La menace

Au départ, ils n’étaient que quelques uns. Une minuscule tribu, assemblée par nécessité, un premier noyau sans âme, incohérent. Personne ne les regardait vraiment. Ils somnolaient, terrés dans un recoin obscur et confus d’une des vastes pièces de la non moins vaste bâtisse. L’arrivée d’un semblable, d’un frère, bouleversait à chaque fois la petite collectivité. Un véritable événement. Le nouveau était soupesé, scruté, interrogé longuement. Et lorsqu’il avait été jugé digne d’appartenir à la communauté, il prenait sa place auprès des autres. La plupart ne voyaient jamais du monde qu’une blanche et fine poussière. L’Extérieur n’était pour eux qu’une rumeur, une vague réminiscence. Ils demeuraient profondément immobiles au creux des vieilles poutres.

Et puis, au fil des mois et des années, des changements s’opérèrent. L’Autre, envahisseur dont ils connaissaient certes l’existence, mais avec lesquels ils entretenaient le commerce le plus résiduel qui puisse se concevoir, devint plus entreprenant. Il venait peu au début. Intimidé, gauche, maladroit, la petite communauté n’avait pas à faire grand chose pour le faire fuir. Seulement, les animaux sont ainsi faits, si la frayeur n’a pas engendré chez eux un profond malheur, elle s’atténue, et, décline, jusqu’à ne plus en susciter du tout.

L’Autre, qu’ils avaient gardé si longtemps à bonne distance, s’approchait d’eux plus régulièrement. Il cherchait à les découvrir, à les toucher, parfois même il en enlevait un ou deux. Lors de ses premiers rapts, il ne libérait jamais sa prise avant de très longues semaines. Au retour de leur compagnon, tous constataient avec stupeur sa transformation : aucun ne revint jamais indemne des longues séances que lui infligea l’Autre. Paradoxalement, la petite communauté, restée longtemps en nombre si restreint que tous ses membres se connaissaient, s’accrut soudainement. L’Autre devait se livrer à de criminels agissements à l’Extérieur : il introduisait dans la confrérie de nouveaux membres, inconnus, tous similaires et pourtant si dissemblables.

Les premiers temps, les néophytes arrivaient un par un, lentement. Puis le rythme s’accentua. L’Autre amenait un butin chaque fois plus abondant. Les membres de la communauté, effrayés par ce changement, ne savaient que faire. Ils ne se connaissaient plus vraiment. Certains, par de mystérieuses affinités, commencèrent à faire bande à part. L’Autre ne se privait d’ailleurs pas de favoriser ces coupables tendances : pour mieux régner, il divisait. Puis subdivisait. Et jamais plus la petite communauté originelle ne retrouva son harmonie première. Les membres les plus anciens se trouvèrent séparés de leurs amis les plus chers. Les différentes pièces de la maison constituèrent les îlots d’un archipel surpeuplé. L’Autre enlevait puis libérait de plus en plus de membres de la communauté, frénétiquement, comme si le désir qui le tenaillait était devenu une soif impossible à assouvir.

La communauté grandissait. Certains en profitèrent pour se faire oublier. L’Autre dérivait : plus rien ne le satisfaisait, Initialement, il assouvissait ses pulsions avec ceux qu’il enlevait. Au fil des années, les anciens comprirent que l’accroissement de la communauté était devenu le principal motif de ses agissements. Peu importe que telle ou telle zone comprisse des membres que jamais plus il ne convoiterait. Son seul but : voir s’accroître ses possessions. Il s’abîmait dans ses propres projets d’enlèvements. Lorsqu’il commença à installer la communauté dans toute la maison, les plus anciens, qui le connaissaient bien, pressentirent que l’effondrement de leur ennemi s’approchait. Confronté au vaste choix qu’impliquait le nombre sans cesse grandissant de ses victimes potentielles, l’Autre devenait hésitant. Il se jetait parfois avec une passion fiévreuse sur l’un d’eux, avant de le relâcher quelques instants plus tard, une moue dédaigneuse au visage. L’accroissement, d’abord lent, puis de plus en plus rapide, de la communauté fit naître des espoirs : l’Autre pouvait être vaincu, submergé par le nombre, par la masse.

Alors les membres de la communauté, répandus dans toutes les pièces, se concertèrent. Ils décidèrent de tendre des pièges, se répandirent sur le sol, inversèrent leurs positions, se massèrent dans des places stratégiques. Ils empoisonnaient leur persécuteur, que son agitation trahissait. Il ne cessait de partir en chasse de nouvelles proies : ses rafles à l’extérieur donnait des résultats démesurés. Et à chaque arrivage, les nouveaux étaient initiés par les comploteurs. Petit à petit, la demeure, était devenu le refuge d’une innombrable communauté. Il restait à en exclure l’Autre, définitivement. Alors, profitant de sa folie, ils envahirent les meubles, ils envahirent la cave, ils envahirent la salle d’eau, ils envahirent même les lits et les balcons.

Un jour, dans la maison rendue obscure et poussiéreuse, en un mot inhabitable, l’Autre prit conscience du rapport numérique défavorable qui l’opposait à Eux. Dans un dernier sursaut, alors que sa défaite se profilait, il prononça des mots terribles, dont l’effroyable écho résonne depuis dans chaque pièce de la maison :

« ça ne peut plus durer, j’appelle le bouquiniste, il faut que je me débarrasse de tout ça ! »

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3 réflexions sur “La menace

  1. Une nouvelle parabole littéraire sur l’hyper-consommation et ses menaces, l’objet personnifié et ses menaces ? Délectable. Enchante m’encore Seigneur-plume !

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