L’histoire aux marges de l’Histoire : La perte de l’Eldorado, de V.S.Naipaul

nevis

V.S.Naipaul, La perte de l’Eldorado, Plon, 2001 (trad. Philippe Delamare) (éd. originale 1969)

Nouvelle note sur l’œuvre d’un Nobel. Dans « Tout le blog en une page », vous trouverez des notes de lecture sur Faulkner, Lewis, Bjornson, Pirandello ou Steinbeck.

Chez Bernard Lavallé, dont j’ai évoqué son Eldorados d’Amérique dans la note précédente, le regard était surplombant et synthétique. L’histoire de cinq siècles se ramassait en 250 pages, moins emplies de bruit et de fureur que de chiffres et de faits. Malgré sa charge humaine, l’Eldorado y apparaissait désincarné, réinvesti dans une longue durée aussi avare d’anecdotes humaines qu’elle était riche en données économiques et financières. Avec V.S. Naipaul, écrivain trinitéen d’origine indienne, assez peu lu, je crois, dans le monde francophone, l’appréhension historique redescend vers les hommes, à la modeste échelle de leurs existences. Naipaul plonge dans les lacunaires archives de Trinidad et en extrait, tel un chercheur d’or, les pépites humaines qui donnent la texture à l’expérience historique. Je crois, après bien des lectures, qu’il y a deux manières d’appréhender l’histoire : par le haut et par le bas. Par le haut, ce sont des échafaudages gigantesques de la philosophie de l’histoire ou de l’histoire économique. Par le bas, ce sont de petites monographies sur un individu, une situation, un instant. D’un côté, l’ample reconstruction, abstraite, qui embrasse les siècles et les civilisations ; de l’autre, la miniature élégante, concrète, qui, resserrée sur un espace étroit, touche aux réalités de l’expérience humaine. Les deux sont également passionnantes, mais ne touchent pas notre sensibilité et notre raison de la même manière. L’amateur de vastes synthèses regardera l’événement et l’individu comme des anecdotes pour esprits bas et littéraires ; le partisan du regard à hauteur d’homme (et de sources) verra le grand théoricien comme un abstracteur fumeux, perdu dans des reconstructions hasardeuses, assises sur des postulats viciés. Allier les deux perspectives est une gageure.

Premier constat, à la lecture de cette Perte de l’Eldorado, malgré sa publication dans la collection littéraire « Feux Croisés », malgré quelques dialogues (tirés in extenso des sources), il ne s’agit pas là d’un roman. Naipaul se livre à un travail d’historien. Il s’appuie sur des documents officiels ou officieux, les cite, s’en tient même à une conception rigoriste de la chronologie et des sources. Rien de ce qui est dit ici ne dépasse la stricte réalité historique. L’histoire de Trinidad et Tobago n’est guère connue hors de cette île (et n’y intéresse, potentiellement, pas grand monde). Le lecteur, qui n’ira pas chercher dans les archives, doit faire confiance à Naipaul et découvrir, avec lui, la singularité de cet avant-poste de l’Eldorado. Plutôt que de se livrer à une histoire exhaustive de l’île, l’écrivain se concentre sur deux moments clé de son histoire : le début du XVIIe et le début du XIXe. Pourquoi ? Naipaul ne le dit pas explicitement. Ces deux moments m’apparaissent surtout être ceux où, de marge oubliée et pauvre d’un Empire européen, Trinidad devient l’objet d’une lutte, féroce, entre deux partis, deux puissances internationales. Cette île, comme toutes les Antilles, est moins sujet d’histoire qu’objet. Elle ne suffit pas pour se tailler une principauté ou un royaume (sa superficie est celle de modestes départements français comme la Loire ou le Bas-Rhin), mais elle est une porte vers le Venezuela et ses richesses. L’île, en cinq siècles, a représenté un enjeu politique international à deux reprises. La première fois, ce fut lorsque les rumeurs de l’Eldorado, colportées par les Indiens, attirèrent des conquistadores espagnols et des corsaires anglais, en quête d’une base arrière pour l’exploration du Venezuela. Personne ne trouva l’Eldorado et les Espagnols gardèrent la main, régnant sur une île à peine peuplée de quelques colons misérables et d’Indiens. Pour renforcer la démographie locale, l’Espagne fit venir, vers 1780, en provenance des Antilles françaises, des colons qui constituèrent rapidement la majorité des habitants de l’île. La seconde fois que Trinidad fut un enjeu géopolitique, ce fut, peu après, entre 1797 et 1815. L’Eldorado était depuis longtemps entré dans le grand livre des légendes et des chimères de l’Amérique. Espagnols, Français et Anglais se disputèrent pourtant l’île, position admirable pour menacer, surveiller ou protéger l’Amérique latine. Le révolutionnaire latino-américain Miranda rêvait d’en faire la base d’invasion et de libération du Venezuela. Les autorités de Madrid souhaitaient conserver une île sur laquelle ils avaient placé quelques espoirs économiques. Londres, après s’en être emparé, la conserva jusqu’à l’indépendance, en 1962. Le nom, un peu incongru, de la capitale (Port of Spain) vient de cette histoire troublée. Paradoxe d’une île de tradition espagnole, peuplée par des francophones et administrée par des Anglais…

Pourquoi s’intéresser à l’histoire d’une île obscure, à peine connue, aujourd’hui, pour son chocolat, et redécouverte, tous les quatre ans, pour ses sportifs, honorablement placés sur les podiums d’athlétisme ? Peut-être parce que, en se positionnant au ras de l’expérience historique, Naipaul met en lumière la réalité crue de la vie antillaise, ses colons, ses esclaves, ses aventuriers, ses espoirs et ses échecs. Redescendre au niveau des hommes, comme dans Mazagão, que j’évoquais l’autre jour, c’est se donner les moyens d’appréhender l’expérience historique par notre sensibilité, par notre capacité à faire nôtres toute pratique, toute décision, toute action humaine. Oublions les chiffres effarants de l’esclavage et ceux, atterrants de la dépopulation indienne ; laissons de côté les discours des capitales et les grandes réformes administratives ; ce sont des grandeurs abstraites, inconnaissables, qui ne signifient, concrètement, rien ; descendons, oui descendons, jusqu’à ce confetti des Antilles, Trinidad et observons ce qui a bien pu s’y produire. Non pour se construire une érudition gratuite, à grands renforts de dates obscures et de détails marginaux, mais pour observer ce que furent, à mesure de ce que les sources permettent d’en retracer, les empires coloniaux, leurs rêves de grandeur défunts et leurs drames sanguinaires ou minuscules.

L’étonnant, dans ce livre, au fond, c’est que Naipaul n’ait pas souhaité en tirer deux romans. Il y avait là deux anecdotes historiques qui, bien mises en scène, auraient donné deux belles fictions, longues, roboratives et haletantes, comme les anglophones, souvent, les apprécient. L’écrivain s’y est refusé, pour des motifs qu’il n’éclaire pas, dans la préface de son texte. Il ne cède même pas au démon du style. Je dois l’admettre, ce livre, outre quelques légères imprécisions du traducteur, ne brille pas par sa composition et par sa langue. Les faits s’y succèdent avec une certaine sécheresse et, pour tout dire, le texte ressemble plus à ces chroniques arides et sans ornementation qu’à l’œuvre d’un Nobel de littérature. Le lecteur se sent parfois perdu entre deux anecdotes, par les rivalités mouvantes des colons et des administrateurs. Les personnages les plus potentiellement savoureux du livre, comme le Juge Smith, à moitié fou, ou le gouverneur et futur héros de Waterloo, Thomas Picton, ne sont croqués qu’à travers des sources d’époque et des témoignages privés. L’écrivain semble en permanence en dessous de son sujet. La troisième partie, parfois confuse, ressemble plus à une compilation brute qu’à la production d’un grand écrivain. Ce défaut littéraire est en réalité une qualité, car c’est un cadeau que fait Naipaul, à nous qui n’irons jamais faire de recherches d’une telle envergure : donner à voir l’histoire sans le filtre de l’historien, sans les effets optiques induits par la subjectivité de l’écrivain. Bien évidemment, Naipaul ne peut pas être objectif, mais ce n’est pas là le problème. Il trie et compose le moins possible. Il livre une parole brute, par le biais de citations non retouchées – et il faut là reconnaître le mérite du traducteur, qui rend fort bien ces passages, rédigés dans un anglais (ou un espagnol) très erratique et, de ce fait, très délicats à transposer. S’ouvre une lucarne sur un passé évanoui, écrasé, dissipé. Que pèse la destinée de Trinidad dans l’histoire du monde ? Rien. Que pèse-t-elle dans l’histoire de l’Amérique ? Rien. Que pèse-t-elle dans l’histoire des Antilles méridionales ? Pas grand chose. Tous ces acteurs, auquel Naipaul redonne la parole, colons français, officiels espagnols, officiers anglais, sont des oubliés de la grande histoire. L’écrivain s’efface pour leur laisser la parole.

Le conquistador Antonio de Berrio, par exemple, figure obscure de la « Conquête des Indes », à peine évoquée sur les sites spécialisés et hispanophones, représente un cas intéressant de victime de l’Eldorado. Quand il débarque à Trinidad pour monter une expédition sur l’Orénoque, à la source duquel une légende tenace plaçait l’Eldorado, Berrio a plus de soixante ans. Il est un vieux routier de la conquête espagnole, connaît les Indiens, s’est fait admettre, par la couronne, des droits sur ses futures découvertes. Berrio, homme d’action, vigoureux, résistant, serait, si seulement l’Eldorado existait, un conquérant décent. Il croit le royaume de l’or perdu, au-delà du delta, loin dans les profondeurs du Venezuela inconnu. Il ne lui reste plus qu’à le conquérir. Il monte une expédition, échoue, une autre, échoue encore. Le temps passe, Berrio, septuagénaire, puis octogénaire, continue de s’agiter. Les Antilles espagnoles deviennent les victimes des rapines anglaises, menées par Sir Walter Raleigh (1552-1618), explorateur, corsaire et poète. Raleigh entend parler, comme tout le monde alors, des rumeurs de l’Eldorado. Cet esprit assez chimérique espère sa vie durant, comme Berrio, conquérir le royaume perdu de l’or. Il en rêve à la Tour de Londres, où l’inimitié subite de la reine l’a mené. Dès qu’il en sort, Anglais et Espagnols peuvent se livrer à leur petite ruée vers l’or, qui, de mirages en défaites, s’achèvera tragiquement. Berrio et Raleigh, victimes de leur cupidité, se sont épuisés pour rien : leur lutte, homérique à l’échelle de Trinidad, n’aura débouché que sur la mort, l’oubli et le néant.

La seconde partie du livre s’intéresse plus particulièrement aux vingt premières années du british rule sur l’île, au début du XIXe siècle. Je n’entrerai pas dans le détail des guerres picrocholines que relate Naipaul : querelles de personne, sans cesse renouvelées, et qui n’ont qu’un véritable objet, dissimulé, l’approbation, ou la contestation du régime colonial, inégalitaire et esclavagiste. Accepte-t-on, comme Picton ou refuse-t-on comme Fullarton ce qu’implique le gouvernement d’une île de planteurs, assis sur le travail des esclaves et sur quantité de classifications raciales ? Pour aborder cet épineux problème, Naipaul relate un cas, celui d’une mulâtresse, Luisa Calderon, qui, soupçonnée, probablement à tort, d’avoir dérobé une somme d’argent à son mari avec l’aide de son amant, est torturée deux fois par les autorités judiciaires de l’île, le jour de Noël. Luisa a alors 14 ans. Même dans la société peu civilisée des planteurs de Trinidad, cette torture scandalise, son écho traverse l’Atlantique et parvient à Londres. S’opposent le gouverneur Picton, acclimaté aux mœurs des esclavagistes locaux, pour qui ces séances furent légales et justifiées et Fullarton, un officiel anglais, pour qui ces pratiques n’étaient ni légales ni justifiables. Eux, puis leurs successeurs, dont le terrible juge Smith, vont s’écharper, des années durant, pour déterminer jusqu’à quel point le régime esclavagiste et archaïque de la colonisation peut être humanisé. Le lecteur reprochera peut-être à Naipaul de faire traîner cette longue partie en ne lui épargnant aucun détail ; la conclusion, on le devine rapidement, sera la victoire du statu quo ; l’abjection de cette société est trop enracinée pour se dissiper sur quelques décisions de la lointaine capitale.

Reconnaissons au livre de Naipaul, malgré des longueurs et une certaine hétérogénéité, un mérite rare : celui de rendre, sans afféteries, la noirceur pernicieuse de sociétés nées de l’espérance et chues dans l’abjection. La parole brute des acteurs de l’Affaire Calderon ouvre au lecteur une fenêtre sur un temps évanoui. Il ne s’agit plus de connaître de grandes et abstraites tendances, de maîtriser des séries d’événements et de données, mais de toucher à la réalité humaine, dans son irréfragable laideur. Mieux que des chiffres, trop abstraits, mieux qu’une fiction, toujours soupçonnée de s’arranger avec la vérité, le livre de Naipaul donne à saisir la dureté incroyable des marges des empires coloniaux, ces espaces les plus directement concernés par l’affrontement sans fin de l’ordre et de la subversion, de l’espérance et du désastre. Dans une société corruptrice, pervertie par l’esclavage et par ses crimes, où l’innocence ne peut qu’être bafouée, il n’y a pas d’Eldorado possible. Naipaul trace avec ce livre noir un tableau sans concession, non celui d’une perte, mais celui, au plein sens du mot, d’une chute.

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