Chesterton, maître joyeux du paradoxe : Le club des métiers bizarres, de G.K.Chesterton

Ante-scriptum : j’ai réalisé un sommaire de toutes les notes de mon blog, par catégories (voir onglet « Tout le blog en une page » ci-dessus). Ce format me paraît plus pratique qu’une refonte du système d’archives du blog, dont je maîtrise mal les options.

Le club des métiers bizarres, Gilbert-Keith Chesterton, 1937

J’éprouve toujours quelques difficultés à parler d’un auteur que je découvre : il est parfois difficile de comprendre sa méthode, de saisir ses buts, d’en évaluer l’intérêt dès le premier ouvrage. Les exemples de Pirandello, Conrad, Slauerhoff ou Hesse me l’ont montré : approfondir la connaissance d’une œuvre, c’est  en améliorer sa compréhension.  Je n’ai pas assez lu Chesterton pour livrer autre chose que cette petite note. Je n’entamerai pas en profondeur le sujet, j’essaierai juste, sans dévoiler l’intrigue, de mettre en lumière un ou deux aspects particuliers du livre.

Le club des métiers bizarres oscille entre le roman et le recueil de nouvelles. Chaque chapitre semble autonome et pourtant l’ensemble des récits est formellement homogène. Chesterton suit le même schéma de narration, propre à l’écriture des histoires policières : un mystère initial, une enquête, la résolution logique du problème. Enfin, logique… la force de l’entreprise est là. Aux fictions « sérieuses » de son temps (Conan Doyle et bientôt Christie), Chesterton préfère d’amusantes parodies. Son goût du paradoxe l’entraîne à développer le récit vers d’imprévisibles issues. Là où ses contemporains, en ce début du XXe siècle, appliquent une méthode de déduction logique, scientifique dans son principe et, parfois, dans ses moyens, Chesterton s’amuse à dérouter le lecteur. Ses personnages ressemblent aux types traditionnels du roman à mystère. Un enquêteur surdoué, doté d’une logique imparable, opérant à titre privé, éclaircit des intrigues que le commun – dont ses acolytes et le lecteur font partie – peine à comprendre. Aux côtés de ce détective exceptionnel, deux naïfs, son frère et le narrateur, réfléchissent, enquêtent, déduisent, concluent. Leur logique, inspirée des meilleurs policiers de fiction de leur époque, ne leur sert pourtant à rien. Contaminés par des produits culturels de masse, qui les poussent à envisager le crime et la folie comme explications premières à toute énigme, ils agissent comme le feraient d’admirables adjuvants à Sherlock Holmes ou Hercule Poirot. Leur comparse opère dans d’autres sphères réflexives qu’eux. Alors qu’ils privilégient une logique déductive simple, où l’intérêt bien compris de chacun prime sur le reste, Basil Grant, ancien magistrat révoqué pour cause de folie, construit son raisonnement sur des paradoxes inaccessibles aux âmes simples.

Basil Grant ne s’arrête pas à l’évidence, il pense par lui-même, sur une logique qui lui est propre. Les deux naïfs régurgitent, involontairement, des interprétations victoriennes, sur le crime, Londres, la misère. Chesterton en désamorce la charge de brutalité noire. Le crime, maximisation des intérêts personnels aux dépens de la loi, et la folie, conduite illogique au regard de la normalité sociale ne sauraient éclaircir les énigmes de ce petit livre. Leur irrationalité n’est qu’apparente. La démarche erronée serait de ne voir que des déviances psychologiques ou sociales là où des logiques invisibles sont à l’œuvre. Ce sont elles qui intéressent Chesterton. Dans un schéma « policier » traditionnel, un crime appelle sa résolution sur des bases simples : à qui profite-t-il ? Éventuellement, la folie supplée à l’absence de mobiles. L’enquêteur opère avec des moyens simples : déduction, application raisonnable d’une chaîne de causalités simples, utilisation d’indices, etc… Que ces méthodes soient primitives – comme dans certaines nouvelles de Poe et de Doyle – ou très élaborées – dans ces séries télévisées qui remplacent l’intelligence humaine par des techniques scientifiques raffinées – le schéma est identique.

Le club des métiers bizarres divertit. Chesterton est primesautier, joyeux, ironique, son style épouse les pensées inattendues de son héros. Il moque la démarche sérieuse des détectives de fiction. Le héros est un réprouvé heureux que la plupart de ses proches pensent fou. Ses affirmations infirment les raisonnements de la logique commune. L’explication ne découle pas d’un tissu serré de déductions, elle vient d’elle-même, inattendue, et emporte sur son passage toutes les laborieuses réflexions du lecteur. Un mot anglais, que la France hésite à adopter, définit à merveille la méthode Grant : serendipity. Le hasard mystérieux des découvertes, cette faculté à découvrir ce qu’une logique plus orthodoxe peinerait à révéler. L’imagination humaine, l’intuition complètent les raisonnements : il s’agit de prendre parti, quelques instants, et d’avancer hors du chemin balisé. La force de Chesterton, c’est de mettre en musique cette serendipity. Une musique virevoltante, brillante, qui mène le lecteur dans de nouvelles contrées, où appert une intelligence rare, celle qui relie, qui connecte. Le club des métiers bizarres ne prétend pas à la profondeur philosophique et morale. Il se joue des codes d’un genre, et l’enrichit d’une voix singulière, tonitruante et heureuse. La verve de Chesterton pallie la répétitivité des intrigues. Les ingénieurs et les philanthropes y sont deux « sombres catégories d’hommes unis par leur commun mépris du peuple ». C’est « aux inconnus que l’on parle toujours des choses les plus importantes… Parce que chez un inconnu, nous apercevons l’Homme lui-même: l’image de Dieu n’y est pas déformée par une ressemblance avec un oncle ou par des hésitations sur l’opinion qu’on a d’une moustache ». Les philosophes « considèrent la philosophie comme une chose familière mais la vie pratique comme une vision ensorcelée et agaçante ». Ce goût des aphorismes éclaire le récit d’une lumière réjouissante. Chesterton s’amuse, et son lecteur avec lui, de ces petites enquêtes aux confins de la parodie.



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