Mort de l’immortalité

Flaubert, dont on dit qu’il méprisait la gloire qui fut l’enjeu de sa vie entière, eut conscience de cette contradiction et s’en trouva aussi bien que le bourgeois tranquille qui écrivit Madame Bovary. Face à l’opinion publique corrompue, à la presse à l’égard de laquelle il réagissait comme Karl Kraus, il pensait pouvoir s’en rapporter à la postérité, à une bourgeoisie libérée des envoûtements de la stupidité, qui saurait faire honneur aux critiques authentiques de celle-ci. Mais il a sous-estimé la stupidité : la société qu’il représente ne peut se désigner elle-même et comme elle devint progressivement une totalité, la stupidité, comme l’intelligence, est devenue absolue. Voilà ce qui ronge les centres vitaux de l’intellectuel. Il ne peut même plus placer son espoir dans la postérité sans tomber dans le conformisme, même si ce n’est que simple connivence avec les grands esprits. Mais dès qu’il renonce à un tel espoir son travail est envahi par quelque chose d’aveugle et d’obstiné, tout prêt à basculer vers une capitulation cynique. La gloire résultant de processus objectifs dans la société de marché, fortuite et souvent factice mais reflétant aussi un choix juste et libre, a été liquidée. Elle est devenue la fonction des seules entreprises de publicité payée et se mesure aux investissements risqués par le porteur du nom ou le groupe d’intérêts derrière lui. La claque, où l’œil de Daumier voyait encore une simple anomalie, a désormais acquis la respectabilité d’un agent officiel du système culturel. Les écrivains qui veulent faire carrière parlent aussi naturellement de leurs agents que leurs prédécesseurs parlaient de leur éditeur qui investissait déjà quelque peu dans la publicité. Ils organisent eux-mêmes leur future réputation et, du même coup pourrait-on dire, leur postérité – qu’est ce qui, dans cette société totalement organisée, pourrait espérer revivre dans le souvenir sans être déjà connu ? – et ils achètent aux laquais des trusts, comme jadis à l’église, le droit à l’immortalité. Mais les chances sont minimes. De même que la mémoire volontaire et l’oubli total ont toujours fait la paire, de même la gloire et le souvenir organisés conduisent-ils inéluctablement vers le néant dont le comportement fébrile de toutes les célébrités nous donne déjà un avant-goût. Les gens célèbres ne sont pas à l’aise. Ils se transforment en marchandises, étrangers à eux-mêmes, ne se comprenant plus, et, images vivantes d’eux-mêmes, ils sont comme morts. À force de soins prétentieux donnés à leur auréole, ils gaspillent l’énergie désintéressée qui, seule, est susceptible de perdurer. L’indifférence et le mépris inhumains qui accablent aussitôt les idoles déchues de l’industrie culturelle dévoilent la vérité sur leur gloire, mais ceux qui dédaignèrent d’y participer ne sauraient pourtant espérer mieux de la postérité. C’est ainsi que l’intellectuel découvre la fragilité de ce qui secrètement le motive, et il n’a d’autre ressource que d’exprimer cette découverte.

(écrit en 1945)

Theodor W.Adorno, Minima Moralia, Payot (pp.135-36)

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2 réflexions sur “Mort de l’immortalité

  1. La gloire « cette chose bruyante que se partagent aujourd’hui les marques de cigarettes et les politiciens » disait Borgès. Pour autant, parler de mort de l’immortalité est un peu expéditif. Relire à ce propos le délicieux essai du même Borgès sur le sujet (En marge des sept nuits, pléiade) : « Nous continuerons d’être immortels : au-delà de notre mort corporelle, reste notre souvenir, et au-delà de notre souvenir restent nos actes, nos oeuvres, nos façons d’être, toute cette merveilleuse partie de l’histoire universelle, mais nous ne le savons pas et c’est mieux ainsi. » – See more at: http://philippedossal.fr/?s=immortalit%C3%A9#sthash.JKH1zHdl.dpuf

    • Je tiens à préciser, ce que j’ai oublié de faire, que « La mort de l’immortalité » est le titre même de la 63e « Minima Moralia » d’Adorno que je cite intégralement.
      (et ces 150 textes sont très intéressants, personnels, parfois visionnaires, avec des intuitions fulgurantes. Ils sont d’un moraliste exigeant, appréciable à notre époque même s’il est difficile d’approuver tous ses postulats. Si l’oeuvre d’Adorno n’est pas toujours lisible pour le commun, elle l’est, dans ce grand livre un peu oublié)

      (et cela ne doit pas nous priver de retourner méditer et rêver avec Borges juste après)

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