Ni ordre, ni progrès : L’Aliéniste, de Joaquim Maria Machado de Assis

Leçon clinique à la Salpêtrière, André Brouillet, 1887

Leçon clinique à la Salpêtrière, André Brouillet, 1887

L’Aliéniste, Joaquim Maria Machado de Assis, Métailié, 2012 (trad. Maryvonne Lapouge-Pettorelli) (première éd. française 1992 ; première éd. originale 1882)

Si l’œuvre de Machado de Assis, père fondateur de la littérature brésilienne au XIXe siècle, a eu longtemps du mal à s’ouvrir le chemin des librairies françaises, elle connaît, depuis une quinzaine d’années, grâce aux éditions Métailié ou Chandeigne, de périodiques résurrections. La France littéraire aime l’Amérique latine et il eût été dommage de la priver plus longtemps de l’œuvre d’un tel ironiste, sceptique et plaisant, si proche d’elle qu’il lui rappellera sans doute quelques-unes de ses grandes plumes voltairiennes. Parmi ses ouvrages disponibles en français, a été republié, en 2012, ce court roman – ou longue nouvelle, L’Aliéniste, qui tient autant du conte philosophique et politique que du récit narratif à proprement parler. La paisible ville d’Itaguaí, sise sur la côte brésilienne, à quelque distance de Rio de Janeiro, découvre, avec la proposition du docteur Simon Bacamarte, une institution qui n’avait pas encore franchi ses frontières, l’asile d’aliénés. Malgré quelques réticences, le conseil municipal accepte sa création ; il se convainc qu’une telle initiative est bénéfique pour la population, comme pour la science brésilienne ; elle signifie aussi que la ville marche au rythme des grandes avancées du siècle. L’expérience va bien vite tourner à la catastrophe, politique et médicale, au plus grand plaisir du lecteur, amusé par cette farce plus profonde qu’elle n’y paraît.

Le positivisme triomphe à cette époque sur les rives du Brésil. Machado de Assis a très bien senti la victoire politique inéluctable du progressisme positiviste, sept ans avant que la République du Brésil ne soit proclamée et qu’elle n’arbore comme devise, sur tous les drapeaux, Ordem e progresso, formule tirée des écrits d’Auguste Comte. Le positivisme, fondé par ce dernier, est déjà, dans les dernières années de l’Empire brésilien, plus qu’une philosophie, presque une religion. Il obtient ainsi, pour son versant mystique, un certain succès auprès des élites urbaines francophiles, notamment à Rio et à Porto Alegre, sous le nom de « Religião da Humanidade » (Religion de l’Humanité), avec ses temples, ses officiants et ses fidèles. Machado de Assis, journaliste à la capitale de l’époque, Rio, les connaît bien : le 11 mai 1881, un an avant la publication de L’Aliéniste, a été fondée, à Rio, par Miguel de Lemos, l’Église Positiviste du Brésil – qui existe toujours de nos jours. L’objet de cette note n’est certes pas de disserter sur le positivisme, cet étrange alliage d’empirisme et de spiritualité, mais de noter que son influence sur le climat intellectuel brésilien n’est probablement pas extérieure à l’écriture de ce texte. Car c’est à une satire, critique, du positivisme, entendu comme une forme de scientisme, que se livre l’écrivain. Dans le monde nouveau qui s’annonce alors, le savant remplace le prêtre ; sa position, dans la communauté, n’est pas de dire le bien, mais de dire le vrai ; il n’y a plus vraiment de péché et de mal dans la société, seulement le déséquilibre, la pathologie et la folie. Machado de Assis s’amuse à plonger, dans une société brésilienne encore archaïque, marquée par la foi et par un certain manichéisme, l’idéal-type du savant moderne occidental, en quête de vérité et mû par sa seule (et totalisante) raison raisonnante. Ce n’est pas là le seul intérêt du texte. S’il interroge la figure du savant empirique, qui réduit tout, dont la morale, à ce que sa science lui permet d’appréhender, L’Aliéniste consiste aussi en une satire politique, genre cher aux latino-américains, tournant généralement autour des insurrections, des révolutions et du populisme.

Le docteur Bacamarte propose donc au municipe d’Itaguaí de créer un asile d’aliénés et, par là, d’épouser la modernité scientifique de son temps, qu’il pousse à ses conséquences les plus extrêmes, et, partant, les plus drolatiques. La Casa Verde, c’est le nom de l’asile, est un très grand bâtiment ; il occupe une place centrale dans la cité et signe, par son emplacement symbolique, comme par ses ambitions, le passage de celle-ci à la modernité, telle que le XIXe siècle pouvait l’envisager. Le projet Bacamarte illustre parfaitement la future devise brésilienne Ordem e Progresso, qui trouve dans cette institution asilaire une application concrète. L’asile, c’est le traitement médical du désordre mental et social (cf Foucault), la victoire du soin et l’hygiène, le développement de l’ordre ; l’asile, c’est aussi l’amélioration des conditions psychiques de la société, de la connaissance scientifique, l’espoir, pour les malades, réels ou supposés, d’être guéris un jour, bref, le progrès. À tous points de vue, l’institution illustre les grandes batailles progressistes. Auguste Comte disait : « L’amour pour principe et l’ordre pour base ; le progrès pour but. ». Des trois substantifs de l’adage, un seul n’apparaît pas, et pour cause, c’est bien l’amour, passion peu rationnelle que le bon docteur Bacamarte va traiter à sa façon, comme un motif de folie ordinaire. Je ne résumerai pas les détails ou le scénario de ce court livre, qui en perdrait probablement toute saveur. Il suffit de savoir que les théories de Bacamarte, mises en application au fil du récit, vont donner lieu à divers et successifs mouvements d’enfermement, au gré des conclusions logiques auxquelles parvient le savant. Le docteur ne s’établit pas, en effet, avec une théorie définitivement fixée ; Itaguaí est son champ d’expérience, son école à ciel ouvert. Sa définition de la folie évolue avec sa pratique thérapeutique, avec les résultats de ses réflexions. Comme il s’agit d’un texte satirique, délicieusement absurde, il arrivera, dans le roman, que chacun, à Itaguaí, aura fait l’expérience de son propre enfermement. Qui est fou ? Qui ne l’est pas ?

Au-delà de l’anecdote, aussi plaisante soit-elle, appert une critique acérée du progressisme scientiste. Le Brésil, longtemps société coloniale, appendice lointain d’un État arriéré, le Portugal, s’ouvre brutalement au monde tel qu’il va. Il passe sans transition d’un extrême à l’autre, de l’arriération sociale à la pointe la plus affinée du progrès matériel. Le fou, figure antithétique de la modernité raisonnante, doit désormais être soigné, avec une patience et une attention minutieuses, par des experts. L’asile constitue, malgré quelques réticences populaires, une promesse, celle que les malades mentaux, qui n’ont bien sûr aucune conscience de leurs pathologies, vont pouvoir être guéris. L’excellent directeur de l’asile, Bacamarte, a tous les attributs du chercheur positif, tel que le XIXe siècle a pensé en produire : sa redoutable équanimité ne cède à aucune passion ; il incarne une raison scientifique pure, détachée des affects, qui part du réel pour bâtir des théories, les expérimente sans états d’âme, pour les amender ou les abandonner en fonction des résultats obtenus. Son œuvre n’est corrompue par aucune pulsion, aucune passion ; rien ne doit ralentir la science ; il incarne moins un type d’hommes, peut-être, qu’un système, rationnel et bureaucratique, d’appréhension de la folie et de l’enfermement. Bacamarte figure, jusqu’à son point d’absurdité maximale, la rationalisation de l’expérience humaine, la mise hors-la-loi des pulsions et des vices, la quête de perfection. Machado de Assis parodie là, avec une astuce remarquable, à la fois les grands savants et les institutions de santé mentale de son siècle, tels qu’ils pouvaient se présenter à lui. Freud n’était, il est vrai, pas encore arrivé sur les rives de l’Atlantique Sud. La confrontation de la rationalité pure, assez irréelle, de Bacamarte avec celle, plus erratique, de ses concitoyens, constitue l’élément de décalage central d’un récit amusant et faussement superficiel, duquel triomphe le scepticisme fin-de-siècle de Machado de Assis.

Dans l’univers tâtonnant et pourtant systématique du savant Bacamarte, remplir les critères du déséquilibre mental suffit à justifier l’enfermement, que la victime constitue ou non un danger pour ceux qui l’entourent. Toute folie exige des soins ; la structure asilaire se développe à mesure que la définition de la folie englobe plus d’êtres, à mesure que la science identifie plus de maux. L’asile crée les fous. Bacamarte introduit, par l’exercice de sa raison logique, une limite parfaitement claire et, le paradoxe est là, parfaitement mobile entre la folie et la santé mentale. C’est soit l’un, soit l’autre, soit les quatre murs de la Casa Verde, soit la liberté. Et, généralement, comme ses théories varient, ce sera l’un puis l’autre (ou l’autre puis l’un). La science sur laquelle s’appuie le savant est friable, aussi friable, probablement, que la santé mentale elle-même. Définir la folie revient à se poser cette question : qu’est-ce que la normalité ? Ne pourront rester libres, à l’extérieur, que les individus « normaux », c’est-à-dire majoritaires. Le postulat sur lequel le médecin ne revient pas est en effet le suivant : la folie est par essence minoritaire… et si elle s’avère majoritaire, c’est qu’elle n’est pas une folie. Les va-et-vient se multiplient dans les cellules de l’asile. Les individus déraisonnables étant majoritaires, ce sont bientôt les raisonnables qui les remplacent à la Casa Verde. Les hypothèses et les dogmes s’emballent. Le médecin fait fi de toute circonstance atténuante, de tout affect ; la raison pure s’assimile à un mécanisme automatique et cauchemardesque. Il est le « monstre froid », l’ultime autorité, celle qui trie le bon grain, en bonne santé, de l’ivraie, malade. Il mène des expériences sur la communauté ; le lecteur d’aujourd’hui, nourri par l’expérience du XXe siècle, verra poindre sous l’écume du texte des figures moins divertissantes que celle de l’aliéniste carioca. Ce dernier brise, par son intransigeance rationnelle, la communauté qui l’accueille. Une société constituée vit en effet d’accommodements permanents, de petites transgressions et de déséquilibres ponctuels ; vouloir soigner toutes ses altérations, ses vices, ses défauts, équivaut à proposer une utopie intenable, une folie. Cela revient à déshumaniser l’homme. Bacamarte, par son extrémisme et son systématisme, tient autant du savant que du prophète ; et c’est la faille majeure de la mise en actes de cette raison raisonnante. Lorsque la société tout entière devient un asile, l’asile se dissout dans la société. Le soin se révèle impossible, et le déséquilibre triomphe de l’ordre. En toute logique, l’empire de la folie interdit le règne de la raison. Ni ordre, ni progrès : l’asile a été le ferment d’une désagrégation complète ; la Raison a échoué. Le récit se referme donc, avec une logique cocasse, sur l’auto-internement du savant rationnel, celui à qui les innombrables vertus personnelles, la constance, la raison, l’intelligence, le calme, la justice, la modestie, le courage, la fermeté, le zèle, auront trop longtemps dissimulé la vérité : le seul véritable fou, c’est l’être exceptionnel, anormal, le seul véritable fou, c’est celui qui se pense unique détenteur de la raison et guérisseur suprême, le seul véritable fou, c’est lui, c’est Bacamarte.

Face à l’extension générale du pouvoir thérapeutique, la population réagit assez lentement. D’abord assommée, elle se cherche un leader. Machado de Assis met en scène, au centre de son récit, une très efficace parodie de soulèvement populaire et de dictature populiste. Menés par un barbier-coiffeur, incarnation de l’agitateur charismatique, certains habitants réclament bruyamment la fermeture de l’asile, où sont déjà enfermés bien trop de leurs proches et familiers. Le barbier, par de grands discours, rallie à sa personne une partie de la troupe envoyée par le pouvoir pour l’arrêter. En quelques heures, la manifestation est devenue révolte, puis révolution. Et son meneur, à sa grande surprise tout de même, s’assoit le soir même dans le fauteuil municipal promptement abandonné par son occupant. Le nouveau régime au pouvoir est en mesure, avec le soutien de la population et des soldats, de mettre fin au règne de la Casa Verde. Grinçant, Machado de Assis montre alors le nouveau dirigeant de la ville, venir chercher auprès du médecin, dès le lendemain, un terrain d’entente. À peine au sommet, il négocie ! L’asile, au fond, est bien utile pour le pouvoir, et il s’agit seulement d’en lisser les excès d’autorité. Péguy eût dit que « la mystique avait dégénéré en politique » ; raccourci saisissant des reniements d’un pouvoir insurrectionnel qui, à peine établi, cherche l’entente avec son ennemi, envisagé comme un possible et puissant soutien. Une deuxième révolution vient bientôt renverser la première ; puis une contre-révolution, suivie d’une restauration, met fin à l’expérience. Machado de Assis écrit du continent des pronunciamientos et des insurrections soudaines ; même si l’Empire du Brésil fête alors ses soixante ans, il demeure une structure fragile, à la merci des premières échauffourées populaires. L’Aliéniste est un conte politique ; son auteur est, un peu comme Anatole France à la même époque, un grand sceptique, qui répond par quelques persiflages parodiques à la faiblesse des institutions et à l’éloquence boursouflée de son temps, qu’incarne le barbier. Sans donner l’impression d’y toucher, Machado de Assis dévoile l’alliance naissante du populisme le plus démagogique et du pouvoir rationnel, scientifique, assis sur l’expertise et la connaissance. Les pouvoirs nouveaux, que l’auteur sent émerger, seront autant politiques, économiques que médicaux et scientifiques. N’est-ce pas, des décennies avant l’invention du concept, une plaisante parabole du « biopouvoir » cher à Michel Foucault ?

L’hostilité de la population au règne du pouvoir médical et technique constitue l’essentiel de la trame romanesque ; se lit déjà une critique, féroce, du douteux règne à venir de l’expert sur le politique et du médecin sur le prêtre. C’est là l’œuvre, aussi, d’un homme clairvoyant, inquiet, qui voit bien quels risques présente la révolution scientifique et médicale de son temps. Heureusement, et c’est la perspective résolument optimiste qu’il offre en conclusion, la logique scientifique ou celle du populisme portent en elles, par leurs excès même, les germes de leur destruction. Il ne reste plus aux habitants d’Itaguaí, à la fin de ce roman, que de réapprendre à vivre avec leurs fragilités, leurs tensions, leurs déséquilibres ; la perfection qu’incarnait Bacamarte n’était pas soutenable. L’asile a créé des fous ; l’essor de l’institution asilaire a mis en péril tout l’équilibre de la société qu’elle a cherché à englober autant qu’à régenter ; son effondrement montre que la Raison majuscule et totale, chère à l’Église positiviste, n’est pas de ce monde. Les hommes doivent vivre seuls, avec leurs turpitudes et leurs vices, et ne porter aucune confiance excessive, ni à leur raison, ni à leurs passions ; Machado de Assis invite, au fond, à la mesure et au scepticisme ; c’est là une leçon audible par toutes les époques.

Un Petit Dérangement : Mazagão de Laurent Vidal

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Mazagão, Laurent Vidal, Aubier/Champs Flammarion, 2008

Aux XVe et XVIe siècles, la couronne portugaise, convaincue de pouvoir prolonger au-delà de la Méditerranée une Reconquista, achevée de son côté de la péninsule ibérique depuis la fin du XIIIe siècle, occupa plusieurs forteresses, le long des côtes marocaines : Ceuta, Tanger, Arzila, Agadir, etc. Préludes d’une reconquête religieuse de l’Afrique du Nord qui n’eut jamais lieu, ces présides portugais ont tenu, pendant plusieurs décennies, une place importante et coûteuse dans la stratégie mondiale du Portugal. La monarchie portugaise tint, dans la durée, par un réseau remarquablement organisé, une ligne de défense côtière suffisamment puissante pour organiser et protéger l’approvisionnement de ses navires, qui longent la côte africaine pour aller au Brésil et aux Indes. Elle concentrait également, sur des forteresses redoutables, âprement défendues, l’effort militaire hostile des chérifs marocains. Elle se donnait ainsi la base arrière indispensable à l’organisation de nouvelles Croisades. Seulement, ce qui pouvait apparaître comme un effort politique et économique légitime dans une stratégie médiévale d’extension, pas à pas, du domaine de la Chrétienté, s’avéra particulièrement coûteux, voire dispendieux, lorsque les enjeux internationaux évoluèrent. La construction de places fortes le long des côtes africaines occidentales, la sujétion d’entités politiques locales et de cités sur ses côtes orientales, l’installation commerciale et militaire en Inde et dans la péninsule indonésienne, la lente colonisation du Brésil, tous ces grands programmes avaient un coût qui dépassait déjà les maigres possibilités du royaume à son apogée. Le Maroc voisin fut sacrifié à la stratégie mondiale portugaise. La monarchie, convaincue d’abandonner le front maghrébin après la mort du roi Sébastien et l’écrasement de son armée en 1578 au Maroc, se retira de presque toutes ses cités marocaines. Ne lui en resta plus que trois : Ceuta, qui resterait aux mains des espagnols après la rupture de l’Union ibérique en 1640, Tanger, qui serait livrée aux Anglais en 1661 (et revendue par eux aux marocains vingt ans plus tard) et, bien plus au sud, la place forte de Mazagão, seule rescapée, pendant plus d’un siècle, des possessions portugaises au Maroc.

Les années passèrent, puis les décennies, Ceuta et Tanger n’étaient plus portugaises, l’Empire des Indes était presque entièrement passé aux mains des Hollandais et des Anglais, tout l’effort de Lisbonne portait sur l’exploitation du sucre et de l’or brésiliens, ces deux ressources qui avaient assuré à la monarchie des Bragance son pouvoir et son indépendance aux lendemains de la rupture avec l’Espagne. Mazagão, pourtant, tenait toujours, forteresse presque oubliée, peuplée de deux milliers d’hommes et de femmes, habitants du cru, açoriens chassés par la surpopulation de leurs îles, nobles portugais en rupture de ban, soldats qui, chaque jour, défendaient leur forteresse et les terres qui l’entouraient contre les incursions répétées des Maures voisins. Laurent Vidal évoque, à l’occasion, la forteresse du Désert des Tartares, de Dino Buzzatti ; il y a en effet quelque chose d’absurde et d’anachronique, en plein siècle des Lumières, dans cette paillette impériale et médiévale oubliée le long de la côte marocaine. Le destin de Mazagão, immobile durant deux siècles et demi, va pourtant brutalement dévier. Une nouvelle offensive marocaine menace, au début de l’année 1769. Elle exige de l’État portugais un effort militaire supplémentaire que celui-ci semble de moins en moins apte à assumer. En effet, le tremblement de terre de Lisbonne de 1755, et la reconstruction de la ville, pèsent lourdement sur les finances de l’État. Le maintien du préside n’a plus guère de sens alors que la route des Indes ou du Brésil n’a plus besoin de l’escale de Mazagão et qu’aucune Croisade n’aura plus jamais lieu. Faut-il encore défendre cette ville ? Le comte d’Oeyras, futur marquis de Pombal, Premier ministre de José Ier durant près de trente ans, homme fort du Portugal des Lumières décide d’y renoncer. Son frère, ministre de la Marine et des Colonies, ancien gouverneur de la province du Parà, au Brésil, a une idée : déménager Mazagão des côtes de l’Afrique vers la côte nord de l’estuaire de l’Amazonie, là où le Portugal n’a pas encore bien pénétré, là, aussi, où les ambitions françaises de la Guyane voisine, dans un univers aux frontières mal définies, apparaissent bien menaçantes. Le Portugal organise donc, en quelques semaines, le départ des habitants de Mazagão (mars 1769), leur transfert à Lisbonne, puis au Brésil, où ils arrivent à la fin de l’année 1769, et la construction, par la main d’œuvre indienne, d’une nouvelle cité, à deux semaines de pirogue de Belém, Nova Mazagão. En quelques années, la ville est achevée et accueille les exilés, leur offrant une reconversion : les soldats sont devenus des colons agricoles, et doivent développer, dans ce secteur tropical et humide, l’exploitation du riz.

Le livre de Laurent Vidal s’intéresse à ce transfert, à cette entreprise menée en toute hâte, qui consista à déraciner deux milliers de personnes de la côte africaine vers la côte brésilienne, en passant par Lisbonne. De notre point de vue contemporain, si accoutumé par le terrible XXe siècle aux vastes mouvements de populations, cet exode forcé et hâtif de quelques centaines de portugais ultra-marins peut paraître assez dérisoire. Et pourtant, de cet argument ténu, aux sources très lacunaires, Laurent Vidal tire une très belle leçon d’histoire. Dans la filiation très assumée d’Alain Corbin, d’Arlette Farge ou de Carlo Ginzburg, l’auteur examine l’intégralité des sources disponibles et reconstruit, sur des traces parfois infinitésimales, ce qui put se produire, à la recherche, presque ethnologique, des conséquences qu’entraîne un mouvement de population brutal, impréparé et passablement raté sur une collectivité humaine. À la manière des Villes invisibles d’Italo Calvino, Mazagão connaît un destin à part, démultipliée dans les mémoires collectives comme sur les terres d’Afrique et d’Amérique, communauté en exil qu’il s’agit d’imposer sur une terre vide. L’historien observe les mutations que subit une ville lorsqu’elle abandonne – sans emporter grand chose – ses murs, ses immeubles, ses terres, pour se rebâtir, à des milliers de kilomètres, dans un environnement climatique, social et politique complètement différent. N’hésitant pas à conceptualiser son approche (parfois trop), M.Vidal examine le devenir de la cité en cinq temps : la veille de l’exil, pendant les quelques mois du transfert à Lisbonne, dans l’attente d’elle-même à Belém (pendant le temps de la construction), puis dans ses murs, et enfin dans la mémoire contemporaine. Sur une documentation étique comme celle du transfert de Mazagão, le travail de l’historien est admirable : il faut le féliciter de ses découvertes, notamment ce poème inédit, composé pendant l’exil lisbonnais, peut-être par un mazaganiste, unique témoignage connu de l’abandon de la ville marocaine vu par ceux qui l’ont quittée ; il faut aussi reconnaître l’intérêt de ses analyses, je pense notamment à celle, brillante, du programme de représentations d’opéras (à l’exécution peut-être très lacunaire) par la commune de Nova Mazagão pour fêter l’accession au trône de Maria Ière. Le travail de M.Vidal est, aussi, en creux, une mise en pratique de la méthode de l’historien, une leçon de traitement et d’analyse des sources, de reconstruction du possible et du plausible. Même si les mazaganistes eux-mêmes n’ont pratiquement rien laissé de tangible du traumatisme que put représenter leur transfert, l’historien parvient, par l’exploration méthodique et continue des sources, à livrer une réflexion tangible, et transposable, sur leur exil et leur réinstallation.

M.Vidal se situe dans la lignée d’une micro-histoire qui tente, sur la toile de la grande histoire, de percevoir le grain de l’individu, du vécu, de l’anodin, même quand les sources n’en donnent qu’un portrait mutilé et tronqué. Ce travail d’orfèvre, aux limites, souvent, de l’ethnologie ou de la sociologie, permet de dépasser les apories auxquelles une histoire politique, sociale ou économique plus vaste peut être confrontée. À la condition, bien sûr, de ne pas franchir la limite, parfois fine, entre l’analyse effective et le postulat invérifiable, ce que M.Vidal se garde bien de faire. Il y a bien, quelquefois, des clins d’œil théoriques qui paraissent un peu trop elliptiques ou gratuits pour être totalement justifiés dans le raisonnement, mais ce sont là les servitudes et les révérences coutumières des travaux universitaires. On regrettera également quelques coquilles (Tanger conservée par les Espagnols et Ceuta vendue aux Anglais) et quelques raccourcis regrettables (« le coup d’État de Salazar »).

Un des aspects que M.Vidal, plus intéressé par le transfert du point de vue (ou tout du moins du niveau) de Mazagão, néglige quelque peu, et qui me paraîtrait intéressant de creuser, c’est l’articulation de ce projet administratif très théorique, très conceptuel, déchargé de toute considération humaine concrète et de l’idéologie rationalisante de Pombal, et, plus largement des Lumières. On ressent déjà là toutes les manies abstraites à venir, et dénoncées par Burke, sous la Révolution française : géométrie, raison, calcul, chiffres. Les Lumières (et Pombal) font œuvre raisonnable. Une population, sise dans une région sèche et chaude, a besoin d’une nouvelle terre ? L’Amazonie, chaude et humide, lui offre. Ils vivent ensemble là-bas ? Ils vivront ensemble ailleurs. Les terres qu’on leur offre sont-elles bonnes ? Sur le papier, oui, à eux de faire le reste, malgré le paludisme et les maladies. Les Mazaganistes sont-ils des soldats, des commerçants et des pêcheurs ? Qu’importe, ils se feront paysans. Ils vivaient dans une collectivité soudée par la présence d’un ennemi commun ? On leur retire, ils sauront bien se débrouiller. La ville n’est pas bâtie ? Les Indiens la bâtiront. Veulent-ils une indemnisation ? On leur offre des outils et des esclaves. L’administration dessine de beaux plans urbains, au cordeau ; elle conçoit des habitations symétriques jusque dans leur organisation intérieure – qu’importe si elle ne correspond pas à l’organisation humaine qui y vivra – ; elle modèle la vie à distance, sur le papier, sans accepter la moindre contradiction (les remarques récurrentes de la couronne sur la fainéantise, la malice et la décadence des transférés laissent songeur). Les amateurs de parallèles coloniaux verront quelques liens avec d’autres projets d’établissements, qui, partant d’une feuille blanche, ont souvent donné l’occasion à leurs promoteurs de livrer une conception dépouillée, ultra rationnelle, et, partant, vouée à l’échec, de la vie en société. Je pense notamment à la première colonie anglaise de Géorgie, abstraite et utopique, décrite par Daniel Boorstin dans son Histoire des Américains ; je pense aussi au Grand Dérangement des Acadiens qui fut, lui, une déportation – ce que ne fut pas, malgré le recours à des méthodes directives et autoritaires, le déménagement de Mazagão.

La couronne ne tient aucun compte des désirs d’une population à laquelle il n’est pas question de laisser le choix : ils partiront là-bas, comme les pires éléments métropolitains, relégués dans l’Enfer vert, à essayer d’y vivre et d’y survivre. L’indemnisation matérielle s’apparente, dans le cas des Mazaganistes, qui n’en étaient pas tous dupes, à une injuste condamnation. Il est frappant, à la lecture de ce livre, de constater que le transfert, organisé de Lisbonne, est mené avec une rationalité administrative froide, abstraite, ne tenant presque aucun compte des réalités humaines et pratiques. Les exemples que donne l’historien sont multiples : la nouvelle ville et les approvisionnements sont calibrés pour accueillir l’exact décompte des foyers embarqués de Mazagão… alors que ceux-ci, qui commencent à s’installer dans la nouvelle cité au moins trois ans plus tard (et ce processus durera dix ans), ont bien sûr connu depuis lors bien des deuils, des mariages et des naissances. Les terres, censément fertiles et adaptées, s’avèrent maigrement productives, laissant l’infortunée population dans l’inconfort alimentaire – voire, parfois, la famine. Lorsqu’ils émettent le désir de vivre ailleurs, les habitants sont violemment rabroués. Face aux réclamations, l’État portugais réagit d’abord par le silence, s’offusque de l’ingratitude des transférés avant de reconnaître, en 1780 (Pombal a été chassé du pouvoir l’année précédente), que le projet n’a pas été bien mené et que les mazaganistes peuvent aller s’installer sur des terres amazoniennes plus productives, s’ils le peuvent (or, généralement, ils ne le peuvent plus, appauvris comme ils le sont par le transfert et l’installation au Brésil). M.Vidal le souligne, ce sont des considérations financières qui réorienteront la politique de la couronne dans les années 1780 ; rationalité, efficacité, toujours. Si le projet de transfert a, pour source, une préoccupation humanitaire, il est mené, de bout en bout, par une idéologie abstraite, ultra rationnelle et obtuse.

Après 1780, Mazagão disparaît des archives et l’historien, impuissant, ne retrouve plus que quelques éléments épars, parfois trop minces pour autoriser l’analyse : rebaptisée brièvement Regeneraçao par le pouvoir impérial brésilien, la ville retrouve son nom quelques années, accueille des esclaves affranchis, puis se scinde en deux, sous la pression des habitants les plus aisés, convaincus que le site choisi à l’origine ne sera jamais susceptible de se développer. Mazagão existe encore, en deux endroits distincts ; dans celle fondée par les Portugais en 1770, moribonde, ne résident plus guère aujourd’hui que quelques centaines d’habitants, métis, Indiens et noirs. Dans son dernier chapitre, sociologique, du livre, c’est eux que va rencontrer l’historien, lors d’une reconstitution d’une bataille entre chrétiens et maures qui se veut dater de l’ère africaine (et qui pourrait fort bien, elle aussi, n’être qu’une reconstruction amazonienne d’un passé mémoriel magnifié et légendaire). L’historien montre ainsi que la ville de Mazagão, par son exil, s’est scindée en une multiplicité de villes : la ville de mémoire (les souvenirs africains des habitants, le maintien des traditions festives et culturelles des présides marocains), la ville administrative (ses plans, son organisation théorique), la ville vécue hors des murs par les sociabilités des transférés, sur les bateaux, à Lisbonne ou à Belém, la ville dans ses murs, la ville marocaine (d’abord abandonnée, puis habitée, reconstruite par les mandataires français et désormais inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO), la ville brésilienne (dédoublée à la suite des décisions de l’État brésilien au début du XXe siècle), etc.

Une recherche historique comme celle de M.Vidal doit, par prudence, prendre garde à ne pas extrapoler ses maigres sources pour en tirer des conclusions inexactes, non fondées ou invérifiables. Les limites de la plausibilité imposent la plus grande circonspection ; il n’est pas, d’ailleurs, néfaste que l’historien prenne, comme ici, la parole, à la première personne du singulier, pour montrer les limites et les impasses de sa recherche documentaire, les postulats de son raisonnement et les pistes que pourrait ouvrir sa réflexion. Cette réserve, cette retenue acquises et mises en pratique, l’analyse peut se déployer dans toute sa complexité et sa profondeur. Lorsqu’elle est menée, comme ici dans ce Mazagão, sous les auspices de maîtres en la matière comme Carlo Ginzburg et Alain Corbin, avec discernement, intelligence et sobriété, elle relève, sans conteste, du meilleur de ce que la science historique a encore, à l’avenir, à nous offrir.