Le verbe fondateur du Portugal : Les Lusiades, de Luiz de Camões

tour de belém

Les Lusiades, Luiz de Camões, Robert Laffont, coll. Bouquins, 1992 (trad. Roger Bismut)

 Ci-gît, dans le recoin de cette plage ultime, / Le Capitaine des Confins. Or doublée l’Épouvante, / La mer reste la même : alors nul ne la craigne : / Atlas, sur son épaule il montre haut le monde. (F.Pessoa)

Petit garçon, j’avais, à mon chevet, deux livres d’histoire, que je lisais et relisais sans cesse : Les Rois de France et Les Grands Explorateurs. J’ai grandi avec Ibn Battuta, Rubrouck et Plan Carpin, Gama, Magellan ou Cortès ; je connaissais chacun des voyages de Colomb et me méfiais des mensonges de Marco Polo ; je suivais, fasciné, les progrès erratiques de la cartographie, mi-réaliste, mi-légendaire ; je pestais contre Waldseemüller, ce moine vosgien qui avait attribué à Vespucci ce qui revenait à Colomb ; je rêvais de voyages atlantiques, d’îles inconnues et de faunes incroyables ; j’espérais la découverte du Pays du Prêtre Jean et du fabuleux Cathay ; je pleurais la mort de Magellan, la fin tragique de Cook, la disparition de La Pérouse ; même si toute cette aventure fut la matrice de crimes coloniaux inexpiables, ce que je n’appris que plus tard, elle garde, au fond de moi, une part de son irréfragable magie. Bercé des mots d’Heredia (Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal…) dont je ne soupçonnais pas suffisamment la charge de violence, j’errais, sur les flots, en compagnie de ces pauvres marins scorbutiques à la recherche de nouveaux passages, de voies inconnues à la conquête du monde tel qu’il est. Fasciné par les cartes incomplètes, les terra incognita, les expéditions disparues, je savais, pourtant, que cette ère était achevée, que le globe était connu, quadrillé, maîtrisé.

La grandeur de ces découvertes, qui constitue le premier dépassement tangible des accomplissements de la civilisation antique par l’Europe médiévale, a été chantée, au XVIe siècle, par le poète portugais Camões. Ne parlant pas portugais, je n’évoquerai pas ici la beauté ou l’importance linguistique du texte, qui fonda la riche littérature lusophone, alors que Gil Vicente, le grand dramaturge lisbonnais, écrivait encore ses pièces en castillan. Je m’en tiendrai aux quelques impressions suscitées par ma lecture. Il est toujours intéressant de découvrir concrètement comment s’organise un texte plus connu, plus réputé qu’il n’est effectivement lu – je n’ai pas l’impression que la poésie épique du XVIe siècle attire beaucoup le lecteur moyen. J’avais été étonné, à la lecture de la grande épopée contemporaine des Lusiades (1572), la Jérusalem délivrée du Tasse, de l’aspect magique, courtois, somme toute très médiéval de ce texte. Le Tasse se présente comme une de ces lectures qui égareront le Quichotte quelques années plus tard : une magicienne (Armide), des héros courtois (Renaud), de la fantaisie, la confusion du rêve et de la réalité, dans une structure très éloignée de l’histoire, où celle-ci n’est que le prétexte à une immense rêverie littéraire, convoquant toutes les références courtoises de son temps.

Je m’attendais, naïvement, chez Camões, à la reproduction de cette formule, mêlant héros réels, personnages mythiques et dieux antiques. Une lecture superficielle pourrait le laisser croire. Le poète chante, près d’un siècle après les évènements, le voyage de Gama, durant lequel il partit de Lisbonne en 1497 pour atteindre, moins d’un an plus tard, les côtes indiennes. Protégés de Vénus, en proie à l’hostilité de Bacchus, le capitaine portugais et ses hommes rencontrent des rois hostiles, des conspirations mauresques, des conjurations divines, qu’ils déjouent et quittent l’Inde, en héros consacrés, glorieusement. En récompense de leurs prouesses, Vénus leur accorde un long répit sur l’Île des Amours, allégorie de la renommée, où une Nymphe leur dévoile l’avenir des Portugais aux Indes et en Extrême-Orient. Le lecteur retrouve les lieux communs de la littérature épique : la multiplication de références antiques, le rôle essentiel des Dieux païens, l’emphase et le culte de la gloire. Néanmoins, les Lusiades n’apparaissent pas comme une épopée commune, classique. Une lecture plus approfondie montre, en effet, que Camões déjoue tous les lieux communs de la littérature de ce genre en faisant de son épopée une épopée de la parole plutôt que des actes. L’action est moins grandiose que le discours qui la suit ou la précède. Pour compléter la mince action du voyage de Gama aux Indes, Camões a composé d’immenses monologues, qui tiennent lieu, en réalité, de matière principale du texte. Vasco de Gama, son frère Paulo de Gama, la nymphe de Vénus, le Maure (amical) Monçaide, le Samorin, tous parlent, développent, plus ou moins longuement, la véritable matière de l’œuvre, l’épopée du Portugal et celle des Indes, avec, à l’arrière plan, les perspectives héroïques que suppose leur rencontre.

Trois récits s’entrecroisent : les conciliabules des dieux à propos de l’expédition (Chants I, VI et IX) ; l’expédition (Chants I, II, VI, VII, VIII et IX) ; les discours qui l’accompagnent (Chants III, IV, V, VII, IX, X). Le poème de Camões ignore bien souvent le présent de l’action au profit du passé et de l’avenir. Remémorations et augures s’entremêlent dans un présent presque évidé, à la limite de l’anecdote. Bien sûr, par définition, un poème épique chante, avec des mots, une action glorieuse, passée. Inspiré par les Dieux, l’artiste reprend, sur sa Lyre, les exploits réels et romancés de tel ou tel grand capitaine, tel ou tel héros antique, etc. Seulement, ici, Camões ne chante qu’épisodiquement le voyage de Gama, dont la matière proprement glorieuse tient plus au fait qu’il fut le premier à le réaliser qu’aux événements qui s’y sont produits. Confronté à une aventure, certes, mais dont l’achèvement était planifié par des dizaines de voyages antérieurs et le renouvellement assuré, dès lors qu’elle avait eu lieu une fois, le poète ne pouvait guère tenir dix chants sur cette seule navigation. Gama ouvre une route pour l’homme, celle du Portugal vers l’univers, un Portugal qui dépasse les civilisations antiques, un Portugal élu, appelé par les Dieux à régner sur les mers. Comment en est-il arrivé là ? Vers où se dirige-t-il ? Voici les deux questions fondamentales que pose implicitement Camões.

Le voyage, qui paraît encore essentiel dans les deux premiers chants, passe bien vite à l’arrière plan ; Les Lusiades sont une épopée de rhéteurs, plus qu’y agir, on y parle, beaucoup ; si j’en crois mes calculs, les discours tiennent plus de la moitié des dix chants. Le marin taiseux qu’était historiquement Gama, transfiguré en aède, narre sur trois chants, 333 strophes de huit vers, soit 2664 vers d’affilée, l’histoire du Portugal. Ce morceau de bravoure, qui occupe près d’un tiers de l’œuvre est la matrice de toutes les grandes légendes littéraires de l’histoire et de la littérature portugaises, le récit fondateur d’une langue : l’élection par le destin d’une branche capétienne collatérale pour gouverner la région de Porto, la bataille d’Ourique, le siège de Lisbonne (qui donnera à Saramago un sujet de roman), l’histoire d’Inès de Castro, la fameuse Reine morte (qui inspirera les écrivains des dramaturges du siècle d’or jusqu’à Montherlant), le passage de la couronne à la dynastie de D.Joaõ Ier d’Aviz, père de « l’insigne génération » (l’expression est de Camões), à laquelle appartenait le commanditaire principal des explorations africaines, Henri le Navigateur, etc. Les spécialistes de la littérature portugaise estiment que les plus belles pages de l’épopée sont là, dans ce récit magnifié de trois siècles et demi d’histoire portugaise. Il s’ouvre par la description, mi-légendaire, mi-réaliste du continent européen, le regard de Gama balayant, du nord au sud, toute la péninsule eurasiatique pour s’arrêter au Portugal. Gama narre ensuite l’histoire de la Reconquista par la dynastie de Bourgogne (1143-1383), première des trois maisons qui régnèrent sur le Portugal. Le deuxième chant est consacré à la dynastie d’Aviz (1383-1580), à sa prise de pouvoir contre les Castillans, à sa politique exploratrice, à son combat contre la Castille et les Maures. Ce deuxième temps s’achève au passage du Cap de Bonne-Espérance par Bartolomeu Dias – superbe allégorie poétique dans laquelle le navigateur passe outre les inquiétants avertissements du rocher du Cap et rompt avec l’ordre antique du monde. Enfin, le troisième temps du discours de Gama se concentre sur son propre voyage, qu’il magnifie ; le poète, lorsqu’il reprend la parole, continue à présenter Gama comme un héros parfait ; même les épisodes moins glorieux de son voyage sont traités comme des actes de sagesse. Cet hommage sera bien mal récompensé par les descendants du navigateur et Camões exprimera un peu plus loin, dans la dernière édition de son texte, son amertume devant l’ingratitude de la famille Gama face aux Lusiades.

Vasco de Gama reprendra une fois, moins longuement (11 strophes, soit 88 vers), la parole, au chant VIII, pour se défendre d’accusations de piraterie portées injustement contre lui par le Samorin. L’aisance de l’historien devient la ferveur de l’avocat : Gama, navigateur héroïque, est ici, surtout, un grand rhéteur, capable de manier tous les registres, de chanter, d’émouvoir et de convaincre. Ce même huitième chant laisse amplement la parole aux Gama puisque le frère de Vasco, Paulo, dépeint à son interlocuteur indien une tapisserie présentant l’histoire du pays sur 41 strophes, ou 328 vers. Les trois principaux discours des deux Gama représentent donc 3080 des 8816 vers du poème – et je n’ai compté que leurs discours, pas leurs interventions plus courtes. Seule la longue annonciation de la Nymphe, au dernier chant, rivalise avec les discours des Gama. Bien d’autres personnages prennent la parole, dont un marin qui, dans une parenthèse d’une quarantaine de strophes, raconte, au Chant VI, une histoire de chevalerie à ses compagnons de bord. Si Vasco chante, mû par sa seule inspiration, la nymphe et Paulo de Gama, inférieurs, décrivent. En effet, Paulo montre et commente une tapisserie, ouvrant chacune de ses interventions par un appel au regard (vois, regarde, observe). La nymphe, elle, dépeint l’avenir, dans une série de brèves visions, telles qu’elles se présentent à son regard divinatoire. Ces discours s’appuient donc sur une série de représentations visuelles mises en discours, tandis que ceux de Vasco n’ont besoin de nul support préalable. La parole de Vasco de Gama est nue, de première intention, et d’autant plus admirable ; la parole de la nymphe ou de Paulo de Gama est un commentaire, un complément, un pis-aller. Vasco revient aux sources orales de l’art poétique, chantant, sans recourir à la vue – Homère, le premier poète, n’était-il pas aveugle ? – la grandeur de son pays, de son voyage et de ses espérances. La nymphe et Paulo de Gama ont besoin du regard pour exprimer une réalité poétique de deuxième degré : en effet, Paulo commente une tapisserie et la nymphe ses visions ; leurs discours ne sont poétiques que par reflet d’une réalité première, artistique ou mystique. Quant aux discours des autres protagonistes, aucun n’a la même ambition et les plus longs, incomparablement plus courts que les trois principaux, s’essoufflent rapidement ; seul Bacchus parvient encore, par sa force divine, à organiser un argumentaire suffisamment convaincant pour emporter brièvement l’alliance de Neptune.

Monologues immenses se succèdent, chantant qui la gloire des rois de la dynastie d’Aviz, qui l’élection des monarques portugais à la souveraineté des mers, qui la géographie de la conquête. Le narrateur, en propre, ne porte que très peu d’appréciations : à l’occasion il se plaint surtout de l’avarice de la couronne et des Gama et de la méchanceté du sort – la vie du poète, pauvre et exilé, fut un calvaire. L’essentiel du texte, ce sont les discours que portent les héros sur l’action passée et à venir. La glorification de la nation, portée par les discours des protagonistes, implique aussi et surtout une glorification de l’homme, qui contraint les dieux, force les verrous de sa destinée pour accéder à la gloire, à la renommée et au succès. L’homme est au monde aussi insignifiant que le Finistère portugais l’est à l’Europe. Et pourtant, l’histoire de son temps le lui prouve, Camões a bien compris qu’une nouvelle ère, incomparable, s’ouvrait, par l’action d’individus et notamment celle des habiles Portugais. Les frontières antiques sont vaincues ; la caravelle navigue sur des mers inconnues ; des univers physiques et mentaux nouveaux s’ouvrent à la conscience collective. La Jérusalem délivrée est la dernière épopée médiévale, elle referme le Moyen Âge sur lui-même, sur le rêve des Croisades, englouti dans de fantaisistes chimères, Les Lusiades est la première des temps modernes, elle exalte la nation autant que la curiosité insatiable qui sous-tend l’action humaine, en repousse les frontières au-delà des antiques interdits des Dieux. Elle donne la parole à l’homme, exprime son rêve de conquête et d’interdit : Prométhée, libre, vogue vers l’Orient. L’Âge futur de la nation point déjà sous l’éloge des héros.

La présence des Dieux, passage obligé de la littérature épique, passe aussi par la parole. Trois dieux antiques prédominent : l’alliée des Portugais, Vénus, leur ennemi, Bacchus et l’arbitre, Jupiter. Un concile des dieux ouvre Les Lusiades et les promesses verbales de la nymphe de Vénus l’achèvent. C’est par la parole que Bacchus intrigue auprès des ennemis des Portugais ; c’est par la parole qu’il convainc Neptune, au 6e Chant, d’infliger aux Portugais une tempête ; c’est par la parole qu’il tente d’obtenir l’assentiment de Jupiter. Sa rivale Vénus, le contrecarre également par des discours. Et Jupiter n’arbitre guère que par des décisions orales. Ces dieux bavards, le poète avoue, au Chant IX, qu’ils ne sont que des artifices d’écrivain, des fabulations auxquelles il ne faut pas croire en tant que telles : ce sont les allégories qui l’intéressent.  Quant au long passage (près de deux chants) sur l’Île de Vénus, il représente « les honneurs raffinés qui font la vie sublime », soit « les triomphes, la palme et le laurier dont on orne les fronts, la gloire et l’admiration ». Le poète utilise même des guillemets (« Ilha de Vénuys ») pour évoquer la  perspective qui récompense des vies consacrées à la recherche de la gloire.

Comme le suggère l’auteur de la préface à l’édition de 1992, ce voyage est une initiation héroïque qui fait de mortels des immortels : les deux derniers chants sanctionnent la conquête de la renommée. Camões rappelle, à plusieurs reprises, dans un commentaire de sa propre démarche poétique que l’intervention des dieux antiques n’est qu’une allégorie (prudence face à l’Inquisition ?), qu’il s’agit de lire son poème en ayant à l’esprit ces considérations métaphoriques, que l’essentiel est ailleurs, dans cette gloire du royaume acquise par l’action guerrière et par sa transposition littéraire, gloire que promet le discours final de la Nymphe. Certes courant au Moyen-Âge, l’exposé de l’évhémérisme de l’auteur pourrait néanmoins remettre en cause la cohérence interne du texte. Il n’en est rien, car les interventions des dieux doublent des périls parfaitement réalistes, qui pourraient se produire sans eux : tempête, réactions méfiantes des indiens, hostilité des musulmans. L’existence ou l’inexistence de Vénus et de Bacchus ne remettent pas en cause l’équilibre du récit : leur fonction est, à mon sens, ornementale ; d’où l’aveu d’inexistence énoncé par l’auteur. Ils décorent, conventionnels, le texte comme les personnages mythologiques ornent les peintures des palais privés ou royaux de la Renaissance. Cette présence plaisante permet de raccrocher les Lusiades aux grands textes épiques qui l’ont précédée. Camões peut alors se livrer à un dernier grand monologue, prophétique, le discours final de la nymphe, 115 strophes, ou 920 vers, le deuxième plus long du texte, qui annonce à Gama ce qui attend le Portugal dans les décennies qui suivent son voyage, jusqu’aux années 1570. Les frères Gama ont chanté le passé, le poète le présent de l’action et la Nymphe l’avenir.

Camões rompt brutalement son récit alors que la Nymphe atteint les rivages de 1570, le présent du poète. « Assez ! Ma muse est désaccordée ». Suivent douze strophes d’adresse au roi : récapitulation de la grandeur du pays, assurance de fidélité du poète et présages de gloire pour le souverain. La triste ironie de cette conclusion, qui ne pouvait apparaître au poète tient à l’identité du roi à qui s’adresse le poème, D.Sebastiaõ, entouré depuis sa naissance par des promesses de gloire, de Croisades, de conquêtes. Jeune prince chimérique, Quichottesque avant l’heure, persuadé qu’il doit perpétuer l’action de ses ancêtres au Maroc pour porter à son pinacle la gloire du Portugal, il incarne l’espoir d’un renouveau, bien nécessaire compte tenu des difficultés de l’empire portugais. Ces rêves s’évanouiront avec le roi et son armée, dans les sables marocains, à l’occasion d’une ultime croisade qui livrera à terme le pays, pour près d’un siècle à la domination de l’Espagne. Le chant d’avenir de Camões se mue alors en cénotaphe : ceux d’espoirs dissipés, d’une promesse de gloire trahie. Ne subsiste plus qu’un double acte fondateur, celui des Explorations, et celui des Lusiades, ensemble indissociable auquel la littérature et l’histoire portugaises s’abreuveront jusqu’à la Révolution des Œillets.

En faisant de la conquête portugaise un objet de rhétorique, une accumulation étourdissante, souvent superbe, de discours et de chants, Camões n’a-t-il pas ouvert la voie, si féconde sur les bords du Tage, à l’élaboration de théories plus ou moins fumeuses, mysticismes de cabinet, chimères de bibliothèque dont l’influence s’est fait sentir tant sur la littérature portugaise (Vieira, Pessoa, etc.) que sur l’histoire (le sébastianisme, les errements des Bragance au XIXe, la République, l’Estado Novo) ? L’œil fixé sur la ligne bleue de l’Atlantique, les Portugais perçurent longtemps, malgré leur Saudade, les flamboiements de Camões, l’éclat des reflets dorés de l’Orient, les promesses susurrées par les vents du lointain, celles d’un renouveau, d’une assomption, d’un voyage qui les éloignerait de leurs pauvres rivages. Sous les brumes épaisses de l’Île d’Amour, avec la Gloire, la Renommée et l’Espoir, dorment profondément Gama, Camões, et D.Sebastiaõ, dans l’attente, éternelle et vaine, de leur réveil.

Les traces brouillées du poète : Le Royaume interdit, de Jan Jacob Slauerhoff

Grotte de Camoes, Macao

Le royaume interdit, Jan Jacob Slauerhoff, 1932, Éditions Circé

La littérature hollandaise est peu traduite en France. Souvent mélangée à ses homologues scandinaves dans un rayon « d’Europe du Nord » qui lui laisse une part fort modeste, elle bénéficie dans les librairies d’une visibilité réduite, voire inexistante. Les écrits de Jan Jacob Slauerhoff (1898-1936) étaient indisponibles en français avant que la modeste maison vosgienne Circé ne s’empare de deux de ses romans : La révolte de Guadelajara et Le royaume interdit. L’œuvre de Slauerhoff méritait cette traduction tardive. Ni roman historique, ni poème en prose, ni texte fantastique, Le royaume interdit constitue un objet littéraire déconcertant. Il entrecroise les destinées du poète national portugais, Camões, auteur des Lusiades et d’un radio-télégraphiste irlandais des années 30, qui n’ont a priori qu’un rapport fort ténu, celui que la mer imprime à leurs destinées. Pourchassé par la vindicte d’un mari trompé qui n’est autre que l’héritier de la couronne portugaise, Camões s’exile, au milieu du XVIe siècle dans une colonie lointaine, Macao. La ville a été fondée par quelques aventuriers suite à la destruction, évoquée dans la scène d’ouverture du roman, du premier établissement portugais en Chine. Les quatre cent portugais qui s’y sont installés pour trouver fortune vivent dans une semi-indépendance, menacés en permanence par l’immense Empire chinois qui leur fait face et avec lequel ils sont bien obligés de traiter pour survivre. Le roman fonctionne autour de quatre fils narratifs distincts : la description du climat social, religieux, économique et politique de la colonie ; les querelles entre le gouverneur Campos et sa fille, métisse qui tente d’échapper à l’emprise de son père ; la proscription de Camões et sa tumultueuse arrivée en Chine ; l’errance d’un radio-télégraphiste irlandais, narrateur sans nom, quatre siècles plus tard. Cet élément du récit, dont le lecteur interroge le sens tout au long de la seconde partie ouvre des perspectives nouvelles et inattendues au roman.

L’arrière-plan historique, c’est Macao. Ville marchande fondée par des hommes en fuite, population mêlée de colons portugais et de chinois, presqu’île aux marges des empires européens et asiates, Macao est le terminal nécessaire des errances et des exils. Le gouverneur Campos, souvent malheureux, tente d’assurer la cohésion de l’ensemble. Les chefs locaux voisins exigent de lui des tributs, les dominicains et les jésuites se battent entre eux pour s’assurer d’un ordre de préséance missionnaire, sa fille, à demi chinoise, refuse son autorité et le mariage qu’il a arrangé pour elle avec un des commandants de l’armée. Contre lui aussi, l’éloignement de la métropole, le rejet du surgeon lusitanien par le corps asiatique, fait d’un mélange de passive renonciation et de cruauté raffinée, l’activisme marchand de Velho, négociant rusé qui a compris qu’à défaut d’être conquise, la Chine pouvait être achetée. La première trame du roman est là : Campos en lutte contre les éléments de décomposition de la colonie. Pour assurer la survie de la ville, il doit la défendre contre ses ennemis extérieurs et intérieurs : éviter la dissolution du corps social est à ce prix. Pendant que se déroulent ces intrigues politiques à Macao, Camões, enchaîné au fond de la cale d’un navire de transport portugais, ignorant du rôle qu’il est appelé à mener, tente de préserver sa vie, physique et mentale. Le roi avait exilé ce noble arrogant et cynique qui avait ridiculisé l’héritier de la couronne en séduisant son épouse. En lui imposant les fers pendant une interminable traversée, il le transforma profondément. Le Camões qui débarque agonisant à la faveur d’un naufrage opportun non loin de Macao, n’est plus le même. A la limite de l’état animal, il est recueilli par la fille de Campos, qui fuit la mainmise de son père. Capturé peu après, il est contraint par le gouverneur de révéler où s’est cachée sa fille. La première partie du roman s’achève sur cette trahison.

Le roi avait éloigné Camões en l’envoyant à Macao, Campos, dans la même situation, n’a plus guère de solution, il l’oblige à participer à une ambassade portugaise qui se rendra à Pékin. Celle-ci s’enfonce profondément dans le territoire chinois et, au fil de sa progression, se délite, se désagrège. L’immensité absorbe les plénipotentiaires. Le trajet est long, inconnu et il suffit à briser l’arrogance des européens : le monde immense qu’ils croient conquérir ne rejettera pas ses proies. L’ambassade ne rejoindra jamais Pékin et Camões lui-même semble avoir disparu avec ses compagnons. Slauerhoff passe alors au quatrième plan de son roman : le télégraphiste irlandais. Homme sans identité, sans nom, il a passé une vie d’errance, loin d’une terre natale qui lui était indifférente. Apathique, dépressif, il traverse sa propre existence en fantôme, un fantôme sans but, sans émotions. L’homme sans nom, à l’identité floue, ne semble jamais devoir quitter l’extrême détachement qui le caractérise. Il n’est personne et ne cherche pas à devenir quelqu’un. La vie passe sur lui sans laisser de traces. Jusqu’à ce que des pirates chinois s’emparent du cargo délabré sur lequel il exerce. Otage libéré sur une côte inconnue, il s’enfonce dans les terres chinoises. Et sans le savoir, suit les traces de Camões. Il retrouve involontairement les traces physiques laissées par le convoi diplomatique du poète portugais. Et petit à petit, l’homme sans nom sent grandir en lui une présence étrangère. Son esprit et ses sens s’altèrent. Camões ne s’est pas contenté de passer, il a laissé une aura qui s’empare du télégraphiste. En découvrant, non loin de Macao, une grotte, la puissance du poète expulse l’irlandais de son propre corps.

En écho à l’expérience d’extrême proximité que Slauerhoff ressentait pour le poète Tristan Corbière, l’irlandais sent grandir en lui Camões. Le roman prend des tours fantastiques et les deux corps finissent par se rejoindre : comme dans l’œuvre de P.K.Dick, les différents plans de la réalité s’emmêlent et le lecteur se perd en conjectures. L’homme sans nom vit la défense de Macao, où Camões, revenu incognito de son ambassade perdue, joua le premier rôle. Il devient brièvement Camões. Dans une Macao moderne, corrompue, crépusculaire, l’homme sans nom, sans identité, a vu s’entrouvrir un autre univers, celui, passé, du poète. La transformation vertigineuse accable l’homme sans nom. Résolu à demeurer ce qu’il était, à savoir personne, il fuit éperdument, Camões, le monde interlope de Macao et sa propre existence, réduite à un statut professionnel. Aux frontières de deux mondes, la puissance du poète exilé s’est brisée sur le pouvoir temporel du gouverneur Campos. Mais elle a paradoxalement traversé les siècles. Le temps du poète n’est pas le temps commun. Son errance dans le monde a laissé une trace profonde, capable de perdre, des siècles plus tard, un anonyme obscur.

Écrit dans une prose dense et poétique, Le royaume interdit ne s’épuise pas par une lecture distraite. Les aventures du Macao colonial débordent de leur cadre temporel pour altérer le présent de l’homme sans nom. La puissance du poète affectera le quotidien de l’irlandais, ses efforts rompant la cloison étanche des siècles pour perdre l’homme sans nom, en proie à une impossible identification. En épurant le style du récit à ses seuls éléments indispensables, Slauerhoff frôle parfois l’abstraction : le délitement progressif de l’ambassade qu’envoie le gouverneur Campos à Pékin n’est pas seulement le récit d’une errance, elle est le motif philosophique d’une fuite éperdue de soi-même. Le monde colonial de Macao, menacé d’engloutissement par la puissance démographique et géographique chinoise, irrigue les errances de Camões et de l’homme sans nom. Aux franges de deux mondes, les identités se brouillent et les héros peuvent à la fois renoncer et exister, vivre pour l’éternité et périr sans fin.