Une mosaïque : Histoire du monde au XVe siècle, dirigé par Patrick Boucheron

La carte de Piri Reis, 1513

La carte de Piri Reis, 1513

Histoire du monde au XVe siècle, Tomes 1 et 2, Patrick Boucheron (dir.), Fayard, coll. « Pluriel », 2012 (Première éd. 2009)

Mon rythme de publication a été quelque peu perturbé ces derniers jours, je m’en excuse. Je suis un peu fatigué. Je dois avouer que j’éprouve en ce moment des difficultés à tenir la contrainte que je me suis fixée depuis quinze mois (un article tous les trois jours), et ce d’autant plus que j’ai lu récemment des livres de sciences humaines ou d’histoire, compliqués à reprendre et à commenter dans le cadre, modeste, d’une note de blog. Je vous prie de ne pas vous étonner si mes prochaines publications sont un peu plus espacées que de coutume.

Écrire une « Histoire du monde », à un siècle donné, peut se faire de deux manières : par le haut, dans un essai global, avec une perspective large, plus attentive aux grandes tendances qu’aux détails ; par le bas, dans l’assemblage de vues d’experts, particulières et limitées, de manière à leur faire former une marqueterie diversifiée et néanmoins suffisamment représentative d’une époque donnée. La première méthode permet de tout voir, mais de si loin que nul n’est sûr de ce qu’il croit apercevoir, en contrebas – ce sont les grandes synthèses historico-philosophiques du passé ; la seconde offre des aperçus d’une grande précision, mais si spécifiques et partiels qu’ils ne sont susceptibles ni de généralisation, ni de synthèse – c’est le commun des volumes collectifs et universitaires d’aujourd’hui, dont le public est par nature restreint aux seuls spécialistes. Confrontée à ces deux modèles insatisfaisants, l’équipe réunie par Patrick Boucheron et coordonnée par Julien Loiseau, a tenté de proposer, par son Histoire du monde au XVe siècle, une forme de via media : une multiplicité d’articles et de points de vue, mais composés dans un évident et louable souci de synthèse. L’immense majorité des textes est accessible à un lecteur raisonnablement cultivé ; ils touchent parfois à des réalités mal connues mais sans que leur pertinence ou intelligibilité en soit atteinte. On peut saluer, je crois, la performance que constitue l’agglomération d’une soixantaine d’articles d’une telle homogénéité de fond, de structure et de forme – quand tant de volumes collectifs à l’objet plus restreint n’offrent qu’une succession d’aperçus pointillistes et hétérogènes. Bien sûr, on note ici ou là quelques répétitions, inévitables ; on remarque un auteur plus porté à jargonner qu’un autre ou un historien traitant son objet par l’angle quelque peu étroit de sa spécialité, plutôt que d’offrir la synthèse « parfaite » attendue. Cela ne remet pas en cause le constat de cohérence générale de l’ouvrage. J’aimerais assez que tous les textes collectifs, destinés à un public élargi au-delà du cercle des seuls spécialistes, ressemblassent à celui-ci. Deux remarques anecdotiques, en passant : le prix et les cartes. Je dois avouer que le prix prohibitif de l’ouvrage grand format (près de 90€) m’avait conduit, comme beaucoup peut-être, à renoncer à son acquisition – j’ai donc dû me contenter de l’édition poche, privée de son chapitre visuel consacré à la cartographie du monde (et de la plupart de ses cartes). Puisque j’en suis aux défauts de l’ouvrage, je voudrais faire remarquer que l’idée d’offrir au lecteur, par le biais d’un « flashcode » un accès de meilleur qualité aux cartes n’est pas mauvaise en soi, mais que l’éditeur aurait pu faire l’effort sur le site internet spécifique, de les offrir en couleur plutôt qu’en noir & blanc.

L’ouvrage ou plutôt, dans l’édition dont je dispose, les deux ouvrages (800 pages chacun) offrent un parcours relativement exhaustif dans l’histoire du XVe siècle, envisagée de manière assez large de 1380 à 1520. Ils courent donc du Grand Schisme – et sa double, voire triple, Papauté – et de Tamerlan, le dernier grand conquérant turco-mongol médiéval, à Charles Quint, Luther, Soliman et Cortès, les quatre hommes par qui le XVIe siècle « moderne » ouvre une nouvelle ère pour le monde. Il serait probablement inutile, dans le cadre de cette note (en outre plus modeste que de coutume), de prétendre résumer l’histoire d’un siècle marqué, entre autres et pêle-mêle, par les scissions de l’Église catholique, l’épopée de Tamerlan, l’introduction de l’imprimerie en Europe, l’essor du Shogunat nippon, le lent renforcement des Ming, la fin de la guerre de Cent ans, la chute de Constantinople, la destruction d’Angkor, la naissance et la mort des impérialismes aztèque et inca, l’ascension des Ottomans, des Safavides puis des Moghols, les grandes aventures maritimes de la Chine des Ming (l’eunuque Zheng He) et du Portugal des Aviz, l’union des couronnes espagnoles, la découverte de l’Amérique, et, pour finir, par la Réforme et « la conquête des Indes » (catalogue intuitif et non exhaustif). La perspective éclatée, choisie par l’équipe éditoriale, rend bien l’effet de dispersion qu’un rapide examen de l’histoire de ce siècle peut suggérer. En ne privilégiant personne – encore que l’Europe, ou plutôt la zone euro-méditerranéenne, c’est assez naturel chez des historiens français, ait une large place – les auteurs dépeignent un monde polycentrique, éclaté, peut-être à son point maximal de diversification. Il est atteint, selon M. Boucheron au XVe siècle (J.-M.Sallmann, dans Le Grand désenclavement du monde, le place néanmoins quelques siècles plus tôt), avant que les échanges, commerciaux et guerriers, des premières conquêtes maritimes et coloniales européennes n’inaugurent la longue période de « globalisation » (et donc de dé-diversification), dans laquelle nous vivons encore.

La division de l’ouvrage en quatre sections, si elle induit quelques répétitions, est plutôt efficace : la première, synthétique, est consacrée à l’histoire de chaque zone géographique ; la deuxième, vraiment passionnante, explore les textes décisifs ou représentatifs de la période ; la troisième, plus attendue, propose des monographies consacrées à des dates charnières ; la quatrième, assez austère, s’intéresse aux grandes évolutions techniques, culturelles et intellectuelles. L’ordre des sections, et non son contenu, diffère dans l’édition en grand format. Chacune regroupe une vingtaine d’articles (moins dans la dernière section, très thématique), de tailles à peu près équivalentes ; on retrouve là un souci d’équilibre structurel bien français – on pourrait même parler d’harmonie. Comme cette présentation sommaire peut le laisser supposer, il n’existe pas, dans ce livre, de grand récit général. L’histoire globale (ou « world history », dans le monde anglo-saxon), dont M. Boucheron se réclame, non sans prudence, dans son introduction, suppose une sorte de vaste narration, sur une très longue période, manière d’assimiler l’ensemble des faits historiques en seul supra-récit. Ici, au contraire, c’est l’assemblage d’une multitude, ouverte, de synthèses qui doit fournir au lecteur, par un effet d’ensemble, le récit général dont le livre est privé. Pourquoi ne pas composer, alors, un seul grand texte ? Le risque est grand, pour l’historien de ce siècle-là, d’offrir alors au lecteur un récit téléologique, orienté principalement par l’expérience européenne et par les conquêtes ultérieures, centré sur le développement économique, capitalistique ou technique, laissant de côté une grande partie de l’histoire, animée, de ce siècle. Le risque était de vouloir démontrer le XVIe siècle en montrant le XVe. On est toujours tenté d’expliquer le passé en fonction de l’avenir, de parler du Chah Ismaïl plutôt que de Mathias Corvin, de Vasco de Gama plutôt que de Zheng He, de Babur plutôt que de l’Inca, de Luther plutôt que de Jean Hus, bref de ce qui a eu une postérité plutôt que de ce qui en a été privé. C’est lire l’histoire du point de vue présent, comme si son déroulement était, en quelque sorte, inéluctable.

Or, et je partage assez cette opinion, d’autres expériences – oubliées, avortées ou disparues – ont tout autant leur place dans une perspective générale et dans une compréhension plus affinée du passé de l’humanité. C’est une manière de décentrer l’histoire, de lui faire quitter le seul angle méditerranéen et occidental ; le lecteur français moyen apprend dans ce livre pas mal de faits, sur la Chine, le Japon, le monde islamique, l’Amérique, toutes ces choses qu’il n’a pas eu le temps ou l’occasion de découvrir auparavant. Je vous en passe l’inventaire. L’histoire de France est d’ailleurs ramenée à une taille plus réaliste – et l’épopée de Jeanne d’Arc se rapetisse aux dimensions d’une anecdote locale quoique colorée. Quelques amateurs d’histoire un peu conventionnels pourront crier au sacrilège, et ils auront tort. L’histoire du monde ne se réduit pas à celle de notre péninsule européenne, bien que le rôle éminent de celle-ci durant le dernier millénaire ne puisse être nié. Il y a peut-être dans ce livre, les critiques l’ont souligné, un effet de mode, un désir de rabaisser quelque peu les prétentions de ce qui fut trop élevé par le passé (la Renaissance, l’Europe, les Grandes Découvertes), de réévaluer l’histoire perse, chinoise, indienne, islamique, bref de remplacer le Récit épique de l’ascension européenne par une mosaïque de récits n’ayant, pris ensemble, aucune signification annonciatrice. Il n’en reste pas moins que l’entreprise me paraît menée d’un œil sincère, ouvert et intelligent et qu’elle intéressera tous ceux que l’histoire en général ne laisse pas indifférents. On notera d’ailleurs, à rebours du constat de complet décentrement de l’ouvrage, que la première section va du plus méditerranéen au moins méditerranéen (et donc du plus central au plus périphérique), prenant le monde turc, alors en pleine ascension, comme point nodal. Le polycentrisme de l’ensemble n’empêche donc pas les historiens de prendre une zone comme point de départ de leurs réflexions (les césures de 1380 et de 1520 ont aussi à voir avec le monde méditerranéen).

Les historiens de ce volume collectif ont donc refusé de produire un récit unifiant, jugeant qu’il était plus judicieux d’aborder ce siècle, le dernier avant les « Grandes Découvertes » (remises en cause), dans toute sa diversité, par des petites touches. Comme le dit M. Boucheron dans l’introduction, ce siècle présente, malgré quelques maigres contacts entre les grandes zones mondiales, une forme d’étanchéité géographique dont seront dépourvus les siècles suivants. Les Européens passent par les marchands italiens et arabes pour acquérir les matières précieuses qu’ils iront chercher eux-mêmes par la suite. Les Américains sont isolés du continent eurasiatique ; la Chine des Ming s’ouvre un moment à l’océan – et avec quelle méfiance ! – avant de se refermer sur l’univers sinisé ; le trafic dans l’océan indien est aux mains des marchands musulmans ; la Russie naît lentement ; des empires africains se succèdent ; les Mamelouks du Caire sont la puissance dominante du monde islamique arabe, qu’ils tentent encore de contrôler malgré leur déclin démographique, malgré, surtout, la poussée turque. L’étanchéité relative des aires spatio-culturelles (souvent religieuses) justifie la forme du projet des historiens, et notamment de sa première partie, ensemble de synthèses par zones géographiques. Elles sont assez convaincantes bien que leur orientation générale dépende un peu trop des spécialités de leurs responsables. Ainsi la section consacrée à l’Aragon et à la Castille m’a paru trop centrée sur les mécanismes juridiques et étatiques – quand elle aurait tout aussi bien pu évoquer l’économie, l’agriculture ou l’histoire militaire des deux États bientôt réunis. De même, il m’a paru un peu illégitime de réunir Europe centrale et Scandinavie au seul motif de l’étude des unions dynastiques éphémères qui se produisirent là tout au long du siècle, Union de Kalmar d’un côté, réunion de la Hongrie, de la Bohême et de la Pologne de l’autre. À l’inverse, quand les historiens sortent des cases géographiques, ils versent parfois dans la généralisation – et leur propos perd en pertinence. Dans la quatrième partie, certains développements sur le phénomène de Cour, sur les livres ou sur l’individuation pourront paraître artificiellement transversaux – comme s’il avait fallu de toute force, au risque du catalogue, identifier, examiner et relier ces réalités culturelles dans chaque grand ensemble civilisationnel. Enfin, certains articles survolent leur sujet : dans la troisième partie, certains développements sur des événements charnière sont un peu courts pour retenir l’attention. Ce sont là de petits défauts qui ne nuisent pas cependant à l’intérêt de l’ensemble.

J’admets, à rebours des tendances du grand public de l’édition historique, être plutôt intéressé par les sujets moins courus que la seconde guerre mondiale, Napoléon et le règne de Louis XIV ; mon appétence pour les personnages obscurs et les époques oubliées me fait donc voir avec une certaine sympathie l’ensemble de ce projet – et je peinerais à faire le catalogue de ce que j’y ai appris. Si je n’ai qu’un conseil à donner aux lecteurs les plus littéraires de cette note (qui ont bien du courage de m’avoir suivi jusqu’ici), c’est de ne piocher que dans la deuxième section de cette Histoire du monde au XVe siècle, section consacrée aux grands textes. Elle propose un formidable catalogue de lectures – pour certaines hélas impossibles à mener, mais pour d’autres, parfaitement accessibles : théâtre Nô, voyages étonnants du marchand russe Nikitine, les très attendus Le Prince et L’Utopie, la (tragiquement perdue) Grande Encyclopédie de Yongle, l’édifiant ouvrage pédagogique coréen Sons justes pour l’éducation d’un peuple, la description de l’Afrique par Hassan al-Wazzan, dit Jean-Léon l’Africain, diplomate musulman prisonnier du Pape, ou encore les commentaires d’Al-Suyuti – le premier savant islamique à avoir préféré l’enseignement par les livres à l’enseignement par les maîtres –, etc. Le dit al-Suyuti avait d’ailleurs un charmant surnom : « Ibn al-Kutub »… le fils des livres ! Ces deux épais volumes prennent un certain temps à être lus, mais ils ont pour principal intérêt d’ouvrir à une infinité d’autres lectures, qui elles-mêmes ouvrent à une infinité d’autres lectures, qui elles-mêmes…

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