. Ici, l’antithèse entre nature et culture se résout en harmonie : l’homme sauvage n’est-il pas celui qui s’enferme avec des livres plutôt que de fréquenter ses semblables ?

Le véritable lettré n’a d’autre maison que les livres où il s’anéantit ; le reste est murs de circonstance, bibliothèques qu’il parcourt à travers le monde, bureaux exigus, chambres où il passe des nuits trop brèves. Perdue dans de lointaines banlieues de province ou dissimulée au fond des bois, sa maison, d’un même mouvement se retire du monde tout en s’ouvrant sur la terre. Selon la belle formule de Heidegger, « en tout ce qui s’épanouit, la terre est présente en tant que ce qui héberge ». En ce retrait comme en cette ouverture résident à la fois le secret du lettré et le propre de l’être, le premier ayant, par l’éclaircie difficile du livre, accès au second. Locataire d’une maison aussi invisible que la cage d’air en laquelle Merlin se laisse emprisonner par la savante Viviane, le lettré ne prend lit et couvert nulle part ailleurs que dans la demeure même de l’être.

William Marx, Vie du Lettré, Éditions de Minuit, 2009, pp. 69-73

Une lettre d’Allemagne, de D.H. Lawrence – Intuition du romancier

Les grands romanciers et les grands poètes peuvent saisir leur temps, en dehors de toute enquête historique érudite, de toute réflexion sociologique poussée, et même de toute démarche à peu près scientifique. Ils pressentent, par une sorte d’intuition presque tellurique, les sourds mouvements tectoniques de leur époque. Le monde change ; ils s’en aperçoivent. Qu’il se produise quelque chose de neuf – qu’ils sont parfois bien en peine de nommer – et les en avertissent leurs sens, plus éveillés que les nôtres, à nous pauvres animaux rationnels et étroits, cervelles raisonnantes et influençables. Si la précision leur fait parfois défaut, le jeu de leur intuition produit pourtant, à l’occasion, des résultats saisissants. Ces écrivains montrent moins leur génie en réfléchissant froidement, par le jeu spéculatif, professoral, théorique, qu’en transposant, par le biais de la poésie et de la prose, le réel dans l’espace épuré, et donc signifiant, de la fiction.

Parmi ces écrivains hypersensitifs, je compte évidemment D.H.Lawrence, dont j’ai déjà souligné par le passé la finesse de certains de ses pressentiments – sur le fascisme, notamment, dans Kangourou. Peu importe que Lawrence tourne à l’occasion des pages durant autour d’un problème qu’il ne parvient pas à exposer (dans le tiers final de Femmes Amoureuses, par exemple). Lorsque se produit l’étincelle, au cœur d’un grand texte (de Lawrence ou d’un autre), le lecteur est récompensé de tous ses efforts – et peut accéder à un stade différent d’intellection, sur lui, sur autrui ou sur le monde qui l’entoure. La lecture s’en trouve justifiée.

Dans ce texte méconnu de D.H. Lawrence, écrit le 19 février 1924 (la date est importante), le lecteur trouvera un tableau inquiet de l’Allemagne d’alors, d’une inquiétude purement perceptive, attentive aux gens, aux sons, aux villes ; d’une intelligence des sens, préoccupée par la dangereuse irrationalité qu’elle pressent être en plein essor. Je la trouve plus proche de l’essai fictionnel que du strict reportage, du fragment autobiographique que de l’enquête journalistique. Sa forme peut apparaître datée, et ses imprécisions fort éloignées des prédictions telles que les envisage une conception étroite du prophétisme, c’est un fait. L’histoire peut y être malmenée. Quelques facilités apparaissent ici ou là, sur le sang et la race ; elles sont d’époque, et ce qui allait naître ne les avait pas encore définitivement disqualifiées. Pardonnons à celui qui a senti que quelque chose devait se produire de n’avoir pas su quelle forme précise et scientifique ce quelque chose prendrait. Au-delà de ces détails superficiels, Lawrence (mort en 1930) avait en réalité perçu, dès le franchissement du Rhin, le visage effrayant qu’allait prendre l’Allemagne une décennie plus tard, visage qu’elle avait déjà en puissance, et dont il avait saisi, par quelques allusions littéraires à la « Tartarie », toute la barbarie sous-jacente. Pour le dire comme Jünger, bien plus tard, en 1938, alors que tous les signaux de la progression du mal collectif étaient observables : Le Grand Forestier va s’éveiller. Et c’est un mérite, certes inutile pour la civilisation, mais un mérite tout de même, pour D.H.Lawrence, de l’avoir, à sa manière, avec ses mots, parfois usés, parfois dépassés, pressenti parmi les premiers.

Même si elle n’a aucun rapport avec le recueil qui la comprend (Matins mexicains), cette lettre méritait bien, à mon avis, d’y être incluse par l’éditeur, Le Bruit du Temps. On y saisit ici, en pleine action, l’instinct du romancier : ce qu’il voit, ce qu’il sent, ce qu’il pressent, a une justesse que peu de démonstrations méthodiques peuvent atteindre, elles qui sont engoncées dans leurs sains principes rationnels, qui les soutiennent et les ralentissent ; le romancier, lui, peut laisser ses sens s’exprimer – qu’il ne se mêle pas de démontrer, qu’il se contente de montrer. S’il est bon – et Lawrence l’était – cela suffira.

(Je vous remercie de m’indiquer les éventuelles coquilles d’un texte passé à la moulinette d’un logiciel de reconnaissance de caractères – une grande première pour moi ; il y avait quelques imprécisions, je crois les avoir toutes corrigées, mais qui sait…)

UNE LETTRE D’ALLEMAGNE

Nous retournons à Paris demain, c’est donc le dernier moment pour écrire une lettre d’Allemagne. Envoyée plutôt depuis la lisière de l’Allemagne.

C’est un voyage sinistre que celui de Paris à Nancy, à travers cette région de la Marne qui donne encore le sentiment qu’on lui a extirpé l’âme à coups d’explosifs ; pourtant les champs mornes sont nivelés et cultivés, et les arbres, blêmes et fins comme des fils, tiennent debout. Tout ici paraît cependant vide, nul et non avenu. Dans les villages, des alignements de rues où les maisons délabrées ont l’air de chicots entre des dents saines.

Vous arrivez à Strasbourg, où les gens continuent de parler l’allemand d’Alsace, comme depuis toujours, malgré les enseignes en français des magasins. L’endroit a l’air mort. Beaucoup d’articles en coton, du coton blanc, venus de Mulhouse, d’usines qui étaient anciennement allemandes. Une masse invraisemblable de cotonnades blanches bon marché.

La façade de la cathédrale, haute, plate, ouvragée, une sorte d’obscurité dans l’obscurité, avec une rosace ronde et de longs, longs prismes de pierre. Étrange que des hommes aient eu un jour envie de poser pierre ouvragée sur pierre ouvragée jusqu’à une telle hauteur, et sans tout faire tomber. Le gothique! Ça me rendait toujours joyeux de voir s’écrouler mes châteaux de cartes. Mais ces Goths et ces Alamans avaient apparemment une passion pour les hauteurs vertigineuses.

Le Rhin est toujours le Rhin, le grand séparateur. Ce que vous ressentez en le traversant. Des berges détrempées, planes, gelées. Puis le fleuve, froid, sinueux. Enfin l’autre côté, qui a l’air si froid, si vide, si gelé, si abandonné. Le train s’arrête et rejette furieusement sa vapeur. Après quoi il s’étire à travers la plaine plate du Rhin, passe des zones inondées prises par le gel, des champs de givre, dans le vide de cette portion de territoire occupé.

Dès que vous avez franchi le Rhin, l’esprit du lieu change. On n’essaie plus de vous servir le boniment de l’aménité. Les zones marécageuses sont gelées. Les champs sont vides. On dirait qu’il n’y a plus personne au monde.

C’est comme si la vie s’était retirée vers l’Est. Comme si la vie germanique refluait lentement pour éviter tout contact avec l’Europe occidentale, refluait vers les déserts de l’Est. Voici les collines rondes, pesantes, massives de la Forêt-Noire, noires du noir d’encre des arbres allemands et qu’émaille un peu de blanc neigeux. On dirait une succession d’énormes éminences intriquées, sombres, qui obstruent le regard vers l’Est. Vous les considérez depuis la plaine du Rhin, et comprenez que vous vous trouvez sur une véritable frontière, une frontière contre quelque chose.

À l’instant où vous êtes en Allemagne, vous savez. Un sentiment de vide, de vague menace. C’est ainsi que les soldats romains ont dû contempler ces coteaux ronds, noirs et massifs : avec une certaine crainte, et en comprenant qu’ils touchaient là à une limite, leur limite. La crainte des indigènes invisibles. La crainte de cette vie invisible rôdant dans les bois. La crainte de leur exact contraire.

Il en va de même pour les Français ; cette même crainte, presque mystique. Mais on ne doit insulter pas même ses propres craintes.

L’Allemagne, cette partie de l’Allemagne, est très différente de ce qu’elle était il y a deux ans et demi, lorsque j’y étais venu. À l’époque, elle était encore ouverte à l’Europe. Elle regardait encore vers l’Europe occidentale en espérant une réunion, une sorte de réconciliation. Époque révolue, désormais. La mystérieuse, l’inexorable barrière est retombée ; et ses puissantes inclinations portent une fois encore l’esprit germanique vers l’Est : vers la Russie, vers la Tartarie. L’étrange vortex de la Tartarie est redevenu le centre positif, et la positivité de l’Europe occidentale a été brisée. La positivité de notre civilisation s’est rompue. Les influences, invisiblement, proviennent dorénavant de la Tartarie. Tant et si bien que toute l’Allemagne lit Bêtes, hommes et dieux avec une sorte de fascination. Et ce faisant retrouve sa fascination pour l’Est destructeur qui engendra Attila.

Il fait nuit, donc. Baden Baden est un petit endroit paisible, une fois tous les curistes partis. Plus aucun Tourgueniev, plus aucun Dostoïevski, ni grand-duc ni roi Edwards venant boire les eaux. Tous les signes extérieurs d’une ville d’eau mondialement connue – mais vide à présent, un simple village de la Forêt-Noire, que traversent des trains chargés de grumes en direction de la France.

Le Rentenmark, le nouveau mark-or allemand, est abominablement cher. En Angleterre les prix sont élevés, mais à Baden on achète moins avec la devise anglaise qu’on ne peut acheter à Londres, et de beaucoup. En outre il n’y a pas de travail – donc pas d’argent. Personne n’achète quoi que ce soit, hormis le strict nécessaire. Les commerçants sont désespérés. Et il y a de moins en moins de travail.

Tout le monde renonce au téléphone – trop cher. Les tramways ne circulent pas, sauf trois fois par jour jusqu’à la gare. Vers l’Annaberg, dans la banlieue, les lignes sont envahies par la rouille et les tramways n’y vont plus. Les gens sont dans l’incapacité d’acquitter les dix pfennigs du billet. Aujourd’hui, dix pfennigs représentent une somme importante : un penny. C’est exactement cent milliards de marks.

L’argent devient fou, et les gens avec.

La nuit, l’endroit est plongé dans une obscurité presque totale, pour économiser la lumière. Économie, économie, économie – cela aussi tourne à la folie. Par chance, le gouvernement fait en sorte que le pain reste relativement bon marché.

Mais la nuit vous avez l’impression qu’il se passe d’étranges choses dans le noir, vous ressentez l’étrangeté qui émane de cette Forêt-Noire jamais vraiment conquise. Vous vous raidissez, à l’écoute de la nuit. Vous éprouvez une sensation de danger. Cela ne vient pas des gens. Ils n’ont pas l’air dangereux. C’est de l’air lui-même que provient cette sensation de danger, la sensation bizarre d’un mystérieux danger, une sensation qui hérisse.

Quelque chose s’est passé. Quelque chose s’est passé qui ne s’est pas encore produit. L’ancien sortilège de l’ancien monde s’est rompu, et l’ancien esprit sauvage, celui qui hérisse, a pris possession des lieux. La guerre n’a pas brisé l’espoir de paix-et-production du monde, mais elle l’a profondément altéré. C’est pourtant ce vieil espoir de paix-et-production qui continue de gouverner, de gouverner la conscience à tout le moins. Même en Allemagne, il n’a pas complètement disparu.

Mais c’est comme s’il avait pratiquement disparu. Ces deux dernières années en sont la cause. L’espoir de paix-et-production s’est brisé. L’ancien courant, l’ancienne adhésion n’ont plus cours. Et c’est un courant plus ancien qui s’est imposé. Retour, retour à la sauvage polarité tatare, éloignement de la polarité que représentait l’Europe chrétienne civilisée. Cela, me semble-t-il, a déjà eu lieu. Et c’est un fait infiniment plus important que tout autre événement plus concret. Il engendrera la prochaine phase des événements.

Et l’impression jamais ne s’atténue. En remontant la vallée du Rhin, c’est toujours la même obscure sensation de danger, de silence, de suspens. Non que les gens soient occupés à comploter, manigancer, ourdir – je ne le crois pas une minute. Mais quelque chose s’est produit dans l’âme humaine, par-delà tout espoir. L’âme humaine s’est détachée de l’unisson, s’en est allée se fortifier ailleurs. L’ancien esprit de l’Allemagne préhistorique est de retour, à la fin de l’Histoire.

Même chose à Heidelberg. Heidelberg, des gens partout, partout, partout. Des étudiants, tous pareils, des jeunes gens sac au dos tous semblables, des bandes de filles et de garçons qui descendent des collines. Pareils, et différents. Ces curieuses bandes de Jeunes Socialistes, garçons et filles, avec leurs discours antimatérialistes et leurs affirmations teintées de mysticisme, c’est leur étrangeté qui vous frappe. Quelque chose de primitif, comme des bandes errantes issues de tribus qui se seraient scindées, éparpillées, ainsi les voit-on. Et ces flots de gens produisent une impression de silence, de secret, de dissimulation. L’impression que tout homme et toute chose ont fui l’ancienne harmonie, comme des barbares rôdant dans un buis fuient les regards. Les vieilles habitudes demeurent. Mais la masse des gens n’a pas d’argent. Et le courant des sentiments s’est entièrement inversé.

Vous êtes là, dans les bois qui dominent la ville, et vous contemplez le Neckar vert qui glisse rapidement hors de l’échancrure allemande pour rejoindre le Rhin. Le soleil disparaît lentement, écarlate, dans la brume de la vallée du Rhin. De l’autre côté, la vieille pierre rosée du château en ruine semble s’embraser, la maréchalerie en dessous est dans l’ombre, les toits pointus de la vieille ville compacte, qui vient buter sur la porte du pont, brillent puis s’éteignent. La brume est bleue.

C’est comme si les années faisaient rapidement marche arrière – et n’avançaient plus. Le temps, comme un ressort qui casse et brusquement se recroqueville, semble revenir avec une mystérieuse vélocité vers une sorte de mort. Revenir au fantôme du haut Moyen Âge allemand, puis à l’époque romaine, puis au temps des forêts silencieuses et des barbares qui y rôdent, menaçants.

Les races germaniques recèlent quelque chose que rien n’est susceptible d’altérer. À peau blanche, élémentaire, dangereux. Notre civilisation est née de la fusion des yeux noirs et des yeux bleus. La rencontre, le mélange, l’enchevêtrement des deux races ont été la joie de notre ère. Le Celte était là, étranger mais nécessaire, tel un réactif chimique à la fusion. La civilisation européenne a alors pris son essor. Pareillement ces cathédrales, et ces pensées.

Mais aujourd’hui, le Celte est l’agent désintégrateur. Les races latines et méridionales se dissocient des races septentrionales, et l’instinct nordique du Germain reflue vers la Tartarie, vers le vortex destructeur de la Tartarie.

C’est le destin, personne désormais n’y peut rien changer. Le sang lui-même se transforme. Au cours de ces trois dernières années, la composition même du sang s’est modifiée dans les veines de l’Europe. Mais surtout dans les veines germaniques.

Et nous avons simultanément contribué à cela – par l’occupation de la Ruhr, par l’impéritie anglaise, par la perfidie allemande. C’est nous-même qui avons fait cela. Et apparemment on ne pouvait faire autrement.

Quos vult perdere Deus, dementat prius.

 19 février 1924, DH.Lawrence.

« Une lettre d’Allemagne », D.H.Lawrence, Matins mexicains et autres essais, Le Bruit du Temps, 2012 (Trad. Jean-Baptiste de Seynes)

Un lecteur

Je cherchais (en vain) à retrouver une citation précise de Borges sur Chesterton quand je suis tombé sur ce texte. Les deux premières phrases sont très connues, la suite l’est moins, je crois. Étant donné mes obligations des prochains jours et ma fatigue actuelle, je ne garantis pas que la publication de mes prochaines notes sera aussi régulière qu’elle ne le devrait. Quant à la remarque sur Chesterton que j’aurais voulu retrouver dans son contexte, elle n’est peut-être même pas de Borges ; ou elle lui est faussement attribuée, l’affaire est commune, plus encore depuis que l’Internet permet la circulation de citations douteuses et jamais référencées.

Un Lecteur

Que d’autres se targuent des pages qu’ils ont écrites ;

moi je suis fier de celles que j’ai lues.

Je n’aurai pas été un philologue,

je n’aurai pas interrogé les déclinaisons, les modes, la laborieuse mutation des lettres,

le d qui se durcit en t,

l’équivalence du g en k,

mais tout au long de mes années j’ai professé

la passion du langage.

Mes nuits sont pleines de Virgile ;

avoir su et avoir oublié le latin

est une possession, parce que l’oubli

est l’une des formes de la mémoire, son vague souterrain,

l’autre face secrète de la monnaie.

Quand dans mes yeux s’effacèrent

les vaines chères apparences,

les visages et la page,

j’entrepris l’étude du langage de fer

dont mes aînés se servirent pour chanter

les épées et les solitudes,

et maintenant, après sept siècles,

du fond de ton Ultima Thule

ta voix m’arrive, Snorri Sturluson.

Le jeune homme, devant le livre, s’impose une discipline précise ;

à mon âge, toute entreprise est une aventure

qui confine à la nuit.

Je n’achèverai pas le déchiffrement des anciennes langues du Nord,

je ne plongerai pas mes mains désireuses dans l’or de Sigurd ;

la tâche que j’entreprends est illimitée

et va m’accompagner jusqu’à la fin,

cette fin non moins mystérieuse que l’univers

et que moi, l’apprenti.

Jorge Luis Borges, Œuvres Complètes II, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2010, pp. 184-185 (trad. Jean Pierre Bernès et Nestor Ibarra)

L’Embarras

Pour compléter ma note de samedi, je vous propose un petit extrait, amusant, du Journal Littéraire, de Paul Léautaud. Promis, j’arrête, ensuite, avec l’atrabilaire de Fontenay.

Lundi 30 Janvier 1922. – J’ai été ce soir acteur dans une petite scène qui est un bel exemple de la vanité littéraire et de l’illusion qu’elle peut entraîner. Cela à propos d’une phrase de ma Chronique dramatique, Nouvelle Revue française, n°1er janvier 22. Voici cette phrase, faisant suite à des critiques de certains écrivains : « Que sont-ils, eux et bien d’autres, à côté de l’écrivain admirable comme sensibilité, intelligence supérieure, spontanéité de l’expression, liberté morale la plus complète, que je ne nommerai pas et qui m’a donné de si vifs plaisirs que je voudrais être seul à le connaître ? »

J’avais rendez-vous à 6 heures avec Mme … devant la pâtisserie qui fait l’angle de la rue de Grenelle et de la place de la Croix-Rouge. J’étais là, en l’attendant, à faire un cigarette, en regardant machinalement l’étalage, quand levant les yeux je vois Gide et Jacques Rivière, à l’intérieur de la pâtisserie. Gide me fait signe d’entrer. Je refuse de la main. Ils sortent. Nous nous disons bonjour, puis Gide, faisant signe à Rivière de nous laisser, me prend par le bras et me dit « Vous savez, mon cher Léautaud, j’ai beaucoup à vous remercier… Cela m’a beaucoup touché… J’ai été très agréablement surpris… » Je ne comprenais pas du tout et je lui dis : « Mais quoi donc ?… » Il continue : « Voyons, votre dernière chronique… la phrase dans laquelle vous parlez d’un écrivain que vous ne voulez pas nommer… Vous vous souvenez bien ?… » Je ne comprenais toujours pas et je lui dis : « Eh ! bien, quoi ?… » Il continue, de plus en plus enveloppant et me tenant de plus en plus par le bras : « Voyons, je ne me trompe pas ? … Je n’étais pas sûr, mais Rivière m’a dit : Mais si, mais si, c’est bien toi. C’est bien de moi qu’il s’agit, n’est-ce pas ? » Comment faire ? Je ne savais où me mettre. J’avais autant envie de rire que j’étais embarrassé. Dire non ? La situation eût été gênante. Dire oui, pourtant ? C’est pourtant ce que j’ai répondu, un : oui, chuchoté, évasif, gêné, timide, presque agacé aussi. Il n’y avait pas moyen de faire autrement. Gide a continué encore : « C’est d’autant plus délicat que vous ne m’avez pas nommé… Si, si, cela m’a beaucoup touché. » Là-dessus, j’ai prétexté de mon rendez-vous et nous nous sommes quittés, moi avec soulagement.

Comment Gide a-t-il pu se méprendre à ce point ? Je n’en reviens pas. La phrase en question s’applique si peu à lui ! « Spontanéité dans l’expression » alors qu’il doit tant travailler pour écrire, que cela se sent si bien chez lui, et qu’il laisse voir tant d’envie pour les gens qui écrivent spontanément, il me l’a témoigné plus d’une fois sans le vouloir. « Liberté morale la plus complète » alors qu’il est sans cesse embarrassé dans des questions de conscience, de la peur du péché et qu’il n’a pas une hardiesse sans en montrer aussitôt de la contrition. Il sait mon goût pour Stendhal et il ne l’a pas reconnu dans cette phrase et il s’y est reconnu, lui ! C’est prodigieux. C’est bien comique aussi. Et cette façon caressante, chatte, enveloppante, de me parler de cela, et de me remercier, avec un geste et cette voix qui ne sont qu’à lui. Quelle jolie scène de la vie littéraire. Elle aurait eu sa place dans L’Œuvre des Athlètes de Duhamel et aurait bien fait rire.

Il n’est pas possible que Gide ne découvre pas un jour qu’il s’est trompé. Il ne pourra pas m’en vouloir de lui avoir répondu comme je l’ai fait, mais il sera joliment embarrassé à mon égard.

Cette amusante anecdote n’enlève rien à l’estime dans laquelle Léautaud tient Gide, et dont quelques passages comme celui qui suit témoignent.

Mardi 20 juin 1922 – Je relis des choses de Gide, dans le petit volume de morceaux choisis de la Nouvelle Revue française, pour me mettre en train pour mon compte rendu de Saül que vient de jouer le Vieux-Colombier et qui est sans conteste une admirable chose. C’est un écrivain de marque, Gide, qui a un ton, un style, une façon de sentir et de voir à lui, et des sujets à lui et qui le tiennent de près, semblables au possible à son esprit et à sa personne. Ce petit volume de morceaux choisis est excellent pour le connaître et le faire apprécier. N’importe. J’ai beau le trouver fort bien. Ce n’est pas mon genre, ni comme fond ni comme forme. Il me faut plus de vivacité et de spontanéité, plus d’extérieur, il me semble que je pourrais résumer en disant : moins d’art. Ce qui ne m’empêche pas de penser que la littérature de Gide est plus rare et peut-être supérieure à ce que je préfère.