Une Fleur pour Modiano

Pouvons-nous imaginer André Malraux, ministre de la Culture, incapable de citer une œuvre de Jean-Paul Sartre ou de Saint-John Perse ? Pouvons-nous imaginer Jack Lang, aux mêmes fonctions fin 1985, s’avouer incapable de situer l’œuvre de Claude Simon ? Pouvons-nous imaginer Édouard Herriot, ministre des Beaux-Arts, reconnaître benoîtement, fin 1927, qu’il ne connaît pas les œuvres de Bergson, qu’il n’a rien lu de lui, et même, plus généralement, qu’il ne lit rien depuis qu’il est devenu ministre (sous-entendu « les livres, moi, vous savez… ») ? Répondre sérieusement par la positive à ces questions est impossible, même dans le but louable de rattraper la faute récente de Mme Pellerin. Interrogée par un journaliste, celle-ci n’a pas su citer un seul titre de l’œuvre de Patrick Modiano, récipiendaire cette année de la même récompense que Sartre, Perse, Simon et Bergson. Ceux qui défendent la ministre ne peuvent pas nier cet inconcevable, même s’ils font valoir, à tort ou à raison, que, tout de même, Modiano n’est ni Sartre, ni Perse, ni Simon, ni Bergson (ce qui n’excuse pas grand chose et suppose une tout autre déploration qui, pour intéressante qu’elle soit, ne m’intéresse pas aujourd’hui). Cette comparaison avec ses prédécesseurs m’est venue instinctivement en tête ces derniers jours, alors que la ministre de la Culture était moquée par une partie malintentionnée de la classe journalistique et politique pour son incompétence, son inculture et son étroitesse de vues supposées. De tels faits alimentent, il faut bien l’admettre, le faisceau d’indices cher aux conservateurs « déclinistes » : le niveau baisse, s’effondre, se désintègre ; de fieffés imbéciles ont succédé aux aèdes du passé ; les puissants du jour ne savent plus rien. Le monde meurt ! O Tempora, O Mores ! Maudite époque ! Maugréons ! Rappelons-nous l’âge d’or ! Cette réaction spontanée, m’est, je dois l’admettre, assez naturelle. Je crois néanmoins utile de dire que ce premier sentiment, si je ne l’estime pas faux, vise à mon sens à côté du véritable problème soulevé par ce micro-événement, qui, comme tous les micro-événements, peut nous dire un plus que ce que la glose twittérienne et ricaneuse en tire instinctivement, à la condition de l’interroger. Ce problème, à mon sens, c’est l’abaissement généralisé des fonctions publiques et c’est sur lui – et non sur le déclin supposé de la culture générale ou de l’importance de la littérature – que je voudrais écrire.

Si vous me lisez de temps à autres, vous savez que ce genre de glissades et de polémiques politiques ne m’intéressent pas ; ce blog, littéraire, n’est pas censé s’en préoccuper. L’actualité, fastidieuse idole du jour, a bien d’autres canaux où répandre ses mictions. Par définition, et en règle générale, lui prêter attention équivaut à perdre son temps ; intellectualiser des faits subalternes, c’est contribuer à l’alimentation du bruit de fond médiatique, responsable de notre surdité et de notre hyper-excitation publique actuelles. Il est en effet difficile d’échapper à la dramatisation permanente du tout et du rien, à laquelle nous sommes soumis quotidiennement, à moins de vivre en stylites, réfugiés à bonne hauteur du sol. Un scandale en chasse l’autre, et nous, sans réfléchir, caquetons ou gloussons, comme des volailles, dans la basse-cour de l’internet. Le vacarme de notre poulailler nous empêche hélas de nous arrêter, de penser en silence et d’essayer de percevoir ce que l’événement peut avoir à dire sur l’état de notre société (ou tout du moins d’une partie de celle-ci). Je vais essayer, sans savoir si je peux y parvenir, de dépasser ma condition de volatile jabotant et me livrer à une courte analyse de cette affaire.

Mme Pellerin, devenue ministre lors du dernier remaniement, n’est certes ni Malraux, ni Herriot (normalien et agrégé), ni même Jack Lang (universitaire actif dans le monde culturel avant 1981). Âgée de quarante ans, elle occupe là son premier porte-feuille d’importance (relative). Pourtant, son cursus universitaire et professionnel est brillant : ESSEC, IEP de Paris, ENA, dont elle est sortie suffisamment bien classée pour entrer dans un grand corps, avant de bifurquer dans le monde politique. Cela n’indique certes rien de ses goûts littéraires et de l’étendue de sa culture ; les « grandes écoles » ne sont pas, en effet, des cénacles d’esthètes et d’érudits – ce n’est ni leur public, ni leur objet. En revanche, sa réussite démontre qu’elle est travailleuse, studieuse, intelligente, capable d’assimiler très rapidement des masses d’informations, souvent arides et abstraites, et de les organiser efficacement. La première qualité des gens qui ont suivi ces cursus, c’est de maîtriser et de mobiliser une grande quantité de faits, de savoir les hiérarchiser et les structurer, par une synthèse habile et cohérente tenue par une mise en équation intellectuelle nommée problématique. Le savoir importe moins que le savoir-faire. Leur culture manque moins de surface que de profondeur, moins de profondeur que du contact personnel et fécond avec les œuvres et les théories ; en contrepartie, ils acquièrent néanmoins une liberté et une capacité de survol leur permettant de ne pas s’enferrer dans des détails de moindre importance, jugés spécieux. Mme Pellerin est arrivée à ces fonctions par sa brillante maîtrise d’un jeu intellectuel intense et complexe. Là voilà propulsée ministre de la culture. Que fait-elle (en principe) ? Elle lit des rapports, des notes de synthèse, des fiches préparées par son équipe ; elle dirige et anime le travail d’une administration, responsable d’un département de l’action publique ; elle exerce également des fonctions de représentation, auprès de milieux culturels plutôt favorables (elle est de gauche) quoique circonspects (elle porte la macule, un peu infamante dans ces cercles, de technocrate).

M. Modiano a reçu, début octobre, le Nobel de littérature, le prix le plus connu et le plus réputé de la planète littéraire. En toute logique, qu’elle connaisse ou pas son œuvre de manière personnelle – et on ne peut pas avoir tout lu – la ministre demande à son équipe une fiche synthétique et en assimile quelques points centraux, de manière à préparer les inévitables suites de cette récompense. Interrogée, elle saura répondre. Les journalistes n’ont pas nécessairement une connaissance plus personnelle qu’elle de l’œuvre – les réputations littéraires se font par ouï-dire, il suffit de voir la fortune de cet épithète « proustien » bizarrement accolé à la moindre mention de M. Modiano pour le constater. Soyons cyniques, quelques banalités, dans le maigre temps imparti dans un entretien télé- ou radiodiffusé, suffiront à laisser croire que Mme Pellerin connaît son sujet, maîtrise les codes du monde culturel, bref, peut exercer sa fonction. Qu’elle appréhende ou non l’importance littéraire de cet écrivain importe peu dans l’action quotidienne de la ministre ; pourtant, il est crucial pour elle de ne pas être prise en faute sur une connaissance superficielle de l’œuvre, il en va de sa réputation et de sa crédibilité naissantes. En trébuchant sur une question banale, à propos des écrits de M. Modiano, la ministre a montré, en quelques instants, deux choses (peut-être fausses, mais peu importe, c’est ce qu’elle laisse croire aux autres) : elle n’a ni la culture minimale qu’on lui supposait, ni le sérieux professionnel qui y aurait suppléé. Politiquement, dans ses fonctions, c’est une double faute. Elle renforce une réputation déjà avérée – et préjudiciable à son poste – de techno-sans-âme ; elle passe pour une dilettante, qui n’anticipe et ne prépare rien. Elle sera jugée sur de telles trivialités, qu’elle s’y prépare ! Que nous dit alors cette misérable affaire ? Plusieurs choses.

Il n’est pas question de juger la culture réelle de Mme Pellerin sur ce seul manquement, évidemment ; il est plus intéressant d’observer que Mme Pellerin avoue, par la suite, en guise d’excuses, n’avoir « plus le temps de lire » (autre chose que des lectures captives, rapports, notes, etc.). Outre le mépris dans lequel une telle affirmation tient la lecture en général et la littérature en particulier, je note, sur une plus large perspective, la pauvreté de cette défense. Pauvre victime du harassant travail ministériel, soutier d’un régime techno-bureaucratique, liée par tant de responsabilités écrasantes, elle n’a évidemment plus de temps pour la culture. Ni pour faire travailler son équipe. Ni pour réviser ses fiches. Ni pour préparer ses interviews. En revanche, elle a toujours le temps, apparemment, de regarder Games of Thrones, série populaire à la mode, dont elle parlait l’autre jour avec une expertise manifeste sur les ondes de France Culture (dans l’inénarrable « matinale » de M. Voinchet, que j’écoute dans l’espérance quotidienne et toujours satisfaite de quelconques « grotesqueries » (Verlaine)). Entre la lecture d’un côté (de livres ou de fiches) et le visionnage de séries télévisées de l’autre, Mme Pellerin montre qu’elle a choisi. Je me réjouis toujours d’entendre des gens capables d’employer des journées ou des soirées entières à absorber des produits télévisés de consommation courante me dire, fort graves, qu’ils n’ont pas le temps de lire. On a toujours le temps ; il faut se le ménager. L’important est d’en avoir l’envie. Au poste qu’elle exerce, ce petit défaut, ce désintérêt, cette négligence pourraient avoir quelques répercussions négatives. Mais, au fond, Mme Pellerin dit-elle la vérité ? Ne fait-elle pas là les concessions nécessaires qu’exige la vie publique de notre époque ? N’avait-elle pas préparé une fiche, cette fois-ci ? Ne vient-elle pas parler de Games of Thrones sur France-Culture parce qu’à France-Culture même, la culture se résume désormais à la vaste industrie du loisir pasteurisé, haché et mixé, saupoudré d’actu et de bavardages ? Ne joue-t-elle pas le rôle qu’on attend d’elle, à faire semblant de partager ce qui constitue, partout, le seul horizon intellectuel de la société, le loisir ? N’est-ce pas la même capacité d’adaptation au clapotement sale de notre époque qui la fait s’afficher à la FIAC aux côtés d’une (ex- ?)prostituée dont le titre de gloire fut d’être abusée mineure par des athlètes professionnels ? Au moins, l’on n’accusera pas la ministre d’élitisme – ce vilain mot injurieux qui permet à n’importe qui de disqualifier par principe toute tentative, même maladroite, de penser au-dessus de soi-même, contre soi-même, et de se confronter à plus puissant et plus subtil que soi.

Je ne crois pas la ministre idiote ou inculte. Je ne la crois pas paresseuse ou obtuse. Je ne sais pas si elle dit vrai ou si elle ment. L’important n’est pas là. Elle est confrontée aux nouvelles règles de jeu, qui ont émergé depuis une vingtaine d’années dans l’espace public. En appeler à la comparaison avec Malraux et Herriot n’a pas vraiment de sens, car Malraux ou Herriot n’auraient tout simplement pas été interrogés sur leur connaissance des œuvres de Sartre, de Perse ou de Bergson. Dans leur univers et à leur époque, ce genre de questions ne se posait pas. Elles n’avaient pas de sens. Et elles outrepassaient des règles tacites de comportement et de politesse. L’abaissement des fonctions politiques, leur perte de verticalité, a accouché d’un univers d’irrévérence, où le moindre journaliste n’hésite plus à essayer de coincer les ministres et les hommes d’État, par des petits quiz ricanants ; ces courageux paladins de la Vérité évitent bien, hélas, de manifester cette virulence et cette sournoiserie pour des vrais sujets politiques, graves, importants. Là, en général, le courage fait défaut. Pas de sérieux ! Nous avons les défauts d’un système sans ses qualités. Pour que le spectacle fonctionne, il faut que le ridicule naisse de futilités. Plus de ton compassé ou de questions prévues d’avance ; du divertissement ! Et le spectacle s’obtient d’autant mieux lorsque les questions sont idiotes, hors sujet ou malveillantes. C’est ainsi que sur France Culture, récemment, Mme Pellerin était interrogée par les journalistes de la station (la seule à prétentions culturelles) à propos de produits de divertissement comme Les Lapins crétins et Games of Thrones ! Rêvons d’André Malraux parlant du Journal de Mickey et de sa passion pour les histoires de Picsou… (« Entre ici, Donald Duck, avec ton cortège de volatiles. » ; « Pat Hibulaire tenterait-il de lever la moustiquaire ? Frapperait-il au travers ? » etc.) Ce torrent excrémentiel, charrié sur toutes les ondes et les pages, continue de gonfler, année après année, pour le plus grand et évident bénéfice, il n’y a pas à en douter, de la culture elle-même.

La faute n’est d’ailleurs pas exclusivement celle des médias. Eux-mêmes se conforment à la société gentiment médiocre et passablement aigrie dont ils sont l’émanation autant qu’au désir d’abjection des hommes politiques. À force de vouloir se faire passer pour ce qu’ils ne sont pas, à force de vouloir paraître comme tout le monde, à force de vouloir se présenter sous un jour vaguement sympathique, les hommes (et les femmes) politiques ont crétinisé leurs fonctions. René Girard parle d’un désir mimétique, eh bien sa manifestation en politique est un désir crétinique. MM. Wauquiez ou Le Maire – brillants majors et caciques d’à peu près toutes les grandes écoles et les grands concours de la république – en ont donné quelques illustrations ces dernières années, l’un en clamant son amour pour Lady Gaga et les séries télévisées, l’autre en se trompant publiquement sur la superficie d’un hectare. Ricanez, braves gens, ceux qui vous gouvernent sont comme vous ; ils vous ressemblent ; ils sont même pires que vous ! Bien sûr, un mouvement plus profond, plus ancien, inéluctable, tocquevillien, d’écrasement des hiérarchies, de fin des autorités devait déboucher sur un univers politique aplati, égalitaire, démocratique, d’où tradition et autorité seraient évacués, et dont l’ennemi serait l’élitisme. Le principe vertical est condamné depuis deux siècles au moins. Mais il n’était inscrit nulle part que ce mouvement horizontalisant dût déboucher sur l’extension à toute la société d’une sous-culture aussi déplorable, insignifiante, frivole et trompeuse. La mésaventure de Mme Pellerin en est une des conséquences : le racornissement de l’entretien politique au niveau de Questions pour un champion. L’erreur fondamentale de la classe politique, à mon sens, est de se vautrer dans la boue en croyant faire peuple et susciter ainsi l’empathie et la connivence ; ce genre d’attitudes, dans l’espace public, ne fait que provoquer la raillerie, le mépris et le dédain. On attend d’eux autre chose que ce dérisoire désir de dérider.

Pour la blague, on appréciera les écrits du calamiteux Yann Moix, auteur en septembre d’un article dithyrambique – et bouffon – sur son « amie Fleur ». La ministre était présentée comme un génie total, capable de réciter par cœur, sur demande, des tirades de Shakespeare (tirées d’Henry VI, s’il vous plaît), de se montrer incollable sur Eschyle comme sur Dante, dont elle ponctuerait ses conversations de passages entiers. Bien sûr, je sais ce que vous en pensez, épater un clown comme M. Moix par sa connaissance des classiques ne doit pas être très compliqué. L’immortel auteur de Podium, parfaite incarnation de la trivialité prétentieuse et vile de notre époque, enrobait cette admiration d’une autre, contradictoire et adressée au commun : ne croyez pas que son génie soit éloigné de vous, braves gens, Fleur vous bat en tout, Fleur sait des choses in-croy-ables mais Fleur est une super nana – je dis Fleur, car l’époque est à la fausse connivence des prénoms – Fleur sait aussi son Desproges par cœur. Et son Debbouze. Saint Desproges ! Saint Debbouze ! Ne manquait plus que Saint Coluche ! Mme Pellerin apparaissait ainsi dans cet article comme une femme admirable et brillante doublée d’une forme, improbable et répugnante, d’érudite du kitsch. Je ne m’étendrai pas plus sur cette maladroite tentative d’hagiographie (parue, fort logiquement, dans Paris-Match) sinon qu’elle montre parfaitement les ambiguïtés que suppose toute promotion médiatique politique à notre époque. L’homme (ou la femme) politique doit tout à la fois apparaître cultivé et profane, brillant et terne, supérieur et égal. Il veut être à la fois le meilleur d’entre nous et comme tout le monde. Ce qui le conduit à des propositions et des comportements intenables. On cite une obscure réplique de Cymbeline, qu’on ponctue par un gimmick du Père Noël est une ordure, avant d’enchaîner sur une faute de français, rattrapée par un commentaire avisé sur le cinéma d’Antonioni, lui-même gâché par une ânerie sur les romans de M. Beigbeder. On dirige la culture, on a un cursus parfait, mais on bafouille sur un thème d’actualité, on hésite sur des faits sus de tous. Je sais bien que l’époque est à la post-moderne salade de fruit, mais on comprend bien qu’un tel message, entre supériorité intellectuelle et bêtise culturelle, apparaît illisible. Cette petite affaire, au fond, n’est que cela, un brouillage de plus qui, paradoxal, contribue à saper l’autorité politique sur laquelle lorgne tout personnage se lançant dans la carrière publique. On croirait qu’ils veulent réduire leurs futures fonctions à l’exacte envergure de leur médiocrité, pour se plaindre, ensuite, de l’étroitesse de leurs pouvoirs. Comme la plupart de ses contemporains, Mme Pellerin tend à gâcher son peu de crédit politique pour rien, ou presque. Ni la littérature, visiblement dédaignée, ni la culture, mise sens dessus dessous, ni la politique, abêtie, n’en sortent gagnantes.

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13 réflexions sur “Une Fleur pour Modiano

  1. Laurent, vous avez raison d’attirer l’attention sur ce qui a priori pourrait paraître anecdotique et révèle à quel point la banalisation de ce phénomène est dangereuse. Peu d’auteurs dans le passé nous ont indiqué que nous étions sur la mauvaise pente, tant l’habitude du manque d’exigence s’est installée. Dans les années 90, J.-Ph. Domecq dans Qui a peur de la littérature? mais aussi Alain Nadaud dans Malaise dans la littérature ont réagi, sans qu’on les prenne vraiment au sérieux. Pour moi, ce que vous dites s’inscrit dans la continuité de ces essais polémiques. Votre parole est précieuse, car elle indique que nous ne sommes pas obligés d’accepter, passivement, ce que le jeu médiatique nous impose.
    Amicalement,
    Valérie

    • Merci beaucoup chère Valérie,
      j’ai hésité à écrire et publier cette note, car je crains toujours qu’une contestation de principe dans ces cas-là ne soit qu’un dispensable écho supplémentaire dans une affaire qui n’en mérite pas. Je ne suis pas toujours très fier, non plus, de céder à mon démon ronchon (c’est tellement facile et il est tellement plus intéressant de parler de bons livres)… Néanmoins, un citoyen lambda doit bien fustiger, au moins pour lui-même, de temps à autre, l’état d’abaissement de la chose publique ; surtout lorsque cet abaissement paraît voulu par tous ses principaux acteurs, consciemment ou inconsciemment. Il n’est pas possible (ni souhaitable) de revenir au monde paternel et vertical d’antan, et je ne crois pas à une résurrection de l’intérêt pour la littérature dans les cercles dirigeants (Blum écrivit avant 1914 des pages d’une très grande justesse et sincérité sur le théâtre de Claudel ; on rêve de lire un hiérarque du PS nous entretenir ainsi de Valère Novarina, mais c’est impossible). Si le désamour des élites envers les lettres et les arts a l’avantage de nous débarrasser d’une forme insincère de philistinisme cultivé (Arendt), il prive aussi ceux qui nous dirigent des moyens d’enrichir leur réflexion technique, humaine et spirituelle, d’exercer leur facultés sensibles, d’être libres. Le « je ne lis jamais de romans » du président Hollande m’a autant gêné que les proclamations d’inculture de son prédécesseur. La lecture personnelle et régulière des grands classiques (littéraires ou philosophiques) aurait peut-être empêché bien des erreurs depuis quelques années.
      Il n’est pas nécessaire en outre que le plan plus ou moins horizontal sur lequel la société démocratique s’organise et débat se situe à des niveaux aussi bas. Je ne pense pas que les citoyens s’en satisfassent ; preuve en est un appétit réel de débat que l’Internet permet, certes dans les limites techniques des agoras modernes (anonymat, rapidité, impulsivité, brièveté des messages, rudesse des échanges).
      L’erreur des détenteurs légitimes du pouvoir politique et médiatique est d’autant plus grave. Ce qui me frappe là-dedans, au-delà de l’ingénuité (voulue ?) de la ministre, c’est le climat général de malveillance travestie sous un épais maquillage de connivence ricaneuse. Pourquoi se livrer à ce jeu affligeant ? Pourquoi s’exposer à cela ? Comme « mon amie Fleur », je peux citer Shakespeare : « There’s daggers in men’s smiles »

      L’exemple de France Culture, que je charge ici par agacement personnel (les Matins…), en est assez symptomatique, avec cette bizarre et désuète tentative d’imiter « l’esprit Canal+ », avec trente ans de retard. Il y a sûrement une autre voie à tracer, pour cette station, que ce style éventé.

      Je vous réponds longuement pour compenser mon silence. Je suis en effet impardonnable de ne pas avoir répondu à votre dernier mail. Les semaines ont passé, j’ai plusieurs fois remis l’échéance et j’ai aujourd’hui mauvaise conscience de vous avoir promis une réponse et de tant tarder à vous l’écrire.
      Amicalement
      Laurent

      • Aucune inquiétude sur votre silence, je ne l’ai pas pris comme une marque d’indifférence, et d’ailleurs, pour que vos lecteurs comprennent de quoi il s’agit, nous pouvons leur dire que j’étais sur le point d’ouvrir un débat sur Les Corps Célestes et que je sollicitais votre avis sur la façon de le lancer. Et voilà que ce sujet nous donne l’occasion de débattre publiquement. Alors que ce soit chez vous ou chez moi, quelle importance? L’essentiel est d’oser.
        Si la réaction de F. Pellerin ne mérite pas qu’on s’y attarde, ce que vous en dites doit faire l’objet d’une attention particulière, parce que cela éclaire ce qui se passe dans notre société et ce dont nous souffrons. Je pèse mes mots.
        Vous aviez évoqué un jour la question du langage et votre agacement portait sur les glissements sémantiques qui s’opèrent sans qu’on y prête garde. Ce que vous dites des propos de la ministre est du même ordre. Vous observez qu’il y a dans le discours dominant des concessions qui nous éloignent d’une pensée rigoureuse et dynamique. Et vous pointez le risque d’être considéré comme « un élitiste » dès que vous réagissez. Et pourtant, si cette volonté affichée de se mettre au niveau de tous peut être interprétée comme une marque de considération, c’est exactement l’inverse qui se passe. Avoir comme ministre de la Culture F. Pellerin ne rassure pas. Ca inquiète car elle creuse le fossé déjà existant entre l’élite politique et les intellectuels. Si un ministre de la Culture ne porte pas la conviction intime qu’il est important d’avoir envie de lire, qui le fera? Le divorce est consommé et votre légitime agacement éclaire cette frustration, ce refus de vivre dans un monde où il est dit qu’on n’a pas le temps d’approfondir. L’approfondissement ne réside pas dans la capacité à synthétiser des informations de façon efficace. Il est ailleurs et il est important de révéler cet espace.
        Cette verticalité que vous évoquez existe toujours mais elle n’est plus perceptible dans la cacophonie générale. D’abord, parce qu’elle n’est pas reprise dans le discours des responsables mais aussi parce qu’elle est noyée dans un flux médiatique. Twitter et facebook de ce point de vue tuent toute possibilité de débattre. Pour cela, il faut prendre le temps de développer une pensée. Loin du bruit, la parole devient audible.
        Si j’ai un voeu à faire, ce serait celui-ci: que chacun se réapproprie l’espace public et ose débattre, au risque de sortir de l’anonymat et d’être poussé parfois dans ses propres retranchements. Alors on pourra espérer inverser la tendance et retrouver une tenue intellectuelle que nous perdons à force de cynisme et de surenchère dans la démonstration de force.
        Sauriez-vous dire, Laurent, si votre démarche naît de la passion des livres ou du besoin de réagir à l’oppression de l’appauvrissement culturel? Finalement, on vous imagine mal venant d’une école de journalisme et pourtant votre travail de critique littéraire relève de ce rôle.
        Comment échappe-t-on à l’emprise d’une société qui formate les esprits plus qu’elle ne les éveille?

        • Je suis plutôt en accord avec ce que vous dites sur Mme Pellerin, même si je m’abstiens de juger la culture réelle de cette personne – que je ne connais pas.
          La verticalité et la profondeur subsistent, professionnalisées, au sein des institutions savantes ou universitaires, loin de l’espace public auquel nous avons accès. Un gouffre les sépare. Si les positions intellectuelles médiatiques ont été accaparée par des pitres et des saltimbanques, des publicistes hâtifs ou des polémistes vulgaires (et efficaces), c’est bien par démission des spécialistes (pour de multiples raisons trop longues à résumer : hyper-spécialisation des savants, cadre technique défavorable pour la prise de parole, mise en concurrence avec le divertissement, préférence instinctive (et compréhensible) du profane pour la brièveté et l’immédiateté, refus des experts se rendre accessibles, refus du public de se rendre disponible, etc.). Les rares espaces susceptibles d’offrir du temps (la denrée la plus rare) et de la profondeur, ont hélas opéré des choix stratégiques préjudiciables ; il suffit d’écouter certaines émissions de F.Culture (censément la radio « d’élite ») pour le constater. Un seul exemple (complètement trivial et anecdotique, mais tellement révélateur d’un ton, d’une méthode, d’une signature…): M. Voinchet, ce matin, passe du Bob Dylan (ça le change d’Annie Cordy et de Claude François) et demande à son interlocuteur, spécialiste du terrorisme, et qui vient d’exprimer quelques idées très justes sur le sujet, d’un ton guilleret : « alors, vous aimez la musique ? vous aimez Dylan ? oui ? ça doit vous changer d’écouter Bob Dylan entre deux examens de têtes coupées ? »). Sans commentaire. Que cette bêtise satisfaite officie, paterne et nigaude, là où elle officie n’est pas un détail, c’est un signe d’une aveuglante clarté. Ce n’est pas être exagérément élitiste que de vouloir autre chose ! (mais c’est sûrement naïf que de l’espérer) Car cette remarque navrante n’est pas un accident de sa part, c’est plutôt symptomatique de son style, de ce qu’il offre chaque jour à ses auditeurs navrés (que reste-t-il après la disqualification de FC ? qu’écouter d’autre le matin ? le silence ?).

          Je ne vois pas comment inverser la tendance, sinon par une lutte « de terrain », personnelle, de tous les instants. Reprendre langue par le bas. Refuser, chacun à sa manière, l’affaissement (une prose joyeuse et précise ou un ton poétique et déluré font aussi bien l’affaire que mon académisme roide et sentencieux – le style, c’est l’homme, hélas). La dégradation du langage s’entend d’autant mieux à F.Culture qu’on peut comparer, les nuits, le présent avec les émissions d’hier et d’avant-hier ; cet affaissement n’est pas un détail, même s’il apparaît être le moteur des râleries de vieux grincheux, radotant entre deux tremblements leurs « c’était mieux avant ». J’attaque surtout F.Culture parce que j’estime que la sévérité doit être proportionnelle aux exigences ; mais on pourrait reproduire ce constat partout. La désagrégation de la langue existe ailleurs, à des degrés plus graves encore (je pourrais vous infliger quantité d’exemples professionnels, mais ma hiérarchie a pour elle l’excuse d’être composée de techniciens et de bureaucrates et de se débattre comme elle le peut dans un univers abstrus et mutilant). L’affaissement de la langue signe un relâchement généralisé. Et ce relâchement n’est pas un signe que la langue évolue, c’est un signe que la pensée se rétracte. L’effort pour bien s’exprimer n’est ni une coquetterie de raseur, ni une preuve d’incurable réaction ni l’aveu d’un désir de collaboration avec l’élitisme bourgeois – la bourgeoisie parle mal, elle aussi – c’est la première condition pour reconquérir nos propres facultés mentales et expressives. Ceux qui nous infligent leur familiarité connivente comme si elle constituait une rébellion contre l’époque retardent de trente ans. Rien de plus ringard.

          Le spectacle navrant de l’espace public tient aussi au fait qu’avec l’Internet, nous voyons toujours l’action sur la scène, mais nous en voyons aussi les coulisses, les loges, les cuisines, la pièce du souffleur, l’aération, les vestiaires et les locaux poubelle. L’Internet a opéré un vaste plan de coupe des milieux politiques et culturels. Tweeter ou Facebook nous donnent l’occasion d’entendre et de voir des coulisses auxquelles nous n’avions pas accès auparavant. Nous croyons moins aux rôles qu’incarnent les acteurs depuis que nous les voyons comme ils sont vraiment, et plus seulement en leurs habits de lumière. La contrepartie de cela, c’est que nous pouvons converser avec les autres spectateurs, nous adresser au personnel, commenter l’action, etc. Le spectacle s’est étendu au parterre et à la salle. D’où le brouhaha permanent, puisque tout est tout le temps et par tout le monde, en un seul mouvement, commenté, approuvé et rejeté, prouvé et récusé. Une vague agite la foule, puis une autre. On peut se réjouir de participer à ce jeu un peu vain, mais on y perd beaucoup de temps.
          Pour se ressourcer, on peut encore se retirer dans l’espace privé, aussi menacé qu’il soit aujourd’hui par notre propre tendance à le rendre public. Et dans cet espace privé, hors du tempo public, il faut avancer, par un cheminement personnel, constant, ferme. Au fond, cela n’a pas changé. S’approfondir et se cultiver, développer ses sens et son savoir, c’est une affaire personnelle, entre soi et soi. La vieille « Bildung » est blessée, moquée, oubliée, mais elle existe encore.
          Pour suivre ce chemin personnel, encore faut-il avoir de bons intercesseurs. L’Internet en offre, à condition de chercher. Latéralement, par des connections contingentes, se constituent de petits réseaux, des nœuds sur lesquels on peut trouver la matière qui n’existe pas/plus ailleurs. C’est la chance qu’offre l’Internet : un illimité et des rencontres.
          Par ailleurs, je ne suis pas du tout certain que « c’était mieux avant » (la tête était plus haute, la moyenne plus basse) ; mais je sais que nous pourrions tous faire beaucoup beaucoup mieux. Jamais une génération n’a été mieux formée que la mienne. Jamais une génération n’a eu autant de richesses culturelles à sa disposition. Jamais une génération n’a bénéficié d’une telle diversité culturelle, d’une telle facilité d’accès à celle-ci. Jamais une génération n’a bénéficié d’un si vaste et si riche moyen de se développer. Jamais une génération n’a eu, sur le papier, un tel potentiel à faire fructifier. Et jamais une génération n’a produit si peu, en comparaison de la liberté, de l’abondance et de la diversité dans lesquelles elle baigne.

          À la mesure de mes capacités, puisque vous me posez la question, ce blog est un moyen de « produire » et d’intervenir, d’affronter (devant un public que je suppose bienveillant) mes propres insuffisances culturelles et expressives, d’exprimer, aussi, dans mon coin, une forme de refus (de mon univers quotidien comme de mon époque). Dialectique de positif et de négatif. Je n’aurai jamais la prétention de me comparer à des professionnels de l’écriture ; il n’y a pas de honte à être un « écrivant ».

          PS : pas d’école de journalisme, évidemment, un peu de droit, de science politique, d’histoire et de lettres. Mais ma seule véritable école, c’est ma bibliothèque.

  2. Il n’est pas anodin que les hautes écoles aient réduit leur enseignement de culture générale au profit d’autres matières plus « actuelles ». Et le politique moderne utilisera ce qu’on lui aura enseigné, notamment l’économie de la même façon que l’ancien utilisait la rhétorique .
    En terme d’efficacité politique, vaut-il mieux vendre cher un produit à une clientèle restreinte, ou le vendre très peu cher à une clientèle abondante ? L’équilibre est délicat quand l’argent est le gain, c’est plus évident quand il s’agit d’accumuler des votes. Pourquoi citer Modiano quand il suffit de connaître par coeur les répliques d’Hodor dans la première saison de Games of Throne pour gagner le public à sa cause ?
    C’est juste une question de rentabilité. La même qui donne au politique l’accent local quand il parle à ses administrés et l’accent parisien quand on l’enregistre. Du moment que ça fait vendre…

    • On peut le lire comme vous… mais, alors, d’un point de vue cynique et machiavélien, je suis persuadé que le mouvement « ridiculisons-nous-devant-tout-le-monde-d’entrée-sur-un-sujet-lambda » ne fait pas partie des meilleures ouvertures de carrière politique. Rappelez-vous François Léotard ou Jacques Toubon… Enfin, c’est elle que ça concerne.
      La tactique « je-suis-comme-vous-et-moi-aussi-je-dévore-TéléZ » peut être « rentable » à condition de ne pas sonner (trop) faux, de ne pas sombrer dans le ridicule et de ne pas résumer le débat public. Les hommes politiques la suivent depuis plusieurs décennies et à voir la confiance qu’ils suscitent dans le pays, je n’ai pas l’impression que ça les ait beaucoup servi.

      Je ne pense pas qu’à France-Culture, les auditeurs puissent réagir autrement que par une incrédulité hilare à ce genre de conversations lunaires. Mais dans la cacophonie actuelle, il n’y a plus de fausses notes pour nous faire sursauter ; bientôt, il n’y aura plus que les notes justes pour nous hérisser.
      Et plus généralement, comme le disait Gustave Thibon, « vouloir être dans le vent est une ambition de feuille morte ».

  3. Cher M. Brumes,
    Vous donnez, dans ces pages satiriques, rien moins que ronchonnes, trop rares sur votre blog, la pleine mesure de votre talent : le réel du monde y est observé à la loupe de votre vaste culture livresque. L’insecte voletant ou rampant, épinglé, disséqué, continue de bouger alors même qu’il prend place dans l’ouvrage des sciences naturelles et humaines que vous élaborez, l’air de rien, dans le même temps. Grâce à vous, Marc Voinchet et Fleur Pellerin passeront à la postérité – spécimens inestimables pour la connaissance de notre époque. Vous êtes notre Pline l’Ancien (évitez Naples). Cela dit, je vous sens prêt, par endroits, à passer la mesure, à sauter le pas vers la satire joyeuse, ingénue, affranchie – libre. Qui seriez-vous alors ? Notre Voltaire ? Notre Alain ? M. Brumes ?
    Tous mes vœux.

    • Cher M. Marsac,
      je sais, à vous lire, que vous aimez les engagements rugueux et la prose vitriolique ; je comprends d’autant mieux votre immense générosité à l’égard de mes agacements, qui ne méritent pas tant de compliments. Pline, Voltaire, Alain rien que ça ? (j’ai toujours aimé Swift, ça compte ?)
      L’Empereur, cet exhibitionniste notoire, est nu. Mais contrairement au conte d’Andersen, personne ne prétend qu’il est habillé. Non, il est nu, fier de l’être, et il s’en fiche. Et toute la cour s’est mise à la mode nudiste, parle de sa nudité comme de la dernière vêture à la mode, affiche sa tenue d’Adam comme la plus sophistiquée des parures. C’était trop fatigant, trop éprouvant, et vaguement discriminant que de se tenir vêtus. Alors va pour le règne du naturisme – appelé spontanéité, décalage, six-cent-quinzième degré.
      On se tient néanmoins à une règle très stricte : les nus sont qualifiés d’habillés, et les habillés de nus. Sens dessus dessous, la langue (comme l’intendance) suivra. Le jeune enfant (moi) a trop lu d’épopées et de grandes histoires ; il a trop cru dans les livres d’images ; il s’attendait au faste de Versailles, à la joie du Sans-Souci, à la gloire glacée de l’Escurial ; le voilà devant le triste spectacle d’un sous-cabaret de Pigalle, où s’abaisse toute la vieille société, en qui il avait presque cru – c’est cela de « ne pas être né », selon le bon mot des perruques de la Cour.

      Eh bien soit, soyez nus, je garde mes vêtements, et mes convictions.

      Des fois, je me demande si je ne prends pas, comme un cavalier célèbre, des moulins pour de dangereux géants… mais, qui sait, peut-être est-ce la société tout entière qui prend les atroces monstres pour de paisibles moulins ? Dans l’incertitude, je tiens les paris, je reste sur Rossinante et je continue d’arpenter la Manche.

  4. Cher M. Brumes,

    J’espère ne pas vous avoir blessé. Vous prose est très bien. Je ne m’autoriserais pas à vouloir la changer (Rossinante a besoin d’exercice). J’observe les pôles entre lesquels votre écriture me semble osciller. Cette tension fait son prix.

    Pour Swift, désolé : je me suis réservé sa filiation. Je vous laisse de bon cœur le cavalier célèbre, que j’aime beaucoup, fils invraisemblable de Philinte et d’Alceste, qui triomphe dans cet aphorisme d’Olivier Hervy : « On le prenait pour un doux rêveur, mais Don Quichotte a enfin détruit tous les moulins à vent. »

    • Cher David Marsac,
      non, vous ne m’avez pas blessé, ne vous inquiétez pas pour cela. Pour me sentir insulté par l’invocation de Voltaire, il faudrait que je sois Bloy ou Barbey, au moins.
      Wordpress, en revanche, semble vous en vouloir et avait balancé votre message directement dans la corbeille à spams, où je viens d’aller le chercher (les nouveautés de Pierre Mainard, par vous proposées en lien, sont suspectées au même titre que les Iphones gratuits et les fortifiants érectiles – tirez en les conclusions que vous voulez). Je reçois parfois 1000 spams par mois, que je supprime un à un, parce que je sais que de temps à autres, une pépite, ici la vôtre, se cache dans tout ce fumier (si toutefois on trouve des pépites dans le fumier).

  5. Votre discours fait du bien parce qu’il est lucide et non désespéré. Il est facile avec le constat négatif que vous faites de la situation (et que d’autres ont fait), de sombrer dans une humeur dépressive, de faire des agacements un prétexte pour déverser sa propre violence, de ressasser les mêmes sujets d’insatisfaction ou d’idéaliser le passé. Je n’ai jamais vu l’intérêt de condamner une situation sans chercher soi-même une porte de sortie, avec toute l’humilité que cela suppose, car l’adhésion est personnelle.
    Je vous rejoins quand vous dites: « Je ne vois pas comment inverser la tendance, sinon par une lutte « de terrain », personnelle, de tous les instants » et « Pour suivre ce chemin personnel, encore faut-il avoir de bons intercesseurs ». C’est bien dans ce défilé que tout se joue. Le parcours initiatique que vous suivez, guidé que vous êtes par votre boussole intérieure, croise celui d’autres, heureusement. Ces croisements de trajectoires sont des réserves de parole. Je suis très attentive à ces espaces que nous sommes capables de créer en dépit de tout ce qui resserre le champ de vision.
    Vous dites qu’avec les réseaux sociaux « Nous croyons moins aux rôles qu’incarnent les acteurs depuis que nous les voyons comme ils sont vraiment, et plus seulement en leurs habits de lumière », mais les voit-on comme ils sont vraiment, doit-on les réduire à ce qu’ils montrent d’eux sur ces réseaux? N’est-ce pas un discours tellement expéditif et codifié qu’il ne ressort plus rien de l’essence de la personne? Dans certains domaines (je pense à l’utilisation qu’en font certains musiciens dans le milieu expérimental/pop rock indépendant), facebook est un bon outil de partage et de relais, mais en littérature, il me semble qu’on ne peut s’en tenir aux « partages » et aux « like ».
    Internet offre effectivement des pistes intéressantes. A quoi pensez-vous quand vous dites que « nous pourrions faire beaucoup beaucoup mieux »; vous écrivez que jamais une génération « n’a produit si peu, en comparaison de la liberté, de l’abondance et de la diversité dans lesquelles elle baigne. » A quel genre de production faites-vous référence?
    Vous écrivez aussi « les positions intellectuelles médiatiques ont été accaparée par des pitres et des saltimbanques, des publicistes hâtifs ou des polémistes vulgaires (et efficaces) », vous êtes-vous complètement détourné de la presse écrite et des grands médias?
    Pour finir, je voudrais revenir à ceci: « Pour se ressourcer, on peut encore se retirer dans l’espace privé, aussi menacé qu’il soit aujourd’hui par notre propre tendance à le rendre public. Et dans cet espace privé, hors du tempo public, il faut avancer, par un cheminement personnel, constant, ferme. Au fond, cela n’a pas changé. S’approfondir et se cultiver, développer ses sens et son savoir, c’est une affaire personnelle, entre soi et soi. ». Ce que vous dites correspond à un équilibre entre repli (propice à la concentration) et ouverture que je recherche beaucoup moi-même. Plus l’affaire est personnelle, dans le sens où elle est dégagée du point de vue des autres, plus elle trouvera un écho dans une discussion libre et franche.

    • Nous ne les voyons jamais tels qu’ils sont vraiment (est-ce seulement possible ? on se construit tous par une interaction entre évaluation de soi et regard de l’autre) mais cette ouverture des milieux hier inaccessibles sur le semi-intime, le spontané, le familier, bref ce brouillage privé/public, contribue à leur désacralisation, en tant que personnes publiques. Feu Richard Descoings informait ses amis FB qu’il « regardait Docteur House ce soir ». Souvenez-vous des fautes d’orthographe sur tweeter de la précédente ministre de la Culture (normalienne et agrégée) – c’étaient peut-être ses équipes à la rédaction, mais la signature était la sienne. Exemples triviaux ? Peut-être, mais révélateurs d’une certaine propension à s’oublier. Il n’est pas question de juger les personnes, mais de remarquer qu’elles ont ainsi sapé leurs positions de force, qui tenaient au respect qu’elles inspiraient. Il y avait peut-être d’autres moyens de participer à l’horizontalisation des rapports sociaux, à la victoire tocquevillienne de l’égalité, sans s’abaisser ainsi. Ces réseaux sociaux privilégient la spontanéité. Et de la spontanéité, de la réaction immédiate « à chaud », courte, sans nuances, peuvent naître quelques aphorismes amusants ou brillants mais naissent surtout des millions de stupidités. Ils offrent mille occasions de dire des âneries, de mal s’exprimer ou d’être mal compris. Ils contribuent à égaliser les conditions, à dissiper l’aura de respect que l’ancien monde gardait, bon an mal an, pour ses « élites ». Je ne sais pas si ce respect était mérité, je ne sais pas s’il ne relevait pas, lui aussi, de la duperie ; ce que je vois, ce que j’entends, c’est s’afficher sans fard, à tous les échelons médiatiques et politiques, une gentille médiocrité, entre naïveté, mauvais goût revendiqué, réactions automatiques, susceptibilité mal placée et café du commerce. Une fois cette mutation majeure entérinée, les élites doivent avoir conscience qu’elles ne peuvent plus se prévaloir de leur statut social supérieur, de leur position d’autorité, de leur prestige, pour s’imposer. Difficile de gouverner dans ces conditions, quand chaque geste politique s’achève sous les éclats de rire de la foule. Il y a une part d’inéluctable là-dedans, mais on a beaucoup amplifié ses aspects les plus négatifs.
      Voilà ce que je voulais dire en parlant de « scène ouverte » à leur propos.
      Quand je parlais de ma génération, je ne pensais pas nécessairement à M. Bosc, à M. Dolan, à M. Louis, bref à tous ceux, plus jeunes que moi, qui, récemment, ont « œuvré » (quelle que soit la valeur des « œuvres »). Je pensais surtout à la masse, à tous ceux que j’ai croisés pendant mes études, à ces milliers de jeunes hommes et jeunes femmes qui ont bénéficié d’une formation poussée, ont eu la chance de faire des études (dont leurs grands-parents n’auraient pas même pu rêver), vivent dans un pays d’abondance et de paix (quoi qu’on en dise), ont à leur disposition une quantité jamais atteinte de moyens de s’approfondir, et qui pourraient porter un intérêt, même vague, au monde du savoir, de l’intelligence et de la culture et qui n’en font rien, ou si peu. Mais on m’objectera que je suis un vieux râleur. J’ai des exemples concrets en tête, de cursus brillants et de vie culturelle éteinte, mais sont-ils seulement représentatifs ? Je ne veux pas m’avancer.
      Il y a tant de paroles et si peu d’interlocuteurs…
      Pour les grands médias, je les ai beaucoup pratiqués par le passé, je ne les pratique presque plus. Je suis par exemple, entre mes 15 et mes 30 ans, passé des radios généralistes privées aux généralistes publiques, puis à France-Culture/France-Musique, que j’écoute de moins en moins. La qualité n’est, je l’admets, pas seule en cause, il reste de très bonnes choses sur ces antennes (mais pas le matin entre 8 et 9, à l’heure à laquelle j’écoute FC). Soyons honnêtes : il est plus productif de passer une heure à lire qu’une heure à écouter une émission de FC, même passionnante (j’ai toujours été plus efficace devant l’écrit que devant l’oral, je suis un auditeur médiocre). C’est aussi un manque de temps personnel. Il faut établir des priorités, arbitrer. En matière de presse, je feuillette chaque jour (pour des raisons professionnelles) la presse nationale, mais sans mon travail, je me contenterais de regarder le dessin quotidien des « Indégivrables » de Xavier Gorce, dans les pages du Monde, et de piocher dans les suppléments littéraires.

  6. Voilà posée la question de l’autorité intellectuelle et du respect qui en découle. Vous montrez en quoi les personnes qui tweetent finissent par perdre toute crédibilité: trivialité, banalité des propos, connivences faciles, jugements à l’emporte-pièce brouillent l’image qu’on a des politiques ou d’autres responsables. Ce qui est très pervers dans ce processus, c’est que nous glissons vers une indifférenciation qui nous empêche de voir qui, à présent, fait acte d’autorité. Je n’entends pas par autorité la capacité qu’ont certains à montrer qu’ils dominent les autres ou qu’ils ont le pouvoir, j’évoque l’autorité intellectuelle qui découle d’un discours développé et argumenté, dans lequel on perçoit la profondeur de la pensée. Ce discours, les réseaux sociaux ne le permettent pas.
    La place sociale ne suffit dès lors plus pour prendre cette autorité, puisque Twitter en abolissant la distance entre le citoyen et l’homme politique (ou autre) a aussi réduit la considération de l’un pour l’autre. Du coup, nous sommes dans la confusion permanente.
    Cette confusion, nous la retrouvons dans le milieu littéraire. Qui véhicule aujourd’hui une parole crédible en littérature et dans la critique? La déception que provoque la fabrication artificielle du succès, voyez Le Royaume d’E. Carrère, amène à se détourner de ceux qui détiennent les places stratégiques du milieu. Un peu plus de nuance permettrait de reconquérir un public qui cherche une analyse qui soit véritablement critique. Qu’on enlève les termes excessivement élogieux ou péjoratifs d’un discours, nous garderons l’essence de la pensée et nous saurons apprécier le jugement pour la démonstration qu’il contient.
    Nous vivons dans un climat de suspicion créé par ce leurre que tout se vaut tant au niveau de la production qu’au niveau des responsabilités. Nous avons de ce fait perdu le sentiment d’admiration qu’inspire la pensée de quelqu’un qui nous ouvre l’esprit, perdu le sentiment de respect que nous devons à ceux qui font bouger nos représentations.
    Nous avons confondu l’indifférenciation et l’égalité. Si nous avons tous les mêmes outils pour communiquer, nous n’avons pas tous les mêmes compétences, ni les mêmes exigences. Cela requiert une grande honnêteté intellectuelle de reconnaître celles des autres, quand bien même cet autre serait un parfait anonyme.

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