Les évolutions récentes et futures de « La bibliothèque de la Pléiade »

Le champ italien dans la Pléiade, un Pleiade italien d'Einaudi et un volume d'I Meridani

Le champ italien dans la Pléiade, un Pleiade italien d’Einaudi et un volume d‘I Meridani

Mars 2015 : Cette note a connu un grand succès. Vous trouverez en commentaires beaucoup d’informations sur la collection. Une version synthétique et à jour de toutes ces informations se trouve ici : https://brumes.wordpress.com/la-bibliotheque-de-la-pleiade-publications-a-venir-reeditions-reimpressions/. J’invite les lecteurs intéressés par la collection à s’y rendre s’ils souhaitent avoir une idée de ses futures publications.

Tout amateur de la « Bibliothèque de la Pléiade » en est un directeur potentiel. Étant fondée sur une forme de hiérarchie des valeurs, qui distingue entre les œuvres dignes d’y figurer des autres, elle appelle nécessairement au choix, à la distinction et in fine à la controverse. Chacun d’entre nous (intéressé par le sujet, cela va sans dire), s’il en avait la possibilité, exclurait deux ou trois auteurs qu’il déteste pour y faire entrer deux ou trois absents qu’il pense injustement oubliés ! Cette évidence posée, il convient de remarquer que la politique de Gallimard a pu également, au cours de la longue histoire de la collection, laisser quelquefois circonspect. Dans les deux ou trois dernières années, les publications des volumes Jules Verne, Boris Vian, Drieu la Rochelle ou, très récemment, Stefan Zweig, ont suscité des réserves. Il me semble entrer dans ces publications plus d’opportunisme commercial que d’ambition éditoriale. Plus jeune, j’ai beaucoup aimé lire Zweig mais à côté de Canetti, de Broch, de Döblin ou de Mann, il me paraît désormais un peu fade, un peu désuet. De l’extérieur, j’ai l’impression, à étudier le catalogue, que la politique éditoriale de Gallimard a opéré au moins deux grands virages en 80 ans. En taillant l’histoire de la Pléiade à la serpe, j’observe trois périodes : 1933-1964 : les grands classiques, seuls ; 1965-1995 : vers l’exhaustivité des textes (notes, variantes, commentaires), puis, dans le courant des années 70-80, une ouverture vers des domaines inexplorés (philosophie, textes asiatiques, etc.) ; depuis 1995 : tentative d’élargissement du public, rétrécissement des projets, moindre ambition éditoriale. La lourdeur des volumes, qui peuvent mettre plusieurs décennies à aboutir, estompe quelque peu les grands tournants de l’histoire de la collection : tel ensemble de volumes, lancé en 1975, a pu n’aboutir que 25 ans plus tard. Il reflète, au moment de son achèvement, comme la lumière émise par des étoiles au fond des cieux, une politique éditoriale déjà dépassée. Ainsi Ibn Khaldûn (choix exigeant et bienvenu de l’éditeur), dont le deuxième volume est sorti l’an dernier, me paraît plutôt relever des choix éditoriaux des années 80 que de ceux opérés depuis dix ans (de même pour Pline l’Ancien).

Gallimard a beaucoup publié, historiquement, sur le grand tournant, pour la collection, que fut l’édition des œuvres de Jean-Jacques Rousseau dans les années 60 : corpus étoffé de notes, de présentations, de variantes, matérialisation des préoccupations, notamment génétiques, des chercheurs. Avant, les volumes n’étaient guère que de solides compilations de textes. Quiconque feuillette les volumes des années 30 à 50 (la première édition de La Comédie humaine par exemple, ou les volumes de Tolstoï, de Dickens) et les compare aux éditions des années 60, 70 (Rousseau, Dante, la seconde édition de La Comédie humaine) verra immédiatement les différences. Dans les années 60, le nombre d’étudiants augmente, le nombre de chercheurs aussi. Pour les satisfaire (et profiter de ce marché), la simple collation de grands textes en un volume pratique à manipuler et peu encombrant ne suffit plus. Le livre de poche, nouveau-né de l’édition d’alors, satisfait largement la demande en matière grands textes. En revanche, les étudiants, les enseignants, en quête d’éditions soignées, denses, étoffées, ne peuvent se satisfaire du texte seul, et les éditions critiques, intégrales, sont alors fort coûteuses. Gallimard décide donc de publier des volumes de textes établis avec précision et enrichis d’annexes et de documents.

Passé les années 60, Gallimard republie donc une partie des œuvres déjà éditées, dans de nouvelles versions, proches, éditorialement parlant, de la série Rousseau. À côté des rééditions des classiques (nouveau Balzac, nouveau Flaubert, nouveau Stendhal, nouveau Mallarmé), la collection s’enrichit continuellement d’auteurs contemporains ou plus anciens. Les projets sont alors ambitieux : les œuvres romanesques sont complètes (même pour des auteurs moins incontestés comme Green, France, Aymé, Daudet ou Kipling), en 3, 4 ou 5 tomes, les éditions regorgent de variantes et de notes… jusqu’à aboutir (avec Sartre notamment) à des volumes obèses, de plus de 2000 pages, qui perdent certaines des qualités (poids, lisibilité) de la collection. Je crois que Gallimard s’est rendu compte, au cours des années 90, que la surenchère de commentaires, de gloses, de variantes, aboutissait à l’édition de volumes dénaturés, plus proches des gros traités de scolastique médiévale – et leurs interminables commentaires –  que de la présentation équilibrée de textes jugés fondamentaux. Comme la Renaissance, qui débarrassa les classiques de la gangue des glossateurs médiévaux, la Pléiade se réorienta vers des volumes plus sobres, plus légers, plus courts. Bien évidemment, les projets ayant des durées de vie extrêmement variables, il sort encore, de temps à autre, quelque volume à l’ancienne. Les volumes plus récents, peut-être moins riches, sont généralement plus courts. Cendrars a ainsi bénéficié, en 2013, de deux volumes assez fins ; il est même permis de se demander pour quelle raison l’éditeur a préféré séparer en deux livres ce qui eût pu sans difficulté s’agréger en un seul. À l’examen des publications des dernières années, je trouve que Gallimard a peut-être été trop loin dans ce sens, éditant des volumes incomplets et un peu décevants.

N’est-ce pas l’indice de certaines difficultés de la collection elle-même ? En effet, longtemps la « Bibliothèque de la Pléiade » a bénéficié d’un statut très particulier, qui tenait de son positionnement unique sur le marché français du livre : suffisamment luxueuse pour être offerte, collectionnée, révérée ; suffisamment accessible pour demeurer un produit de grande consommation, susceptible de s’écouler à plusieurs dizaines (voire centaines pour les volumes les mieux vendus) de milliers d’exemplaires. Ersatz de bibliophilie, le fait de collectionner les volumes de la Pléiade, de les afficher fièrement chez soi fut aussi, pendant un temps, un moyen d’affirmer un statut socioculturel. Objet d’un désir complexe, le volume Pléiade a été tout à la fois une porte d’accès utile et pratique vers de grands textes et un instrument de distinction sociale. Comme je l’ai dit plus haut, je crois néanmoins pressentir des difficultés pour cette collection qui tiennent à la conjonction de tendances :

–         de banales évolutions du lectorat : baisse du nombre des grands lecteurs, moindre rôle du livre dans la distinction sociale, dédain des classes les plus aisées (financièrement) envers la lecture des classiques, déclin généralisé des tirages plus luxueux, rejet du format un peu ancien de la collection, moindre révérence (ou moindre fétichisme, je ne sais) envers le « beau livre », coût des volumes disproportionné avec les moyens des étudiants et professeurs, crise économique, etc.

–          en conséquence de quoi, Gallimard publie des volumes plus courts, ne prétendant plus à l’exhaustivité (les « Œuvres complètes ne sont plus guère pratiquées – sauf d’immenses (et solitaires) exceptions comme Flaubert et Shakespeare – au profit d’ « Œuvres choisies », moins ambitieuses) ; l’idée étant de continuer à agréger les différents publics de la collection.

–          les choix éditoriaux récemment opérés (même quand ils furent de qualité) ciblent le « grand public » : Boris Vian et Stefan Zweig, dont les romans se vendent toujours en France à un rythme très impressionnant, Milan Kundera aussi, et, demain, Georges Perec et Mario Vargas Llosa. Où sont les auteurs plus ambitieux ? Comment se fait-il que la Pléiade ose hors de la littérature proprement dite (Buffon, Pline) ce qu’elle n’ose pas en matière littéraire ?

Mon impression est que Gallimard continue de bien vendre sa collection, mais que la maison est moins tentée que, disons, dans les années 80, de prendre des risques éditoriaux. À la fin des années 1980, furent évoqués des volumes de classiques japonais, de textes sacrés indiens ou mésopotamiens, de sciences humaines, de philosophie, etc. Je n’ai pas vu grand chose se réaliser de tout cela, excepté Khaldûn, Buffon, Lévi-Strauss et le domaine antique (Les épicuriens, Les stoïciens, Aristophane, Pline l’Ancien). Les œuvres d’Aristote ou de Virgile sont attendues depuis des décennies, et la Pléiade accueille, coup sur coup, Drieu La Rochelle et Jules Verne (qui, tout estimables qu’ils soient, n’avaient peut-être pas leur place dans cette collection-là).

Les publications à venir me semblent cibler, sous forme de regroupements incomplets d’œuvres choisies, un large public : Cendrars aujourd’hui, Georges Perec demain. L’éditeur a tiré les conclusions de l’échec de plusieurs volumes, classiques français aujourd’hui épuisés (Malherbe, Boileau, Constant, Chénier,…) et ne va probablement pas combler, dans un avenir proche, les vides les plus éclatants du catalogue français (Villon, Huysmans, le Journal des Goncourt, Bloy, Léautaud, Guilloux, Jouve, Gary, Beckett (histoire de droits d’auteur pour ce dernier), etc.). Un pré carré d’auteurs récents et « bons vendeurs » (Duras hier, Perec et Calvino demain, Modiano ou Le Clézio peut-être, à l’avenir ?) trônera à côté de classiques intouchables (Balzac & co), aux dépens d’auteurs plus anciens ou moins célèbres. Quant aux domaines étrangers, il est peu probable que leurs lacunes soient rapidement comblées. J’avais rapidement évoqué, voilà quatre ans, les grands manquants. Deux (Woolf et Fitzgerald) ont depuis été publiés. Où sont, néanmoins, les Pléiades de Strindberg, Heine, Broch, Musil, Mann, Orwell, Hardy, Fuentes, Malaparte, Mishima, Leopardi, Moravia, etc ?

En Italie, Mondadori a créé, dans les années 60, une collection de livres de référence, sur papier bible et reliés cuir, qui s’appelle I Meridiani. Un peu plus épais que les Pléiades, ils sont néanmoins d’un format très proche. La brève tentative d’Einaudi d’implanter la Pléiade en Italie, dans les années 90, a d’ailleurs échoué face à cette très belle collection, de 350 volumes désormais. Par curiosité, j’ai cherché à voir quels auteurs sont publiés dans cette belle édition par I Meridiani et ne le sont pas par Gallimard. Par précaution, j’ai exclu de l’énumération les auteurs italiens (majoritaires, en toute logique) qui, pour la plupart, n’ont pas forcément la légitimité suffisante pour intégrer La Pléiade (en dépit de leur excellence, je pense à Svevo, à Luzi, à Bassani, à Pavese, à Quasimodo, à Verga, à Ungaretti, à Morante, etc.)

Je m’excuse d’avance pour l’aspect « inventaire à la Prévert » de ce qui suit (sans mention entre parenthèses, il s’agit d’un volume unique d’œuvres choisies) :

Jorge Amado (2 volumes), Ivo Andric, Anthologie de la poésie latine, L’Arioste, Isaac Babel, Saul Bellow (2 volumes), Heinrich Böll (2 volumes), Yves Bonnefoy (en bilingue), Truman Capote, Raymond Carver, Paul Celan, Raymond Chandler (2 volumes), Gabriele d’Annunzio (11 volumes !), Emily Dickinson, John Fante, Theodor Fontane (2 volumes), E.M.Forster, Gabriel Garcia Marquez (2 volumes), la poésie de Goethe (3 volumes, inexplicablement absente du catalogue de la Pléiade), Graham Greene (2 volumes), Dashiell Hammett, Thomas Hardy, Nathaniel Hawthorne, Martin Heidegger (Être et temps), Hermann Hesse (3 volumes), Hugo von Hofmannsthal, Bohumil Hrabal, Ted Hughes, Ryszard Kapuscinski, Yasunari Kawabata, Jack Kerouac, Heinrich von Kleist, D.H.Lawrence (2 volumes), Giacomo Leopardi (3 volumes), Antonio Machado, Curzio Malaparte, Thomas Mann (7 volumes !), Alessandro Manzoni (3 volumes), Henry Miller, Yukio Mishima (2 volumes), Alice Munro (déjà !), Robert Musil (2 volumes), George Orwell, Pier Paolo Pasolini (6 volumes), Pétrarque (2 volumes), Sylvia Plath, Marco Polo, Ezra Pound (2 volumes), José Saramago (2 volumes), Arthur Schnitzler, Arthur Schopenhauer, Isaac Bashevis Singer, Alexandre Soljenitsyne (2 volumes), August Strindberg (2 volumes), Le Tasse, François Villon, Virgile, William Butler Yeats.

Je trouve ce catalogue très intéressant, et, mis à part le domaine francophone, beaucoup plus homogène que celui de la Pléiade. Je n’exclurais spontanément pas grand monde de cette liste (peut-être Chandler ou Hammett, tant il est vrai que je goûte peu le roman policier…). Il suffirait de piocher dedans (et dans les quelques grands français manquants cités plus haut) pour établir un programme de publications très intéressant pour les vingt prochaines années. Bien évidemment, tous ces auteurs peuvent se lire ailleurs qu’en Pléiade ; l’aspect ludique reste néanmoins d’imaginer de nouveaux volumes, que j’aimerais avoir en main un jour (dans un autre article, vieux de quatre ans, j’avais proposé un volume Chroniqueurs de la Conquête des Indes, les oeuvres de Thomas Mann et d’Alfred Döblin, etc.)

Si parmi tous ces noms, je devais n’en retenir que quelques uns (excepté Virgile et Aristote, déjà prévus), je choisirais le Théâtre Complet de Strindberg, U.S.A. de John dos Passos (bien oubliée aujourd’hui, hélas), les Œuvres Complètes  de George Orwell (romans et essais, sa survie posthume est déjà largement assurée), les Romans de Huysmans, les Œuvres Romanesques d’Hermann Broch et une Anthologie bilingue de la poésie américaine.

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Exercice de style

Je suis très pris en ce moment, alors voilà, pour vous faire patienter, un des plus beaux exercices de style de la poésie française. Le poème de Victor Hugo, Booz endormi, est adapté par Georges Perec aux contraintes formelles du roman La Disparition, dans lequel ne figure jamais la lettre -e, la plus fréquente dans la langue française. Je vous laisse comparer les deux versions et admirer la maestria de Perec.

Booz endormi

(Victor Hugo, La légende des siècles)

Booz s’était couché de fatigue accablé ;
Il avait tout le jour travaillé dans son aire ;
Puis avait fait son lit à sa place ordinaire ;
Booz dormait auprès des boisseaux pleins de blé.

Ce vieillard possédait des champs de blés et d’orge ;
Il était, quoique riche, à la justice enclin ;
Il n’avait pas de fange en l’eau de son moulin ;
Il n’avait pas d’enfer dans le feu de sa forge.

Sa barbe était d’argent comme un ruisseau d’avril.
Sa gerbe n’était point avare ni haineuse ;
Quand il voyait passer quelque pauvre glaneuse :
– Laissez tomber exprès des épis, disait-il.

Cet homme marchait pur loin des sentiers obliques,
Vêtu de probité candide et de lin blanc ;
Et, toujours du côté des pauvres ruisselant,
Ses sacs de grains semblaient des fontaines publiques.

Booz était bon maître et fidèle parent ;
Il était généreux, quoiqu’il fût économe ;
Les femmes regardaient Booz plus qu’un jeune homme,
Car le jeune homme est beau, mais le vieillard est grand.

Le vieillard, qui revient vers la source première,
Entre aux jours éternels et sort des jours changeants ;
Et l’on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens,
Mais dans l’œil du vieillard on voit de la lumière.

Donc, Booz dans la nuit dormait parmi les siens ;
Près des meules, qu’on eût prises pour des décombres,
Les moissonneurs couchés faisaient des groupes sombres ;
Et ceci se passait dans des temps très anciens.

Les tribus d’Israël avaient pour chef un juge ;
La terre, où l’homme errait sous la tente, inquiet
Des empreintes de pieds de géants qu’il voyait,
Était mouillée encore et molle du déluge.

Comme dormait Jacob, comme dormait Judith,
Booz, les yeux fermés, gisait sous la feuillée ;
Or, la porte du ciel s’étant entre-baillée
Au-dessus de sa tête, un songe en descendit.

Et ce songe était tel, que Booz vit un chêne
Qui, sorti de son ventre, allait jusqu’au ciel bleu ;
Une race y montait comme une longue chaîne ;
Un roi chantait en bas, en haut mourait un dieu.

Et Booz murmurait avec la voix de l’âme :
 » Comment se pourrait-il que de moi ceci vînt ?
Le chiffre de mes ans a passé quatre-vingt,
Et je n’ai pas de fils, et je n’ai plus de femme.

 » Voilà longtemps que celle avec qui j’ai dormi,
O Seigneur ! a quitté ma couche pour la vôtre ;
Et nous sommes encor tout mêlés l’un à l’autre,
Elle à demi vivante et moi mort à demi.

 » Une race naîtrait de moi ! Comment le croire ?
Comment se pourrait-il que j’eusse des enfants ?
Quand on est jeune, on a des matins triomphants ;
Le jour sort de la nuit comme d’une victoire ;

Mais vieux, on tremble ainsi qu’à l’hiver le bouleau ;
Je suis veuf, je suis seul, et sur moi le soir tombe,
Et je courbe, ô mon Dieu ! mon âme vers la tombe,
Comme un bœuf ayant soif penche son front vers l’eau. « 

Ainsi parlait Booz dans le rêve et l’extase,
Tournant vers Dieu ses yeux par le sommeil noyés ;
Le cèdre ne sent pas une rose à sa base,
Et lui ne sentait pas une femme à ses pieds.

Pendant qu’il sommeillait, Ruth, une moabite,
S’était couchée aux pieds de Booz, le sein nu,
Espérant on ne sait quel rayon inconnu,
Quand viendrait du réveil la lumière subite.

Booz ne savait point qu’une femme était là,
Et Ruth ne savait point ce que Dieu voulait d’elle.
Un frais parfum sortait des touffes d’asphodèle ;
Les souffles de la nuit flottaient sur Galgala.

L’ombre était nuptiale, auguste et solennelle ;
Les anges y volaient sans doute obscurément,
Car on voyait passer dans la nuit, par moment,
Quelque chose de bleu qui paraissait une aile.

La respiration de Booz qui dormait
Se mêlait au bruit sourd des ruisseaux sur la mousse.
On était dans le mois où la nature est douce,
Les collines ayant des lys sur leur sommet.

Ruth songeait et Booz dormait ; l’herbe était noire ;
Les grelots des troupeaux palpitaient vaguement ;
Une immense bonté tombait du firmament ;
C’était l’heure tranquille où les lions vont boire.

Tout reposait dans Ur et dans Jérimadeth ;
Les astres émaillaient le ciel profond et sombre ;
Le croissant fin et clair parmi ces fleurs de l’ombre
Brillait à l’occident, et Ruth se demandait,

Immobile, ouvrant l’œil à moitié sous ses voiles,
Quel dieu, quel moissonneur de l’éternel été,
Avait, en s’en allant, négligemment jeté
Cette faucille d’or dans le champ des étoiles.

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Booz assoupi

(Georges Perec, La disparition)

Booz s’assoupissait ; son labour l’accablait ;
Il avait dans son champ accompli son travail ;
Puis avait fait son lit dans un coin familial ;
Booz dormait non loin du grain qu’on amassait.

Il avait son poids d’ans, il avait mil sillons ;
Quoiqu’il fût cousu d’or, il aimait l’impartial ;
Dans son moulin fluvial, il n’avait nul limon ;
Il n’avait pas Satan dans son four domanial.

Son poil avait du blanc ainsi qu’un ru d’avril.
Ni rapiat ni rival sa moisson n’inspirait ;
Quand il voyait pâtir un croquant qui glanait :
– Laissons-lui à propos choir du grain, disait-il.

Toujours il marchait droit loin du layon tournant,
Portant sur son dos par compassion au lin blanc ;
Toujours aux appauvris il ouvrait son blutoir ,
Son grain coulait à flot d’un consolant pouvoir.

Si Booz, bon cousin, si Booz, grand patron
Faisait provision d’or, il donnait au vassal ;
On admirait Booz plus qu’un frais Apollon,
Car Apollon n’a pas l’attrait patriarcal.

Son front tout grisonnant va au flux augural,
S’introduit au Toujours, quittant un jour mouvant ;
L’on voit brandons brûlants à l’iris d’un infant :
Un cristallin caduc saisit l’Inaugural.

Donc, Booz dans la nuit dormait parmi son grain ;
Non loin du haut mulon qui paraissait un mur,
Trois paysans blottis ont l’air d’un corps obscur ;
Or tout ça arrivait dans un antan lointain.

La tribu d’Abraham avait pour roi Dayan ;
Son sol, dont un Titan avait vu l’impulsion,
Portait dans son limon, mol humus pourrissant
L’inoubli torturant du Flot inondant Sion

Ainsi dormait Jacob, ainsi dormait Judith,
Booz, tout à sa nuit, gisait sous un buisson ;
Or, un vantail divin ouvrant son portillon
Sur son front rayonnant, la Vision s’inscrivit.

Ainsi fut la Vision : Booz vit un grand tronc
Qui, sorti du nombril, allait jusqu’à l’azur ;
Un sang vrai y montait ainsi qu’un long chaînon ;
Un roi chantait au bas, là-haut mourait un pur.

Or Booz murmurait tout à son oraison :
 » Qui pourrait m’impartir don si mirobolant ?
Voici trois fois vingt ans, j’avais alors vingt ans,
L’on m’a ravi l’amour avant d’avoir garçon.

 » Son corps qui, nuit sur nuit, à mon corps fut fondu,
Ô, Tout-Puissant, a fui mon grabat pour ton lit ;
Nous vivons aujourd’hui plus qu’à mi-confondus,
Car ma mort au futur suit sa mort du jadis.

 » Un sang bouillant naîtrait par moi ! Qui l’aurait cru ?
Qui croirait aujourd’hui Booz aurait infants ?
A vingt ans, nous avions nos matins triomphants ;
Jour qui quittait la nuit ainsi qu’un invaincu ;

Mais, caduc, on a froid, ainsi qu’aux frimas l’if ;
J’ai connu l’abandon, sur moi chut l’obscur soir,
J’accroupis, Ô mon Roi, mon front sur un drap noir,
Bouvillon tarissant sa soif au courant vif. « 

Ainsi parlait Booz à l’amour, à la nuit
Offrant au Tout-Puissant son iris assoupi ;
Un tallipot sait-il qu’à son tronc croît un brout ?
Booz ignorait-il qu’à son flanc gisait Ruth ?

Tandis qu’il somnolait, Ruth, qui du Moab vint,
Non loin du grand Booz alanguit son dos nu,
S’imaginant, souriant, un rayon inconnu,
Quand la nuit blanchirait jusqu’au matin soudain.

Or Booz l’ignorait, mais Ruth languissait là,
Pourtant Ruth savait mal qu’Il la voulait pour lui.
Un frais parfum sortait d’un viridifiant buis ;
Un nocturnal Khamsin flottait sur Galgala.

L’obscur planait nuptial, infini, imposant ;
N’y palpitait-il pas, incognito, un Pur
Car on voyait vibrant dans la nuit, par instant,
Simulation d’un vol, un flou frisson d’azur.

L’inspiration du pur Booz qui somnolait
S’unissait au bruit sourd du ru qui murmurait.
La nuit s’adoucissait dans un août finissant,
Il y avait un lys au flanc du vallon Blanc.

Ruth souriait ; Booz dormait ; l’air paraît gris ;
Au loin, un sourd troupiau va tintinnabulant ;
Un colossal pardon tombait du paradis ;
L’instant souvi sonnait où un lion va buvant.

Tout somnolait dans Ur, tout dormait dans Ganaith ;
Orion papillotait au plus profond du noir ;
L’aigu croissant si clair parmi l’halo du soir
Scintillait au Ponant ; lors Ruth s’imaginait

S’alanguissant, ouvrant un cil sous son Sindon,
Qu’un divin paysan du toujours automnal
Avait, partant au loin, dans un mol abandon
Conduit son chariot d’or sur son sillon astral.