Vers le présent : Guerre du temps, d’Alejo Carpentier

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Guerre du temps et autres nouvelles, Alejo Carpentier, Folio, 1989 (trad. René Durand) (première éd. 1956)

« La mémoire humaine roule sur le globe, l’enveloppe,
Lui faisant un ciel sensible innervé à l’infini,
Mais les bruits gisent fauchés dans tout le passé du monde,
L’histoire n’a pas encore pu faire entendre une voix
Et voici seul sur la route planétaire notre cœur
Flambant comme du bois sec entre deux monts de silence
Qui sur lui s’écrouleront au vent mince de la mort »

Jules Supervielle – Houles – Gravitations

De Carpentier, j’avais lu l’été dernier, l’excellent Recours de la méthode, qui mettait en scène un tyran francophile essayant à tout prix, non sans cynisme et sans violence, de garder le pouvoir dans un État latino-américain. Par son amplitude, son ironie et sa distance, il m’avait paru être un des romans du dictateur les plus réussis de la littérature sud-américaine ; et la concurrence, dans ce genre, est rude, on le sait, avec Fuentes, Vargas Llosa, Garcia Marquez ou Asturias. Guerre du temps et autres nouvelles, contrairement à bien des recueils de nouvelles, se compose de sept textes d’une grande harmonie thématique. Le temps, comme l’annonce un titre aux indéniables visées programmatiques, y occupe une place centrale. Chacun des textes, même ceux des quatre « autres nouvelles », altère la cohérence temporelle et développe, au creux de la fiction, un temps nouveau, bouleversé, abrasé. Si ces fictions suivent un rythme relativement linéaire, loin des innovations les plus formelles, elles n’en constituent pas moins des tentatives d’échapper à la ferme armature du temps, à trouver, par le recours au conte, au fantastique ou au mystère, des voies de subversion à l’enchaînement strict de la temporalité. Cette lecture, transparente pour les premiers textes, paraît certes moins évidente par la suite ;  je la crois néanmoins pertinente. Temps inversé, temps brouillé, temps circulaire, temps de l’expectative, temps rédimé, temps mythologique, temps suspendu : aucune de ces nouvelles ne présente un rapport neutre au temps.

Dans Retour aux sources, un des trois textes qui constituent le noyau central de Guerre du temps, un serviteur noir ramène en une nuit, dans les ruines d’une hacienda, son maître de la mort vers la naissance. La maison détruite redevient, brièvement, une et le riche propriétaire parcourt, dans le sens inverse, toute son existence. Plutôt que de révéler le déclin d’un homme en agençant successivement les étapes qui y ont mené, ce récit à rebours ressuscite la grandeur, réveille les espoirs, ranime la jeunesse. Les êtres reviennent à la vie, les sensations oubliées renaissent, jusqu’à la simplification absolue, ce composé de chaleur et de sensations, la prime enfance. En suivant une trame linéaire, quoique parfaitement inversée, le narrateur articule le passage du temps autour d’instants clé, des nœuds, qu’il délie soigneusement, un par un, jusqu’à l’autre néant, primordial. De la vie ainsi reprise, effacée, rédimée, ne reste plus rien, la feuille est redevenue blanche comme la forêt, vierge. Les biens de ce monde, dissociés,  reprennent la forme des matières premières qui les composaient. Les salissures de la vie sont effacées. L’échec inévitable d’une vie, car le maître n’a pas réussi, peut sombrer dans un juste oubli. A-t-il eu lieu ? Nul ne le sait. La distance entre ce qui fut et ce qui ne fut pas tient à des fragments de mémoire, bientôt évanouis. L’homme latino-américain disparaît, et avec lui, les traces de son existence ; bientôt plus personne ne se rappellera de lui ; il n’a pas encore existé. L’espace qu’il occupait n’est plus qu’un « désert » : qu’il y ait eu quelque chose ou pas ne change rien. Nulle tristesse, ici car les ténèbres de la mort, éternelle, laissent place à l’éclat blanchâtre d’une origine indistincte ; dans la course du temps, c’est le néant qui l’emporte ; la terre sud américaine, elle, résiliente, efface le traumatisme originel, l’absorbe. L’homme, malgré ses efforts, ne tient pas ce continent comme il tient les autres. Jamais la précarité de ses espérances, de ses actes et de ses fourvoiements n’a été mieux illustrée qu’ici, dans l’effacement consécutif et à rebours d’un foyer et d’une vie.

Pareil à la nuit ne joue plus sur un temps inversé, comme la première nouvelle, mais développe une ligne qu’ont utilisé bien d’autres auteurs, celle du temps brouillé. Un peu à la manière d’Elio Vittorini, dans Conversations en Sicile ou, surtout, de J.J.Slauerhoff, dans le Royaume Interdit, Carpentier mêle, dans une seule geste, les aspirations et les actes de plusieurs générations. Si les modes, les techniques, les détails permettent de distinguer les grandes périodes de la civilisation humaine, ils n’en demeurent pas moins des ornements accessoires, sans cesse actualisés, de grandes réalités intangibles. Dans Pareil à la nuit, le personnage principal est à la fois notre contemporain, notre ancêtre et notre successeur ; il vit, sans que la narration ne s’en étonne un seul instant, à plusieurs époques à la fois. Il passe de l’époque coloniale aux derniers grands conflits, des mousquets aux mitrailleuses, des caravelles aux croiseurs. En une nuit, il traverse les siècles, les mélangeant dans une sorte d’errance temporelle à la fois définitive et sans fin. Les décors peuvent bien changer au rythme des heures, la condition du jeune soldat à la veille de son départ est toujours la même : la crainte et l’espérance se mêlent ; l’appel de la vie et celui de la mort se succèdent ; les grandes réalités de l’homme ont peu à voir avec l’évolution des techniques et du décorum. En brisant le carcan de la cohérence chronologique – et non de sa linéarité, la nouvelle se déroulant en une seule nuit – Carpentier parvient à mettre au jour des caractères constants, éternels, qui font de nos ancêtres et de nos descendants, quoi qu’il puisse se produire, nos contemporains. Nous ne sommes pas uniques, ni une fin, ni un commencement, nous continuons et transmettons, pareils en cela à la sarabande des générations. Y’a-t-il seulement un passé et un avenir ?

Le Chemin de Saint-Jacques, troisième et dernier texte relevant strictement de Guerre du temps, est la plus longue nouvelle du recueil. Ici, le temps n’y est ni inversé, ni brouillé, mais circulaire. Au XVIe siècle, Juan, un soldat de l’armée espagnole des Flandres, malade, promet de se rendre à Saint-Jacques de Compostelle s’il guérit. En chemin de son pèlerinage, alors que sa santé s’est rétablie, et que sa motivation pour se rendre à Saint-Jacques diminue, il rencontre de séduisants rabatteurs pour les colonies américaines. Un aventurier enrichi, un perroquet aux couleurs chatoyantes sur l’épaule, lui promet l’or, la gloire, la jouissance. Le Moyen Âge, son espace restreint, sa mentalité constrictive, ses routes de pèlerins, s’efface ; le Nouveau Monde, ses légendes, l’espace, la fortune peut-être, sont bien plus attirants. Le pèlerin rompt son vœu et s’engage vers les Indes. Hélas, à peine arrivé, il prend conscience de l’écart entre les promesses et la réalité. Il se cache bientôt dans un repère de fuyards et, dès qu’il le peut, retourne en Espagne. Faute de pouvoir exercer une activité quelconque, il y devient le rabatteur qui, un perroquet sur l’épaule, essaie de convaincre de jeunes hommes naïfs de se rendre en Amérique, où, bien sûr, le bonheur les attend. Juan se dévoie lui-même, dans une spirale infernale et éternelle. Il est à la fois le rabatteur et le rabattu, éternel piégé de sa propre déchéance. Parabole d’une existence où les déçus d’hier se vengent de leurs corrupteurs en dépravant la jeunesse du lendemain, Le Chemin de Saint-Jacques illustre également les limites de la renaissance à soi-même. Le chemin spirituel est dévoyé par de vulgaires passions et de charnelles aspirations ; le chemin matériel est gâché par de faux espoirs et de vraies déceptions. Une fois les légendes dissipées, que reste-t-il de l’univers ? une réitération éternelle, un cheminement obscur. Tout est, au-delà de l’Atlantique, déjà vicié. La conquête n’a pas ouvert le chantier d’un renouveau de l’humanité ; le voyageur qui souhaite échapper à ses turpitudes ne peut échapper à lui-même et, quelle que soit la distance parcourue, il se fera face, arrivé à la destination, provisoire, de son périple.

Comme dans les deux précédentes nouvelles, la linéarité du récit ouvre un retournement de la perception temporelle : ici, la flèche du temps ne court vers l’infini qu’en apparence ; les causes finissent par précéder les conséquences ; de la spirale d’un temps circulaire, il est impossible de s’échapper. Le chemin de Saint-Jacques est éternel ; je crois bien qu’il n’y a, en réalité, chez Carpentier, aucun Saint-Jacques au bout du chemin, aucune rédemption au bout de la route, aucun moyen d’échapper à l’enfer historique. La tentation l’a emporté. Pareil à la nuit, c’est l’épreuve commune, qu’affronte l’homme fait de tous les autres ; Le chemin de Saint-Jacques, c’est sa chute éternellement recommencée, inscrite dans le tissu du monde ; Retour aux sources, c’est sa seule perspective tangible, son effacement et son oubli. Noirceur de Carpentier ? Peut-être. Pourtant ces textes, par contraste, palpitent de vie, de chaleur, de lumières. Le chemin n’est pas obscur, et, si le temps ne nous promet rien, il nous offre un havre, celui du présent, de l’instant qui seul nous permet d’exister. L’homme n’offre pas de singularités, il sera effacé et reproduira sans fin, avant cela, les fautes et les erreurs qui lui auront coûté son salut ; pourtant, il lui reste, au creux de la vie, un espace temporel, dont il peut se rendre maître, l’instant.

Les quatre autres nouvelles n’appartiennent pas, si je m’en tiens à la stricte délimitation de la table des matières, à Guerres du temps. Ce sont d’autres nouvelles. Leur thématique temporelle est moins claire, moins apparente. Les trois premières nouvelles, malgré leur indépendance apparente, étaient indissolublement liées. Les suivantes ne le sont pas autant et ma lecture, qui tente de rattacher ces textes aux précédents, ne peut-être que tâtonnante (et évidemment incomplète). Office des ténèbres est une de ces belles nouvelles sans véritable personnage principal, description oculaire et sensuelle, dissection d’un instant, plus ou moins étendu, dans l’existence d’une ville. Les habitants attendent une catastrophe, un désastre qui pourrait les briser. Les signaux avant-coureurs se multiplient. Quelque chose va survenir. Les ténèbres s’étendent sur le monde. Deux airs se répondent dans la ville : la Sombra et Lola. Schématiquement, la première incarne la peur, la seconde l’espérance. La musique se calque sur le monde, en accompagne les tourments. Sur une dizaine de pages, la nouvelle met en scène un temps de l’expectative, cette attente angoissée de la rupture du présent, de l’irruption de l’effroi. Est-ce vraiment à l’instant pur, indissoluble, de la catastrophe que la frayeur atteint son climax ? Ou n’y a-t-il pas, dans ce qui la précède, dans la progressive montée en tensions, une altération du sensible, une panique de moins en moins larvée, de plus en plus apparente, qu’accentuent encore d’obsédantes musiques ? La peur affecte les sensibilités, les nerfs s’irritent, le monde semble prêt à en finir. Et puis la catastrophe se produit, les musiques cessent, le temps de l’expectative s’évanouit dans l’événement, enfin survenu. Les hommes n’anticipent plus l’instant d’après ; ils ont retrouvé la tête d’épingle du présent. Le temps a repris sa marche normale.

Les fugitifs me semble, de toutes ces nouvelles, être la plus noire. C’est, en apparence, du London, réécrit par Malaparte (le meilleur, celui de Kaputt) et tropicalisé. Il s’agit probablement du texte du recueil, aussi, dont le rapport avec le temps est le plus ténu, peut-être parce qu’il y est plus complexe, habilement dissimulé sous des moyens narratifs forts, émouvants, brutaux. Un esclave s’enfuit d’une plantation. Un chien de garde se lance à sa poursuite. Effrayé par la présence, au loin dans la montagne, d’une meute de ses congénères redevenus sauvages, l’animal se perd. Il fuit la promesse de la liberté que ces chiens sauvages impliquent. Quand il retrouve l’esclave échappé, l’odeur de l’homme lui est un tel soulagement qu’il se couche à ses pieds et va, désormais, le suivre dans toutes ses rapines. Aller plus loin dans ce rapide résumé serait dénaturer cette nouvelle, en casser les effets, je ne révélerai pas la suite. S’ouvre pour l’esclave et le chien, un temps qui leur est propre, hors des rythmes de la société humaine, un temps dans lequel le moindre instant de liberté compte double ou triple. Ces moments, arrachés à la structure sociale, extraits d’un continuum de labeur et de peine, rachètent un temps gaspillé, gâché dans l’exercice servile de fonctions purement utilitaires. Le chien de garde et l’esclave, en pactisant, se sont extraits du temps commun et ont touché un temps que je qualifierais de rédimé, rachat d’existences perdues, promesse chaque jour renouvelée de l’exercice du libre-arbitre. Bien sûr, cette liberté périlleuse se paie chèrement, mais elle restitue l’animal, humain ou canin, à lui-même. La Guerre du temps se livre en faveur du présent, qui rachète, par la liberté qu’il suppose, un passé perdu et un avenir attristant.

Les Élus, comme le texte suivant, présentent une autre facette du talent de Carpentier, cette ironie narquoise qui fait toute la valeur, par exemple, du Recours de la méthode. Un indien d’Amérique reçoit un message de puissances supérieures : il lui faut organiser la construction d’un immense bateau, sur lequel il fait monter un couple de chacune des espèces du continent. Le lecteur aura bien évidemment reconnu l’histoire de l’Arche de Noé, transposée aux Antilles. L’arche navigue depuis plusieurs semaines lorsqu’elle croise une deuxième arche ! Son capitaine, un Asiatique, explique que des puissances supérieures, inconnues de l’Indien, lui ont commandé de bâtir ce bateau. Sur ces entrefaites, arrivent un troisième, puis un quatrième bateau. Tous ces Noés continentaux se parlent, échangent, boivent ensemble. Et puis chacun reprend sa route… Moins chargée, philosophiquement, que les précédentes, cette nouvelle se situe dans un temps mythique, fondateur, qui est, à peu de choses près, le même dans chaque civilisation. En désingularisant, par un conte habile, l’expérience biblique, Carpentier rappelle une double évidence : l’universalité de l’humanité, celle de ses mythes fondateurs comme celle de ses vices. Le temps mythique suspend les règles habituelles de l’existence : les animaux ne s’entredévorent pas sur l’Arche ; les capitaines ne s’entretuent pas lorsqu’ils se croisent. Cette paix de Dieu, diluvienne, cesse dès que s’achève le temps du mythe ; revenus à la nature, les animaux reprennent leurs pratiques prédatrices ; revenus à la culture, les hommes redeviennent des guerriers. La simplicité du texte en fait une fable, amère et ironique, sur la condition humaine.

Enfin, Droit d’asile  ressemble fortement, par sa tonalité, sinon par son thème, au Recours de la méthode. Le matin du coup d’État qui renverse le régime de son pays, le Secrétaire général de la Présidence d’une république sud américaine, pressentant quelque chose, parvient à échapper aux soldats chargés de l’arrêter et à se réfugier dans l’ambassade, minuscule, d’un pays d’Amérique centrale. Il obtient l’asile diplomatique… mais ne peut plus sortir du deux-pièces dans lequel vivotent l’ambassadeur et de sa femme. Si cette nouvelle manifeste un ancrage au temps, c’est celui d’un temps suspendu, que le secrétaire et réfugié politique est le premier à mettre en scène. Le narrateur de la nouvelle, écrite sous forme d’un Journal, perd peu à peu conscience des jours, des semaines, des mois. L’intitulé de chaque entrée reflète bien cette perte de repères : « jeudi, ou peut-être mardi » succède à un « lundi ? » et précède un « n’importe quel jour ». Comme dans le film américain Un jour sans fin, avec Bill Murray, quoique sur des motifs privés d’ancrage fantastique, le secrétaire à la présidence est condamné à subir un temps suspendu, où chaque jour ressemble au précédent, et à trouver, en lui, les ressources pour casser cette routine et retrouver une place, autre, dans la société des hommes. Optimiste et amusante, cette nouvelle montre un homme à la reconquête de son présent après avoir franchi les cinq étapes du deuil de sa vie passée (déni, colère, marchandage, dépression, acceptation). Une fois la mue du réfugié de l’ambassade accomplie, le monde lui  offrira une échappée inattendue, et une revanche. Il sera revenu dans le courant du temps.

Carpentier, par ces sept textes, dévoile une conception particulière du temps, tournée vers un présent que l’homme paraît chargé de réinvestir. Nulle foi n’appert de ces textes parfois fantastiques : condamné à revivre des expériences passées, maillon d’une chaîne infinie de générations, étincelle entre deux infinis, le néant et l’oubli, l’homme ne dispose que de son présent, de l’instant, du passage. Le temps peut être inversé, brouillé ou cyclique, le présent, lui, se maintient, dans le péril, la crainte ou l’espérance, comme le seul horizon possible de l’humanité. La méfiance historique instinctive de Carpentier, assez étonnante, tout de même, chez un compagnon de route des communistes, fait de son œuvre un massif intemporel, dont importe peu, au fond, l’époque où elle a pu être écrite. La guerre du temps peut être menée à tous les siècles.

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