L’invention de Dieu : La Fabrique d’absolu, de Karel Čapek

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La Fabrique d’absolu, Karel Čapek, La Baconnière, 2015 (Trad. Jirina et Jean Danès (révisée) ; Première éd. Originale : 1922 ; Titre original : Továrna na absolutno)

Je remercie vivement Mme Virag, éditrice et traductrice, de m’avoir adressé ce livre à titre gracieux.

Certains écrivains aiment imaginer de petites variations à de petites situations, dans un petit monde, habité par de petites gens, mues par de petites aspirations. Leur art, précis, est celui des enlumineurs et des miniaturistes ; ce sont des délicats. D’autres infligent à l’humanité entière un bouleversement si effrayant et radical que le monde en est intégralement changé, jusqu’à ses fondations. Ce n’est que révolutions, effondrements, apocalypses (au pluriel, car ils les accumulent). L’univers ne se reconnaît plus : les civilisations s’anéantissent ; l’homme renaît (et renaît, et renaît, et…). Leur art est celui des oracles, des prophètes ; ce sont des monstrueux. Karel Čapek relève d’évidence de cette catégorie. Ses œuvres sont cataclysmiques ; elles poussent les principes d’une société industrielle jusqu’à leur point de plus extrême déraison : l’exploitation à outrance du vivant (La Guerre des salamandres), l’épidémie idéologique (La Maladie blanche), le développement d’un univers artificiel et mécaniste (R.U.R.), etc. Il se produit une rupture irrémissible dans l’ordre du monde ; tout retour en arrière est (pratiquement) impossible. L’homme, c’est bien connu, maximise son propre intérêt ; et comme il est cupide, outrancier, irréfléchi, présomptueux et téméraire, il ne sait s’arrêter dans sa propre course en avant. Il mésuse de son génie ; la catastrophe est au bout du chemin. L’invention dépasse l’homme. Il cherche trop longtemps à s’adapter, trop tardivement à se corriger. Il est balayé par les conséquences imprévisibles de son propre comportement, ou plutôt de son propre génie. Écrivant contre les vieux rêves raisonnables et narcotiques des positivistes, contre la déraison optimiste et maniaque des utopistes, Čapek avertit ses contemporains, par le biais frappant de la parabole. L’homme étant ce qu’il est, il n’y a pas de raison qu’un progrès radical de la technique débouche sur un monde meilleur, apaisé, plus solide ; au contraire, il ne fera qu’exacerber la mauvaise part de la race. Il y a chez lui une forme de pessimisme, mais un pessimisme joyeux, moqueur, désinvolte. L’ironie de la surface voile les profondeurs du texte. Čapek est loin de désespérer son lecteur. Il l’amuse par ses paraboles – parfois ambiguës, parfois éloquentes : il ne pontifie pas, son jeu n’est pas d’effrayer, mais d’intriguer et de divertir. À la différence des vaticinateurs patentés, d’un sérieux impeccable et qui éructent leurs condamnations eschatologiques dans des accès de fureur inspirée, Čapek rit. Il fabule à distance du mysticisme brûlant des apôtres ; il ironise par des apologues ; il rappelle à l’humanité avide de « lendemains qui chantent » (c’était d’époque) qu’elle doit raison et lucidité garder.

La Fabrique d’absolu ne déroge pas à l’art cohérent, quoique excessif, de son auteur. Littérairement, ce n’est pas sans défauts, et ce roman se situe à bonne distance, tout de même, de ses livres ultérieurs, plus imaginatifs, plus inquiétants, plus maîtrisés, plus riches, aussi, formellement. Autant La Guerre des Salamandres hésitait génialement entre diverses formes littéraires (coupures de presse, récits, exposés scientifiques, poèmes), autant La Fabrique d’absolu se limite à la seule caricature sociale, dans une narration sans surprises formelles. Čapek se tient à un récit linéaire, dans une veine délibérément humoristique. Le lecteur songe à l’occasion à un compatriote de l’auteur, Jaroslav Hašek, qui, dans une autre situation d’exception (la Guerre), mit en scène dans ses romans les travers de la société tchèque. Comme lui, Čapek se positionne en surplomb et, en bon observateur, se moque de tout le monde : bourgeois, ouvriers, artisans, employés, paysans, nobles, etc. Il s’attache, au départ tout du moins, à deux personnages principaux, l’inventeur génial, angoissé par la puissance de sa découverte et le capitaliste rationnel, préoccupé par ses seuls gains pécuniaires. Ces caractères n’ont guère de vraisemblance, ce sont des types ; l’intérêt de la parabole ne tient pas à ce qu’elle dévoile, en profondeur, des singularités humaines, mais à ce qu’elle perçoit de général dans une société. Elle s’adresse ainsi à tous. L’inventeur et le capitaliste entrent en relation d’affaire : l’un a une invention à vendre, l’autre des bénéfices à engranger. Il s’agit d’un moteur, d’un moteur très spécial, capable de s’attaquer au cœur atomique de la matière, et d’en tirer une énergie phénoménale. Čapek a, de loin, anticipé le processus nucléaire ; seulement, au lieu d’être d’un maniement délicat, possible avec le seul uranium, il est ici d’un fonctionnement simple, et accepte le charbon. Ce moteur émet du courant presque à l’infini, alimentant les villes, les usines, les transports : véritable révolution pour une société industrielle en quête permanente de puissance. Le capitaliste ne comprend pas quelles raisons l’inventeur peut bien avoir pour céder un brevet aussi décisif. C’est que le moteur a des effets secondaires, très bien analysés par l’ingénieur.

Il n’a pas seulement inventé un nouveau moyen de produire de l’énergie ; il vient d’inventer Dieu. Inventer, non au sens de forger, évidemment, mais au sens de faire exister, de faire connaître, de trouver : découverte suprême pour un chercheur en quête de vérité ! Selon l’économie du roman, Dieu est immanent, il est enfermé, en petites quantités dans chacun des atomes de l’univers. En les utilisant dans le processus de fabrication énergétique, la machine libère l’infime parcelle divine qu’ils contiennent. Dans son état normal, la matière n’est pas « théo-active » ; utilisée comme elle l’est dans le roman, elle le devient. Du moteur émane une nébulosité : l’Absolu. Toute personne s’approchant de la machine est happée par la force diffuse de la divinité : le pire athée rationaliste et matérialiste n’a qu’à passer quelques instants aux côtés de la machine, et le voici embrasé par la foi, mystique, prosélyte, capable de miracles. L’inventeur cherche à éviter ce contact sanctifiant ; la foi est trop dangereuse pour l’espèce. Toutefois, incohérence romanesque principale de Čapek, plutôt que de détruire son engin, il offre à individu sans scrupules excessifs de le propager, comme s’il avait besoin que le monde découvrît la puissance divine pour la refuser, en connaissance de cause. J’essaie de postuler là une cohérence première du livre ; ce n’est qu’une opinion ; la narration de Čapek manque peut-être seulement d’un peu de logique. Revenons au récit. L’inventeur vend donc son invention à son ancien condisciple, qui compte bien l’exploiter commercialement. La demande énergétique de l’âge industriel est immense, l’offre restreinte. Qu’une petite machine puisse soulager ainsi l’humanité productrice est un grand bienfait ! Qu’elle le fasse en lui offrant le réconfort bienfaisant de la pure puissance divine, après tout, qui peut trouver à y redire ?

L’Église, bien évidemment. Čapek n’écrit pas un conte pour « bouffeurs de curé », sa première cible est moins la religion instituée que la croyance en général, et, en particulier, le fanatisme qui inévitablement l’accompagne. Les lecteurs des Frères Karamazov se souviennent du texte dit du Grand Inquisiteur, dans lequel l’Église refuse avec force arguments à l’hypothèse du retour du Christ. Čapek montre une Église tchèque aussi hostile à cette irruption du divin dans la société humaine que l’homme d’église l’est chez Dostoïevski. C’est pour elle une catastrophe. Il ne faut pas relâcher Dieu sans contrôle ; il ne faut pas laisser le divin s’emparer des cœurs ; il faut le corseter, le réduire, le filtrer, pour le rendre acceptable, vivable. Cet argument de prudence n’est pas écouté. Chez Čapek, l’excès l’emporte sur la mesure. L’humanité doit aller au bout de ses désirs, et installer partout ces ingénieux moteurs, quels qu’en soient les effets secondaires. La société industrielle est d’essence imprudente, car motivée par le faux sentiment de contrôle qu’inspirent la science et la raison – dont les limites ne sont jamais, selon elle, composées que de connaissance imparfaite et indéfiniment perfectible. L’homme règne sur la nature ; l’homme règne sur la matière ; pourquoi ne régnerait-il pas, après tout, sur le divin ? Les moteurs à absolu sont installés partout où le besoin d’énergie se fait sentir – dans les villes principalement. En quelques jours, quelques semaines, les effets secondaires se propagent. Des prophètes inspirés se lèvent, des guérisons miraculeuses se multiplient, un esprit sacré enflamme les prolétaires. Čapek a habilement dissimulé certains des parallèles de son allégorie, mais on devine bien, derrière le mysticisme ouvrier et l’espoir démesuré qu’inspirent les moteurs, une mise en cause du millénarisme communiste et de ses délires productivistes. Dieu n’est ni économiste, ni comptable. L’expansion est son seul objet ; il devient incontrôlable. Les moteurs prennent le contrôle de la production, sans la moindre logique. Les usines extraient d’elles-mêmes les ressources du sol ; les ouvriers baissent les bras, s’agenouillent ; l’ouvrage se fait sans eux, ils sont enfin libérés de l’esclavage du labeur. Mais à quel prix ? Rapidement, cet avatar de la main invisible détraque tout : les commerçants donnent, par charité, plutôt que de vendre, les transports ne se font plus, telle usine fabrique des milliards d’objets identiques qu’elle entasse à proximité, sans en écouler un seul. À la fameuse fabrique d’épingles d’Adam Smith, modèle de l’économisme des Lumières, répond, dans un chapitre très réussi, la fabrique de clous de Karel Čapek, contre-modèle d’une assomption du monde par la transformation de la matière, enfer à venir d’une société privée de rationalité autant que de limites, mue par le seul désir productiviste – c’est le dogmatisme du Plan quinquennal qui point, au loin, à l’horizon.

Des moteurs sont installés ailleurs. Deux, en particulier, attirent l’attention narrative et l’astuce du romancier. Ils ont tous deux leurs sectateurs, leurs prêtres, leurs miracles. Ils aimantent le petit peuple des villes, et bientôt s’opposent. L’un, installé sur une digue, incarne une divinité fixe, stable, constante, adorée pour son inaltérabilité, sa solidité ; l’autre alimente un manège de petits chevaux, et figure un Dieu magicien, mobile, gai, resplendissant, dont les adeptes, fascinés, révèrent le tournoiement sublime. Les adeptes de la digue et leurs adversaires du manège manifestent leur hostilité mutuelle ; ces divinités si divergentes inspirent de l’amour et de la haine. Une guerre de religion se déclare. Est-on partisan de l’immuabilité du monde, de sa fermeté impérissable (voire inoxydable), de sa matérialité rassurante ? Alors c’est la digue qu’il faut adorer. Croit-on au remuement, à l’instabilité créatrice, à la magie rotatoire ? C’est devant le manège qu’il convient de se prosterner. L’hostilité initiale dégénère en conflit ouvert, le premier du monde nouveau, absolutiste. Ce petit conflit tchéco-tchèque annonce l’ère à venir. Partout où il travaille les hommes, Dieu les rend fous. L’extrémisme divin, conjugué à l’extrémisme humain, est la matrice des cataclysmes. Čapek s’amuse à figurer, dans chaque secteur, les conséquences de ce déferlement mystique et fanatique ; chaque objet social, chaque institution, chaque structure, cherche désormais à atteindre ses fins non par simple rationalité, mais par folie théologique. Les administrations ouvrent plus de dossiers, produisent plus de paperasse, rendent plus de rapports ; les usines ne cessent, nuit et jour, d’alimenter des marchés saturés ; le commerce, devenu charité, s’effondre sur lui-même ; la paysannerie… ah non ! Pas la paysannerie ! Elle n’a pas voulu des moteurs, pas voulu du sacré, pas voulu de Dieu et elle produit raisonnablement, s’enrichit raisonnablement, nourrit raisonnablement. La vie pourra continuer, malgré tout. À mi-chemin de son roman, pourtant bien engagé, Čapek semble ne plus trop savoir qu’en faire, alors il sort soudainement du petit espace praguois pour embraser la terre entière. La deuxième partie du livre délire joyeusement, hors de toute limite. Les guerres se multiplient ; de nouveaux Moïse naissent, mènent leurs peuples à la terre promise, disparaissent ; un Napoléon apparaît bientôt, tirant sur les machines à coup de canon pour s’emparer du monde avant de périr, dans une Geste inachevée.

« Mere anarchy is loosed upon the world », aurait dit W.B.Yeats. C’est la limite de ces allégories cataclysmiques qu’elles se perdent dans les conséquences apocalyptiques de leurs postulats. Le roman, en prenant sa dimension universelle, devient un pur délire. La trame allégorique se perd. La Chine s’est installée au Sahara, les Arabes ont conquis la Scandinavie, l’Inde trône à Londres et l’Angleterre à Calcutta, les Mongols croisent les Zoulous à la Montagne Blanche, sous l’œil goguenard du paysan tchèque. Le déferlement est total. Le seul moyen d’y mettre fin est connu : l’Église – convertie depuis lors à l’Absolu – l’avait pronostiqué, ces machines ne peuvent subsister sur la même planète que l’homme. Le fini ne tolère pas l’infini. Un monde d’absolu, absolument intolérant est absolument invivable. L’espèce est épuisée, le roman perdu dans les sables de ses propres délires. Qu’est une Révolution, en science ? Un tour complet. À force de nouvelles religions, de conquêtes et de guerres, Čapek en vient à la seule manière de boucler son récit : le monde épuisé de fanatisme détruit les machines à absolu. Il faudra vivre dans un univers sans la certitude de Dieu, sans la possibilité du miracle, seul. L’excès monstrueux de ce roman en atteste : le monde est à la petite mesure de l’homme, médiocre peut-être, vivable sûrement – à la condition, banale, de la tolérance.

Le rire et la catastrophe : La Guerre des salamandres, de Karel Čapek

Salamandre

Karel Čapek, La Guerre des salamandres, Cambourakis, 2012, (Première éd. originale 1936) (trad. Claudia Ancelot) (Une autre version, avec la même traduction, est disponible à La Baconnière, dans la collection dirigée par Ibolya Virag, qui consacre d’ailleurs une belle énergie à republier d’autres œuvres de Čapek)

Rendons justice à l’écrivain tchèque Karel Čapek, disparu en 1938, un peu oublié depuis : dans son genre très particulier, La Guerre des salamandres est un chef-d’œuvre. La presse littéraire a galvaudé cette formule avec tant d’ouvrages de deuxième, de troisième ou de quatrième rang que j’en viens à trouver indécente, comme vous, probablement, la seule formulation « ce livre est un chef-d’œuvre ». Elle me gêne. Que n’a-t-on vendu aux naïfs sous ces hâbleuses qualifications ! C’est le pis-aller des plumitifs en mal d’adjectifs laudatifs et de formulations vendeuses. J’en parlais l’autre jour à propos des articles de M. Birnbaum, le directeur du Monde des livres. Et pourtant, cette formulation usée, défraîchie, érodée, me paraît être la seule qui vaille pour La Guerre des salamandres. Entendons-nous tout de suite : il ne rivalisera pas avec Proust, ni avec Joyce, ni avec Faulkner ou Kafka. Il trône, presque seul de son genre, dans son coin spécifique du panorama littéraire européen. Ceux qui attendent des personnages puissants, des scènes émouvantes, des innovations langagières ou des descriptions poétiques seront déçus. La Guerre des salamandres relève d’une catégorie sui generis, mélange de fable, de satire et de parabole, le tout soutenu par une diversité formelle remarquable, aussi réjouissante par ses détails que profonde par son thème et sa structure. Il est dommage que ce roman et son auteur ne soient pas encore jugés ici à leur juste valeur – probablement du fait de notre esprit de sérieux. On aime à lire Voltaire, Montesquieu (celui des Lettres persanes) ou Swift, mais on oublie leur lointain héritier tchèque. La notoriété post-mortem de Čapek en France ne s’est jamais vraiment fixée. Inventeur de l’acception internationale du mot « robot » (initialement « travailleur » en tchèque), nominé plusieurs fois pour le Nobel de littérature, Čapek ne fut découvert en France que dans les années 60. Depuis, tous les dix ans, un éditeur republie tel ou tel texte de lui, dans l’espoir qu’enfin soit reconnu son talent : saluons l’éditeur d’hier (L’Âge d’homme) comme celui d’aujourd’hui (la jeune maison Cambourakis, au programme éditorial intéressant : Čapek, Fenoglio, Krasznahorkai, etc). La Guerre des salamandres se déroule en trois parties. Dans la première, parodie de récit d’aventures maritimes, un capitaine de l’influente marine marchande tchèque, à la recherche d’huîtres perlières, découvre par hasard, dans un atoll perdu du Pacifique, une race de reptiles marins de bonne taille, capables à l’occasion de bipédie, et suffisamment intelligents pour apprendre à ramener au capitaine les perles dont il a besoin. Dans la deuxième, l’humanité découvre que ces animaux, les salamandres marines, sont suffisamment doués pour être utilisés (exploités serait le mot juste) pour toutes sortes de travaux portuaires et marins ; en quelques années – la chronologie reste vague, à dessein, mais l’ensemble du récit ne couvre pas plus d’une quarantaine d’années – l’humanité devient « salamandro-dépendante ». Dans la troisième, qui donne son nom au livre entier, les salamandres, devenues trop nombreuses et désormais menées par un chef (le Great Salamander) attaquent les littoraux humains pour les transformer en prairie marine : la guerre entre les deux races a commencé.

Écrit dans les années 30, La Guerre des salamandres exploite une série de thématiques dont la pertinence ne me semble pas épuisée : exploitation irréfléchie des ressources naturelles, tendance de l’homme à jouer à l’apprenti sorcier, irresponsabilité générale du concert des nations, conséquences de l’utilisation d’une main d’œuvre soumise et serve, risques inhérents à l’idéologie de la transformation de la nature, etc. Cet aspect critique n’est qu’un élément parmi d’autres de ce riche roman : l’auteur a eu l’intelligence de ne pas se limiter à une fable écologico-économique et de déployer son récit, de façon centrifuge, dans une multitude de directions, souvent comiques et satiriques. Čapek a en outre été suffisamment habile pour faire de ces salamandres une espèce intelligente très différente de la nôtre ; l’identification prolétaire/salamandre, certes envisageable intellectuellement, ne tient pas longtemps ; aucun parallèle automatique avec une situation réelle ne peut être tracé. En ne calquant pas strictement des situations connues, Čapek laisse ouvertes bien des pistes d’interprétation. C’est peut-être ce qui permet au texte d’être encore si actuel. L’histoire des salamandres marines est examinée du point de vue humain. Čapek ne présente jamais la situation telle qu’elles peuvent la percevoir ; les salamandres restent, tout au long du livre, extérieures, intrigantes, mystérieuses. Elles sont une présence, un poids, une menace. Averti par le titre du livre, le lecteur sait comment tournera la relation des hommes et des salamandres ; il se trouve que, malgré l’enthousiasme humain à leur égard, les salamandres dégagent une forme de tension, d’inquiétude ; entre l’espèce marine et l’espèce terrestre, l’entente est difficile. Le texte se centrant sur l’humanité, on ne saura rien de l’organisation sociale des salamandres – on en saura en revanche beaucoup plus de leurs caractéristiques animales. Même lorsque les salamandres en viennent à parler avec les humains, leurs dialogues sont étonnants, mi-naïfs, mi-loufoques, aux frontières de l’imitation et de l’intelligence (on appréciera à ce propos les fausses citations d’auteurs, comme G.B.Shaw, dont Čapek parsème son texte, pastiches parfaits des bons mots d’époque). Que comprennent véritablement les salamandres ? Beaucoup et pas grand chose à la fois. Elles ne manquent pas d’intelligence technique et industrielle, elles travaillent vite, construisent bien, détruisent mieux encore ; elles sont en revanche entièrement privées de sensibilité, et leur perception émotionnelle est proche du néant. Les situations les plus incongrues naissent d’ailleurs, d’un point de vue littéraire, des quiproquos entre la sensibilité humaine et les remarques insensibles des salamandres. À quelques exceptions près, qui tiennent souvent de l’excès imaginatif des humains qui en parlent, les salamandres ne se hausseront pas intellectuellement au niveau des hommes – c’est leur masse qui finit par submerger le monde.

Les salamandres, si elles apprennent très rapidement à se servir d’objets, ne parlent d’ailleurs qu’un anglais très limité, totalement utilitaire. Ce défaut de langage accentue l’écart avec l’homme. Elles constituent une masse dont ne se dégagent que quelques individus, au « génie » extrêmement limité. Leurs contacts avec les humains ne dépassent jamais la barrière de répulsion que ces deux espèces s’inspirent mutuellement – et les salamandres supportent aussi mal la terre ferme, le jour, que les humains la vie sous-marine. Dans les premières pages, les salamandres, bien que n’agressant pas les humains, constituent une forme de présence menaçante, qui tient autant à leur inexpressivité faciale qu’à leurs sifflements – elles ne savent alors pas parler. L’humanité exploite rapidement – sans beaucoup d’humanité, d’ailleurs – les bras et la force des salamandres, dont la population croît dans des proportions démentes, jusqu’à atteindre, vers la fin du livre, 300 milliards d’individus (même nourris par des farines animales, ce chiffre semble, lu de manière réaliste, inatteignable dans l’absolu). La guerre devient par là inéluctable : ni religion, ni croyances, ni politique, le casus belli est purement vitaliste. Les salamandres attaquent car elles veulent leur espace vital, en engloutissant les continents sous l’Océan. On notera que les courageux Tchèques, loin des mers, assurés de survivre aux premières submersions de terres émergées, s’en lavent les mains comme certains pays le firent, ces années-là, devant Hitler. Le récit est suffisamment fin pour ne pas permettre, cependant, de parallèles trop hâtifs. En cela, La Guerre des salamandres, hors de quelques détails d’époque (la S.D.N., le niveau technique), est encore actuelle : en ne se concentrant pas sur un phénomène particulier, mais en désignant une tendance générale de l’humanité, Čapek a donné à son récit un vernis d’intemporalité. Ici ou là, on reconnaîtra une petite allusion à l’hitlérisme, au stalinisme, à l’irresponsabilité du capitalisme, à tel ou tel « -isme » ; ce n’est pas le plus important. L’auteur ne livre pas de morale : le déroulement des événements se suffit à lui-même. Les hommes découvrent un moyen d’augmenter leur maîtrise du monde ; ils l’emploient, à leur habitude, de manière à la fois hyper-rationnelle et complètement irréfléchie ; le tout débouche sur une catastrophe à l’ampleur inimaginable. Le primate technicien, maître autoproclamé de la nature, nourrit la puissance reptilienne qui va l’abattre ; il lui vend les explosifs et les métaux dont elle manque pour mener son projet à bien ; à aucun moment il ne se préoccupe des conséquences à long terme de ses actes. Parabole de l’humanité industrielle, La Guerre des salamandres présente un portrait satirique des travers de l’ère moderne. Le danger que présente ces reptiles, et dont le lecteur est évidemment averti depuis le départ par le seul titre de l’ouvrage, aucun homme n’a l’air de le prendre au sérieux : l’attaque qui inaugure la troisième partie est d’autant plus étonnante qu’elle ne ressemble pas à la psychologie salamandrique moyenne – Čapek choisit de donner à cette guerre une impulsion à la fois ingénieuse (et je ne vous en dirai rien) et perspicace (la description de la submersion de La Nouvelle-Orléans rappellera au lecteur contemporain les suites de l’ouragan Katrina).

La force du livre tient surtout, à mon avis, à l’extrême densité du texte. L’auteur, non content de proposer un récit astucieux, sorte d’apologue sans moralisation excessive, développe quantité de sous-récits, de formes parallèles, de satires et de parodies. On rit parfois aux éclats de telle ou telle invention narrative. On sourit, le plus souvent, de l’acidité grinçante de l’auteur. Les grands écrivains se reconnaissent aux détails, à leur originalité, à cette pléthore de détail qui n’altère pas leur cohérence générale. Čapek ne se limite pas à la fable des salamandres : il déchiquette toute son époque, se moquant des Français comme des Tchèques, des Américains comme des Allemands, du scientisme comme du juridisme, de la manie classificatoire des savants comme de l’exploitation vénale du vivant par l’industrie du spectacle, du monde de la presse comme de celui de la diplomatie, etc. Le récit fourmille d’allusions amusantes : l’Italie exige ainsi que les Salamandres lui taillent un empire en surélévant le fond d’un pan immense de la Méditerranée… projet démesuré qui débouchera, à l’italienne, après bien des vicissitudes sur l’émersion d’un simple petit îlot ! Les Dixies lynchent les salamandres. Les Allemands quant à eux cherchent à en prouver l’origine baltique, à hiérarchiser l’espèce, etc. Les Anglais, toujours conservateurs, n’en veulent pas – mais, hypocrites, les utilisent de facto partout dans l’Empire. Toute l’Europe des années 30 y passe. Certains passages sont, en eux-mêmes, détachés de la thématique générale, de petits bijoux. Je pense, par exemple, à l’article scientifique sur la sexualité des salamandres : la jeune chercheuse s’obstine à voir dans leur étrange reproduction la victoire de principes féminins, sinon féministes, laissant espérer la disparition, à terme, de la masculinité, quand le vieux professeur y observe surtout le triomphe inévitable du mâle sur la femelle. Chacun use d’arguments doucement délirants pour déformer le réel et lui donner l’apparence qui convient à ses propres convictions sur la division sexuelle et la reproduction. On sourit devant cette critique habile d’une certaine science. Un compte-rendu d’assemblée générale d’actionnaires fustige quant à lui l’irresponsabilité et l’incohérence des actionnaires ; un exposé illustre, par un habile pastiche d’article boursier, les caractéristiques économiques du « S-Trade » (« Salamander Trade » ; le parallèle avec le commerce d’esclaves, ou « Slave Trade », est transparent). L’article de revue savante, écrit par un biologiste de renom et tendant à prouver que les salamandres marines ne peuvent exister – alors même que des centaines de témoins les ont déjà observées – fustige à raison les controverses universitaires acharnées menées par des savants obstinés et persuadés d’avoir théoriquement raison – sans se préoccuper des faits. De même, la dispute intellectuelle entre un philosophe mi-Spengler, mi-Nietzsche, salamandriste et un Cassandre pourfendeur des salamandres amusera tous les amateurs de philosophie de l’histoire. Un pastiche romanesque vient également se moquer de la littérature patriotique tchèque : un couple en vacances rencontre une salamandre qui a appris le tchèque toute seule (quelle idée !) et connaît à la perfection l’histoire du pays (avec quelques petites incongruités amusantes qui tiennent à son absence totale de sens moral, dans l’acception humaine de l’expression).

La deuxième partie, qui compile un ensemble de documents fictifs très bien conçus est la plus réussie du livre : le roman n’est plus seulement une fable narrative, mais une explosion satirique, un poudroiement de cocasseries, une dissection en règle (et amusée) d’une société et de ses experts. Par leur spécialisation, juristes, médecins, économistes, savants, sont conduits à étudier un aspect de la question des salamandres ; ils le font avec sérieux, componction, professionnalisme ; et pourtant tout ce qu’ils écrivent est fou, perturbé par leur absence de perception généraliste des problèmes. De par les œillères que supposent leurs connaissances techniques, aucun ne prend conscience des risques plus généraux qu’implique la croissance sans bornes de la population reptilienne ; La Guerre des salamandres dessine en creux une faillite des experts et des savants. Ce roman montre une société mondialisée, déraisonnable, chaotique, cupide, irresponsable ; le mur est en vue, l’humanité accélère ; la catastrophe conclura inéluctablement l’ensemble. Il serait difficile de ne pas y percevoir, en 2014, des échos très actuels – quelque peu différents, bien sûr, de ceux que pouvait percevoir un lecteur des années 30. La multiplication des formes narratives permet la multiplication des cibles, la multiplication des satires, la multiplication des détails plaisants. Il y a là l’inventivité formelle du premier XXe siècle, celui de la dernière partie des Somnambules de Broch, ou de la trilogie U.S.A. de Dos Passos, sans leur sérieux : coupures de presse, compte-rendu d’assemblée générale, articles scientifiques, procès judiciaire, consultations d’experts, extraits romanesques, pures narrations, etc. Le dossier « salamandres » se lit avec beaucoup de plaisir. L’éditeur a même choisi de varier les polices d’écriture, les lettrages et les encrages, de manière à rendre, visuellement, l’explosion formelle du roman. Peut-être sera-t-il permis de regretter, en passant, que l’objet livre, s’il bénéficie d’un bon choix de couverture, soit quelque peu gâché par un papier trop rigide, et une reliure d’une qualité discutable : l’ouvrage résiste un peu trop à l’ouverture et à la lecture… La Guerre des salamandres vaut tant pour son histoire générale, aux résonances philosophiques évidentes, que pour ses détails drolatiques. On s’amuse beaucoup à la lecture de ce roman dont la fin, en forme de « queue de salamandre », nous laisse libre de déterminer de quelle façon s’achèvera la guerre pour la domination de la terre : par un éclat de rire ?

Post-scriptum : pour l’illustration de l’article, je n’ai pas mis de photo de la salamandre géante de Chine, qui peut atteindre 1m80 de long, et qui n’est pas, esthétiquement parlant, très agréable à regarder. Je laisse les curieux la chercher sur google images. Dans le roman, les salamandres de mer sont noires et un peu moins laides, mais à peu près de la taille de la salamandre géante de Chine.