Une mosaïque : Histoire du monde au XVe siècle, dirigé par Patrick Boucheron

La carte de Piri Reis, 1513

La carte de Piri Reis, 1513

Histoire du monde au XVe siècle, Tomes 1 et 2, Patrick Boucheron (dir.), Fayard, coll. « Pluriel », 2012 (Première éd. 2009)

Mon rythme de publication a été quelque peu perturbé ces derniers jours, je m’en excuse. Je suis un peu fatigué. Je dois avouer que j’éprouve en ce moment des difficultés à tenir la contrainte que je me suis fixée depuis quinze mois (un article tous les trois jours), et ce d’autant plus que j’ai lu récemment des livres de sciences humaines ou d’histoire, compliqués à reprendre et à commenter dans le cadre, modeste, d’une note de blog. Je vous prie de ne pas vous étonner si mes prochaines publications sont un peu plus espacées que de coutume.

Écrire une « Histoire du monde », à un siècle donné, peut se faire de deux manières : par le haut, dans un essai global, avec une perspective large, plus attentive aux grandes tendances qu’aux détails ; par le bas, dans l’assemblage de vues d’experts, particulières et limitées, de manière à leur faire former une marqueterie diversifiée et néanmoins suffisamment représentative d’une époque donnée. La première méthode permet de tout voir, mais de si loin que nul n’est sûr de ce qu’il croit apercevoir, en contrebas – ce sont les grandes synthèses historico-philosophiques du passé ; la seconde offre des aperçus d’une grande précision, mais si spécifiques et partiels qu’ils ne sont susceptibles ni de généralisation, ni de synthèse – c’est le commun des volumes collectifs et universitaires d’aujourd’hui, dont le public est par nature restreint aux seuls spécialistes. Confrontée à ces deux modèles insatisfaisants, l’équipe réunie par Patrick Boucheron et coordonnée par Julien Loiseau, a tenté de proposer, par son Histoire du monde au XVe siècle, une forme de via media : une multiplicité d’articles et de points de vue, mais composés dans un évident et louable souci de synthèse. L’immense majorité des textes est accessible à un lecteur raisonnablement cultivé ; ils touchent parfois à des réalités mal connues mais sans que leur pertinence ou intelligibilité en soit atteinte. On peut saluer, je crois, la performance que constitue l’agglomération d’une soixantaine d’articles d’une telle homogénéité de fond, de structure et de forme – quand tant de volumes collectifs à l’objet plus restreint n’offrent qu’une succession d’aperçus pointillistes et hétérogènes. Bien sûr, on note ici ou là quelques répétitions, inévitables ; on remarque un auteur plus porté à jargonner qu’un autre ou un historien traitant son objet par l’angle quelque peu étroit de sa spécialité, plutôt que d’offrir la synthèse « parfaite » attendue. Cela ne remet pas en cause le constat de cohérence générale de l’ouvrage. J’aimerais assez que tous les textes collectifs, destinés à un public élargi au-delà du cercle des seuls spécialistes, ressemblassent à celui-ci. Deux remarques anecdotiques, en passant : le prix et les cartes. Je dois avouer que le prix prohibitif de l’ouvrage grand format (près de 90€) m’avait conduit, comme beaucoup peut-être, à renoncer à son acquisition – j’ai donc dû me contenter de l’édition poche, privée de son chapitre visuel consacré à la cartographie du monde (et de la plupart de ses cartes). Puisque j’en suis aux défauts de l’ouvrage, je voudrais faire remarquer que l’idée d’offrir au lecteur, par le biais d’un « flashcode » un accès de meilleur qualité aux cartes n’est pas mauvaise en soi, mais que l’éditeur aurait pu faire l’effort sur le site internet spécifique, de les offrir en couleur plutôt qu’en noir & blanc.

L’ouvrage ou plutôt, dans l’édition dont je dispose, les deux ouvrages (800 pages chacun) offrent un parcours relativement exhaustif dans l’histoire du XVe siècle, envisagée de manière assez large de 1380 à 1520. Ils courent donc du Grand Schisme – et sa double, voire triple, Papauté – et de Tamerlan, le dernier grand conquérant turco-mongol médiéval, à Charles Quint, Luther, Soliman et Cortès, les quatre hommes par qui le XVIe siècle « moderne » ouvre une nouvelle ère pour le monde. Il serait probablement inutile, dans le cadre de cette note (en outre plus modeste que de coutume), de prétendre résumer l’histoire d’un siècle marqué, entre autres et pêle-mêle, par les scissions de l’Église catholique, l’épopée de Tamerlan, l’introduction de l’imprimerie en Europe, l’essor du Shogunat nippon, le lent renforcement des Ming, la fin de la guerre de Cent ans, la chute de Constantinople, la destruction d’Angkor, la naissance et la mort des impérialismes aztèque et inca, l’ascension des Ottomans, des Safavides puis des Moghols, les grandes aventures maritimes de la Chine des Ming (l’eunuque Zheng He) et du Portugal des Aviz, l’union des couronnes espagnoles, la découverte de l’Amérique, et, pour finir, par la Réforme et « la conquête des Indes » (catalogue intuitif et non exhaustif). La perspective éclatée, choisie par l’équipe éditoriale, rend bien l’effet de dispersion qu’un rapide examen de l’histoire de ce siècle peut suggérer. En ne privilégiant personne – encore que l’Europe, ou plutôt la zone euro-méditerranéenne, c’est assez naturel chez des historiens français, ait une large place – les auteurs dépeignent un monde polycentrique, éclaté, peut-être à son point maximal de diversification. Il est atteint, selon M. Boucheron au XVe siècle (J.-M.Sallmann, dans Le Grand désenclavement du monde, le place néanmoins quelques siècles plus tôt), avant que les échanges, commerciaux et guerriers, des premières conquêtes maritimes et coloniales européennes n’inaugurent la longue période de « globalisation » (et donc de dé-diversification), dans laquelle nous vivons encore.

La division de l’ouvrage en quatre sections, si elle induit quelques répétitions, est plutôt efficace : la première, synthétique, est consacrée à l’histoire de chaque zone géographique ; la deuxième, vraiment passionnante, explore les textes décisifs ou représentatifs de la période ; la troisième, plus attendue, propose des monographies consacrées à des dates charnières ; la quatrième, assez austère, s’intéresse aux grandes évolutions techniques, culturelles et intellectuelles. L’ordre des sections, et non son contenu, diffère dans l’édition en grand format. Chacune regroupe une vingtaine d’articles (moins dans la dernière section, très thématique), de tailles à peu près équivalentes ; on retrouve là un souci d’équilibre structurel bien français – on pourrait même parler d’harmonie. Comme cette présentation sommaire peut le laisser supposer, il n’existe pas, dans ce livre, de grand récit général. L’histoire globale (ou « world history », dans le monde anglo-saxon), dont M. Boucheron se réclame, non sans prudence, dans son introduction, suppose une sorte de vaste narration, sur une très longue période, manière d’assimiler l’ensemble des faits historiques en seul supra-récit. Ici, au contraire, c’est l’assemblage d’une multitude, ouverte, de synthèses qui doit fournir au lecteur, par un effet d’ensemble, le récit général dont le livre est privé. Pourquoi ne pas composer, alors, un seul grand texte ? Le risque est grand, pour l’historien de ce siècle-là, d’offrir alors au lecteur un récit téléologique, orienté principalement par l’expérience européenne et par les conquêtes ultérieures, centré sur le développement économique, capitalistique ou technique, laissant de côté une grande partie de l’histoire, animée, de ce siècle. Le risque était de vouloir démontrer le XVIe siècle en montrant le XVe. On est toujours tenté d’expliquer le passé en fonction de l’avenir, de parler du Chah Ismaïl plutôt que de Mathias Corvin, de Vasco de Gama plutôt que de Zheng He, de Babur plutôt que de l’Inca, de Luther plutôt que de Jean Hus, bref de ce qui a eu une postérité plutôt que de ce qui en a été privé. C’est lire l’histoire du point de vue présent, comme si son déroulement était, en quelque sorte, inéluctable.

Or, et je partage assez cette opinion, d’autres expériences – oubliées, avortées ou disparues – ont tout autant leur place dans une perspective générale et dans une compréhension plus affinée du passé de l’humanité. C’est une manière de décentrer l’histoire, de lui faire quitter le seul angle méditerranéen et occidental ; le lecteur français moyen apprend dans ce livre pas mal de faits, sur la Chine, le Japon, le monde islamique, l’Amérique, toutes ces choses qu’il n’a pas eu le temps ou l’occasion de découvrir auparavant. Je vous en passe l’inventaire. L’histoire de France est d’ailleurs ramenée à une taille plus réaliste – et l’épopée de Jeanne d’Arc se rapetisse aux dimensions d’une anecdote locale quoique colorée. Quelques amateurs d’histoire un peu conventionnels pourront crier au sacrilège, et ils auront tort. L’histoire du monde ne se réduit pas à celle de notre péninsule européenne, bien que le rôle éminent de celle-ci durant le dernier millénaire ne puisse être nié. Il y a peut-être dans ce livre, les critiques l’ont souligné, un effet de mode, un désir de rabaisser quelque peu les prétentions de ce qui fut trop élevé par le passé (la Renaissance, l’Europe, les Grandes Découvertes), de réévaluer l’histoire perse, chinoise, indienne, islamique, bref de remplacer le Récit épique de l’ascension européenne par une mosaïque de récits n’ayant, pris ensemble, aucune signification annonciatrice. Il n’en reste pas moins que l’entreprise me paraît menée d’un œil sincère, ouvert et intelligent et qu’elle intéressera tous ceux que l’histoire en général ne laisse pas indifférents. On notera d’ailleurs, à rebours du constat de complet décentrement de l’ouvrage, que la première section va du plus méditerranéen au moins méditerranéen (et donc du plus central au plus périphérique), prenant le monde turc, alors en pleine ascension, comme point nodal. Le polycentrisme de l’ensemble n’empêche donc pas les historiens de prendre une zone comme point de départ de leurs réflexions (les césures de 1380 et de 1520 ont aussi à voir avec le monde méditerranéen).

Les historiens de ce volume collectif ont donc refusé de produire un récit unifiant, jugeant qu’il était plus judicieux d’aborder ce siècle, le dernier avant les « Grandes Découvertes » (remises en cause), dans toute sa diversité, par des petites touches. Comme le dit M. Boucheron dans l’introduction, ce siècle présente, malgré quelques maigres contacts entre les grandes zones mondiales, une forme d’étanchéité géographique dont seront dépourvus les siècles suivants. Les Européens passent par les marchands italiens et arabes pour acquérir les matières précieuses qu’ils iront chercher eux-mêmes par la suite. Les Américains sont isolés du continent eurasiatique ; la Chine des Ming s’ouvre un moment à l’océan – et avec quelle méfiance ! – avant de se refermer sur l’univers sinisé ; le trafic dans l’océan indien est aux mains des marchands musulmans ; la Russie naît lentement ; des empires africains se succèdent ; les Mamelouks du Caire sont la puissance dominante du monde islamique arabe, qu’ils tentent encore de contrôler malgré leur déclin démographique, malgré, surtout, la poussée turque. L’étanchéité relative des aires spatio-culturelles (souvent religieuses) justifie la forme du projet des historiens, et notamment de sa première partie, ensemble de synthèses par zones géographiques. Elles sont assez convaincantes bien que leur orientation générale dépende un peu trop des spécialités de leurs responsables. Ainsi la section consacrée à l’Aragon et à la Castille m’a paru trop centrée sur les mécanismes juridiques et étatiques – quand elle aurait tout aussi bien pu évoquer l’économie, l’agriculture ou l’histoire militaire des deux États bientôt réunis. De même, il m’a paru un peu illégitime de réunir Europe centrale et Scandinavie au seul motif de l’étude des unions dynastiques éphémères qui se produisirent là tout au long du siècle, Union de Kalmar d’un côté, réunion de la Hongrie, de la Bohême et de la Pologne de l’autre. À l’inverse, quand les historiens sortent des cases géographiques, ils versent parfois dans la généralisation – et leur propos perd en pertinence. Dans la quatrième partie, certains développements sur le phénomène de Cour, sur les livres ou sur l’individuation pourront paraître artificiellement transversaux – comme s’il avait fallu de toute force, au risque du catalogue, identifier, examiner et relier ces réalités culturelles dans chaque grand ensemble civilisationnel. Enfin, certains articles survolent leur sujet : dans la troisième partie, certains développements sur des événements charnière sont un peu courts pour retenir l’attention. Ce sont là de petits défauts qui ne nuisent pas cependant à l’intérêt de l’ensemble.

J’admets, à rebours des tendances du grand public de l’édition historique, être plutôt intéressé par les sujets moins courus que la seconde guerre mondiale, Napoléon et le règne de Louis XIV ; mon appétence pour les personnages obscurs et les époques oubliées me fait donc voir avec une certaine sympathie l’ensemble de ce projet – et je peinerais à faire le catalogue de ce que j’y ai appris. Si je n’ai qu’un conseil à donner aux lecteurs les plus littéraires de cette note (qui ont bien du courage de m’avoir suivi jusqu’ici), c’est de ne piocher que dans la deuxième section de cette Histoire du monde au XVe siècle, section consacrée aux grands textes. Elle propose un formidable catalogue de lectures – pour certaines hélas impossibles à mener, mais pour d’autres, parfaitement accessibles : théâtre Nô, voyages étonnants du marchand russe Nikitine, les très attendus Le Prince et L’Utopie, la (tragiquement perdue) Grande Encyclopédie de Yongle, l’édifiant ouvrage pédagogique coréen Sons justes pour l’éducation d’un peuple, la description de l’Afrique par Hassan al-Wazzan, dit Jean-Léon l’Africain, diplomate musulman prisonnier du Pape, ou encore les commentaires d’Al-Suyuti – le premier savant islamique à avoir préféré l’enseignement par les livres à l’enseignement par les maîtres –, etc. Le dit al-Suyuti avait d’ailleurs un charmant surnom : « Ibn al-Kutub »… le fils des livres ! Ces deux épais volumes prennent un certain temps à être lus, mais ils ont pour principal intérêt d’ouvrir à une infinité d’autres lectures, qui elles-mêmes ouvrent à une infinité d’autres lectures, qui elles-mêmes…

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Méditation sur deux contemporains : Léonard et Machiavel, de Patrick Boucheron

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Patrick Boucheron, Léonard et Machiavel, Verdier, Collection « Poche », 2013 (Première éd. 2008)

« Finir n’est rien, car seul compte ce moment si lent et si brutal, suspendu comme un souffle coupé, où tout éternellement commence » (p. 203)

L’histoire a longtemps relevé des Belles Lettres. Les grands historiens du passé, tant dans leurs synthèses ambitieuses que dans leurs monographies approfondies, cherchaient tous un point d’équilibre entre l’information et la rhétorique, entre le dire et le bien-dire. Ils jugeaient le passé et le mettaient en scène dans des constructions élaborées, à l’éloquence parfois déclamatoire. À mesure que l’histoire s’est rapprochée des sciences humaines, qu’elle en a adopté les contraintes, elle a perdu une partie de son goût pour la belle œuvre, la phrase coulée, le martèlement prosodique. Écrire l’histoire, c’est désormais (entre autres) se tenir près des faits, sans raccourcis métaphoriques. L’historien explore une masse de documents et en tire une synthèse qui doit, avant tout, être factuellement irréprochable, en ne cédant ni à la tentation du rhéteur – chercher à convaincre par la structure du propos plus que par son fond – ni à celle du poète – jouer sur les comparaisons, les allégories, les métaphores. Quelques historiens maintiennent une certaine exigence de style – je pense à Emmanuel de Waresquiel – mais la plupart se contentent d’une prose universitaire, froide, sans aspérités (je pourrais citer bien des noms d’excellents historiens, de Jean Favier à Pierre Racine en passant par Élisabeth Crouzet-Pavan). Je ne le leur reproche pas, ils ont des impératifs scientifiques et pas toujours, à dire vrai, de véritable aisance la plume à la main. Mieux vaut s’en tenir à une prose conventionnelle. L’exploitation et la critique des sources prédominent sur l’organisation du propos : les meilleurs textes historiques sont ceux qui appréhendent avec le plus de précision et de justesse les corpus qu’ils exploitent (Arsenio Frugoni et son Arnaud de Brescia en est l’exemple archétypal). Alors que dire, une fois ces deux ou trois points rappelés, du travail singulier de l’historien Patrick Boucheron dans Léonard et Machiavel ? Vinci et Machiavel, contemporains et compatriotes, se sont frôlés sans se côtoyer ; leurs itinéraires se croisent un temps, autour de César Borgia puis de la Florence du gonfalonier Pierre Soderini, sans que les deux hommes ne fassent jamais mention l’un de l’autre. Le diplomate consacré à l’action publique et le peintre à l’esprit universel semblent ne s’être jamais remarqués mutuellement. Entre 1502 et 1505, pourtant, ils croisèrent les mêmes personnes, vécurent aux mêmes endroits, s’intéressèrent aux mêmes projets (le détournement de l’Arno notamment). Se sont-ils rencontrés ? C’est très possible, mais la preuve historique manque. Comment comprendre cette absence ? À quel endroit, à quel moment, eussent-ils pu se rencontrer ? À défaut de traces matérielles dans les carnets de l’un comme de l’autre, n’y a-t-il pas dans leurs œuvres des indices tendant à attester que les deux hommes se sont connus, fréquentés et, peut-être, influencés ? Patrick Boucheron essaie d’explorer ces questions délicates dans un ouvrage qui hérissera ou réjouira son lecteur, selon l’idée qu’il se fait de l’histoire et de son écriture.

Léonard et Machiavel a tout pour cliver son lectorat. De la relation putative des deux hommes, il n’existe que quelques sources et fragments misérables – traités par l’historien de manière latérale, non sans extrapolation ; le texte oscille entre la démonstration du chercheur et la rêverie – assumée – de l’écrivain ; l’auteur n’hésite pas à styliser son propos, à lui donner un rythme, une tonalité, une légère préciosité dont je sais qu’ils peuvent déranger le lecteur d’histoire moyen, peu attiré par le brillant de l’ars poetica. La réception de cet ouvrage par ses lecteurs communs, sur Amazon, illustre bien la gêne que suscite ce travail : la moitié des commentateurs pense qu’il s’agit d’un livre magistral et fulgurant et l’autre d’un ouvrage médiocre, emphatique et trompeur. Je suis persuadé, quant à moi, qu’il ne s’agit pas là d’histoire à proprement parler, mais d’un essai, d’une réflexion historico-philosophique, et que le juger comme on jugerait un Charles VIII et l’Italie, une Histoire de la Présidence du conseil de Jules Méline ou une Histoire de la Confédération helvétique lors de la guerre du Sonderbund n’est pas judicieux. Il faut le lire pour ce qu’il est, une échappée hors des exigences étroites de production universitaire, le tout par un historien extrêmement talentueux (lisez son Conjurer la peur, sur la fresque du « bon gouvernement » à Sienne, c’est une analyse iconographique et historique passionnante, dont je parlerai peut-être en ces lieux, comme je le pourrai, d’ici quelques semaines). Léonard et Machiavel échappe aux classifications des savants en cabinet, comme d’autres travaux, ceux de Walter Benjamin par exemple y échappèrent en leur temps. À s’en tenir, comme Frugoni, aux seules données de l’histoire, il n’y a pas matière à livre, ni même à article et l’historien en convient dès son introduction : « Elle [La rencontre] a eu lieu et nous n’en saurons rien » (p. 12). À s’en tenir à ce constat, l’histoire s’arrête ; le chercheur touche la paroi opaque et infranchissable du temps ; ce qui se tient derrière ne peut qu’être conjecturé. M. Boucheron devait donc trouver un autre angle d’approche. Il part du contexte et des œuvres des deux Florentins, de leurs carnets, de leurs correspondances pour essayer d’approcher, le plus finement possible non ce qui fut mais ce qui aurait pu être. C’est en cela, je pense, que l’exercice ne peut, même fondé sur d’amples sources et une connaissance approfondie du temps, relever de l’histoire en tant que telle. Gide disait : « On ne peut découvrir de nouveau territoire sans quitter un moment la côte des yeux ». M. Boucheron quitte la côte des archives du regard ; le voilà face à un vide, un silence. Ce qui se tient dans cet espace n’est pas accessible à l’historien scientifique, ne le sera jamais. Seulement, un territoire mental se tient là, un sujet de réflexion, un champ d’analyses et de réflexions.

Qu’un historien s’essaie à cet exercice très périlleux, on l’accusera d’inventer, d’imaginer, de bâtir sur du sable. « Ce n’est pas de l’histoire, c’est du roman ». C’est possible, à moins de considérer que cet essai est une sorte d’extrapolation analogique : le blanc historique de la rencontre n’est qu’un déclencheur. L’auteur cherche ce que les œuvres exactement contemporaines de Vinci et de Machiavel montrent de commun, de similaire. Il voit en eux non des hommes d’avant-garde, d’une époque non encore advenue, prophétisant sans le savoir le monde à venir, mais des contemporains, hommes d’une époque incertaine, en quête de l’exacte et inapprochable vérité. Ils partagent une même conception du temps, de son indétermination fondamentale. Si l’essai de M. Boucheron essaie de préciser la réflexion historique, c’est pour caractériser la contemporanéité, c’est-à-dire la présence simultanée d’un même traitement structurel et philosophique du monde, chez deux hommes d’une grande proximité géographique et générationnelle, travaillant et pratiquant dans deux milieux intellectuels pourtant distincts. Plus que la fameuse et inapprochable rencontre entre Léonard de Vinci et Machiavel, M. Boucheron vise à trouver chez eux les proximités que l’histoire, en l’absence de source évidente permettant de les relier, n’a jamais investiguées. C’est en cela que je parlais de démarche analogique. Prendre l’histoire comme un sujet de réflexion intellectuelle, plutôt que comme un thème d’érudition, est-ce si inacceptable ? Pourquoi les historiens n’auraient-ils pas le droit, en annonçant clairement le sens de leur travail, de se livrer à ces méditations ? Le professeur Boucheron ne se cache pas, il ne ment pas à son lecteur, averti dès les premières pages qu’il n’y a rien à savoir ici, mais tout à penser. Sa démarche me rappelle les travaux de littérature comparée, qui, en mettant côte à côte plusieurs écrivains, éclairent de manière sensiblement différente la compréhension de leurs œuvres. Pour cela, sont mis à contribution les écrits de Machiavel (y compris son imposante correspondance diplomatique), les carnets et les peintures de Vinci.

Trois thèmes principaux structurent cette comparaison : César Borgia, le projet de détournement de l’Arno et la narration, picturale ou écrite, de la bataille d’Anghiari. Je ne peux pas, en une note, résumer la situation de l’Italie, ou même de Florence, du début du cinquecento. Je vais néanmoins essayer de dresser, en quelques lignes, un résumé de la période qui intéresse M. Boucheron (les éventuels historiens et philosophes qui liront ces lignes sont priés de me pardonner leur caractère très synthétique). La péninsule italienne, populeuse, riche, fertile, est alors divisée en plusieurs États de même force (Naples, Florence, Venise, États du Pape, Milan) et en une multitude de structures plus ou moins autonomes (Pise, Gênes, Ferrare, etc.). Pour des raisons dynastiques et politiques, elle est devenue, à la fin du XVe siècle, la cible des ambitions françaises. Les armées (et la diplomatie) de Charles VIII puis de Louis XII ont complètement déséquilibré l’organisation politique et diplomatique de l’Italie. À Florence, richissime ville de banquiers et d’affairistes, gouvernée par les Médicis, l’arrivée des Français en 1494 a permis le renversement de l’ordre ancien. Les Médicis ont été chassés, une théocratie, dirigée par le moine Jérôme Savonarole, a un temps présidé aux destinées de la ville. Devenu insupportable, Savonarole a été renversé et immolé en 1498. Depuis lors, s’est établie une République, bientôt gouvernée par son Gonfalonier, Pierre Soderini. Elle cherche à se maintenir dans un contexte politique et diplomatique extrêmement changeant. Le jeune Machiavel, secrétaire de chancellerie, s’affaire à la diplomatie de la République florentine de 1498 jusqu’au renversement de celle-ci par les Médicis, en 1512. C’est là qu’il fera son apprentissage historique et philosophique, c’est là aussi qu’il rencontrera la figure du Prince, ce dirigeant cynique et avisé qui, aidé par la chance et par sa virtù, maintient et agrandit ses États, en assure la sécurité et la grandeur. Le Prince, a un modèle historique, quelqu’un que Machiavel a croisé, de près, durant quelques mois : César Borgia. Qui est-il ? Le fils du Pape. Ce dernier, ancien cardinal espagnol corrompu, élu en 1492, s’appelle Alexandre VI (Rodrigue Borgia). Une série télévisée récente a, je crois, fait mieux connaître cette histoire-là au grand public. Alexandre VI essaie, à toute force, de placer son fils, César Borgia, à la tête d’une principauté, lui cédant même, contre toute légalité, une part des États de l’Église. Soutenu par son père et par les Français, César parvient à s’établir, au tout début de 1502, à Urbino, non loin de Florence, dont il commence à envisager l’annexion. La République de Florence s’inquiète. C’est à cet instant précis que s’ouvre Léonard et Machiavel. Nicolas Machiavel arrive à Urbino pour sonder César Borgia et, si possible, le dissuader d’attaquer. Au même moment, Léonard de Vinci est nommé, par César Borgia, « ingénieur général », chargé de vérifier les fortifications de la principauté d’Urbino. Les deux hommes peuvent enfin se rencontrer mais l’histoire, rappelons-le, n’en saura rien. Autour de la figure trouble de César Borgia, prince éphémère, condottiere dont la gloire s’étiolera bien vite à la mort de son père (1503), s’agitent deux des plus grands génies du temps. L’un, Machiavel, analyse une figure et une pratique du pouvoir. Il en tirera un portrait philosophique dont la portée dépasse de loin l’action, somme toute restreinte et malheureuse, de son modèle. L’autre, Léonard, travaille à la défense d’une petite principauté et livre, en passant, lui aussi, par ses moyens artistiques, un portrait du prince. Dans la correspondance de Machiavel comme dans le dessin de Léonard, M. Boucheron observe l’incertitude de la politique, son tempo arythmique, son absence de fixité. Le Prince est en germe : Borgia, homme opportun, prompt et changeant, incarne, contre toutes les valeurs et les vertus médiévales, le dirigeant qui réussit, atteint son objectif, par une fluidité qui contraste avec les raideurs de la figure royale et gouvernementale de son temps. Le lien entre Vinci et Borgia est plus ténu, il réside dans le flou d’une esquisse, une incertitude fondamentale saisie par quelques coups de crayon. Léonard et de Machiavel ont ici saisi l’incertitude de la fortune et la fluidité du monde qu’ils retranscrivent dans leurs productions.

Borgia chute rapidement, piégé, capturé et bientôt emprisonné. Machiavel, dont l’influence sur le gouvernement de Soderini s’est affermie, conçoit un projet militaire et politique aussi décisif qu’il est coûteux : le détournement de l’Arno. Les deux hommes se retrouvent. Car si l’idée est de Machiavel, la planification, en amont, est de Léonard. Florence creuserait un canal, détournerait le fleuve de son lit, assècherait ainsi le port ennemi de Pise et créerait, entre les deux villes, un marais qui ralentirait les armées adverses. Léonard estime, en outre, que le canal aurait des effets positifs sur les sols et le commerce, une fois Pise définitivement vaincue. Ce projet phénoménal, mené pendant près de deux ans va coûter 7 000 ducats, en pure perte. En effet, les Pisans, conscients du danger que présente le détournement de l’Arno, harcèlent les ouvriers. Au mois de septembre 1504, alors que les travaux sont déjà fort ralentis, de fortes pluies provoquent une crue qui emporte l’ouvrage. Il n’y aura pas de détournement de l’Arno, le rêve de ces hommes de la Renaissance restera dans les carnets et les cartons, à l’état de projet, d’ébauche irréalisable pendant un temps encore indéterminé. Acte pratique et théorique, projet à la fois réalisable et irréaliste, le détournement du canal est, pour Machiavel, une priorité, un moyen d’obtenir la sujétion définitive de Pise (qui échappe à Florence depuis 1494) et, par la suite, de construire une paix féconde. M. Boucheron montre que la dualité profonde de ce projet, ni totalement pacifique, ni totalement guerrier, d’une caractérisation morale assez floue, relève de sa pratique politique de l’indétermination, de ce qu’on appellera plus tard, l’amoralisme machiavélien. Pourtant, en cela, Machiavel se singularise moins de son époque qu’il n’en est le reflet. Machiavel énonce ce que les autres font déjà, il projette dans son œuvre la vérité de son temps. Vinci, dans ses carnets, partage d’ailleurs les espoirs de son compatriote : le canal est un acte de guerre, mais il est un moyen de paix. Toute l’Italie de la Renaissance, des Borgia, des Médicis, des Sforza, des Este, est une Italie indéterminée, émanation d’une époque nouvelle où, l’homme ayant pris une position centrale, s’effacent les anciennes distinctions morales. L’action consacre les destinées ; l’avenir est à prendre. En cela, les deux hommes sont contemporains, ils sont même, c’est la thèse structurante de M. Boucheron, les parfaits contemporains de leurs contemporains.

Le dernier motif de comparaison est la bataille d’Anghiari. Le 29 juin 1440, les Florentins battent les Milanais, et en une seule bataille, fait assez rare à l’époque, sauvent leur indépendance et garantissent leur destinée. C’est en tout cas comme cela que la légende présente cette bataille. Les deux hommes se sont, soixante ans plus tard, particulièrement intéressés à elle : Machiavel, dans son Histoire de Florence et Vinci, dans sa fresque inachevée, La Bataille d’Anghiari (dont il ne reste qu’un fragment copié, la peinture originelle et inachevée étant recouverte par une fresque ultérieure de Vasari). La comparaison était attendue. Elle débouche sur une réflexion assez intéressante sur la guerre de la Renaissance. Les deux hommes rompent avec les modèles idéologiques dominants pour représenter le conflit dans sa dimension la plus prosaïque. La fresque de Léonard, telle qu’on en connaît les quelques fragments et ébauches survivants, constituait un saut majeur dans la représentation du tumulte guerrier : ni représentation d’une intervention providentielle, ni défilé bariolé d’hommes d’armes triomphants, c’est la guerre, brutale, chaotique, sanglante qui devait orner les murs du Palazzo Vecchio. La propagande le cédait au réel. Fumée, poussière, chevaux renversés, la fresque figurait, en quelque sorte, le moment le plus indécidable de la bataille. Au réalisme brutal de Léonard répond l’ironie grinçante de Machiavel, pour qui la bataille incarne tous les maux du condottierisme. En quelques mots, quels sont-ils ? La guerre est alors l’affaire de quelques professionnels, qui se font, à l’occasion, conquérants et souverains. Leur intérêt ne recoupe pas celui de leurs employeurs : ils s’épargnent quand les États voudraient qu’ils se battent, ils trahissent quand les États exigent leur fidélité, ils prolongent les hostilités quand il s’agirait de conclure. Les philosophes spécialistes de Machiavel le savent, sa fine connaissance du monde antique l’avait convaincu qu’il fallait préférer les armées civiques aux troupes mercenaires et que la guerre devait être terrible à un instant précis pour éviter de durer et d’amoindrir les cités et les États. Les moyens du machiavélisme sont au service de la victoire, d’une paix qu’il espère durable. Sa philosophie est celle de la nécessité, de la suspension des scrupules moraux au service de l’efficacité de l’action. La bataille d’Anghiari l’intéresse fortement. Selon lui (de mauvaise foi), un seul homme y mourut, piétiné par son cheval. Les autres, à la parade, opérèrent leurs mouvements jusqu’à ce qu’un des chefs, le Milanais, abandonne le terrain. Machiavel dévoile, contre l’emphase et le clinquant des discours officiels, les faux-semblants de la guerre. Lui aussi renonce à la représentation idéale et virtuelle pour toucher à une forme, certes outrée, de réalité guerrière. Les mercenaires se battent pour faire durer la guerre, ils ne cherchent pas la victoire, ils ne sont pas sûrs et s’épargnent. D’où la condamnation, par l’écrivain, du condottierisme, au profit des armées civiques – qu’il tenta d’instituer à Florence. En cela, aussi, Léonard et Machiavel sont contemporains, selon M. Boucheron, car ils dépassent l’expression d’une pensée convenue, enchaînement de topoï et de lieux communs, pour approcher la vérité de l’instant à son point le plus insaisissable. Dans le contexte incertain qui est le leur, tous deux cherchent à représenter l’univers dans l’indétermination d’un instant, quête inachevable par nature, qui sous-tend le caractère souvent inachevé des travaux des deux hommes.

Dans un espace historique laissé en blanc par les données archivistiques et par la fantaisie des littérateurs, M. Boucheron développe surtout, dans un style que d’aucuns trouveront maniéré (je l’ai trouvé plaisant), une réflexion sur les rapports que peuvent entretenir deux œuvres contemporaines qui paraissent ne rien partager, sinon le lieu et le temps de leur élaboration. La démarche spéculative de l’historien peut laisser perplexe. Il ne s’agit certes pas de counterfactual history, fondée sur des suppositions entièrement hasardeuses. Il s’agit plutôt de la mise en œuvre d’une démarche comparatiste sur un moment nodal de la Renaissance. La méditation donne lieu à un renversement final : Léonard et Machiavel ne sont pas à l’avant-garde comme le croient les historiens depuis quatre siècles, ils sont les hommes de leur temps, ils le voient, l’énoncent et le représentent tel qu’il est, dans toute sa brutalité, son étendue et son cynisme. Ils fouillent la vérité du monde : Léonard ne peut l’atteindre et n’achève pas ses œuvres ; Machiavel croit l’atteindre et ses œuvres bouleversent l’édifice moral convenu sur lequel reposait idéologiquement la civilisation. En cela, ils sont deux contemporains, deux forces qui débordent les représentations dépassées du monde pour approcher l’inaccessible vérité du présent, celle de l’incertitude de l’instant qui toujours échappe. Cette thèse-là, le lecteur peut ne pas y acquiescer. Il pourra y voir une relecture très contemporaine d’œuvres anciennes, dont l’inachèvement, imprévu, devient une forme de caractéristique première. Il se demandera aussi si les passages les plus écrits, ne cherchent pas à atteindre, par la métaphore ou la fulgurance, ce que la réflexion logique ne parvient à dégager. S’il fonde sa méditation sur une connaissance ferme de l’époque, M. Boucheron la fonde aussi sur des interprétations, des supputations, qui, parfois peinent à s’agencer rationnellement. Témoins du chaos de leur temps, Léonard et Machiavel reprendront, à la fin de l’ouvrage, leur chemin historique et posthume séparément ; M. Boucheron a probablement exprimé tout ce qui, intellectuellement, pouvait être dégagé de cette non-rencontre. Je pense, pour conclure, qu’une fois admise la singularité de sa démarche, ce travail mérite d’être lu et salué pour son originalité, son intelligence et son ambition.