Portrait d’un homme d’influence : Richie, de Raphaëlle Bacqué

FRANCE-WEATHER-FLOOD

Richie, Raphaëlle Bacqué, Grasset, 2015

Pendant une quinzaine d’années, un homme hypnotisa le Tout-Paris, des dîners du Siècle aux ministères, des salles de rédaction aux colloques pédagogiques : Richard Descoings, le fameux directeur de « Sciences Po ». Son nom était partout ; jamais le patron d’un institut enseignement supérieur n’a conquis, sur sa seule politique réformiste, une telle audience médiatique ; c’est d’autant plus remarquable qu’il n’était pas un universitaire. Des dernières années du XXe siècle, lors de son entrée en fonctions, jusqu’à sa mort brutale à New York, au printemps 2012, il bénéficia d’une influence disproportionnée. Les raisons sociologiques en sont connues : la structure qu’il dirigeait, « Sciences Po », aussi appelé « Institut d’Études Politiques » de Paris, est l’alma mater des hommes et des femmes de pouvoir, des hommes et des femmes de médias, le premier cycle de leurs ambitions. À la différence des universités, notoirement confinées à la formation du tout-venant, et des grandes écoles traditionnelles (HEC, ENS, Polytechnique), dont les réseaux d’excellence travaillent à voix feutrée, dans les coulisses, « Sciences Po » est une école audible, très audible. Par son rôle éminent dans la structure du pouvoir à Paris, son impact est fort. Elle forme les généralistes de la chose publique ; la plupart des journalistes parisiens en sont issus ; la plupart des hommes et femmes politiques de haut rang aussi. Son devenir et son évolution passionnent les détenteurs du magistère de la parole. Ses plus éminents porte-voix sont, souvent, très souvent, eux-mêmes des diplômés de « Sciences Po ». En conséquence, les grands journaux n’hésitent pas à donner une importance colossale à ce qu’il s’y passe ; et ils ont d’autant moins hésité à le faire que Descoings était un personnage. Oui, un personnage ; ce livre le confirme. Cela fait tout la différence avec ses prédécesseurs et ses confrères, fonctionnaires remplaçables, individus sans surface, notables sans notoriété. Il était nimbé d’une aura, d’une popularité aussi : l’attachement des étudiants à sa personne, affectueusement surnommée Richie en témoigne. Dans les dernières années de son « règne », quelques affaires avaient néanmoins assombri sa belle image de réformateur, d’innovateur, d’entrepreneur. Un vent mauvais se levait ; la Cour des Comptes inspectait. Et lorsqu’il décéda, le petit monde qui l’avait tant soutenu n’était plus très loin de se retourner contre son ancienne idole et de la renverser. Mme Bacqué, journaliste du Monde, offre, en deux cent cinquante pages, le portrait et l’itinéraire de cet homme, plus complexe qu’attendu. Autant le dire tout de suite, ce livre n’est pas grand-chose, littérairement. C’est de la bonne besogne de journaliste français, rédigée par une solide professionnelle, compétente quoique superficielle, capable d’animer un personnage, de lui donner un peu de profondeur sans jamais peser ou indisposer le lecteur. Peu de faits précis, des raccourcis, un narrateur absent – et donc partout présent – quelques scènes bien senties, un livre point trop long, le tour est joué. Son intérêt est ailleurs. Elle offre au citoyen lambda une excursion impressionniste dans les cercles supérieurs de l’État, là où ni vous ni moi n’avons accès.

Dans la bonne bourgeoisie parisienne, un adage un peu perfide veut que les ratés de Normale, les déçus de Polytechnique, les rejetés d’HEC, aillent traîner leurs guêtres bourgeoises rue Saint-Guillaume, le temps de se refaire un réseau, et, pour les meilleurs, de préparer l’ENA. C’est ce que fit le jeune Descoings. Cursus honorum parfait de grand commis : IEP Paris, « botte » de l’ENA, Conseil d’État. Ces réussites exigent un certain type de personnalité : sobre, consensuelle, austère, rigoureuse, efficace, ambitieuse. Quelques exceptions, comme l’excentrique Dustan, magistrat administratif devenu écrivain à scandale, n’infirment pas une règle presque intangible. Le premier Descoings, jusqu’en 1996, eut un parcours en apparence sans aspérités, classique, de haut fonctionnaire : il naviguait du Conseil d’État aux cabinets ministériels (quand la gauche est au pouvoir), il incarnait un service de l’État efficace et dépassionné. Pourtant, Mme Bacqué montre chez lui, dès cette époque, un ensemble de fêlures : une homosexualité pas toujours assumée, des habitudes de vie parfois extravagantes, une insatisfaction professionnelle latente. En 1996, il remplaça Alain Lancelot, sur proposition de ce dernier, à la tête de l’IEP de Paris. Ce fut un tournant. L’institution était une vieille dame, très classique, très bourgeoise, très respectable ; elle vivotait, sans ambitions particulières. En quinze ans, il la transforma : création d’antennes en province, internationalisation, prolongation et transformation du cursus, ouverture d’écoles spécialisées professionnalisantes ou doctorales, création d’une obligation, pour chaque étudiant, de passer un an à l’étranger, mise en place d’une forme de discrimination sociale positive, etc. Ces réformes occupent une partie du livre. La matière est connue, je ne la détaillerai pas ; Mme Bacqué n’est guère critique sur cette politique ambitieuse, qui contraignit parfois l’institution à des acrobaties financières peu orthodoxes et à quelques contorsions peu républicaines – la contestée discrimination positive. Le Monde, l’employeur de Mme Bacqué, s’est souvent montré fort hostile au vieux modèle des classes préparatoires et des grandes écoles ; il a en contrepartie toujours montré un grand enthousiasme envers la méthode Descoings – jusqu’à ce que quelques scandales ternissent son prestige.

La petite institution bourgeoise est devenue au fil du temps un grand carnassier du supérieur français avec des moyens financiers et symboliques que les universités, souvent, lui jalousent. Institution privée, et donc libre de s’affranchir des lourdeurs qui grèvent les facultés de Paris et de province, « Sciences Po » passe ainsi pour un modèle sélectif et dynamique, que journalistes et politiques saluent à qui mieux mieux. De ce fait, on a plus parlé de Descoings en quinze ans que de tous les Présidents d’Universités, Recteurs, directeurs de Polytechnique, de Saint-Cyr ou de Normale réunis. Pour résumer, il fut, de l’avis général, un directeur marquant, un personnage singulier, un réformateur ; il changea les habitudes confortables d’une grande institution française, non sans la bousculer, administrativement, culturellement, scientifiquement, financièrement. Son impact fut tel que le précédent Président évoqua son nom, un temps, pour diriger l’Éducation Nationale tout entière. Ce fut son apogée. Sa gloire pâlit ensuite des révélations sur son style de management, sa rémunération, son fonctionnement directorial, qu’on qualifia un temps de dictatorial. Il mourut, jeune, dans des circonstances obscures, à cinquante ans à peine, dans un hôtel de New York. Avant d’ouvrir le livre de Mme Bacqué, je n’avais pas d’opinion tranchée au sujet de R.Descoings. Son activisme – qui de loin paraissait être du bougisme – me le rendait suspect ; l’homme était, paraît-il, populaire auprès des étudiants ; ses réformes avaient apparemment transformé un institut orthodoxe et compassé en une machine au dynamisme apprécié. Bref, c’était un innovateur, en rupture avec les habitudes de l’administration française, un peu bravache, un peu étrange, incontournable. Le livre confirme en partie ce constat lointain ; il le perturbe en dessinant, entre les lignes, un personnage plus complexe et plus inquiétant que je ne le soupçonnais. L’admiration sans nuances d’hier a laissé place à une critique en creux, de l’homme comme du système, à la condition, peut-être, de lire entre les lignes.

Mme Bacqué s’est-elle aperçue de ce que ce portrait suggère, en profondeur ? Je me le demande. Comme je me demande dans quelle mesure ce portrait est proche de la réalité ; en cela, j’écris moins ici sur l’homme public Richard Descoings tel qu’il fut que sur l’inquiétant Richie décrit par la journaliste. Le livre s’ouvre, en épigraphe, par quelques mots prononcés aux obsèques de Descoings par Jean-Claude Casanova, responsable de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, qui chapeaute et finance partiellement Sciences Po Paris. Il cite Bernanos. Lorsque je revins à cette citation, une fois ma lecture achevée, j’eus l’impression qu’il s’agissait d’un blasphème, que l’on corrompait Bernanos, qu’on le salissait, à le citer à propos de cet homme. Dans un roman de Bernanos, Descoings eût été un autre Ouine, peut-être. Car de cet homme, Mme Bacqué nous a fait un portrait presque luciférien. Je suis conscient de l’énormité de cette épithète, mais Richie dessine une figure réellement troublante. Je n’ai pas vu en lui, au fil des pages, le seul réformateur acharné, un peu trop rapide, déterminé à réussir qu’importe les moyens et les acrobaties administratives. J’ai vu en lui bien pire. Il n’est pas séduisant, il est suborneur ; il corrompt ce qu’il approche ; une odeur de bassesse morale embaume ces pages – de trafic d’influence, surtout. L’affection qu’il porte aux étudiants a des fragrances malsaines, en se situant, très souvent, aux limites de l’intérêt sexuel. Il aimante pour manipuler ; et sa popularité a des relents de démagogie, sa gouvernance, de tyrannie. Le fort estimé professeur Leca, ponte incontesté de l’austère science politique française, parlait à son propos d’un « satrape » ; c’est bien pire. La journaliste trace une sorte de portrait psychologique type de l’homme d’action contemporain : la figure d’un homme vide (d’où mon allusion intuitive à la figure maléfique de Ouine ; on peut aussi penser, moins littérairement, à quelque ancien président), qui cache sa vacuité fondamentale par un activisme forcené, délirant. Son désir de changement ressemble à une peur panique de l’immobilité, du face-à-face avec soi. Ses effondrements périodiques signent une crise intérieure jamais résolue. Il boit, sort, se drogue ; ses excès ne comblent pas son abîme intérieur. Il semble qu’il ait voulu se fuir dans l’action, déchiré qu’il était entre sa faim de succès, de pouvoir, de séduction, de domination – et son inaptitude à voir ses désirs narcissiques satisfaits. Mme Bacqué le dépeint écartelé entre son envie de dignité bourgeoise, que signe son entrée à l’ENA, et sa pulsion iconoclaste, qu’il manifeste en vivant une existence privée inorthodoxe ; Richie est divisé entre un être social en quête de respectabilité et une personnalité individuelle en quête de liberté – deux recherches inconciliables. Et de ce vide mal ravalé, de cette personnalité mal jointoyée, en guerre contre elle-même, ne ressort qu’une évidence, celle d’un séducteur, d’un suborneur, d’un corrupteur. Il inverse les valeurs, forme de futurs haut-fonctionnaires mais ne respecte pas les règles de bonne gestion des deniers publics, va jusqu’à faire nommer le tristement célèbre M. Mougeotte à la tête d’un enseignement de déontologie journalistique (on croit rêver). Quant à l’alliance avec M. Strauss-Kahn, que la journaliste décrit entouré d’une cour d’étudiantes (!), si elle n’était pas aussi involontairement révélatrice du climat de corruption morale, d’omerta et d’impunité d’une époque, elle amuserait. Entre les lignes, peut-être inconsciemment, Mme Bacqué dessine au vitriol la figure d’un être fragile, certes, mais essentiellement dangereux, dont la dérive progressive ne connaît bientôt plus d’obstacle. L’estimable René Rémond, figure de l’intellectuel catholique, aussi libéral que froid, se laisse happer ; des dominateurs féroces comme M. Pébereau sont séduits et réduits au silence.

Au-delà du seul cas de R.Descoings, on a le sentiment, à mesure qu’avance la lecture, que cette haute administration, ces hommes et ces femmes qui doivent avoir, chevillé au corps, le souci du bien public, sont en complète roue libre. À un certain degré, dans l’État, au sommet de l’État, le contrôle n’existe plus, la responsabilité non plus. Il est inquiétant, aussi, cet État dont la tutelle s’achète à coup de cours grassement rémunérés ; cet État sur lequel une institution privée – ce qu’est Sciences Po – espère conquérir de l’influence si un de ses professeurs, qu’elle a choisi à dessein, obtient la Présidence de la République (le tout finissant dans la scabreuse farce que l’on sait) ; cet État qui laisse bafouer les principes qu’il prétend défendre par le premier brillant et séduisant personnage qui passe. Ah, je vous entends déjà me traiter de « naïf » ! Ce n’est pas une naïveté que de souhaiter que les institutions, dans notre pays, préviennent les abus et les excès. Ce n’est pas une naïveté que de vouloir un État impeccable et une élite de principes. Ce n’est pas une naïveté que de désirer de l’exemplarité. Si les citoyens ne se récrient pas, en toute indépendance, devant le mal, aucune république n’est possible. Richard Descoings, par la force de son réseau, son habileté manipulatrice, son enthousiasme communicatif, aussi, avait conquis une force de frappe immense. Il s’était assuré une position inexpugnable. La presse ? Elle ne disait rien, les journalistes ou leurs directeurs de rédaction donnaient des cours à Sciences Po ; les hommes politiques ? Ils ne disaient rien, ils donnaient des cours à Sciences Po ; les hauts fonctionnaires ? Ils ne disaient rien, ils donnaient des cours à Sciences Po ; les anciens élèves ? séduits ; les anciens enseignants ? réduits au silence. C’était donc cela, l’exemplaire institution dont la presse disait le plus grand bien ? On a parlé, aux derniers temps, vacillants, de l’ère Descoings, de république bananière ; c’est un terme trop fort. Il n’a fait que reproduire, hélas, le comportement moyen, habituel, contestable, d’une élite laissée à elle-même, sans contrôle, ivre de son sentiment d’impunité, persuadée de la justesse de ses opinions, de la perfection de ses actes.

Il est dommage que Richie soit sorti après la mort de son sujet ; serait-il sorti de son vivant qu’il eût été un exemple formidable de la liberté de la presse, de l’éthique journalistique, du fait qu’en France, le silence ne s’achète pas. Et Descoings, mis en cause comme cela, eût pu répondre, se défendre. Las ! On a attendu, comme toujours, que l’emprise se desserrât ; et le réquisitoire perd de sa force lorsque la chaise de l’accusé est vide. On est même vaguement gêné, à la fois pour cette presse qui une fois de plus en savait beaucoup, mais n’a rien voulu voir, rien voulu entendre, rien voulu dire, et pour ce Richard Descoings, qui, tout antipathique qu’il pût être, ne méritait pas, post-mortem, une telle exécution.

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Une Fleur pour Modiano

Pouvons-nous imaginer André Malraux, ministre de la Culture, incapable de citer une œuvre de Jean-Paul Sartre ou de Saint-John Perse ? Pouvons-nous imaginer Jack Lang, aux mêmes fonctions fin 1985, s’avouer incapable de situer l’œuvre de Claude Simon ? Pouvons-nous imaginer Édouard Herriot, ministre des Beaux-Arts, reconnaître benoîtement, fin 1927, qu’il ne connaît pas les œuvres de Bergson, qu’il n’a rien lu de lui, et même, plus généralement, qu’il ne lit rien depuis qu’il est devenu ministre (sous-entendu « les livres, moi, vous savez… ») ? Répondre sérieusement par la positive à ces questions est impossible, même dans le but louable de rattraper la faute récente de Mme Pellerin. Interrogée par un journaliste, celle-ci n’a pas su citer un seul titre de l’œuvre de Patrick Modiano, récipiendaire cette année de la même récompense que Sartre, Perse, Simon et Bergson. Ceux qui défendent la ministre ne peuvent pas nier cet inconcevable, même s’ils font valoir, à tort ou à raison, que, tout de même, Modiano n’est ni Sartre, ni Perse, ni Simon, ni Bergson (ce qui n’excuse pas grand chose et suppose une tout autre déploration qui, pour intéressante qu’elle soit, ne m’intéresse pas aujourd’hui). Cette comparaison avec ses prédécesseurs m’est venue instinctivement en tête ces derniers jours, alors que la ministre de la Culture était moquée par une partie malintentionnée de la classe journalistique et politique pour son incompétence, son inculture et son étroitesse de vues supposées. De tels faits alimentent, il faut bien l’admettre, le faisceau d’indices cher aux conservateurs « déclinistes » : le niveau baisse, s’effondre, se désintègre ; de fieffés imbéciles ont succédé aux aèdes du passé ; les puissants du jour ne savent plus rien. Le monde meurt ! O Tempora, O Mores ! Maudite époque ! Maugréons ! Rappelons-nous l’âge d’or ! Cette réaction spontanée, m’est, je dois l’admettre, assez naturelle. Je crois néanmoins utile de dire que ce premier sentiment, si je ne l’estime pas faux, vise à mon sens à côté du véritable problème soulevé par ce micro-événement, qui, comme tous les micro-événements, peut nous dire un plus que ce que la glose twittérienne et ricaneuse en tire instinctivement, à la condition de l’interroger. Ce problème, à mon sens, c’est l’abaissement généralisé des fonctions publiques et c’est sur lui – et non sur le déclin supposé de la culture générale ou de l’importance de la littérature – que je voudrais écrire.

Si vous me lisez de temps à autres, vous savez que ce genre de glissades et de polémiques politiques ne m’intéressent pas ; ce blog, littéraire, n’est pas censé s’en préoccuper. L’actualité, fastidieuse idole du jour, a bien d’autres canaux où répandre ses mictions. Par définition, et en règle générale, lui prêter attention équivaut à perdre son temps ; intellectualiser des faits subalternes, c’est contribuer à l’alimentation du bruit de fond médiatique, responsable de notre surdité et de notre hyper-excitation publique actuelles. Il est en effet difficile d’échapper à la dramatisation permanente du tout et du rien, à laquelle nous sommes soumis quotidiennement, à moins de vivre en stylites, réfugiés à bonne hauteur du sol. Un scandale en chasse l’autre, et nous, sans réfléchir, caquetons ou gloussons, comme des volailles, dans la basse-cour de l’internet. Le vacarme de notre poulailler nous empêche hélas de nous arrêter, de penser en silence et d’essayer de percevoir ce que l’événement peut avoir à dire sur l’état de notre société (ou tout du moins d’une partie de celle-ci). Je vais essayer, sans savoir si je peux y parvenir, de dépasser ma condition de volatile jabotant et me livrer à une courte analyse de cette affaire.

Mme Pellerin, devenue ministre lors du dernier remaniement, n’est certes ni Malraux, ni Herriot (normalien et agrégé), ni même Jack Lang (universitaire actif dans le monde culturel avant 1981). Âgée de quarante ans, elle occupe là son premier porte-feuille d’importance (relative). Pourtant, son cursus universitaire et professionnel est brillant : ESSEC, IEP de Paris, ENA, dont elle est sortie suffisamment bien classée pour entrer dans un grand corps, avant de bifurquer dans le monde politique. Cela n’indique certes rien de ses goûts littéraires et de l’étendue de sa culture ; les « grandes écoles » ne sont pas, en effet, des cénacles d’esthètes et d’érudits – ce n’est ni leur public, ni leur objet. En revanche, sa réussite démontre qu’elle est travailleuse, studieuse, intelligente, capable d’assimiler très rapidement des masses d’informations, souvent arides et abstraites, et de les organiser efficacement. La première qualité des gens qui ont suivi ces cursus, c’est de maîtriser et de mobiliser une grande quantité de faits, de savoir les hiérarchiser et les structurer, par une synthèse habile et cohérente tenue par une mise en équation intellectuelle nommée problématique. Le savoir importe moins que le savoir-faire. Leur culture manque moins de surface que de profondeur, moins de profondeur que du contact personnel et fécond avec les œuvres et les théories ; en contrepartie, ils acquièrent néanmoins une liberté et une capacité de survol leur permettant de ne pas s’enferrer dans des détails de moindre importance, jugés spécieux. Mme Pellerin est arrivée à ces fonctions par sa brillante maîtrise d’un jeu intellectuel intense et complexe. Là voilà propulsée ministre de la culture. Que fait-elle (en principe) ? Elle lit des rapports, des notes de synthèse, des fiches préparées par son équipe ; elle dirige et anime le travail d’une administration, responsable d’un département de l’action publique ; elle exerce également des fonctions de représentation, auprès de milieux culturels plutôt favorables (elle est de gauche) quoique circonspects (elle porte la macule, un peu infamante dans ces cercles, de technocrate).

M. Modiano a reçu, début octobre, le Nobel de littérature, le prix le plus connu et le plus réputé de la planète littéraire. En toute logique, qu’elle connaisse ou pas son œuvre de manière personnelle – et on ne peut pas avoir tout lu – la ministre demande à son équipe une fiche synthétique et en assimile quelques points centraux, de manière à préparer les inévitables suites de cette récompense. Interrogée, elle saura répondre. Les journalistes n’ont pas nécessairement une connaissance plus personnelle qu’elle de l’œuvre – les réputations littéraires se font par ouï-dire, il suffit de voir la fortune de cet épithète « proustien » bizarrement accolé à la moindre mention de M. Modiano pour le constater. Soyons cyniques, quelques banalités, dans le maigre temps imparti dans un entretien télé- ou radiodiffusé, suffiront à laisser croire que Mme Pellerin connaît son sujet, maîtrise les codes du monde culturel, bref, peut exercer sa fonction. Qu’elle appréhende ou non l’importance littéraire de cet écrivain importe peu dans l’action quotidienne de la ministre ; pourtant, il est crucial pour elle de ne pas être prise en faute sur une connaissance superficielle de l’œuvre, il en va de sa réputation et de sa crédibilité naissantes. En trébuchant sur une question banale, à propos des écrits de M. Modiano, la ministre a montré, en quelques instants, deux choses (peut-être fausses, mais peu importe, c’est ce qu’elle laisse croire aux autres) : elle n’a ni la culture minimale qu’on lui supposait, ni le sérieux professionnel qui y aurait suppléé. Politiquement, dans ses fonctions, c’est une double faute. Elle renforce une réputation déjà avérée – et préjudiciable à son poste – de techno-sans-âme ; elle passe pour une dilettante, qui n’anticipe et ne prépare rien. Elle sera jugée sur de telles trivialités, qu’elle s’y prépare ! Que nous dit alors cette misérable affaire ? Plusieurs choses.

Il n’est pas question de juger la culture réelle de Mme Pellerin sur ce seul manquement, évidemment ; il est plus intéressant d’observer que Mme Pellerin avoue, par la suite, en guise d’excuses, n’avoir « plus le temps de lire » (autre chose que des lectures captives, rapports, notes, etc.). Outre le mépris dans lequel une telle affirmation tient la lecture en général et la littérature en particulier, je note, sur une plus large perspective, la pauvreté de cette défense. Pauvre victime du harassant travail ministériel, soutier d’un régime techno-bureaucratique, liée par tant de responsabilités écrasantes, elle n’a évidemment plus de temps pour la culture. Ni pour faire travailler son équipe. Ni pour réviser ses fiches. Ni pour préparer ses interviews. En revanche, elle a toujours le temps, apparemment, de regarder Games of Thrones, série populaire à la mode, dont elle parlait l’autre jour avec une expertise manifeste sur les ondes de France Culture (dans l’inénarrable « matinale » de M. Voinchet, que j’écoute dans l’espérance quotidienne et toujours satisfaite de quelconques « grotesqueries » (Verlaine)). Entre la lecture d’un côté (de livres ou de fiches) et le visionnage de séries télévisées de l’autre, Mme Pellerin montre qu’elle a choisi. Je me réjouis toujours d’entendre des gens capables d’employer des journées ou des soirées entières à absorber des produits télévisés de consommation courante me dire, fort graves, qu’ils n’ont pas le temps de lire. On a toujours le temps ; il faut se le ménager. L’important est d’en avoir l’envie. Au poste qu’elle exerce, ce petit défaut, ce désintérêt, cette négligence pourraient avoir quelques répercussions négatives. Mais, au fond, Mme Pellerin dit-elle la vérité ? Ne fait-elle pas là les concessions nécessaires qu’exige la vie publique de notre époque ? N’avait-elle pas préparé une fiche, cette fois-ci ? Ne vient-elle pas parler de Games of Thrones sur France-Culture parce qu’à France-Culture même, la culture se résume désormais à la vaste industrie du loisir pasteurisé, haché et mixé, saupoudré d’actu et de bavardages ? Ne joue-t-elle pas le rôle qu’on attend d’elle, à faire semblant de partager ce qui constitue, partout, le seul horizon intellectuel de la société, le loisir ? N’est-ce pas la même capacité d’adaptation au clapotement sale de notre époque qui la fait s’afficher à la FIAC aux côtés d’une (ex- ?)prostituée dont le titre de gloire fut d’être abusée mineure par des athlètes professionnels ? Au moins, l’on n’accusera pas la ministre d’élitisme – ce vilain mot injurieux qui permet à n’importe qui de disqualifier par principe toute tentative, même maladroite, de penser au-dessus de soi-même, contre soi-même, et de se confronter à plus puissant et plus subtil que soi.

Je ne crois pas la ministre idiote ou inculte. Je ne la crois pas paresseuse ou obtuse. Je ne sais pas si elle dit vrai ou si elle ment. L’important n’est pas là. Elle est confrontée aux nouvelles règles de jeu, qui ont émergé depuis une vingtaine d’années dans l’espace public. En appeler à la comparaison avec Malraux et Herriot n’a pas vraiment de sens, car Malraux ou Herriot n’auraient tout simplement pas été interrogés sur leur connaissance des œuvres de Sartre, de Perse ou de Bergson. Dans leur univers et à leur époque, ce genre de questions ne se posait pas. Elles n’avaient pas de sens. Et elles outrepassaient des règles tacites de comportement et de politesse. L’abaissement des fonctions politiques, leur perte de verticalité, a accouché d’un univers d’irrévérence, où le moindre journaliste n’hésite plus à essayer de coincer les ministres et les hommes d’État, par des petits quiz ricanants ; ces courageux paladins de la Vérité évitent bien, hélas, de manifester cette virulence et cette sournoiserie pour des vrais sujets politiques, graves, importants. Là, en général, le courage fait défaut. Pas de sérieux ! Nous avons les défauts d’un système sans ses qualités. Pour que le spectacle fonctionne, il faut que le ridicule naisse de futilités. Plus de ton compassé ou de questions prévues d’avance ; du divertissement ! Et le spectacle s’obtient d’autant mieux lorsque les questions sont idiotes, hors sujet ou malveillantes. C’est ainsi que sur France Culture, récemment, Mme Pellerin était interrogée par les journalistes de la station (la seule à prétentions culturelles) à propos de produits de divertissement comme Les Lapins crétins et Games of Thrones ! Rêvons d’André Malraux parlant du Journal de Mickey et de sa passion pour les histoires de Picsou… (« Entre ici, Donald Duck, avec ton cortège de volatiles. » ; « Pat Hibulaire tenterait-il de lever la moustiquaire ? Frapperait-il au travers ? » etc.) Ce torrent excrémentiel, charrié sur toutes les ondes et les pages, continue de gonfler, année après année, pour le plus grand et évident bénéfice, il n’y a pas à en douter, de la culture elle-même.

La faute n’est d’ailleurs pas exclusivement celle des médias. Eux-mêmes se conforment à la société gentiment médiocre et passablement aigrie dont ils sont l’émanation autant qu’au désir d’abjection des hommes politiques. À force de vouloir se faire passer pour ce qu’ils ne sont pas, à force de vouloir paraître comme tout le monde, à force de vouloir se présenter sous un jour vaguement sympathique, les hommes (et les femmes) politiques ont crétinisé leurs fonctions. René Girard parle d’un désir mimétique, eh bien sa manifestation en politique est un désir crétinique. MM. Wauquiez ou Le Maire – brillants majors et caciques d’à peu près toutes les grandes écoles et les grands concours de la république – en ont donné quelques illustrations ces dernières années, l’un en clamant son amour pour Lady Gaga et les séries télévisées, l’autre en se trompant publiquement sur la superficie d’un hectare. Ricanez, braves gens, ceux qui vous gouvernent sont comme vous ; ils vous ressemblent ; ils sont même pires que vous ! Bien sûr, un mouvement plus profond, plus ancien, inéluctable, tocquevillien, d’écrasement des hiérarchies, de fin des autorités devait déboucher sur un univers politique aplati, égalitaire, démocratique, d’où tradition et autorité seraient évacués, et dont l’ennemi serait l’élitisme. Le principe vertical est condamné depuis deux siècles au moins. Mais il n’était inscrit nulle part que ce mouvement horizontalisant dût déboucher sur l’extension à toute la société d’une sous-culture aussi déplorable, insignifiante, frivole et trompeuse. La mésaventure de Mme Pellerin en est une des conséquences : le racornissement de l’entretien politique au niveau de Questions pour un champion. L’erreur fondamentale de la classe politique, à mon sens, est de se vautrer dans la boue en croyant faire peuple et susciter ainsi l’empathie et la connivence ; ce genre d’attitudes, dans l’espace public, ne fait que provoquer la raillerie, le mépris et le dédain. On attend d’eux autre chose que ce dérisoire désir de dérider.

Pour la blague, on appréciera les écrits du calamiteux Yann Moix, auteur en septembre d’un article dithyrambique – et bouffon – sur son « amie Fleur ». La ministre était présentée comme un génie total, capable de réciter par cœur, sur demande, des tirades de Shakespeare (tirées d’Henry VI, s’il vous plaît), de se montrer incollable sur Eschyle comme sur Dante, dont elle ponctuerait ses conversations de passages entiers. Bien sûr, je sais ce que vous en pensez, épater un clown comme M. Moix par sa connaissance des classiques ne doit pas être très compliqué. L’immortel auteur de Podium, parfaite incarnation de la trivialité prétentieuse et vile de notre époque, enrobait cette admiration d’une autre, contradictoire et adressée au commun : ne croyez pas que son génie soit éloigné de vous, braves gens, Fleur vous bat en tout, Fleur sait des choses in-croy-ables mais Fleur est une super nana – je dis Fleur, car l’époque est à la fausse connivence des prénoms – Fleur sait aussi son Desproges par cœur. Et son Debbouze. Saint Desproges ! Saint Debbouze ! Ne manquait plus que Saint Coluche ! Mme Pellerin apparaissait ainsi dans cet article comme une femme admirable et brillante doublée d’une forme, improbable et répugnante, d’érudite du kitsch. Je ne m’étendrai pas plus sur cette maladroite tentative d’hagiographie (parue, fort logiquement, dans Paris-Match) sinon qu’elle montre parfaitement les ambiguïtés que suppose toute promotion médiatique politique à notre époque. L’homme (ou la femme) politique doit tout à la fois apparaître cultivé et profane, brillant et terne, supérieur et égal. Il veut être à la fois le meilleur d’entre nous et comme tout le monde. Ce qui le conduit à des propositions et des comportements intenables. On cite une obscure réplique de Cymbeline, qu’on ponctue par un gimmick du Père Noël est une ordure, avant d’enchaîner sur une faute de français, rattrapée par un commentaire avisé sur le cinéma d’Antonioni, lui-même gâché par une ânerie sur les romans de M. Beigbeder. On dirige la culture, on a un cursus parfait, mais on bafouille sur un thème d’actualité, on hésite sur des faits sus de tous. Je sais bien que l’époque est à la post-moderne salade de fruit, mais on comprend bien qu’un tel message, entre supériorité intellectuelle et bêtise culturelle, apparaît illisible. Cette petite affaire, au fond, n’est que cela, un brouillage de plus qui, paradoxal, contribue à saper l’autorité politique sur laquelle lorgne tout personnage se lançant dans la carrière publique. On croirait qu’ils veulent réduire leurs futures fonctions à l’exacte envergure de leur médiocrité, pour se plaindre, ensuite, de l’étroitesse de leurs pouvoirs. Comme la plupart de ses contemporains, Mme Pellerin tend à gâcher son peu de crédit politique pour rien, ou presque. Ni la littérature, visiblement dédaignée, ni la culture, mise sens dessus dessous, ni la politique, abêtie, n’en sortent gagnantes.