They are the robots

tribunal

« Le moindre avocat – qui se fait appeler « maître » – se complaît dans la haute opinion qu’il se fait de sa « culture générale » (le droit ça cultive) et n’importe quel ingénieur en tuyaux d’adduction d’eau se considère comme un savant dans toute la force du terme, autant qu’un Heisenberg. Inutile de préciser qu’ils n’ont en réalité qu’une notion plus que médiocre de la pensée.

Hier, comme c’était irritant! Pendant deux heures j’ai dû supporter la suffisance de ces deux espèces de demi-intellectuels surdiplômés. D’une stupidité incroyable. Le « maître » avec ses manières de juriste, avec sa conception de la vie, son style, son allure qui puaient de loin cette malheureuse université comme un vêtement sent la naphtaline… Et le cher petit ingénieur qui proclamait la supériorité des sciences exactes, car « cher monsieur, ces flirts avec la philosophie et l’art ne sont pas pour un cerveau bien ordonné ; avez-vous entendu parler de la théorie des quanta? ». Un niveau catastrophique. Et chacun d’eux, nanti et complété de sa chère moitié qui, avec une adoration de femelle, restait en extase devant son intellect. Il est triste que les universités produisent chaque année des milliers d’ânes dont chacun trouvera tôt ou tard son infaillible ânesse.

Comment faire pour que les écoles ne fabriquent pas une telle camelote, qu’elles ne polluent pas si dangereusement l’air de notre monde civilisé? Autour de moi se pressent, toujours plus nombreux, les jeunes crétins fabriqués par l’Université, dont l’intelligence naturelle a subi un vrai lessivage chimique. En Amérique du Sud aussi on commence à étouffer au milieu de ces étudiants qui ne savent que ce qu’on leur a fourré dans la tête et qui, farcis de connaissance, ont oublié qu’il existe des choses aussi peu constantes que le caractère, la raison, la poésie, la grâce. La laideur grossière de ces travailleurs intellectuels, spécialistes de médecine,de droit, de technique, etc., commence à sévir même ici, en Argentine. Insensibles à l’art, ignorants de la vie, formés aux abstractions, ils sont présomptueux et lourds. J’aime faire enrager ces nigauds disgracieux  ou les noyer sous un galimatias de noms et de théories inventés au pied levé – en espérant qu’ils ne me battent pas un jour! Il est amusant de voir ces natures vulgaires condamnées exclusivement à la science considérer le reste, tout ce qui n’est pas la science, toute la vie spirituelle de la tribu humaine, comme de la blague, tout en crevant sans cesse de la peur de se laisser duper.

J’excite donc avec délices leur méfiance paysanne envers « le littérateur », ce fourbe par excellence et je me laisse aller de temps en temps à une mimique, à un petit mot plus que douteux ou à une plaisanterie. Leur respect grossier pour le sérieux est tel qu’ils en restent bouche bée. Ou alors je les attaque à coup d’aristocratie, de généalogie, tactique infaillible pour amener les balourds au comble de la balourdise.

N’empêche que… l’aristocratie… Tout de même… l’aristocratie… Ô aristocratie, tu es pourtant bien plus qu’une méchante plaisanterie. L’idole du vulgaire, c’est l’utilité ; l’idole de l’aristocratie c’est le plaisir. Être utile et désagréable, tel est le but de chaque robot, de chaque spécialiste. Être utile, quitte à être désagréable, c’est leur rêve. Tandis que les aristocrates rêvent exactement du contraire : être agréables, quitte à être inutiles. Eh bien, quant à moi, je prétends et je note comme un des canons de ma connaissance des hommes que celui qui cherche à plaire aux humains aura plus facilement accès à eux que celui qui veut seulement être un serviteur utile. »

Extrait du second tome du Journal (1959-1969) de Witold Gombrowicz.

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