Le verbe fondateur du Portugal : Les Lusiades, de Luiz de Camões

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Les Lusiades, Luiz de Camões, Robert Laffont, coll. Bouquins, 1992 (trad. Roger Bismut)

 Ci-gît, dans le recoin de cette plage ultime, / Le Capitaine des Confins. Or doublée l’Épouvante, / La mer reste la même : alors nul ne la craigne : / Atlas, sur son épaule il montre haut le monde. (F.Pessoa)

Petit garçon, j’avais, à mon chevet, deux livres d’histoire, que je lisais et relisais sans cesse : Les Rois de France et Les Grands Explorateurs. J’ai grandi avec Ibn Battuta, Rubrouck et Plan Carpin, Gama, Magellan ou Cortès ; je connaissais chacun des voyages de Colomb et me méfiais des mensonges de Marco Polo ; je suivais, fasciné, les progrès erratiques de la cartographie, mi-réaliste, mi-légendaire ; je pestais contre Waldseemüller, ce moine vosgien qui avait attribué à Vespucci ce qui revenait à Colomb ; je rêvais de voyages atlantiques, d’îles inconnues et de faunes incroyables ; j’espérais la découverte du Pays du Prêtre Jean et du fabuleux Cathay ; je pleurais la mort de Magellan, la fin tragique de Cook, la disparition de La Pérouse ; même si toute cette aventure fut la matrice de crimes coloniaux inexpiables, ce que je n’appris que plus tard, elle garde, au fond de moi, une part de son irréfragable magie. Bercé des mots d’Heredia (Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal…) dont je ne soupçonnais pas suffisamment la charge de violence, j’errais, sur les flots, en compagnie de ces pauvres marins scorbutiques à la recherche de nouveaux passages, de voies inconnues à la conquête du monde tel qu’il est. Fasciné par les cartes incomplètes, les terra incognita, les expéditions disparues, je savais, pourtant, que cette ère était achevée, que le globe était connu, quadrillé, maîtrisé.

La grandeur de ces découvertes, qui constitue le premier dépassement tangible des accomplissements de la civilisation antique par l’Europe médiévale, a été chantée, au XVIe siècle, par le poète portugais Camões. Ne parlant pas portugais, je n’évoquerai pas ici la beauté ou l’importance linguistique du texte, qui fonda la riche littérature lusophone, alors que Gil Vicente, le grand dramaturge lisbonnais, écrivait encore ses pièces en castillan. Je m’en tiendrai aux quelques impressions suscitées par ma lecture. Il est toujours intéressant de découvrir concrètement comment s’organise un texte plus connu, plus réputé qu’il n’est effectivement lu – je n’ai pas l’impression que la poésie épique du XVIe siècle attire beaucoup le lecteur moyen. J’avais été étonné, à la lecture de la grande épopée contemporaine des Lusiades (1572), la Jérusalem délivrée du Tasse, de l’aspect magique, courtois, somme toute très médiéval de ce texte. Le Tasse se présente comme une de ces lectures qui égareront le Quichotte quelques années plus tard : une magicienne (Armide), des héros courtois (Renaud), de la fantaisie, la confusion du rêve et de la réalité, dans une structure très éloignée de l’histoire, où celle-ci n’est que le prétexte à une immense rêverie littéraire, convoquant toutes les références courtoises de son temps.

Je m’attendais, naïvement, chez Camões, à la reproduction de cette formule, mêlant héros réels, personnages mythiques et dieux antiques. Une lecture superficielle pourrait le laisser croire. Le poète chante, près d’un siècle après les évènements, le voyage de Gama, durant lequel il partit de Lisbonne en 1497 pour atteindre, moins d’un an plus tard, les côtes indiennes. Protégés de Vénus, en proie à l’hostilité de Bacchus, le capitaine portugais et ses hommes rencontrent des rois hostiles, des conspirations mauresques, des conjurations divines, qu’ils déjouent et quittent l’Inde, en héros consacrés, glorieusement. En récompense de leurs prouesses, Vénus leur accorde un long répit sur l’Île des Amours, allégorie de la renommée, où une Nymphe leur dévoile l’avenir des Portugais aux Indes et en Extrême-Orient. Le lecteur retrouve les lieux communs de la littérature épique : la multiplication de références antiques, le rôle essentiel des Dieux païens, l’emphase et le culte de la gloire. Néanmoins, les Lusiades n’apparaissent pas comme une épopée commune, classique. Une lecture plus approfondie montre, en effet, que Camões déjoue tous les lieux communs de la littérature de ce genre en faisant de son épopée une épopée de la parole plutôt que des actes. L’action est moins grandiose que le discours qui la suit ou la précède. Pour compléter la mince action du voyage de Gama aux Indes, Camões a composé d’immenses monologues, qui tiennent lieu, en réalité, de matière principale du texte. Vasco de Gama, son frère Paulo de Gama, la nymphe de Vénus, le Maure (amical) Monçaide, le Samorin, tous parlent, développent, plus ou moins longuement, la véritable matière de l’œuvre, l’épopée du Portugal et celle des Indes, avec, à l’arrière plan, les perspectives héroïques que suppose leur rencontre.

Trois récits s’entrecroisent : les conciliabules des dieux à propos de l’expédition (Chants I, VI et IX) ; l’expédition (Chants I, II, VI, VII, VIII et IX) ; les discours qui l’accompagnent (Chants III, IV, V, VII, IX, X). Le poème de Camões ignore bien souvent le présent de l’action au profit du passé et de l’avenir. Remémorations et augures s’entremêlent dans un présent presque évidé, à la limite de l’anecdote. Bien sûr, par définition, un poème épique chante, avec des mots, une action glorieuse, passée. Inspiré par les Dieux, l’artiste reprend, sur sa Lyre, les exploits réels et romancés de tel ou tel grand capitaine, tel ou tel héros antique, etc. Seulement, ici, Camões ne chante qu’épisodiquement le voyage de Gama, dont la matière proprement glorieuse tient plus au fait qu’il fut le premier à le réaliser qu’aux événements qui s’y sont produits. Confronté à une aventure, certes, mais dont l’achèvement était planifié par des dizaines de voyages antérieurs et le renouvellement assuré, dès lors qu’elle avait eu lieu une fois, le poète ne pouvait guère tenir dix chants sur cette seule navigation. Gama ouvre une route pour l’homme, celle du Portugal vers l’univers, un Portugal qui dépasse les civilisations antiques, un Portugal élu, appelé par les Dieux à régner sur les mers. Comment en est-il arrivé là ? Vers où se dirige-t-il ? Voici les deux questions fondamentales que pose implicitement Camões.

Le voyage, qui paraît encore essentiel dans les deux premiers chants, passe bien vite à l’arrière plan ; Les Lusiades sont une épopée de rhéteurs, plus qu’y agir, on y parle, beaucoup ; si j’en crois mes calculs, les discours tiennent plus de la moitié des dix chants. Le marin taiseux qu’était historiquement Gama, transfiguré en aède, narre sur trois chants, 333 strophes de huit vers, soit 2664 vers d’affilée, l’histoire du Portugal. Ce morceau de bravoure, qui occupe près d’un tiers de l’œuvre est la matrice de toutes les grandes légendes littéraires de l’histoire et de la littérature portugaises, le récit fondateur d’une langue : l’élection par le destin d’une branche capétienne collatérale pour gouverner la région de Porto, la bataille d’Ourique, le siège de Lisbonne (qui donnera à Saramago un sujet de roman), l’histoire d’Inès de Castro, la fameuse Reine morte (qui inspirera les écrivains des dramaturges du siècle d’or jusqu’à Montherlant), le passage de la couronne à la dynastie de D.Joaõ Ier d’Aviz, père de « l’insigne génération » (l’expression est de Camões), à laquelle appartenait le commanditaire principal des explorations africaines, Henri le Navigateur, etc. Les spécialistes de la littérature portugaise estiment que les plus belles pages de l’épopée sont là, dans ce récit magnifié de trois siècles et demi d’histoire portugaise. Il s’ouvre par la description, mi-légendaire, mi-réaliste du continent européen, le regard de Gama balayant, du nord au sud, toute la péninsule eurasiatique pour s’arrêter au Portugal. Gama narre ensuite l’histoire de la Reconquista par la dynastie de Bourgogne (1143-1383), première des trois maisons qui régnèrent sur le Portugal. Le deuxième chant est consacré à la dynastie d’Aviz (1383-1580), à sa prise de pouvoir contre les Castillans, à sa politique exploratrice, à son combat contre la Castille et les Maures. Ce deuxième temps s’achève au passage du Cap de Bonne-Espérance par Bartolomeu Dias – superbe allégorie poétique dans laquelle le navigateur passe outre les inquiétants avertissements du rocher du Cap et rompt avec l’ordre antique du monde. Enfin, le troisième temps du discours de Gama se concentre sur son propre voyage, qu’il magnifie ; le poète, lorsqu’il reprend la parole, continue à présenter Gama comme un héros parfait ; même les épisodes moins glorieux de son voyage sont traités comme des actes de sagesse. Cet hommage sera bien mal récompensé par les descendants du navigateur et Camões exprimera un peu plus loin, dans la dernière édition de son texte, son amertume devant l’ingratitude de la famille Gama face aux Lusiades.

Vasco de Gama reprendra une fois, moins longuement (11 strophes, soit 88 vers), la parole, au chant VIII, pour se défendre d’accusations de piraterie portées injustement contre lui par le Samorin. L’aisance de l’historien devient la ferveur de l’avocat : Gama, navigateur héroïque, est ici, surtout, un grand rhéteur, capable de manier tous les registres, de chanter, d’émouvoir et de convaincre. Ce même huitième chant laisse amplement la parole aux Gama puisque le frère de Vasco, Paulo, dépeint à son interlocuteur indien une tapisserie présentant l’histoire du pays sur 41 strophes, ou 328 vers. Les trois principaux discours des deux Gama représentent donc 3080 des 8816 vers du poème – et je n’ai compté que leurs discours, pas leurs interventions plus courtes. Seule la longue annonciation de la Nymphe, au dernier chant, rivalise avec les discours des Gama. Bien d’autres personnages prennent la parole, dont un marin qui, dans une parenthèse d’une quarantaine de strophes, raconte, au Chant VI, une histoire de chevalerie à ses compagnons de bord. Si Vasco chante, mû par sa seule inspiration, la nymphe et Paulo de Gama, inférieurs, décrivent. En effet, Paulo montre et commente une tapisserie, ouvrant chacune de ses interventions par un appel au regard (vois, regarde, observe). La nymphe, elle, dépeint l’avenir, dans une série de brèves visions, telles qu’elles se présentent à son regard divinatoire. Ces discours s’appuient donc sur une série de représentations visuelles mises en discours, tandis que ceux de Vasco n’ont besoin de nul support préalable. La parole de Vasco de Gama est nue, de première intention, et d’autant plus admirable ; la parole de la nymphe ou de Paulo de Gama est un commentaire, un complément, un pis-aller. Vasco revient aux sources orales de l’art poétique, chantant, sans recourir à la vue – Homère, le premier poète, n’était-il pas aveugle ? – la grandeur de son pays, de son voyage et de ses espérances. La nymphe et Paulo de Gama ont besoin du regard pour exprimer une réalité poétique de deuxième degré : en effet, Paulo commente une tapisserie et la nymphe ses visions ; leurs discours ne sont poétiques que par reflet d’une réalité première, artistique ou mystique. Quant aux discours des autres protagonistes, aucun n’a la même ambition et les plus longs, incomparablement plus courts que les trois principaux, s’essoufflent rapidement ; seul Bacchus parvient encore, par sa force divine, à organiser un argumentaire suffisamment convaincant pour emporter brièvement l’alliance de Neptune.

Monologues immenses se succèdent, chantant qui la gloire des rois de la dynastie d’Aviz, qui l’élection des monarques portugais à la souveraineté des mers, qui la géographie de la conquête. Le narrateur, en propre, ne porte que très peu d’appréciations : à l’occasion il se plaint surtout de l’avarice de la couronne et des Gama et de la méchanceté du sort – la vie du poète, pauvre et exilé, fut un calvaire. L’essentiel du texte, ce sont les discours que portent les héros sur l’action passée et à venir. La glorification de la nation, portée par les discours des protagonistes, implique aussi et surtout une glorification de l’homme, qui contraint les dieux, force les verrous de sa destinée pour accéder à la gloire, à la renommée et au succès. L’homme est au monde aussi insignifiant que le Finistère portugais l’est à l’Europe. Et pourtant, l’histoire de son temps le lui prouve, Camões a bien compris qu’une nouvelle ère, incomparable, s’ouvrait, par l’action d’individus et notamment celle des habiles Portugais. Les frontières antiques sont vaincues ; la caravelle navigue sur des mers inconnues ; des univers physiques et mentaux nouveaux s’ouvrent à la conscience collective. La Jérusalem délivrée est la dernière épopée médiévale, elle referme le Moyen Âge sur lui-même, sur le rêve des Croisades, englouti dans de fantaisistes chimères, Les Lusiades est la première des temps modernes, elle exalte la nation autant que la curiosité insatiable qui sous-tend l’action humaine, en repousse les frontières au-delà des antiques interdits des Dieux. Elle donne la parole à l’homme, exprime son rêve de conquête et d’interdit : Prométhée, libre, vogue vers l’Orient. L’Âge futur de la nation point déjà sous l’éloge des héros.

La présence des Dieux, passage obligé de la littérature épique, passe aussi par la parole. Trois dieux antiques prédominent : l’alliée des Portugais, Vénus, leur ennemi, Bacchus et l’arbitre, Jupiter. Un concile des dieux ouvre Les Lusiades et les promesses verbales de la nymphe de Vénus l’achèvent. C’est par la parole que Bacchus intrigue auprès des ennemis des Portugais ; c’est par la parole qu’il convainc Neptune, au 6e Chant, d’infliger aux Portugais une tempête ; c’est par la parole qu’il tente d’obtenir l’assentiment de Jupiter. Sa rivale Vénus, le contrecarre également par des discours. Et Jupiter n’arbitre guère que par des décisions orales. Ces dieux bavards, le poète avoue, au Chant IX, qu’ils ne sont que des artifices d’écrivain, des fabulations auxquelles il ne faut pas croire en tant que telles : ce sont les allégories qui l’intéressent.  Quant au long passage (près de deux chants) sur l’Île de Vénus, il représente « les honneurs raffinés qui font la vie sublime », soit « les triomphes, la palme et le laurier dont on orne les fronts, la gloire et l’admiration ». Le poète utilise même des guillemets (« Ilha de Vénuys ») pour évoquer la  perspective qui récompense des vies consacrées à la recherche de la gloire.

Comme le suggère l’auteur de la préface à l’édition de 1992, ce voyage est une initiation héroïque qui fait de mortels des immortels : les deux derniers chants sanctionnent la conquête de la renommée. Camões rappelle, à plusieurs reprises, dans un commentaire de sa propre démarche poétique que l’intervention des dieux antiques n’est qu’une allégorie (prudence face à l’Inquisition ?), qu’il s’agit de lire son poème en ayant à l’esprit ces considérations métaphoriques, que l’essentiel est ailleurs, dans cette gloire du royaume acquise par l’action guerrière et par sa transposition littéraire, gloire que promet le discours final de la Nymphe. Certes courant au Moyen-Âge, l’exposé de l’évhémérisme de l’auteur pourrait néanmoins remettre en cause la cohérence interne du texte. Il n’en est rien, car les interventions des dieux doublent des périls parfaitement réalistes, qui pourraient se produire sans eux : tempête, réactions méfiantes des indiens, hostilité des musulmans. L’existence ou l’inexistence de Vénus et de Bacchus ne remettent pas en cause l’équilibre du récit : leur fonction est, à mon sens, ornementale ; d’où l’aveu d’inexistence énoncé par l’auteur. Ils décorent, conventionnels, le texte comme les personnages mythologiques ornent les peintures des palais privés ou royaux de la Renaissance. Cette présence plaisante permet de raccrocher les Lusiades aux grands textes épiques qui l’ont précédée. Camões peut alors se livrer à un dernier grand monologue, prophétique, le discours final de la nymphe, 115 strophes, ou 920 vers, le deuxième plus long du texte, qui annonce à Gama ce qui attend le Portugal dans les décennies qui suivent son voyage, jusqu’aux années 1570. Les frères Gama ont chanté le passé, le poète le présent de l’action et la Nymphe l’avenir.

Camões rompt brutalement son récit alors que la Nymphe atteint les rivages de 1570, le présent du poète. « Assez ! Ma muse est désaccordée ». Suivent douze strophes d’adresse au roi : récapitulation de la grandeur du pays, assurance de fidélité du poète et présages de gloire pour le souverain. La triste ironie de cette conclusion, qui ne pouvait apparaître au poète tient à l’identité du roi à qui s’adresse le poème, D.Sebastiaõ, entouré depuis sa naissance par des promesses de gloire, de Croisades, de conquêtes. Jeune prince chimérique, Quichottesque avant l’heure, persuadé qu’il doit perpétuer l’action de ses ancêtres au Maroc pour porter à son pinacle la gloire du Portugal, il incarne l’espoir d’un renouveau, bien nécessaire compte tenu des difficultés de l’empire portugais. Ces rêves s’évanouiront avec le roi et son armée, dans les sables marocains, à l’occasion d’une ultime croisade qui livrera à terme le pays, pour près d’un siècle à la domination de l’Espagne. Le chant d’avenir de Camões se mue alors en cénotaphe : ceux d’espoirs dissipés, d’une promesse de gloire trahie. Ne subsiste plus qu’un double acte fondateur, celui des Explorations, et celui des Lusiades, ensemble indissociable auquel la littérature et l’histoire portugaises s’abreuveront jusqu’à la Révolution des Œillets.

En faisant de la conquête portugaise un objet de rhétorique, une accumulation étourdissante, souvent superbe, de discours et de chants, Camões n’a-t-il pas ouvert la voie, si féconde sur les bords du Tage, à l’élaboration de théories plus ou moins fumeuses, mysticismes de cabinet, chimères de bibliothèque dont l’influence s’est fait sentir tant sur la littérature portugaise (Vieira, Pessoa, etc.) que sur l’histoire (le sébastianisme, les errements des Bragance au XIXe, la République, l’Estado Novo) ? L’œil fixé sur la ligne bleue de l’Atlantique, les Portugais perçurent longtemps, malgré leur Saudade, les flamboiements de Camões, l’éclat des reflets dorés de l’Orient, les promesses susurrées par les vents du lointain, celles d’un renouveau, d’une assomption, d’un voyage qui les éloignerait de leurs pauvres rivages. Sous les brumes épaisses de l’Île d’Amour, avec la Gloire, la Renommée et l’Espoir, dorment profondément Gama, Camões, et D.Sebastiaõ, dans l’attente, éternelle et vaine, de leur réveil.

Un Petit Dérangement : Mazagão de Laurent Vidal

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Mazagão, Laurent Vidal, Aubier/Champs Flammarion, 2008

Aux XVe et XVIe siècles, la couronne portugaise, convaincue de pouvoir prolonger au-delà de la Méditerranée une Reconquista, achevée de son côté de la péninsule ibérique depuis la fin du XIIIe siècle, occupa plusieurs forteresses, le long des côtes marocaines : Ceuta, Tanger, Arzila, Agadir, etc. Préludes d’une reconquête religieuse de l’Afrique du Nord qui n’eut jamais lieu, ces présides portugais ont tenu, pendant plusieurs décennies, une place importante et coûteuse dans la stratégie mondiale du Portugal. La monarchie portugaise tint, dans la durée, par un réseau remarquablement organisé, une ligne de défense côtière suffisamment puissante pour organiser et protéger l’approvisionnement de ses navires, qui longent la côte africaine pour aller au Brésil et aux Indes. Elle concentrait également, sur des forteresses redoutables, âprement défendues, l’effort militaire hostile des chérifs marocains. Elle se donnait ainsi la base arrière indispensable à l’organisation de nouvelles Croisades. Seulement, ce qui pouvait apparaître comme un effort politique et économique légitime dans une stratégie médiévale d’extension, pas à pas, du domaine de la Chrétienté, s’avéra particulièrement coûteux, voire dispendieux, lorsque les enjeux internationaux évoluèrent. La construction de places fortes le long des côtes africaines occidentales, la sujétion d’entités politiques locales et de cités sur ses côtes orientales, l’installation commerciale et militaire en Inde et dans la péninsule indonésienne, la lente colonisation du Brésil, tous ces grands programmes avaient un coût qui dépassait déjà les maigres possibilités du royaume à son apogée. Le Maroc voisin fut sacrifié à la stratégie mondiale portugaise. La monarchie, convaincue d’abandonner le front maghrébin après la mort du roi Sébastien et l’écrasement de son armée en 1578 au Maroc, se retira de presque toutes ses cités marocaines. Ne lui en resta plus que trois : Ceuta, qui resterait aux mains des espagnols après la rupture de l’Union ibérique en 1640, Tanger, qui serait livrée aux Anglais en 1661 (et revendue par eux aux marocains vingt ans plus tard) et, bien plus au sud, la place forte de Mazagão, seule rescapée, pendant plus d’un siècle, des possessions portugaises au Maroc.

Les années passèrent, puis les décennies, Ceuta et Tanger n’étaient plus portugaises, l’Empire des Indes était presque entièrement passé aux mains des Hollandais et des Anglais, tout l’effort de Lisbonne portait sur l’exploitation du sucre et de l’or brésiliens, ces deux ressources qui avaient assuré à la monarchie des Bragance son pouvoir et son indépendance aux lendemains de la rupture avec l’Espagne. Mazagão, pourtant, tenait toujours, forteresse presque oubliée, peuplée de deux milliers d’hommes et de femmes, habitants du cru, açoriens chassés par la surpopulation de leurs îles, nobles portugais en rupture de ban, soldats qui, chaque jour, défendaient leur forteresse et les terres qui l’entouraient contre les incursions répétées des Maures voisins. Laurent Vidal évoque, à l’occasion, la forteresse du Désert des Tartares, de Dino Buzzatti ; il y a en effet quelque chose d’absurde et d’anachronique, en plein siècle des Lumières, dans cette paillette impériale et médiévale oubliée le long de la côte marocaine. Le destin de Mazagão, immobile durant deux siècles et demi, va pourtant brutalement dévier. Une nouvelle offensive marocaine menace, au début de l’année 1769. Elle exige de l’État portugais un effort militaire supplémentaire que celui-ci semble de moins en moins apte à assumer. En effet, le tremblement de terre de Lisbonne de 1755, et la reconstruction de la ville, pèsent lourdement sur les finances de l’État. Le maintien du préside n’a plus guère de sens alors que la route des Indes ou du Brésil n’a plus besoin de l’escale de Mazagão et qu’aucune Croisade n’aura plus jamais lieu. Faut-il encore défendre cette ville ? Le comte d’Oeyras, futur marquis de Pombal, Premier ministre de José Ier durant près de trente ans, homme fort du Portugal des Lumières décide d’y renoncer. Son frère, ministre de la Marine et des Colonies, ancien gouverneur de la province du Parà, au Brésil, a une idée : déménager Mazagão des côtes de l’Afrique vers la côte nord de l’estuaire de l’Amazonie, là où le Portugal n’a pas encore bien pénétré, là, aussi, où les ambitions françaises de la Guyane voisine, dans un univers aux frontières mal définies, apparaissent bien menaçantes. Le Portugal organise donc, en quelques semaines, le départ des habitants de Mazagão (mars 1769), leur transfert à Lisbonne, puis au Brésil, où ils arrivent à la fin de l’année 1769, et la construction, par la main d’œuvre indienne, d’une nouvelle cité, à deux semaines de pirogue de Belém, Nova Mazagão. En quelques années, la ville est achevée et accueille les exilés, leur offrant une reconversion : les soldats sont devenus des colons agricoles, et doivent développer, dans ce secteur tropical et humide, l’exploitation du riz.

Le livre de Laurent Vidal s’intéresse à ce transfert, à cette entreprise menée en toute hâte, qui consista à déraciner deux milliers de personnes de la côte africaine vers la côte brésilienne, en passant par Lisbonne. De notre point de vue contemporain, si accoutumé par le terrible XXe siècle aux vastes mouvements de populations, cet exode forcé et hâtif de quelques centaines de portugais ultra-marins peut paraître assez dérisoire. Et pourtant, de cet argument ténu, aux sources très lacunaires, Laurent Vidal tire une très belle leçon d’histoire. Dans la filiation très assumée d’Alain Corbin, d’Arlette Farge ou de Carlo Ginzburg, l’auteur examine l’intégralité des sources disponibles et reconstruit, sur des traces parfois infinitésimales, ce qui put se produire, à la recherche, presque ethnologique, des conséquences qu’entraîne un mouvement de population brutal, impréparé et passablement raté sur une collectivité humaine. À la manière des Villes invisibles d’Italo Calvino, Mazagão connaît un destin à part, démultipliée dans les mémoires collectives comme sur les terres d’Afrique et d’Amérique, communauté en exil qu’il s’agit d’imposer sur une terre vide. L’historien observe les mutations que subit une ville lorsqu’elle abandonne – sans emporter grand chose – ses murs, ses immeubles, ses terres, pour se rebâtir, à des milliers de kilomètres, dans un environnement climatique, social et politique complètement différent. N’hésitant pas à conceptualiser son approche (parfois trop), M.Vidal examine le devenir de la cité en cinq temps : la veille de l’exil, pendant les quelques mois du transfert à Lisbonne, dans l’attente d’elle-même à Belém (pendant le temps de la construction), puis dans ses murs, et enfin dans la mémoire contemporaine. Sur une documentation étique comme celle du transfert de Mazagão, le travail de l’historien est admirable : il faut le féliciter de ses découvertes, notamment ce poème inédit, composé pendant l’exil lisbonnais, peut-être par un mazaganiste, unique témoignage connu de l’abandon de la ville marocaine vu par ceux qui l’ont quittée ; il faut aussi reconnaître l’intérêt de ses analyses, je pense notamment à celle, brillante, du programme de représentations d’opéras (à l’exécution peut-être très lacunaire) par la commune de Nova Mazagão pour fêter l’accession au trône de Maria Ière. Le travail de M.Vidal est, aussi, en creux, une mise en pratique de la méthode de l’historien, une leçon de traitement et d’analyse des sources, de reconstruction du possible et du plausible. Même si les mazaganistes eux-mêmes n’ont pratiquement rien laissé de tangible du traumatisme que put représenter leur transfert, l’historien parvient, par l’exploration méthodique et continue des sources, à livrer une réflexion tangible, et transposable, sur leur exil et leur réinstallation.

M.Vidal se situe dans la lignée d’une micro-histoire qui tente, sur la toile de la grande histoire, de percevoir le grain de l’individu, du vécu, de l’anodin, même quand les sources n’en donnent qu’un portrait mutilé et tronqué. Ce travail d’orfèvre, aux limites, souvent, de l’ethnologie ou de la sociologie, permet de dépasser les apories auxquelles une histoire politique, sociale ou économique plus vaste peut être confrontée. À la condition, bien sûr, de ne pas franchir la limite, parfois fine, entre l’analyse effective et le postulat invérifiable, ce que M.Vidal se garde bien de faire. Il y a bien, quelquefois, des clins d’œil théoriques qui paraissent un peu trop elliptiques ou gratuits pour être totalement justifiés dans le raisonnement, mais ce sont là les servitudes et les révérences coutumières des travaux universitaires. On regrettera également quelques coquilles (Tanger conservée par les Espagnols et Ceuta vendue aux Anglais) et quelques raccourcis regrettables (« le coup d’État de Salazar »).

Un des aspects que M.Vidal, plus intéressé par le transfert du point de vue (ou tout du moins du niveau) de Mazagão, néglige quelque peu, et qui me paraîtrait intéressant de creuser, c’est l’articulation de ce projet administratif très théorique, très conceptuel, déchargé de toute considération humaine concrète et de l’idéologie rationalisante de Pombal, et, plus largement des Lumières. On ressent déjà là toutes les manies abstraites à venir, et dénoncées par Burke, sous la Révolution française : géométrie, raison, calcul, chiffres. Les Lumières (et Pombal) font œuvre raisonnable. Une population, sise dans une région sèche et chaude, a besoin d’une nouvelle terre ? L’Amazonie, chaude et humide, lui offre. Ils vivent ensemble là-bas ? Ils vivront ensemble ailleurs. Les terres qu’on leur offre sont-elles bonnes ? Sur le papier, oui, à eux de faire le reste, malgré le paludisme et les maladies. Les Mazaganistes sont-ils des soldats, des commerçants et des pêcheurs ? Qu’importe, ils se feront paysans. Ils vivaient dans une collectivité soudée par la présence d’un ennemi commun ? On leur retire, ils sauront bien se débrouiller. La ville n’est pas bâtie ? Les Indiens la bâtiront. Veulent-ils une indemnisation ? On leur offre des outils et des esclaves. L’administration dessine de beaux plans urbains, au cordeau ; elle conçoit des habitations symétriques jusque dans leur organisation intérieure – qu’importe si elle ne correspond pas à l’organisation humaine qui y vivra – ; elle modèle la vie à distance, sur le papier, sans accepter la moindre contradiction (les remarques récurrentes de la couronne sur la fainéantise, la malice et la décadence des transférés laissent songeur). Les amateurs de parallèles coloniaux verront quelques liens avec d’autres projets d’établissements, qui, partant d’une feuille blanche, ont souvent donné l’occasion à leurs promoteurs de livrer une conception dépouillée, ultra rationnelle, et, partant, vouée à l’échec, de la vie en société. Je pense notamment à la première colonie anglaise de Géorgie, abstraite et utopique, décrite par Daniel Boorstin dans son Histoire des Américains ; je pense aussi au Grand Dérangement des Acadiens qui fut, lui, une déportation – ce que ne fut pas, malgré le recours à des méthodes directives et autoritaires, le déménagement de Mazagão.

La couronne ne tient aucun compte des désirs d’une population à laquelle il n’est pas question de laisser le choix : ils partiront là-bas, comme les pires éléments métropolitains, relégués dans l’Enfer vert, à essayer d’y vivre et d’y survivre. L’indemnisation matérielle s’apparente, dans le cas des Mazaganistes, qui n’en étaient pas tous dupes, à une injuste condamnation. Il est frappant, à la lecture de ce livre, de constater que le transfert, organisé de Lisbonne, est mené avec une rationalité administrative froide, abstraite, ne tenant presque aucun compte des réalités humaines et pratiques. Les exemples que donne l’historien sont multiples : la nouvelle ville et les approvisionnements sont calibrés pour accueillir l’exact décompte des foyers embarqués de Mazagão… alors que ceux-ci, qui commencent à s’installer dans la nouvelle cité au moins trois ans plus tard (et ce processus durera dix ans), ont bien sûr connu depuis lors bien des deuils, des mariages et des naissances. Les terres, censément fertiles et adaptées, s’avèrent maigrement productives, laissant l’infortunée population dans l’inconfort alimentaire – voire, parfois, la famine. Lorsqu’ils émettent le désir de vivre ailleurs, les habitants sont violemment rabroués. Face aux réclamations, l’État portugais réagit d’abord par le silence, s’offusque de l’ingratitude des transférés avant de reconnaître, en 1780 (Pombal a été chassé du pouvoir l’année précédente), que le projet n’a pas été bien mené et que les mazaganistes peuvent aller s’installer sur des terres amazoniennes plus productives, s’ils le peuvent (or, généralement, ils ne le peuvent plus, appauvris comme ils le sont par le transfert et l’installation au Brésil). M.Vidal le souligne, ce sont des considérations financières qui réorienteront la politique de la couronne dans les années 1780 ; rationalité, efficacité, toujours. Si le projet de transfert a, pour source, une préoccupation humanitaire, il est mené, de bout en bout, par une idéologie abstraite, ultra rationnelle et obtuse.

Après 1780, Mazagão disparaît des archives et l’historien, impuissant, ne retrouve plus que quelques éléments épars, parfois trop minces pour autoriser l’analyse : rebaptisée brièvement Regeneraçao par le pouvoir impérial brésilien, la ville retrouve son nom quelques années, accueille des esclaves affranchis, puis se scinde en deux, sous la pression des habitants les plus aisés, convaincus que le site choisi à l’origine ne sera jamais susceptible de se développer. Mazagão existe encore, en deux endroits distincts ; dans celle fondée par les Portugais en 1770, moribonde, ne résident plus guère aujourd’hui que quelques centaines d’habitants, métis, Indiens et noirs. Dans son dernier chapitre, sociologique, du livre, c’est eux que va rencontrer l’historien, lors d’une reconstitution d’une bataille entre chrétiens et maures qui se veut dater de l’ère africaine (et qui pourrait fort bien, elle aussi, n’être qu’une reconstruction amazonienne d’un passé mémoriel magnifié et légendaire). L’historien montre ainsi que la ville de Mazagão, par son exil, s’est scindée en une multiplicité de villes : la ville de mémoire (les souvenirs africains des habitants, le maintien des traditions festives et culturelles des présides marocains), la ville administrative (ses plans, son organisation théorique), la ville vécue hors des murs par les sociabilités des transférés, sur les bateaux, à Lisbonne ou à Belém, la ville dans ses murs, la ville marocaine (d’abord abandonnée, puis habitée, reconstruite par les mandataires français et désormais inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO), la ville brésilienne (dédoublée à la suite des décisions de l’État brésilien au début du XXe siècle), etc.

Une recherche historique comme celle de M.Vidal doit, par prudence, prendre garde à ne pas extrapoler ses maigres sources pour en tirer des conclusions inexactes, non fondées ou invérifiables. Les limites de la plausibilité imposent la plus grande circonspection ; il n’est pas, d’ailleurs, néfaste que l’historien prenne, comme ici, la parole, à la première personne du singulier, pour montrer les limites et les impasses de sa recherche documentaire, les postulats de son raisonnement et les pistes que pourrait ouvrir sa réflexion. Cette réserve, cette retenue acquises et mises en pratique, l’analyse peut se déployer dans toute sa complexité et sa profondeur. Lorsqu’elle est menée, comme ici dans ce Mazagão, sous les auspices de maîtres en la matière comme Carlo Ginzburg et Alain Corbin, avec discernement, intelligence et sobriété, elle relève, sans conteste, du meilleur de ce que la science historique a encore, à l’avenir, à nous offrir.

Un Empire faible, portrait : Histoire de l’Afrique lusophone, d’Armelle Enders

Diogo Cao, Angola

Histoire de l’Afrique lusophone, Armelle Enders, Chandeigne, 1995 (édition 2013)

 Fou, mais oui, fou, car j’ai voulu telle grandeur que la Fortune n’octroie pas. En moi ne put trouver place ma certitude ; voilà pourquoi là-bas où s’étendent les sables demeura mon être qui fut, non pas celui qui est. Cette mienne folie, que d’autres s’en emparent avec tout ce qu’elle drainait ! Sans la folie, l’homme, qu’est-il de plus que la robuste bête, cadavre ajourné qui procrée ?

Fernando Pessoa, Dom Sébastien, roi du Portugal

Même si ce blog a pris, ces dernières semaines, une tournure plus franchement littéraire, il n’a jamais prétendu être exclusivement consacré aux romans, au théâtre et à la poésie. Lisant chaque année une bonne quarantaine de livres d’histoire, je ne vois pas de raisons d’exclure ceux-ci du corps de mes analyses. Depuis quelques semaines, je sentais monter en moi une confuse envie de lire les Lusiades, de Camões. Ce genre de désirs s’éveille assez rarement ; il faut y céder quand ils naissent, de peur qu’ils ne reviennent pas – peur du découragement, de l’exotisme, de la difficulté, que sais-je ? Pour préparer cette lecture, j’ai exploré, un peu, l’histoire portugaise. De par sa position marginale en Europe, au Finistère de la péninsule ibérique, avec un seul voisin frontalier, le Portugal  a connu une histoire assez singulière, qui n’a rien vu de certaines des grandes aventures de l’Europe Occidentale, mais qui a, au moins, joué un rôle éminent dans une de celles-là : la conquête des océans, de nouvelles terres, de nouvelles voies commerciales.

Si l’Espagne fut l’exploratrice de l’Occident, le Portugal le fut, somme toute, de l’Orient. Et pour y accéder, de sa position, il devait contourner l’Afrique, immense bloc de terres émergées et inhospitalières, dont la façade occidentale, contrairement à la façade orientale, était restée méconnue des grandes civilisations du bassin méditerranéen. Bien sûr, les musulmans avaient dessiné des routes commerciales à travers le Sahara, bien sûr, Indiens et Arabes s’étaient installés tout le long de la côte orientale de l’Afrique, la faisant entrer, au moins comme périphérie, dans l’économie mondiale. Mais du secteur allant des sables marocains au Cap de Bonne-Espérance, nul ne savait grand chose. Le Portugal découvrit en un siècle, au cours d’une aventure maritime disproportionnée pour un État d’à peine un million d’hommes, la route menant des présides marocains au golfe d’Aden et en Inde. Entre la prise de Ceuta par les troupes portugaises en 1415 et le départ des soldats portugais du Mozambique et de l’Angola en 1975, s’est écrite une histoire de plus de cinq siècles : aucun pays occidental n’a bâti, avec l’Afrique, des relations aussi longues. Le salazarisme, nationalisme austère et sourcilleux, passa près de cinquante ans à rappeler cette exception portugaise, ce lien qu’il pensait consubstantiel avec l’Outre-mer. Lorsque l’Angleterre, la France ou l’Allemagne, nations avancées, colonisèrent l’Afrique, elles avaient à leur disposition un savoir colonial, une administration, des explorateurs, bref toute une structure mentale et politique leur permettant d’appréhender leurs découvertes avec une forme d’efficacité routinière (qui n’empêchait pas les mauvaises surprises et les innovations brutales). Le Portugal, lui, arrivant le premier, partant le dernier, sans guère de ressources, toujours à moitié assiégé dans ses factoreries, administrant avec plus ou moins de vigueur une forme de chaos colonial aux liens très lâches, dut innover, tout au long de son histoire, pour conquérir et tenir les routes commerciales puis les terres agricoles et minières dont il s’était emparé. Il est moins aisé de tenir que de conquérir. L’élite portugaise inventa des formes coloniales, tout au long de son histoire, pour compenser les faiblesses de son pays : conquête de villes, établissement de forteresses, évangélisation, commerce d’esclaves, exploitation agricole directe, etc. La force de l’ouvrage de Mme Enders est de se concentrer sur les spécificités de la conquête et de l’exploitation portugaise de l’Afrique.

Ce livre revient, en 150 pages, sur une relation de cinq siècles. Par sa brièveté, il ne pouvait prétendre à l’exhaustivité et il serait malvenu de lui reprocher. Je ne le blâmerai que sur un point. Même s’il a été réimprimé en novembre 2013, ce livre date hélas de 1995 (ce que je n’avais pas vu lors de mon achat) et n’a pas été mis à jour (il eût pu l’être, l’auteur est toujours en activité, à la Sorbonne). Il manquera donc, pour tous ceux qui s’intéressent aux destinées post-coloniales – assez dramatiques au demeurant – des cinq États lusophones d’Afrique (São Tomé-et-Principe, la Guinée-Bissau, le Mozambique, le Cap-Vert et l’Angola) des éléments plus actuels. De manière plus globale, ce livre n’a pas beaucoup d’intérêt pour ce qui suit le départ précipité des troupes portugaises à la suite de la Révolution des Œillets de 1974. Les vingt-cinq pages consacrées aux lendemains des indépendances ont un peu vieilli ; par leur brièveté, elles ne peuvent remplacer un travail plus ambitieux et plus actualisé.

En revanche, et c’est la richesse du livre, pour la période précédant la décolonisation, et, encore plus, pour celle couvrant les pages les plus méconnues, en France, de l’histoire de la présence portugaise en Afrique, je crois qu’il serait difficile de faire mieux sur un nombre de pages aussi court. Mme Enders identifie, avant la décolonisation, quatre périodes : la découverte maritime et l’organisation de la conquête (1415-1500), l’histoire heurtée de l’Afrique dans l’Empire portugais (1500-1822), la construction d’un empire « moderne » (1822-1926), l’Afrique sous la dictature (1926-1974).

Si la découverte des Amériques peut passer pour un « coup de tonnerre dans un ciel serein », en 1492, celle de l’Afrique, au contraire, était le fruit d’une démarche lente, mûrement réfléchie, soutenue par la jeune dynastie d’Aviz, installée sur le trône en 1385, aux dépens des Castillans. Des années 1430 au début du XVIe siècle, il fallut plus d’un demi-siècle pour réaliser, petits pas par petits pas, la circumnavigation de l’Afrique. Sous l’égide du prince Henri le Navigateur, les Portugais descendent la côte marocaine, la dépassent, arrivent en Guinée, où ils trouvent, rapidement, les motifs de rentabiliser leur aventure (l’or et les esclaves noirs ; ceux-ci représentent, vers 1550, plus de 10% de la population lisbonnaise – le Portugal sera, aussi, un important trafiquant d’esclaves). En 1444, les Portugais atteignent le Sénégal, en 1460, la Sierra Leone, en 1471, l’actuel Ghana, en 1483, le Congo, en 1488, le Cap, en 1498, les Indes. Parce qu’elle est rentable, parce qu’elle est soutenue fortement par le pouvoir administratif, la conquête maritime portugaise avance, au rythme permis par le danger et les difficultés de telles expéditions. L’aventure portugaise, par le rôle qu’y joua la monarchie, constitue une exception dans l’histoire coloniale : les États laissaient généralement les entrepreneurs coloniaux prendre les risques avant de s’emparer de leurs éventuels bénéfices. Ce ne fut pas le cas des portugais, dans le premier temps de la conquête, tout du moins. Sous les règnes des derniers Aviz, de 1495 à 1580, l’Empire colonial, dans lequel le Brésil joue encore un rôle marginal, est surtout un maillage étroit de postes portugais, permettant aux navires portugais de commercer avec l’Orient. Les factoreries, installées, sur les côtes, commercent avec les États africains (Mali, Kongo) : aucune stratégie de conquête militaire et d’occupation n’est possible – contrairement à ce qui est observé, à la même époque, aux Amériques. Les aventuriers, les lançados, qui vivent dans les factoreries prennent femmes sur place, générant une population métissée, luso-africaine, qui diffuse, par le négoce, la langue portugaise et, un peu, la foi chrétienne. Ces luso-africains maintiendront la présence portugaise, même lorsque le pays, annexé à l’Espagne de 1580 à 1640, sera privé d’une partie de ses colonies par les Hollandais. Enfin, la mise en valeur de Madère et des Açores donne à la couronne portugaise une forme d’expérience de l’exploitation agricole coloniale, fondée, c’est une évidence pour un pays peu peuplé, sur des concessions exploitées avec une main d’œuvre servile. Les colonies insulaires prospèrent par l’arrivée permanente d’esclaves agricoles, venus du continent.

Le Maroc, où le Portugal s’était installé au 15e siècle, est peu à peu abandonné : les Maures y sont trop forts pour de petits établissements, rapidement en déclin. Le Portugal vise plus loin que ces enclaves ; les milliers de soldats qui tiennent ces avant-postes seraient utiles ailleurs. L’aventure désastreuse du roi Sébastien, tué avec son armée en juillet 1578 dans les sables marocains, si elle fait naître un mysticisme politique singulier, le sébastianisme (la poésie de Pessoa s’en est fait écho), met surtout fin aux Croisades. Peu après, Philippe II d’Espagne, qui descend, par sa mère, des Aviz, récupérera la couronne portugaise ; Ceuta passe définitivement aux Espagnols ; le Maroc ne figure plus sur la carte des ambitions lusitaniennes.

Les Portugais multiplient, jusque 1580, les contacts avec les entités politiques africaines : ils évangélisent même brièvement la famille régnante du Kongo. Contraints d’abandonner la zone au XVIIe siècle, et opérant plus au sud, dans l’actuel Angola, les Portugais ont néanmoins laissé des formes de messianisme religieux, derniers vestiges de leur passage. Sur les côtes orientales, une partie des factoreries, victimes du renouveau des États africains de la zone, disparaîtra à la fin du XVIIe. Au Mozambique, en revanche, un intéressant système d’exploitation, le prazos da coroa, permettra aux Portugais de tenir jusqu’au renouveau colonial du XIXe : le roi concède des terres pour trois générations à un senhor de prazos qui doit les exploiter et les défendre de sorte qu’à la troisième génération, à échéance de la concession, le roi la juge digne d’être renouvelée. Les hommes qui s’installent sur ces terres ont tout intérêt, alors, à les valoriser et à les protéger ; le Royaume n’y portant qu’une attention distraite et épisodique, naissent des entités politiques inédites, luso-africaines, aptes à se défendre et à s’étendre. Elles deviendront vite autonomes, structures spécifiques utiles en temps de faiblesse mais gênantes au temps du renouveau. Au XIXe, lors de la reprise en main du Mozambique, les Portugais trouvent, devant eux, quelques fâcheux prazos da cora, de plusieurs milliers de km², bien armés et qui ont survécu tant à l’essor des royaumes Zoulous qu’à l’extension des réseaux commerciaux arabes partant de Zanzibar vers le cœur de l’Afrique. Mais la grande affaire du XVIIe et du XVIIIe, ce n’est pas la conquête et l’occupation territoriale, c’est le commerce des esclaves, seul moyen de donner à l’immense colonie brésilienne, de l’autre côté de l’Atlantique, les forces humaines dont elle a besoin pour se développer. 10 à 15 000 esclaves sont annuellement envoyés d’Afrique en Amérique à la fin du XVIe siècle. Des fortunes se bâtissent. Le Portugal ne parvient pas à faire naître de solides compagnies commerciales d’État, mais ses marchands échangent avec les royaumes africains : ce sont eux les fournisseurs d’esclaves que les maigres troupes portugaises seraient bien en mal de rafler elles-mêmes. Au cours de 18e siècle, Mme Enders signale d’ailleurs que les Brésiliens commencent à organiser le trafic, en parallèle de la métropole, affaiblie par le tremblement de terre qui détruit Lisbonne en 1755.

Lorsque commence la véritable conquête de l’Afrique, au XIXe siècle, les établissements portugais sont une constellation fragmentée de cités à moitié abandonnées, de zones autonomes et de territoires à l’allégeance précaire. Les colonies occidentales végètent ; elles ne vivent guère que d’un trafic d’esclaves que l’Europe tolère de moins en moins. Sous la pression de l’éternel allié anglais, les Portugais l’interdisent en 1836 et passent près de vingt ans à essayer de faire respecter cette prohibition. Les senhores de prazos, jusqu’à la fin du XIXe siècle, vont, de leur côté, empoisonner la vie des autorités coloniales portugaises sur les côtes orientales ; ce qui permit le maintien de la présence portugaise s’oppose désormais à son extension. Les expéditions portugaises, dans les années 1860, ne viennent toujours pas à bout de la puissante famille des Cruz. C’est le grand mouvement de conquête de l’Afrique des années 1870-1880 qui pousse le Portugal, en situation de faiblesse face aux puissances industrielles carnassières, à défendre comme il le peut ses possessions, à les pacifier. Si Londres, allié, promet bien des choses aux Portugais, les entrepreneurs coloniaux, sur le terrain, s’arrangent des grandes promesses de leur capitale par des actions brutales et rapides. Cecil Rhodes met fin au rêve portugais de relier l’Angola au Mozambique. En contrepartie, les frontières des colonies portugaises sont fixées. Reste, désormais, à administrer tout cela.

Puissance européenne arriérée, le Portugal n’a pas vraiment, pour le dire en des termes journalistiques, les moyens de ses ambitions. Un pays sous-peuplé de 90 000km² est à la tête d’un empire de plus de 2 millions de km². Quelques grandes compagnies minières et agricoles, surveillées par l’État, assurent une première exploitation des terres. Le gouvernement, lui, pacifie : d’expéditions en expéditions, l’armée portugaise mène, de 1840 à 1920, en moyenne, une campagne par an et par colonie ! La République, entre 1910 et 1926 fait le choix de décentraliser : les colonies seront autonomes financièrement, à charge pour elles de se développer. Cette politique échoue ; les conditions de vie en Afrique s’aggravent ; le Portugal, victime de troubles intérieurs, est à la tête d’un Empire en faillite. La junte militaire qui s’installe en 1926 confie bientôt les destinées de l’économie portugaise à un professeur austère et réactionnaire, Antonio de Oliveira Salazar. Mme Enders montre fort bien comment le salazarisme, fondé sur une idéologie défensive, conservatrice, cherche à reprendre en main les forces centrifuges de l’Empire. Forte centralisation à Lisbonne, au Ministère des colonies ; augmentation des relations économiques entre la métropole et ses colonies ; intense propagande en vue d’un peuplement colonial ; essor de la production pétrolière angolaise : le Portugal de Salazar cherche surtout à rentabiliser ce qui, d’un point de vue contemporain, paraît avoir été un immense gouffre financier et économique. L’historienne ne dresse pas le bilan financier de l’Empire colonial au XXe siècle ; je doute qu’il fût en faveur du maintien des colonies dans le giron lisboète. Après-guerre, face à la décolonisation du reste de l’Afrique, achevée en 1961, le Portugal se raidit une dizaine d’années supplémentaires. La disparition de Salazar ne change rien : la guerre coloniale, meurtrière, continue, s’inspirant même des techniques américaines au Vietnam, jusqu’à ce que l’effondrement du régime, tenu par Caetano, sous la pression des troupes coloniales, conduise à une décolonisation précipitée. Ce sont les militaires, l’outil permanent du maintien de l’Afrique portugaise qui mettront fin à celle-ci ; progressistes, les « Capitaines d’avril » ouvrent le Portugal  à la démocratie et accordent, précipitamment, les indépendances aux colonies portugaises. La Guinée Bissau tentera l’expérience marxiste, le Mozambique et l’Angola s’enfonceront dans des guerres civiles longues dont ils émergent à grand peine, depuis une dizaine d’années.

Le livre de Mme Enders est, je pense, une excellente introduction à l’histoire de l’Afrique portugaise. S’il a un peu vieilli pour ses aspects les plus contemporains, postérieurs à l’indépendance, il me semble présenter très efficacement les particularités d’un impérialisme faible, porté par une puissance commerciale qui dut, en cinq siècles, s’acclimater successivement de la fin des Croisades, de la découverte de l’Orient, de la sujétion espagnole, de l’essor puis de l’arrêt de l’esclavage, de la rationalisation de l’exploitation économique, puis, enfin, du légitime désir des Africains de choisir en toute indépendance leur avenir. Une question reste ouverte : cet effort, consubstantiel à l’idée que le Portugal se fit de lui-même pendant cinq siècles, n’a-t-il pas distrait l’énergie du pays vers un trou sans fond, rêve immense, trop grand pour lui, qui débordait les maigres possibilités de l’État qui le porta, pour sa grandeur (au moins les Grandes Découvertes) et, surtout, pour son malheur ?