Le plomb et la glace : Cent jours à Palerme, de Giuseppe Ferrara

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Cent jours à Palerme, Giuseppe Ferrara, 1984

Lorsque tombe Toto Riina au début des années 90, une des pages les plus sanglantes de l’histoire de la mafia et de l’Italie se referme. Le parrain corléonais, tyran névrosé et sanguinaire, achèvera en prison sa longue carrière criminelle. Dans son ouvrage Cosa Nostra, John Dickie explique que l’implosion du système mafieux lors de l’opération mani pulite est la conséquence directe des excès de la dictature Riina. Ses principaux adversaires préférèrent rompre la loi tacite du silence et se dénoncer à la police plutôt que d’attendre l’arrivée des bourreaux du clan Riina. Il faut bien mesurer à quel point en étaient arrivés les parrains secondaires, les chefs de famille et les petites mains pour se décider à aller se rendre à la justice, avouer et démasquer enfin une partie des légendaires réseaux criminels. Il fallut également que l’Etat italien, d’habitude faible, prît les choses en main avec résolution.

Pendant une décennie, les initiatives du pouvoir italien ne furent que de honteuses palinodies. Les chefs de l’inamovible Démocratie chrétienne n’avaient guère d’intérêt à agir. Andreotti et Craxi – tous deux premiers ministres – et bien d’autres encore tomberont  plus tard dans les mailles de la justice. Celle-ci condamna d’ailleurs Andreotti pour avoir commandité le meurtre qui ouvre Cent jours à Palerme. Dans l’histoire italienne, les années 70-80 sont surnommées les années de plomb, car le pays est victime  parallèllement de la violence de groupuscules terroristes (d’extrême-droite et d’extrême-gauche) et de celle de la mafia. Giuseppe Ferrara, cinéaste politique, s’attaqua en 1984 à la terrible vague d’assassinats qui ensanglantèrent la Sicile au tournant de la décennie. Le film est d’une brutalité glaçante : pas de musique, pas d’héroïsation des uns ou des autres. Juste un scalpel, froid, métallique, qui dissèque les cent jours d’un préfet de Palerme, incarné par Lino Ventura. Tourné bien avant que la réalité historique ne se fasse jour, Cent jours à Palerme se contente d’analyser  l’échec du général Dalla Chiesa, l’homme qui avait pourtant rompu la terreur des brigades rouges.

La scène d’ouverture montre les éliminations successives d’un journaliste, d’un commissaire de police, du procureur et du Président de la région sicilienne. Sous le ciel bleu acier d’une inquiétante Sicile, d’où le danger peut survenir n’importe quand, n’importe où, n’importe comment, la terreur mafieuse ne connaît plus aucune limite. Ni Riina, ni son système n’apparaissent dans le film : cette mafia peut prendre tous les visages, elle est une structure transparente qui double le système économique et institutionnel local. Pour un piémontais comme Dalla Chiesa, le défi semble dès le départ perdu. Venu sans les garanties promises par le gouvernement, il agit comme il le peut : il repense la sécurité de la Préfecture de police, réquisitionne nuit et jour ses collaborateurs, interpelle des suspects, exaspère la puissance mafieuse.

Ventura, marmoréen, incarne à la perfection Dalla Chiesa : il est l’Etat, l’Ordre, la Justice. Toutes les institutions passent en lui et dans la pureté absolue, voire absolutiste de son action. L’acteur, qui avait toujours joué les durs dans des films plus ou moins sérieux, qui représentait aux yeux du public la droiture suprême, la virilité et le courage, a été bien choisi. Dans ce Dalla Chiesa hiératique convergent les principes les plus élevés de la civilisation. Mais le réel, qu’il soit sicilien ou non, ne se conforme pas à un personnage-principe. Au contraire, il se rebelle, se rebiffe, se débat jusqu’à ce que le principe, abâtardi, violenté, ne soit plus qu’un ersatz dégénéré. Ou qu’il disparaisse.

Cent jours à Palerme est une tragédie. Au sens premier de l’inéluctabilité dramatique. Alors que Dalla Chiesa se dépense sans compter, interpelle pouvoirs publics et suspects, sa femme prend soudain conscience de la réalité. Dans un éclair de lucidité, qui illumine le film, elle explique à son mari qu’il n’est pas là pour réussir. Qu’il n’est qu’un alibi,  un mouton sacrifié par le pouvoir, déliquescent et corrompu. Le gouvernement envoie Dalla Chiesa non pour qu’il réussisse, mais pour qu’il échoue. Les fractions affairistes de Rome et d’ailleurs manœuvrent, les ministres tergiversent, le gouvernement s’effondre sur lui-même, tandis qu’à Palerme, le nombre de morts s’élève. Que fait Dalla Chiesa contre ces 99 assassinats en quelques mois? Les démonstrations de force en pleine Coupe du monde de football ne suffisent pas : Dalla Chiesa est en porte-à-faux. Le pouvoir l’a abandonné. Les mafieux le narguent chaque jour un peu plus. Et la réalité tragique se fait jour : le préfet doit échouer. Si même lui, le vainqueur des brigades rouges, n’a pas réussi, alors la mafia n’est qu’une fatalité, un état structurel que rien ne peut contrecarrer. L’échec de Dalla Chiesa justifie tous les abandons, tous les renoncements. La Sicile sera livrée à elle-même.

En 1982, après une centaine de jours à Palerme, le préfet Dalla Chiesa et sa femme sont exécutés par la mafia. Si on se limite au message de Ferrara, rien ne pourra alors empêcher la tragédie de se perpétuer, encore et encore. Le cinéaste ne se fait pas d’illusion, mais il dénonce. Pas de noms, mais la convergence de la lâcheté des têtes pensantes de la Démocratie Chrétienne et de la brutalité atroce des méthodes de la mafia. Paradoxalement, l’avenir contredira le message de Ferrara : le système politique vermoulu s’effondrera quelques années plus tard, entraînant avec lui les hommes corrompus de la DC ; les juges Falcone et Borsalino, massacrés en 1992 par la mafia en pleine opération Mains Propres, seront les dernières victimes du système Riina.

Malgré cela, la mafia existe toujours. Le système politique est toujours corrompu. Mais la Terreur quotidienne que faisaient peser les hommes de Riina s’est dissipée. Dalla Chiesa n’est plus qu’un nom de plus dans la liste des victimes de la mafia. Mais sa mort n’a pas été complètement inutile. Et le film de Ferrara aura participé à cette prise de conscience sans fard de la réalité de l’implantation mafieuse au début des années 80.

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5 réflexions sur “Le plomb et la glace : Cent jours à Palerme, de Giuseppe Ferrara

  1. A voir aussi, concernant la mafia à Rome (de 1977 à 1993) : « Romanzo Criminale » adapté en série récemment (le film est très décevant en comparaison)
    ou encore « les Affranchis » pour la version new-yorkaise de la mafia

  2. Il est vrai que le principal point commun entre « 100 jours à Palerme » (que je n’ai pas (encore) vu) et « Romanzo Criminale » doit être qu’ils traitent tous deux de la mafia.
    Dans « Romanzo Criminale », on est davantage placé du point de vue de cette bande qui veut prendre le contrôle de Rome, mais aussi du point de vue de la police, avec la nébuleuse des services secrets qui cherche à trouver son intérêt dans la situation et tente de tirer les ficelles. Chacun est placé face à ses difficultés, ses contradictions et ses dilemmes, chaque personnage est individualisé. Je craignais au départ une série trop stéréotypée vantant l’ascension de ce groupe de criminels, et aussi la violence, et finalement j’ai été très agréablement surprise. J’ai également appris pas mal de choses sur l’Italie de cette époque (certes, je partais du niveau zéro…). Bref pour moi cette série vaut le détour (d’ailleurs une deuxième saison est prévue). Après chacun ses goûts … 😉

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