Faux-semblants : Le nommé Jeudi, de Gilbert Keith Chesterton

James Whistler, Nocturne en bleu et argent

James Whistler, Nocturne en bleu et argent

Gilbert Keith Chesterton, Le nommé Jeudi : un cauchemar, Gallimard, coll. « L’Imaginaire », 2002 (Trad. Jean Florence ; Première éd. 1912 ; Première éd. originale 1908 ; Titre original : The Man Who Was Thursday : A Nightmare)

Dans les bas-fonds de Londres, la nuit, se réunissent de dangereux anarchistes, venus de toute l’Europe. Du contre-monde des ténèbres, ils sont les piliers. Leur association de terroristes ne s’est pas inspirée d’un principe chaotique, naturel aux rassemblements de criminels. Elle n’amalgame pas sans ordre ni but des êtres aigris, corrompus ou désenchantés. Elle rassemble des fanatiques d’une main ferme, organisée, providentielle. Les anarchistes ont singé le monde qu’ils veulent mettre à bas : ils ont une hiérarchie, des procédures, des normes et même… un maître (de droit presque divin, et pour cause) ! Bien sûr, comme tout anarchiste qui se respecte, chacun d’eux veut abattre la société forcément inique des rois et des bourgeois, inverser l’ordre du monde, combattre l’injustice, travestie en une feinte légalité, au nom d’une légitimité pure et auto-proclamée. Mais pour cela, il a fallu à ces insurgés opérer un véritable simulacre, celui de la nation qu’ils exècrent et dont, paradoxalement, ils s’inspirent. Deux sociétés cohabitent : l’officielle, à la surface ; l’insurrectionnelle, sous terre. Le groupe secret est moins une conjuration qu’une contre-société, avec ses rites, ses légendes, ses principes, ses délibérations et ses chefs. Qui sont-ils ? Ils sont sept, nombre mystique. Ils sont affublés de surnoms ; chacun est baptisé (ou plutôt contre-baptisé) par un jour de la semaine ; leur puissant souverain, énigmatique, s’appelle Dimanche, soit le jour du Seigneur (un indice sur sa nature). Leur identité est double. Ils portent des barbes, d’épaisses lunettes et des capes. Ils ont tout des conspirateurs à postiches tels qu’on se les imagine, lorsque l’on a trop lu. Un d’eux manque ; alors les partisans londoniens lui choisissent un successeur. L’argument du récit est trouvé. Par une série de coïncidences heureuses ou malheureuses, selon le point de vue duquel le lecteur se place, celui qu’ils élisent pour les représenter au grand conseil des conspirateurs est un jeune policier, Gabriel Syme, spécialisé dans la lutte anti-anarchiste. Un infiltré est donc parvenu au contre-sanctuaire secret ; à ce comité suprême des conjurés où se décident tous les crimes politiques de l’Europe d’alors. Syme perd son identité ; dans le monde inversé, il est nommé Jeudi, pour le dire comme le titre français ; il est Jeudi, si je respecte le titre anglais du roman de Chesterton, dont je veux dire ici quelques mots.

Le sous-titre de ce livre est souvent oublié par les éditeurs comme par les lecteurs. Il s’agit là d’un « Cauchemar », très explicitement. L’Agent secret de Conrad, malgré la communauté de thèmes et d’époque, paraît bien loin en comparaison, comme trop réaliste, trop austère, trop noir. La scène que dresse joyeusement Chesterton est une fantaisie. La noirceur y est tonitruante, presque tapageuse. La forme onirique justifie les clichés, les capes et les mystères, les poursuites et les retournements. Le nommé Jeudi a son ambiance : un spectacle exagéré, divertissant, apprêtant son lecteur, par le biais de la parabole, à affronter le sens caché des choses. L’auteur prêche le faux, à sa manière fracassante, pour faire saisir le vrai. La virtuosité de Chesterton, parfois un peu vaine, atteint ici son sommet. Les subites accélérations du livre, le pourchas final de Dimanche dans un Londres de pacotille, les atours fantastiques et vifs de la narration, tout en s’articulant sans illogisme particulier, placent bien Le nommé Jeudi dans la case du pastiche, de la fabulation. La cocasserie n’empêche pourtant pas le sérieux ; elle le concentre ailleurs, non sur les aléas éventés du tragique, mais dans les interstices étonnés du rire. La joie roborative de Chesterton ne l’empêche pas d’être profond, et encore moins singulier. L’originalité compense d’ailleurs la grosse ficelle du cauchemar. Le vieil alibi littéraire du rêve paraît en effet éculé. Combien avons-nous lu de livres ou vu de films, dans lesquels des théories de scènes angoissantes, terribles ou incohérentes s’achevaient par le rassurant « ce n’était qu’un rêve » ? Et, pour parfaire le cliché, l’auteur ou le réalisateur d’ajouter un petit indice du contraire, à la seule destination du récepteur de l’œuvre, brouillant ainsi la rassurante frontière entre rêve et réalité, qu’il avait cru un instant rétablie. Ici, Chesterton vide le cliché de son caractère convenu et répétitif en proclamant, dès le titre, qu’il ne faut pas le lire comme un roman réaliste, mais comme une histoire doublement fictive ; la fiction du roman se double de la fiction du rêve. Tout, alors, est admissible. Et le lecteur, pourtant pris par les tribulations aventureuses du « nommé Jeudi », gardera à l’esprit que cette fable prétend aller plus loin que son seul scénario ; qu’elle se propose d’opérer un dévoilement.

Je n’aurai pas la prétention d’explorer dans tous ses aspects un des romans policiers métaphysico-politico-philosophiques les plus divertissants et les plus aboutis de l’histoire littéraire. Il n’est pas besoin, je pense, pour apprécier Le nommé Jeudi, de partager la foi et les conceptions de Chesterton. L’écrivain anglais composa ce livre alors qu’il se pensait encore agnostique ; le lecteur sent bien néanmoins, au fond du roman, la perspective inéluctable de la conversion de son auteur au catholicisme – en la faveur duquel, on le sait, Chesterton écrivit une grande partie de son œuvre, nettement apologétique. Les non-catholiques, je pense, peuvent avoir quelques réserves à ce propos ; ils reconnaîtront, néanmoins, que la combinaison de l’excentricité philosophique de l’auteur et de sa puissante imagination aboutissent à un livre rare, frappant. Je me permettrai de ne faire que frôler, par incompétence théologique personnelle, la signification de la fin du livre, qui d’évidence relève à la fois de la Révélation au sens strict et de l’opposition éternelle entre Dieu et Satan.

Comme je l’ai dit plus haut, le monde des anarchistes, lu par Chesterton, n’est guère réaliste. Ce n’est pas là l’étude détaillée d’un criminologiste ; ce n’est pas un roman naturaliste ; il n’y a rien du reportage dans cette fable qui hésite entre le rire et la parabole. Si l’anarchie est le mal de la société positive, évoluée, démocratique, chrétienne, elle est, comme Satan, privée de tout pouvoir créatif ou imaginatif. Elle ne propose ici ni utopie, ni perspective enchanteresse ; elle séduit les errants – les intellectuels, surtout – par la tromperie, en jouant sur leurs rancœurs, en offrant à qui veut la possibilité de se réaliser dans le mal : nier et détruire. L’anarchie n’est pas le contraire de l’ordre, mais sa pénible imitation négative – qui se contente de tout inverser sans rien changer ; le mal, comme corruption négatrice n’est qu’une subversion sans postérité possible. L’imitation a visuellement des effets plutôt cocasses. Ainsi les délibérations démocratiques, lors de l’élection de Syme au poste de Jeudi, sont une transposition, dans un décorum grotesque et surchargé, d’autres délibérations, cette fois parlementaires, tenues, quant à elles, dans un autre décorum, ni moins grotesque, ni moins chargé. Les anarchistes n’ont pas conçu une nouvelle société, mais, j’y tiens, une contre-société, secrète et fantomatique. Ce spectre mime la vie, mais il n’est pas la vie. Une contre-vie ? Si j’ai pu donner l’impression de beaucoup répéter cette antéposition de « contre », c’est délibérément. Les cérémonies, les réunions, les discussions, sont de mauvaises imitations ; le mal corrompt mais n’engendre pas. Et pour exister, s’incarner aussi précisément, il lui faut de surcroît, ô paradoxe !, obtenir un soutien, ou tout du moins un assentiment, d’ordre supérieur et divin, aux motifs mystérieux et inexplorables. La destruction a besoin de la création pour exister ; le dialogue final entre Lucien Gregory, le destructeur pur, qui concentre sur lui toutes les raisons spirituelles de l’anarchisme comme opposition maligne au monde et Dimanche, à la fois constructeur et destructeur tend à le suggérer. Les mobiles de Dimanche resteront nécessairement inconnus – il faut voir en lui, transposé dans l’ordre de la parabole policière, un avatar du mystère divin, aux voies notoirement impénétrables. Mais je m’avance déjà beaucoup trop.

Le principal moyen dynamique employé par l’auteur, grand maître du paradoxe, c’est de montrer que les choses ne sont pas telles qu’elles apparaissent, bref, comme le philosophe platonicien dans la caverne, Chesterton dévoile l’inadéquation de l’apparence et de l’essence. Ne vous fiez pas à ce que vous voyez ; rien n’est ce qu’il paraît ; grammaire redoublée du rêve, qui n’est déjà, en soi, pas ce qu’il prétend être. Le nommé Jeudi articule des faux-semblants à d’autres faux-semblants ; et son arme préférée, je l’ai dit, c’est bien le paradoxe. Soit, si j’en crois le TLFI, « une proposition qui, contradictoirement, mettant la lumière sur un point de vue pré-logique ou irrationnel, prend le contre-pied des certitudes logiques, de la vraisemblance ». Tout le livre met en œuvre des paradoxes. Les recueils de citations reprennent souvent la fameuse remarque d’un personnage du roman : « Les cambrioleurs respectent la propriété. Ils veulent juste que la propriété, en devenant la leur, soit plus parfaitement respectée. » Selon Syme, l’anarchiste ne combat pas le pouvoir pour le détruire, comme il l’affirme, mais pour s’en emparer ; d’où, peut-être, ses manières de contrefacteur. Chesterton joue explicitement de ce genre de perceptions hétérodoxes du monde. C’est là ce à quoi un lecteur de cet auteur est à peu près habitué ; l’humour de Chesterton vient, en grande partie, des surprises qu’il ménage à son lecteur par ses contre-pieds perpétuels, parfois un peu gratuits. Ce sont eux qui assurent, aujourd’hui encore, une part de sa postérité. On s’amuse de ces contrepoints inattendus, qui intriguent, amusent ou interpellent.

Le nommé Jeudi va plus loin. Il ne s’arrête pas à ce genre de dévoilements discursifs. Pratiquement tous les personnages d’importance sont différents de ce qu’ils semblent être. Il s’agit toujours pour la narration de les contraindre à dévoiler leur véritable nature, que leur apparence dissimule. Les situations romanesques s’organisent sur le schéma dynamique suivant : apparence vraisemblable du personnage ou des événements, si vraisemblable d’ailleurs qu’elle tient presque du cliché ; naissance lente ou subite de doutes sur la vraisemblance de ce qui est observé ; enfin, révélation suprême : l’essence diverge de l’apparence, la vraisemblance est mensongère, l’invraisemblance véridique. Là se tient le paradoxe. Un exemple parmi d’autres : la foule insurrectionnelle française qui veut attraper et punir le pauvre Gabriel Syme, traître à la cause, puisque policier et déguisé en anarchiste, se révèle être un rassemblement de braves gens, fort honnêtes et convaincus que Syme-Jeudi est bien ce qu’il semble être, un anarchiste. La tromperie, ici, se complique, car elle est double. Chesterton ne met pas en scène un seul dévoilement, mais deux (voire trois, selon son goût). Les gens ont vu Syme comme le vrai et redoutable Jeudi (et non comme le feint Jeudi qu’il est) et Jeudi, de sa perspective profonde de policier, a considéré la foule comme un rassemblement de rebelles. Les quiproquos sont bien évidemment nombreux, puisque chacun voit les autres à la fois comme ils sont (en apparence) et comme ils ne sont pas (en essence) ; cette tromperie est mutuelle, chacun étant persuadé, en revanche, que l’autre le voit tel qu’il est (en essence) et non tel qu’il est (en apparence). Le seul personnage qui ne soit pas différent de ce qu’il paraît être, c’est le poète anarchiste, Lucien Gregory ; l’histoire commence précisément par lui, quand Syme s’affirme convaincu que Gregory n’est pas ce qu’il prétend, qu’il ment, qu’il n’est pas possible qu’il soit sérieux dans son anarchisme. Syme se trompe. Gregory n’est pas autre que Gregory. Cette concordance de l’apparence et de l’essence est, je crois, unique dans le roman – même Dimanche présente un système de représentation plus complexe, si complexe que l’on ne sait jamais quelle est sa vraie nature. Ce n’est pas un hasard que Gregory soit, tout personnage secondaire qu’il est, le véritable moteur du récit. Il n’y figure qu’au début et à la fin, mais c’est par lui, et par sa faute (cocasse), que Syme est introduit parmi les anarchistes et vit toutes ses aventures d’infiltré. Pour que les masques tombent, il fallait qu’un seul n’en portât pas.

Il n’est pas question ici de trop en dire sur l’intrigue. Elle joue, d’évidence, du cliché, de la répétition et de la révélation. Chesterton divertit par sa maîtrise du suspense, des codes naissants du roman policier, assemblés ici sous la forme d’un pastiche. Il amuse surtout par les opinions bien arrêtées de ses personnages sur l’ordre et le désordre, ou par leurs piques anti-intellectuelles et anti-françaises, so british. On évoque souvent Orwell pour introduire la common decency, cette sagesse innée et populaire qui conduit l’homme moyen à juger avec bien plus de pertinence et d’humanité que l’intellectuel fanatisé et abstrait. On pourrait aussi relier Chesterton à cette conception typiquement anglaise de la liberté et de la conscience individuelles, à cette faculté de jugement juste et populaire qui a longtemps fait l’orgueil des sujets britanniques. Il peut y avoir un criminel dans le peuple mais le peuple ne peut être tout entier criminel. Remplacez criminel par anarchiste, et vous avez une partie du nommé Jeudi. Les intellectuels, en revanche… Pour Chesterton, leur fanatisme se nourrit de leur capacité d’abstraction. Ils appréhendent le monde non par son versant concret, prosaïque, mais par des nuées de mots, séparées de la réalité par le gouffre de la langue. Leur impuissance pratique et politique l’exagère encore : il leur suffit d’en dire plus, plus violemment, plus souvent, pour avoir l’illusion de détenir le pouvoir dont la société, qu’elle soit dirigée par le noble ou par le bourgeois, les a privés. La dureté rhétorique remplace en eux l’exercice concret de la puissance, et partant, de la responsabilité. Ils verseront d’autant plus dans l’anarchisme, dans ce simulacre inversé de société, qu’ils auront l’impression de prendre là leur revanche. Eux, qui sont en bas, peuvent enfin se trouver en haut. Gregory explique devant Dimanche qu’il est anarchiste parce qu’il a souffert, sous-entendu souffert de ne pas être reconnu, de ne pas être estimé, de ne pas posséder. Lecture conservatrice de la contestation sociale ? Sûrement. Elle est néanmoins tempérée par son humour et par sa forme, parabole donnant à son lecteur une certaine liberté dans l’exégèse.

Quoi qu’il en soit, l’anarchie, pour le futur catholique Chesterton, n’est pas une pensée rationnelle, telle que les architectes de l’utopie ont cru la concevoir ; elle n’est qu’une parodie de l’architecture réelle – divine ? Elle est le mime pâli et grotesque du monde positif, d’où ses liens consubstantiels avec le mal. Son moteur est le néant ; elle ne réduit pas des injustices, elle venge des souffrances et punit des bourreaux, réels ou fantasmés. Au-delà, elle est, surtout, une pure négativité, un monstre de cauchemar, peut-être un tigre de papier, que l’exercice affûté de la lucidité doit suffire à combattre : il faut démasquer les apparences pour s’attacher, comme Syme, à la recherche platonicienne du vrai. On peut lire ce récit comme celui d’une conversion – il suffit d’anticiper celle de son auteur ; on peut aussi, plus modestement, l’envisager comme un éveil. Lorsqu’il sort de son sommeil, Syme n’est plus le même. Il a atteint un degré supplémentaire de conscience. Un rêve frappe pour ce qu’il met en lumière, inattendu. Il change l’individu à l’exacte manière du conte ou de la fiction, en lui révélant en une fois ce que sa raison mettrait un temps infini à assembler. Il opère par illumination soudaine. Ce cauchemar appelle l’homme à la clairvoyance. Le nommé Jeudi honore, par le rire et le paradoxe, les principes toujours salutaires de la perspicacité individuelle, de la pénétration lucide, et, au fond, de la liberté de jugement de l’homme face au monde.

Le terroriste malgré lui : L’Agent secret, de Joseph Conrad

L’agent secret, Joseph Conrad, 1907

Je dormais d’un profond sommeil littéraire quand le hasard me fit rencontrer l’œuvre de Joseph Conrad. Elle rappela au jeune homme que j’étais l’intérêt de l’immense continent romanesque dont de trop scolaires lectures m’avaient détourné. Maupassant, Zola ou Gary – oui, étrange attelage – avaient rythmé mes études sans devenir aussi essentiels pour moi que le sont devenus depuis Shakespeare, Tolstoï ou Conrad – autre étrange attelage -. Conrad, donc. Emporté par Lord Jim, enchanté par Nostromo, je n’explore qu’avec parcimonie ses écrits, de peur probablement de dissiper l’envoûtement. De voir s’évanouir devant moi les charmes de la finesse psychologique, l’audace de la construction narrative, d’user cette faculté d’émerveillement si fragile. Conrad, parce qu’il fut le premier, bénéficiera toujours à mes yeux d’un avantage, d’une prééminence sur ses homologues de la si discutée confrérie des « grands écrivains ». Lord Jim est un roman maritime, colonial, vieilli, dira le lecteur pressé. Nostromo décourage les vocations progressistes, dira le partisan bien-pensant, qui cherche dans la littérature des doctrines politiques au lieu d’y chercher la vérité humaine. J’y vois deux chefs d’oeuvre monumentaux de la littérature. Jim, capitaine de marine, s’imaginait homme de valeur, courageux et responsable. Sa fuite instinctive devant le danger l’a transformé en lâche, aux yeux de ses contemporains et surtout de lui-même. La disproportion entre ses actes et l’idée qu’il se fait de son comportement le conduira vers une inéluctable tragédie. Dans la République du Costaguana, nation imaginaire et merveilleusement campée, les agitations politiques entre conservateurs et révolutionnaires ne sont que le théâtre illusoire des passions humaines. La révolte avortée de Sulaco confirme la vanité des espoirs matériels et spirituels de l’humanité. Une audacieuse construction romanesque sert le propos, radicalement pessimiste. Conrad tente d’éclairer les ténèbres, mais ne se met pas au service des idéologies du temps, Progrès, Science, Travail. Il s’avance, flamme incertaine, modeste, empathique au milieu de nos passions et en éclaire les ressorts les moins avouables. Pas de culpabilisation ici, nous sommes les jouets de forces qui nous sont supérieures. Jim est l’homme d’une passion unique, l’estime qu’il se porte, l’image qu’il a de lui. Il ne peut supporter le décalage de l’être qu’il s’imagine être avec ses actes, pourtant moins condamnables que leur simple énoncé le laisse à supposer. Les personnages de Sulaco sont tous confrontés à la puissance d’un réel sur lequel ils n’ont pas prise.

Ce monde de forces supérieures, c’est peut-être Dieu, ce sont surtout les contingences, les passions humaines, les causalités complexes qui bouleversent les plans établis par nos faibles intelligences, mères de prévisions trop simples pour pouvoir se réaliser. Dans L’agent secret, la présomption d’un diplomate russe malavisé causera la perdition totale d’une modeste famille de prolétaires, et, finalement, l’échec de ses propres combinaisons. L’agent secret, c’est Verloc, agitateur anarchiste londonien, agent triple du Tsar, de la Police et des organisations libertaires, qui n’hésite pas à vendre ses relations pour vivre, à trahir pour avancer sur le pénible chemin de l’existence. Convaincu de l’extrême importance de sa mission et du grand intérêt des informations qu’il vend au plus offrant, il n’accepte pas les lourdes critiques que le nouvel ambassadeur de Russie formule à son encontre. Celui-ci le contraint à l’action directe, absurde, meurtrière, espérant ainsi forcer le gouvernement de Sa Majesté à lutter avec acharnement contre les groupuscules gauchistes auxquels il donne asile. Il faut un acte terroriste, monté de toute pièce, contre l’Observatoire de Greenwich, et donc contre l’idole scientifique, pour que Scotland Yard soit encouragé à mettre fin aux dangereuses menées des anarchistes et des socialistes. Seulement Verloc ne compte pas se sacrifier, et la galerie d’incapables qui militent au sein de son groupe anarchiste ne paraissent pas en mesure de le relayer.

Conrad a un génie particulier, celui de la construction. Le récit n’est pas linéaire : le cœur de l’intrigue, que ce soit le naufrage pendant lequel Lord Jim se comporte lâchement, l’échec de la Révolution de Sulaco ou l’attentat de Greenwich, n’est jamais le cœur du roman. Priment les prodromes et les corollaires de cette action centrale. Le lecteur découvre au fil des pages le véritable déroulement de l’attentat, après que celui-ci se fût produit. Conrad remontera l’écheveau par l’irruption de détectives. Deux fonctionnaires de police, un inspecteur principal et son supérieur, le préfet de police adjoint, mènent l’enquête. Originalité, et coup de génie conradien, il ne s’agit pas là d’une des brillantes enquêtes menées de conserve par deux ingénieux limiers auquel est accoutumé le lecteur. Non. Il décrit le duel psychologique intense que livrent un subordonné et son chef. Avec une grande intelligence des structures administratives et bureaucratiques, Conrad montre la nécessaire opposition entre un second convaincu qu’une bonne police a ses secrets, ses réseaux, et un directeur qui cherche avant tout à tirer un profit politique de la résolution de l’affaire. L’entrevue des deux hommes est magistrale. Tout l’art de Conrad y est. Il pose les caractéristiques psychologiques des deux hommes, sans d’ailleurs prendre parti. Nul manichéisme ici, ils poursuivent chacun leur intérêt propre et logique. La confrontation, qui tournera à l’avantage du préfet de police adjoint, permet au récit d’avancer. Le lecteur laissé dans l’ignorance, commencera alors à se forger une opinion, avant de revenir à Verloc. Conrad brille dès qu’il oppose dans un dialogue deux logiques, deux perceptions, deux argumentations. Il passe successivement des idées de l’un aux impressions de l’autre, et peint, avec génie, la nature profonde de la conversation. Les incompréhensions, les réticences, les aveux, le clair-obscur et les demi-vérités, tout y est.

Le lecteur a désormais compris. Verloc s’est en fait efforcé de gagner la confiance de son jeune beau-frère, Stevie, débile léger que de nombreuses obsessions rendent vivement influençable. L’imbécile était seul à pouvoir lancer la bombe. Lui ne poserait pas, par la suite, de gênantes questions à Verloc, pas plus qu’il ne révélerait la nature précise de ses douteuses activités à la justice. Malencontreusement, il se fit sauter avec elle. Ce hasard tragique brise les espoirs de l’agent secret. Il comptait s’en tirer à bon compte, laissant son beau-frère se faire condamner pour mieux regagner les faveurs de l’ambassade russe. La mort accidentelle de Stevie met fin à ses chimères.  Il ne le sait pas, mais le préfet de police adjoint, avec l’accord du ministre, a révélé ses découvertes – ou plutôt les aveux de son subordonné – à l’ambassadeur, prié d’arrêter ses manœuvres. Il a également tout raconté à Mme Verloc. Une suite de circonstances imprévisibles et la situation a échappé complètement des mains de ceux qui l’avaient manigancée. L’ambassadeur de Russie s’en tirera à bon compte, l’honneur en moins. Ce ne sera pas le cas du couple Verloc. Le drame va vers sa résolution finale. Parce qu’il croit sincèrement à l’amour de sa femme, Verloc pense que celle-ci peut lui pardonner. Ce qu’il n’a jamais pris en compte, c’est qu’elle l’avait épousé pour qu’il subvienne à ses besoins et à ceux de son jeune frère. Stevie mort, le contrat est caduc. Nouvelle scène magistrale entre deux personnages séparés par le sang versé : les époux Verloc courent à la tragédie et Conrad, une seconde fois, pousse son génie du romanesque et de la psychologie en dialogues à son paroxysme.

L’Agent secret n’a certes ni la puissance morale universelle de Lord Jim, ni la profondeur sociale et politique de Nostromo. Il n’en constitue pas moins un roman fort réussi. Dans un Londres fin de siècle, pluvieux, glauque, Conrad dépeint les milieux de l’agitation anarchiste et de la police avec une acuité ironique. L’attentat organisé par l’agent secret était absurde. La mort du jeune Stevie aussi. Les guerres internes de Scotland Yard également. La tragédie peut être avant tout stupide, enchaînement imprévisible de circonstances malheureuses. Le réel rompt les idéaux, brise les espoirs, ruine les projets. Et chacun de s’y confronter sans garantie d’y survivre. Les ténèbres, chez Conrad, sont néanmoins observés avec la distance qui sied aux grands pessimistes. C’est ce qui en fait toute la valeur, cette nuance mélancolique et dérisoire qui rend supportable la noirceur des destinées humaines.