Une Fleur pour Modiano

Pouvons-nous imaginer André Malraux, ministre de la Culture, incapable de citer une œuvre de Jean-Paul Sartre ou de Saint-John Perse ? Pouvons-nous imaginer Jack Lang, aux mêmes fonctions fin 1985, s’avouer incapable de situer l’œuvre de Claude Simon ? Pouvons-nous imaginer Édouard Herriot, ministre des Beaux-Arts, reconnaître benoîtement, fin 1927, qu’il ne connaît pas les œuvres de Bergson, qu’il n’a rien lu de lui, et même, plus généralement, qu’il ne lit rien depuis qu’il est devenu ministre (sous-entendu « les livres, moi, vous savez… ») ? Répondre sérieusement par la positive à ces questions est impossible, même dans le but louable de rattraper la faute récente de Mme Pellerin. Interrogée par un journaliste, celle-ci n’a pas su citer un seul titre de l’œuvre de Patrick Modiano, récipiendaire cette année de la même récompense que Sartre, Perse, Simon et Bergson. Ceux qui défendent la ministre ne peuvent pas nier cet inconcevable, même s’ils font valoir, à tort ou à raison, que, tout de même, Modiano n’est ni Sartre, ni Perse, ni Simon, ni Bergson (ce qui n’excuse pas grand chose et suppose une tout autre déploration qui, pour intéressante qu’elle soit, ne m’intéresse pas aujourd’hui). Cette comparaison avec ses prédécesseurs m’est venue instinctivement en tête ces derniers jours, alors que la ministre de la Culture était moquée par une partie malintentionnée de la classe journalistique et politique pour son incompétence, son inculture et son étroitesse de vues supposées. De tels faits alimentent, il faut bien l’admettre, le faisceau d’indices cher aux conservateurs « déclinistes » : le niveau baisse, s’effondre, se désintègre ; de fieffés imbéciles ont succédé aux aèdes du passé ; les puissants du jour ne savent plus rien. Le monde meurt ! O Tempora, O Mores ! Maudite époque ! Maugréons ! Rappelons-nous l’âge d’or ! Cette réaction spontanée, m’est, je dois l’admettre, assez naturelle. Je crois néanmoins utile de dire que ce premier sentiment, si je ne l’estime pas faux, vise à mon sens à côté du véritable problème soulevé par ce micro-événement, qui, comme tous les micro-événements, peut nous dire un plus que ce que la glose twittérienne et ricaneuse en tire instinctivement, à la condition de l’interroger. Ce problème, à mon sens, c’est l’abaissement généralisé des fonctions publiques et c’est sur lui – et non sur le déclin supposé de la culture générale ou de l’importance de la littérature – que je voudrais écrire.

Si vous me lisez de temps à autres, vous savez que ce genre de glissades et de polémiques politiques ne m’intéressent pas ; ce blog, littéraire, n’est pas censé s’en préoccuper. L’actualité, fastidieuse idole du jour, a bien d’autres canaux où répandre ses mictions. Par définition, et en règle générale, lui prêter attention équivaut à perdre son temps ; intellectualiser des faits subalternes, c’est contribuer à l’alimentation du bruit de fond médiatique, responsable de notre surdité et de notre hyper-excitation publique actuelles. Il est en effet difficile d’échapper à la dramatisation permanente du tout et du rien, à laquelle nous sommes soumis quotidiennement, à moins de vivre en stylites, réfugiés à bonne hauteur du sol. Un scandale en chasse l’autre, et nous, sans réfléchir, caquetons ou gloussons, comme des volailles, dans la basse-cour de l’internet. Le vacarme de notre poulailler nous empêche hélas de nous arrêter, de penser en silence et d’essayer de percevoir ce que l’événement peut avoir à dire sur l’état de notre société (ou tout du moins d’une partie de celle-ci). Je vais essayer, sans savoir si je peux y parvenir, de dépasser ma condition de volatile jabotant et me livrer à une courte analyse de cette affaire.

Mme Pellerin, devenue ministre lors du dernier remaniement, n’est certes ni Malraux, ni Herriot (normalien et agrégé), ni même Jack Lang (universitaire actif dans le monde culturel avant 1981). Âgée de quarante ans, elle occupe là son premier porte-feuille d’importance (relative). Pourtant, son cursus universitaire et professionnel est brillant : ESSEC, IEP de Paris, ENA, dont elle est sortie suffisamment bien classée pour entrer dans un grand corps, avant de bifurquer dans le monde politique. Cela n’indique certes rien de ses goûts littéraires et de l’étendue de sa culture ; les « grandes écoles » ne sont pas, en effet, des cénacles d’esthètes et d’érudits – ce n’est ni leur public, ni leur objet. En revanche, sa réussite démontre qu’elle est travailleuse, studieuse, intelligente, capable d’assimiler très rapidement des masses d’informations, souvent arides et abstraites, et de les organiser efficacement. La première qualité des gens qui ont suivi ces cursus, c’est de maîtriser et de mobiliser une grande quantité de faits, de savoir les hiérarchiser et les structurer, par une synthèse habile et cohérente tenue par une mise en équation intellectuelle nommée problématique. Le savoir importe moins que le savoir-faire. Leur culture manque moins de surface que de profondeur, moins de profondeur que du contact personnel et fécond avec les œuvres et les théories ; en contrepartie, ils acquièrent néanmoins une liberté et une capacité de survol leur permettant de ne pas s’enferrer dans des détails de moindre importance, jugés spécieux. Mme Pellerin est arrivée à ces fonctions par sa brillante maîtrise d’un jeu intellectuel intense et complexe. Là voilà propulsée ministre de la culture. Que fait-elle (en principe) ? Elle lit des rapports, des notes de synthèse, des fiches préparées par son équipe ; elle dirige et anime le travail d’une administration, responsable d’un département de l’action publique ; elle exerce également des fonctions de représentation, auprès de milieux culturels plutôt favorables (elle est de gauche) quoique circonspects (elle porte la macule, un peu infamante dans ces cercles, de technocrate).

M. Modiano a reçu, début octobre, le Nobel de littérature, le prix le plus connu et le plus réputé de la planète littéraire. En toute logique, qu’elle connaisse ou pas son œuvre de manière personnelle – et on ne peut pas avoir tout lu – la ministre demande à son équipe une fiche synthétique et en assimile quelques points centraux, de manière à préparer les inévitables suites de cette récompense. Interrogée, elle saura répondre. Les journalistes n’ont pas nécessairement une connaissance plus personnelle qu’elle de l’œuvre – les réputations littéraires se font par ouï-dire, il suffit de voir la fortune de cet épithète « proustien » bizarrement accolé à la moindre mention de M. Modiano pour le constater. Soyons cyniques, quelques banalités, dans le maigre temps imparti dans un entretien télé- ou radiodiffusé, suffiront à laisser croire que Mme Pellerin connaît son sujet, maîtrise les codes du monde culturel, bref, peut exercer sa fonction. Qu’elle appréhende ou non l’importance littéraire de cet écrivain importe peu dans l’action quotidienne de la ministre ; pourtant, il est crucial pour elle de ne pas être prise en faute sur une connaissance superficielle de l’œuvre, il en va de sa réputation et de sa crédibilité naissantes. En trébuchant sur une question banale, à propos des écrits de M. Modiano, la ministre a montré, en quelques instants, deux choses (peut-être fausses, mais peu importe, c’est ce qu’elle laisse croire aux autres) : elle n’a ni la culture minimale qu’on lui supposait, ni le sérieux professionnel qui y aurait suppléé. Politiquement, dans ses fonctions, c’est une double faute. Elle renforce une réputation déjà avérée – et préjudiciable à son poste – de techno-sans-âme ; elle passe pour une dilettante, qui n’anticipe et ne prépare rien. Elle sera jugée sur de telles trivialités, qu’elle s’y prépare ! Que nous dit alors cette misérable affaire ? Plusieurs choses.

Il n’est pas question de juger la culture réelle de Mme Pellerin sur ce seul manquement, évidemment ; il est plus intéressant d’observer que Mme Pellerin avoue, par la suite, en guise d’excuses, n’avoir « plus le temps de lire » (autre chose que des lectures captives, rapports, notes, etc.). Outre le mépris dans lequel une telle affirmation tient la lecture en général et la littérature en particulier, je note, sur une plus large perspective, la pauvreté de cette défense. Pauvre victime du harassant travail ministériel, soutier d’un régime techno-bureaucratique, liée par tant de responsabilités écrasantes, elle n’a évidemment plus de temps pour la culture. Ni pour faire travailler son équipe. Ni pour réviser ses fiches. Ni pour préparer ses interviews. En revanche, elle a toujours le temps, apparemment, de regarder Games of Thrones, série populaire à la mode, dont elle parlait l’autre jour avec une expertise manifeste sur les ondes de France Culture (dans l’inénarrable « matinale » de M. Voinchet, que j’écoute dans l’espérance quotidienne et toujours satisfaite de quelconques « grotesqueries » (Verlaine)). Entre la lecture d’un côté (de livres ou de fiches) et le visionnage de séries télévisées de l’autre, Mme Pellerin montre qu’elle a choisi. Je me réjouis toujours d’entendre des gens capables d’employer des journées ou des soirées entières à absorber des produits télévisés de consommation courante me dire, fort graves, qu’ils n’ont pas le temps de lire. On a toujours le temps ; il faut se le ménager. L’important est d’en avoir l’envie. Au poste qu’elle exerce, ce petit défaut, ce désintérêt, cette négligence pourraient avoir quelques répercussions négatives. Mais, au fond, Mme Pellerin dit-elle la vérité ? Ne fait-elle pas là les concessions nécessaires qu’exige la vie publique de notre époque ? N’avait-elle pas préparé une fiche, cette fois-ci ? Ne vient-elle pas parler de Games of Thrones sur France-Culture parce qu’à France-Culture même, la culture se résume désormais à la vaste industrie du loisir pasteurisé, haché et mixé, saupoudré d’actu et de bavardages ? Ne joue-t-elle pas le rôle qu’on attend d’elle, à faire semblant de partager ce qui constitue, partout, le seul horizon intellectuel de la société, le loisir ? N’est-ce pas la même capacité d’adaptation au clapotement sale de notre époque qui la fait s’afficher à la FIAC aux côtés d’une (ex- ?)prostituée dont le titre de gloire fut d’être abusée mineure par des athlètes professionnels ? Au moins, l’on n’accusera pas la ministre d’élitisme – ce vilain mot injurieux qui permet à n’importe qui de disqualifier par principe toute tentative, même maladroite, de penser au-dessus de soi-même, contre soi-même, et de se confronter à plus puissant et plus subtil que soi.

Je ne crois pas la ministre idiote ou inculte. Je ne la crois pas paresseuse ou obtuse. Je ne sais pas si elle dit vrai ou si elle ment. L’important n’est pas là. Elle est confrontée aux nouvelles règles de jeu, qui ont émergé depuis une vingtaine d’années dans l’espace public. En appeler à la comparaison avec Malraux et Herriot n’a pas vraiment de sens, car Malraux ou Herriot n’auraient tout simplement pas été interrogés sur leur connaissance des œuvres de Sartre, de Perse ou de Bergson. Dans leur univers et à leur époque, ce genre de questions ne se posait pas. Elles n’avaient pas de sens. Et elles outrepassaient des règles tacites de comportement et de politesse. L’abaissement des fonctions politiques, leur perte de verticalité, a accouché d’un univers d’irrévérence, où le moindre journaliste n’hésite plus à essayer de coincer les ministres et les hommes d’État, par des petits quiz ricanants ; ces courageux paladins de la Vérité évitent bien, hélas, de manifester cette virulence et cette sournoiserie pour des vrais sujets politiques, graves, importants. Là, en général, le courage fait défaut. Pas de sérieux ! Nous avons les défauts d’un système sans ses qualités. Pour que le spectacle fonctionne, il faut que le ridicule naisse de futilités. Plus de ton compassé ou de questions prévues d’avance ; du divertissement ! Et le spectacle s’obtient d’autant mieux lorsque les questions sont idiotes, hors sujet ou malveillantes. C’est ainsi que sur France Culture, récemment, Mme Pellerin était interrogée par les journalistes de la station (la seule à prétentions culturelles) à propos de produits de divertissement comme Les Lapins crétins et Games of Thrones ! Rêvons d’André Malraux parlant du Journal de Mickey et de sa passion pour les histoires de Picsou… (« Entre ici, Donald Duck, avec ton cortège de volatiles. » ; « Pat Hibulaire tenterait-il de lever la moustiquaire ? Frapperait-il au travers ? » etc.) Ce torrent excrémentiel, charrié sur toutes les ondes et les pages, continue de gonfler, année après année, pour le plus grand et évident bénéfice, il n’y a pas à en douter, de la culture elle-même.

La faute n’est d’ailleurs pas exclusivement celle des médias. Eux-mêmes se conforment à la société gentiment médiocre et passablement aigrie dont ils sont l’émanation autant qu’au désir d’abjection des hommes politiques. À force de vouloir se faire passer pour ce qu’ils ne sont pas, à force de vouloir paraître comme tout le monde, à force de vouloir se présenter sous un jour vaguement sympathique, les hommes (et les femmes) politiques ont crétinisé leurs fonctions. René Girard parle d’un désir mimétique, eh bien sa manifestation en politique est un désir crétinique. MM. Wauquiez ou Le Maire – brillants majors et caciques d’à peu près toutes les grandes écoles et les grands concours de la république – en ont donné quelques illustrations ces dernières années, l’un en clamant son amour pour Lady Gaga et les séries télévisées, l’autre en se trompant publiquement sur la superficie d’un hectare. Ricanez, braves gens, ceux qui vous gouvernent sont comme vous ; ils vous ressemblent ; ils sont même pires que vous ! Bien sûr, un mouvement plus profond, plus ancien, inéluctable, tocquevillien, d’écrasement des hiérarchies, de fin des autorités devait déboucher sur un univers politique aplati, égalitaire, démocratique, d’où tradition et autorité seraient évacués, et dont l’ennemi serait l’élitisme. Le principe vertical est condamné depuis deux siècles au moins. Mais il n’était inscrit nulle part que ce mouvement horizontalisant dût déboucher sur l’extension à toute la société d’une sous-culture aussi déplorable, insignifiante, frivole et trompeuse. La mésaventure de Mme Pellerin en est une des conséquences : le racornissement de l’entretien politique au niveau de Questions pour un champion. L’erreur fondamentale de la classe politique, à mon sens, est de se vautrer dans la boue en croyant faire peuple et susciter ainsi l’empathie et la connivence ; ce genre d’attitudes, dans l’espace public, ne fait que provoquer la raillerie, le mépris et le dédain. On attend d’eux autre chose que ce dérisoire désir de dérider.

Pour la blague, on appréciera les écrits du calamiteux Yann Moix, auteur en septembre d’un article dithyrambique – et bouffon – sur son « amie Fleur ». La ministre était présentée comme un génie total, capable de réciter par cœur, sur demande, des tirades de Shakespeare (tirées d’Henry VI, s’il vous plaît), de se montrer incollable sur Eschyle comme sur Dante, dont elle ponctuerait ses conversations de passages entiers. Bien sûr, je sais ce que vous en pensez, épater un clown comme M. Moix par sa connaissance des classiques ne doit pas être très compliqué. L’immortel auteur de Podium, parfaite incarnation de la trivialité prétentieuse et vile de notre époque, enrobait cette admiration d’une autre, contradictoire et adressée au commun : ne croyez pas que son génie soit éloigné de vous, braves gens, Fleur vous bat en tout, Fleur sait des choses in-croy-ables mais Fleur est une super nana – je dis Fleur, car l’époque est à la fausse connivence des prénoms – Fleur sait aussi son Desproges par cœur. Et son Debbouze. Saint Desproges ! Saint Debbouze ! Ne manquait plus que Saint Coluche ! Mme Pellerin apparaissait ainsi dans cet article comme une femme admirable et brillante doublée d’une forme, improbable et répugnante, d’érudite du kitsch. Je ne m’étendrai pas plus sur cette maladroite tentative d’hagiographie (parue, fort logiquement, dans Paris-Match) sinon qu’elle montre parfaitement les ambiguïtés que suppose toute promotion médiatique politique à notre époque. L’homme (ou la femme) politique doit tout à la fois apparaître cultivé et profane, brillant et terne, supérieur et égal. Il veut être à la fois le meilleur d’entre nous et comme tout le monde. Ce qui le conduit à des propositions et des comportements intenables. On cite une obscure réplique de Cymbeline, qu’on ponctue par un gimmick du Père Noël est une ordure, avant d’enchaîner sur une faute de français, rattrapée par un commentaire avisé sur le cinéma d’Antonioni, lui-même gâché par une ânerie sur les romans de M. Beigbeder. On dirige la culture, on a un cursus parfait, mais on bafouille sur un thème d’actualité, on hésite sur des faits sus de tous. Je sais bien que l’époque est à la post-moderne salade de fruit, mais on comprend bien qu’un tel message, entre supériorité intellectuelle et bêtise culturelle, apparaît illisible. Cette petite affaire, au fond, n’est que cela, un brouillage de plus qui, paradoxal, contribue à saper l’autorité politique sur laquelle lorgne tout personnage se lançant dans la carrière publique. On croirait qu’ils veulent réduire leurs futures fonctions à l’exacte envergure de leur médiocrité, pour se plaindre, ensuite, de l’étroitesse de leurs pouvoirs. Comme la plupart de ses contemporains, Mme Pellerin tend à gâcher son peu de crédit politique pour rien, ou presque. Ni la littérature, visiblement dédaignée, ni la culture, mise sens dessus dessous, ni la politique, abêtie, n’en sortent gagnantes.

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Ras le buzz!

Le 30 mars dernier, le secrétaire d’État à la coopération – successeur du défunt ministère des Colonies – livrait les résultats d’un concours national destiné à remplacer, dans la langue française, les mots anglophones les plus répandus sur la toile. Parmi les propositions, pour la plupart sans intérêt, j’ai noté le très joli actuphène, qui pourrait remplacer l’insupportable buzz. Je sais, le terme a perdu le concours, au profit de ramdam, nettement moins riche. Cela ne doit pas nous empêcher de l’utiliser : il évoque à la perfection la nature profonde du buzz, nuisance agaçante malgré son caractère bénin. Un acouphène, selon le Robert, est une « sensation auditive anormale non provoquée par un son extérieur », un sifflement permanent qui succède à l’agression de l’ouïe par un bruit trop élevé. Un actuphène pourrait être une information sans intérêt, suscitant une couverture démesurée, des jours durant, dans l’agora. En Amérique, Mark Twain appela les années 1870-90 l’âge du toc (Gilded Age). Depuis quelques années, nous sommes entrés dans l’âge du buzz : des informations anecdotiques, qui ne méritent pas le nom de nouvelles, et encore moins celui d’évènements, prennent une importance démesurée.

Si les archives de la toile deviennent, à l’avenir, une source de documentation historique, il faudra à ceux qui les exploreront beaucoup de discernement pour distinguer et hiérarchiser les faits. L’évolution des techniques permet le développement de fils d’informations, qui crachent à flots continus les petits faits du jour. Le grégarisme des producteurs – journaux, agences de presse, blogs influents – et celui des consommateurs – journalistes, blogs, lecteurs – fait le reste. La pression que suppose l’idée même du flux continu empêche de consacrer un temps important à la vérification, à la réflexion, à l’enquête. Le système doit alimenter un monstre dont le principe de fonctionnement même est la continuité. Le recul, la prise de distance, la réflexion lente, le doute ne s’accordent pas avec les trépidations de la toile. Le fait brut entraîne son premier commentaire, bref, puis, autour de ce premier commentaire se greffent les réponses, plus ou moins informées, des utilisateurs. Le débat oppose en général les préjugés des uns et des autres, il s’exalte quelques jours – pour les actuphènes les plus bruyants – puis s’estompe. Un autre fait anodin prend le relais, entraînant les mêmes conséquences, les mêmes ratiocinations. L’enchaînement de ces bruits ne crée pas de mélodie, au contraire, la cacophonie se fait chaque jour plus insupportable.

Les journalistes, soumis professionnellement à la pression du renouvellement de l’actualité, ont changé d’ère. Au rythme régulier mais discontinu d’hier s’est substitué un rythme ininterrompu. Comme l’actualité ne suffit pas à satisfaire ce besoin de renouvellement, de faux débats, de fausses polémiques remplissent un espace hier encore silencieux, par nécessité technique. La moindre petite phrase d’un élu suscite une glose, le commentaire de cette glose, le débat autour du commentaire, etc… Si la communication prime désormais l’action politique, le commentaire prime l’analyse, la diffusion horizontale prime le discours légitime. Les journalistes et les tenanciers de blogs ont entamé une étrange sarabande. Les premiers craignent la délégitimation que suppose la mise en réseau, mais ils l’entretiennent en cédant au démon de l’info-commentaire en continu ; les seconds contestent la domination des médias traditionnels sans se rendre suffisamment compte, à mon sens, à quel point leur agenda est orienté par d’autres qu’eux. Je suis sidéré de voir à quel point M. Sarkozy a su développer la technique mise en place dans les années 90 par M. Blair au Royaume-Uni. Le président, ses ministres, ses députés, lancent des ballons d’essai quotidiens, dans une stratégie pérenne de buzz. Le parti au pouvoir paralyse la réflexion, le débat, la pensée, puisqu’il se débrouille pour ne jamais quitter la scène. Pendant que les utilisateurs et producteurs médiatiques réagissent, ils n’agissent pas. L’actuphène se répand sur la toile quelques jours, et puis, comme s’il n’avait jamais existé, il disparaît, remplacé par un nouveau bruit médiatique. Par leur position dominante dans la hiérarchie sociale, certains prescripteurs parviennent à accaparer l’attention, et, surtout, à empêcher l’émergence d’autres sujets que les leurs. La démocratisation supposée d’internet n’a pas semble-t-il entraîné de démocratisation de l’agenda politique. Quand, dans une manœuvre de basse politique électoraliste, le gouvernement a imposé un débat sur l’identité nationale, il a suscité des centaines, des milliers de réactions. Quand on ne dissertait pas sur le contenu, on disséquait le contenant. La critique du président Sarkozy ne se déploie jamais que dans l’espace qu’il a lui-même défini. Au lieu de réfléchir, on réagit. Le buzz ne se limite pas à la sphère politique, il pollue l’ensemble des lignes d’information institutionnelles et, par conséquence, les espaces de débat non institutionnels. Il paraît impossible d’échapper à cette écume bruyante et inutile. Sauf à se couper du monde : le silence au risque de l’apathie ou le vacarme au risque de la perte de sens ?

Il peut sembler paradoxal de disséquer la logique des actuphènes sur la base d’une communication gouvernementale sémantique plutôt anodine. En notant quelques traits du fonctionnement contemporain de la diffusion, biaisée, de l’information, je participe moi aussi à la propagation de l’actuphène – en l’occurrence, le concours du secrétariat d’État à la Coopération. Pour éviter les acouphènes, les médecins conseillent de protéger les conduits auditifs ; pour éviter les actuphènes, peut-être serait-il temps d’inventer des boules Quiès virtuelles ?