Esclaves et maîtres : Les Mamelouks, de Julien Loiseau

Madrasa d'Al-Nasir Muhammad, sultan Mamelouk, Le Caire

Madrasa d’Al-Nasir Muhammad, sultan mamelouk, Le Caire

Les Mamelouks, Julien Loiseau, Le Seuil, coll. « Univers Historique », 2014

1250. La septième Croisade, menée par Saint-Louis en personne, vient d’échouer, enlisée dans le delta du Nil. Les armées franques se sont rendues, le roi est prisonnier. Les Égyptiens, gouvernés par les descendants du glorieux Saladin, les Ayyubides, viennent de repousser une des plus importantes (et des dernières) offensives des forces chrétiennes croisées. Ce triomphe signe paradoxalement la sortie des Ayyubides de l’histoire. En effet, leurs armées comptent à cette époque, parmi leurs régiments d’élite, des troupes montées dont le nom est demeuré bien connu, les fameux Mamelouks. Qui sont-ils ? Des esclaves païens ou chrétiens, raflés enfants par des trafiquants, au Nord, dans le Caucase et en Anatolie, vendus par des marchands spécialisés aux sultans d’Égypte. Convertis à l’islam, formés pour combattre à cheval dans les troupes Ayyubides, les Mamelouks sont rapidement devenus des auxiliaires indispensables, tellement indispensables qu’ils ont décidé, cette même année 1250, de se débarrasser des descendants de Saladin et de gouverner eux-mêmes l’Égypte. De ce coup de force originel naît un régime singulier et durable puisqu’il ne s’effondre qu’en 1517 face aux Ottomans. Pendant près de trois siècles, l’Égypte, la Palestine et la Syrie seront gouvernées par des esclaves affranchis, convertis et turcophones, caste militaire fermée et viagère, en partie étrangère au monde qu’elle gouverne, renouvelée chaque année sur les marchés du Caire et de Damas. Ce régime très particulier a fasciné les historiens et les sociologues du monde arabe et, parmi eux, en tout premier, leur précurseur, Ibn Khaldûn. Avant de lire l’intéressant ouvrage du professeur Loiseau, je ne m’étais jamais encore rendu compte à quel point les théories d’Ibn Khaldûn avaient été influencées par son expérience égyptienne ; le fait de pouvoir observer, en actes, la radicale originalité du régime mamelouk a peut-être donné au fameux penseur tunisien les moyens intellectuels et la profondeur de champ suffisante pour méditer conceptuellement la structuration historique du pouvoir en terre d’islam. Les spécificités fondatrices du régime, qui confirment à leur manière, un peu tangente, les pratiques islamiques de compétition dynastique et clanique pour le pouvoir (la fameuse théorie du renouvellement des asabiya), intéressent en premier lieu le professeur Loiseau, qui donne ici un portrait très documenté de la société élitaire mamelouk.

Je voudrais d’entrée évacuer un aspect critique de ce livre : il ne s’agit pas d’un récit linéaire, chronologique et factuel du régime Mamelouk, bien qu’il soit fermement borné entre deux dates, 1250 et 1517. L’événement y est ramené à sa place accessoire, au profit d’une lecture plus structurée des grandes tendances historiques de l’ère mamelouk. L’auteur l’annonce, explicite, à la fin de son chapitre introductif. De fait, le lecteur intéressé par la seule trame diplomatico-militaire de l’histoire sera peut-être déçu par ce traitement thématique et passablement anti-chronologique. S’il ne peut être question de contester au professeur Loiseau l’angle de composition choisi pour traiter son sujet – le Mamelouk, de la naissance à la mort –, je me permettrai néanmoins de regretter qu’en appendice ou dans un complément au chapitre introductif ne figurent ni chronologie, ni rapide résumé de l’histoire factuelle des Mamelouks. Sans remettre en cause la structure du livre, un tel complément aurait pu aider quelque peu le lecteur à mieux se repérer dans des exposés économiques, sociologiques et administratifs passionnants quoique pointus. Certes, je sais bien que le lectorat d’un ouvrage d’histoire et de sciences humaines comme celui-ci a nécessairement quelques idées, au moins vagues, sur l’histoire des Mamelouks d’Égypte. Certes, les noms de Baybars, des Qalahunides ou des Barjites ne peuvent lui être totalement inconnus. Certes, la bataille d’Aïn Jalut, les tensions entre l’Ilkhanat et la Horde d’Or ou l’ascension des Ottomans sont trop célèbres pour ne pas suggérer bien des faits, bien des ouvrages et bien des développements à l’esprit d’un lecteur commun, même médiocrement cultivé comme je le suis. Néanmoins, il eût certainement été utile de rappeler sur quelques pages les grandes données de l’histoire mamelouk afin de rendre plus lisible les intéressants développements thématiques qui s’ensuivent. Que je sache, les éditions du Seuil ne sont pas des presses universitaires ! Cette légère déception exprimée, je dois reconnaître que le livre de M. Loiseau constitue une excellente synthèse sur le pouvoir et la société mamelouks. La bibliographie est dense, l’organisation des chapitres bien pensée, les exposés détaillés et les notes très fouillées (près de cent pages) – même si leur rejet en fin de volume, pratique assez regrettable (et pour tout dire navrante et infantilisante) de l’édition française, rend la lecture intégrale de l’ouvrage un peu inconfortable. Les points les plus saillants du régime mamelouk, comme l’organisation économique et géographique du circuit d’esclaves, la question de la transmission du pouvoir politique, les spécificités d’un système d’exploitation foncière sans vassalisation ni aliénation des terres, l’étrange obsession des guerriers pour les fondations pieuses et mémorielles (waqf), sont très bien expliqués, avec une louable clarté et une volonté de couvrir l’ensemble de la question mamelouk.

Les Mamelouks ont donc gouverné un territoire important, des Cataractes du Nil aux contreforts de l’Anatolie, pendant 267 ans, durée longue pour ce monde islamique médiéval dans lequel les dynasties régnantes connaissent de rapides ascensions, suivies de non moins rapides décadences. Le plus remarquable est que, malgré certaines mutations, le mécanisme d’élévation sociale et militaire qui a produit cette caste de cavaliers a perduré, au moins dans ses grands traits, à travers ces trois siècles d’histoire. S’appuyant symboliquement sur les Califes, rapatriés au Caire dans les années 1260 et privés de tous leurs pouvoirs politiques, les sultans mamelouks ont donc constitué la principale force de l’islam arabe oriental des XIIIe, XIVe et XVe siècles. L’ère mamelouk peut être partagée, en suivant les règles de l’historiographie traditionnelle en deux époques, celle des « Bahrites » et celle des « Burjites ». Les Bahrites étaient en majorité des Turcs Coumans, achetés dans le Caucase, en Crimée et dans les grandes plaines autour de la Caspienne. Ils ont gouverné l’État Mamelouk de 1250 à 1382. Les Burjites étaient des Circassiens, venus du Caucase et d’Anatolie. Ils ont pris le pouvoir aux premiers en 1382 et l’ont gardé jusque 1517. Cette partition interne de l’histoire mamelouk ne doit pas tromper : le passage des uns aux autres constitue moins une rupture qu’une continuation, sous des formes légèrement dissemblables, d’une même pratique du pouvoir. Le professeur Loiseau, par son approche thématique, contribue à souligner les points de ressemblance et de convergence des deux ères successives. Élite militaire, continuellement renouvelée par de jeunes esclaves achetés dans des zones périphériques et peu civilisées, les Mamelouks ont su garder le pouvoir sans renoncer à leur caractère premier, celui d’une caste de carrière, où le pouvoir se détient à titre viager. Il n’y a pas, malgré quelques transmissions héréditaires du pouvoir du sultan ou de ses émirs vers leurs descendances, de véritable « succession mamelouk ». C’est-à-dire qu’un chef militaire se voit accorder par le sultan des fonctions et des revenus – par le biais d’exploitations foncières dispersées – mais uniquement à titre viager. À sa mort, une partie de sa fortune fiduciaire va à ses enfants, ou à des fondations pieuses, mais le pouvoir, ainsi que l’essentiel des revenus fiscaux, sont, eux, remis à d’autres Mamelouks.

De ce fait, les Mamelouks ont trouvé, sans le savoir, une formule permettant de lutter contre ce qu’Ibn Khaldûn identifie comme la tendance première du pouvoir en terre d’islam, ce cycle continuel de conquêtes puis d’épuisement interne et rapide des dynasties, dévirilisées par leur assimilation dans le monde urbain. Les descendants des conquérants mamelouks ne peuvent gâcher les conquêtes de leurs aïeux, puisqu’elles ne leur sont jamais confiées. Le pouvoir est donc, en principe, attribué par décision collégiale des principaux émirs à celui qui présente le plus de garanties pour maintenir l’État (en termes plus directs : au plus fort). Fréquemment renouvelée, la strate dirigeante vit à part dans des quartiers cairotes bien délimités, et ne peut donc, comme les élites conquérantes traditionnelles que dépeint Khaldûn, s’amollir au contact prolongé de la civilisation urbaine. En réalité, comme le montre le professeur Loiseau, des successions dynastiques se sont bien produites à de multiples reprises, comme l’illustrent les soixante et onze années consécutives de règne des sultans Qalahunides au XIVe siècle. Toutefois, n’étant ni systématiques, ni légitimes par principe, elles n’ont pu déboucher que sur des luttes récurrentes et violentes pour le pouvoir. La plupart du temps, dans des cas de transmission familiale du pouvoir d’État, l’héritier dynastique n’était qu’un jeune prête-nom, sans pouvoir effectif, contrôlé par un puissant émir (gouverneur de Syrie, Atabeg des troupes mamelouks, etc.) et supprimé s’il cherchait à s’émanciper – sauf à montrer, comme Al-Nasîr Muhammad, qui régna quarante et un ans et fut chassé deux fois, une constance, une patience et un opportunisme hors du commun. En règle générale, le fils pouvait hériter du père, à la condition de demeurer le sujet fidèle des chefs militaires qui l’avaient fait sultan ; dans la plupart des cas, il était liquidé quelques mois plus tard, remplacé par un frère ou un cousin, quand un de ses vieux chefs Mamelouks ne prenait pas, pour lui-même, le pouvoir.

Les avantages d’un tel système de renouvellement sont nombreux : l’élite, composée d’étrangers nés ailleurs, pratiquant mal l’arabe, ne peut jamais s’assimiler culturellement et se dissoudre dans l’émolliente urbanité cairote, elle reste donc très cohérente, à moitié extérieure à la société qu’elle domine par la force, ce qui garantit son esprit de corps ; étant néanmoins convertie et musulmane, elle se plie au droit coranique, dont elle respecte l’essentiel des préconisations, garantie de paix sociale et civile ; le pouvoir va, dans une forme de compétition presque méritocratique, au meilleur (ou en tout cas au plus fort, au plus puissant, à celui qui peut le mieux maintenir l’État en état, si je puis dire) ; le pouvoir est, de ce fait, toujours détenu par des soldats, sans qu’aucune aristocratie ne puisse émerger (ce qui facilite la survie internationale de l’État – l’hérédité n’étant pas toujours une garantie sûre de transmission de qualités personnelles). Ne nous y trompons pas, l’histoire mamelouk, c’est l’histoire d’une garde prétorienne, l’histoire d’une caste de cavaliers, l’histoire d’une troupe extrêmement cohérente et puissante, renouvelée de l’intérieur en permanence. C’est la valeur militaire des Mamelouks qui a permis leur ascension ; c’est elle qui les a maintenus au pouvoir ; et c’est son érosion qui le leur a fait perdre. Ce sont les Mamelouks qui ont arrêté l’invasion mongole à Aïn Jalut en 1260, alors que le vieux Califat de Bagdad avait été détruit définitivement deux ans plus tôt par les envahisseurs asiates et que rien ne semblait devoir endiguer leur avancée vers l’ouest ; ce sont les Mamelouks qui ont vaincu Saint-Louis et jeté hors de Terre Sainte les derniers Croisés un demi-siècle plus tard ; ce sont les Mamelouks qui ont maintenu la Syrie et la Palestine en ordre alors que le reste du monde islamique vivait dans la terreur de nouvelles invasions, Timourides cette fois.

Les défauts, cependant, d’un tel système de compétition militaire permanente pour le pouvoir sont nombreux. Le professeur Loiseau rappelle que, pendant les 257 ans de l’ère mamelouk, cinquante et un sultans se sont succédé. Les Plantagenêts, pour une durée similaire (1154-1399), ne furent que neuf à régner sur l’Angleterre, et les Capétiens, en France, entre 1137 et 1422, furent quatorze. C’est dire l’instabilité du sultanat mamelouk. N’étant pas sujet à un principe de transmission dynastique clair, l’État tombait périodiquement dans une série de coups de force, de révoltes et d’exécutions qui l’affaiblissaient. Des phases de stabilité relative (dépassant rarement les quinze ans) alternaient avec des années d’anarchie. Le jeu de la concurrence pouvait même déboucher sur des impasses dangereuses pour le régime. Né d’un coup d’État sanglant contre les Ayyubides, l’État mamelouk a vécu de coups d’État. Un des meilleurs exemples, les plus connus, est le meurtre du glorieux vainqueur des Mongols, le sultan Qutuz, deux mois à peine après son triomphe d’Aïn Jalut, par un de ses émirs mamelouks, Baybars. La plupart des sultans ont fini renversés, vaincus, assassinés par leurs propres émirs, leurs propres troupes. La dureté du pouvoir mamelouk, sa brutalité, sa violence, découlent aussi des origines de ces hommes. Le livre rappelle leur parcours : coupés, enfants, de leurs familles et de leurs parents, vendus par des marchands génois, byzantins ou arabes sur les marchés du Caire, convertis de force, formés durant quelques années pour être soldats par des hommes ayant connu les mêmes épreuves qu’eux, les Mamelouks ne peuvent développer d’autre éthique que celle de la lutte permanente, du combat viril et guerrier. Si leur islamisation, souvent jugée superficielle par les chroniqueurs arabes, peut canaliser leur violence, leur passé les conduit néanmoins à se comporter avec les autres comme on s’est comporté avec eux. Leur affranchissement, par exemple, n’est en aucun cas une libération ; ils demeurent au service de leur émir, dont ils prennent même le nom de famille. Leur cursus honorum ne les délivre jamais de leurs fonctions militaires. Le professeur Loiseau montre que certains Mamelouks de rang élevé ont pu néanmoins, à l’occasion, renouer avec leurs familles de sang en les conviant en Égypte ; le cas ne semble pas s’être produit très souvent, tant l’acculturation subie était forte.

Le Mamelouk est avant tout un homme arraché et transplanté. Quelle que soit sa réussite, son islamisation ou sa maîtrise de l’arabe, cette rupture première le marque à vie (excellent chapitre, d’ailleurs, sur les réseaux d’esclavage mamelouks). Le livre s’étend sur les conséquences implicites de cet exil de soi, de son enfance, de son monde, qu’ont subi enfants les Mamelouks : l’esprit de corps (marqué par une expérience et des goûts communs, la pratique du polo par exemple), l’obsession des tombeaux et des prières post-mortem, la vogue des lectures les plus hétérodoxes de l’islam. Les Mamelouks portaient un grand intérêt aux expériences mystiques des soufis, aux pratiques coraniques marginales, qui entraient peut-être en résonance avec leur propre sentiment d’insuffisante intégration à l’islam arabe le plus pur. Il n’était pas envisageable, pour eux, pas plus que pour leurs descendants, d’intégrer les rangs des plus éminents imams, des plus doctes jurisconsultes, des plus habiles lettrés. Non seulement, la connaissance de l’arabe classique exigée dans ces professions dépassait nécessairement leurs propres compétences, mais les milieux cultivés n’auraient pu admettre pareille transplantation d’éléments étrangers, à qui étaient déjà réservées les fonctions politiques du guerrier. Transposés dans une société étrangère, qu’ils dominaient par la force sans pouvoir la gouverner par l’esprit, les Mamelouks, privés de continuité générationnelle, se voyaient maintenus dans une étrange et définitive position de sujétion intellectuelle et spirituelle, d’une part, et de domination physique et politique d’autre part. De là vient probablement leur décalage permanent avec la société égyptienne, et, plus largement, arabe – ainsi que leur relative détestation par l’historiographie locale ultérieure.

Leurs positions politiques n’étaient en outre jamais certaines : ainsi ces émirs partis pieusement en pèlerinage à La Mecque étaient-ils, pendant leur absence, dépouillés par le sultan, leurs pairs, ou leurs subordonnés, de leurs pouvoirs et de leurs prérogatives. Comment, dans ces conditions, se livrer à la pratique la plus rigoureuse de la foi ? Comment oublier que, même affranchis, ces hommes étaient esclaves de leur caste et de leur destin ? La plupart des Mamelouks, privés d’ascendance par leur enlèvement puéril, privés de postérité politique par le caractère viager de leur pouvoir, isolés dans des quartiers de palais-casernes, se trouvaient désincarnés, extérieurs à la société qu’ils gouvernaient ou dominaient. Comme pour rétablir une forme d’équilibre psychologique, ils prêtèrent donc une attention immense à leurs propres tombeaux, dont ils finançaient par donation ante-mortem l’entretien physique (ravalements, etc.) et spirituel (prières, écoles coraniques, etc.). Par les waqf, fondations pieuses dont M. Loiseau décrit très précisément le fonctionnement, les Mamelouks pouvaient dévier une part de leurs revenus vers l’entretien pérenne et post-mortem de l’unique espace mémoriel qu’il leur restât dans la société : leur tombe. C’était le seul véritable moyen pour eux, ces fils de personne, privés de tout droit de se continuer par leur descendance, de s’ancrer dans le continuum de la société arabe, en agrégeant, autour de leurs restes, une mémoire pieusement préservée dans un bâtiment prestigieux, construit spécialement pour l’occasion. Économiquement, dans les phases de déclin que connut une Égypte victime des épidémies de peste, ces waqf perpétuelles finirent par peser sur les capacités de survie de l’État, en distrayant des ressources importantes du circuit économico-militaire vers des institutions religieuses et spirituelles certes légitimes, mais privées de tout objet politique contemporain. Celles-ci étaient néanmoins, pour les Mamelouks, le seul moyen de laisser une trace, d’exister dans la trame du réel, à laquelle ils avaient si difficilement et si confusément accès.

Néanmoins, si la vie spirituelle et la postérité se refusaient aux Mamelouks, le pouvoir politique leur était réservé. Un jeune enfant couman ou circassien, vendu par un marchand, devenu esclave d’un émir pouvait donc, s’il était valeureux, fort et aussi habile que chanceux, s’élever jusqu’au trône du sultanat – d’où, peut-être, un de ses compagnons d’esclavage, le combattrait et le chasserait. Si le pouvoir était, au départ, exercé collégialement par une pyramide d’émirats en nombre défini, il s’est peu à peu restreint, à mesure que les Sultans se constituaient un pouvoir propre, personnel, susceptible de leur donner des moyens supérieurs à ceux de leurs subordonnés et rivaux potentiels. Ce pouvoir, assis sur de larges propriétés foncières, s’est accompagné, au XVe siècle notamment, d’une tentative de limiter le pouvoir des émirs – déjà, par principe, non-territorialisé – et, à défaut, leur nombre. On a longtemps cru que les émirs mamelouks étaient des « vassaux », comme les ducs et les barons d’occident. Ce n’est pas vrai : leurs revenus fonciers dépendaient de terres généralement non contiguës, dispersées, et sur lesquelles, sauf exception, ils ne se rendaient jamais. Leur place était au Caire, dans les quartiers de l’élite dirigeante, immenses palais, à la fois écuries et casernements, dont l’emplacement urbain signait la proximité (ou l’éloignement) avec le pouvoir du Sultan. Le chapitre du professeur Loiseau consacré à l’urbanisme cairote et aux habitats mamelouks est à ce titre particulièrement instructif, même si, par nature, plutôt spécialisé. Pour se prémunir des visées des émirs, tous installés avec leurs hommes dans la capitale, les Sultans ont fini par nourrir, dans leurs propres maisons, des troupes plus nombreuses et donc potentiellement dangereuses en cas de défaite ou d’affaissement économique brutal. Excepté les gouverneurs de provinces, les Mamelouks demeuraient à la capitale et se contentaient des revenus fiscaux, sans porter le moindre intérêt à l’amélioration de l’exploitation des terres. Comme partout ailleurs dans le monde médiéval, ils manifestaient, par leur prédation fiscale, une complète incompréhension devant des baisses de revenus subites, conséquences de moindres rendements, de dépopulations lente ou rapide ou encore de sécheresses. M. Loiseau souligne d’ailleurs que le déclin et la disparition des Mamelouks ont probablement des raisons structurelles plus économiques que politiques. Tenant un pays éprouvé fréquemment par la peste, affaibli par la lutte perpétuelle entre les émirs et le sultan, fragilisé par les révoltes des jeunes affranchis mal rétribués, rendu moins indispensable par l’effacement des menaces païenne (les Mongols se sont islamisés) et chrétienne (il n’y a plus de Croisades), le pouvoir mamelouk s’effondra en quelques années sous les coups d’une force plus moderne, plus jeune, plus puissante, au fond plus adaptée : les Ottomans.

Si le livre du professeur Loiseau ne se présente pas, d’emblée, comme une synthèse chronologique classique de l’État mamelouk, il n’en reste pas moins un passionnant ouvrage d’histoire économique, sociale et politique. Chaque thème est abordé avec le degré de précision nécessaire, éclairant les caractéristiques les plus déconcertantes d’une expérience politique unique. Son objet, fascinant par nature, est disséqué, exposé et expliqué dans tous ses aspects, de l’histoire urbaine à l’administration fiscale, en passant par le droit coranique et la sociologie du pouvoir, offrant ainsi, à l’arrière plan des théories désormais bien connues d’Ibn Khaldûn, un exposé complet d’une modalité spécifique de la pratique et de la transmission du pouvoir dans le monde islamique médiéval.

Introduction au cycle de notes « Jeanne d’Arc au théâtre »

Image tirée de la Passion de Jeanne d'Arc, film de Dreyer (1928)

Image tirée de La Passion de Jeanne d’Arc, film de Dreyer (1928)

 

À l’écart de ce que je propose d’habitude, j’ai écrit une notice introductive et contextuelle au cycle « Jeanne d’Arc au théâtre », que je voudrais vous présenter ces prochains jours. Les notes qui constitueront cet ensemble pourront être plus brèves que mes notes habituelles, puisque parties d’un ensemble plus vaste que je suis contraint de segmenter. Ce « chapeau » général n’a pour but que de rappeler quelques points historiques et littéraires, aux fins d’alléger les différentes notes du cycle de leurs détails contextuels. Les historiens n’y apprendront pas grand chose. Je tiens aussi à préciser que le choix de la figure de Jeanne d’Arc relève du hasard et du calendrier de mes lectures et non d’une quelconque prise de position éthico-politique. Dernière précision : la logique visuellement descendante du blog rend un peu absurde l’organisation et la segmentation de mes notes mais je ne vois pas comment faire autrement.

Faut-il encore présenter Jeanne d’Arc ? Le mythe est bien connu ; il figura, entre 1850 (date de la fin de la recension exhaustive des sources par Quicherat) et 1970, un moment particulier de l’historiographie française, patriotique, chrétienne et populaire. L’essor de la conscience nationale, qu’incarnait Jeanne, associé aux cultes dixneuviémistes de la vierge mariale et de la patrie en armes donnèrent à cet épisode historique l’ampleur que nous lui connaissons depuis lors – et qui n’était pas le sien aux 17e et 18e siècles (et même durant le premier 19e). L’école de la République lui conféra, à la même époque, son lustre fabuleux, alors même que le pays connaissait plusieurs fois, au moins partiellement, les affres de l’occupation étrangère et de la défaite. Sa légende se répercuta sous une multitude de formes artistiques : pièces de théâtre, peintures, statues, romans, films, chansons, etc. Le mythe de Jeanne répondait à un besoin social et collectif que la littérature entérina – la plupart des œuvres que j’examinerai ont été écrites entre 1870 et 1960. Elle fascina à l’occasion les artistes étrangers. Même annexée, en France, par le camp conservateur et catholique – elle est de nos jours une icône de la droite radicale – Jeanne persiste dans la mémoire collective. Comme « sujet littéraire », elle présente un grand intérêt, par sa notoriété, par la compacité de son histoire, par le dénouement tragique de celle-ci comme par ses à-côtés légendaires. Les ambiguïtés de l’histoire et du personnage laissent une grande liberté à l’écrivain ou au scénariste qui s’empare d’un tel sujet, aux confins de l’histoire et de la légende. Même si elle peut figurer désormais une forme obsolète de personnage national, sa légende, en Angleterre comme en France, reste vivace, bien connue, ouverte à la relecture comme à la réinterprétation (des lectures plus féministes en ont donné récemment une illustration, revivifiant ainsi un mythe quelque peu calcifié). Depuis vingt ans, Jeanne a ainsi donné lieu à une dizaine de romans historiques, à deux œuvres chorales, à sept films et téléfilms (les deux plus célèbres étant les versions de Jacques Rivette et de Luc Besson, dans des registres fort différents) et à une vingtaine de chansons populaires et de variété, interprétée par des artistes aussi différents qu’Arcade Fire, Elton John, Kate Bush, Low ou Tangerine Dream. Je ne m’intéresserai ici qu’aux œuvres théâtrales, ce qui permet de limiter le « corpus » aux œuvres suivantes : La Première partie d’Henry VI, de Shakespeare ; La Pucelle d’Orléans, de Schiller ; Jeanne d’Arc et Le Mystère de la Charité de Jeanne d’Arc, de Charles Péguy ; Sainte-Jeanne de George Shaw, Sainte-Jeanne des Abattoirs, de Bertolt Brecht ; Jeanne au bûcher, de Paul Claudel ; Jeanne et ses juges, de Thierry Maulnier et L’Alouette de Jean Anouilh. Cette liste n’est pas entièrement définitive et peut évoluer. J’exclus bien sûr de ce panorama les poèmes, qu’ils soient satiriques (comme celui de Voltaire) ou épiques (Southey, Charmettes), ainsi que les romans (Twain, Keneally, etc.).

Je me permets, ici, de résumer le contexte historique de l’apparition de Jeanne. La lignée directe des descendants d’Hugues Capet s’étant éteinte en 1326, deux dynasties collatérales réclament pour elle le trône de France : les Plantagenêts et les Valois. Les uns, qui règnent déjà sur l’Angleterre, estiment que la couronne leur revient parce qu’elle peut être transmise par les femmes à leur roi Édouard III – les autres pensent l’inverse et ne reconnaissent que la succession par les mâles, qui attribue la couronne à Philippe VI. Le conflit se double de rivalités commerciales, économiques et féodales entre les deux couronnes. Il éclate une dizaine d’années après l’accession des Valois au trône de France et, même s’il est entrecoupé de trêves, ne s’achève qu’au milieu du siècle suivant. Jeanne d’Arc émerge à une phase critique de la guerre. Celle-ci n’a pas été linéaire. Les Plantagenêts ont en effet connu de nombreux succès durant la première phase du conflit, avant que les Valois ne retournent, sous Charles V (1364-1380), la tendance. Aucun des deux camps, néanmoins, n’est parvenu à vaincre complètement l’autre. Peu à peu, sous Charles VI (1380-1422), la position des Plantagenêts, bientôt supplantés en Angleterre par une branche collatérale, les Lancastre, se renforce. Charles VI, sujet à des crises de démence, laisse le pouvoir effectif à ses oncles et à son frère, qui finissent par se battre entre eux. L’autorité royale se délite continûment, jusqu’à ce que le sort paraisse définitivement basculer en faveur d’une intervention des Lancastre. La guerre de Cent Ans se double donc d’une guerre civile dont les effets dévastateurs menacent la survie même de la couronne. Les Anglais profitent des troubles en France pour reprendre la main, perdue trente ans plus tôt. Charles VI, mentalement affaibli, influençable, victime de désastres militaires de grande ampleur (Azincourt 1415), cerné par les Anglais, eux-mêmes alliés à ses propres cousins bourguignons, aux ambitions tantôt contradictoires, tantôt concordantes, a dépossédé son dernier fils. Il a fait, par le Traité de Troyes, du roi anglais Henry V, l’héritier de la couronne et ce avec l’assentiment du plus puissant vassal des rois de France, le duc de Bourgogne. Henry V et Charles VI meurent cependant à quelques mois d’intervalle, dans le courant de l’année 1422. La couronne échoit, selon les partisans des Lancastre, à un enfant, Henry VI, âgé de quelques mois à la mort de son père ; pour les partisans des Valois, elle doit revenir, par le jeu de la règle de primogéniture masculine, au dernier fils de Charles VI, le Dauphin Charles, nommé, par dérision « le roi de Bourges », tant son domaine est réduit. La guerre civile se déchaîne. La position du Dauphin est fragile et Orléans, une de ses dernières grandes places fortes est assiégée.

En 1429, une jeune Lorraine, Jeanne arrive à la cour du Dauphin. Elle prétend que sainte Marguerite, sainte Catherine et saint Michel – les fameuses « voix » – l’auraient adjurée de sauver le royaume de France de la mainmise anglaise. Son obstination, son charisme, son aura lui ont permis de convaincre des nobles lorrains qui finissent par l’envoyer à Chinon, rencontrer Charles. La légende veut qu’elle l’ait reconnu, caché parmi ses courtisans et qu’elle ait fait forte impression, alors, sur une cour superstitieuse – cette scène, au fort potentiel dramaturgique, est une de celles qui reviennent le plus dans les représentations théâtrales et cinématographiques du mythe. Convaincante, elle ranime les énergies auprès du Dauphin. Charles lui donne alors une armure et l’envoie à Orléans, où son cousin Dunois, bâtard du duc d’Orléans, piétine devant les assiégeants anglais. La présence de la jeune femme redonne courage aux troupes françaises qui forcent les troupes anglo-bourguignonnes à lever le siège. Une campagne militaire victorieuse, menée par Dunois, La Hire, d’Alençon, les capitaines du Dauphin, et par Jeanne, s’ensuit. Elle permet de repousser les Anglais, de les vaincre plusieurs fois et d’ouvrir au Dauphin la route de Reims, où il est sacré en juillet 1429, comme doivent l’être tous les rois de France. Les différents protagonistes ne le savent pas encore, mais la guerre vient de tourner. La jeune femme, qui a cristallisé les énergies autour d’elle, exige du roi qu’il aille plus loin et qu’il lui permette de reprendre Paris, toujours sous contrôle de la dynastie anglaise des Lancastre et de son Régent, le duc de Bedford. Le siège de Paris échoue et l’étoile de Jeanne pâlit déjà. On s’inquiète auprès du roi. L’illuminée dérange le jeu politique ; la mystique trouble les stratégies, dénonce les arrangements, empêche les trêves et les concessions consubstantielles au jeu diplomatique féodal. Prise près de Compiègne par les Bourguignons, elle est vendue aux Anglais qui la confient à la justice ecclésiastique, à Rouen. Jugée hérétique et relapse à l’issue d’un procès devenu célèbre, elle est brûlée en place publique le 30 mai 1431, sans que Charles VII ne tente de la sauver. Vingt-cinq ans plus tard, le parti Valois l’ayant emporté sur les Lancastre, un nouveau procès permettra de la réhabiliter des siècles avant que l’Église, se déjugeant, ne la béatifie (1920).

L’intervention de Jeanne a ouvert une nouvelle et dernière période du conflit franco-anglais. Les Bourguignons repassent du côté de Charles VII en 1435. La position anglaise s’effrite et, à mesure que les ambitions des Grands, autour du faible Henry VI, se déchaînent, la couronne d’Angleterre s’affaiblit. Elle finit par lâcher ses possessions continentales après la défaite de Castillon en 1453. Vingt ans après la geste de Jeanne, la Guerre de Cent Ans s’achève. Les Valois l’ont emporté, les Anglais sont chassés du territoire (Calais, seule, reste en leur possession, jusque 1558). Les monarques français, Charles VII et son fils Louis XI, vont désormais s’employer à consolider la couronne pendant qu’en Angleterre se déchaîne une guerre civile terrible entre les maisons d’York et de Lancastre, « la guerre des Deux-Roses », qui affaiblit durablement le pays. C’est elle qui justifie l’attention que Shakespeare et ses probables collaborateurs porteront au mythe de Jeanne dans La Première partie d’Henry VI (que suivront une Deuxième puis une Troisième partie d’une tétralogie couronnée par l’immense tragédie Richard III).

Au-delà de sa puissance proprement historique, dont se sont emparés les historiens et écrivains français, au moment de la cristallisation des légendes nationales, le mythe de Jeanne d’Arc présente suffisamment d’attraits pour inspirer les dramaturges. Son histoire est riche, elle se ramasse en peu de mois, s’achève tragiquement. Les principaux épisodes de la légende ont une puissance théâtrale évidente : Domrémy, les voix, l’émergence comme figure publique, Chinon et la rencontre avec le Dauphin, le siège d’Orléans, les victoires, Patay, le Sacre, l’échec devant Paris, la capture, le procès et le bûcher. Il y a là un scénario tout fait. Les sources sont, en outre, suffisamment incompatibles et incertaines pour donner une grande liberté d’écriture au dramaturge. Qui était-elle vraiment ? Fait-on d’elle une sainte ? une inspirée ? une possédée ? Est-elle une chef de guerre ? une « mascotte » ? un « tribun » charismatique ? Est-elle trahie par elle-même ? par la cour ? Comment se comportent les grands du royaume face à elle ? Et le peuple ? Représente-t-elle vraiment l’irruption de la Nation (les Français contre les Anglais) au milieu de complexes et féodales querelles dynastiques ? Charles l’aurait-il emporté sans elle ? Quelle était sa légitimité et celle de sa cause ? Est-elle unique en son genre ? Ou est-ce seulement sa réussite qui l’est ? Quel rôle joue-t-elle dedans ? Son procès fut-il un scandaleux spécimen d’injustice ? fut-il mené avec une certaine équité ? que signifie sa mort tragique ? assomption d’une martyre ? défaite d’une hérétique ? liquidation par le pouvoir d’une de ces inquiétantes figures charismatiques médiévales aux frontières de la sainteté et de la folie ? Fallait-il que Charles la sauve ? N’est-ce pas un triomphe du cynisme de la raison d’État sur la justice ? Autour de scènes fortes, visuelles, frappantes, le dramaturge peut déployer son art et tirer de son sujet une lecture orientée du mythe, lecture qui ne remplace certes pas le travail de l’historien mais s’aventure sur des terrains interdits à celui-ci. Jeanne ouvre la porte vers le Moyen Âge et la Renaissance, elle offre des aperçus épiques et mystiques, elle permet la matérialisation dramaturgique de réflexions philosophiques, politiques, éthiques. Le personnage de Jeanne est, quelle que soit la perception des historiens, suffisamment ambigu pour permettre différentes lectures, complémentaires ou opposées. Le contexte, troublé, de la guerre civile, concomitant d’un déclin général de la féodalité, donne au dramaturge la possibilité de multiplier les registres. Les personnages, bien campés et bien connus, figures légendaires et néanmoins réelles, de Talbot ou de Bedford, de Dunois ou du Dauphin, de Rais ou de Cauchon, permettent d’enrichir la pièce d’un arrière-plan tour à tour épique, dramatique ou même comique. Ainsi, le Charles de Shakespeare n’est guère plus que le chef d’une bande de brigands, celui de Schiller n’est pas exempt d’une certaine noblesse quand celui de Shaw passe pour un petit seigneur médiéval assez ridicule et plutôt cynique. Les choix des dramaturges, comme leurs silences, orientent notre lecture de la légende. Chacun ouvre une perspective d’interprétation littéraire qu’il me paraissait intéressant d’explorer, dans un cycle spécifique.

À suivre : « Jeanne d’Arc au théâtre I » : William Shakespeare, La Première Partie d’Henry VI