Contre l’impossible unité : Kangourou, de D.H.Lawrence

tempête cargo

Kangourou, D.H.Lawrence, Gallimard, coll. « Folio », 1996 (trad. Maurice Rancès) (Première éd. 1933 / première éd. originale 1923)

 And what rough beast, its hour come round at last,
Slouches towards Bethlehem to be born ?

W.B. Yeats, The Second Coming

« Tout livre a pour référent général, non pas un sujet, mais un moment historique où se croisent le biographique de son auteur et l’état de la société. »

L’Outrage aux mots, Bernard Noël, 1975, p. 172

Kangourou est, comme son titre peut le laisser supposer, le roman australien de D.H. Lawrence. Il s’ouvre sur l’installation, en banlieue de Sydney, de Richard Lovat Somers, un écrivain anglais exilé, et de sa femme, Henriette. Il s’achève, après quelques vicissitudes, par leur départ d’Australie vers le Mexique. Les correspondances effectives entre ces faits et la vie de D.H. Lawrence ont imposé une lecture étroitement autobiographique du roman, selon laquelle Somers incarne Lawrence et la crise personnelle traversée par l’un illustre celle de l’autre. Les spécialistes de l’auteur, notamment dans les universités australiennes, ont cherché quels faits, quels êtres et quelles rencontres historiques pouvaient bien s’incarner dans les différents épisodes d’un livre à l’intrigue relativement ténue et ambivalente. Même si je pense que cette approche biographique du texte n’est pas sans intérêt – je suis un partisan, modéré, du jeu de piste qu’est l’examen des correspondances entre la vie et l’œuvre – je crois qu’elle échoue à rendre compte des spécificités du livre. Si Kangourou présente une forte corrélation avec l’existence concrète de D.H. Lawrence, c’est moins en raison de ses motifs concrets et anecdotiques, que par l’expression d’une crise personnelle aussi profonde qu’irrésolue. Elle trouve dans l’Australie des années 20 un moyen de prendre forme, de s’exprimer, de frayer son chemin des profondeurs informulées vers le bâti du texte. Au-delà de cette crise individuelle, traversée par l’auteur au moment de l’écriture de son roman, c’est d’une crise de civilisation qu’il est question. Kangourou n’est pas seulement un roman « personnel », c’est, en profondeur, un roman « politique », celui du passage tourmenté à l’âge des masses démocratiques. L’univers, scindé, s’oppose à lui-même, sans offrir d’autre issue aux individus que la perte ou la fuite. À tous les niveaux de la narration, se présente un régime de dualités et d’oppositions, dont l’exploration, et la non-résolution finale, constitue le cœur du récit. S’il faut réduire ce livre complexe, tourmenté, équivoque, à un seul adjectif, je choisirais « dualiste ». Or, ce dualisme est mal toléré par les personnages du roman, qu’ils soient les fils de l’apathique et égalitariste Australie – régime démocratique – ou de la hiérarchique et politisée Angleterre – régime aristocratique. Tous cherchent, en ramassant les morceaux d’une civilisation irrémédiablement morcelée, à restaurer une forme d’unité première et libératrice, à redonner un sens unificateur à une existence brisée.

L’action se déroule après-guerre, vers 1921-22. Même si le grand conflit mondial n’a pas touché le sol australien, des milliers de jeunes hommes de Sydney, de Perth et de Melbourne sont allés se battre sur les champs de bataille européens. Ils ont découvert un univers culturel au moment où il cessait d’aller de soi. La fracture de la civilisation européenne a couru à travers le globe jusqu’aux lointains dominions de l’Empire britannique. L’épaisse torpeur australienne est traversée par des éclairs politiques ; le dernier nouveau monde cessera-t-il d’être un refuge éloigné, et donc neutre, pour devenir autre, sinon lui-même ? Quand Richard Lovat Somers et sa femme, Henriette, arrivent dans la provinciale Australie, la situation sociale et économique s’y tend subitement. Par le biais de leurs voisins, Jack et Victoria Calcott, tous deux Australiens de naissance, ils découvrent l’envers de l’apparente vacuité insulaire. S’affrontent en effet – et c’est une des intrigues du livre – deux groupes politiques radicaux. D’un côté se réunissent, autour du leader travailliste Willie Struthers, les ouvriers et syndicalistes rouges. De l’autre se sont agrégés, derrière l’avocat juif Benjamin Cooley, dit « Kangourou », les anciens combattants et une partie du prolétariat. D’un côté, le socialisme ; de l’autre, le fascisme. D.H. Lawrence rejoue-t-il, à la mode marsupiale, le roman à thèse, vaguement malrucien, des temps nouveaux ? Pas vraiment. Comme son contemporain John Cowper Powys, Lawrence est moins intéressé par les motifs les plus matériellement politiques que par la translation qui s’opère entre les espérances individuelles – rationnelles ou mystiques, conscientes ou inconscientes – et la promesse politique collective. Le livre progressera moins à coup de dialogues rationnels que de va-et-vient récurrents entre les sensibilités et les intelligences individuelles. Une forme de tension animale, pulsionnelle, presque sexuelle, sourd de ces pages, comme elle sourd, dans une certaine mesure, de celles des bien connus Enchantements de Glastonbury. La pulsion qui menace d’embraser le monde est précisément celle que refusent de voir les militants et les dirigeants politiques du roman ; cette inaptitude de la raison à admettre la déraison constituera le motif le plus clairvoyant de l’intrigue. La politique n’est pas lue d’en haut, mais d’en bas, d’un espace indéfini situé aux confins de la perception individuelle, de la raison matérialiste et de l’espérance idéaliste. Dans ses hésitations, ses longueurs, ses ambivalences, Kangourou tente, parfois sans succès, de plonger dans les entrailles animales et tues de notre civilisation. Kangourou n’est pas un traité de science politique ; Kangourou ne donne pas d’aperçus très tranchés du socialisme et du fascisme ; Kangourou explore, par l’intuition, un univers politique dans une phase décisive de sa formation. D’ailleurs, écrit en 1923, Kangourou ne peut présenter du fascisme son portrait traditionnel figé. En effet, il est encore difficile, à cette époque, de se saisir des spécificités de la « sensibilité » nationaliste radicale, elle-même légèrement décalée par les exotismes de la société démocratique et libérale australienne.

Kangourou n’est pas Mussolini, encore moins Hitler. Certes, son action, principalement émotive, présente l’ambivalence régressive traditionnelle du fascisme, à la fois violent et sentimental, ordonné et anarchique ; ses gros bras rêvent de bâtir l’unité à coups de poing, et d’accoucher, par la force, du triomphe définitif du sentiment national sur les motifs prosaïques et matérialistes nés des Lumières. Régnerait alors un sentiment « d’amour » – leitmotiv de Kangourou – contre l’intérêt bien compris et la raison raisonnante. On comprend d’autant mieux la « séduction » du fascisme quand il maquille son aigreur fondatrice en promesse de dépassement illimité de soi par le sentiment. Kangourou n’a que l’amour à la bouche. Le fascisme est un romantisme dégénéré. Cet amour puissant, promis sans relâche, peut, on le devine, mieux que la raison engendrer la haine. Le fascisme, malgré ses traits ordonnés, son culte darwiniste du chef et de la hiérarchie, le fascisme, donc est, en profondeur, émotif, effusif, irrationnel, flou, équivoque, morbide. Lawrence a saisi, intuitivement, à sa manière, quelques traits fondateurs du fascisme, son origine « romantique », son rejet forcené de la raison. Le mouvement de Kangourou propose en effet un triple antidote aux maux de l’époque : il s’élève contre l’apathie collective que suppose le libéralisme pacifié de la démocratie ; il s’insurge contre les préoccupations bassement matérialistes et diviseuses des marxistes ; ils s’inquiètent du retour incertain à la vie civile d’anciens combattants nostalgiques de l’unité militaire, de l’obéissance et du sens du combat. Élévation, unité et certitudes. Ce proto-fascisme, mené par un juif enrichi, ne peut pas présenter le nationalisme outrancier de ses homologues nés ou à naître sur de vieilles terres de civilisation, où l’histoire s’invoque ; il présente en revanche la même exaltation nerveuse de la collectivité, le même désir de fusion générale, la même absence de scrupules moraux, la même sujétion de moyens inavouables à des fins nébuleuses.

Richard Lovat Somers est un temps fasciné par le charisme et la séduction de Kangourou. Sa personnalité hors du commun, dont le charme magnétique transcende la laideur, se présente comme magique. Son aspiration unitaire conquiert les cœurs avant de convertir les esprits ; sa figure est celle du Chef, mais d’un Chef utérin, maternel, marsupial. Ici, le Chef n’est en effet pas le substitut du Père, punisseur, seul détenteur du monopole de la violence, possesseur de l’autorité (ce qu’est le Chef dans l’imaginaire autoritaire) ; il est surtout le substitut de la Mère, le protecteur, avec sa poche où chacun peut retrouver l’illusion réconfortante de l’unité prénatale perdue. Esquisse de totalitarisme maternel, le « kangourouïsme » développe une inquiétante ambition : celle de soumettre le monde à l’amour, de placer l’homme en position de sujétion non par la force, mais par un mélange bizarre de confiance mutuelle, de sensiblerie et d’affection, bref, de faire déborder des rivières de sentiment, dont on devine bien vite qu’elles seront sans doute de sang. Kangourou est d’autant plus inquiétant qu’il ne se présente pas en Père sévère et jupitérien mais en Mère, castratrice et jalouse, aussi affectueuse que manipulatrice. Il s’affiche en même temps, plus ou moins fallacieusement, comme un primus inter pares, non comme supérieur mais comme semblable, choisi et respecté par des camarades unis par leur lutte commune. Fantasme d’unité totale, Kangourou, seul, tend à incarner d’un même geste les parts masculine et féminine du pouvoir politique. La finesse du roman réside dans cette présentation troublante (et troublée) du leader « fasciste » (ou « pré-fasciste »). Somers a d’autant plus de mérite de le rejeter qu’il est en profondeur bouleversé. Je crois qu’un motif profond et premier de l’art de Lawrence est bien cette faculté à représenter, dans la narration, le trouble, aux limites sensuelles, perverses, du corps et de l’esprit. Introduit dans le cercle dirigeant de l’armée secrète de Kangourou par ce voisin ouvrier et ancien combattant avec qui il a sympathisé, Jack Calcott, et avec qui il mène un intrigant jeu de compétition/séduction, Richard Somers espère un temps retrouver ce qu’il a perdu, définitivement en Angleterre : le sentiment d’appartenance, de cohésion originelle avec le monde. Il se prend à espérer, dans les rangs du groupe de Cooley, cette société secrète d’anciens combattants mus par le culte de la camaraderie virile, une fusion de sa singularité dans la vie collective, comme un bain de jouvence homo-érotique dans le ventre proéminent du Kangourou protecteur.

Seulement, face à l’espérance d’une fusion tout à la fois masculine – la femme est bannie du mouvement de Cooley – et utérine – la poche du Kangourou comme perspective protectrice, la sensibilité individualiste et sombre de R.L. Somers se révolte. Il sent bien que la fusion dans « l’amour », dans la collectivité sentimentale que représente la nation australienne, est une erreur, une trahison de sa propre individualité, et même un crime. En effet, Kangourou se trompe en offrant aux hommes une perspective de restauration nationale de la vie collective par le sentiment. Pour qu’elle fonctionne, il faudrait que l’humanité ne soit plus l’humanité. Le maternel Kangourou ne pourrait que l’étouffer. C’est d’ailleurs un trait que l’étrange fascisme marsupial partage avec le travaillisme révolutionnaire de Struthers (plus classique, plus ressemblant à nos modèles européens) : ces mouvements politiques partent d’une prémisse fautive, selon laquelle la part inconsciente, ambiguë, noire, de l’homme pourrait être gommée par la perspective simpliste du bonheur. Au sentimentalisme de Kangourou, comme au prosaïsme de Struthers, Somers oppose le Dieu des profondeurs, la pulsion animale, la malveillance originelle – partout présente, pourtant, dans le paysage australien. Somers pressent l’échec de Kangourou comme il voit les limites de l’œuvre de Struthers. À ce titre, parce qu’il corrompt l’innocence politique (certes relative) et la naïveté des deux chefs australiens, R.L. Somers offre parfois des traits diaboliques, ceux d’un « esprit qui toujours nie ». Comme tous les utopistes politiques, Struthers et Kangourou oublient que l’homme ne souhaite que rarement son propre bien – qu’il n’identifie jamais avec certitude ; ils théorisent par la parole, avec des êtres nés du logos, dans leurs rêves simplificateurs, sans accepter l’inéluctable part de noirceur ambivalente de l’humanité. L’incident proprement politique du roman ne constitue pas le cœur du récit ; en effet, l’émeute des derniers chapitres n’est qu’une conséquence nécessaire de ce qui a été exposé plus en amont, dans les échanges entre Somers et ses interlocuteurs. Le réel se charge de donner raison à l’écrivain, qui, à défaut de toujours formuler clairement ses explications politiques, a eu l’intuition décisive de l’échec nécessaire de l’action radicale envisagée. Somers est un pur artiste, poète recevant et émettant toutes les vibrations les plus subtiles : ses sens l’ont averti, alors que sa raison vacillait, qu’il ne pouvait céder aux séductions des deux radicaux, que celles-ci étaient par nature condamnées, qui plus est dans une société apathique et démocratique comme l’Australie – type de société que redoute au fond l’esprit artiste, et donc élitaire, qu’est Lawrence. L’apathie et le vide engloutiront les rêves utopiques.

L’expérience fondatrice, pour Somers, se dévoile, peu après le milieu du livre, dans ce long chapitre intitulé « Le Cauchemar », brillant récit dans le récit et qui peut se lire isolément du reste. Alors que tout le reste du roman se déroule de manière globalement linéaire, ces cent pages forment un retour en arrière et un détour particulièrement éclairant. C’est la « fin de l’innocence » pour Somers que ce cauchemar paranoïde. Lovat Somers et sa femme y sont en effet dépeints quelques années plus tôt, pendant la guerre. Parce qu’il est physiquement inapte au combat, très dubitatif sur la nécessité du conflit et, pour tout arranger, marié à une allemande, R.L. Somers est la victime de contrôles administratifs tatillons, de plus en plus intrusifs à mesure que le conflit se prolonge. Suspect aux yeux du pouvoir militaire, le couple Somers le devient bien vite à ceux de ses voisins et amis. Au cœur de sa persécution personnelle, Somers observe le vieil esprit libéral anglais dévoré de l’intérieur par les nécessités toujours impérieuses de la lutte, de John Bull en guerre. Il se sent expulsé, malgré lui, de la communauté nationale première ; on comprend mieux ses propres turpitudes face aux propositions régressives du nationaliste Kangourou. Trahi une fois, en dépit de ses propres efforts, il sait quelle peut bien être la fragilité d’une position intégrée dans une communauté ; un temps tenté par la franche camaraderie des hommes de Kangourou, dans des scènes non dénuées de désir homo-érotique, Somers finit par se révolter ; il sait que tout retour à la poche utérine est impossible. Sa femme sait lui rappeler, à sa manière, que l’intérêt de leur séjour australien était précisément de s’éloigner du monde, de suivre une tangente délibérée vers les franges de la civilisation, là où la liberté, dans le sens d’absence de sujétion collective, est encore possible. L’engagement politique, comme soumission à autrui, serait la négation de leurs efforts antérieurs. Le couple Somers ne cherchait pas en Australie le réconfort d’une collectivité – preuve en est de leurs difficultés à accepter une éventuelle intégration dans la société australienne – ils croyaient en la promesse d’une frontière, de la dernière marge où être soi-même, loin de tout, est encore possible. On conçoit mieux qu’être rattrapés là-bas par la politique, par le groupe, par les camarades, par les voisins, bref, par la société tout entière, ait constitué pour les Somers, après une certaine hésitation, un motif de fuite. Pour ne plus revivre la douleur de l’expulsion de la communauté, de cet ostracisme civique insupportable, il leur faut s’installer aux marges de la barbarie et ne plus être reliés à rien. Et si cela même n’est pas possible, il faut fuir ailleurs.

Plus structurellement, Kangourou est un roman de dualités non résolues, qui rendent nécessaire la fuite finale : plein / vide, hiérarchie / égalité, apathie / action, nature / culture, instinct / pensée, inconscient / conscient, insignifiance / signifiance, etc. À force d’être mises en tension par la narration, elles s’épuisent les unes les autres et débouchent sur la seule perspective possible, en absence de résolution, l’exil. D.H.Lawrence montre des personnages en quête d’unité, dans un monde irrémédiablement dual. Il serait fastidieux, peut-être d’en dresser le catalogue exhaustif des expressions. Je voudrais néanmoins en souligner quelques-unes unes, au-delà de l’opposition travaillisme/fascisme, incarnée dans la lutte entre les partisans de Struthers et de Cooley. Richard Somers a opposé à ces deux utopies la prégnance du « Dieu d’en bas », de la pulsion, de l’animalité contre le pur sentiment de Kangourou, contre le pur intérêt matériel de W.Struthers, considérés comme les deux facettes d’une même réalité, la vie (mal) vue d’en haut. L’opposition entre l’esprit et le corps ne trouve pas de résolution politique puisque nul parti politique ne parvient alors (et c’est un thème d’époque) à satisfaire d’un même geste les appétits d’en bas et les espérances d’en haut, les désirs subjectifs et les besoins objectifs. En voulant soumettre l’inconscient à la conscience, les mouvements politiques nient la profondeur insondable de l’humanité et n’offrent que de vagues succédanés à une unité originelle définitivement perdue. Il n’y aura pas de fusion politique. La nature australienne constitue peut-être une autre dualité ambivalente à laquelle se confrontent les personnages. Somers et sa femme, accoutumés pourtant à la nature sauvage, mais anciennement occupée, des Cornouailles, sont désorientés par celle, inviolée, de l’Australie. Plus sombre, comme traversée par des énergies malveillantes, des esprits d’avant l’esprit, des réalités profondes d’avant l’émergence de l’intelligence, le monde australien présente un exotisme aussi inquiétant qu’attirant. C’est un monde neuf, auquel se confronte le monde ancien, sans compromis possible : soit le monde ancien se désintègre dans le neuf, soit il le soumet ; il ne peut y avoir d’accommodement. La description émerveillée, à quelques pages de la fin, du printemps doré de l’Australie aux quinze espèces de mimosa ne trompe pas le lecteur, c’est un éclair, une respiration, une illusion peut-être ; l’impression majeure qui se dégage de ce livre, c’est une présentation aussi sauvage que lugubre de l’hostilité de la nature australienne, et de l’aplatissement général, de l’étouffement étrange que subissent, sans vraiment s’y adapter, les époux Somers. La nature n’est ni bonne, ni mauvaise, elle est puissante, soupçonnée, sans preuve, de malveillance, et dépasse toute mesure humaine. Le compromis avec elle ne s’esquisse que sous la forme d’une capitulation. S’opposent également dans le roman le monde hiérarchique, et le monde démocratique. L’artiste, par nature, bande ses forces dans un effort élitaire et hiérarchique, jusqu’à froisser les sentiments et les convictions égalitaires de la collectivité à laquelle il appartient ; la société australienne d’indifférence libérale et bon enfant offre à l’artiste un désintérêt en contraste si saisissant avec ce qui précède qu’il en devient insupportable. Lui qui vivait dans un univers édouardien, corseté, surveillé, aristocratique, le voilà jeté dans la démocratie coloniale, égalitaire par nature, confronté à la prégnance de ce désert intérieur commun à l’Australie et à ceux qui l’habitent. Le vide est le motif central de la démocratie libérale et du continent australien. Le choc déconcertant, pour l’homme plein, pourchassé qu’est Somers, n’est pas de ne plus être pourchassé, c’est de ne plus être susceptible de l’être, tant ce nouveau monde, vide, lui accorde peu d’importance. L’écrivain marginal, rebelle et surveillé, passe d’un statut de sur-signifiance à l’insignifiance, fondement de la tolérance démocratique. Cette nouveauté est trop brutale pour lui ; menacé par le vide, il manque de se perdre dans l’agitation politique, comme pour se convaincre qu’il existe encore ; sa négativité, seul antidote à la violence hiérarchique anglaise, n’est d’aucun secours dans le monde positif australien ; il se voit perdu, errant, absorbé par le néant ; puisqu’il ne peut devenir autre que ce qu’il est, il doit partir. Il n’existe pas plus de voie médiane que de compromis.

Il ne peut être question de réduire la création littéraire à de pures translations de faits biographiques dans le tissu textuel, ce qu’elle n’est certes pas ; néanmoins, le roman de Lawrence semble avoir condensé dans Kangourou une expérience personnelle et sensible du sous-continent australien comme du monde de l’après-guerre. Expérience d’artiste européen, d’abord, confronté au passage brutal d’une société post-victorienne, oppressive et hiérarchique, à une société démocratique moderne, apathique par choix, égalitaire par indifférence. Expérience d’homme de 1920, ensuite, sentant, dans le trouble de l’après-guerre, monter des deux côtés de l’échiquier politique la sentimentalité effusive et morbide du fascisme et le matérialisme, grossier quoique prometteur, du socialisme. Expérience d’homme seul et rejeté, enfin, devant naviguer entre la perspective de l’errance aux Frontières, que suppose l’exercice impératif de sa liberté et le regret de l’unité perdue, sous-jacent à l’exil d’Angleterre. En cela Kangourou réalise, malgré ses impasses – et au fond ce roman entier désigne le fait même de l’impasse, de l’impossible résolution des contraires – la promesse de la littérature comme mode intuitif d’accès au monde, ici à celui, déchiré, de l’âge des masses à l’instant de sa naissance.

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