Ni ordre, ni progrès : L’Aliéniste, de Joaquim Maria Machado de Assis

Leçon clinique à la Salpêtrière, André Brouillet, 1887

Leçon clinique à la Salpêtrière, André Brouillet, 1887

L’Aliéniste, Joaquim Maria Machado de Assis, Métailié, 2012 (trad. Maryvonne Lapouge-Pettorelli) (première éd. française 1992 ; première éd. originale 1882)

Si l’œuvre de Machado de Assis, père fondateur de la littérature brésilienne au XIXe siècle, a eu longtemps du mal à s’ouvrir le chemin des librairies françaises, elle connaît, depuis une quinzaine d’années, grâce aux éditions Métailié ou Chandeigne, de périodiques résurrections. La France littéraire aime l’Amérique latine et il eût été dommage de la priver plus longtemps de l’œuvre d’un tel ironiste, sceptique et plaisant, si proche d’elle qu’il lui rappellera sans doute quelques-unes de ses grandes plumes voltairiennes. Parmi ses ouvrages disponibles en français, a été republié, en 2012, ce court roman – ou longue nouvelle, L’Aliéniste, qui tient autant du conte philosophique et politique que du récit narratif à proprement parler. La paisible ville d’Itaguaí, sise sur la côte brésilienne, à quelque distance de Rio de Janeiro, découvre, avec la proposition du docteur Simon Bacamarte, une institution qui n’avait pas encore franchi ses frontières, l’asile d’aliénés. Malgré quelques réticences, le conseil municipal accepte sa création ; il se convainc qu’une telle initiative est bénéfique pour la population, comme pour la science brésilienne ; elle signifie aussi que la ville marche au rythme des grandes avancées du siècle. L’expérience va bien vite tourner à la catastrophe, politique et médicale, au plus grand plaisir du lecteur, amusé par cette farce plus profonde qu’elle n’y paraît.

Le positivisme triomphe à cette époque sur les rives du Brésil. Machado de Assis a très bien senti la victoire politique inéluctable du progressisme positiviste, sept ans avant que la République du Brésil ne soit proclamée et qu’elle n’arbore comme devise, sur tous les drapeaux, Ordem e progresso, formule tirée des écrits d’Auguste Comte. Le positivisme, fondé par ce dernier, est déjà, dans les dernières années de l’Empire brésilien, plus qu’une philosophie, presque une religion. Il obtient ainsi, pour son versant mystique, un certain succès auprès des élites urbaines francophiles, notamment à Rio et à Porto Alegre, sous le nom de « Religião da Humanidade » (Religion de l’Humanité), avec ses temples, ses officiants et ses fidèles. Machado de Assis, journaliste à la capitale de l’époque, Rio, les connaît bien : le 11 mai 1881, un an avant la publication de L’Aliéniste, a été fondée, à Rio, par Miguel de Lemos, l’Église Positiviste du Brésil – qui existe toujours de nos jours. L’objet de cette note n’est certes pas de disserter sur le positivisme, cet étrange alliage d’empirisme et de spiritualité, mais de noter que son influence sur le climat intellectuel brésilien n’est probablement pas extérieure à l’écriture de ce texte. Car c’est à une satire, critique, du positivisme, entendu comme une forme de scientisme, que se livre l’écrivain. Dans le monde nouveau qui s’annonce alors, le savant remplace le prêtre ; sa position, dans la communauté, n’est pas de dire le bien, mais de dire le vrai ; il n’y a plus vraiment de péché et de mal dans la société, seulement le déséquilibre, la pathologie et la folie. Machado de Assis s’amuse à plonger, dans une société brésilienne encore archaïque, marquée par la foi et par un certain manichéisme, l’idéal-type du savant moderne occidental, en quête de vérité et mû par sa seule (et totalisante) raison raisonnante. Ce n’est pas là le seul intérêt du texte. S’il interroge la figure du savant empirique, qui réduit tout, dont la morale, à ce que sa science lui permet d’appréhender, L’Aliéniste consiste aussi en une satire politique, genre cher aux latino-américains, tournant généralement autour des insurrections, des révolutions et du populisme.

Le docteur Bacamarte propose donc au municipe d’Itaguaí de créer un asile d’aliénés et, par là, d’épouser la modernité scientifique de son temps, qu’il pousse à ses conséquences les plus extrêmes, et, partant, les plus drolatiques. La Casa Verde, c’est le nom de l’asile, est un très grand bâtiment ; il occupe une place centrale dans la cité et signe, par son emplacement symbolique, comme par ses ambitions, le passage de celle-ci à la modernité, telle que le XIXe siècle pouvait l’envisager. Le projet Bacamarte illustre parfaitement la future devise brésilienne Ordem e Progresso, qui trouve dans cette institution asilaire une application concrète. L’asile, c’est le traitement médical du désordre mental et social (cf Foucault), la victoire du soin et l’hygiène, le développement de l’ordre ; l’asile, c’est aussi l’amélioration des conditions psychiques de la société, de la connaissance scientifique, l’espoir, pour les malades, réels ou supposés, d’être guéris un jour, bref, le progrès. À tous points de vue, l’institution illustre les grandes batailles progressistes. Auguste Comte disait : « L’amour pour principe et l’ordre pour base ; le progrès pour but. ». Des trois substantifs de l’adage, un seul n’apparaît pas, et pour cause, c’est bien l’amour, passion peu rationnelle que le bon docteur Bacamarte va traiter à sa façon, comme un motif de folie ordinaire. Je ne résumerai pas les détails ou le scénario de ce court livre, qui en perdrait probablement toute saveur. Il suffit de savoir que les théories de Bacamarte, mises en application au fil du récit, vont donner lieu à divers et successifs mouvements d’enfermement, au gré des conclusions logiques auxquelles parvient le savant. Le docteur ne s’établit pas, en effet, avec une théorie définitivement fixée ; Itaguaí est son champ d’expérience, son école à ciel ouvert. Sa définition de la folie évolue avec sa pratique thérapeutique, avec les résultats de ses réflexions. Comme il s’agit d’un texte satirique, délicieusement absurde, il arrivera, dans le roman, que chacun, à Itaguaí, aura fait l’expérience de son propre enfermement. Qui est fou ? Qui ne l’est pas ?

Au-delà de l’anecdote, aussi plaisante soit-elle, appert une critique acérée du progressisme scientiste. Le Brésil, longtemps société coloniale, appendice lointain d’un État arriéré, le Portugal, s’ouvre brutalement au monde tel qu’il va. Il passe sans transition d’un extrême à l’autre, de l’arriération sociale à la pointe la plus affinée du progrès matériel. Le fou, figure antithétique de la modernité raisonnante, doit désormais être soigné, avec une patience et une attention minutieuses, par des experts. L’asile constitue, malgré quelques réticences populaires, une promesse, celle que les malades mentaux, qui n’ont bien sûr aucune conscience de leurs pathologies, vont pouvoir être guéris. L’excellent directeur de l’asile, Bacamarte, a tous les attributs du chercheur positif, tel que le XIXe siècle a pensé en produire : sa redoutable équanimité ne cède à aucune passion ; il incarne une raison scientifique pure, détachée des affects, qui part du réel pour bâtir des théories, les expérimente sans états d’âme, pour les amender ou les abandonner en fonction des résultats obtenus. Son œuvre n’est corrompue par aucune pulsion, aucune passion ; rien ne doit ralentir la science ; il incarne moins un type d’hommes, peut-être, qu’un système, rationnel et bureaucratique, d’appréhension de la folie et de l’enfermement. Bacamarte figure, jusqu’à son point d’absurdité maximale, la rationalisation de l’expérience humaine, la mise hors-la-loi des pulsions et des vices, la quête de perfection. Machado de Assis parodie là, avec une astuce remarquable, à la fois les grands savants et les institutions de santé mentale de son siècle, tels qu’ils pouvaient se présenter à lui. Freud n’était, il est vrai, pas encore arrivé sur les rives de l’Atlantique Sud. La confrontation de la rationalité pure, assez irréelle, de Bacamarte avec celle, plus erratique, de ses concitoyens, constitue l’élément de décalage central d’un récit amusant et faussement superficiel, duquel triomphe le scepticisme fin-de-siècle de Machado de Assis.

Dans l’univers tâtonnant et pourtant systématique du savant Bacamarte, remplir les critères du déséquilibre mental suffit à justifier l’enfermement, que la victime constitue ou non un danger pour ceux qui l’entourent. Toute folie exige des soins ; la structure asilaire se développe à mesure que la définition de la folie englobe plus d’êtres, à mesure que la science identifie plus de maux. L’asile crée les fous. Bacamarte introduit, par l’exercice de sa raison logique, une limite parfaitement claire et, le paradoxe est là, parfaitement mobile entre la folie et la santé mentale. C’est soit l’un, soit l’autre, soit les quatre murs de la Casa Verde, soit la liberté. Et, généralement, comme ses théories varient, ce sera l’un puis l’autre (ou l’autre puis l’un). La science sur laquelle s’appuie le savant est friable, aussi friable, probablement, que la santé mentale elle-même. Définir la folie revient à se poser cette question : qu’est-ce que la normalité ? Ne pourront rester libres, à l’extérieur, que les individus « normaux », c’est-à-dire majoritaires. Le postulat sur lequel le médecin ne revient pas est en effet le suivant : la folie est par essence minoritaire… et si elle s’avère majoritaire, c’est qu’elle n’est pas une folie. Les va-et-vient se multiplient dans les cellules de l’asile. Les individus déraisonnables étant majoritaires, ce sont bientôt les raisonnables qui les remplacent à la Casa Verde. Les hypothèses et les dogmes s’emballent. Le médecin fait fi de toute circonstance atténuante, de tout affect ; la raison pure s’assimile à un mécanisme automatique et cauchemardesque. Il est le « monstre froid », l’ultime autorité, celle qui trie le bon grain, en bonne santé, de l’ivraie, malade. Il mène des expériences sur la communauté ; le lecteur d’aujourd’hui, nourri par l’expérience du XXe siècle, verra poindre sous l’écume du texte des figures moins divertissantes que celle de l’aliéniste carioca. Ce dernier brise, par son intransigeance rationnelle, la communauté qui l’accueille. Une société constituée vit en effet d’accommodements permanents, de petites transgressions et de déséquilibres ponctuels ; vouloir soigner toutes ses altérations, ses vices, ses défauts, équivaut à proposer une utopie intenable, une folie. Cela revient à déshumaniser l’homme. Bacamarte, par son extrémisme et son systématisme, tient autant du savant que du prophète ; et c’est la faille majeure de la mise en actes de cette raison raisonnante. Lorsque la société tout entière devient un asile, l’asile se dissout dans la société. Le soin se révèle impossible, et le déséquilibre triomphe de l’ordre. En toute logique, l’empire de la folie interdit le règne de la raison. Ni ordre, ni progrès : l’asile a été le ferment d’une désagrégation complète ; la Raison a échoué. Le récit se referme donc, avec une logique cocasse, sur l’auto-internement du savant rationnel, celui à qui les innombrables vertus personnelles, la constance, la raison, l’intelligence, le calme, la justice, la modestie, le courage, la fermeté, le zèle, auront trop longtemps dissimulé la vérité : le seul véritable fou, c’est l’être exceptionnel, anormal, le seul véritable fou, c’est celui qui se pense unique détenteur de la raison et guérisseur suprême, le seul véritable fou, c’est lui, c’est Bacamarte.

Face à l’extension générale du pouvoir thérapeutique, la population réagit assez lentement. D’abord assommée, elle se cherche un leader. Machado de Assis met en scène, au centre de son récit, une très efficace parodie de soulèvement populaire et de dictature populiste. Menés par un barbier-coiffeur, incarnation de l’agitateur charismatique, certains habitants réclament bruyamment la fermeture de l’asile, où sont déjà enfermés bien trop de leurs proches et familiers. Le barbier, par de grands discours, rallie à sa personne une partie de la troupe envoyée par le pouvoir pour l’arrêter. En quelques heures, la manifestation est devenue révolte, puis révolution. Et son meneur, à sa grande surprise tout de même, s’assoit le soir même dans le fauteuil municipal promptement abandonné par son occupant. Le nouveau régime au pouvoir est en mesure, avec le soutien de la population et des soldats, de mettre fin au règne de la Casa Verde. Grinçant, Machado de Assis montre alors le nouveau dirigeant de la ville, venir chercher auprès du médecin, dès le lendemain, un terrain d’entente. À peine au sommet, il négocie ! L’asile, au fond, est bien utile pour le pouvoir, et il s’agit seulement d’en lisser les excès d’autorité. Péguy eût dit que « la mystique avait dégénéré en politique » ; raccourci saisissant des reniements d’un pouvoir insurrectionnel qui, à peine établi, cherche l’entente avec son ennemi, envisagé comme un possible et puissant soutien. Une deuxième révolution vient bientôt renverser la première ; puis une contre-révolution, suivie d’une restauration, met fin à l’expérience. Machado de Assis écrit du continent des pronunciamientos et des insurrections soudaines ; même si l’Empire du Brésil fête alors ses soixante ans, il demeure une structure fragile, à la merci des premières échauffourées populaires. L’Aliéniste est un conte politique ; son auteur est, un peu comme Anatole France à la même époque, un grand sceptique, qui répond par quelques persiflages parodiques à la faiblesse des institutions et à l’éloquence boursouflée de son temps, qu’incarne le barbier. Sans donner l’impression d’y toucher, Machado de Assis dévoile l’alliance naissante du populisme le plus démagogique et du pouvoir rationnel, scientifique, assis sur l’expertise et la connaissance. Les pouvoirs nouveaux, que l’auteur sent émerger, seront autant politiques, économiques que médicaux et scientifiques. N’est-ce pas, des décennies avant l’invention du concept, une plaisante parabole du « biopouvoir » cher à Michel Foucault ?

L’hostilité de la population au règne du pouvoir médical et technique constitue l’essentiel de la trame romanesque ; se lit déjà une critique, féroce, du douteux règne à venir de l’expert sur le politique et du médecin sur le prêtre. C’est là l’œuvre, aussi, d’un homme clairvoyant, inquiet, qui voit bien quels risques présente la révolution scientifique et médicale de son temps. Heureusement, et c’est la perspective résolument optimiste qu’il offre en conclusion, la logique scientifique ou celle du populisme portent en elles, par leurs excès même, les germes de leur destruction. Il ne reste plus aux habitants d’Itaguaí, à la fin de ce roman, que de réapprendre à vivre avec leurs fragilités, leurs tensions, leurs déséquilibres ; la perfection qu’incarnait Bacamarte n’était pas soutenable. L’asile a créé des fous ; l’essor de l’institution asilaire a mis en péril tout l’équilibre de la société qu’elle a cherché à englober autant qu’à régenter ; son effondrement montre que la Raison majuscule et totale, chère à l’Église positiviste, n’est pas de ce monde. Les hommes doivent vivre seuls, avec leurs turpitudes et leurs vices, et ne porter aucune confiance excessive, ni à leur raison, ni à leurs passions ; Machado de Assis invite, au fond, à la mesure et au scepticisme ; c’est là une leçon audible par toutes les époques.

Duel sous la coupole : La bataille du Petit Trianon de Jorge Amado

 acabré

Jorge Amado, La bataille du Petit Trianon, Stock, 2011, trad. A.Aillard (édition brésilienne originale : 1979)

La couverture de l’édition française du livre de Jorge Amado représente, sous le bandeau rose traditionnel de la collection « Cosmopolite », deux rangées de pions, l’une blanche, l’autre noire, toutes deux tirées d’une boîte d’échecs et placées dans un décor gris indistinct. Le titre, La bataille du Petit Trianon, évoque au lecteur français Marie-Antoinette et Versailles, 1789 et la Révolution. Si, sans connaître le moins du monde le contenu du livre, vous imaginez qu’il s’agit là d’un roman historique consacré à une partie d’échecs entre la reine Marie-Antoinette et le comte Fersen, eh bien, vous avez tout faux. Le choix du traducteur (ou de l’éditeur) est assez bizarre, et je ne crois pas que de jouer sur des référents connus du public français ait beaucoup contribué au succès du livre. Le titre original portugais est Farda Fardão, camisole de dormir (Fardão est l’uniforme, en portugais, ce qui permet de mieux deviner le thème du récit que l’étrange titre français) ; le titre anglais, Pen, Sword, Camisole est plus proche du sens portugais. Il est bien question, en effet, de stylo, d’épée et d’uniforme, bref… d’Académie.

En 1940, Antonio Bruno, un poète brésilien, séducteur, francophile et délicat, membre de l’Académie des lettres brésiliennes, meurt subitement d’une crise cardiaque quelques semaines après l’annonce de la chute de Paris. Le vacarme de la Seconde Guerre Mondiale atteint les rivages neutres de Rio. Un fauteuil est donc vacant ; les académiciens doivent élire un nouvel « Immortel ». Le lecteur français n’est pas dépaysé. L’Académie des lettres brésiliennes, fondée par Machado de Assis, est un beau témoignage de l’influence des lettres françaises sur le Brésil : son bâtiment est une réplique du Petit Trianon – d’où le titre du roman – et ses statuts sont copiés de ceux de son homologue du Quai Conti, y compris les procédures de cooptation, les visites préalables aux académiciens, les discours de réception et les uniformes.

Sur les conseils d’un des Académiciens, juriste ambitieux et carriériste, qui compte bien se voir récompenser de son initiative à l’avenir, se présente le Colonel Agnaldo Sempaio Pereira, anti-communiste notoire, auteur d’un essai sur la conciliation de l’aryanité et de la « brésilianité », et surtout chef de la police spéciale de l’Estado Novo, le régime autoritaire instauré en 1937 par Getulio Vargas. À l’époque, le régime brésilien, bien que neutre, ne cache pas une certaine sympathie pour les régimes fascistes européens, même si la copie brésilienne du fascisme, l’intégralisme de Plinio Salgado fut écrasé lors de son soulèvement en 1938 (voir, de Sergio Correa da Costa, Le Nazisme en Amérique du Sud, chronique passable sur le sujet). Amado présente son récit comme une « fable » ; point besoin d’y chercher des précisions historiques réalistes, car le Brésil n’a pas été, malgré son régime autoritaire, l’État sud-américain le plus proche de basculer dans l’Axe (ce serait plutôt le cas de ses voisins méridionaux) ; il déclara la guerre assez rapidement au IIIe Reich (en 1942) ; le racisme, consubstantiel au nazisme, n’a d’ailleurs jamais été acclimaté dans ce pays métissé, même par les intégralistes ; la droite autoritaire brésilienne s’est plutôt inspirée des solutions du professeur Salazar, l’économiste et dictateur portugais ; en outre l’Académie ne s’est pas beaucoup illustrée par son courage pendant les années de l’Estado Novo.

Le colonel Pereira, caricature drolatique de censeur borné, a donc écrit quelques livres de stratégie militaire et  de théorie politique, ainsi que, dans sa jeunesse, un médiocre recueil de vers symbolistes qui fait de lui, à ses dires, un poète. Il est surtout un partisan fanatique de l’amitié germano-brésilienne, croit et espère en la victoire allemande contre le Royaume-Uni et professe des thèses proches de celles du sinistre Alfred Rosenberg ; il dirige en sus les services de censure de l’Estado Novo. L’enjeu apparaît clair : l’élection de Pereira enverrait un signal positif aux agents de la fameuse « cinquième colonne » allemande, dénoncée par Roosevelt à la même époque. Vaniteux et arrogant, Pereira rêve de plus en plus ardemment à la célébration de ses mérites par l’Académie ; le désir de reconnaissance littéraire et d’estime intellectuelle existe aussi chez les tyrans et leurs sicaires (après tout, Mao écrivit des poèmes et des aphorismes, Staline se voulait un théoricien essentiel du marxisme, Goebbels publia un roman).

L’Académie, par nature conservatrice, semble pouvoir élire le Colonel Pereira, seul candidat à la succession du poète. Pereira ne veut pas seulement « le fauteuil d’immortel », il désire l’unanimité sur son nom. Deux des académiciens, vieux libéraux républicains, vont néanmoins chercher à lui barrer la route. Hélas ! Qui pourrait vouloir s’opposer au chef de la police spéciale du régime et maître de la censure  ? Peu de monde sinon un autre gradé, si possible d’un rang supérieur, à la fois écrivain et républicain. Cette perle existe, elle rêve même déjà d’entrer pour ses écrits dans une petite Académie de province, c’est le général à la retraite Waldomiro « Maginot » Moreira, que les adversaires du Colonel vont convaincre de se présenter. L’homme est un phraseur ? un écrivain médiocre ? un aigri ? un puriste fanatique de la langue portugaise ? un stratège raté qui se ridiculisa dans une série d’articles ineptes pendant la Campagne de France ? Qu’importe, il est républicain et il peut faire obstacle aux visées du Colonel. S’engage alors une campagne électorale faite de rebondissements et de coups bas qu’Amado narre avec une ironie délicieuse. Le dénouement de la « fable », que je n’évoquerai pas ici, est une merveille de cruauté, et signe la victoire de la littérature et de l’esprit sur la brutalité et l’encasernement. La bataille du Petit Trianon joue une partition légèrement immorale, presque grinçante pour signifier, in fine, l’exigence éthique irréfragable de la résistance intellectuelle.

Le récit est loin de se limiter à la campagne électorale et à la moralité attendue qui en découle. De fréquents retours en arrière permettent aussi et surtout de tracer le beau portrait d’Antonio Bruno, le poète décédé dans les premières pages du roman. Si Bolaño inventa des archétypes d’auteurs « nazis » dans son excellent La littérature nazie en Amérique, c’est toute l’histoire d’une littérature brésilienne de langue portugaise, humaniste et délicate, mêlée de culture française qu’Amado dessine avec Antonio Bruno. La plupart des grands auteurs sud-américains hispanophones et lusophones de l’après-guerre, Cortazar, Fuentes, Vargas Llosa, Paz, Ocampo, Carpentier ou Amado, ont nourri des rapports étroits avec la France, son histoire littéraire et son modernisme (Borges constitue à cet égard une notable exception, par sa plus grande proximité avec la littérature de lange anglaise). Contraints de construire la légitimité de leur littérature contre celle de la métropole linguistique dont elle dépendait, ils ont recherché, à Paris, la reconnaissance que Madrid, Barcelone ou Lisbonne ne leur avaient pas accordée. Ils trouvèrent aussi dans les modes, les sociabilités et les formalismes parisiens (au moins jusqu’aux années 70), la solution de modernité qui manquait à leur langue et à leur univers post colonial et provincial.

Antonio Bruno est l’archétype des précurseurs de ces grands sud-américains, passeur des grands poètes français vers le Brésil, connaisseur de Verlaine, du symbolisme et d’Apollinaire. Jouisseur apolitique, séducteur, poète aimé et célébré, Bruno est l’incarnation d’un certain univers insouciant, désengagé, qui s’efface avec la guerre. La fable quitte périodiquement les rives de l’amusante comédie de mœurs pour celles de l’élégie, menée avec sobriété et retenue. Amado, narrant la vie du défunt, célèbre une culture, il célèbre aussi un monde englouti. Le grand poème de Bruno, son dernier poème, son seul poème politique, Le chant d’amour pour une ville occupée, écrit lors de la chute de Paris, en hommage à celle-ci et diffusé clandestinement dans toute la haute société brésilienne lettrée, signifie le déssillement final du poète, son passage de l’art désengagé à l’art engagé, dans le meilleur sens du terme. Aux modèles de brutes galonnées que sont Pereira et Moreira, qui, bien qu’opposés politiquement constituent les deux faces d’une même pièce (on notera, outre la proximité sémantique des noms, le caractère assez proche, borné et rétrograde des deux badernes), Amado oppose la liberté du poète et de l’esprit. Écrit en 1979, alors que l’Amérique du Sud peinait à se débarrasser des dictatures militaires, La bataille du Petit Trianon, roman léger et amusant, se veut aussi un antidote, par le rire, aux tyrannies de son temps.