La Bibliothèque de la Pléiade

Version du 30 octobre 2015

Version du 19 février 2016

Version du 29 mars 2016

En décembre 2013, j’écrivis une modeste note consacrée à la politique éditoriale de la célèbre collection de Gallimard, « La Bibliothèque de la Pléiade », dans laquelle je livrais quelques observations plus ou moins judicieuses à ce propos. Petit à petit, par l’effet de mon bon positionnement sur le moteur de recherche Google et du manque certain d’information officielle sur les prochaines publications, rééditions ou réimpressions de la collection, se sont agrégés, dans la section « commentaires » de cette chronique, de nombreux amateurs. Souvent bien informés – mieux que moi – et décidés à partager les informations dont Gallimard est parfois avare, ils ont permis à ce site de proposer une des meilleures sources de renseignement officieuses à ce sujet. Comme le fil de discussions commençait à être aussi dense que long (près de 100 commentaires), et donc difficile à lire pour de nouveaux arrivants, j’ai pensé qu’il pourrait être intéressant, pour les nombreuses personnes qui trouvent mon blog par des requêtes afférentes à la « Pléiade », que toutes les informations soient regroupées sur cette page. Les commentaires y sont ouverts et, à l’exception de ce chapeau introductif, les informations seront mises à jour régulièrement. Les habitués de l’autre note sont invités à me signaler oublis ou erreurs, j’ai mis un certain temps à tout compiler, j’ai pu oublier des choses.

Cette page, fixe, ne basculera pas dans les archives du blog et sera donc accessible en permanence, en un clic, dans les onglets situés en dessous du titre du site.

Je tiens à signaler que ce site est indépendant, que je n’ai aucun contact particulier avec Gallimard et que les informations ici reprises n’ont qu’un caractère officieux et hypothétique (avec divers degrés de certitude, ou d’incertitude, selon les volumes envisagés). Cela ne signifie pas que l’information soit farfelue : l’équipe de la Pléiade répond aux lettres qu’on lui adresse ; elle diffuse aussi au compte-gouttes des informations dans les médias ou sur les salons. D’autre part, certains augures spécialistes dans la lecture des curriculums vitae des universitaires y trouvent parfois d’intéressantes perspectives sur une publication à venir. Le principe de cette page est précisément de réunir toutes ces informations éparses en un seul endroit.

J’y inclus aussi quelques éléments sur le patrimoine de la collection (les volumes « épuisés » ou « indisponibles ») et, à la mesure de mes possibilités, sur l’état des stocks en magasin (c’est vraiment la section pour laquelle je vous demanderai la plus grande bienveillance, je le fais à titre expérimental : je me repose sur l’analyse des stocks des libraires indépendants et sur mes propres observations). Il faut savoir que Gallimard édite un volume en une fois, écoule son stock, puis réimprime. D’où l’effet de yo-yo, parfois, des stocks, à mesure que l’éditeur réimprime (ou ne réimprime pas) certains volumes. Les tirages s’épuisent parfois en huit ou dix ans, parfois en trente ou quarante (et ce sont ces volumes, du fait de leur insuccès, qui deviennent longuement « indisponibles » et même, en dernière instance, « épuisés »).

Cette note se divise en plusieurs sections, de manière à permettre à chacun de se repérer plus vite (hélas, WordPress, un peu rudimentaire, ne me permet pas de faire en sorte que vous puissiez basculer en un clic de ce sommaire vers les contenus qu’ils annoncent) :

I. Le programme à venir dans les prochains mois

II. Les publications possibles ou attendues ; les séries en cours

III. Les volumes « épuisés »

IV. Les rééditions

V. Les volumes « indisponibles provisoirement »

VI. Les volumes « en voie d’indisponibilité »

Cette page réunit donc des informations sur le programme et le patrimoine de la collection.

Les mises à jour correspondent à un code couleur, indiqué en ouverture de note (ce qui évite à l’habitué de devoir tout relire pour trouver mes quelques amendements). La prochaine mise à jour aura lieu dans quelques temps, lorsque le besoin s’en fera sentir.

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I. Le programme à venir dans les prochains mois

Le programme du premier semestre 2016 est officiellement connu et publié sur le site officiel.

->Henry James : Un Portrait de femme et autres romans. Après la publication des Nouvelles complètes, Gallimard décide donc de proposer plusieurs romans de l’épais corpus jamesien. Le volume comprend quatre romans : Roderick Hudson (1876), Les Européens (1878), Washington Square (1880) et Portrait de femme (1881). La perspective de publication semble à la fois chronologique et thématique. Elle n’est pas intégrale puisque sont exclus trois romans contemporains du même auteur : Le Regard aux aguets (1871), L’Américain (1877) et Confiance (1879). En cas de succès, il paraît probable que ce volume soit néanmoins suivi d’un ou deux autres, couvrant la période 1886-1905.

On peut imaginer que le(s) volume(s) à venir comprendra/comprendront Les Bostoniennes, Ce que savait Maisie, Les Ambassadeurs, Les Ailes de la Colombe ou La Coupe d’Or, mais comme certains de ces ouvrages ont été retraduits, fort récemment, par Jean Pavans, il est difficile d’établir avec certitude ce que fera la maison Gallimard du reste de l’œuvre. La solution la plus cohérente serait de publier deux autres tomes (voire trois…).

->Mario Vargas Llosa : Œuvres romanesques I et II. M. Vargas Llosa a beaucoup publié, souvent d’épais romans (ou mémoires – comme le très recommandable Le Poisson dans l’eau). La Pléiade ne proposera qu’une sélection de huit romans parmi la vingtaine du corpus. Le premier tome couvre la période 1963-1977 et comprend La Ville et les chiens (1963), La Maison verte (1965), Conversation à La Cathedral » (1969) et La Tante Julia et le scribouillard (1977). Le deuxième tome s’étend de 1981 à 2006 et a retenu La Guerre de la fin du monde (1981), La Fête au bouc (2000), Le Paradis un peu plus loin (2003) et Tours et détours de la vilaine fille (2006).

Il faut noter l’absence des Chiots, de l’Histoire de Mayta et de Lituma dans les Andes, ainsi que des derniers romans parus. De ce que je comprends de l’entretien donné par M. Vargas Llosa au Magazine Littéraire (février 2016), cette sélection a été faite voici dix ans. Cela peut expliquer quelques lacunes. Entre autres choses, le Nobel 2010 de littérature dit aussi que, pour lui, féru de littérature française et amateur de la Bibliothèque de la Pléiade depuis les années 50, il fut plus émouvant de savoir qu’il entrerait dans cette collection que de se voir décerner le Nobel de littérature. Il faut dire qu’à la Pléiade, pour une fois, il précède son vieux rival Garcia Marquez – dont les droits sont au Seuil.

-> en coffret, les deux volumes des Œuvres complètes de Jorge Luis Borges, déjà disponibles à l’unité.

-> Jules Verne (III)Voyage au centre de la terre et autres romans. L’œuvre de Verne a fait l’objet de deux volumes en 2012 ; un troisième viendra donc les rejoindre, signe que cette publication, un peu contestée pourtant, a eu du succès. Quatre romans figurent dans ce tome : Voyage au centre de la terre (1864) ; De la terre à la lune (1865) ; Autour de la lune (1870) et, plus étonnant, Le Testament d’un excentrique (1899), un des derniers romans de l’auteur – où figure en principe une sorte de jeu de l’oie, avec pour thème les États-Unis d’Amérique (qui ne sera peut-être pas reproduit).

Un quatrième tome est-il envisagé ? Je ne sais.

-> Shakespeare, Comédies II et III (Œuvres complètes VI et VII). Gallimard continue la publication des œuvres complètes du Barde en cette année du quatre centième anniversaire de sa mort. L’Album de la Pléiade lui sera également consacré. C’est une parution logique et que nous avions, ici même, largement anticipée (ce « nous » n’est pas un nous de majesté, mais une marque de reconnaissance envers les commentateurs réguliers ou irréguliers de cette page, qui proposent librement leurs informations ou réflexions à propos de la Pléiade).

Le tome II des Comédies (VI) comprend Les Joyeuses épouses de Windsor, Beaucoup de bruit pour rien, Comme il vous plaira, La Nuit des rois, Mesure pour mesure, et Tout est bien qui finit bien.

Le tome III des Comédies (VII) comprend Troïlus et Cressida, Périclès, Cymbeline, Le Conte d’hiver, La Tempête et Les Deux Nobles Cousins.

J’ai annoncé un temps que les poèmes de Shakespeare seraient joints au volume VII des Œuvres complètes, ce ne sera pas le cas. Ils feront l’objet d’un tome VIII, à venir. Ce corpus de poésies étant restreint (moins de 300 pages, ce me semble, dans l’édition des années 50, déjà enrichie de divers essais et textes sur l’œuvre), il est probable qu’il sera accompagné d’un vaste dossier documentaire, comme Gallimard l’a fait pour les rééditions Rimbaud et Lautréamont, ou pour la parution du volume consacré à François Villon.

Le programme du second semestre 2016 a filtré ici ou là, via des « agents » commerciaux ou des vendeurs de Gallimard. Nous pouvons l’annoncer ici avec une relative certitude.

-> Après Sade et Cervantès, le tirage spécial sera consacré à André Malraux, mort voici quarante ans. Il reprendra La Condition humaine, et, probablement les romans essentiels de l’écrivain (L’Espoir, La Voie royale, Les Conquérants). Ces livres sont dispersés actuellement dans les deux premiers des six volumes consacrés à Malraux.

Je reste, à titre personnel, toujours aussi dubitatif à l’égard de cette sous-collection.

–> Premiers Écrits chrétiens, dont le maître d’œuvre est Bernard Pouderon ; selon le site même de la Pléiade, récemment et discrètement mis à jour, le contenu du volume sera composé des textes de divers apologistes chrétiens, d’expression grecque ou latine : Hermas, Clément de Rome, Athénagore d’Athènes, Méliton de Sardes, Irénée de Lyon, Tertullien, etc. Ce volume  n’intéressera peut-être que modérément les plus littéraires d’entre nous ; il pérennise toutefois la démarche éditoriale savante poursuivie avec les Premiers écrits intertestamentaires ou les Écrits gnostiques.

Pour l’anecdote, Tertullien seul figurait déjà à la Pléiade italienne, dans un épais et coûteux volume ; ici, il n’y aura bien évidemment qu’une sélection de ses œuvres.

–> Certains projets sont longuement mûris, parfois reportés, et souvent attendus des années durant par le public de la collection. D’autres, inattendus surprennent ; à peine annoncés, les voici déjà publiés. C’est le cas, nous nous en sommes faits l’écho ici-même, de Jack London. Dès cet automne, deux volumes regrouperont les principaux de ses romans, dont, selon toute probabilité Croc-blanc, L’Appel de la forêt et Martin Eden. Le programme précis des deux tomes n’est pas encore connu.

L’entrée à la Pléiade de l’écrivain américain a suscité un petit débat entre amateurs de la collection, pas toujours convaincus de la pertinence de cette parution, alors que deux belles intégrales existent déjà, chez Robert Laffont (coll. Bouquins) et Omnibus.

-> enfin, s’achèvera un très long projet, la parution des œuvres de William Faulkner, entamée en 1977, et achevée près de quarante ans plus tard. Avec la parution des Œuvres romanesques V, l’essentiel de l’œuvre de Faulkner sera disponible à la Pléiade. Ce volume contiendra probablement La Ville, Le Domaine, Les Larrons ainsi que quelques nouvelles.

Comme souvent, la Pléiade fait attendre très longtemps son public ; mais enfin, elle est au rendez-vous, c’est bien là l’essentiel.

Cette année 2016 est assez spéciale dans l’histoire de la Pléiade, car neuf volumes sur dix sont des traductions, ce qui est un record ; l’album est également consacré à un écrivain étranger, ce qui n’est pas souvent arrivé (Dostoïevski en 1975, Carroll en 1990, Faulkner en 1995, Wilde en 1996, Borges en 1999, les Mille-et-une-nuits en 2005).

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Le domaine français fera néanmoins son retour en force en 2017, avec la parution (selon des sources bien informées) de :

-> Perec, Œuvres I et II. Georges Perec ferait également l’objet de l’Album de la Pléiade. Voici quelques années déjà que l’on parle de cette parution. Des citations de Georges Perec ont paru dans les derniers agendas, M. Pradier m’avait personnellement confirmé en 2012 que les volumes étaient en cours d’élaboration pour 2013/14 ; il est donc grand temps qu’ils paraissent.

Que contiendront-ils ? L’essentiel de l’œuvre romanesque, selon toute vraisemblance (La Disparition, La vie, mode d’emploi, Les Choses, W ou le souvenir d’enfance, etc.). Le Condottiere, ce roman retrouvé par hasard récemment y sera-t-il ? Je ne le sais pas, mais c’est possible (et c’est peut-être même la raison du retard de parution).

-> Tournier, Œuvres (I et II ?). Michel Tournier l’avait confirmé lui-même ici ou là, ses œuvres devaient paraître d’ici la fin de la décennie à la Pléiade. Sa mort récente peut avoir « accéléré » le processus ; preuve en est que Pierre Assouline, très au fait de la politique de la maison Gallimard, a évoqué, sur son site et dans son hommage à l’auteur, la parution pour 2016 de ces deux volumes. Il s’est peut-être un peu trop avancé, mais selon nos informations, un volume (au moins) paraîtrait au premier semestre 2017 (ou bien les deux ? rien n’est certain à cet égard), ce qu’Antoine Gallimard a confirmé au salon du livre.

-> Quand on aime la Pléiade, il faut être patient. Après dix-sept ans d’attente, depuis la parution du premier volume, devrait enfin sortir des presses le tome Nietzsche II. Cette série a été ralentie par les diverses turpitudes connues par les éditeurs du volume. La direction de ce tome, et du suivant, est assurée par Marc de Launay et Dorian Astor.

Cela fait quatre ou cinq tomes, soit l’essentiel du premier semestre. D’autres volumes sont attendus, mais sans certitude, pour un avenir proche, peut-être au second semestre 2016 :

-> Flaubert IV : la série est en cours (voir plus bas), le volume aurait été rendu à l’éditeur. On évoquait ici-même sa parution pour 2015.

-> Nimier, Œuvres. Je n’oublie pas que l’Agenda 2014 arborait une citation de Nimier, ce qui indique une parution prochaine.

-> Beauvoir, Œuvres autobiographiques. Ce projet se confirme d’année en année : annoncé par les représentants Gallimard vers 2013-2014, il est attesté par la multiplication des mentions de Simone de Beauvoir dans l’agenda 2016 (cinq, dans « La vie littéraire voici quarante ans », qui ouvre le volume). Gallimard est coutumier du fait : il communique par discrètes mentions d’auteurs inédits, dans les agendas, que les pléiadologues décryptent comme, jadis, les kremlinologues analysaient le positionnement des hiérarques soviétiques lors des défilés du 1er mai.

-> Leibniz : un volume d’Œuvres littéraires et philosophiques s’est vu attribuer un numéro d’ISBN (cf. sur Amazon). C’est un projet qui avait été évoqué dans les années 80, mais plus rien n’avait filtré le concernant depuis. Je n’ai (toujours) pas trouvé de mention de ce volume dans des CV d’universitaires. Comme pour Nietzsche II, je tiens cette sortie pour possible (ISBN oblige) mais encore incertaine. Cependant, le site Amazon indique une parution au 1er mars… 1997 : n’est-ce pas là, tout simplement, un vieux projet avorté, et dont l’ISBN n’a jamais été annulé ? À bien y réfléchir, l’abandon est tout à fait plausible.

-> D’autres séries sont en cours et pourraient être complétées : Brontë III, Stevenson III, Nabokov III, la Correspondance de Balzac III. D’autres séries, en panne, ne seront pas plus complétées en 2016 que les années précédentes (cf. plus bas) : Vigny III, Luther II, la Poésie d’Hugo IV et V, les Œuvres diverses III de Balzac, etc.

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II. Les publications possibles ou attendues ; les séries en cours

a) Nouveaux projets et rééditions

Les volumes que je vais évoquer ont été annoncés ici ou là, par Gallimard. Si dix nouveaux volumes de la Pléiade paraissent chaque année, vous le constaterez, la masse des projets envisagés énumérés ci-dessous nous mène bien au-delà de 2020.

–> un choix de Correspondance de Sade ;

–> les œuvres romanesques de Philip Roth, en deux volumes ; une mention de Roth, dans l’agenda 2016, atteste que ce projet est en cours.

–> l’Anthologie de la poésie américaine ; les traducteurs y travaillent depuis un moment ;

–> une nouvelle édition des œuvres de Descartes et de la Poésie d’Apollinaire (direction Étienne-Alain Hubert) ; Jean-Pierre Lefebvre travaille en ce moment sur une retraduction des œuvres de Kafka, une nouvelle édition est donc à prévoir (les deux premiers tomes seulement ? les quatre ?) ; une nouvelle version de L’Histoire de la Révolution française, de Jules Michelet est en cours d’élaboration également ;

–> Une autre réédition qui pourrait bien être en cours, c’est celle des œuvres de Paul Valéry, qui entreront l’an prochain dans le domaine public ; certains indices dans le Paul Valéry : une Vie, de Benoît Peeters, récemment paru en poche, peuvent nous en alerter ; la réédition des Cahiers, autrefois épuisés, n’est certes pas un « bon » signe (cela signifie que Gallimard ne republiera pas de version amendée d’ici peu – ce qui ne serait pourtant pas un luxe, l’édition étant ancienne, partielle et, admettons-le, peu accessible) ; en revanche, les Œuvres pourraient faire l’objet d’une révision, comme l’ont été récemment les romans de Bernanos ou les pièces et poèmes de Péguy. La publication de la Correspondance de Valéry pourrait être une excellente idée, d’un intérêt certain – mais c’est là seulement l’opinion du Lecteur (Valéry y est plus vif, moins sanglé que dans ses œuvres).

–> Tennessee Williams, probablement dirigée par Jean-Michel Déprats ; une mention discrète dans l’agenda 2016 tend à confirmer cette parution à venir ;

–> Blaise Cendrars, un troisième volume, consacré à ses romans (les deux premiers couvraient les écrits autobiographiques) ; selon le CV de Mme Le Quellec, collaboratrice de cette édition, ce volume paraîtrait en 2017 ;

–> George Sand : une édition des œuvres romanesques serait en cours ; l’équipe est constituée.

–> De même, Michel Onfray a évoqué par le passé, dans un entretien, l’éventuelle entrée d’Yves Bonnefoy à la Pléiade. Ce projet est littérairement crédible, d’autant plus que l’Agenda 2016 cite plusieurs fois Bonnefoy. Je suppose qu’il s’agira d’Œuvres poétiques complètes, ne comprenant pas les nombreux ouvrages de critique littéraire. Quelque aventureux correspondant a posé franchement la question auprès de Gallimard, qui lui a répondu que Bonnefoy était bien en projet.

-> Il faut également s’attendre à l’entrée à la Pléiade du médiéviste Georges Duby. Une information avait filtré en ce sens dans un numéro du magazine L’Histoire ; cette évocation dans l’agenda, redoublée, atteste de l’existence d’un tel projet. J’imagine plutôt cette parution en un tome (ou en deux), comprenant plusieurs livres parmi Seigneurs et paysans, La société chevaleresque, Les Trois ordres, Le Dimanche de Bouvines, Guillaume le Maréchal, et Mâle Moyen Âge.

-> Le grand succès connu par le volume consacré à Jean d’Ormesson (14 000 exemplaires vendus en quelques mois) donne à Gallimard une forme de légitimité pour concevoir un second volume ; les travaux du premier ayant été excessivement vite (un ou deux ans), il est possible de voir l’éditeur publier ce deuxième tome dès 2017…

-> Jean-Yves Tadié a expliqué, en 2010, dans le Magazine littéraire, qu’il s’occupait d’une édition de la Correspondance de Proust en deux tomes. Cette perspective me paraît crédible et point trop ancienne. À confirmer.

–> Textes théâtraux du moyen âge ; en deux volumes, j’en parle plus bas, c’est une vraie possibilité, remplaçant Jeux et Sapience, actuellement « indisponible ». La nouvelle édition, intitulée Théâtre français du Moyen Âge est dirigée par J.-P.Bordier.

–> Soseki ; le public français connaît finalement assez mal ce grand écrivain japonais ; pourtant sa parution en Pléiade, une édition dirigée par Alain Rocher, est très possible. Elle prendra deux volumes, et les traductions semblent avoir été rendues.

–> Si son vieux rival Mario Vargas Llosa vient d’avoir les honneurs de la collection, cela ne signifie pas que Gabriel Garcia Marquez soit voué à en rester exclu. Dans un proche avenir, la Pléiade pourrait publier une sélection des principaux romans de l’écrivain colombien.

–>Enfin, et c’est peut-être le scoop de cette mise à jour, selon nos informations, officieuses bien entendu, il semblerait que les Éditions de Minuit et Gallimard aient trouvé un accord pour la parution de l’œuvre de Samuel Beckett à la Pléiade, un projet caressé depuis longtemps par Antoine Gallimard. Romans, pièces, contes, nouvelles, en français ou en anglais, il y a là matière pour deux tomes (ou plus ?). Il nous faut désormais attendre de nouvelles informations.

Cette première liste est donc composée de volumes dont la parution est possible à brève échéance (d’ici 2019).

Je la complète de diverses informations qui ont circulé depuis trente ans sur les projets en cours de la Pléiade : les « impossibles » (abandonnés), les « improbables » (suspendus ou jamais mis en route), « les possibles » (projet sérieusement évoqué, encore récemment, mais sans attestation dans l’Agenda et sans équipe de réalisation identifiée avec certitude).

A/ Les (presque) impossibles

-> Textes philosophiques indiens fondamentaux ; une édition naguère possible (le champ indien a été plutôt enrichi en 20 ans, avec le Ramayana et le Théâtre de l’Inde Ancienne), mais plutôt risquée commercialement et donc de plus en plus incertaine dans le contexte actuel. Zéro information récente à son sujet.

–> Xénophon ; cette parution était très sérieusement envisagée à l’époque du prédécesseur de M. Pradier, arrivé à la direction de la Pléiade en 1996 ; elle a été au mieux suspendue, au pire abandonnée.

–> Écrits Juifs (textes des Kabbalistes de Castille) ; très improbable en l’état économique de la collection.

–> Mystiques médiévaux ; aucune information depuis longtemps.

–> Maître Eckhart ; la Pléiade doit avoir renoncé, d’autant plus que j’ai noté la parution, au Seuil, cet automne 2015, d’un fort volume de 900 pages consacré aux sermons, traités et poèmes de Maître Eckhart ; projet abandonné.

–> Joanot Martorell ; le travail accompli sur Martorell a été basculé en « Quarto », un des premiers de la collection ; la Pléiade ne le publiera pas, projet abandonné.

–> Chaucer ; projet abandonné de l’aveu de son maître d’œuvre (le travail réalisé par les traducteurs a pu heureusement être publié, il est disponible via l’édition Bouquins, parue en 2010).

-> Vies et romans d’Alexandre est un volume qui a été évoqué depuis vingt-cinq ans, sans résultat tangible à ce jour. Jean-Louis Bacqué-Grammont et Georges Bohas étaient supposés en être les maîtres d’œuvre. Une mention récente dans Parole de l’orient (2012) laisse à penser que le projet a été abandonné. En effet, une partie des traductions a paru en 2009 dans une édition universitaire et l’auteur de l’article explique que ce « recueil était originellement prévu pour un ouvrage collectif devant paraître dans la Pléiade ». C’est mauvais signe.

Ces huit volumes me paraissent abandonnés.

B/ Les improbables

–> Aimé Césaire, Léon Gontran Damas et Léopold Sedar Senghor ; ce tome était attendu pour 2011 ou 2012, le projet semble mettre un peu plus de temps que prévu. Selon quelques informations recueillies depuis, il semble que, malgré l’effet d’annonce, la réalisation ce volume n’a jamais été vraiment lancée.

–> Saikaku ; quelques informations venues du traducteur, M. Struve, informations vieilles maintenant de dix ans ; notre aruspice de CV, Geo, est pessimiste, du fait du changement opéré dans l’équipe de traduction en cours de route.

–> Carpentier ; cela commence à faire longtemps que ce projet est en cours, trop longtemps (plus de quinze ans que Gallimard l’a évoqué pour la première fois). Carpentier est désormais un peu oublié (à tort). Ce projet ne verra probablement pas le jour.

–> Barrès ; peu probable, rien ne l’a confirmé ces derniers temps…

–> la perspective de la parution d’un volume consacré à Hugo von Hofmannsthal avait été évoquée dans les années 90 (par Jacques Le Rider dans la préface d’un Folio). La Pochothèque et l’Arche se sont occupés de republier l’écrivain autrichien. Cette parution me paraît abandonnée.

–> En 2001, Mme Naudet s’est chargée du catalogage des œuvres de Pierre Guyotat en vue d’une possible parution à la Pléiade. Je ne pense pas que cette réflexion, déjà ancienne, ait dépassé le stade de la réflexion. Gallimard a visiblement préféré le sémillant d’Ormesson au ténébreux Guyotat.

-> Voici quelques années, M. Pradier, le directeur de la collection avait évoqué diverses possibilités pour la Pléiade : Pétrarque, Leopardi et Chandler. Ce n’étaient là que pistes de réflexions, il n’y a probablement pas eu de suite. Un volume Pétrarque serait parfaitement adapté à l’image de la collection et son œuvre y serait à sa place. Je ne sais pas si la perspective a été creusée. Boccace manque aussi, d’ailleurs. Pour Leopardi, le fait qu’Allia n’ait pas réussi à écouler le Zibaldone et la Correspondance (bradée à 25€ désormais) m’inspirent de grands doutes. Le projet serait légitime, mais je suis pessimiste – ce qui est logique en parlant de l’infortuné poète bossu. Enfin, Chandler a fait l’objet depuis d’un Quarto, et même s’il est publié aux Meridiani (pléiades italiens), je ne crois pas à sa parution en Pléiade.

Ces neuf volumes me paraissent incertains. Abandon possible (ou piste de réflexion pas suivie).

C/ Les plausibles

–> Nathaniel Hawthorne ; à la fois légitime (du fait de l’importance de l’auteur), possible (du fait du tropisme américain de la Pléiade depuis quelques années) et annoncé par quelques indiscrétions ici ou là. On m’a indiqué, parmi l’équipe du volume, les possibles participations de M. Soupel et de Mme Descargues.

-> Le projet de parution d’Antonin Artaud à la Pléiade a été suspendu au début des années 2000, du fait des désaccords survenus entre la responsable du projet éditorial et les ayants-droits de l’écrivain ; il devrait entrer dans le domaine public au 1er janvier 2019 et certains agendas ont cité Artaud par le passé ; un projet pourrait bien être en cours, sinon d’élaboration, tout du moins de réflexion.

–> Romain Gary, en deux tomes, d’ici la fin de la décennie.

–> Kierkegaard ; deux volumes, traduits par Régis Boyer, maître ès-Scandinavie ; on n’en sait pas beaucoup plus et ce projet est annoncé depuis très longtemps.

–> Jean Potocki ; la découverte d’un second manuscrit a encore ralenti le serpent de mer (un des projets les plus anciens de la Pléiade à n’avoir jamais vu le jour).

–> Thomas Mann ; il faudrait de nouvelles traductions, et les droits ne sont pas chez Gallimard (pas tous en tout cas) ; Gallimard attend que Mann tombe dans le domaine public (une dizaine d’années encore…), selon la lettre que l’équipe de la Pléiade a adressé à un des lecteurs du site.

–> Le dit du Genji, informations contradictoires. Une nouvelle traduction serait en route.

–> Robbe-Grillet : selon l’un de nos informateurs, le projet serait au stade de la réflexion.

–> Huysmans : Michel Houellebecq l’a évoqué dans une scène son dernier roman, Soumission ; le quotidien Le Monde a confirmé que l’écrivain avait été sondé pour une préface aux œuvres (en un volume ?) de J.K.Huysmans, un des grands absents du catalogue. Le projet serait donc en réflexion.

–> Ovide : une nouvelle traduction serait prévue pour les années à venir, en vue d’une édition à la Pléiade.

–> « Tigrane », un de nos informateurs, a fait état d’une possible parution de John Steinbeck à la Pléiade. Information récente et à confirmer un jour.

–> Calvino, on sait que la veuve de l’écrivain a quitté le Seuil pour Gallimard en partie pour un volume Pléiade. Édition possible mais lointaine.

–> Lagerlöf, la Pléiade n’a pas fermé la porte, et un groupe de traducteurs a été réuni pour reprendre ses œuvres. Édition possible mais lointaine.

Enfin, j’avais exploré les annonces du catalogue 1989, riche en projets, donc beaucoup ont vu le jour. Suivent ceux qui n’ont pas encore vu le jour (et qui ne le verront peut-être jamais) – reprise d’un de mes commentaires de la note de décembre 2013.

– Akutagawa, Œuvres, 1 volume (le projet a été abandonné, vous en trouverez des « chutes » ici ou là)
Anthologie des poètes du XVIIe siècle, 1 volume (je suppose que le projet a été fondu et  dans la réfection de l’Anthologie générale de la poésie française ; abandonné)
Cabinet des Fées, 2 volumes (mes recherches internet, qui datent un peu, m’avaient laissé supposer un abandon complet du projet)
– Chénier, 1 volume, nouvelle édition (abandonné, l’ancienne édition est difficile à trouver à des tarifs acceptables – voir plus bas)
Écrits de la Mésopotamie Ancienne, 2 volumes (probablement abandonné, et publié en volumes NRF « Bibliothèque des histoires » – courants et néanmoins coûteux, dans les années 90)
– Kierkegaard, Œuvres littéraires et philosophiques complètes, 3 volumes (serpent de mer n°1)
– Laforgue, Œuvres poétiques complètes, 1 volume (abandonné, désaccord avec le directeur de l’ouvrage, le projet a été repris, en 2 coûteux volumes, par L’Âge d’Homme)
– Leibniz, Œuvres, 3 volumes : un ISBN attribué à un volume Leibniz a récemment été découvert. Les possibilités d’édition de Leibniz dans la Pléiade, avec une envergure moindre, sont donc remontées.
– Montherlant, Essais, Volume II (voir plus bas)
Moralistes français du XVIIIe siècle, 2 volumes (aucune information récente, abandonné)
Orateurs de la Révolution Française, volume II (mis en pause à la mort de François Furet… en 1997 ! et donc abandonné)
– Potocki, Manuscrit trouvé à Saragosse, 1 volume (serpent de mer n°1 bis)
– Chunglin Hsü, Roman de l’investiture des Dieux, 2 volumes (pas de nouvelles, le dernier roman chinois paru à la Pléiade, c’était Wu Cheng’en en 1991, je penche pour l’abandon du projet)
– Saïkaku, Œuvres, 2 volumes (cas exploré plus haut)
– Sôseki, Œuvres, 2 volumes (cas exploré plus haut)
– Tagore, Œuvres, 2 volumes (le projet a été officiellement abandonné)
Théâtre Kabuki, 1 volume (très incertain, aucune information à ce sujet)
Traités sanskrits du politique et de l’érotique (Arthasoutra et Kamasoutra), 1 volume (idem)
– Xénophon, Œuvres, 1 volume (évoqué plus haut)

b) Les séries en cours :

Attention, je n’aborde ici que les séries inédites. J’évoque un peu plus bas, dans la section IV-b, le cas des séries en cours de réédition, soit exhaustivement : Racine, La Fontaine, Vigny, Balzac, Musset, Marivaux, Claudel, Shakespeare et Flaubert.

Aragon : l’éventualité de la publication un huitième volume d’œuvres, consacré aux écrits autobiographiques, a pu être discutée ; elle est actuellement, selon toute probabilité, au stade de l’hypothèse.

Aristote : le premier tome est sorti en novembre 2014, sans mention visuelle d’un quelconque « Tome I ». Le catalogue parle pourtant d’un « tome I », mais il a déjà presque un an, l’éditeur a pu changer d’orientation depuis. La suite de cette série me paraît conditionnelle et dépendante du succès commercial du premier volume. Néanmoins, les maîtres d’œuvre évoquent, avec certitude, la parution à venir des tomes II et III et l’on sait désormais que Gallimard ne souhaite plus numéroter ses séries qu’avec parcimonie. Il ne faut pas être pessimiste en la matière, mais prudent. En effet, la Pléiade a parfois réceptionné les travaux achevés d’éditeurs pour ne jamais les publier (cas Luther, voir quelques lignes plus bas).

Brecht : l’hypothèse d’une publication du Théâtre et de la Poésie, née d’annonces vieilles de 25 ans, est parfaitement hasardeuse. La mode littéraire brechtienne a passé et l’éditeur se contentera probablement d’un volume bizarre d’Écrits sur le théâtre. Dommage qu’un des principaux auteurs allemands du XXe siècle soit ainsi mutilé.

Brontë :  Premier volume en 2002, deuxième en 2008, il en reste un, Shirley-Villette. Il n’y a pas beaucoup d’information à ce sujet, mais le délai depuis le tome 2 est normal, il n’y a pas d’inquiétude à avoir pour le moment. La traduction de Villette serait achevée.

Calvin : L’Institution de la religion chrétienne est absent du tome d’Œuvres. Aucun deuxième volume ne semble pourtant prévu.

Cendrars : voir plus haut, un volume de Romans serait en cours de préparation.

Écrits intertestamentaires : un second volume, dirigé par Marc Philonenko, serait en chantier, et quelques traductions déjà achevées.

Giraudoux : volume d’Essais annoncé au début des années 90. Selon Jacques Body, maître d’œuvre des trois volumes, et que j’ai personnellement contacté, ce quatrième tome n’est absolument pas en préparation. Projet abandonné.

Gorki : même situation que Brecht et Faulkner, réduction de voilure du projet depuis son lancement. Suite improbable.

Green : je l’évoque plus bas, dans les sections consacrées aux volumes « indisponibles » et aux volumes en voie d’indisponibilité. Les perspectives de survie de l’œuvre dans la collection sont plutôt basses. Aucun tome IX et final ne devrait voir le jour.

Hugo : Œuvres poétiques, IV et V, « en préparation » depuis 40 ans (depuis la mort de Gaëtan Picon). Les œuvres de Victor Hugo auraient besoin d’une sérieuse réédition, la poésie est bloquée depuis qu’un désaccord est survenu avec les maîtres d’ouvrage de l’époque. Il est fort improbable que ce front bouge dans les prochaines années, mais Gallimard maintient les « préparer » à chaque édition de son catalogue. À noter que le 2e tome du Théâtre complet, longtemps indisponible, est à nouveau dans les librairies.

Luther : Le tome publié porte le chiffre romain I. Une suite est censée être en préparation mais l’insuccès commercial de ce volume (la France n’est pas un pays de Luthériens) a fortement hypothéqué le second volume. Personne n’en parle plus, ni les lecteurs, ni Gallimard. Suite improbable. D’autant plus que M. Arnold, le maître d’œuvre explique sur son CV avoir rendu le Tome II… en 2004 ! Ces dix années entre la réception du tapuscrit et la publication indiquent que Gallimard a certainement renoncé. Projet abandonné.

Marx : Les Œuvres complètes se sont arrêtées avec le Tome IV (Politique I). L’éditeur du volume est mort, la « cote » de Marx a beaucoup baissé, il est improbable que de nouveaux volumes paraissent à l’avenir, le catalogue ne défend même plus cette idée par une mention « en préparation ». Série probablement arrêtée.

Montherlant : Essais, tome II. Le catalogue évoque toujours un tome I. Aucune mention de préparation n’est présente (contrairement à ce que les catalogues de la fin des années 2000 annonçaient). Le premier volume a été récemment retiré (voir plus bas, dans la section « rééditions »), tout comme les volumes des romans. Perspective improbable néanmoins.

Nietzsche : Œuvres complètes, d’abord prévues en 5 tomes, puis réduites à 3 (c’est annoncé au catalogue). Le premier volume a paru en 2000. Le deuxième devrait paraître au premier semestre 2017 (information officieuse et à confirmer).

Orateurs de la Révolution française : paru en 1989 pour le bicentenaire de la Révolution, ce premier tome, consacré à des orateurs de la Constituante, n’a pas eu un grand succès commercial. François Furet, son éditeur scientifique, est mort depuis. Tocqueville, son autre projet, a été retardé quelques années, mais a pu s’achever. Celui-ci ne le sera pas. Suite abandonnée.

Queneau : en principe, ont paru ses Œuvres complètes, en trois tomes, mais le Journal n’y est pas, pas plus que ses articles et critiques. Un quatrième tome, non annoncé par la Pléiade, est-il néanmoins possible ? Aucune information à ce sujet.

Sand : un volume de Romans est en préparation (cf. plus haut).

Stevenson : un troisième tome d’Œuvres est en préparation. Le deuxième volume a paru en 2005 déjà, il serait temps que le troisième (et dernier) sorte dans les librairies.

Supervielle : une édition des Œuvres en 2 volumes avait été initialement prévue, la poésie est sortie en 1996, le reste doit être abandonné.

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III. Les volumes « épuisés »

Ces volumes ne sont plus disponibles sur le marché du livre neuf. Gallimard ne compte pas les réimprimer. Cette politique est assortie de quelques exceptions, imprévisibles, comme les Cahiers de Paul Valéry, « épuisés » en 2008 et pourtant réimprimés quelques années plus tard. Cet épuisement peut préluder une nouvelle édition (Casanova par exemple), mais généralement signe la sortie définitive du catalogue. Les « épuisés » sont presque tous trouvables sur le marché de l’occasion, à des prix parfois prohibitifs (je donne pour chaque volume une petite estimation basée sur mes observations sur abebooks, amazon et, surtout, ebay, lors d’enchères, fort bon moyen de voir à quel prix s’établit « naturellement » un livre sur un marché assez dense d’amateurs de la collection ; mon échelle de prix est évidemment calquée sur celle de la collection, donc 20€ équivaut à une affaire et 50€ à un prix médian).

1/ Œuvres d’Agrippa d’Aubigné, 1969 : Gallimard a exclu explicitement la réédition. C’est le cas de beaucoup de volumes des années 1965-1975, majoritaires parmi les épuisés. Ils ont connu un retirage, ou aucun. 48€ au catalogue, peut monter à 70€ sur le marché de l’occasion.

2/ Œuvres Complètes de Nicolas Boileau, 1966 : Gallimard a exclu explicitement la réédition. Le XVIIe siècle est victime de son progressif éloignement ; cette littérature, sauf quelques grands noms, survit mal ; et certains auteurs ne sont plus jugés par la direction de la collection comme suffisamment « vivants » pour être édités. C’est le cas de Boileau. 43€ au catalogue, il est rare qu’il dépasse ce prix sur le second marché.

3/ Œuvres Complètes d’André Chénier, 1940 : Gallimard a exclu explicitement la réédition. Étrangement, il était envisagé, en 1989 encore (source : le catalogue de cette année-là), de proposer au public une nouvelle édition de ce volume. Chénier a-t-il été victime de l’insuccès du volume Orateurs de la Révolution française ? L’œuvre, elle-même, paraît bien oubliée désormais. 40€ au catalogue, trouvable à des tarifs très variables (de 30 à 80).

4/ Œuvres de Benjamin Constant, 1957 : Gallimard a exclu explicitement la réédition. À titre personnel, je suis un peu surpris de l’insuccès de Constant. 48€ au catalogue, assez peu fréquent sur le marché de l’occasion, peut coûter cher (80/100€)

5/ Conteurs français du XVIe siècle, 1965 : pas d’information de la part de l’éditeur. L’orthographe des volumes médiévaux ou renaissants de la Pléiade (et même ceux du XVIIe) antérieurs aux années 80 n’était pas modernisée. C’est un volume dans un français rocailleux, donc. 47€ au catalogue, assez aisé à trouver pour la moitié de ce prix (et en bon état). Peu recherché.

6/ Œuvres Complètes de Paul-Louis Courier, 1940 : pas d’information de la part de l’éditeur. Courier est un peu oublié de nos jours. 40€ au catalogue, trouvable pour un prix équivalent en occasion (peut être un peu plus cher néanmoins).

7/ Œuvres Complètes de Tristan Corbière et de Charles Cros, 1970 : pas d’information de la part de l’éditeur. C’était l’époque où la Pléiade proposait, pour les œuvres un peu légères en volume, des regroupements plus ou moins justifiés. Les deux poètes ont leurs amateurs, mais pas en nombre suffisant visiblement. Néanmoins, le volume est plutôt recherché. Pas de prix au catalogue, difficilement trouvable en dessous de 80€/100€.

8/ Œuvres de Nicolas Leskov et de M.E. Saltykov-Chtchédrine, 1967 : Gallimard a exclu explicitement la réédition. Encore un regroupement d’auteurs. Le champ russe est très bien couvert à la Pléiade, mais ces deux auteurs, malgré leurs qualités, n’ont pas eu beaucoup de succès. 47€ au catalogue, coûteux en occasion (quasiment impossible sous 60/80€, parfois proposé au-dessus de 100)

9/ Œuvres de François de Malherbe, 1971 : Gallimard a exclu explicitement la réédition. Et pour cause. C’est le « gadin » historique de la collection, l’exemple qu’utilise toujours Hugues Pradier, son directeur, quand il veut illustrer d’un épuisé ses remarques sur les méventes de certain volume. 39€ au catalogue, je l’ai trouvé neuf dans une librairie il y a six ans, et je crois bien que c’était un des tout derniers de France. Peu fréquent sur le marché de l’occasion, mais généralement à un prix accessible (30/50€).

10/ Maumort de Roger Martin du Gard, 1983 : aucune information de Gallimard. Le volume le plus récemment édité parmi les épuisés. Honnêtement, je ne sais s’il relève de cette catégorie par insuccès commercial (la gloire de son auteur a passé) ou en raison de problèmes littéraires lors de l’établissement d’un texte inachevé et publié à titre posthume. 43€ au catalogue, compter une cinquantaine d’euros d’occasion, peu rare.

11/ Commentaires de Blaise de Monluc, 1964 : aucune information de Gallimard. Comme pour les Conteurs français, l’orthographe est d’époque. Le chroniqueur historique des guerres de religion n’a pas eu grand succès. Pas de prix au catalogue, assez rare d’occasion, peut coûter fort cher (60/100).

12/ Histoire de Polybe, 1970 : Gallimard informe ses lecteurs qu’il est désormais publié en « Quarto », l’autre grande collection de l’éditeur. Pas de prix au catalogue. Étrange volume qui n’a pas eu de succès mais qui s’arrache à des prix prohibitifs sur le marché de l’occasion (difficile à trouver à moins de 100€).

13/ Poètes et romanciers du Moyen Âge, 1952 : exclu d’une réédition en l’état. C’est exclusivement de l’ancien français (comme Historiens et Chroniqueurs ou Jeux et Sapience), quand tous les autres volumes médiévaux proposent une édition bilingue. Une partie des textes a été repris dans d’autres volumes ou dans l’Anthologie de la poésie française I. 42€ au catalogue, trouvable sans difficulté pour une vingtaine d’euros sur le marché de l’occasion.

14/ Romanciers du XVIIe siècle, 1958 : exclu d’une réédition. Orthographe non modernisée. Un des quatre romans (La Princesse de Clèves) figure dans l’édition récente consacrée à Mme de Lafayette. Sans prix au catalogue, très fréquent en occasion, à des prix accessibles (20/30€).

15/ et 16/ Romancier du XVIIIe siècle I et II, 1960 et 1965. Gallimard n’en dit rien, ce sont pourtant deux volumes regroupant des romans fort connus (dont Manon LescautPaul et VirginieLe Diable amoureux). Subissent le sort d’à peu près tous les volumes collectifs de cette époque : peu de notes, peu de glose, à refaire… et jamais refaits. 49,5€ et 50,5€. Trouvables à des prix similaires, sans trop de difficulté, en occasion.

17/, 18/ et 19/ Œuvres I et II, Port-Royal I, de Sainte-Beuve, 1950, 1951 et 1953. Gallimard ne prévoit aucune réimpression du premier volume de Port-Royal mais ne dit pas explicitement qu’il ne le réimprimera jamais. Les chances sont faibles, néanmoins. Son épuisement ne doit pas aider à la vente des volumes II et III. Le destin de Sainte-Beuve semble du reste de sortir de la collection. Les trois volumes sont sans prix au catalogue. Les Œuvres sont trouvables à des prix honorables, Port-Royal I, c’est plus compliqué (parfois il se négocie à une vingtaine d’euros, parfois beaucoup plus). L’auteur ne bénéficie plus d’une grande cote.

20/, 21/ et 22/ Correspondance III et III, de Stendhal, 1963, 1967 et 1969. Cas unique, l’édition est rayée du catalogue papier (et pas seulement marquée comme épuisée), pour des raisons de moi inconnues (droits ? complétude ? qualité de l’édition ? Elle fut pourtant confiée au grand stendhalien Del Litto). Cette Correspondance, fort estimée (par Léautaud par exemple) est difficile à trouver sur le marché de l’occasion, surtout le deuxième tome. Les prix sont à l’avenant, normaux pour le premier (30/40), parfois excessifs pour les deux autres (le 2e peut monter jusque 100). Les volumes sont assez fins.

23/ et 24/ Théâtre du XVIIIe siècle, I et II, 1973 et 1974. Longtemps marqués « indisponibles provisoirement », ces deux tomes sont récemment passés « épuisés ». Ce sont deux volumes riches, dont Gallimard convient qu’il faudrait refaire les éditions. Mais le contexte économique difficile et l’insuccès chronique des volumes théâtraux (les trois tomes du Théâtre du XVIIe sont toujours à leur premier tirage, trente ans après leur publication) rendent cette perspective très incertaine. 47€ au catalogue, très difficiles à trouver sur le marché de l’occasion (leur prix s’envole parfois au-delà des 100€, ce qui est insensé).

Cas à part : Œuvres complètes  de Lautréamont et de Germain Nouveau. Lautréamont n’est pas sorti de la Pléiade, mais à l’occasion de la réédition de ses œuvres voici quelques années, fut expulsé du nouveau tome le corpus des écrits de Germain Nouveau, qui occupait d’ailleurs une majeure partie du volume collectif à eux consacrés. Le volume est sans prix au catalogue. Il est relativement difficile à trouver et peut coûter assez cher (80€).

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 IV. Les rééditions

Lorsque l’on achète un volume de la Pléiade, il peut s’agir d’une première édition et d’un premier tirage, d’une première édition et d’un ixième tirage ou encore d’une deuxième (ou, cas rare, d’une troisième, exceptionnel, d’une quatrième) édition. Cela signifie qu’un premier livre avait été publié voici quelques décennies, sous une forme moins « universitaire » et que Gallimard a jugé bon de le revoir, avec des spécialistes contemporains, ou de refaire les traductions. En clair, il faut bien regarder avant d’acheter les volumes de ces auteurs de quand date non l’impression mais le copyright.

Il arrive également que Gallimard profite de retirages pour réviser les volumes. Ces révisions, sur lesquelles la maison d’édition ne communique pas, modifient parfois le nombre de pages des volumes : des coquilles sont corrigées, des textes sont revus, des notices complétées, le tout de façon discrète. Ces modifications sont très difficiles à tracer, sauf à comparer les catalogues ou à feuilleter les derniers tirages de chaque Pléiade (un des commentateurs, plus bas, s’est livré à l’exercice – cf. l’exhaustif commentaire de « Pléiadophile », publié le 12 avril 2015)

La plupart des éditions « dépassées » sont en principe épuisées.

a) Rééditions à venir entièrement (aucun volume de la nouvelle édition n’a paru)

Parmi les rééditions à venir, ont été évoqués, de manière très probable :

Kafka, par Jean-Pierre Lefebvre (je ne sais si ce projet concerne la totalité des quatre volumes ou seulement une partie).

Michelet, dont l’édition date de l’avant-guerre ; certes quelques révisions de détail ont dû intervenir à chaque réimpression, mais enfin, l’essentiel des notes et notices a vieilli.

Descartes (l’édition en un volume date de 1937) en deux volumes.

Apollinaire, pour la poésie seulement (la prose est récente).

Jeux et sapience du Moyen Âge, édition de théâtre médiéval en ancien français, réputée « indisponible provisoirement ». La nouvelle édition est en préparation (cf. plus haut). Cette édition, en deux volumes serait logique et se situerait dans la droite ligne des éditions bilingues et médiévales parues depuis 20 ans (RenartTristan et Yseut, le Graal, Villon).

De manière possible

Verlaine, on m’en a parlé, mais je ne parviens pas à retrouver ma source. L’édition est ancienne.

Chateaubriand, au moins pour les Mémoires d’Outre-Tombe mais l’hypothèse a pris du plomb dans l’aile avec la reparution, en avril 2015, d’un retirage en coffret de la première (et seule à ce jour) édition.

Montherlant, pour les Essais… c’est une hypothèse qui perd d’année en année sa crédibilité puisque le tome II n’est plus annoncé dans le catalogue. Néanmoins, un retirage du tome actuel a été réalisé l’an dernier, ce qui signifie que Gallimard continue de soutenir la série Montherlant… Plus improbable que probable cependant.

b) Rééditions inachevées ou en cours (un ou plusieurs volumes de la nouvelle édition ont paru)

Balzac : 1/ La Comédie humaine, I à XI, de 1935 à 1960 ; 2/ La Comédie humaine, I à XII, de 1976 à 1981 + Œuvres diverses I, en 1990 et II, en 1996 + Correspondance I, en 2006 et II, en 2011. Le volume III de la Correspondance est attendu avec optimisme pour les prochaines années. Pour le volume III des Œuvres diverses en revanche, l’édition traîne depuis des années et le décès du maître d’œuvre, Roland Chollet, à l’automne 2014, n’encourage pas à l’optimisme.

Claudel : 1/ Théâtre I et II (1948) + Œuvre poétique (1957) + Œuvres en prose (1965) + Journal I (1968) et II (1969) ; 2/ Théâtre I et II (2011). Cette nouvelle édition du Théâtre pourrait préfigurer la réédition des volumes de poésie et de prose (et, sans conviction, du Journal ?), mais Gallimard n’a pas donné d’information à ce sujet.

Flaubert : 1/ Œuvres complètes, I et II, en 1936 ; 2/ Correspondance I (1973), II (1980), III (1991), IV (1998) et V (2007) + Œuvres complètesI (2001), II et III (2013). Les tomes IV et V sont attendus pour bientôt (les textes auraient été rendus pour relecture selon une de nos sources). En attendant le tome II de la vieille édition est toujours disponible.

La Fontaine : 1/ Œuvres complètes I, en 1933 et II, en 1943 ; 2/ Œuvres complètes I, en 1991. Comme pour Racine, le deuxième tome est encore celui de la première édition. Il est assez courant. Après 25 ans d’attente, et connaissant les mauvaises ventes des grands du XVIIe (Corneille par exemple), la deuxième édition du deuxième tome est devenue peu probable.

Marivaux : 1/ Romans, en 1949 + Théâtre complet, en 1950 ; 2/ Œuvres de jeunesse, en 1972 + Théâtre complet, en 1993 et 1994. En principe, les Romans étant indisponibles depuis des années, une nouvelle édition devrait arriver un jour. Mais là encore, comme pour La Fontaine, Vigny ou le dernier tome des Œuvres diverses de Balzac, cela fait plus de 20 ans qu’on attend… Rien ne filtre au sujet de cette réédition.

Musset : 1/ Poésie complète, en 1933 + Théâtre complet, en 1934 + Œuvres complètes en prose, en 1938 ; 2/ Théâtre complet, en 1990. La réédition prévue de Musset en trois tomes, et annoncée explicitement par Gallimard dans son catalogue 1989, semble donc mal partie. Le volume de prose est « indisponible provisoirement » et la poésie est toujours dans l’édition Allem, vieille de 80 ans. Là encore, comme pour La Fontaine et Racine, il est permis d’être pessimiste.

Racine : 1/ Œuvres complètes I, en 1931 et II, en 1952 ; 2/ Œuvres complètes I, en 1999. Le deuxième tome est donc encore celui de la première édition. Il est très rare de le trouver neuf dans le commerce. Le délai entre les deux tomes est long, mais il l’avait déjà été dans les années 30-50. On peut néanmoins se demander s’il paraîtra un jour.

Shakespeare : 1/ Théâtre complet, en 1938 (2668 pages ; j’ai longtemps pensé qu’il s’agissait d’un seul volume, mais il s’agirait plus certainement de deux volumes, les 50e et 51e de la collection ; le mince volume de Poèmes aurait d’ailleurs peut-être relevé de cette édition là, mais avec une vingtaine d’années de retard ; les poèmes auraient par la suite été intégrés par la nouvelle édition de 1959 dans un des deux volumes ; ne possédant aucun des volumes concernés, je remercie par avance mes aimables lecteurs (et les moins aimables aussi) de bien vouloir me communiquer leurs éventuelles informations complémentaires) ; 2/ Œuvres complètes, I et II, Poèmes (III) (?) en 1959 ; 3/ Œuvres complètes I et II (Tragédies) en 2002 + III et IV (Histoires) en 2008 + V (Comédies) en 2013. Les tomes VI (Comédies) et VII (Comédies) sont en préparation, pour une parution en 2016. Le tome VIII (Poésies) paraîtra ultérieurement.

Vigny : 1/ Œuvres complètes I et II, en 1948 ; 2/ Œuvres complètes I (1986) et II (1993). Le tome III est attendu depuis plus de 20 ans, ce qui est mauvais signe. Gallimard n’en dit rien, Vigny ne doit plus guère se vendre. Je suis pessimiste à l’égard de ce volume.

c) Rééditions achevées

Quatre éditions :

Choderlos de Laclos : 1/ Les Liaisons dangereuses, en 1932 ; 2/ Œuvres complètes en 1944 ; 3/ Œuvres complètes en 1979 ; 4/ Les Liaisons dangereuses, en 2011. Pour le moment, les éditions 3 et 4 sont toujours disponibles.

Trois éditions :

Baudelaire : 1/ Œuvres complètesI et II, en 1931 et 1932 ; 2/ Œuvres complètesen 1951 ; 3/ Correspondance I et II en 1973 + Œuvres complètesI et II, en 1975 et 1976.

Camus : 1/ Théâtre – Récits – Nouvelles, en 1962 + Essais, en 1965 ; 2/ Théâtre – Récits et Nouvelles -Essais, en 1980 ; 3/ Œuvres complètesI et II, en 2006, III et IV, en 2008.

Molière : 1/ Œuvres complètesI et II, en 1932 ; 2/ Œuvres complètesI et II, en 1972 ; 3/ Œuvres complètesI et II, en 2010. L’édition 2 est encore facilement trouvable et la confusion est tout à fait possible avec la 3.

Montaigne : 1/ Essais, en 1934 ; 2/ Œuvres complètes, en 1963 ; 3/ Essais, en 2007.

Rimbaud : 1/ Œuvres complètes, en 1946 ; 2/ Œuvres complètes, en 1972 ; 3/ Œuvres complètes, en 2009.

Stendhal : 1/ Romans, I, II et III, en 1932, 1933 et 1934 ; 2/ Romans et Nouvelles, I et II en 1947 et 1948 + Œuvres Intimes en 1955 + Correspondance en 1963, 1967 et 1969 ; 3/ Voyages en Italie en 1973 et Voyages en France en 1992 + Œuvres Intimes I et II, en 1981 et 1982 + Œuvres romanesques complètes en 2005, 2007 et 2014. Soit 16 tomes différents, mais seulement 7 dans l’édition considérée comme à jour.

Deux éditions :

Beaumarchais : 1/ Théâtre complet, en 1934 ; 2/ Œuvres, en 1988.

Casanova : 1/ Mémoires, I-III (1958-60) ; 2/ Histoire de ma vie, I-III (2013-15).

Céline : 1/ Voyage au bout de la nuit – Mort à crédit (1962) ; 2/ Romans, I (1981), II (1974), III (1988), IV (1993) + Lettres (2009).

Cervantès : 1/ Don Quichotte, en 1934 ; 2/ Œuvres romanesques complètesI (Don Quichotte) et II (Nouvelles exemplaires), 2002.

Corneille : 1/ Œuvres complètes, I et II, en 1934 ; 2/ Œuvres complètes, I (1980), II (1984) et III (1987).

Diderot : 1/ Œuvres, en 1946 ; 2/ Contes et romans, en 2004 et Œuvres philosophiques, en 2010.

Gide : 1/ Journal I (1939) et II (1954) + Anthologie de la Poésie française (1949) + Romans (1958) ; 2/ Journal I (1996) et II (1997) + Essais critiques (1999) + Souvenirs et voyages (2001) + Romans et récits I et II (2009). L’Anthologie est toujours éditée et disponible.

Goethe : 1/ Théâtre complet (1942) + Romans (1954) ; 2/ Théâtre complet (1988). Je n’ai jamais entendu parler d’une nouvelle édition des Romans ni d’une édition de la Poésie, ce qui demeure une véritable lacune – que ne comble pas l’Anthologie bilingue de la poésie allemande.

Mallarmé : 1/ Œuvres complètes, en 1945 ; 2/ Œuvres complètes I (1998) et II (2003).

Malraux : 1/ Romans, en 1947 + Le Miroir des Limbes, en  1976 ; 2/ Œuvres complètes I-VI (1989-2010).

Mérimée : 1/ Romans et nouvelles, en 1934 ; 2/ Théâtre de Clara Gazul – Romans et nouvelles, en 1979.

Nerval : 1/ Œuvres, I et II, en 1952 et 1956 ; 2/ Œuvres complètes I (1989), II (1984) et III (1993).

Pascal :  1/ Œuvres complètes, en 1936 ; 2/ Œuvres complètes I (1998) et II (2000).

Péguy : 1/ Œuvres poétiques (1941) + Œuvres en prose I (1957) et II (1959) ; 2/ Œuvres en prose complètes I (1987), II (1988) et III (1992) + Œuvres poétiques dramatiques, en 2014.

Proust : 1/ À la Recherche du temps perdu, I-III, en 1954 ; 2/ Jean Santeuil (1971) + Contre Sainte-Beuve (1974) + À la Recherche du temps perdu, I-IV (1987-89).

Rabelais : 1/ Œuvres complètes, en 1934 ; 2/ Œuvres complètes, en 1994.

Retz : 1/ Mémoires, en 1939 ; 2/ Œuvres (1984).

Ronsard : 1/ Œuvres complètes I et II, en 1938 ; 2/ Œuvres complètes I (1993) et II (1994).

Rousseau : 1/ Confessions, en 1933 ; 2/ Œuvres complètes I-V (1959-1969).

Mme de Sévigné : 1/ Lettres I-III (1953-57) ; 2/ Correspondance I-III (1973-78).

Saint-Exupéry : 1/ Œuvres, en 1953 ; 2/ Œuvres complètes I (1994) et II (1999).

Saint-Simon : 1/ Mémoires, I à VII (1947-61) ; 2/ Mémoires, I à VIII (1983-88) + Traités politiques (1996).

Voltaire : 1/ Romans et contes, en 1932 + Correspondance I et II en 1964 et 1965 ; 2/ le reste, c’est à dire, les Œuvres historiques (1958), les Mélanges (1961), les deux premiers tomes de la Correspondance (1978) et les onze tomes suivants (1978-1993) et la nouvelle édition des Romans et contes (1979).

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V. Les volumes « indisponibles provisoirement »

Un volume ne s’épuise pas tout de suite. Il faut du temps, variable, pour que le stock de l’éditeur soit complètement à zéro. Gallimard peut alors prendre trois décisions : réimprimer, plus ou moins rapidement ; ou alors renoncer à une réimpression et lancer sur le marché une nouvelle édition (qu’il préparait déjà) ; ou enfin, ni réimprimer ni rééditer. Je vais donc ici faire une liste rapide des volumes actuellement indisponibles et de leurs perspectives (réalistes) de réimpression. Je n’ai pas d’informations exclusives, donc ces « informations » sont à prendre avec précaution. Elles tiennent à mon expérience du catalogue.

-> Boulgakov, Œuvres I, La Garde Blanche. 1997. C’est un volume récent, qui n’est épuisé que depuis peu de temps, il y a de bonnes chances qu’il soit réimprimé d’ici deux ou trois ans (comme l’avait été le volume Pasternak récemment).

-> Cao Xueqin, Le Rêve dans le Pavillon Rouge I et II, 1981. Les deux volumes ont fait l’objet d’un retirage en 2009 pour une nouvelle parution en coffret. Il n’y a pas de raison d’être pessimiste alors que celle-ci est déjà fort difficile à trouver dans les librairies. À nouveau disponible (en coffret).

-> Defoe, Romans, II (avec Moll Flanders). Le premier tome a été retiré voici quelques années, celui-ci, en revanche, manque depuis déjà pas mal de temps. Ce n’est pas rassurant quand ça se prolonge… mais le premier tome continue de se vendre, donc les probabilités de retirage ne sont pas trop mauvaises.

-> Charles Dickens, Dombey et Fils – Temps Difficiles Le Magasin d’Antiquités – Barnabé Rudge ; Nicolas Nickleby – Livres de Noël ; La Petite Dorrit – Un Conte de deux villes. Quatre des neuf volumes de Dickens sont « indisponibles », et ce depuis de très longues années. Les perspectives commerciales de cette édition en innombrables volumes ne sont pas bonnes. Les volumes se négocient très cher sur le marché de l’occasion. Gallimard n’a pas renoncé explicitement à un retirage, mais il devient d’année en année plus improbable.

-> Fielding, Romans. Principalement consacré à Tom Jones, ce volume est indisponible depuis plusieurs années, les perspectives de réimpression sont assez mauvaises. À moins qu’une nouvelle édition soit en préparation, le volume pourrait bien passer parmi les épuisés.

-> Green, Œuvres complètes IV. Quinze ans après la mort de Green, il ne reste déjà plus grand chose de son œuvre. Les huit tomes d’une série même pas achevée ne seront peut-être jamais retirés une fois épuisés. Le 4e tome est le premier à passer en « indisponible ». Il pourrait bien ne pas être le dernier et bientôt glisser parmi les officiellement « épuisés ».

 -> Hugo, Théâtre complet II. À nouveau disponible.

-> Jeux et Sapience du Moyen Âge. Cas évoqué plus haut de nouvelle édition en attente. Selon toute probabilité, il n’y aura pas de réédition du volume actuel.

-> Marivaux, Romans. Situation évoquée plus haut, faibles probabilité de réédition en l’état, lenteur de la nouvelle édition.

-> Mauriac, Œuvres romanesques et théâtrales complètes, IV. Même si Mauriac n’a plus l’aura d’antan comme créateur (on le préfère désormais comme chroniqueur de son époque, comme moraliste, etc.), ce volume devrait réapparaître d’ici quelques temps.

-> Musset, Œuvres en prose. Évoqué plus haut. Nouvelle édition en attente depuis 25 ans.

-> Racine, Œuvres complètes II. En probable attente de la nouvelle édition. Voir plus haut.

-> Vallès, ŒuvresI. La réputation de Vallès a certes un peu baissé, mais ce volume, comprenant sa célèbre trilogie autobiographique, ne devrait pas être indisponible depuis si longtemps. Réédition possible tout de même.

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VI. Les volumes « en voie d’indisponibilité »

Ce n’est là qu’une courte liste, tirée de mes observations et de la consultation du site « placedeslibraires.com », qui donne un aperçu des stocks de centaines de librairies indépendantes françaises. On y voit très bien quels volumes sont fréquents, quels volumes sont rares. Cela ne préjuge en rien des stocks de l’éditeur. Néanmoins, je pense que les tendances que ma méthode dégage sont raisonnablement fiables. Si vous êtes intéressé par un de ces volumes, vous ne devriez pas hésiter trop longtemps.

– le Port-Royal, II et III, de Sainte-Beuve. Comme les trois autres tomes de l’auteur sont épuisés, il est fort improbable que ces deux-là, retirés pour la dernière fois dans les années 80, ne s’épuisent pas eux aussi. Ils sont tous deux assez rares (-10 librairies indépendantes).

– la Correspondance (entière) de Voltaire. Les 13 tomes, de l’aveu du directeur de la Pléiade, ne forment plus un ensemble que le public souhaite acquérir (pour des raisons compréhensibles d’ailleurs). Le fait est qu’on les croise assez peu souvent : le I est encore assez fréquent, les II, III et XIII (celui-ci car dernier paru) sont trouvables dans 5 à 10 librairies du réseau indépendant, les volumes IV à XII en revanche ne se trouvent plus que dans quelques librairies. Je ne sais pas ce qu’il reste en stock à l’éditeur, mais l’indisponibilité devrait arriver d’ici un an ou deux pour certains volumes.

– les Œuvres de Julien Green. Je les ai évoquées plus haut, à propos de l’indisponibilité du volume IV. Les volumes V, VI, VII et VIII, qui arrivent progressivement en fin de premier tirage devraient suivre. La situation des trois premiers tomes est un peu moins critique, des retirages ayant dû avoir lieu dans les années 90.

– les Œuvres de Malebranche. Dans un entretien, Hugues Pradier a paru ne plus leur accorder grand crédit. Mais je me suis demandé s’il n’avait pas commis de lapsus en pensant à son fameux Malherbe, symbole permanent de l’échec commercial à la Pléiade. Toujours est-il que les deux tomes se raréfient.

– les Œuvres de Gobineau. Si c’est un premier tirage, il est lent à s’épuiser, mais cela vient. Les trois tomes sont moins fréquents qu’avant.

– les Orateurs de la Révolution Française. Série avortée au premier tome, arrêtée par la mort de François Furet avant l’entrée en lice de Robespierre et de Saint-Just. Elle n’aura jamais de suite. Et il est peu probable, compte tenu de son insuccès, qu’elle reste longtemps encore au catalogue.

– le Théâtre du XVIIe siècle, jamais retiré (comme Corneille), malgré trente ans d’exploitation. D’ici dix ans, je crains qu’il ne soit dans la même position que son « homologue » du XVIIIe, épuisé.

– pèle-mêle, je citerais ensuite le Journal de Claudel, les tomes consacrés à France, Marx, Giraudoux, Kipling, Saint François de Sales, Daudet, Fromentin, Rétif de la Bretonne, Vallès, Brantôme ou Dickens (sauf David Copperfield et Oliver Twist). Pour eux, les probabilités d’épuisement à moyen terme sont néanmoins faibles.

9 011 réflexions sur “La Bibliothèque de la Pléiade

  1. Voici maintenant la première strophe d’une ‘ballade’, ci, de Liu Yong telle que francisée par Stéphane Feuillas (pp. 541-542) :

    自春來、慘綠愁紅,
    芳心是事可可.
    日上花梢,鶯穿柳帶,
    猶壓香衾臥.
    暖酥消、膩雲嚲、
    終日厭厭倦梳裹.
    無那. 恨薄情一去,音書無箇.

    « Avec la venue du printemps les verts tristes et les rouges amers,
    son coeur parfumé à nul autre pareil.
    Le soleil monte à la pointe des fleurs,
    un loriot perce les lanières des saules.*
    Toujours alourdie par la couette odorante elle repose.
    La tiédeur onctueuse s’est effacée,
    les nuages laqués sont retombés *, *= fards légers
    tout le jour languissante, lasse des coiffures et des fards.
    Qu’y faire ? Hélas les sentiments frivoles se sont enfuis, et de lettre pas une »

    Le vers 2 est rendu d’une manière à mon avis tout particulièrement contestable, sans la moindre justification dans les notes (fort indigentes). Voici le mot à mot de cette phrase absconse :
    芳 心 是 事 可 可
    odorant coeur cette matière pouvoir pouvoir.
    La formule ‘coeur odoriférant », 芳心, est un poncif poétique (e.g., S. C. Soong. A Brotherhood in Song. Chinese Poetry and Poetics, Hong Kong, Chinese University Press, 1985, pp. 42, 56, 87-88, etc) désignant très généralement le ‘je’ du locuteur ou bien l’inner being d’une jolie femme ; Feuillas, qui impose d’autorité cette dernière lecture comme si les trois premiers vers ne se cantonnaient pas dans une nature générique (dont je ne puis cerner ce que l’on gagne en y introduisant une mention du locuteur), aurait été plus inspiré d’opiner en faveur d’une première personne du singulier, conformément à la suite de la strophe et surtout à la seconde, où il ne saurait faire de doute que le ‘je’ est féminin (l’identification de la voix de genre n’est pas explicite dans le poème avant la mention des fards et des cheveux). Pour 事可可 je ne comprends pas le rendu ‘à nul autre pareil’ ; la répétition de l’auxiliaire modal nie le 事 du ‘coeur parfumé’, forcément un état mental situé par Liu Yong sur le même plan que le caractère négatif assigné au(x) vert(s) et au(x) rouge(s) desquels le printemps colore la nature. Feuillas aboutit à ce paradoxe, à mon avis oiseux et déplacé, que le coeur de la locutrice, non encore identifiée comme une femme, reçoit une qualification laudative par rupture avec le ton négatif du premier vers et dans une anticipation de la tonalité des vers 3-4. Or la dominante de tout le poème est le regret de la locutrice pour n’avoir pas su garder pour elle son amant en l’enfermant dans une représentation typiquement féminine (par rétroprojection des attentes sociétales, encodées comme masculines) du bonheur domestique. Je propose donc de traduire tout l’incipit (le vers 1 donnant en mot à mot : du printemps arriver triste vert douleur rouge) « avec la survenue du printemps, les rouges (me rendent / ont l’air) triste et les verts (me / semblent) chagrin(ent) ; dans les affaires du coeur, tout est souffrance ».

  2. Vous me forcez à rompre mon voeu de silence, NeoBirt7, mais franchement, c’est insupportable et ne n’y puis résister !
    Vous ne devriez définitivement pas tenter de traduire de la poésie (sauf à des fins pédagogiques au sein d’études techniques), tout savantissime que vous êtes, n’ayant aucun sens poétique (flèche qui vise à travers vous tous ceux qui mettent leur science philologique au-dessus de la poésie, et qui tuent les poèmes sans pitié)..
    Le résultat est affligeant.

    Quand bien même Jean-François Billeter, avec tout le respect que je lui dois, aussi passionnantes et enrichissantes soient ses critiques (les vôtres également, au passage) serait d’accord avec vous, je ne retirerais rien de mes propos et ne changerais pas d’avis.

    Pour me limiter à un cas précis (mais, mes remarques pourraient s’étendre à l’ensemble et à votre conception générale de la traduction poétique) : dans le poème de Liu Yong, quand bien même d’autres propositions seraient possibles et légitimes, je ne vois aucun grave contresens dans la traduction proposée Stéphane Feuillas, qui serait de nature à rendre le poème incompréhensible ou bien à en fausser le sens général.
    La suite du poème, que vous ne reproduisez pas, rend l’ensemble encore plus clair, s’il se pouvait, que cette simple première strophe d’exposition (n’est-ce pas, d’emblée, fausser et défigurer le poème, que d’en donner que cette première strophe d’exposition, qui n’est destinée qu’à créer une ambiance et ouvrir la porte aux pressentiments de ce qui va suivre ?).

    Il conviendrait également de préciser que Liu Yong n’était qu’une sorte de demi-lettré, fonctionnaire raté, qui a consacré beaucoup de temps aux filles des maisons closes et à la composition de poèmes d’amour légers, écrits dans une langue mêlée d’expressions populaires, sur des airs chantés. Du pur divertissement, teinté de ce qu’il faut de mélancolie et de sentimentalisme, pour lui assurer l’éternité, tant que les humains aimeront et pleureront les amours perdues.

    …………………..

    Si le poète chinois a décidé d’employer « coeur parfumé » – un « poncif poétique » comme vous dites – c’est son affaire. De quel droit décidez-vous de « l’expliciter » par le recours à un pronom personnel ? Rendre « coeur parfumé » par un « je » ou « me » ou ce que vous voudrez, est d’une violence inouïe. Feuillas « aurait été plus inspiré d’opiner en faveur d’une première personne du singulier » ? Mais nous quittons carrément le domaine de la traduction pour entrer dans celui de la trahison !
    Les poètes chinois sont toujours dans l’allusif, vous voulez à toute force être toujours dans l’explicatif. Des explications qui se veulent rationnelles et qui sont destructrices.
    Confondriez-vous l’ignorance où sont les lecteurs de la langue et de la poétique chinoise et l’imbécilité ? Les croiriez-vous incapables, avec l’aide de quelques notes explicatives, de sentir, pressentir, ressentir, et finalement « comprendre » l’intention poétique d’un vieux Chinois (qui, après tout, en dépit de la distance – dans le temps, dans l’espace et dans l’éducation – n’est autre, comme dirait Billeter, qu’un homme comme vous et moi) ?

    Pour ma part, lisant ce poème, je n’ai aucune difficulté à comprendre de ce dont on parle, à identifier une jeune femme délaissée et remplie de regrets, et n’ai pas besoin qu’on me mette les points sur les i, comme vous le faites, en détruisant au passage toute la saveur poétique du poème.
    Les choix de Feuillas (qui n’est pas mon cousin, je vous rassure) ne me paraissent pas si mauvais que vous le dites. On aurait pu rendre en français « les nuages laqués sont retombés » par un tout bête « la chevelure est défaite » (d’ailleurs on retrouverait une parenté d’idée, entre les « nuages laqués » objets « célestes » déchus en retombant, et le double sens de « défaite » en français, qui comprend également l’idée de déchéance, pour rire un peu…), cela nous éviterait une « chinoiserie » au profit d’un prosaïsme, mais quid alors de la lourde insistance, au vers suivant, avec « lasse des coiffures » ?

    Détail dans le détail : dès le mot à mot que vous proposez, le doute me vient. Comment faites-vous pour traduire 是 par « cette » ? D’où le tenez-vous ? Pourquoi le choisissez-vous plutôt que le sens évident et d’usage courant qui rend habituellement, quotidiennement, j’oserais dire prosaïquement, 是 par « être » ou par « oui ». L’acception que vous adoptez change tout le sens du vers et le rend, selon vous.
    On retrouve d’ailleurs ce caractère dans des expressions (parmi mille autres) qui signifient : « personnifier »… Conséquemment, si j’adopte « être pouvoir pouvoir » le « à nul autre pareil » n’est plus insensé et Feuillas est fondé à voir dans le vers ce caractère « laudatif » que vous lui refusez.
    Bien entendu, je n’ose égaler ma courte science à la vôtre, et si vous parveniez à me prouver que 是 ne pouvait en aucun cas signifier « être » à l’époque du Poète, je baisserais pavillon et accepterais de subir la cangue et le fouet – doucement sur le fouet, tout de même, je n’ai pas le cuir très épais – sur la place publique. Mais, dans ce cas, encore faudrait-il le dire et l’expliciter !

    Quant à vos interprétations sur « les rouges tristes et les vers amers », je vous en laisse la lourde responsabilité, n’y voyant que ce que le poète et le traducteur ont voulu y mettre : une annonce, un pressentiment, de l’amertume de « coeur parfumé », dont la raison (l’absence ou l’abandon de l’amant) vont nous apparaître par la suite – et non pas ce « caractère négatif » trop normatif et qui dresse de véritables barbelés à travers le poème.

    Nous avons déjà été en désaccord profond quand il s’agit de traduction de poésie. Beaucoup (infiniment) moins savant que vous, je crois être un peu plus « poète » que vous (je ne me flatte pas en le disant, vu que vous semblez ne l’être pas du tout – je ne vous en fais pas grief – alors, comme aurait pu dire Pierre Dac, être « quelque chose » c’est « déjà mieux que rien » mais ce n’est « pas grand chose » pour autant)… Je prends le risque que nous ayons de nouveau sur ce sujet une grosse fâcherie. Chose non rare entre bons amis.
    Pour le moment, je vais retourner dans ma tanière, le temps de purger ma grosse colère et de lécher mes plaies.

    Bien cordialement, et à des temps meilleurs.

    • (Je remets ici – avec toutes mes excuses – le bout de commentaire que j’ai malencontreusement placé entre vos deux interventions, NéoBirt7) où il fait figure de cheveu sur la soupe. Encore pardon pour cette répétition qui ne signifie pas que je sois particulièrement satisfait de ma petite prose.)

      « Pour passer au peigne fin « L’Anthologie de la Poésie Chinoise » dont s’honore la collection de la Pléiade, êtes-vous si sûr d’être « the right man at the right place » ?

      (Je ne prétends nullement l’être ni même en approcher de mon côté et je ne me fie qu’à des plus experts que moi en la matière, d’où je tire entièrement mes faibles lumières – qu’ils officient dans ce Pléiade ou hors de ce Pléiade) »

    • Domonkos, 是 a de très nombreuses valeurs, la copule (plutôt que le verbe ‘être’) n’étant que l’une d’elles, comme « alors, ensuite, de là ». Or nous ne sommes pas ici dans un cas de figure où la copule s’impose sans aucune discussion (par exemple, lorsqu’il y a le tour 應是). Pour le démonstratif, je le postule sur la foi de passages comme le poème du dernier empereur des Tang des Sud, Li Yu (cité d’après Z. Cai (ed.), How to read Chinese Poetry. A Guided Anthology, New York / Chichester, Columbia University Press, 2008, pp. 246-247) :

      無言獨上西樓 « Without a word, alone I climb the West Pavilion.
      月如鉤 The moon is like a hook.
      寂寞梧桐深院鎖深秋 In the lonely inner garden of wutong trees is locked late autumn.
      剪不斷 Cut, it doesn’t break,
      理還亂 Tidied, a mess again —
      *是*離愁 *This* separation grief.
      別是一般滋味在心頭 It’s altogether a different kind of flavor in the heart »,

      ce couplet (ibid., pp. 276-277) :
      我見青山多嫵媚 « I see in green mountains such alluring charm;
      ,料青山 見我應如*是* I expect that they see *the same* in me ».

      ou encore celui-là (p. 362) :

      竊謂言者過 « I said to myself that his words were excessive,
      豈其遂如*是* How could it possibly have been *like this*? »

      Dans la ballade de Liu Yong, comprendre que « le coeur est odorant, à nul autre pareil » serait d’une banalité et d’une trivialité sans nom ; de même pour « le coeur odorant est à nul autre pareil ». Je ne sais pas de parallèle exact.

  3. Domonkos fait comme si ma traduction était sévèrement invraisemblable ; contrôles pris, elle n’a rien d’une aberration et ne m’expose pas, comme il le dit, au reproche d’incapacité à traduire des poètes chinois. D’une part, une traduction en ligne sérieuse propose « since the arrival of spring, pathetic seems the green and saddened the red, I’ve been absent-minded and vague. » (https://bit.ly/3i7xdXj). En outre, et surtout, le sinologue californien Michael A. Fuller, spécialiste de poésie, en son An Introduction to Chinese Poetry. From the Canon of Poetry to the Lyrics of the Song Dynasty, Cambridge, Mass., Harvard University Asia Center, 2018, p. 385, donne le même mot à mot que le mien avant que de traduire « since the arrival of spring, I am saddened by green and feel sorrow at red; concerning the fragrant heart, all matters are indifferent ». Un peu de mesure en ces matières ne serait donc pas de trop, quand bien même je confesse avoir été assez rogue avec les traductions de l’Anthologie Pléiade.

    • Pour finir, puisque Domonkos aime les affirmations péremptoires, 是不是, je lui signale que l’Oxford Chinese Dictionary, une autorité réputée, signale en premier, sub verbo shì / 是, « 〈代〉1>〈书)(这)this, that 〜日 that day || 如〜like this ►〜可忍,孰不可忍 2> (复指宾语)[used to introduce the verb] ►唯利〜图, 哈命〜从 » (p. 678 col. 1). La valeur de copule n’est mentionnée qu’en second. Ce n’est donc nullement une aberration qui m’a fait, et pas moi seulement, avancer cette valeur au v. 2 de la ballade de Liu Yong.

    • et pourquoi pas ? Avec toute la bande des survivants de « Tel Quel » et, à titre de « documents » les délires maoïsants de l’ensemble de l’intelligentsia des années 70-80. Voilà qui aurait de l’allure et deviendrait immédiatement un « Pléiade culte » !

      (Ce n’est ni un souhait ni une crainte de ma part, juste un signe d’écoeurement… qui laisse peu à peu la place à l’indifférence. Même plus envie d’en discuter sérieusement et de rompre des lances… Que les fidèles parmi les fidèles n’en prennent pas ombrage, je ne cherche à convaincre personne de partager ma « désappéteance » et ne désire point gâcher leur plaisir.)

  4. Bonjour à Neo-Birt7, Domonkos Szenes et aux autres contributeurs,

    J’ai suivi depuis quelques mois vos conversions sur ce blog. Malheureusement, les échanges se suivant sur plusieurs années (et répartis sur de nombreux pages), il m’est difficile de trouver une information autrement que par le hasard de leur lecture.

    J’ai en effet apprécié les commentaires produits par Neo-Birt7 sur le blog « Propager le Feu » qui, par leur dimension concise et savante, ont pu éclairer mes choix de lectures quant aux chef-d’œuvres grecs antiques.

    Pourriez-vous produire, en un résumé similaire, la liste des éditions de références publiées chez la Pléiade ? Celle qui, par la qualité de leur édition et de leurs commentaires, n’ont pas d’égal ailleurs pour étudier les auteurs en question. Je parle couramment l’anglais et l’espagnol, et apprends depuis peu l’allemand. Les auteurs francophones sont donc pour moi propriétaires au sein de ma liste d’achat future en cette collection.

    En vous remerciant par avance,
    Adrien

    • Voici la liste qu’avait dressée à l’époque NeoBirt :

      ÉCRITS RELIGIEUX :
      * comporte un très important et original appareil critique
      ** capital en français mais traduction et / ou appareil critique contestable(s)
      Ancien Testament (2 vol.) ; Écrits intertestamentaires (= textes de Qûmran) ; Écrits apocryphes (2 vol.) ; Ecrits gnostiques (= textes de Nag Hammadi).

      ANTIQUITÉ :

      Aristote* ; Les présocratiques** (= traduction commentée du recueil de Diels-Kranz, Die Fragmente der Vorsokratiker) ; Le Rāmāyaṇa** ; Les épicuriens* ; Philosophes taoïstes* (2 vol.) ; Philosophes confucianistes* ; Premiers écrits chrétiens (= sélection de textes patristiques grecs et latin).

      MOYEN-ÂGE :

      Au bord de l’eau ; Chrétien de Troyes* ; Le roman de Renart* ; Sagas islandaises* ; Somadeva**.

      XVIe SIÈCLE :

      Agrippa d’Aubigné ; Brantôme* ; Calvin ; Conteurs italiens de la Renaissance* ; Jin Ping Mei ; La pérégrination vers l’ouest (2 vol.) ; Luther, tome I* ; Montaigne, Essais* (2007) ; Rabelais, ed. Huchon* ; Ronsard, ed. Céard et al.* (2 vol.) ; Théâtre élisabéthain (2 vol.).

      XVIIe SIÈCLE :

      Boileau ; Fénelon* (2 vol.) ; Malebranche, tome I* ; La Fontaine, Fables et contes, ed. Collinet* ; Corneille, ed. Couton* (3 vol.) ; Libertins du XVIIe siècle* (2 vol.) ; Mme de Lafayette* ; Mme de Sévigné, ed. Duchêne* (3 vol.) ; Molière, ed. Forestier* et Bourqui (2 vol.) ; Nouvelles du XVIIe siècle* ; Pascal, ed. Le Guern* (2 vol.) ; Racine, théâtre, ed. Forestier* ; Retz, ed. Hepp et Pernot* ; Spectacles curieux d’autrefois et d’aujourd’hui ; Tallemant des Réaux* (2 vol.).

      XVIIIe SIÈCLE :

      Choderlos de Laclos, ed. Versini* (pas l’édition séparée des seules Liaisons dangereuses par C. Seth !) ; Diderot, ed. Delon, en cours (2 vol. parus) ; Le rêve dans le pavillon rouge (2 vol.) ; Marivaux, Oeuvres de jeunesse, ed. Deloffre* ; Rétif de la Bretonne* (2 vol.) ; Romanciers libertins du XVIIIe siècle* (2 vol.) ; Rousseau* (5 vol.) ; Saint Simon, ed. Coirault* (9 vol.) ; Voltaire, correspondance (13 vol.) ; Voltaire, romans et contes, ed. Van den Heuvel*.

      XIXe SIÈCLE :

      Andersen, vol. I* ; Balzac, La Comédie humaine, ed. Castex* ; Balzac, Oeuvres diverses* (2 vol. parus) ; Baudelaire, ed. Pichois* (4 vol.) ; Chateaubriand, Essai sur les révolutions – Génie du christianisme* ; Constant ; Corbière-Cros* ; Courier ; Daudet ; Flaubert, correspondance* (5 vol.) ; Flaubert, Oeuvres complètes* (3 vol. parus, dont un d’Oeuvres de jeunesse) ; Fromentin* ; Gobineau (3 vol.) ; Hugo, Oeuvres poétiques* (3 vol. parus) ; Hugo, Notre Dame de Paris – Les travailleurs de la mer* ; Huysmans ; Lautréamont-Nouveau* (pas la nouvelle édition du seul Lautréamont !) ; Mallarmé, ed. Marchal (2 vol. ; I*) ; Maupassant* (3 vol.) ; Nerval, ed. Guillaume et Pichois* (3 vol.) ; Rimbaud, ed. Adam* et ed. Guyaux ; Sand (4 vol. parus, dont 2 d’Oeuvres autobiographiques*) ; Stendhal, Oeuvres intimes* (2 vol.) ; Stendhal, Oeuvres romanesques complètes (3 vol.) ; Stendhal, Voyages en France* ; Stendhal, Voyages en Italie* ; Tocqueville (3 vol. : I*) ; Tolstoï, Journaux et carnets* (3 vol.) ; Vigny, Oeuvres complètes, nouvelle édition* (2 vol. parus) ; Villiers de l’Isle-Adam* (2 vol.) ; Zola, Contes et nouvelles* ; Zola, Les Rougon-Macquart.

      XXe SIÈCLE :

      Apollinaire* (3 vol.) ; Aragon* (5 vol.) ; Bernanos, Essais et écrits de combat* (2 vol.) ; Borges** (2 vol.) ; Breton* (4 vol.) ; Camus, ed. Lévi-Valensi et Gay-Crosier (4 vol.) ; Céline, Lettres* ; Céline, Romans* (4 vol.) ; Claudel, Journal* (2 vol.) ; Claudel, Théâtre, ed. Autran et Alexandre* (2 vol.) ; Cocteau* (2 vol.) ; Colette (4 vol. : I-II*) ; Conrad ; Éluard (2 vol.) ; Faulkner (5 vol.) ; France (4 vol.) ; Garcia Lorca* (2 vol.) ; Gide, nouvelles éditions* ; Giono* (8 vol.)* ; Giraudoux* (3 vol.) ; Joyce* (2 vol. parus) ; Kafka, ed. David* (4 vol.) ; Malraux, Oeuvres complètes* (6 vol.) ; Mauriac (5 vol.) ; Michaux* (3 vol.) ; Montherlant, Romans, vol. II* ; Pasternak* ; Péguy, nouvelles éditions (4 vol.) ; Prévert* (2 vol.) ; Proust, À la recherche du temps perdu, ed. Tadié* (4 vol. ; l’édition antérieure, par Clarac et Ferré, en 3 vol., ne comporte aucun appareil critique) ; Queneau* (3 vol.) ; Rilke* (2 vol.) ; Valéry, Cahiers (2 vol.) ;

      HORS-SÉRIE :

      Anthologie de la poésie chinoise ; Anthologie de la poésie française.

      Les must-have, piliers de toute bonne bibliothèque littéraire, me semblent être le Sévigné ; le Retz ; le Saint-Simon ; le Rousseau ; le Voltaire ; les romans de Balzac ; les oeuvres complètes de Baudelaire (sans la Correspondance) ; la poésie de Hugo ; le Nerval ; le Villiers ; le Proust ; l’anthologie thématique des Cahiers de Valéry ; et le Céline.

      Je rajouterai à titre personnel le tome œuvres romanesques de Sartre (j’ignore pourquoi Neo ne l’a pas intégré dans la liste…)

        • Comme l’a écrit un jour Ahmed Berkani, en fin de compte faites-vous votre propre liste.

          À celle citée ci-dessus, je rajoute pour ma part ces ouvrages que j’ai beaucoup aimés en Pléiade :

          ANTIQUITÉ : Aristophane – Théâtre complet ; Eschyle, Sophocle (Tragiques grecs) – Tragédies ; Euripide (Tragiques grecs) ; Hérodote, Thucydide Œuvres complètes ; Homère – Iliade et Odyssée ; Plaute – Térence Œuvres complètes ; Romans grecs et latins

          MOYEN-ÂGE : Le Livre du Graaal (3 volumes) ; Les Mille et une nuits (3 volumes) ; Tristan et Iseult, les premières versions européennes

          XVIe SIÈCLE : Romans picaresques espagnols ; Cervantes – Don Quichotte ; Shakespeare – Œuvres Complètes (Ancienne édition , 2 volumes)

          XVIIe SIÈCLE : La Bruyère – Œuvres complètes ; Romanciers du XVIIe siècle ; Théâtre du XVIIe siècle (3 volumes)

          XVIIIe SIÈCLE : Austen – Œuvres romanesques complètes (2 volumes) ; Beaumarchais – Théâtre complet (2 volumes) ; Defoe – Romans (2 volumes) ; Fielding – Romans ; Marivaux – Théâtre complet (Ancienne édition) ; Nouvelles du XVIIIe siècle ; Romanciers du XVIIIe siècle (2 volumes) ; Swift – Œuvres ; Théâtre du XVIIIe siècle (2 volumes)

          XIXe SIÈCLE : Brontë (Anne, Charlotte et Emily) (2 volumes) ; Dickens (9 volumes, tous indispensables) ; Dostoïevski (5 volumes de romans ainsi que Récits, chroniques et polémiques, tous indispensables) ; Goethe (2 volumes) ; Gogol – Œuvres complètes ; Griboïedov, Lermontov, Pouchkine – Œuvres ; Leskov, Saltykov-Chtchédrine ; Poe – Œuvres en prose ; Jules Renard (3 volumes) ; Walter Scott (2 volumes) ; Tchékhov – Œuvres ; Tourguéniev – Romans et nouvelles complets (3 volumes)

          XXe SIÈCLE : Alain – Propos (2 volumes) ; Céline – Romans (4 volumes) ; De Gaulle – Mémoires ; Gracq (2 volumes) ; Green (les trois premiers volumes) ; Kafka (Nouvelle édition, 2 volumes, complète parfaitement les deux premiers volumes traduits par Vialatte) ; Lévi-Strauss ; Montherlant (Essais et Théâtre) ; Yourcenar – Œuvres romanesques

          • Justement, mon but est d’éviter de perdre de l’argent à acheter des éditions scientifiquement faibles quand la « concurrence » propose un résultat de meilleure qualité en français ou en bien anglais. Je possède déjà environ 25 Pléiades, auxquelles on peut ajouter peu ou prou le même nombre en version numérisée. Je vous remercie par ailleurs de m’avoir communiqué votre liste de « coups de cœur » qui, elle aussi, a son intérêt.

          • J’ajouterais pour notre part :
            – MOYEN ÂGE : Dante Alighieri, Œuvres (éd. A. Pézard) ;
            – XX° siècle : Luigi Pirandello, Théâtre complet (2 tomes).
            Une remarque : la poésie italienne, qui représente au bas mot la moitié de toute la littérature transalpine (sans compter les œuvres dialectales), n’est pas décemment représentée… même si nous sommes là « juges et partie », il fallait le dire.
            Bien cordialement

          • Aux 2 listes ci-dessus il faut absolument (à mon avis) ajouter les 2 volumes de Platon. L’édition critique est très soignée, la traduction est agréable et avoir l’intégralité de l’œuvre de Platon sous la main dans 2 pléiades est un vrai plaisir.

          • MZ, vous devriez faire attention à l’imprécision de votre langage. Il est convenu de nommer ‘édition critique’ tout travail de présentation du texte original, que ce dernier soit grec (dans le cas de Platon), français (pour nos classiques), etc, à partir de ses sources originales, muni en pied de page ou en fin de volume d’un appareil (ou apparat, ‘apparatus’) critique collectant les principales variantes et interventions éditoriales (déplacements de mots, suppressions, mots ou propositions corrigés). Une simple traduction n’a pas le moindre droit à être désignée d’édition critique. C’est d’autant plus vrai que celle de Robin à la Pléiade ne daigne même pas préciser quel texte grec lui a servi pour chaque dialogue (sans nul doute l’édition Budé pour l’ensemble des dialogues de jeunesse plus ceux des dialogues de vieillesse publiés à sa date [1942] ; pour le reste, on est réduit aux conjectures, mais le texte sous-jacent semble devoir s’identifier à celui de l’Oxford Classical Text de John Burnet). Dire de la traduction Robin qu’elle est ‘agréable’ relève du paradoxe effronté ; comme il s’agit, dans les limites (étroites par rapport à l’anglais ou à l’allemand) de la plasticité de notre langue français, d’un quasi décalque du grec jusque dans les particules (en anglais, un ‘crib’), trois générations d’hellénistes l’ont trouvé justement trouvée rébarbative autant que précise, caractère du reste accentué par la mise en page dense et trop peu aérée. Elle n’est du reste nullement dépourvue d’erreurs ; la version des Lois en particulier, en raison de la longueur de cette oeuvre, de son style obscur et entortillé aux très longues phrases parfois amorphes, de sa langue terriblement imbriquée, comporte d’assez nombreux faux sens et même e »zccontre-sens (il y en a notamment dans le Banquet et le Phèdre en ce qui concerne les évocations de la pédérastie attique ou spartiate, sujet brûlant qui embarrassa les traducteurs pendant longtemps). Bref, deux volumes encore utiles mais poussiéreux à trop d’égards, voire périmés, et dont l’appareil critique (on désigne ainsi l’ensemble des prolégomènes, des notices et des notes usuels dans la Pléiade) aide trop peu, ne serait-ce que par l’absence d’introduction à chaque dialogue. Je recommande de préférence la traduction d’Emile Chambry aux anciens Classiques Garnier, beaucoup plus avenante et tout aussi correcte, sinon davantage.

  5. Voilà une réponse vigoureuse ! Si j’aime la joute verbale, je ne souhaite pas la pratiquer à travers les commentaires d’un blog.
    Je ne commenterai pas votre usage du terme « poussiéreux » ; soit c’est votre avis et il ne vaut pas plus qu’un autre (pas moins non plus) ; soit c’est l’usage délibéré d’un terme péjoratif destiné à dévaloriser une traduction qui ne vous plaît pas et à cette tentative de manipulation j’aurais préféré l’exposé des raisons pour lesquelles elle ne vous plaît pas.
    « Paradoxe effronté » ? Peut-être. Ou pas. « Agréable » n’étant pas un terme scientifiquement quantifiable mais plutôt l’assertion d’un ressenti totalement subjectif, je le revendique et le répète. Libre à chacun de partager ou de ne pas partager mon point de vue (je ne prétends pas détenir la vérité, et j’ose espérer que vous non plus…).
    Les choix du traducteur sont exprimés dans son avant-propos. Je ne vais pas les répéter ni les paraphraser ici. Je préciserai toutefois à l’usage du lecteur qui ne l’aurait pas dans sa bibliothèque que ces choix visent au respect de l’articulation du texte grec, si importante pour un Platon, et incluent la reprise des répétitions des idées exprimées par deux termes voisins, procédé commun chez Platon qu’il serait dommage de ne pas restituer dans une traduction. Ces choix se traduisent naturellement par un compromis sacrifiant quelque peu l’élégance à la fidélité. A moi ils me conviennent.
    Et mes volumes de Platon de la Pléiade me procurent toujours du plaisir quand je les ouvre. C’est ce que je veux partager ici.

    • Ne voulant pas rompre des lances avec un intervenant qui, de toute évidence, ne peut être un helléniste ni un platonisant, je me contenterai de quelques extraits empruntés à l’une des rares spécialistes françaises des Lois. Dans son excellente anthologie commentée, Anissa Castel-Bouchouci, docteure en philosophie pour une thèse sur Platon dirigée par Luc Brisson, écrit ceci :

      « depuis plusieurs décades, le lecteur français dispose de deux traductions du texte intégral des Lois, celle de L. Robin d’une part, celle de E. des Places et d’A. Diès d’autre part. Dans ces conditions, pourquoi en proposer une autre ? A quoi bon ? A la première objection (encore une traduction), je répondrai que les belles infidèles vieillissent vite, et parfois mal : il se peut que des traductions se périment, car nos exigences à leur endroit varient d’une époque à l’autre, et d’un public à l’autre. Celle de L. Robin, excellente à bien des égards, est d’un style un peu suranné ; son grand mérite est d’être très proche de l’original, plus peut-être que celle de d’E. des Places et d’A. Diès, qui présente le texte grec en regard et peut donc s’autoriser quelques imprécisions ponctuelles que l’helléniste est supposer lever aisément. Or on ne saurait aujourd’hui partir du principe que les oeuvres philosophiques ont un public nécessairement rompu aux subtilités et du grec et du latin. Et si L. Robin avait, à n’en pas douter, les vertus du fidèle traducteur – sans compter les autres -, il lui arrivait de commettre des contresens, d’oublier des négations, d’interpréter librement un contexte un peu trop suggestif et dont la construction laisse à désirer. Soucieux de rendre la moindre particule et les nuances les plus idiomatiques, il pêchait quelquefois par excès de fidélité, jusqu’à sacrifier à l’esprit du grec le style ou la syntaxe du français. Le seul point sur lequel il convienne d’insister concerne la nécessité des commentaires, et ce sera là un élément de réponse à la seconde objection (à quoi bon ?). En matière de notes et d’éclaircissements, L. Robin est très économe. Quant à l’édition Budé, elle opte pour une présentation allégée, puisque, d’une part, le texte y a été si bien établi qu’il continue à faire référence, avec ses variantes et ses différentes leçons dans l’apparat critique, et que, d’autre part, le contexte historique et juridique a fait l’objet d’une excellente introduction, complète, érudite et détaillée. Par contraste, un simple recueil de textes, incomplet par définition, ne saurait s’appuyer ni sur le manuscrit, ni sur le contexte ou une familiarité avec l’Antiquité dont L. Robin semble faire trop généreusement crédit à ses destinataires »

      (Platon, Les Lois (extraits). Introduction, traduction nouvelle et notes, Paris, Gallimard, 1997, pp. 12-14, cf. la note 10 p. 264 pour l’élucidation des bavures philologiques mentionnées).

      Dans la bibliographie, tout ensemble raisonnée et commentée, les deux volumes de Robin font l’objet de la mention suivante (p. 256) :

      « il est souvent impossible de savoir quel manuscrit ou quelle édition suit le traducteur. Or, paradoxalement, la traduction n’est pas toujours lisible si l’on ne dispose pas du texte grec en regard ».

      Je pense que les intervenants de ce fil disposent maintenant peu ou prou des éléments permettant de distinguer le vrai du faux, et d’apprécier la part d’autorité qu’il convient d’attribuer aux interventions respectives du présent auteur et du thuriféraire de la Pléiade platonicienne.

      • Pour l’édification des utilisateurs de ce fil, voici une petite anthologie de jugements autorisés portés sur la tonalité des versions platoniciennes confectionnées par Robin (dans la collection Budé, Phèdre, Phédon, Banquet ; à la Pléiade, les oeuvres complètes) :

        « an English ear that has made some acquaintance with the great masterpieces of French prose will often feel that there might be an easier flow or a more seductive harmony in the sentences which stand opposite the rhythms and euphonies of Plato. In many places, we feel sure, M. Robin could have improved the sound of his sentences without weakening their sense or accuracy; and he could certainly have avoided the jingle, which has nothing to justify it in the Greek (62B) : ‘ce sont des Dieux, ceux sous la garde de qui nous sommes, et nous les hommes, nous sommes une partie de la propriété des Dieu' » (Walter R. M. Lamb, compte rendu du Phédon [1926] dans la Classical Review 40, 1926, p. 217).

        « la traduction a un caractère particulier. Elle sacrifie délibérément l’élégance et la poésie à la précision stricte. Elle se propose de rendre compte des moindres nuances du texte et d’en souligner toutes les articulations. Le lecteur est ainsi mis à même de suivre la marche des idées et la portée des démonstrations. Il arrive parfois que la traduction tourne un peu à la paraphrase – ce cas est inévitable – ou qu’elle mette en relief, d’une manière presque excessive, des indications à peine visibles dans le texte grec. Une partie du charme magique propre du style platonicien s’évapore quelquefois. La langue de Platon prend, peut-être plus souvent que de raison, un aspect un peu scolaire, qui risque de surprendre les lecteurs familiers avec le texte grec. En particulier, M. R. s’efforce de rendre par des équivalents français toutes les variétés d’opposition ou de liaison indiquées par le souple jeu des particules. Et cela nous déconcerte un
        peu. Mais il y a déjà certainement de la scolastique chez Platon lui-même et cette méthode de traduction, d’une probité exemplaire, qui ne tourne aucune des difficultés du texte, a un avantage certain : elle montre l’étonnante complexité des intentions de Platon, et la richesse d’une pensée qui n’a pas fini de prêter à la rêverie et à la réflexion des hommes » (Albert Rivaud, compte rendu de la duologie Pléiade dans la Revue des Études Grecques 56, 1943, p. 251).

        « l’ancienne édition de L. Robin (1933) offre une traduction particulièrement lourde, et pour tout dire décourageante, mais qui guidera les hellénistes » (Jacques Cazeaux, Platon. Phèdre. Introduction, traduction, notes et commentaire, Paris, Le livre de poche classique, 1997, p. 75). Cette appréciation est à rapprocher, pour faire ressortir l’évolution de la langue et du goût littéraire, de l’avis porté par le spécialiste d’éloquence attique Georges Mathieu (éditeur Budé à la belle plume d’Isocrate et Démosthène) dans son propre compte rendu : « la traduction est claire et vivante ; parfois elle peut sembler un peu plus prolixe que le texte et tendre à la paraphrase ; mais c’est pour mieux faire ressortir l’allure de l’ensemble. C’est même ce sens de la vie qui a décidé quelquefois M. Robin à forcer, nous semble-t-il, la familiarité de certaines phrases (par exemple, 237 B, 241 C, 243 E, 256 E, 248 B), parce qu’il veut nous rappeler que c’est là une conversation et non pas un ‘dialogue philosophique' » (Revue des Études Anciennes 36, 1934, p. 270).

        Pour ce qui touche à la compétence de ces auteurs, Lamb est l’éditeur / traducteur de la plus grande partie du Platon de la collection Loeb ; Rivaud a procuré l’édition Budé du Timée, certes peu transcendante sur le plan de la critique textuelle mais fûtée quant à la traduction et munie d’une magistrale notice paraphrastique ; enfin Cazeaux a translaté plusieurs dialogues capitaux non seulement en clarifiant certaines points que tous ses prédécesseurs s’accordent à mal entendre mais en proposant de riches et perspicaces commentaires qui ancrent l’analyse doctrinale dans un démontage inédit de la dramaturgie dialectique.

        Robin lui-même n’entretenait pas d’illusions sur ses qualités d’écrivains, témoin la note où il récuse la version Budé du Cratyle réalisée par Louis Méridier au profit de la sienne en Pléiade, alors à l’impression : « bien que cette traduction soit excellente, le désir de mettre plus fortement l’accent sur certains points m’a entrainé à risquer mes propres traductions, si lourdes puissent-elles être » (La pensée hellénique des origines à Épicure. Questions de méthode, de critique et d’histoire, Paris, P.U.F., 1942, p. 369 n. 1).

  6. Un ami, prof de philo dans une île française et lointaine, m’envoie aujourd’hui ce message : « les nouveaux programmes de philo ont introduit ce « philosophe » chinois parmi les auteurs susceptibles d’être étudiés pour le bac. »
    Je n’ai pas plus de détails pour le moment. Je souhaite « bon courage » aux impétrants. Et je crains le pire ! (Litote.)
    ………………………………
    Je ne voulais pas y revenir (et d’ailleurs ne m’étendrai pas sur le sujet), mais puisque l’occasion se présente, je voudrais atténuer la sévérité extrême de certains de mes récents jugements sur François Jullien.
    Tout en maintenant la plupart des réserves que j’ai émises à son encontre, je regrette de m’être laissé entraîner (sous l’influence d’un mentor impitoyable) à le révoquer entièrement. Je me suis replongé dans ma bibliothèque chinoise, la triant, la reclassant, et remettant le nez dans plusieurs ouvrages, dont ceux de Jullien, et j’en retire l’impression d’avoir adopté aveuglément les jugements sans appel de Billeter et du mentor ci-dessus évoqué.
    Je ne dénie pas l’intérêt de la critique de Billeter, que je salue et que je partage assez largement, mais, la confrontant aux textes même de Françoise Jullien, je ne reconnais pas le portrait poussé jusqu’à la caricature, qu’il en donne.
    Le travail de François Jullien mérite d’être soumis à une critique serrée, mais en aucun cas d’être accablé d’indignité. Je ne crois pas qu’il soit le meilleur représentant du « relativisme culturel » que dénonce très justement Billeter.

    Je ne relance pas une polémique, ni même une simple discussion sur le sujet. Ce « mea culpa » n’est pas une réponse à qui que ce soit et ne concerne que mes propres prises de position et mes propres excès. Je ne répondrai donc en aucun cas à une éventuelle réplique.

    • Comme d’habitude, toutes mes excuses pour les fautes de frappe : « les textes même(s) » ; « François(e) Jullien », etc. Jamais assez de relecture…

      • Ah oui, ben décidément, mes doigts dérapent sur le clavier, je croyais avoir écrit Zhuangzi (Tchouang-tseu), et… il s’est glissé dans les méandres du Tao…
        ………………..;;
        J’avoue que cette programmation me laisse pantois : déjà le mot « philosophe » me paraît totalement inadéquat, appliqué à Tchouang-tseu, mais le faire étudier sans connaissance préalable de la « pensée chinoise » à des lycéens qui ont à peine appris le b-a ba en philo et rien sur la Chine ! Et pourquoi choisir celui-là, pourquoi choisir le taoïsme pour représenter la pensée chinoise ? Totalement absurde.
        Enfin, cela leur fera de jolis contes de fées new age, sur « le papillon se rêvant Tchouang-tsi ou Tchouang-tsi se rêvant papillon » et ils pourront chantonner « l’effet papillon » de Benabar, autre grand philosophe !

        • En tant qu’enseignant en philosophie, je me permets de vous répondre Domonkos. Je salue l’ajout d’un certain nombre d’auteurs. Il faut bien comprendre la fonction de cette liste. Elle n’est pas exclusive de l’étude d’autres auteurs. Il était donc déjà possible d’étudier des auteurs japonais, indiens ou chinois par exemple. Cette liste borne le choix de l’œuvre annuelle étudiée en classe (œuvre entière ou portions significatives). Les ajouts sont les suivants :

          Les présocratiques ; Zhuangzi ; Nāgārjuna ; Avicenne ; Maïmonide ; Smith ; Bentham ; Feuerbach ; ; James ; Weber ; Mauss ; Jaspers ; Benjamin ; Jankélévitch ; Jonas ; Aron ; de Beauvoir ; Lévi-Strauss ; Weil ; Hersch ; Ricœur ; Anscombe ; Murdoch ; Rawls ; Simondon ; Putnam

          On constate ainsi plusieurs intentions :
          1) L’ajout de penseurs (si le terme philosophe vous semble inadéquat) issus de traditions et pays non-occidentaux, notamment plusieurs maîtres anciens ;
          2) L’ouverture aux sciences humaines, avec, ici cela est clair, des non-philosophes (mais ayant à peu près toujours eu une formation universitaire en philosophie ;
          3) Des philosophes plus récents, notamment issus de la tradition analytique.

          Votre crainte quant à l’accessibilité de Zhuangzi est compréhensible. Elle est cependant identique pour nombre d’autres auteurs. J’ai choisi cette année le Gorgias de Platon comme œuvre annuelle. Si je ne restituais pas le « décor » (le monde grec, Athènes, les sophistes, les questionnements entre l’ontologie et le logos etc), les élèves ne comprendrait rien à cette cruciale diatribe. Il faut que je maîtrise à un niveau au moins honorable à peu près l’ensemble du corpus platonicien (notamment Le Sophiste) pour rendre compte du Gorgias de façon honnête.

          Donc, s’il fallait étudier un auteur « lointain » comme Zhuangzi, il faudrait mener le même travail. Je ne pense pas qu’il s’agisse de faire du new age. J’espère qu’un enseignant que ferait le choix de cet auteur se documenterait sérieusement avant d’en faire l’étude.

          Je souscris à votre interrogation par contre sur le « cherry-picking » (décidément, que quelqu’un me dise comme faire des italiques) de Zhuangzi. Qu’en est-il des autres, notamment Confucius [Kongzi] pour n’évoquer que le plus connu. Cela me laisse songeur. On a du juger que l’un était plus accessible de l’autre.

          • Je vous remercie pour votre réponse éclairante, Vidar.

            Normalement, je devrais, en ma qualité de vieil amoureux de la civilisation et de la pensée chinoise, me réjouir hautement de l’arrivée de Zhuangzi.

            Cependant, sans vouloir minimiser les difficultés d’accès à la pensée de nombre de philosophes occidentaux, ni les risques de contresens, dans le cas de Zhuangzi, « parachuté » brutalement, les risques sont multipliés par mille.
            Pour deux raisons, la première essentielle, la seconde circonstancielle : l’ignorance de la culture chinoise dans lequel il est apparu, l’envahissement d’une sous-pensée « orientalisante » dans laquelle le taoïsme joue sa partition.
            Sans compter la dimension constitutive du taoïsme, de l' »anti-intellectualiste » et de l' »anti-rationnalité ».

            Par suite, je maintiens fermement que :
            – on ne saurait étudier l’oeuvre et la pensée d’un auteur chinois antique sans une solide initiation à la civilisation, la langue et la pensée chinoise.
            – il faut absolument affirmer et marteler qu’en aucune façon Zhuangzi ne correspond à la définition (même lointaine et par analogie) de « philosophe ». Sauf à décider que, dorénavant, un « chat » s’appellerait un « chien ».
            – Zhuangzi et le taoïsme en général représentent la pire « entrée » dans la pensée chinoise, dont ils ne forment ni le coeur ni le corps.

            Mieux eût valu commencer par le confucianisme, qui est beaucoup moins « fun » mais absolument fondamental, y compris dans ses évolutions (« Neo-confucianisme »), jusqu’à nos jours, dans la pensée chinoise.

            Le choix de Zhuangzi est plus que regrettable, il est condamnable. Il ne fera en aucune façon progresser la connaissance de la pensée chinoise, ni avancer la « cause » de l’universalité. Je suis absolument effaré par ce choix, dans lequel je vois plutôt de la démagogie, de la condescendance voire du mépris de la pensée chinoise. Le refus de la prendre au sérieux !

            Croyez que je choisis soigneusement mes mots, que je ne cède pas à la passion, à l’emportement et à l’usage de superlatifs. Conseiller Zhuanzi ce n’est pas « ouvrir à la pensée chinoise », c’est l’inverse, « fermer la porte », s’interdire de prendre réellement en considération la pensée chinoise. Je ne cèderai pas un iota sur ce terrain.

            Si je ne vous paraît pas convaincant (ce qui ne saurait me surprendre, n’étant pas philosophe de métier je ne puis que m’exprimer assez grossièrement), je vous renvoie au vieil Étiemble sur le sujet.

          • Il va de soi (comme on dit lorsqu’on doute que cela aille de soi), que je ne nie pas l’intérêt de Zhuangzi, et ne prétend pas qu’il faut l’exclure ou nier son importance et son rôle dans la façon dont les Chinois conçoivent l’existence ou l’univers. Mais il ne peut pas être considéré comme la porte d’entrée ou comme les piliers sur lesquels reposerait l’édifice.

          • Comme Domonkos, je redoute que les enseignants de philosophie, en terminale mais aussi en Lettres (et Première) Supérieure(s), car les classes préparatoires littéraires vont bien finir par être affectées par cet aggiornamento en direction d’auteurs et de mouvements sis hors du canon occidental, n’en soient réduits à un infect bachotage d’après les encyclopédies en ligne et les plus tarés des ouvrages de troisième main disponibles électroniquement. Ne se risque pas à causer du Dao qui veut ; il y faut de nombreuses lectures bien digérées, une forte teinture de la civilisation chinoise, quelque initiation même à la langue et à son système scriptural, tant les concepts taoïstes sont malheureusement ineffables, ou du moins ne se prêtent jamais à aucune espèce de transcription tant soit peu univoque dans des concepts, et des catégories, dépendant de systèmes de pensée modelés par nos langues occidentales, dont nul ne saurait secouer le moule en tant que descendantes de l’indo-européen. Il suffit de considérer le niveau désolant de l’enseignement des classiques de la pensée gréco-romaine en terminale, alors même qu’élèves et professeurs disposent d’un nombre toujours croissant de nouvelles traductions annotées dans des collections accessibles (réalisées trop souvent par des professeurs de philosophie ou des agrégés des lettres, auteurs dont la probité ne se laisse pas questionner mais dont les capacités à la critique philologique des textes n’ont guère été renouvelées depuis leurs, souvent lointains, concours d’enseignement). Tous les poncifs de l’histoire scolaire de la philosophie convergent dans ces classes, aboutissant à la persistance ou la résurgence d’erreurs de perspective parfois séculaires, à des amalgames hâtifs concaténant ce qui plait en philosophie contemporaine avec la doctrine de tel ou tel illustre ancien (combien de professeurs qui se croient brillants se taillent-ils un succès devant leurs terminales pour leur version personnelle de Platon à la manière d’A. N. Whitehead ou d’A. E. Taylor ?), et à un aplatissement terrifiant du relief des grands penseurs de la Grèce et de Rome, malgré les correctifs disponibles dans le grandiose Dictionnaire des philosophes antiques du CNRS (qui a lu Qu’est-ce que la philosophie antique ? de P. Hadot et son récent avatar La philosophie antique. Essai d’histoire de P. Vesperini ?). Les bras me tombent donc de constater que les fols fieffés du conseil des programmes s’aventurent à plomber le cursus des terminales au moyen du Dao, ou encore de la philosophie analytique anglo-américaine (dont je n’ai jamais pu constater les gains en intellection qu’elle fit faire aux études philosophiques gréco-romaines).

          • D’accord à 100% avec la dernière intervention de NeoBirt7 au sujet de l’enseignement de la philosophie en général, et l’introduction de Zhuangzi et du Dao en particulier.

            C’est très justement que NeoBirt7 pousse la nécessité d’avoir une assez bonne connaissance de la civilisation chinois pour aborder cet auteur et ce domaine, jusqu’à un minimum d’enseignement de la langue, si différente de la nôtre, dans la forme et dans l’esprit ! (Encore une fois, je renvoie, à propos de la quasi-impossibilité de traduire le canon taoïste en français, à René Étiemble, qui a l’avantage d’être facile d’accès pour des non spécialistes).

            C’est bien pour cette raison (outre le blougi-boulga de mysticisme au rabais et recherche de bien-être à la sauce taoïsante, sans parler de l’héritage de l’ineffable Guénon), j’insiste sur le fait que Zhuangzi est « la pire entrée », la plus riche en chausse-trappes, qu’on pouvait imaginer pour faire entrer un peu de « pensée chinoise » dans le crâne de nos chers lycéens.

      • À défaut d’expliquer combien la compréhension de la civilisation est primordiale afin de pénétrer la pensée chinoise, sans doute serait-il pertinent, pour ceux qui nous lisent, de leur donner quelques ouvrages de références sur la question. C’est ainsi que je sollicite, indirectement, vos connaissances sur la question Domonkos.

  7. 19 septembre 2020.

    « Nous sommes responsables des idées involontaires, imprévues, qui nous traversent, et qui viennent ruiner le patient édifice. Il faut assumer la perpétuité de ce qu’on ne savait pas encore penser. »

    Rien ne se perd de ce qui ne se pense pas.

    (Adapté de Georges Perros).

    Excellent week-end à tous.

    • Pas encore lu Perros, hélas ! Pas réussi à rentrer dans Saint-Simon, vraiment du mal à m’y intéresser, re-hélas ! Par contre, pour vous mettre du baume au coeur, Ahmed, je viens de trouver chez mon bouquiniste, les trois volumes Pléiade (Romans et Oeuvres de Fiction non théâtrales, Théâtre, Essais) d’un auteur que vous appréciez, me semble-t-il : Montherlant.

      Passez également un bon week-end.

  8. Bonsoir !
    Je trouve le petit cadre illustré du boitier de l’Anthologie de la poésie latine dévoilé récemment plutôt joli, pas vous ? En espérant que l’on nous fournira une édition de qualité avec une belle sélection !
    Le George Eliot en pléiade paru récemment. Quelqu’un se l’est-il procuré ? Je serai curieux de savoir ce que vaut ce petit monument de la littérature anglaise ainsi que l’appareil critique qui l’accompagne.

  9. Messieurs,

    Dans le volume no. 445 de la « Bibliothèque de la Pléiade », Branche XIV du ROMAN DE RENART (édition imprimée le15.02.06), on lit à la page 451 , lignes 7 et 8, « … Immédiatement le seigneur se rend à l’église, accompagnée de sa belle épouse, pour entendre la messe.  » Je n’ai pas bien compris avec quel mot est accordé « accompagnée ».

    Avec mes plus cordiales salutations.

    Dominique FLOQUET
    14, Passage Daniel Baud-Bovy
    1205 GENEVE
    (Suisse)

    • Cher Pierre D. Floquet,
      la vraie question (malicieuse) devrait être : « qui est l’épouse de l’Église ? », puisque accompagné(e) avec un « e » ne peut se référer qu’à « église »…

      Faut-il voir là un des milliers de tours et du rusé Maître Renart ?

  10. Victor Ségalen.
    J’attendais avec impatience de connaître la pagination des deux volumes Ségalen, pour infirmer ou confirmer mes craintes.
    Les voici affichées sur le site du Catalogue Pléiade, et, hélas, comme le craignais avec une quasi-certitude, elles ne font que confirmer mes prédictions cassandresques… (Qui étaient solidement fondées par le fait que je ne voyais pas comment les oeuvres annoncées, dont aucune ne devrait occuper un volume considérable, pouvaient donner lieu à de forts volumes.)

    – 1264 pp
    – 1312 pp
    (Pagination qui comprend les pages d’intro, en chiffres romains, bien sûr.)

    C’est une (mauvaise) plaisanterie !
    Donc, la messe est dite : ce qui compte, c’est de faire un « joli coffret », maniable, élégant, pas trop cher, pas trop « indigeste » pour le vulgum pecus, et clouer le Trophée de Chasse Ségalen au mur du Salon de la Pléiade.
    ………………………………
    Les prétextes avancés pour exclure les « écrits archéologiques chinois », qui sont d’une haute valeur littéraire, esthétique, historique et partie intégrante de l’oeuvre de Ségalen (non pas des écrits marginaux ou annexes ou de circonstance…) – la non disponibilité de tel ou tel spécialiste, comme si l’honneur de participer à la Pléiade n’attirait pas des candidats ! – sont sans la moindre valeur.

    Il aurait suffi de « gonfler » ces deux volumes jusqu’à atteindre 1600 à 1750 pages – pas même besoin d’atteindre ou dépasser les 2000 pages – pour que cette édition ait la moindre apparence de sérieux.
    …………………………
    La chose est presque certaine et ma décision quasiment définitive (il faudrait une surprise énorme ou bien que j’abusasse de substances qui font perdre la raison) : je n’achèterai pas cet « objet décoratif » (bien trop cher pour ce qu’il vaut), qui ne m’apportera strictement rien !

    Gallimard est en train de nous habituer à ces « Pléiades allégées », ces volumes doubles encartonnés et bariolés, qui obéissent aux lois du marketing qui président à la confection des packs de yaourts à 0%.

    Il a changé de paradigme sans le dire.

    Il nous vend – ou cherche à nous vendre – de la fausse monnaie, dans lequel le poids en or n’est plus que négligeable.
    Je ne suis pas amateur, ni acheteur.

    Que les fidèles entre les fidèles, les indécourageables thuriféraires de la « Noble Dame des Temps Jadis » me jettent des pierres, je ne les empêche pas de continuer à la courtiser à leur gré, s’ils continuent d’y prendre plaisir…

    Bref – et j’aurais dû me contenter de cela – je suis profondément écoeuré.

    • C’est ce qui s’appelle avoir le sens de la nuance ! Je suis partagé en vous lisant entre rire (gêné) et exaspération…

      Comment juger d’un ouvrage uniquement sur son nombre de pages : les œuvres complètes de Segalen chez Bouquins comptent respectivement 1334 et 1120 pages. On pouvait donc imaginer -sans être un spécialiste- que l’édition d’œuvres choisies de La Pléiade avec son introduction et son appareil de notes et notices resterait dans des proportions somme toute modestes.

      Votre commentaire aurait pu se contenter d’être outrancier mais vous y ajoutez, comme souvent, une bonne dose de suffisance : qui est le vulgum pecus dont vous parlez ? Le lecteur qui ne connaît pas encore Segalen ? Vous considéreriez-vous vous-même comme un « élu » ? un spécialiste de l’œuvre segalenien (alors que vous ignorez sa « minceur ») ? A quel titre ?

      Je ne comprends pas, Domonkos, ce qui motive vos continuelles jérémiades : depuis le temps que vous vous désolez de l’état de la collection, que n’avez-vous mis un point final à vos achats en même temps qu’à vos commentaires systématiquement dépréciatifs et inévitablement égotistes ?

      • Je m’en suis expliqué dans mes messages précédents, et j’y fais allusion dans le message présent ; tant pis, je recommence :

        Éléments du dossier :
        – il manque une grande partie de l’oeuvre de Segalen (grosso modo tous les textes « archéologie chinoise »
        – Un autre intervenant a justifié cette absence par le fait qu’aucun spécialiste sinologue n’était disponible pour s’occuper de cette partie – ce que je ne puis croire.
        – L’hypothèse a également été émise que cela aurait fait de trop forts volumes.

        Mes doutes et mes craintes :
        – Au vu du sommaire annoncé, j’ai émis les plus vives craintes d’avoir affaire à un Segalen réduit à sa plus simple expression, c’est-à-dire aux textes les plus accessibles et les plus faciles à trouver dans de multiples éditions.
        – Au vu des titres du sommaire, j’ai également craint que les volumes soient d’une paginations réduite, sauf à croire qu’un appareil critique considérable vienne les gonfler.

        Mes dernières constatations :
        – À présent, les choses sont claires : nous avons affaire à deux volumes entre 1200 et 1300 pages, « fromage et dessert compris ». C’est de la « nouvelle pléiade » comme il y a de la « nouvelle cuisine » : on meurt de faim après avoir consommé !
        – Avec cette pagination, nous avons bel et bien affaire à un choix d’oeuvres réduit, avec un appareil critique que j’ose encore espérer honorable, mais qui ne va certainement pas dépasser les standards actuels de la Pléiade, notoirement insuffisants.
        ………………………

        Je me sens donc fondé à croire que nous serons très en-dessous de ce qu’on est en droit d’attendre d’une collection dite « prestigieuse » et « exigeante » (dixit son éditeur), qui n’apportera rien aux amateurs de Segalen, lesquels possèdent déjà une édition bien plus complète et moins chère en « Bouquins ».
        Quant à ceux qui ne connaîtraient pas Segalen, ils en auront une vision partielle et insuffisante, indigne des prétentions affichées par l’éditeur.

        Donc, une édition inutile : ce n’est pas la Pléiade qui « sert » Segalen, c’est la Pléiade qui « se sert de Segalen » pour se parer du prestige de ce nom.
        ……………………….;

        Libre à vous d’en penser ce que vous voulez, de l’adorer s’il vous plaît, d’en acheter vingt exemplaires pour distribuer à vos amis, loin de moi l’idée de vous contester ce droit.

        En revanche, par souci d’équité, je vous demande un minimum de respect de mon avis, même si vous ne le partagez pas, et je ne vous autorise pas à l’invalider purement et simplement en prétendant que je parle de ce que je ne connais pas, et que je n’avance pas d’arguments – peu me chaut qu’ils vous convainquent ou non.

        Il m’est extrêmement déplaisant de me trouver en position d’accusé et de devoir me défendre, alors que j’avais déjà produit toutes les justifications de mon jugement, ainsi qu’exposé mes scrupules et mes réserves avec toute la prudence nécessaire…

        D’autres personnes, bien plus riches en savoir et en compétence, ont avant moi fait part du même rejet d’une collection qui trahit tous ses engagements, et sont partis sous d’autres cieux. J’admire leur rigueur.

        Quant à « la gêne et l’exaspération » que vous dites éprouver, je doute qu’elles arrivent à la cheville des miennes. La « suffisance », « l’exotisme », l’attaque personnelle, vos préjugés sur l’état de mes connaissances ou de mon ignorance, alors que vous ne me connaissez nullement (*), voire le petit ton méprisant et insultant, la morgue, l’agressivité, le désir de « démolir » l’interlocuteur, sont de votre côté.

        Quant à la liberté d’expression, il faudrait peut-être que vous retourniez vous informer à ce sujet, au lieu de prétendre m’interdire de parler.
        ………….

        (*) j’ai pratiqué à peu près tous les métiers de l’écriture et de l’édition, vous ne savez rien de mon expérience et ne pouvez donc rien savoir de mes compétences.

        • Signalons que les pages des éditions Bouquins sont d’un format supérieur à celles des Pléiades (25 mm en longueur et 34 mm en largeur de plus) et contiennent, par suite, davantage de lignes de texte (en moyenne, 43-47 lignes selon les volumes) totalisant un nombre de mots plus élevé à la ligne. Il s’ensuit qu’à pagination égale, n’importe quel tome de chez Robert Laffont renferme nettement plus de texte qu’un volume de la Pléiade.

          • Bonsoir NeoBirt7 et merci pour ces utiles précisions.
            ………………………….

            Je précise également (calcul de boutiquier, mais je crois hélas que nous en sommes réduits à ce point), qu’aux 1334 pages en chiffres arabes du premier volume Bouquins de Segalen, il faut ajouter les LXXXVII pages d’introduction en chiffres romains : soit un total de 1421 pp.
            (La pagination totale des Pléiades telles qu’annoncées sur le site, comprennent toujours les pages d’introduction numérotées en chiffres romains).
            ……………

            Puisque je fus accusé de « causer sans savoir » et moult autres péchés, après avoir entrepris ma défense pro domo, il ne me reste plus, ainsi que m’y a invité involontairement mon accusateur, qu’à tirer sur l’ambulance Pléiade, pour achever le travail de « mise à mort ».

            L’important ne réside pas dans le chipotage sur le nombre de pages et leur contenu quantitatif : il se trouve dans l’énorme corpus de textes « segaleniens » figurant dans Bouquins et brillant par son absence en Pléiade. Ensemble qui ne se limite pas « au cycle chinois », d’ailleurs.

            Le fait réellement important – qui porte condamnation de l’édition pléiade – c’est que le Segalen qui va nous être proposé n’est pas seulement incomplet, mais défiguré : un lecteur qui croirait trouver dans ces Pléiades le véritable visage de l’écrivain Segalen serait trompé. On lui donnera un Segalen tel que le « mythe » forgé à partir de quelques clichés, a voulu immortaliser la figure.

            En effet, ce n’est pas une part accessoire qui manque (que ce soit sur la Chine ou sur l’esthétique), mais une part essentielle.
            – Que peut-on, par exemple, comprendre aux poèmes de « Stèles » si on ne dispose pas de « La Statuaire en Chine » ?
            – Comment peut-on se faire une idée de la place de Segalen dans les courants littéraires de son époque, sans connaître ses écrits esthétiques, sur la musique et la poésie ou le Symbolisme ?
            ……………….

            Et tout ça pour un prix qui sera double ou triple de Bouquins : cela fait cher pour la reliure et pour les notes qui ne manqueront pas d’agrémenter les Pléiades, mais dont je doute qu’elles puissent faire oublier les lacunes plusieurs fois dénoncées.

            Encore qu’il ne faille pas croire que les volumes Bouquins soient dépourvus
            – de notes (40 pp par exemple, en caractères minuscules, rien que pour « Les Immémoriaux »)
            – d’introductions (pour chaque oeuvre, et qui forment au total un ensemble considérable),
            – de commentaires détaillés (notamment pour chacun des poèmes de « Stèles », idem pour « Peintures »),
            simplement parce qu’elles sont intégrées dans le cours des volumes et non pas rejetés en fin comme pour la Pléiade.
            – Outre les Index, Glossaires (« asiatique » et « polynésien ») et Bibliographie clôturant chaque volume.
            Pas sûr de se voir offrir plus et mieux par les Pléiades, qui risquent fort d’être battues sur tous les terrains.
            ………………………..

            À présent, c’est assez pour moi.

      • Pourquoi les défenseurs de la collection ne trouvent-ils jamais d’argument objectif pour défendre leur point de vue, ou détruire les thèses adverses, et préfèrent-ils, avec un systématisme rebutant et une absence cruelle de savoir-vivre, s’attaquer aux hommes ?
        Votre pauvreté argumentaire est elle si réelle ?

  11. Bonjour,
    J’ai déjà eu l’occasion de m’exprimer sur le côté négatif de certains commentaires.
    Chacun est libre de faire ce qu’il veut et acheter ou pas un volume.
    Pour ma part, je ne suis pas un collectionneur psychopathe des pléiades et je n’enviseage pas aujourd’hui d’acheter certains tomes qui ne m’interressent pas. Par contre, j’aime beaucoup les premières pléiades (1931/1945) avec peu ou pas de notes. Par contre, je reconnais que certains auteurs nécessitent pour une bonne compréhension, un appareil critique (je pense entre autre aux volumes Chinois que j’ai pris le temps de lire).
    Maintenant, la critique régulière de la collection en particulier sur des volumes encore non parus me semble pas très fair-play.
    Oui j’aime les pléiades en tant qu’objets de qualité, oui j’aime lire sur papier bible, oui j’aime lire même sans les notes et l’appareil critique. Oui j’aime les stocker dans ma bibliothèque, oui j’aime aussi en parler de manière positive autour de moi.
    Alors faites l’effort, s’il vous plaît d’en parler aussi de manière positive.
    Sinon, si vous n’y voyez plus d’intérêt, alors arrêtez de vous faire du mal avec des propos éternellement négatifs. Passez à autre chose qui vous motive et votre vie n’en sera que plus douce et agréable.

    À méditer.

    • Que dire ? Je regrette infiniment que nous ne parvenions pas à nous comprendre, comme si nous nous trouvions sur deux rives opposées, nous faisant des signes, sans gué ni pont pour nous rejoindre.

      Ce que vous dites a déjà été dit et pas qu’une fois ! Ce que je pourrais, aimerais, vous répondre, a également été dit et répété. En vain.

      Vous vous trompez, si vous croyez que je suis étranger au simple plaisir de lire. Si vous croyez que je l’ai oublié ou qu’il s’est affaibli. Vous vous trompez également si vous croyez que je suis insensible à l’esthétique, la vue, le toucher, le parfum de mes livres, et insensible au plaisir de la « collection ». Ranger, classer ma bibliothèque, la contempler, m’y promener, en tirer tel ou tel livre, sont parmi mes plus grands plaisirs.
      Mais je ne suis ni bibliophile, ni bibliomanie.

      L’esprit critique, le désir de comprendre, la traque de la « fausse monnaie », ne diminuent en rien ce plaisir premier, il l’enrichit, l’approfondit.

      Ne me plaignez pas, surtout, et n’ayez nulle inquiétude sur mon état psychologique.

      Enfin, vous vous trompez lourdement si vous croyez que la Maison Gallimard partage nos vues, nos goûts, notre sensibilité. Ce sont des industriels et des commerçants – je ne leur en fait pas reproche – et vous leur accordez une confiance par trop aveugle. Ils s’exposent aux critiques, il est normal de les critiquer. Nous ne sommes pas les adeptes d’une secte, que je sache, et Gallimard n’est pas notre gourou.

      Bien à vous. Amitiés.

    • « Alors faites l’effort, s’il vous plaît d’en parler aussi de manière positive.
      Sinon, si vous n’y voyez plus d’intérêt, alors arrêtez de vous faire du mal avec des propos éternellement négatifs. Passez à autre chose qui vous motive et votre vie n’en sera que plus douce et agréable »
      Au terme d’un texte dont je ne récuse en rien la légitimité et la recevabilité, je n’aime pas votre conclusion ; elle véhicule l’intolérance. Il s’agit ici d’un blog sur la bibliothèque de la Pléiade, donc il est licite à chacun de donner son avis, quel qu’il soit. Si vous pensez qu’il s’agit du site publicitaire Pléiade, allez voir chez Gallimard.
      Par ailleurs vous n’êtes pas médecin, sans doute. Je sais qu’il existe dans la société une multitude de « psychologues à la petite semaine », pour la simple raison que la science de la pensée ne repose sur aucune mécanique établie ; ainsi chacun peut-il avoir son interprétation des pathologies psychiques, ou en parler sans fondement sérieux.
      Un amateur de livres, de culture, ne peut que voir de l’intérêt à une collection de type « Pléiade », son catalogue, sa reliure cuir, son format, son papier bible. Dénoncer la supercherie publicitaire actuelle de Gallimard, qui n’a pas adapté sa présentation de la collection tout en révisant ses standards éditoriaux à la baisse est légitime : en quoi un « chercheur » en littérature peut-il trouver du grain à moudre dans la plupart des récents volumes, par exemple ?
      Quoi que vous en pensiez, dénoncer ne me fait pas de mal, à titre personnel. C’est même, je crois, une preuve d’attachement à la collection. Je suis pourtant obligé de constater que ma collection de « classiques Garnier » s’est amplement étoffée ces dernières années, pour tenter de combler un vide qui me semble, à titre personnel, de plus en plus évident. Hélas, le format est moins commode, et l’habillage moins prestigieux.
      Bien au contraire, on a l’impression, par vos réactions, souvent excessives, et toujours accusatrices, que ces dénonciations font mal essentiellement à tous ceux qui se satisfont de cette évolution de la collection. Il serait bien plus simple de dire « moi, cela me convient, j’aime », ou bien de produire des arguments qui démentent les nôtres : c’est cela, un débat.
      A moins que les raisons qui vous induisent à apprécier les récents volumes soient moins avouables ?

      • Je vous remercie, Phil, de vos interventions, dont j’apprécie la pertinence et l’équilibre (ainsi que pour la raison égoïste qu’ils m’évitent de m’enferrer dans un débat personnel contre personne, qui risque de devenir passionnel).

    • Il convient de mettre la Pléiade à sa juste place au sein du continuum de la bibliophilie. Oui, il s’agit de beaux livres de tout venant, surtout depuis le tournant des années 60, lorsque sont apparues les demies jaquettes avec leur design modernisé (en lieu des jaquettes originelles à grosse photographie d’illustration, pas franchement très esthétiques) et que les filets dorés sur le dos, naguère baveux et irréguliers, ont commencé à devenir de belle venue ; tous ouvrages solides, bien imprimés, et à jamais préservés des rousseurs qui affligent les papiers blanchis par baignage chimique, mais industriels, partant sans âme. Il s’agit des Lemerres du XXe siècle ; on sait qu’en son format elzévirien la maison Lemerre a tiré à des millions d’exemplaires au total les textes poétiques des Parnassiens ainsi que des éditions des principaux classiques français, faisant travailler presque tous les imprimeurs de l’époque pour produire ses volumes marqués comme la Pléiade par une fabrication stéréotypée mais soignée. Un mur de Pléiades, comme un mur de Lemerres, étale un confort matériel de m’as-tu-vu et procure à son détenteur l’agréable sentiment d’appartenance au clan des fins lettrés, litterati ; or n’importe quelle édition originale de la fin du XIXe siècle ou du début XXe sur papier d’édition courant procure à l’amateur un plaisir de lecture autrement plus corsé, surtout si elle a été reliée par un faiseur un minimum compétent (mettons Farraire à Casablanca ou les Trinckvel à Paris) – l’odeur en est incomparable, les rousseurs minimales, le papier bruit plaisamment lors du feuilletage. De temps en temps, quand l’opportunité se présente (et notre bourse tolère quelque munificence) une édition sur grand papier, non rogné de préférence (je prise par dessus tout le Hollande van Gelder d’avant 1914, car le Chine fait trop chiffon pour mon goût et le Japon impérial ne se prête guère à lecture suivie, même sous reliure solide ; j’aime moins les papiers pur fil, type Lafuma, trop blancs pour des yeux fatigués) autorise le plaisir de lire un grand auteur dans un objet rare. Ceux ici qui se rengorgent de collectionner les Pléiades comme l’alpha et l’oméga de la culture scripturaire s’illusionnent donc fort. Si d’aventure la préparation scientifique de ces volumes laisse à désirer, entre mesquinerie de conception et jésuitisme éditorial, il ne reste plus grand chose pour faire recommander ces ouvrages, et c’est ici que je rejoins Domonkos. Gallimard a transformé sa danseuse en une influenceuse sur Youtube ; pour affrioler le gogo elle se doit d’être mince, vaporeuse, aérienne, et de laisser la science, forcément pondéreuse, dans les carnets de notes de ses préparateurs.

      • En fait, je crois que le seul héritage des pratiques bibliophiliques (???) réside dans le prix de vente « réduit » lors du lancement d’un ouvrage.
        Il est évident pour ce qui me concerne que la Pléiade est, dans les publications littéraires actuelles, celle qui se rapproche le plus des standards de la bibliophilie, mais que c’est une collection de littérature destinée au grand public. Même Jean de Bonnot (qui n’existe plus, sans doute ?) proposait des « standard » supérieurs, à un prix abordable à la plupart.
        D’ailleurs un vendeur de livres anciens que je connais ne propose, en sa boutique, que les seuls albums de la Pléiade, compte tenu de leur tirage unique (qui engendre les spéculations que l’on sait).

          • La référence de la bibliophilie de qualité à prix relativement accessibles fut, entre les années 70 et 80, Michel de l’Ormeraie, qui donna, entre autres, une splendide Histoire de France par Michelet et cinq magnifiques tomes de Grandes heures de la Bible, tous deux sur des standards de qualité incommensurables par rapport à ceux de Jean de Bonnot (dont on sait que le papier, les cuirs et les dorures sont d’aussi piètre aloi que l’impression industrielle) ; on lui doit aussi, sur toile, un retirage à l’identique des célèbres éditions cartonnées Hetzel de Jules Verne qui représente ce qu’on a fait de meilleur pour cet auteur en ce siècle.

          • Et que pensez-vous des éditions de l’Imprimerie Nationale (La Salamandre en premier lieu), hélas interrompues pour non conformité aux règles européennes ?
            Merci d’éclairer notre lanterne insuffisante…
            Cordialement

          • L’Imprimerie nationale nous régala longtemps avec ses deux superbes collections patrimoniales « La Salamandre » (au sein de laquelle je distinguerai le Dictionnaire philosophique de Voltaire, signé Béatrice Didier, et les traductions de la poésie grecque fragmentaire, réalisées par Yves Battistini ; beau papier bouffant, impression nette et élégante, entoilage solide non dénué d’une certaine vénusté en sus de la jaquette papier, autrement mieux réalisée que celles des Pléiades) et « Lettres françaises », en particulier cette dernière, non seulement d’une très grande qualité formelle à ses débuts (la reliure rouge vénitien du plus bel effet) mais encore et surtout fort ambitieuse au plan scientifique en ses commencements, témoins le mémorable Rimbaud (Cecil A. Hackett ; très recherché aujourd’hui) et une remarquable édition commentée des Fables de La Fontaine par Fumaroli.

          • Message à l’adresse de « une autre poésie italienne » : j’ignorais cette histoire de « non conformité aux règles européennes »… Qu’est-ce à dire ? (Je sens que cela ne va pas faire repartir à la hausse mon opinion sur ces fameuses « règles européennes »)

          • Apparemment, l’Imprimerie Nationale étant subventionnée, elle contrevenait aux règles de la concurrence libérale… Nous n’en savons pas beaucoup plus, en fait, mais il y avait eu (nous a-t-on dit) force protestations et pétitions parfaitement inutiles…

          • C’est bien ce que je craignais : la psycho-rigidité des « libéraux » qui pèsent sur les orientations de la politique européenne, se moque royalement de « l’exception culturelle » et de la souveraineté nationale.

            Un marteau-pilon européen pour écraser un moustique ! (Quelle rupture de l’égalité dans la concurrence et quelle spoliation de formidables intérêts économiques, pouvaient bien résulter de l’activité éditoriale de l’IN, tout juste un nain à peine visible à la loupe.)
            Pitoyable ! (l’incapacité de l’État français à se faire respecter, le je-me-mêlde-tout européen, lui, est plutôt haïssable).

      • Pour ma part, la principale vertu de la Pléiade est sa compacité (des mètres de rayonnage épargnés !), offrant un confort de lecture que j’apprécie, et sous une forme suffisamment élégante à mes yeux, qui ne sont pas ceux d’un bibliophile patenté.

        J’ajoute, pour revenir à une des motivations principales du fondateur de la collection (à l’âge ante-Gallimard), qu’elle permet lors de déplacements, d’emporter, sinon « dans la poche », du moins dans un sac à l’épaule ou une valisette, l’oeuvre complet ou bien une large part, d’un auteur. C’est une bonne compagne de voyage.

        Cela n’est effectivement pas (ou plus) un instrument de travail, ni une mine riche en minerais précieux et rares.

        • Pardon, je n’ai pas pu faire plus de deux compliments à la vieille Dame, sans conclure par la mise en exergue d’un défaut. Je suis incorrigible !

        • Bonsoir,

          Pour répondre au message de Domonkos Szenes, je suis entièrement d’accord sur le fait que la pléiade offre une compacité exceptionnelle versus les éditions traditionnelles. Ce que j’apprécie surtout c’est une certaine compacité des volumes qui les rends plus facile à manipuler et à lire. Il y a quand même eu une période où les volumes étaient peu maniables à cause de leur épaisseur. (Je pense aux volumes Rousseau par exemple)
          J’aime beaucoup les premières pléiades des «  Éditions de la Pléiade » 1931 / 1933 mais aussi celles jusqu’aux années 50 car elles me correspondent bien. Toutes ne sont pas de très bonne qualité et lorsque l’on est observateur, il est facile de comprendre que c’est l’histoire qui l’explique. Je me suis intéressé à l’éditeur Jacques Schiffrin qui a produit des ouvrages magnifiques dès 1921 avant d’avoir l’idée géniale de la Pléiade telle que nous la connaissons. Ayons à l’esprit que cette collection va bientôt avoir 90 ans, et qu’elle aura en fin de compte peu changée dans la forme en comparaison du grand écart entre les années 1930 et 2020.
          Je pense qu’un jour, il faudra rendre un réel hommage à ce grand homme Jacques Schiffrin qui a été un éditeur hors pair et qui nous a offert ce qui nous passionne, la pléiade.

  12. Oups ! Désolé si la conclusion de mon propos vous fait penser à une forme d’intolérance. Mon ressenti, c’est que l’on ne peut pas parler des choses que de manières négatives. Et oui suite à mon message, vous avez évoqué un bon nombre de qualités et de points fort de cette collection, comme quoi, il faut des fois arriver à prendre un peu de recul…
    Je comprend que certains aimeraient des éditions différentes, mais moi qui aime les livres j’achète des pléiades et aussi des livres anciens qui m’offrent un plaisir de lire, vous tous, vous pouvez l’imaginer.
    Ce que je regrette, c’est que la maison Gallimard ne réagisse pas à toutes ces remarques. Il serait facile pour eux d’organiser un séminaire pour écouter ces utilisateurs/ lecteurs de la pléiade qui aimeraient être associés aux orientations de la collection. Il ne s’agit pas d’inviter des centaines de personnes, mais les principaux contributeurs de cette page. Comme la période actuelle ne permet pas de telles réunions, cela laisse à chacun le temps à la réflexion.

    Amicalement et respectueusement. César

  13. Comme Domonkos, je tiens la compacité des volumes pour un des meilleurs atouts de la collection. Je suis heureux lorsqu’une édition est signalée comme étant, par sa traduction ou son appareil critique, de qualité – comme la liste aimablement établie tantôt par Neo-Birt7.

    Je regrette, comme d’autres ici, qu’il y ait de moins en moins d’éditions d’œuvres complètes au profit de sélections parfois très discutables. Il y a une satisfaction et une utilité certaines à savoir que l’on possède l’ensemble des textes d’un auteur.

    Enfin, concernant les remarques portant sur l’Imprimerie nationale, dire que je rêve parfois qu’une institution publique voit le jour à la seule fin, sans préoccupation financière aucune, d’établir les meilleures éditions possibles des plus admirables œuvres léguées à nous les génies des époques passées, c’est, lorsque je m’adonne à cette douce songerie, sans compter sur ces infâmes libéraux, tout obstinés à perpétuellement fondre l’or en broyant la moindre forme de vie. Nous pourrions avoir une réel sélection impitoyable des spécialistes en charge d’une édition sans mètre étalon autre que celui de leur talent et de leur labeur, ainsi que de superbes et savantes éditions qui ne rechigneraient ni sur l’épaisseur des volumes, ni sur la mise en chantier d’œuvres ordinairement jugées peu rentables. En somme, une forme de mécénat public exigeant qui apporteraient une véritable concurrence loyale à la Pléiade et consorts qui se reposent bien trop sur des lauriers peu à peu dépéris.

    J’ai d’ailleurs récemment acquis le Canzoniere de Guillaume de Médicis que l’on doit à ces éditions.

    • Il est vrai que les grandes oeuvres mériteraient bien d’être considérées comme « monument national » (ou international), au même titre qu’une Cathédrale, un Palais (fût-ce celui du Facteur Cheval) ou le Camembert AOC !

      Et d’être traitées comme tel.

      • Au lieu de gaspiller des fonds à soutenir des associations prétendûment d’utilité publique dans les domaines des droits de l’homme, ou de la femme, subsides trop souvent accaparés par les séides des ministres bombardés à cette position pour leur activisme y relatif, que ne resuscite-t-on pas la collection des « Grands écrivains de la France » hébergée par Hachette, laquelle jeta les premières bases solides, certes dans un esprit insuffisamment critique sous l’habillage positiviste alors en vogue, du texte mais aussi de l’interprétation de la plupart de nos classiques indémodables ? Les professionnels seuls savent combien souvent il arrive qu’affleure, sous les notes des éditions savantes modernes les mieux cotées (par exemple, Retz), la substantifique moëlle, voire des morceaux reproduits verbatim en en modernisant le style, du commentaire composé par leur lointain devancier des GEF. Dans cet effort de renouvellement de ladite collection (qui eut son équivalent allemand, pour la longue cohorte des auteurs latins tardifs et médiévaux intéressant de près ou de loin la Teutonia mater, en la série des « Monumenta Germaniae Historiae », impulsée par Mommsen), il faudrait que les responsable de chaque grand littérateur soient cooptés d’en haut par les sociétés savantes spécialisées, mettons sur proposition du titulaire de la chaire au Collège de France concernée, afin d’éviter l’infiltration qualitate qua des caciques touche-à-tout habitués des dîners germano-pratins et autres honorables nullités blanchies sous le harnais de la critique littéraire.

  14. César, ce n’est pas mon impression que les plus épaisses parmi toutes les Pléiades (les cinq Rousseau, mais aussi les Oeuvres romanesques de Sartre, les Spectacles curieux d’aujourd’hui et d’autrefois, les Conteurs italiens de la Renaissance) posent de particuliers soucis de maniabilité. Je dirais même le contraire : les tomes trop fins, le Villon, le Lautréamont, le Alain-Fournier, me semblent excessivement compacts pour se bien prêter à une utilisation agréable. Soit erreur de couture, soit fragilité congénitale, mon Lautréamont a même perdu un groupe de pages dans son premier cahier pendant que je feuilletais l’introduction…

    Je ne sais trop s’il serait très justifié d’entonner le péan en l’honneur de Schiffrin, surtout si cela conduit à rejeter davantage encore dans l’ombre des libraires vraiment inventifs et adonnés à la belle ouvrage, Pierre-Emile Paul ou Piazza (pour prendre un seul exemple de ce que sortait cette dernière maison, Le roman de Tristan et Iseut. Renouvelé par Joseph Bédier, dans le tirage grand in-octavo sur papier type Japon non rogné [1933], constitue ainsi une véritable splendeur, tant par sa typographie et ses illustrations que par son luxe de lettrines, frises et culs-de-lampe ; on en trouve encore des exemplaires autour de cent euros).

      • L’édition dont je parle mesure 245 x 182 mm et ne se rencontre aucunement dans l’échelle de prix que vous citez, Vidar. Faute de la connaître, vous la confondez avec les tirages au format in-10° qui concernent aussi bien l’édition originale que les reprints (Piazza, 1944 ; etc). Or, par rapport à l’editio maior, cette mouture sur papier courant comporte une pagination différente, offrant quelque chose comme 20% de mots en moins à la page, et se présente avec une ornementation beaucoup plus pauvre (les lettrines, d’un graphisme certes renouvelé mais assez rudimentaire, ont doublé de taille, évidemment pour faire oublier la disparition, entre autres, des grands bandeaux en tête de chapitre ; etc) en sus de son encrage de médiocre aloi. La bibliophilie est affaire de collationnements d’exemplaires, faute de quoi l’on affirme n’importe quoi sur la foi d’internet.

  15. 28 septembre 2020.

    « A professor’s opinion : not Shakespeare, but the commentaries on him are the thing. »
    Tchekhov, Notebooks.

    Excellente semaine à tous.

  16. Présentation du coffret Segalen sur le site de la Pléiade :
    « Segalen, médecin de la Marine, ausculte le monde comme un grand corps. Faire de ce monde une part de soi, tel est pour lui l’enjeu de la littérature. Plus que d’autres, il a le don de percevoir la multiplicité du visible, l’instabilité des choses, la variété du sensible. L’exotisme est son affaire, mais pour en aborder les thèmes il a soin, précaution rare en son temps, de se débarrasser du poncif « palmier – chameau – casque colonial ». Son appétence pour le divers n’est pas d’ordre ethnographique. Ce qu’il vise, c’est « une Esthétique du Divers ».
    À sa mort à quarante et un ans, en 1919, trois livres seulement avaient paru : Les Immémoriaux, Stèles et Peintures. Des milliers de feuillets manuscrits attendent éditeurs et lecteurs. Les efforts d’Annie Joly-Segalen font peu à peu sortir de l’ombre cet édifice virtuel, « poésie encore ignorée et au sein de laquelle vit un mystère » (Pierre Jean Jouve, 1955). C’est sans doute cette lente maturation qui a fait de l’œuvre de Segalen notre contemporaine inattendue. La nature des manuscrits, lieu d’un dialogue de l’auteur avec soi-même, interroge la notion même d’œuvre et rend illusoire toute idée d’exhaustivité. Les genres, fiction, poésie, journal, essai, sont soit combinés, comme dans Le Fils du Ciel, projet d’art total, soit déjoués : « J’étouffe dans le Roman ! »
    En respectant comme jamais la présentation des documents autographes (images comprises), la présente édition ne renouvelle pas seulement la lecture du Fils du Ciel ou de l’Essai sur l’exotisme ; elle rend aux textes leur mouvement propre, celui d’une marche vers l’idée grandiose, et chimérique, que l’auteur se faisait de l’œuvre à laquelle il les destinait. »
    …………

    Devant autant de ridicule (le médecin Segalen auscultant le monde – pourquoi n’avoir pas dit comme un « Grand Corps Malade », pour aller au bout de la pitoyable métaphore ? – a failli me faire m’étouffer de rire) et de prétention (tenter de faire croire qu’on va « renouveler » Segalen ou enfin révéler le « véritable » Segalen, au mépris du travail de ses devanciers !), je ne peux que me sentir encouragé à passer au large.

    Et quel galimatias ! « oeuvre… notre contemporaine inattendue » est vide de signification et d’intérêt ; « manuscrits lieu d’un dialogue de l’auteur avec soi-même » est un truisme qui peut s’appliquer à tous les manuscrits de tous les auteurs, donc également insignifiant ; « projet d’art total » est une vieille lune de créateur impuissant dont on devrait se passer, quand on ne veut pas figurer dans le « Dictionnaire des Idées Reçues »… ‘la présentation des manuscrits autographes (images comprises) » est un nouveau symptôme de la tendance récente des Pléiades à remplacer le manque d’intérêt des textes par la multiplication des images, et cette autre tendance contemporaine à privilégier le « work in Progress », les brouillons, les manuscrits, la cuisine de l’auteur, à l’oeuvre achevée, cette usurpatrice ! Encore un signe de révérence accordé à l’impuissance créatrice, décidément.
    …Et tout à l’avenant.

    Je vais encore recevoir une volée de bois vert et récolter quelques noms d’oiseaux, mais ce double Pléiade a l’art de m’énerver prodigieusement.

  17. J’apprécierais que vous l’achetiez ce coffret Domonkos pour que vous puissiez en juger et donner votre avis aux lecteurs de ce blog ! Je suis de moins en moins enclin à acheter ce coffret

    • Mon frigo est en train de rendre l’âme… Je vais devoir en acheter un nouveau, assez rapidement.

      Bien entendu, j’achèterai, au prix fort, un frigo d’une marque dévaluée (mais toujours vendue cher), sur laquelle j’aurais les plus mauvais renseignements, et si en plus je trouve médiocres toutes les parties dudit frigo que je peux voir avant achat, c’est le jackpot !

      Ainsi, lorsqu’il tombera en panne, je serai certain de sa mauvaise qualité pour l’avoir essayé, et très content d’avoir investi mes économies pour pouvoir le vérifier à coup sûr !

  18. Bonjour
    Pour ceux qui ne l’auraient pas vu, et que cela peut intéresser, Octave Mirbeau fait son entrée dans la collection … « Bouquins », avec : Le jardin des supplices, Le journal d’une femme de chambre, La 628-E8, et Dingo.
    Chaque roman est introduit, et (modestement, suivant l’usage de la collection) annoté
    Ainsi, cet éditeur ne nous offre pas que Jean d’O ou les « brèves de comptoir »

  19. Permettez-moi, cher NeoBirt, et avant qu’un grossier suppôt de l’ignorance ne vienne sonner le rappel, de revenir à votre message de la fin août déplorant la présence de latin dans le Galien de la C.U.F.

    Davantage familier des couvertures rouges (rêvons que le successeur de Jean-Louis Ferrary alignera sa « politique éditoriale » sur celle de la série grecque) mais pas au point de considérer les comédies d’Aristophane « bon enfant » (lamentable lecture [après quelques trois ans, je pense définitivement que ses yeux valent son esprit, ce qui est assez effroyable] qui rend toujours valable le diagnostic si lucide du vénérable M. U. de W.-M. : « La situation en est arrivée à un tel point qu’en dehors des cercles compétents, la trivialité la plus repoussante et l’ignorance la plus crasse peuvent commettre les pires outrages envers les œuvres les plus nobles de la poésie hellénique sans rencontrer la moindre résistance, et que ceux qui, dans les cercles compétents, ont des yeux pour voir, se tiennent à l’écart, tandis que les borgnes, ou même les aveugles, se permettent de mener la danse. »), je devine que vous faites allusion à Véronique Boudon-Millot mais à quel texte pensez-vous ? Car j’ai été fort surpris de trouver du latin et de… l’anglais dans le texte de l’Art médical qui compose avec l’Exhortation à l’étude de la médecine le tome II des Œuvres de notre cher Claudius. Ainsi :

    XXII, 2 (p. 343)
    XXIII, 9 (p. 347)
    XXIII, 10 (p. 347)
    XXIV, 8 (p. 351)

    et

    VII, 4 (p. 294)
    XIV, 6 (p. 317)

    ; mais comme aucun des comptes rendus trouvés en ligne ne le relève, qu’après vérification le texte demeure inchangé au fil des retirages (2002 et 2018) et que votre propos ne visait qu’un mot, je me suis dit qu’il devait bien y avoir une raison, au moins pour le latin, probablement « technique » d’autant que les renvoient, si j’ai bien compris, à des conjectures ; alors laquelle ?

    Merci pour vos savants éclaircissements comme pour l’ensemble de vos – très – instructives et généreuses contributions sur ce fil depuis cinq ans.

    • La réponse va de soi, cher Cornélius: en chacun de ces passages, le texte grec que l’éditeur tire du consensus (ou de l’exploitation différenciée) des meilleurs manuscrits est plus court que celui de la version arabe ou latine, présumée de ce fait plus complète, et dont la teneur se voit ainsi admettre ponctuellement au titre de supplément authentique ; or l’éditeur n’a pas jugé utile de procéder à la rétroversion en grec galénique de chacun de ces mots ou passages, aboutissant à l’aberration d’une oeuvre hellénique truffée de passages en une autre langue. Il fallait bien entendu procéder autrement. Editant à la CUF les Progymnasmata d’Aelius Théon, dont un gros tiers, perdu en grec, existe dans une traduction médiévale arménienne conservée par trois manuscrits, Michel Patillon et Giancarlo Bolognesi, assistés par la réviseuse Agnès Ouzounian, ont choisi un traitement différencié (voir pp. CXXXVI-CLV) : pour la partie transmise dans la langue de Théon, soit par les manuscrits grecs, soit par le citateur Jean de Sardes, ils placent dans leur texte, une fois converties en un grec littéral plausible pour cet auteur, son genre littéraire et sa date (via l’établissement d’une concordance bilingue arméno-grecque), les variantes arméniennes qu’ils jugent supérieures aux leçons transmises par les manuscrits grecs; quant à la tranche que la tradition hellénique n’a pas préservée, ils l’éditent directement en arménien, le cas échéant en proposant des corrections textuelles pour mieux cerner l’original sous-jacent perdu.

      • Je dois préciser encore que tous les passages imprimés en latin dans le texte grec de Galien correspondent à la lettre des addenda qui enrichissent le ou les manuscrit(s) de la traduction latine par rapport aux codices helléniques, tandis que les morceaux en anglais ou en français épars dans le grec représentent une translation plus ou moins littérale de la traduction arabe, selon que cette translation moderne a été effectuée par le collationneur anglo-américain du ou des manuscrits arabes ou par l’éditrice Budé (pour ceux qu’elle a relus elle-même). Le second cas de figure correspond au rajeunissement d’une méthodologie reçue depuis longtemps en philologie grecque lorsqu’il existe une tradition collatérale arabe : l’arabe étant hélas lingua incognita pour la totalité des philologues classiques, à trop peu d’exceptions près (parmi nos grands humanistes, Saumaise ; au XVIIIe siècle, Reiske ; au XXe siècle, Margoliouth, Tkatsch, Hans Daiber, Dimitri Gutas), on a pris l’habitude d’éditer critiquement les versions arabes de grands classiques grecs, au premier chef la Poétique, sous la forme digestible d’une translation latine moderne, commentée, indexée et lemmatisée par rapport à l’original (éventuellement offert en vis-à-vis). Or, avec le recul de la maîtrise du néo-latin même chez les spécialistes de l’Antiquité classique et l’essor du vernaculaire (dont la marque le plus flagrante consiste en la tendance grandissante à bannir le latin au profit de l’anglais pour les préfaces éditoriales des Oxford Classical Texts – citons Sophocle, Ausone, Aristophane, Hérodote -, sans doute bientôt aussi dans les tomes de la bibliothèque Teubner), il allait de soi que le truchement aplanissant l’accès aux versions arabes de textes grecs devait se faire au profit de la principale langue commune de la recherche, l’anglais ; c’est ainsi que, dans les années 50 et 60, l’editio maxima de Plotin par Henry et Schwyzer imprime le Plotinus Arabus en regard du texte grec dans une version anglaise inédite établie par Geoffrey Lewis. En revanche, aucune espèce de précédent ne vaut pour l’intercalation d’addenda latins au beau milieu de quelque texte grec que ce soit ; sous prétexte de n’introduire point l’arbitraire d’une rétroversion grecque pour ces passages, l’éditrice en chef du Galien de la CUF fait montre d’une impéritie technique qui ne me donne pas une confiance très grande en sa maturité critique et philologique (ses matériaux sémitiques n’étant guère accessibles, ne contrôlera pas qui veut son travail en la matière ; attention donc à prendre au pied de la lettre l’axiome <i<experto credite pour ce qui concerne le Galien arabe).

        • A la place des utilisateurs du Galien Budé, je me défierais de la ratio critica pour ce qui concerne l’arabe, car les signes d’une certaine insuffisance technique ne manquent pas dans les volumes de V. Boudon-Millot (de son propre aveu, celle-ci apprit l’arabe durant son doctorat pour mieux éditer Galien ; même si quinze ans se sont écoulés depuis, elle n’est donc toujours pas une arabisante de profession). Un exemple entre dix ou douze (tome II, p. 65) : qualifiant l’une de ces traductions à laquelle sont demandés quelques éléments pour l’établissement du texte grec, Boudon-Millot note que « les noms propres ont disparu, celui du dieu Hermès devenu une personnification de la Sagesse (al-hikma en arabe) comme celui du philosophe Aristippe » ; or ce trait ne méritait pas d’être mentionné, car il ne sert à rien pour expliciter la teneur de cette version sémitique. En effet, Hermès, arabe Humus, est le plus souvent qualifié dans les textes arabes par l’équivalent en cette langue du grec Trismégiste (‘Trois-fois-grand’), à savoir al-muthallath bi al-ḥikma, littéralement ‘le-triple/é dans la-sagesse’ ; voir le théonyme biffé au profit d’al-ḥikma dans le document arabe exploité par Boudon-Millot constitue donc une insigne banalité qu’il n’y avait guère à monter en épingle aux yeux du lecteur. En toute bonne foi, ce dernier risque d’être tenté d’en exciper qu’il s’agit là d’une notation signifiante pour cette partie de la tradition textuelle.

  20. Permettez-moi, cher NeoBirt, et avant qu’un grossier suppôt de l’ignorance ne vienne sonner le rappel, de revenir à votre message de la fin août déplorant la présence de latin dans le Galien de la C.U.F.

    Davantage familier des couvertures rouges (rêvons que le successeur de Jean-Louis Ferrary alignera sa « politique éditoriale » sur celle de la série grecque) mais pas au point de considérer les comédies d’Aristophane « bon enfant » (lamentable lecture [après quelques trois ans, je pense définitivement que ses yeux valent son esprit, ce qui est assez effroyable] qui rend toujours valable le diagnostic si lucide du vénérable M. U. de W.-M. : « La situation en est arrivée à un tel point qu’en dehors des cercles compétents, la trivialité la plus repoussante et l’ignorance la plus crasse peuvent commettre les pires outrages envers les œuvres les plus nobles de la poésie hellénique sans rencontrer la moindre résistance, et que ceux qui, dans les cercles compétents, ont des yeux pour voir, se tiennent à l’écart, tandis que les borgnes, ou même les aveugles, se permettent de mener la danse. »), je devine que vous faites allusion à Véronique Boudon-Millot mais à quel texte pensez-vous ? Car j’ai été fort surpris de trouver du latin et de… l’anglais dans le texte de l’Art médical qui compose avec l’Exhortation à l’étude de la médecine le tome II des Œuvres de notre cher Claudius. Ainsi :

    XXII, 2 (p. 343)
    XXIII, 9 (p. 347)
    XXIII, 10 (p. 347)
    XXIV, 8 (p. 351)
    et
    VII, 4 (p. 294)
    XIV, 6 (p. 317)

    ; mais comme aucun des comptes rendus trouvés en ligne ne le relève, qu’après vérification le texte demeure inchangé au fil des retirages (2002 et 2018) et que votre propos ne visait qu’un mot, je me suis dit qu’il devait bien y avoir une raison, au moins pour le latin, probablement « technique » d’autant que les renvoient, si j’ai bien compris, à des conjectures ; alors laquelle ?
    Merci pour vos savants éclaircissements comme pour l’ensemble de vos – très – instructives et généreuses contributions sur ce fil depuis cinq ans.

  21. Pardonnez ce doublon mais les références au texte ne semblent pas s’afficher correctement (peut-être est-ce à cause de l’emploi des chevrons ?) ; je tente dans une autre forme de rédaction. Sinon, pour ne pas multiplier les messages, vous pourrez vous référer aux pages.

    XXII, 2 = quorum regimen est seipsis et non sunt radices aliis nec alia sunt radices eis, neque alicui horum quae sunt in eis (p. 343)
    XXIII, 9 = et passionibus animae (p. 347)
    XXIII, 10 = si perseveret et multiplicetur illa mutatio = (p. 347)
    XXIV, 8 = et gaudium (p. 351)

    et

    VII, 4 = and not concocted (p. 294)
    XIV, 6 = and the emaciated (p. 317)

  22. Si l’on doit parler des ravages de la langue anglaise, alors j’aimerais attirer l’attention de notre philologue classique maison sur la traduction qui est donnée de la 3eme satire de Juvénal dans les extraits fournis pour l’anthologie bilingue de la poésie latine page 12. N’y a-t-il pas d’autres traductions pour trechedipna que dinnershoes et pour niceteria que winnersawards ? En plus, on a profumé au lieu de parfumé. J’espère que ce sont des ratés de la transcription électronique sinon ça augure mal et ne donne pas envie d’acheter le volume alors que les textes latins qui y sont présents faisaient cruellement défaut à la collection jusqu’ici.

    • Fieffé crétin que le traducteur Pléiade de la troisième de Juvénal, car ‘winnersawards’, calque pur et simple du méchant sabir gréco-latin nicetaria, ne rend rien de la matérialité de l’objet en question : il s’agissait d’un collier auquel pendaient les insignes de victoire de son propriétaire, un par épreuve remportée, comparables aux tesserae gladiatoriae, les jetons triomphaux des gladiateurs. Il aurait vieux fallu traduire, dans ce goût-là, par quelque chose comme ‘dogtags’, les plaques d’identification portées par les militaires américains, auxquelles ressemblaient les nicetaria en tant que <i<Realien

  23. A moins qu’il ne s’agisse d’une coquetterie du traducteur : un latin qui introduit des mots grecs pour s’en moquer comme un français qui introduit des mots anglais. C’est peut-être alors une transposition sociétale : du franglais pour traduire du grécolatin mais je trouve que ça jure quand même.

    • C’est assurément coquetterie de traducteur ; je soupçonne le latiniste qui s’est livré à cette fantaisie de piètre aloi de s’identifier à l’un des deux membres sénior de l’équipe éditoriale, car le rendu au moyen de l’anglais des mots grecs enchâssés dans la poésie latine ou bien des hellénismes de cette dernière, constitue une très vieille lune, de laquelle on est justement revenu et que nul ne préconise plus dans l’université depuis moult décennies (au tout début des années 20, dans ses éditions de deux comédies plautiniennes, Louis Havet traduisait de la sorte ; dans l’Asinaria, 297, il transpose ainsi gymnasium flagri par le risible « ground pour étrivières » ; la nouvelle édition de la Loeb propose « exercise-ground for the whip »).

    • C’était le parti-pris de Florence Dupont dans sa traduction de Plaute :

      Il n’était pas possible non plus de garder le grec, qui n’est pas au français ce qu’il était au latin.
      Le grec était à Rome la langue internationale, la langue de culture et la langue des esclaves-captifs, ils venaient de partout et ignoraient le latin. C’est pourquoi nous avons choisi de traduire le grec souvent, mais pas systématiquement, par l’anglais.

      (Introdution aux traduction de Plaute, 2019)

      • Après avoir lu attentivement les extraits proposés par Gallimard, il me faut m’engouffrer dans le précédent offert par l’excellent Domonkos sur le Segalen de la Pléiade : point n’achèterai non plus l’Anthologie bilingue de la poésie latine, digne en effet, par ses erreurs techniques grossières (dès la sixième ligne de la préface, la quantité, longue ou brève, « des syllabes, sur quoi se fondait la poésie latine classique », est confondue avec leur « longueur » !!),
        son jargon trop souvent pâteux, ses options en matière de rendu, et son désintérêt total envers l’indoles des textes latins reproduit, du patronage de l’inénarrable Dupont (qui massacra en son temps le théâtre de Sénèque).

  24. Le pléiade de Mikhaïl Boulgakov tome 1 apparemment épuisé du stock pléiade et rare à la vente pour seulement 399 euros sur Leboncoin pour les intéressés.

  25. Bon, l’un des intérêts de ce site était de fournir des indications sur les publications futures de la Pléiade plutôt que de servir de défouloir à de vieux grincheux aigris et autres précieuses ridicules. Quelqu’un a-t-il des infos sur le programme 2021 ?

    • Il y aura déjà le Nabokov III dont la publication a été repoussé cette année. Pour le reste, je ne sais pas : sans doute Flaubert IV et V (200 ans de sa naissance), j’espère aussi la sortie de Sôseki qui serait prêt.

      • Merci bien de votre réponse. Il y a également le dernier volume de Shakespeare, qui figure dans le catalogue 2020. Par ailleurs, il y a quelques mois, il y avait eu une annonce assez précise concernant Antonio Lobo Antunes. Cela fait quelques volumes.

        • Le CV d’Alain Rocher indique depuis plusieurs années que l’édition du premier tome est prête et qu’elle a été acceptée pour l’impression et son CV indique aussi un tome second non publié.

    • Bonjour, j’admire votre sens de la nuance et de la généralisation, votre absence de relativisation du « moi ».
      Je n’évoquerai pas votre politesse.
      J’aimerais bien que vous nous expliquiez aussi quels sont les autres intérêts de ce site ?
      Apparemment, il s’agirait pour vous de profiter de la possibilité de dénigrer ceux qui ne s’accordent pas avec votre opinion, c’est bien cela ?
      Il est effarant de constater la facilité avec laquelle on se permet d’insulter, à distance bien entendu, ceux qui, en l’occurrence par leur point de vue sur un sujet qui, fort curieusement, semble vital compte tenu de l’excès du verbiage, nous déplaisent.
      Le monde des amateurs de lettres n’est pas plus policé que celui des sauvages, en apparence.
      Quant à l’éducation au savoir-vivre ensemble …

          • Bien sûr, un Pléiade agrémenté de géniaux émojis, smileys et autres trôleries serait apprécié de certains – et sans doute à leur portée…

            Notre gentil modérateur pourrait bloquer de tels « messages » (si le terme est ici approprié ?), peut-être, mais la totale liberté laissée est également précieuse (nous la préférons, même, à quelque forme de censure, même légère). Bien cordialement, et civilement à vous TOUS.

  26. Il y a des personnes qui adorent les parfums, comparent les fragrances, parlent de leur plaisir à humer certains, de leur déplaisir à sentir d’autres, qui s’intéressent à la fabrication de ces parfums, leur origine, les processus…

    Et puis, il y a ceux qui collectionnent les flacons.

  27. Pierre Michon, Georges Feydeau, Marc Bloch et Jacques Rivière font partie des écrivains (et historiens donc) cités par l’agenda pléiade 2021.

    Flaubert, et plus particulièrement un extrait de « L’Éducation sentimentale », est également cité, ce qui augure, comme on le suppute ici, la parution prochaine des deux derniers tomes de ses Œuvres complètes, pour le bicentenaire de sa naissance (ce sera, j’imagine, la grosse sortie patrimoniale sous coffret de l’automne 2021).

    • Rivière est cité car très lié à l’histoire de la NRF, mais je ne crois pas qu’il faille y voir une promesse de pléiadisation. À part la correspondance (quand elle n’a pas été détruite en douce par un prix Nobel mythomane), peu de choses ont vraiment survécu de lui.

          • Non, il y a méprise. C’est ce que vous dites de Rivière qui m’intéresse et cela seul. Mais je n’insiste pas.

          • J’étais mal réveillé. La méprise vient de moi.
            Saint-John Perse, lors de la mise au point de son volume de la Pléiade, a demandé à la veuve Rivière de lui confier la correspondance qu’il lui avait adressée dans ses jeunes années. Il en a profité pour l’altérer dans un sens plus valorisant pour lui, et pour ne jamais la rendre à l’intéressée. Tout ce que nous avons donc de cette correspondance, de part et d’autre, est donc ce qu’Alexis Leger en a laissé, après probable mutilation.

  28. Merci pour ces infos, Lors de la sortie du volume Duby, Gallimard avait laissé entendre, je crois, que d’autres historiens contemporains pourraient suivre. Évidemment on pouvait penser à J Le Goff. Marc Bloch ferait un beau volume.

    • Bloch dans la Pléiade en récompense des services rendus à la Nouvelle Histoire arriverait soixante-dix ans trop tard, et sur le seul plan littéraire doublonnerait avec Duby. Je suis de ceux pour qui c’est honorer Clio comme elle le mérite que de ne compter comme seuls représentants dans la collection que les plus profonds penseurs et artistes de ses sacrificateurs, Hérodote, Thucydide, Salluste, César, Tite-Live, Tacite, nos grands mémorialistes des XVIIe et XVIIIe siècles, Michelet et Tocqueville. Les Duby, les Bloch et autres Le Goff sont monnaie vulgaire rapprochés d’iceux. Que diantre Gallimard ne fait-il pas refaire l’antique édition Walter de Las Cases, dont la tradition manuscrite s’est renouvelée cette dernière décade, au lieu de tâcher d’épuiser le filon de l’histoire totale du Moyen-Âge français ?

      • Dans votre deuxième phrase, il n’y a que le mot « seuls » qui me gène. Vous êtes, comme souvent, sévère avec nos contemporains, mais si l’on peut discuter sur tel ou tel nom, il semble difficile de nier le renouvellement profond apporté à la façon d’étudier l’histoire par les historiens français à partir des années 30. A mon humble avis, qui ne vaut pas évidemment pas grand chose et sûrement pas le vôtre, « la Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II » mériterait davantage de figurer dans la collection que les oeuvres de Duby, mais Gallimard ne pouvait ou ne voulait faire ce choix. Reste que publier des représentants de l’histoire globale ou totale, qui ne se limite pas à la seule période médiévale, ne me paraît pas une faute, dès lors que les grands auteurs que vous citez sont déjà présents dans la collection.

        • Le Goff est médiéviste, Bloch aussi, je crains donc un piétinement autour de cette période, qui détournera plus encore Gallimard de publier à bride abattue d’autres classiques de notre vieille littérature. Maintenant que nous disposons du corpus rolandien commenté en langue anglaise sous la direction de Duggan, on aurait pu croire que la Pléiade s’ouvrirait à la plus belle et la plus vénérable de nos épopées; aux côtés éventuellement de ses cousines germaniques ou anglaises, mais que nenni. Hélas, ce sont les insipides par excès de familiarité Alain-Fournier et Orwell, la victorienne (ô combien !) George Eliot, un demi Segalen trop survendu par Gallimard pour être bien mirobolant sur le plan technique, en attendant pire, peut-être, tel Feydeau. Et pourtant, un gros tiers de l’oeuvre de l’attachant Jules Tellier, joli poète néo-parnassien qui vaut bien le SIgnoret de gidienne exaltation, demeure introuvable en librairie, dont son roman et son travail sur les manuscrits hugoliens, le troisième tome de l’édition entreprise par Raymond de La Tailhède n’ayant jamais paru.

  29. Je sors de la librairie Mollat, ils viennent de recevoir une belle quantité du volume IV des œuvres romanesques de Mauriac. Le volume était indisponible depuis plusieurs mois, Gallimard s’est enfin décidé à le rééditer. Heureuse nouvelle !

  30. 17 octobre 2020.

    Je réponds ici à Brumes.

    Merci beaucoup pour ces informations — que je crois bien que vous avez déjà données dans le passé. Je ne connaissais pas ce détail, et ne connais vraiment que les grands traits de la vie de Saint-John Perse. Et quant à la correspondance de Rivière, je me souviens surtout de ses lettres pleines de ferveur adressées à Claudel.

    Je me souviens aussi d’avoir lu un texte d’Isabelle Rivière, peut-être sur son frère, Alain-Fournier, et de lui avoir trouvé un grand talent d’écriture. Je me rappelle aussi vaguement d’une querelle qu’elle eut avec Montherlant, je ne sais plus à propos de quel livre de ce dernier.

    • J’ajoute, je ne l’ai pas dit, que j’aime beaucoup Jacques Rivière pour ma part. J’ai toujours trouvé chez les auteurs catholiques une certaine noblesse, une élévation d’âme, une honnêteté foncière aussi qui m’ont charmé et retenu.

  31. J’entame par curiosité le volume de la « victorienne » Mme George Eliot, et, hélas, je suis contraint d’avouer que le début n’est pas engageant.
    Gallimard confie-t-il les traductions « annexes » de ses Pléiade à des stagiaires ? Au nom des clients, merci de cette considération. Vous pourriez, pour le moins, relire le produit de ces laborieux travaux.
    Le volume commence par une « Préface », 22 pages d’une publication américaine intitulée « George Eliot et l’art du réalisme ». On se trouve bien vite gêné par la piètre qualité du français qui résulte de ce pensum bien scolaire (il ne s’agit pas de la traduction d’un auteur, au sens « noble » ou « artistique » du terme, mais de la mise à disposition d’une analyse sur l’auteur George Eliot, donc le principal objectif devrait être de privilégier la compréhension sans martyriser notre langue).
    Dès la deuxième page (p X), on lit : « La respectabilité qu’elle-même recherchait, et pour laquelle la postérité semblait l’avoir condamnée, était en fait moins une réalité qu’une aspiration. », donc curieux emploi de « pour » que l’on peut comprendre dans le sens de : « au nom de », compte tenu de sa vie privée partagée avec un homme marié, ou, plus probablement, en construisant la phrase autrement, veut-on signifier que ses romans véhiculent des valeurs de respectabilité, « victoriennes » et surannées ? Quant à l’aspiration à rechercher la respectabilité, je ne sais pas trop ce que c’est …
    Et je vois, même page, un peu plus loin : « Eliot échappe aux définitions conventionnelles en matière d’esthétique comme dans ses positions politiques. Elle a conçu son oeuvre à partir d’un faisceau de rébellions, à l’encontre notamment des règles sociales, morales et esthétiques alors en vigueur, … ». On fait plus élégant, il me semble (« faisceau de rébellions » ???).
    Je ne suivrai pas ce texte en détail pour en noter toutes les scories (quelle utilité ?), et me reporterai simplement vers la fin (p XXIII bas de page) où on lit :  » Le dénouement des intrigues passe ainsi généralement par l’assimilation à une communauté, et non sur les formes d’exclusion dont Marian Evans » (George Eliot est son pseudonyme) « eut à souffrir pendant de nombreuses années avant d’avoir derrière elle la respectabilité et le prestige conférés par les romans de George Eliot » (par, sur, derrière !)
    Et p XXV : « Entre l’innocence idéaliste des protagonistes et l’insensibilité brutale de la société qui les condamne, la tension provoque des problèmes auxquels les romans s’affrontent de manière parfois indécise ». Pourquoi pas : « que les romans affrontent » ?
    Deux exemples qui m’ont particulièrement heurté, et je finirai par la conclusion (p XXX) : « Comme tout grand artiste, elle travailla inlassablement à explorer les limites de sa propre formule, à chercher de nouvelles et de meilleures façons de bien faire. »
    Assurément, c’est bien dans la traduction que l’on espèrerait « de meilleures façons de bien faire » ! Il est manifeste que l’on n’a pas trouvé la « formule » magique.
    Heureusement cette traductrice n’intervient plus ensuite, donc on peut espérer que le reste de l’ouvrage est meilleur ?

    • Grâces vous soient rendues, Phil, pour votre chronique à chaud. Entre cette piètre francisation d’une publication anglaise et les deux ou trois chapitres repris du dernier livre de Mona Ozouf, savante fort respectable mais qui, avec George Elliot, s’aventure fort loin de son domaine de compétence à un âge où l’on ne lit plus guère la littérature secondaire (en supposant qu’elle l’ait jamais fait beaucoup dans sa sphère de spécialisation), l’appareil critique de cette Pléiade force décidément l’admiration par sa fraîcheur scientifique ! Et pan sur le bec des thuriféraires de la collection qui nous enjoignent, à nous autres Cassandres, de faire confiance aux éditeurs pour abattre de la bonne besogne.

    • Phil, je vous trouve encore très tolérant avec cette préface, si j’en juge par les extraits que vous donnez, qui sont un pur galimatias. Ce n’est pas une ou deux fautes par phrase, mais pratiquement une erreur à chaque choix d’association de deux mots, et à chaque construction. Tout sonne faux, tout est maladroit et prêterait à rire s’il ne provoquait pas la gêne et l’impatience.

      En outre, il me semble que, lorsqu’on préface une oeuvre, c’est pour faciliter sa réception par un public donné. La préface américaine étant destinée à faciliter la réception de George Eliot par le public américain, était-il nécessaire – sauf si l’auteur de la préface était lui-même un grand écrivain incontournable, ayant à dire sur le sujet des choses que nul autre que lui n’aurait su dire de cette façon – de la reproduire, à destination d’un public français qui n’a ni la même sensibilité ni la même relation avec cet auteur britannique ?
      Qu’ai-je à faire de « l’acclimatation » américaine de George Eliot, auteur anglais, dans une traduction française ?
      Le procédé s’apparente aux « traductions au carré »…

      La raison est évidente : paresse, facilité, baisse du coût. (Idem pour le recyclage de vieux « travaux » de Mona Ozouf, comme le dit par ailleurs NeoBirt7.)

      Décidément, je crois bien que je vais finir l’année sans avoir acheté un seul Pléiade nouveauté, après avoir poliment décliné l’offre Kessel, renoncé à Orwell vraiment trop médiocre littérairement, reposé le George Elliot après l’avoir consulté chez mon libraire sans ressentir la moindre attirance, très probablement renoncé au Segalen qui me semble devoir n’intéresser que les neo-segalenistes, été découragé d’acquérir l’Anthologie de la Poésie Latine (qui m’attirait a priori) par les critiques de NeoBirt7…
      Une année sabbatique de Pléiade ! Peut-être le commencement de la sagesse ? Une séparation de corps, sinon encore le divorce ?

      Je n’ai plus l’âge de surcharger ma bibliothèque et surtout la table sur laquelle s’empilent tous les chef-d’oeuvre que je n’ai pas encore eu le temps de lire, et de vider ma bourse, pour des ouvrages qui ne valent que par l’emballage et la présentation publicitaire… Et alors qu’il y a tant de grands ouvrages (y compris dans les Pléiade du passé) qui me manquent cruellement.

      Plus tellement de temps à gaspiller ni de patience pour supporter les déceptions répétées et de plus en plus profondes, c’est cela qui fait de moi (et je signe)…

      …un « vieux-grincheux-aigri »

      • Je suis entièrement d’accord avec vous à propos du caractère, bien au-delà de médiocre, de cette traduction (je ne crois pas qu’un lycéen moyen puisse faire pire, en exagérant à peine), mais il y a tellement de comportements agressifs via internet que je préfère modestement donner un avis « retenu », d’autant plus que mon métier n’étant en rien littéraire, je ne me sens pas compétent pour oser un jugement péremptoire, et me contente de « donner à voir »… il semble que cela suffise pour justifier ma perception de lecteur « lambda ».
        Dans tout métier (j’avais une activité technique), et aussi dans la vie quotidienne, le langage est un outil nécessaire de travail, d’échange, de confrontation et de communication, donc il convient de le manier correctement (et, dans ma carrière, j’ai vu tellement d’aberrations dans ce domaine).
        Aussi j’enrage lorsque je vois de supposés littéraires nous offrir une telle preuve de leur incompétence dans la maîtrise du langage, et des éditeurs nous mentir sur la qualité de leur « produit » : il suffit de lire quelques pages pour s’en rendre compte .

        • Je ne censure jamais les textes écrits par tout un chacun, dans la vie courante (moi-même, je n’évite pas souvent l’occasion de tomber dans les chausse-trappes que nous tend le beau langage François). J’ai du respect pour les personnes qui écrivent et dont ce n’est pas le métier.

          Par contre, il est inadmissible de trouver cela en Pléiade.

  32. Comme l’évoque avec beaucoup justesse Domonkos Szenes, si nos trois amis vidaient leurs bourses, peut-être auraient-ils un tempérament plus enjoué et un jugement plus clément ?

    • Vous n’êtes même pas drôle.
      Je donne à voir une traduction qui me semble particulièrement catastrophique.
      Si elle vous convient, c’est que vous avez un problème sérieux avec l’expression française, il me semble.
      Comment pourrait-on être clément devant un tel étalage d’incapacité linguistique ?
      Je serais prof d’anglais, je ne pourrais accepter un travail aussi médiocre.
      Or ce travail, on nous le vend, pour de la « qualité ».
      Vous êtes libre de vous accommoder de la médiocrité, c’est votre choix personnel.
      Vous n’êtes pas en droit de dénigrer ceux qui ne s’accordent pas avec vous, et qui aiment la littérature.
      Videz vos bourses où bon vous semble, mais dans le respect d’autrui.

  33. Pour ma part, je la vide à la librairie, chaque fois que j’achète une livre de la collection. Et à chaque fois que j’en ai un dans les mains, je me dis que la vie serait moins belle si la collection n’existait pas ou n’existait plus. N’ayant pas la même conception du respect que vous j’admire longuement tout le travail qu’il a fallu, à toutes les étapes, pour parvenir à ce magnifique volume, plutôt que de chercher la virgule mal placée pour aller aussitôt vomir sur un site internet. Et quand je vide ma bourse à la librairie, j’ai aussi le sentiment, dans la mesure de mes moyens, de contribuer à l’économie de l’édition française, qui en a bien besoin en ce moment. C’est peut-être bien peu, mais c’est ainsi que marche l’économie et sans économie, il n’y aura plus de livre. Alors, vous pouvez toujours passer votre temps à dénigrer, en jurant, mais un peu tard, que vous n’achèterez plus, vous contribuez juste un peu plus à la laideur des choses, qui n’a pas besoin de cela. Cette dernière remarque ne s’adresse évidemment pas à Néo-Birt7, dont le caractère me peine, mais dont l’expertise force le respect.

    • « Vous admirez tout le travail qu’il a fallu » : je ne suis pas du style à renâcler sur la moindre « virgule mal placée », ainsi que vous le prétendez très abusivement, mais quand je lis une traduction aussi incorrecte j’estime de mon devoir d’en informer ceux qui, comme moi, sont susceptibles d’acheter le volume, pour qu’ils puissent faire ce choix en toute conscience de la possibilité d’une certaine désillusion. C’est une question de solidarité avec le public des consommateurs/amateurs de livres.
      Si vous n’aimez pas recevoir de conseil, fort de vos certitudes, vous pouvez éviter de lire des critiques qui semblent vous faire souffrir si cruellement. Mais vous même, n’avez-vous jamais donné de conseil à quiconque ? N’avez-vous jamais lu un article, une critique sur un ouvrage paru ? Etes-vous un adversaire déclaré des mensuels de consommateurs qui démontent les messages publicitaires ?
      Vous pouvez être en désaccord sur les critiques formulées (et là-dessus j’attends toutes vos remarques, il n’y en a curieusement jamais), mais, soyez honnête, savez-vous parler de sujet sérieux ? Non, vous vous contentez, oui, vous, de dénigrement gratuit, puisque, ne connaissant pas les individus sur lesquels vous « vomissez » sur ce site internet, tout aussi gratuitement, oui, vous, tout en vous estimant spirituel alors que vos « moqueries » volent bien bas, tout cela témoigne d’une honnêteté intellectuelle bien suspecte. Alors que toutes mes affirmations reposent sur des exemples concrets, que vous semblez incapable de défendre autrement que par l’esquive du sujet et le dénigrement de ceux qui vous les proposent.
      Franchement, si vous admirez le travail qui consiste à écrire un français aussi incorrect que celui que je vous ai indiqué (et, en 23 pages, les erreurs abondent, je n’en ai cité que les premiers exemples rencontrés), dans une collection de littérature, collection censée être prestigieuse de surcroît, vous avez des admirations bien étranges.
      Vous affirmez « admire(r) le travail », c’est possible, mais il est manifeste que vous n’aimez pas le travail « bien fait ». L’essentiel est son existence, non sa qualité ?
      Ce qui se vérifie d’ailleurs à l’expression « magnifique volume », qui ne témoigne pas d’une grande curiosité (la bibliophilie de qualité vous est tout étrangère, c’est sûr).
      « Aider l’édition », dites-vous, ou comment justifier son absence de discernement par des raisons vertueuses : aider, oui, à condition que l’édition respecte, elle aussi, le client : il s’agit d’une relation commerciale, et les deux parties ont droit au respect. Vous défendez la médiocrité au nom de la perpétuation d’une industrie qui se voudrait culturelle ? C’est une étrange conception de la culture. A moins que vous ne sachiez faire le tri par vous-même, vous fiant plus à l’apparence (la réputation d’une collection) qu’au contenu.
      Je note d’ailleurs que comme beaucoup d’hommes qui se croient modernes, vous justifiez tout par « l’économie ».
      On voit ainsi quelles sont vos valeurs, digne défenseur de la « laideur des choses » de notre monde actuel.

      • Traduction de Mme Sibylle Steinmuller, dont une brève recherche sur le net ne m’a pas permis de connaître les références pour mener un tel travail. Je devine une probable absence de relecture en détail, plutôt embarrassante pour un livre censé être là pour 50 ans (mais y croit-on encore ?).
        Je n’ai survolé que quelques pages, mais je rejoins Phil, les formulations paraissent bien pataudes quand elles ne heurtent pas l’oreille et l’œil. La concordance des temps à l’anglaise et l’ordre de certains mots ne trompent pas.
        On est très loin, néanmoins, de la plus innommable traduction jamais publiée, à ma connaissance, par un « grand » éditeur français (Blasting and bombardiering de Wyndham Lewis, assassiné en 450 pages hallucinantes de médiocrité par un traducteur pourtant émérite — et qui avait probablement sous-traité son travail, tant il ne lui était pas possible de traduire, entre mille exemples du même tonneau, to order a beer par ordonner une bière…)
        (désolé pour les fautes, le smartphone…)

        • Plutôt que de conclure à partir d’une rapide recherche sur internet, il serait sans doute plus rigoureux d’interroger l’éditeur sur les références de Mme Steinmuller. On verra bien si il répond, ou pas, et ce qu’il répond. Cela n’enlève ni n’ajoute rien à ce que l’on peut penser du texte, mais permet au moins de faire des affirmations fondées sur cette traductrice.

          • Une traductrice qui n’a, au premier abord, aucune traduction recensée à son actif, et qui produit un texte pataud, eh bien, la conclusion est rapide à se dessiner : c’est trop éloigné du standard d’excellence hautement revendiqué par l’éditeur.
            Mais si vous avez envie de mener des « recherches rigoureuses » pour défendre ce travail, allez-y.

        • S. Steinmuller reçoit des compliments dans la fin des préfaces éditoriales de pas moins de six Pléiades parues ces dix-sept dernières années, dans le domaine anglais (deux des tomes de Melville, C. Brontë) aussi bien qu’en littérature française (Stendhal, Simenon, Péguy) ; comme il n’est guère pensable qu’une même universitaire exerce sur des auteurs provenant de deux différents domaines linguistiques, qui par surcroît transcendent les genres (poésie, roman) et les époques, il est licite de supposer à cette dame un statut de personnel technique chez Gallimard, quelque chose comme une relectrice littéraire. Autant dire, une tâcheronne. Tout ceci ne met que plus cruellement en évidence l’ineptie du refus de la Pléiade de doter chaque volume en préparation d’un relecteur scientifique, qui serait chargé de contrôler la qualité éditoriale afin que cette dernière atteigne à un minimum tolérable pour l’auteur et le genre littéraire.

          • Brumes, je n’ai rien à défendre dans ce travail, mais c’est quand même étonnant et décevant qu’il vous suffise, je cite, d’un survol de quelques pages du texte et d’une brève recherche sur le net pour participer à l’éxécution de cette dame, qui, si elle lit ce site, sera certainement heureuse d’apprendre qu’elle est une « « tacheronne » comme d’autres ont appris il y a quelques jours qu’ils étaient de « fieffés crétins ». Mais l’essentiel est que les intervenants sur ce site continue à donner des leçons de respect n’est-ce-pas ?
            Et en effet, je vais demander par écrit à l’éditeur comment a été fait ce travail, et si j’obtiens une réponse, je vous la communiquerai en l’état.

          • Je ne retire rien de ce que j’ai dit, en substance, texte pataud, peu ou mal relu, d’une traductrice sans références étoffées dans ce domaine. Rien de bien méchant, même pour notre époque de princesses « flocon de neige », qui prennent toute critique d’un travail pour une exécution en règle de leur personne.
            Je laisse à chacun des autres participants la responsabilité des mots qu’il utilise, et qui ne changent rien à ceux que j’emploie.
            Mais si vous voulez, des traductions pataudes, je vous en trouve partout, chez Flammarion, au Seuil, chez Bourgois, aux Belles Lettres, et bien souvent en anglais, langue faussement facile où les traducteurs, trop assurés de leur savoir, tombent trop souvent dans les pièges des voix passives, des temps mal transposés et des faux amis. Cela donne du français heurté, souvent déplaisant à lire. Cela me dérange dans une traduction de Lasch, Scruton ou T.Snyder (j’ai des exemples précis en tête), tout autant que cela me dérange dans la Pléiade.

            Je ne vois pas de raison d’en débattre plus avant, sauf à avoir une explication de chez Gaston.

        • Il y a presque 100 ans on traduisait déjà mal certains livres chez Gallimard. Je viens de lire le Chaucer de Chesterton, publié en 1936, et plusieurs fautes énormes de traduction sont à noter pour qui penserait que notre monde moderne est seul responsable de la médiocrité de certains travaux intellectuels. Dans un passage admirable du grand Gilbert-Keith, le traducteur nous sert en effet un « actualité » pour un actuality ce qui gâche pas mal l’affaire.

          « There is at the back of all our lives an abyss of light, more blinding and unfathomable than any abyss of darkness; and it is the abyss of actuality, of existence, of the fact that things truly are, and that we ourselves are incredibly and sometimes almost incredulously real »

      • « Magnifique «  est effet excessif, « beau livre  (ou très beau)» est plus approprié. Pour le reste, soit vous n’avez rien compris, soit vous faites exprès et dans les deux cas, je vous plains sincèrement.

        • Plaignez moi, c’est réciproque, car votre absence d’esprit critique (susceptible de voir quelque chose qui outrepasse quelque peu une « virgule mal placée », si vous avez une once d’honnêteté), votre désintérêt de la qualité d’un travail, rien dans vos arguments ne témoigne d’un esprit exigeant. Pourquoi inclure une « préface » si c’est pour en bâcler le travail ? Dans une exposition de maîtres, la présence du torchon d’un apprenti ne vous gênerait pas ?
          Vous préférez la grande industrie à l’artisanat, la quantité à la qualité, et vous êtes moderne : bravo, vive le progrès !

          • Puisque vous avez fait une allusion à votre vie, permettez-moi d’en faire une à la mienne: étant diplômé d’une « grande école » et titulaire de deux doctorats, j’espère avoir été capable de faire preuve d’un minimum d’esprit critique, et d’un intérêt également minimal pour la qualité d’un travail, voire d’une once d’honneteté. Bien sûr, les diplômes ne garantissent rien, mais peuvent servir d’indice.
            Dernière chose, avant que l’on mette fin à cette discussion stérile: je vous invite à relire calmement tous les messages échangés depuis 24h. Peut-être serez vous frappé par la violence des propos dont vous vous plaignez pourtant.

    • Donc « vieux » (je n’en puis mie), « grincheux » (allusion à mes rhumatismes sans doute), « aigri » (mot dévalorisant pour exigence déçue)… et maintenant… pingre !
      Voire saboteur de l’économie française et de la glorieuse édition française !
      Méprisant à l’égard des « travailleurs du livre »…
      J’en passe et des meilleures.

      Monsieur Guillaume, je vous le dis bien franchement, n’ayant pas l’intention de descendre au niveau auquel vous placez la discussion, je ne répondrai plus à vos interventions et je souhaiterais que vous fissiez de même pour les miennes.

      À tout le moins, je crois être en droit de vous demander de ne plus mentionner mon nom (en bien ou en mal) et de ne plus faire la moindre allusion à ma modeste personne.

      Dites ce que vous avez à dire sur la Pléiade, qui est le sujet de ce fil, ou plus généralement sur la littérature qui représente tout de même le contenu de la Pléiade (vous savez, le parfum et le flacon…) et ignorez Domonkos Szenes.

      En bref : oubliez-moi !

  34. Messieurs, vous permettez à un jeune étudiant à la bourse non pas que fragile mais fébrile, l’économie de celle-ci en substituant au sentiment de frustration pécuniaire que suscite chaque sortie de Pléiade la légèreté d’une indifférence trouvant sa légitimité dans l’incurie d’une publication telle celle de George Eliot.

    • Jeune homme, avant de conclure trop vite, faites-vous votre avis vous-même avec le livre en main. C’est le commencement de toute science… Regardez donc quelles sont les références de l’éditeur Alain Jumeau, et du second traducteur, qui est une traductrice. Vous pouvez aussi regarder si les essais dont il est question vous apportent quelque chose ou non, à vous, et si les notes vous aident. Après, si vous en êtes convaincu, vous pourrez parler de l’incurie d’une publication. Si vous le faites avant, qui aura fait preuve de légèreté ?

      • Pardon, j’ai fait une erreur de mémoire sur le second traducteur, qui n’est pas une traductrice mais bien Sylvère Monod, qui a participé à bien d’autres volumes de la collection

        • C’est une recommandation infiniment sensée que vous me faites, bien que comme disait Jules Renard : « je ne réponds pas d’avoir du goût, mais j’ai le dégoût très sûr », ainsi le relent d’incurie que semble charrier la préface évoquée retranche irrémédiablement à l’engouement que motiva cette publication. Enfin, je compte sur le versatile de ce sentiment pour un jour me duper et peut-être l’acquérir.

          • 19 octobre 2020.

            Tout ce qui sort de la plume de Jules Renard est merveilleux (de vigueur). J’ai parlé jadis à satiété de cet auteur dans ces pages au point d’en éprouver aujourd’hui un peu de gêne. Je relisais alors amoureusement le Journal.

          • Je ne suis hélas que trop certain de bientôt oublier cette remarque de Renard, excellentissime tant par l’acuité que par la justesse, comme j’oublie les vers merveilleux, les aphorismes percutants, alors que j’aimerais tant pouvoir m’en resservir à l’occasion.

            Enfin, goûtons le plaisir de l’instant…

  35. A Guillaume : bonnet blanc et blanc bonnet. Je suis, moi aussi doté des diplômes que vous évoquez, mais n’ai pas grande estime pour la « population » dont je suis issu.
    Je n’ai pas pour habitude de « donner des leçons », ni de gérer par le mépris ceux qui incommodent ma pensée. Je sais, par expérience que c’est une pratique généralisée dans vos contrées.
    Si j’en crois vos écrits, en vertu d’un désaccord sur la qualité des récentes Pléiade, je serais une « précieuse ridicule », un « vieux grincheux aigri », un « mal-baiseur », rien que ça.
    Je n’ai jamais lu, de votre part, une quelconque critique portant sur le fond de mes propos.
    Je reconnais bien là l’arrogance de ceux qui s’estiment l’élite de la nation et n’ont « rien à prouver ». Je vous avais engagé à un minimum de tolérance et de modestie, pourtant.
    Il faut être de mauvaise foi pour ne pas admettre que ces 22 malheureuses pages de « Préface » sont rédigées dans un français incorrect et peu compréhensible, et assimiler ce défaut à une coquille localisée, ou à une « virgule mal placée ».
    Il faut aussi être de mauvaise foi pour juger, sur la critique d’une partie d’un ouvrage, que c’est l’ensemble qui est ainsi « condamné ». J’ai d’ailleurs pris soin d’achever mon message initial, qui n’avait rien d’agressif et documentait mes affirmations, par une note positive, notant que la traductrice « incriminée » n’intervenait pas dans la suite de l’ouvrage.
    Tout aussi bien que vous, je respecte le travail. Mais il convient de l’achever proprement : traduire un texte ne peut simplement consister en la pratique, réalisable par un logiciel, d’une simple translation mot à mot. La deuxième phase de rédaction n’a pas été accomplie correctement.
    Quant au travail de relecture, manifestement défectueux, il questionne sur la complaisance de l’éditeur de l’ouvrage, qui a accepté que ce malheureux écrit inaugure son volume.

  36. Bien, soyons donc factuels. Entre le dimanche 18/10 à 15h14 et le dimanche 19/10 à 0h44, le travail de Madame Steinmuller et Madame Steinmuller ont reçu les qualifications suivantes:

    – stagiaire, laborieux travaux
    – piètre qualité, pensum bien scolaire
    – piètre francisation
    – galimatias
    – tout sonne faux, tout est maladroit et prêterait à rire
    – paresse, facilité, baisse du coût
    – caractère bien au-delà du médiocre
    – je ne crois pas qu’un lycéen moyen puisse faire pire (mais je préfère donner un avis retenu)
    – de supposés littéraires offrir une telle preuve de leur incompétence
    – je serais prof d’anglais, je ne pourrais accepter un travail aussi médiocre
    – autant dire une tâcheronne
    – torchon d’un apprenti

    Voilà, tout cela de la part de personnes qui se flattent de leur sens du respect et de la nuance et s’offusquent de la violence des propos sur internet. Peut-être Madame Steimuller pourrait-elle nous donner son avis (ce serait sûrement l’occasion de voir si c’est une princesse flocon de neige) ?

    Mon espoir , messieurs, c’est que, tout amateur de littérature que vous soyez, aucun d’entre vous ne soit jamais enseignant, pour ne pas offrir à des enfants et à des jeunes l’exemple éblouissant de votre sens de la nuance, de la tolérance et du respect.

    S’il est normal d’avoir des exigences de qualité, je ne crois pas qu’elles justifient de piétiner aussi allègrement.

    • Monsieur-le-donneur-de-leçons, qui sème le vent …
      Vous êtes hypersensible, apparemment, mais votre sensibilité est déplorablement fragmentaire. C’est bien dommage.
      Vous ne vous êtes jamais questionné sur la portée de vos propres accusations initiales, le potentiel d’agression qu’elles recelaient, c’est, là encore, bien dommage.
      Vous-même, en quelques interventions, vous permettez de « piétiner allègrement » autrui, sans aucun égard pour ceux qui les subissent, de surcroît en prétendant leur donner des leçons de savoir-vivre.
      Car vous vous contentez de dénoncer, avec violence, sans jamais produire un argument constructif, ni même justifier un seul de vos sentiments.
      Vous affirmez pourtant, compte tenu de vos hautes qualifications, de grandes capacités critiques et de conceptualisation.
      Si ces grandes capacités vous les mettiez en oeuvre, au lieu de vous contenter de dénigrer ceux qui ne pensent pas comme vous, nous n’en serions pas là.
      Je vous signale d’ailleurs que je participe à des enseignements (à des jeunes), et que la haine ou le mépris d’autrui ne font pas partie de mon message, pédagogique ou autre.

      • Personnellement, je n’ai rien récolté car vos commentaires m’indiffèrent au plus haut point. Effectivement, à tort ou à raison, puisqu’ils sont fondés sur la déformation et l’extrapolation, je trouve qu’ils ne sont pas de mon niveau. Quant à vous, si vous aviez vécu au Moyen-Age, vous auriez dû être inquisiteur. Ce doux métier aurait pleinement mis en valeur vos nobles qualités. Ne vous fatiguez pas a me répondre, je ne lirai plus, ayant dit à 10h04 ce que j’avais à dire, non pas à vous en particulier, mais sur les échanges en général. Sachez enfin qu’il existe, assez facilement accessibles, quelques sédatifs qui peuvent apaiser les tempéraments les plus portés à aboyer.

        • Guillaume, je vous le dis avec le plus grand effort de cordialité qu’il m’est possible de soutenir, afin que vous vous sentiez le moins possible agressé : il ne s’agit pas ici de dauber contre Gallimard par Schadenfreude, l’amer plaisir de l’éreintement et la joie prise à piétiner autrui, quand bien même l’odium philologicum fait partie intégrante de la recherche en littérature, mais de dénoncer la politique honteuse de cette maison lorsqu’elle laisser publier, dans sa série phare, des travaux aussi manifestement insatisfaisants quant au fond (un plat congelé dédié au public américain pour qui George Elliot n’est point une inconnue, n’a aucune chance de convenir à des Français, aux tropismes culturels fort différents) et d’une forme que nul ne peut manquer de trouver vérolée, approximative et malsonnante, que cette préface de toute évidence francisée à grand renfort du jargon de Babelfish ou Google Translation, en prétendant qu’il s’agit là d’un succulent morceau digne du papier bible et de l’habillage cuir. Les traductions rassemblées dans ce volume peuvent émaner tant qu’on le veut de Sylvère Monod, splendide passeur de la littérature victorienne dans la Pléiade et chez Garnier, le simple fait que l’éditeur se soit récusé pour ce qui est de la présentation de son auteur, faisant confiance plutôt à Ozouf et à la plume ‘maison’ de Steinmuller, crée un hiatus qualitatif qui augure mal de la tenue scientifique des notices et des notes. Imaginez donc un recueil des dix ou vingt plus fondamentaux articles parus en physique théorique dont les prolégomènes amalgameraient un texte des Bogdanoff, traduit par eux depuis l’anglais dans leur inénarrable sabir, avec quelques attendus d’un savant en soi respectable mais émanant d’une toute autre discipline ; qui donc validerait pareille publication ? C’est mutatis mutandis ce que les pages numérotées en romain du George Elliot Pléiade nous proposent. Et nous devrions nous tenir cois et béer d’adoration devant Gallimard ? Voire !

          • Merci Néo-Birt7. Cet argumentaire là me semble avoir bien plus de hauteur et être beaucoup mieux argumenté , et donc recevable que ceux qui ont précédé, et je vous suis reconnaissant de ne pas mettre en cause nommément une personne.

        • Dans votre grande mansuétude (qui n’a d’équivalent que votre haute prétention et votre morgue que rien dans vos propos ne vient justifier) vous avez réussi à vous rendre insupportable à tous. Vous avez même réussi à agresser notre hôte, ce qui est un comble et ne s’était encore jamais vu en ces lieux.
          Votre propension a vous faire passer pour la victime alors que vous êtes le bourreau est bien caractéristique de notre époque. Comme l’a dit Phil, vous êtes résolument « moderne » !
          Vous devriez vous administrer les remèdes que vous nous prescrivez, on n’est jamais si bien servi que par soi-même.

          • Aie aie aie… J’espère pour vous que le ridicule ne tue pas.
            Ceci étant, je ne sais pas si je me suis rendu insupportable vraiment à tous ( vous avez documenté un peu cette affirmation ou bien c’est comme pour toutes les autres affirmations ?) et je ne crois pas avoir « agressé » notre hôte, juste fait part d’un désaccord. Mais si Brumes l’a pris comme une agression , qu’il veuille bien m’en excuser car ce n’était pas mon intention.

          • Ah mais vous vous ennuyez tant que ça dans la vie ? Vous n’avez rien de mieux à faire que de relancer indéfiniment les agressions et d’aboyer ? Rien d’intelligent ou d’utile ? Ou alors c’est par goût ? Il fait beau, vous pourriez prendre l’air et vous pourriez arrêter de penser à moi. Cela aèrerait peut-être votre petit esprit étroit et mesquin.

    • Petit florilège des «gentillesses» et de la courtoisie d’un personnage qui veut jouer les victimes, après avoir multiplié les agressions :

      – plutôt que de servir de défouloir à de vieux grincheux aigris et autres précieuses ridicules
      (14 octobre, premier tir qui ouvrit les hostilités, sans que personne ne se soit livré auparavant à une provocation à l’égard de cette personne)

      – Comme l’évoque avec beaucoup justesse Domonkos Szenes, si nos trois amis vidaient leurs bourses, peut-être auraient-ils un tempérament plus enjoué et un jugement plus clément ?
      – plutôt que de chercher la virgule mal placée pour aller aussitôt vomir sur un site internet.
      – vous contribuez juste un peu plus à la laideur des choses
      – Plutôt que de conclure à partir d’une rapide recherche sur internet, il serait sans doute plus rigoureux d’interroger l’éditeur
      – c’est quand même étonnant et décevant qu’il vous suffise, je cite, d’un survol de quelques pages du texte et d’une brève recherche sur le net pour participer à l’éxécution de cette Dame
      – soit vous n’avez rien compris, soit vous faites exprès et dans les deux cas, je vous plains sincèrement.
      – vos commentaires m’indiffèrent au plus haut point (…) je trouve qu’ils ne sont pas de mon niveau.- Sachez enfin qu’il existe, assez facilement accessibles, quelques sédatifs qui peuvent apaiser les tempéraments les plus portés à aboyer
      – Quant à vous, si vous aviez vécu au Moyen-Age, vous auriez dû être inquisiteur. Ce doux métier aurait pleinement mis en valeur vos nobles qualités
      – Aie aie aie… J’espère pour vous que le ridicule ne tue pas.
      – Ah mais vous vous ennuyez tant que ça dans la vie ? Vous n’avez rien de mieux à faire que de relancer indéfiniment les agressions et d’aboyer ? Rien d’intelligent ou d’utile ? Ou alors c’est par goût ? Il fait beau, vous pourriez prendre l’air et vous pourriez arrêter de penser à moi. Cela aèrerait peut-être votre petit esprit étroit et mesquin

      Petite recension faite sur l’invitation de la personne elle-même, qui, s’étant paraît-il relue, n’a trouvé dans ses propos aucune trace d’agressivité ou de violence, et se présente en innocente victime.

      • 😂😂 😂merci de réunir mes oeuvres, je peux vous proposer d’y ajouter quelques livres, le texte de quelques émissions de radio et de télévision, et on pourrait proposer un volume à la pléiade. Si Néo-Birt7 voulait bien écrire la préface, j’en serais vraiment honoré, car après avoir eu un peu de mal avec son style et m’y être habitué, je peux chaque jour mieux apprécier sa perspicacité.

        Quant à vous deux, pour vous occuper, vous pourriez commencer à rechercher des fautes de frappe dans une édition de la Bible, afin de préparer une magistrale réponse à l’éditeur, réponse qui participerait à l’édification du genre humain tout autant que vos remarques sur le choix des prépositions et adverbes dans les préfaces de la Pléiade.

        Bon, chers amis, si il y a bien une chose que j’ai retenue de mes premières décennies, c’est que les adversaires d’un jour sont peut-être les camarades du lendemain. Ne désespérons pas, et comme je ne me sens ni victime ni bourreau, et que je n’ai vraiment pas été méchant en comparaison de ce que j’aurais pu dire, je garde de grands espoirs de temps meilleurs.

        Voilà, pensons aussi aux pauvres lecteurs de ce site qui doivent subir ces combats de coq ennuyeux et passons à autre chose.

        • Toujours ce besoin de vous grandir, vous vanter de vos titres et faits d’armes… qui n’a d’égal que votre besoin de rabaisser vos interlocuteurs.
          Vous ne vous reconnaissez d’égal que NeoBirt7 (au point d’approuver chez lui cela même que vous condamnez chez moi) : bien obligé !
          Décidément, j’avais bien choisi le mot qui vous définit le mieux : la morgue !
          Bien inutile ici, où personne ne vous somme d’exciper de vos titres pour être pris au sérieux.

          Dommage, car, comme vous le dites, il est des grandes amours qui ont commencé par de grandes détestions…

          ………………………..

          S’il faut en venir là, je vais à mon tour faire ma propre publicité. Voyez-vous, il se trouve que, dépourvu de titres et n’ayant pas fréquenté l’Université, j’ai également publié quelques livres, en passant sous les fourches caudines d’éditeurs extrêmement exigeants et pointilleux sur la langue. Et en passant par l’escalier de service réservé aux domestiques plutôt que par l’entrée d’honneur réservée aux mandarins.

          Mieux encore, le plus drôle est à venir : pour gagner mon pain, j’ai également fait le « nègre », le rewriter, voire « l’éditeur » d’ouvrages collectifs, rédigés par d’éminents spécialistes bardés de diplômes himalayesques, mais… qui écrivaient un français de techniciens s’apparentant à un sabir, très souvent fautif d’ailleurs (car il semble que, de nos jours, il ne soit plus nécessaire de savoir bien écrire même dans les « hautes sphères » ; autrefois l’orthographe était considérée comme la « science des ânes », aujourd’hui le style, la syntaxe, la grammaire ont rejoint dans le mépris le niveau de l’orthographe). Et j’étais chargé, humble « tâcheron » (moi aussi j’en fus un) de restituer cela dans un français correct, clair, compréhensible, et agréable à lire.

          C’est ma théorie : je considère les écrivains, je veux dire les écrivains à l’ancienne, ceux qui n’avaient pas juste « une histoire à raconter » mais s’affrontaient à l’écriture, comme des spécialistes irremplaçables de la langue, non inférieurs en valeur et en dignité aux plus savants de nos universitaires. Même si n’importe quel grammairien de médiocre niveau en sa spécialité me battrait à plates coutures sur ce terrain, je pourrais lui en remontrer sur la façon de « bien écrire ». Appelons cela une longue pratique et peut-être un peu… d’instinct – pour ne pas employer de « gros mots ».

          Vous m’avez forcé à sortir du bois (de ma modestie), je ne vous en remercie pas. Si vous pouviez me voir, vous remarqueriez le rouge de la honte qui me monte au front, car devoir faire sa propre promotion est un des exercices qui me semble le plus humiliant, pour celui-là même qui s’y livre.

          • Pourquoi rougir de honte ? Comment voulez-vous que l’on se connaisse si vous ne livrez pas quelques informations sur vous-même ? Il me semble d’ailleurs que vous avez omis de mentionner un prix littéraire au début des années 80 ? Par ailleurs, je ne crois pas qu’il y ait de tâcheron, terme qui m’a déjà fait réagir car, pour le coup, il est méprisant.

            Vous êtes sérieux, mais peut-être prenez vous trop au sérieux ce que l’on peut écrire pour vous taquiner ou des plaisanteries à peine dignes d’appelés du service national. La remarque sur la bourse était d’un goût douteux mais pas bien méchante (on peut quand même lire pire dans notre littérature), mais reconnaissez que vous m’avez tendu la perche (aie, ça ne s’arrange pas).

            Dans la vraie vie, pas dans la vie numérique, je déteste autant que vous la prétention et les complexes de supériorité, qui sont la première manifestation de la bêtise et du manque de culture. Difficile en effet de se prendre au sérieux quand on fréquente, au moins par la pensée, de grands écrivains ou de grands scientifiques. Enfin, mon métier me rappelle quotidiennement les limites et la fragilité des ambitions et des espérances humaines.
            Mais je déteste aussi que l’on « dézingue » une tierce personne sur internet, même si l’on soutient que c’est son travail et non sa personne que l’on attaque, car il arrive un moment ou les deux se confondent. C’est la faiblesse des intervenants sur ce site de s’y livrer assez régulièrement

            Enfin, ne croyez pas un instant que, comme vous l’écrivez, je m’estime sur le même niveau, sur le plan intellectuel ou des connaissances, que Néo-Birt7. Je n’ai pas ce ridicule.

            Bonne après-midi

        • Monsieur, je vous l’ai signalé et vous le dis une dernière fois : mon premier message n’avait rien d’agressif, bien au contraire (il se terminait par une note optimiste). Il visait à informer les acheteurs potentiels d’une traduction malheureuse de la « Préface » de ce volume de la Pléiade, et uniquement de cela. Des éléments d’appréciation concrets étaient laissés au lecteur, afin de se forger sa propre opinion.
          Il se trouve qu’un individu, apparemment imbu de lui-même puisqu’il ne supporte pas la critique, s’est permis d’intervenir de manière malveillante, estimant que remettre en cause un travail insatisfaisant (vous seul n’en avez pas convenu, je crois, l’assimilant à des futilités : faute de frappe, ou simple « mauvais choix » de préposition, ce qui ne témoigne pas en faveur de votre honnêteté intellectuelle : cette seule phrase « Le dénouement des intrigues passe ainsi généralement par l’assimilation à une communauté, et non sur les formes d’exclusion dont Marian Evans eut à souffrir pendant de nombreuses années », je vous défie de m’en expliquer le sens), revenait à remettre en cause la personne qui avait accompli ce travail : extrapolation abusive, une fois de plus. D’ailleurs, cette préface l’avez vous lue pour en parler avec de telles certitudes ?
          Vous avez beau être membre d’une « élite », votre logique peut aussi être défectueuse, voyez-vous.
          « Un esprit étroit et mesquin » qui admire votre largeur d’esprit sélective

          • Je viens de faire une réponse assez personnelle et j’espère plutôt gentille à Mr Szenes, mais je ne prendrai pas la peine de faire la même chose avec vous, car comme je vous l’ai déjà écris, je sens beaucoup de jalousie, d’aigreur et de mesquinerie en vous, et il est inutile d’échanger. Croyez-vous, j’insiste, que vous pourriez trouvez une autre occupation que celle de m’envoyer des messages ?

          • A Guillaume : votre perception ne correspond en rien aux défauts que me prêtent ceux qui me connaissent. Car j’en ai, oui, des défauts. Et vous même en êtes exempt ???
            Ainsi, je suis « sanguin » (plus exactement : bipolaire), et ne peux accepter les insultes que l’on m’adresse gratuitement, sans me connaître, de surcroît en surinterprétant un message simplement informatif.
            Je vous ferai d’ailleurs remarquer qu’il est bien rare que la bipolarité s’accompagne de la « radinerie »; qu’apparemment vous me prêtez gratuitement (mais comme c’est gratuit, j’accepte, bien entendu). J’avais compris autrement votre message sur les « bourses », mais une pensée complexe peut peut-être attribuer deux significations à un même message ?
            Cependant mon défaut majeur, selon vous, (car j’ai appris à vous connaître à travers vos messages), consisterait à parler de littérature (ce qui est faux, je relève les défauts qui me semblent sérieux dans une édition publiée) sans être en rien investi dans la profession.: de quoi je me mêle, n’est-ce-pas ? Je n’ai pas lu le message « gentil » que vous adressez à Domonkos, et découvre cette réalité, qui ne peut que conforter ma conviction, en vous écrivant.
            Votre « hauteur » ne me vexe pas, rassurez-vous. Si j’avais quelque complexe à cet égard, je cacherais honteusement cette incompétence qui vous semble si rédhibitoire.
            Ce qui me gêne beaucoup plus, c’est que vos « a priori » vous enlèvent toute capacité critique : n’étant pas littéraire, mes remarques sont nécessairement fausses, et je n’ai rien à dire.
            Belle conception de l’humain.
            Prenez de la hauteur, de grâce.

          • Si l’un de vous ne se retient pas de renvoyer la balle une fois, vos échanges n’en finiront jamais, à la manière de ces Wilander/Vilas d’antan.
            Je pense qu’on peut passer à autre chose.

  37. Pour répondre à un message avant les nombreuses lances rompues, Gallimard m’avait confirmé par réponse électronique qu’aucun projet japonais n’est en cours, ni même envisagé. C’était il y a un an environ.

    Je suis donc fort étonné – mais aussi possiblement ravi – de lire l’éventuelle sortie d’un projet Sōseki.

    • C’est, au plus, l’assurance de l’éventualité d’une parution en Pléiade si le propriétaire, le marché du livre et la conjecture médiatique alignent leurs constellations favorables au dessus du projet. Gallimard a hélas coutume de faire lanterner (fort) longtemps ses éditeurs scientifiques en gardant par-devers lui pour des jours meilleurs ou quelque jubilé publicitaire certains manuscrits bouclés, presque toujours ceux répondant à des projets patrimoniaux ou considérés comme peu rémunérateurs (e.g., Luther tome II), au lieu d’en lancer la fabrication dans les délais usuels. Il en résulte des Pléiades scientifiquement hors d’âge avant même leur sortie ; non que la grande majorité des volumes assimilent une bibliographie extensive et à jour, encore moins incarnent une contribution individuelle significative, comme c’était le cas durant la grande époque (où les nouvelles éditions Gallimard de Balzac, Proust, Villiers, Nerval, Baudelaire, Voltaire, etc, servaient unanimement de Vorlage aux traductions en langue étrangère comme aux études érudites sur ces auteurs), mais il y a des limites à ce qu’il est permis d’accepter comme minimum de sérieux technique de la part de cette collection naguère si rigoureuse, et celles-ci sont toujours plus souvent foulées aux pieds en amont par une maison d’édition vendue aux mass media et en aval par des éditeurs scientifiques trop souvent mal choisis et contraints par contrat, si par extraordinaire ils sont d’indiscutables spécialistes capables d’éditer leur l’auteur avec sérieux, à trousser au ras des pâquerettes de la basse vulgarisation. Bref, la mention dans un CV universitaire d’un manuscrit remis à Gallimard pour la Pléiade vaut autant, ou si peu, que le dilettantisme de cette vénérable maison.

      • Lisez: la conjoncture médiatique (à force de faire de la critique textuelle, dont le résultat tient dans les conjectures, i.e. les corrections ou émendations, mon parler ordinaire s’en trouve contaminé).

  38. Gallimard ayant partagé sur les réseaux sociaux un extrait de la nouvelle traduction de Mil neuf cent quatre-vingt-quatre, il m’a semblé intéressant de comparer celle-ci avec la traduction d’Amélie Audiberti (Gallimard, 1950) et le texte original de George Orwell.

    Amélie Audiberti (1950) :
    – Comment un homme s’assure-t-il de son pouvoir sur un autre, Winston ?
    Winston réfléchit :
    -En le faisant souffrir, répondit-il.
    -Exactement. En le faisant souffrir. L’obéissance ne suffit pas. Comment, s’il ne souffre pas, peut-on être certain qu’il obéit, non à sa volonté, mais à la vôtre ? Le pouvoir est d’infliger des souffrances et des humiliations. Le pouvoir est de déchirer l’esprit humain en morceaux que l’on rassemble ensuite sous de nouvelles formes que l’on a choisies. Commencez-vous à voir quelle sorte de monde nous créons ? C’est exactement l’opposé des stupides utopies hédonistes qu’avaient imaginées les anciens réformateurs. Un monde de crainte, de trahison, de tourment. Un monde d’écraseurs et d’écrasés, un monde qui, au fur et à mesure qu’il s’affinera, deviendra plus impitoyable. Le progrès dans notre monde sera le progrès vers plus de souffrance. L’ancienne civilisation prétendait être fondée sur l’amour et la justice. La nôtre est fondée sur la haine. Dans notre monde, il n’y aura pas d’autres émotions que la crainte, la rage, le triomphe et l’humiliation. Nous détruirons tout le reste, tout. Nous écrasons déjà les habitudes de pensée qui ont survécu à la Révolution. Nous avons coupé les liens entre l’enfant et les parents, entre l’homme et l’homme, entre l’homme et la femme. Personne n’ose plus se fier à une femme, un enfant ou un amI. Mais plus tard, il n’y aura ni femme ni ami. Les enfants seront à leur naissance enlevés aux mères, comme on enlève les oeufs aux poules. L’instinct sexuel sera extirpé. La procréation sera une formalité annuelle, comme le renouvellement de la carte d’alimentation. Nous abolirons l’orgasme. Nos neurologistes y travaillent actuellement. Il n’y aura plus de loyauté qu’envers le Parti, il n’y aura plus d’amour que l’amour éprouvé pour le Big Brother. Il n’y aura plus de rire que le rire de triomphe par la défaite d’un ennemi. Il n’y aura ni art, ni littérature, ni science. Quand nous serons tout-puissants, nous n’aurons plus besoin de science. Il n’y aura aucune distinction entre la beauté et la laideur. il n’y aura ni curiosité, ni joie de vivre. Tous les plaisirs de l’émulation seront détruits. Mais il y aura toujours, n’oubliez pas cela, Winston, il y aura l’ivresse toujours croissante du pouvoir, qui s’affinera de plus en plus. Il y aura toujours, à chaque instant, le frisson de la victoire, la sensation de piétiner un ennemi impuissant. Si vous désirez une image de l’avenir, imaginez une botte piétinant un visage humain… éternellement.

    Pléiade 2020 (le nom du traducteur n’est pas disponible dans l’extrait partagé) :

    « Comment un homme affirme-t-il son pouvoir sur l’un de ses congénères, Winston ? »
    Winston réfléchit.  » En le faisant souffrir, dit-il
    – Exactement. En le faisant souffrir. L’obéissance ne suffit pas. S’il ne souffre pas, comment être sûr qu’il obéit non à sa volonté, mais à la vôtre ? Le pouvoir réside dans la capacité d’infliger souffrance et humiliation. Dans la capacité de déchirer l’esprit humain en petits morceaux, puis de les recoller selon des formes que l’on a choisies. Commencez-vous enfin à voir quel monde nous créons ? C’est le contraire des stupides utopies hédonistes imaginées par les réformateurs d’antan. Un monde de peur, de trahison, de tourment, dans lequel on écrase ou on est écrasé, un monde qui, en se raffinant, deviendra non pas moins mais plus impitoyable. Dans notre monde, le progrès sera celui de la souffrance. Les civilisations d’autrefois prétendaient se fonder sur l’amour ou sur la justice ; la nôtre est fondée sur la haine. Dans notre monde, il n’y aura pas d’autres émotions que la peur, la colère, l’ivresse de la victoire et l’avilissement de soi. Tout le reste sera détruit – absolument tout. Nous avons déjà entrepris de casser les habitudes de pensée qui ont survécu à la Révolution. Nous avons rompu les liens entre parent et enfant, entre homme et homme, entre homme et femme. Plus personne n’ose faire confiance à une épouse, à un enfant ou à un ami. Mais dans l’avenir, il n’y aura plus ni épouse ni ami. Les enfants seront enlevés aux mères, comme on enlève leurs oeufs aux poules. L’instinct sexuel sera éradiqué ; la procréation deviendra une formalité annuelle, comme le renouvellement d’une carte d’alimentation. Nous abolirons l’orgasme. Nos neurologues y travaillent actuellement. Il n’y aura plus de loyauté qu’envers le Parti, plus d’amour hormis l’amour du Grand Frère, plus d’autre rire que le rire de triomphe devant l’ennemi vaincu. L’art, la littérature, la science disparaîtront. Quand nous serons tout-puissants, nous n’aurons plus besoin de la science. On ne distinguera plus le beau du laid, on n’éprouvera ni curiosité ni joie de vivre. Nous éliminerons tous les plaisirs qui se font concurrence. Mais toujours existera, toujours – n’oubliez pas cela, Winston – l’ivresse du pouvoir, sans cesse plus vive et plus subtile. Toujours, à chaque instant, le délicieux frisson de la victoire, la sensation de piétiner un ennemi sans défense. Si vous voulez une image de l’avenir, imaginez une botte qui écrase indéfiniment un visage humain.  »

    Texte original :

    ‘How does one man assert his power over another, Winston?’
    Winston thought. ‘By making him suffer,’ he said.
    ‘Exactly. By making him suffer. Obedience is not enough. Unless he is suffering, how can you be sure that he is obeying your will and not his own? Power is in inflicting pain and humiliation. Power is in tearing human minds to pieces and putting them together again in new shapes of your own choosing. Do you begin to see, then, what kind of world we are creating? It is the exact opposite of the stupid hedonistic Utopias that the old reformers imagined. A world of fear and treachery is torment, a world of trampling and being trampled upon, a world which will grow not less but more merciless as it refines itself. Progress in our world will be progress towards more pain. The old civilizations claimed that they were founded on love or justice. Ours is founded upon hatred. In our world there will be no emotions except fear, rage, triumph, and self-abasement. Everything else we shall destroy everything. Already we are breaking down the habits of thought which have survived from before the Revolution. We have cut the links between child and parent, and between man and man, and between man and woman. No one dares trust a wife or a child or a friend any longer. But in the future there will be no wives and no friends. Children will be taken from their mothers at birth, as one takes eggs from a hen. The sex instinct will be eradicated. Procreation will be an annual formality like the renewal of a ration card. We shall abolish the orgasm. Our neurologists are at work upon it now. There will be no loyalty, except loyalty towards the Party. There will be no love, except the love of Big Brother. There will be no laughter, except the laugh of triumph over a defeated enemy. There will be no art, no literature, no science. When we are omnipotent we shall have no more need of science. There will be no distinction between beauty and ugliness. There will be no curiosity, no enjoyment of the process of life. All competing pleasures will be destroyed. But always — do not forget this, Winston — always there will be the intoxication of power, constantly increasing and constantly growing subtler. Always, at every moment, there will be the thrill of victory, the sensation of trampling on an enemy who is helpless. If you want a picture of the future, imagine a boot stamping on a human face — for ever.’
    —————————–

    Si certaines phrases sont plus proches du texte original que la traduction de 1950 ( « un monde qui, en se raffinant, deviendra non pas moins mais plus impitoyable.  » ), d’autres passages s’en éloignent et du coup, c’est assez dommage, perdent en impact. Par exemple, la traduction de 1950 rendait fidèlement « Power is in inflicting pain and humiliation. Power is in tearing human minds… » par « Le pouvoir est d’infliger des souffrances et des humiliations. Le pouvoir est de déchirer l’esprit humain… « , la nouvelle traduction opte par contre pour une répétition d’un fade et lourd « Dans la capacité de » ( « Le pouvoir réside dans la capacité d’infliger souffrance et humiliation. Dans la capacité de déchirer… » ). Je note aussi l’habitude du traducteur à ajouter des petites emphases absentes du texte original : « en (petits) morceaux », « (absolument) tout », « (délicieux) frisson ». Petits ajouts qui n’apportent rien, si ce n’est de rendre le discours inutilement ridicule. Le plus décevant étant la traduction de la dernière phrase « imagine a boot stamping on a human face — for ever. », il me semble indispensable de conserver le for ever en fin de phrase, c’est le dernier clou dans le cercueil, celui qui scelle définitivement. Si la traduction de 1950 finissait par « … éternellement » ( un peu lourd, mais l’intention est respectée ) la nouvelle traduction rend le for ever par un fade « indéfinement » noyé en milieu de phrase… Le marteau a tapé à côté du clou.

    • Vous êtes obligé de vous éloigner d’une certaine distance de l’ancienne traduction, y compris quand celle-ci a tapé juste, droits d’auteur obligent.

      Ps : le traducteur est Philippe Jaworski

  39. Brumes, je ne sache pas que le copyright proscrive les reprises verbales d’une traduction déjà sortie dès l’instant que ces emprunts demeurent ponctuels et s’en tiennent au niveau du micro-contexte; sans cela, Flacelière, traduisant l’Iliade pour la Pléiade, ne se fût point aventuré à emprunter verbatim moult formulations de la version Budé de Mazon, ce qu’il confesse crûment, lorsqu’il estimait que le grand homme avait trouvé une formulation insurpassable ou le mot le plus juste en français (notamment en ce qui concerne les épithètes de certains héros ou dieux). Le droit d’auteur sert surtout de prétexte aux traducteurs pour imposer leur phraséologie de bout en bout, sans trop de préoccuper de la sagesse ou de la folie d’une recherche tout ensemble totale et systématique de la variation.

    • Nous avions travaillé un peu sur cette question, naguère, lorsque nous avons entrepris de retraduire les merveilleux « Dialogues avec Leucò » de Cesare Pavese, afin de donner à lire en français quelque chose de moins indigent, affligeant et indécent que la version existante chez ce même éditeur, et régulièrement réimprimée (jusqu’à épuisement de la lisibilité de l’encrage sur une matrice abrasée, murmurait-on alors rue S. Bottin). La permission d’imprimer, même en édition non vénale, nous ayant été refusée, nous n’avons pu produire que des pré-publications « maison »… Bref, la seule preuve légale pouvant donner lieu à poursuites au motif de reprise d’une traduction existante – et, à la limite, pour plagiat – semble être lorsque des ERREURS de traduction, ou des maladresses manifestes dans la langue d’arrivée se trouvent reproduites. En d’autres termes, il peut exister une infinité de versions semblables du célèbre « Être ou ne pas être… », et les droits d’auteur-traducteur, là, n’y pourront rien revendiquer. Cela n’empêche pas, bien sûr, de toujours essayer d’améliorer une traduction existante, encore que les retraductions de « classiques », anciens, modernes ou contemporains, se multiplient de façon excessive, et sans aucun doute à motivations exclusivement marchande, ces dernières années…
      Cordialement

      • La traduction des « Dialogues avec Leucò » qui se trouve dans le Quarto est-elle différente de celle dont vous parlez (l’indigente) ?
        Il m’avait semblé que le Quarto avait permis d’améliorer certaines traductions qui étaient jusque là assez mauvaises, notamment pour « avant que le coq chante » mais aussi pour les Dialogues.

        • La traduction qu’ils ont « généreusement » reprise pour les « Dialogues » est effectivement… la nôtre ! Tout arrive (gratuitement) à qui sait attendre.
          Mais… pas de méprise : nous nous en sommes réjouis, et nous en félicitons encore. Ce qui compte à nos yeux est de l’ordre de… l’immatériel – disons ça comme ça.

          • Merci, « Une autre Poésie italienne » pour ces renseignements. Je vais donc me jeter sur ce Quarto, n’ayant lu que les vieux volumes de la collection du Monde Entier, qui m’ont tellement marqué dans ma jeunesse (le pays des collines de Pavese devenant une partie de mon propre monde mythologique, au point d’avoir eu plus d’une fois l’impression d’y habiter : habiter ce qui vous habite) !
            Les autres ouvrages inclus dans ce Quarto ont-ils également bénéficié de nouvelles traductions ou de révision des anciennes ?

            Il doit y avoir là un signe du destin – un « hasard objectif » à la Breton – afin de m’obliger à revenir à Pavese (ha ha ha !) : n’ayant plus entendu parler de lui depuis plusieurs décennies, vous êtes le second à me le rappeler en quelques jours. Une cliente de passage étant entrée chez mon bouquiniste préféré (mon bistrot d’ivrogne) la semaine dernière et lui ayant demandé s’il possédait des livres de Pavese, j’en fus si heureusement surpris que je me jetai sur elle comme un affamé (la culture littéraire est une denrée rare dans nos contrées) et en discutai pendant une demi-heure.
            C’était comme si je retrouvais un vieil ami…

          • Je sais seulement que Mario Fusco, qui nous cornaquait à l’époque, avait beaucoup relu (c’est-à-dire en partie revu) d’anciennes traductions ; chez cet éditeur, Svevo si je ne me trompe…

  40. Je me souviens que la traduction d’avant que le coq chante a été entièrement refaite. La précédente toujours trouvable à l’imaginaire m’était tombée des mains au bout de quelques pages, alors que j’ai lu avec plaisir la nouvelle.
    Pour ce qui est des Dialogues, j’ai beaucoup aimé la nouvelle traduction présente dans le Quarto mais je ne connaissais pas la précédente. Je dois aux films de Straub et Huillet de m’avoir fait découvrir Pavese et notamment les dialogues. Le film « Ces rencontres avec eux » m’avait particulièrement marqué. Je m’étais jeté sur les livres de Pavese tout en laissant les dialogues de côté dont j’avais lu quelque part que la traduction trouvable à l’époque était mauvaise. La sortie du quarto m’avait enchanté rien que pour cette nouvelle traduction.

    Pour ce qui est des autres textes dans le volume, dans mon souvenir il s’agit plutôt de révisions.

  41. Bonjour,

    Quelqu’un ici aurait-il un avis circonstancié sur l’ouvrage « Les débuts de la philosophie », anthologie des penseurs préplatoniciens parue chez Fayard en 2016, les textes étant édités et traduits par André Laks et Glenn W. Most ?

    Je vous en remercie.

    • S’agissant d’une question qui ne concerne pas la Pléiade, et qui la touche même d’autant moins que notre collection favorite comporte une édition concurrente de celle concoctée par MM. Laks et Most, je me permettrai une grande concision. Collaborateurs de longue date (années 80), ces deux savants ont publié, chez Fayard sous la forme d’un énorme ouvrage in-quarto et dans neuf petits volumes, bien plus justement intitulés Early Greek Philosophie, de la Loeb Classical Library (2016), une collection bilingue de t o u s les textes afférents à la philosophie grecque anté-socratique, y compris les Sophistes, destinée à remplacer celle, plus que centenaire, d’Hermann Diels révisée et augmentée par Walther Kranz (Die Fragment der Vorsokratiker. Griechisch und Deutsch, 2 volumes plus un d’indices, 1903, dernière version révisée 1952, dont le signe DK s’est universellement imposé à la discipline ; plus de détails dans l’article Hermann Diels de la Wikipedia France, dont l’essentiel m’est dû, sous le pseudonyme Diogenes1 ; ceux qui me suivent ici n’auront, je pense, guère de mal à y reconnaître mon style) dont Dumont, Delattre et Poirier assurèrent la publication dans la Pléiade, en y ajoutant un très riche appareil critique et une traduction hélas inutilisable pour tous les fragments poétiques (Dumont a eu la folie d’imposer un rendu d’Empédocle, Parménide, Xénophane, etc en alexandrins non rimés !). Conformément au status quo actuel, hérité en gros des travaux sur la doxographie antique menés par Catherine Osborne et la paire Jaap Mansfeld / David Runia, en ce qui touche à la distinction entre fragments (présumés plus ou moins littéraux) et témoignages (résumes de doctrines, doxographie, reports biaisés, etc), la distinction trop rigide instituée par Diels puis perpétuée par Kranz entre Testimonien (section A du DK pour chaque auteur) et Fragmente (section B) a été oblitérée au profit d’un classement chronologique de tous les textes placés sur un plan d’égalité. Leur recueil se recommande par la modernisation des éditions de référence exploitées pour chaque citateur ancien ; par une documentation beaucoup plus moderne, étendue en particulier aux trouvailles de la papyrologie littéraire (ils ont notamment pu exploiter la grandiose entreprise en cours du Corpus dei papiri filosofici greci e latini, 1989 sqq.) et aux sources en langue arabe ; et par une technique éditoriale moins interventionniste que celle de Diels, Laks appartenant à la trop fameuse ‘Ecole de Lille’, courant philologique ultra-conservateur dont la pratique, derrière la rhétorique ronflante du ‘retour au sens’, peut être résumée par la formule « préfère toujours les manuscrits, si corrompus soient-ils », tandis que Most est le genre d’éditeur qui ne souhaite pas laisser sa marque sur les auteurs dont il s’occupe (à son actif, le nouvel Hésiode de la Loeb et la Métaphysique de Théophraste à la CUF). Leur travail est techniquement solide, au niveau de celui de Hülser, en allemand, pour les fragments dialectiques des Stoïciens, quand bien même on ne pouvait guère leur demander, sur un corpus aussi vaste, différencié et hétérogène, le degré de soin qui distingue la toute meilleure collection commentée de fragments philosophiques grecs (le Poseidonios d’Edelstein-Kidd, en 4 volumes) ; l’absence de notes autres que sporadiques allait aussi de soi, considérant l’immensité de la tâche, même s’il est regrettable de ne pas disposer de justificatifs pondérant les, nombreuses, décisions critiques contestables des deux auteurs ; par contre, il existe de notables divergences, pas toutes au niveau de la pure phraséologie, entre les moutures française et anglaise de la traduction. On peut également se demander, en rapprochant le splendide Dictionnaire des philosophes antiques dirigé par Goulet aux éditions du CNRS, s’il n’aurait pas mieux valu attendre encore que paraisse une collection conçue par une équipe sur un plan plus ambitieux, avec appareil critique systématique, traduction consolidée par des notes (sur le patron du Diogène Laërce de la Pochothèque), notice sur chaque Présocratique, et commentaire détaillé, de type continental, de tous les textes ; le modèle d’une telle entreprise étant le bon vieux Jacoby (et maintenant le Brill’s New Jacoby) pour les historiens grecs ou The Fragments of the Roman Historians dirigés par Cornell (3 vol., 2013), plutôt que de nous donner cet outil fort abrégé qui, quoi qu’il arrive, ne supplantera pas le DK.

  42. Bonsoir,

    Grâce aux avis éclairés de plusieurs des bloggeurs « historiques » de ce site sur les classiques chinois, j’ai entrepris leur lecture et la termine actuellement par « la Pérégrination vers l’Ouest ». Quel enchantement et quel plaisir d’avoir découvert ces 4 chefs-d’oeuvre !
    La « Pérégrination » m’amène à poser deux questions :
    1- Dans le texte sont insérés de nombreux poèmes, que le traducteur, A. Lévy, restitue en introduisant systématiquement des rimes françaises. Cet effort, que j’imagine considérable, trouve parfois à mon avis ses limites, le rendu pouvant être à la limite de la fluidité ou de la compréhension. Mais on trouve également, outre ces poèmes, quelques paragraphes en prose (en italique) de quelques lignes, d’un style parfaitement en harmonie avec le texte principal. Je n’ai pas trouvé, dans l’introduction d’A. Lévy, la raison de la présence de ces paragraphes spécifiques intercalés : j’ai bien une suggestion, mais je laisse évidemment aux sinologues de ce blog le soin de m’éclairer : le texte original serait un poème, que le traducteur n’a pas réussi à rendre suffisamment intelligible en rimes, et l’aurait transformé en prose ?
    2- La restitution des gravures (cela vaut aussi pour les autres classiques chinois de la Pléiade) est de qualité très inégale : beaucoup sont pratiquement illisibles. Quel intérêt a l’éditeur à insérer de si médiocres reproductions ? La volonté de présenter la totalité du jeu réalisé par un illustrateur au détriment de leur reproductibilité ? Le lecteur pourrait à mon avis parfaitement comprendre qu’une sélection est faite pour ne retenir que les illustrations de bonne qualité. Par ailleurs, si le souhait de Gallimard reste de présenter pour chaque oeuvre la contribution d’un seul et même illustrateur, n’existe-t-il pas, de par le monde, des jeux d’origine et d’usure variés qui permettraient de sélectionner les meilleures gravures en variant leur provenance ? Questions de droits ?

    Merci pour votre réponse

  43. 25 octobre 2020.

    À chaque temps l’œuvre qui paraît la prophétiser. Ce temps « médical » qui est le nôtre est déjà en germe dans le livre de Jules Romain, Knock, que j’ai relu avec stupéfaction il y a une quinzaine de jours. Et depuis cette relecture, cette réplique du docteur ne me quitte plus :

    « La vie a un sens, annonce triomphalement le docteur Knock, et grâce à moi un sens médical ! »

    Excellent dimanche à tous.

    • Ni la vie, ni la mort, n’ont aucun sens. Les humains n’ont jamais pu s’y faire, et se sont toujours efforcé de leur donner un sens. Pour leur grandeur et pour leur servitude !
      Mais tout cela est dépassé. De la mort insensée, on est passé à la mort inacceptable. Et de ce refus de la mort, on est est train de passer au refus de la vie.

      En attendant, le Dr Knock s’est multiplié comme un virus. Il a constitué des « Conseils Sanitaires » dans le monde entier, et occupe tous les écrans qui sont la seule réalité de notre époque. Dressons une statue du bon Dr Knock sur la place centrale de chacun de nos villages et de chacune de nos cités.

  44. À quoi je voudrais ajouter cette merveilleuse notation dans les Cahiers de Lichtenberg :

    « Il y avait des moments, écrit-il avec l’ingénuité qui le caractérise, où je n’aurais pas su dire si j’étais malade, ou bien portant. »

    Bonne fin de week-end.

    • Ceci nous éloigne un peu de la Pléiade, mais il me semble que le travail des médecins, en particulier en ce moment, et aussi au sein des « conseils sanitaires » comme vous dites, est précisément de faire en sorte que la vie est le moins possible un sens médical… ou pour dire les choses autrement, de ne pas remplir les réanimations et les hôpitaux mais de les vider, de ne pas fabriquer des malades mais d’en diminuer autant que possible le nombre. Et pour rester dans le domaine de la Pleiade, on est sans doute plus proche de la réalité en relisant la Peste qu’en relisant Knock. Bonne nuit

      • J’aimerais bien qu’on me montre le contrat que j’ai signé (à l’insu de mon plein gré ?), et selon lequel j’abandonnais entièrement la prise en charge de ma vie, son sens, sa signification, sa gestion quotidienne jusque dans les moindres détails, à d’autres qu’à moi-même.
        Alors, oui, Dr Knock !

        Le Dr Knock est celui qui ne se pose jamais de questions sur le sens de son action, qui n’a aucune considération pour ses malades (réels ou imaginaires) qui ne sont que des corps et qui lui appartiennent.

        « La Peste » ça oui, c’est autre chose ! Un peu plus sérieux et profond. Cela pose quelques questions sur le sens de la vie, de l’humain et de l’humanité, et de la société.

        Ne faites pas l’honneur de comparer ces Diafoirus aux personnages de « La Peste »…

        (Je vous laisse évidemment toute liberté pour exposer votre point de vue, s’il vous convient, mais je vous avertis qu’ayant dit ce que j’avais à dire, succinctement mais assez clairement, je n’irai pas, pour ma part, plus loin, pour ne pas m’engager dans une nouvelle polémique – qui se verrait reprocher d’être totalement « hors sujet » de surcroît. À mes yeux, la Pléiade n’est pas une Tour d’Ivoire, étrangère aux affaires du monde et aux affaires humaines, mais… basta. Bien à vous.)

          • J’avais apprécié que vous calmiez le jeu dans votre précédent message, mais décidément vous êtes infréquentable et inacceptable : le mot qui vous caractérise est bien « morgue » ; et franchement, quand je vois la médiocrité de vos interventions, tant sur le plan des idées que de l’expression, ainsi que sur le plan de la compréhension des propos de vos interlocuteurs, vous n’avez pas lieu d’afficher un tel mépris des autres.
            Votre attitude provoque chez moi de la stupéfaction et de l’écoeurement.

            Dont acte. Oubliez moi ! Je vous promets de vous oublier et d’éviter à tout prix de lire les lignes qui se trouveront placées sous le nom : « Guillaume ».

          • Vous êtes quand même un drôle de cas, avec votre propension à l’agression gratuite. Quelqu’un qui donne envie de le fuir à tire d’aile et de fuir les lieux où il sévit.
            Ce que je fais.

    • La Nature : « Quand je vous fais du mal, de quelque façon et avec quelque moyen que ce soit, je ne m’en aperçois pas, sinon dans des cas rarissimes ; de même, habituellement, si je vous fais plaisir ou vous procure un bénéfice, je ne le sais pas ; et je n’ai pas fait, comme vous le croyez, ces choses, ni ne fais de telles actions pour vous plaire ou vous être favorable. Et, pour finir, même s’il m’arrivait d’éteindre toute votre espèce, je ne m’en apercevrais pas. »
      G. Leopardi, Dialogue de la Nature et d’un Islandais, 1824 (Petites œuvres morales)
      Depuis cette date, il est vrai, l’homme a (lui) « fait des choses » que la Nature ne pouvait guère imaginer… ce qui n’arrange pas nos affaires.

  45. Compte tenu du paysage scientifique actuel, marqué par une fragmentation des compétences et un rétrécissement du champ des possibles accomplissable par un travailleur solitaire, surtout en France, rendant inaccessible la polymathie des Paul Renucci et Pézard, une nouvelle Pléiade dantesque a malheureusement toutes les chances d’être inférieure, et sans doute de beaucoup, à l’édition existante, pour la richesse de sa conception, l’étendue des connaissances mises en oeuvre, le sérieux philologique de sa préparation ; elle ne vaudrait que par sa traduction moins inaccessible et par la recherche de formes approximant mieux celles cultivées par Dante en toscan ou en latin. Entreprise presque inhumaine, en vérité, que celle où Pézard a consumé sa longue vie, tout en labourant à neuf le double champ de l’établissement du texte et de son interprétation ; pour le bien remplacer, il nous faudrait un commentaire français, utilisable, parce qu’il fournirait l’original de chaque vers ou passage expliqué, par référence aux plus répandues des traductions récentes, Vegliante ou (hélas !) Robert, et suffisamment individuel pour n’être, en pratique, ni une translation de tel ou tel commentaire italien moderne, ni une compilation selon la bonne vieille formule de l’editio cum notis variorum. Lorsqu’on voit que Vegliante lui-même a renoncé à munir sa Divine Comédie d’un appareil de notes, il n’y a pas de quoi entretenir de grands espoirs.

  46. Monsieur le Président de la République,

    A l’heure où les salles de spectacles, les musées, les centres d’art et les cinémas sont malheureusement contraints de nouveau à la fermeture, l’ouverture des librairies maintiendrait un accès à la lecture et à la culture dans des conditions sanitaires sécurisées.

    En mars dernier, l’absence de masques, de gel, de protocole sanitaire face à ce virus ne permettait pas d’accueillir le public en librairie en toute sécurité. Depuis, les libraires se sont équipés et les gestes barrières sont parfaitement respectés dans leurs magasins. La librairie est un lieu sûr.

    Le retour en nombre des lecteurs en librairie, jeunes ou adultes, à l’issue du premier confinement a illustré cette soif de lecture, porteuse de mille imaginaires, et cette volonté de défendre nos lieux de vie, de débats d’idées et de culture au cœur des villes. Sachons l’entendre.

    A la veille du quarantième anniversaire de la Loi sur le prix unique du livre, rappelez avec nous, Monsieur le Président, que le livre n’est pas un produit comme un autre : c’est un bien qui doit être défendu par la nation, en toutes circonstances et en tous lieux.

    Désormais, seul internet est autorisé à vendre des livres. Que les librairies indépendantes soient contraintes de fermer est totalement incompréhensible.

    Comme vous le savez, ces librairies jouent un rôle que nul autre ne peut tenir dans l’animation de notre tissu social et de notre vie locale, pour la transmission de la culture et du savoir et le soutien à la création littéraire. Elles sont en outre un des plus efficaces remparts contre l’ignorance et l’intolérance.

    Nous tous, libraires, éditeurs, écrivains, lecteurs sommes prêts à assumer nos responsabilités culturelles et sanitaires.

    Ouvrir toutes les librairies, comme toutes les bibliothèques, c’est faire le choix de la culture. C’est un choix citoyen.

    Monsieur le Président de la République, nous vous demandons, aujourd’hui, de laisser les librairies indépendantes ouvrir leurs portes, et de bien vouloir recevoir les représentants des signataires de cette lettre ouverte qui vous la remettront

    • À cet instant, 20 239 (dont ma modeste personne) ont signé. Et vous ?

      (Sans se faire d’illusions sur les effets, bien entendu, il s’agit juste de porter témoignage…)

        • Je m’inscris en complet désaccord avec cette pétition. A mon âge, mais je crois que cela vaut aussi pour toute personne approchant la septentaine, il est hors de question d’encourir le risque que constituerait la fréquentation de librairies dont la surface et le volume restreints, le manque d’ouvertures en façade, l’agencement interne tarabiscoté à la gloire de sa majesté le livre de tout venant, compliquent jusqu’à l’impossible le procès d’aération effective, et où l’on ne peut, entre autres dangereux expédients, que se coudoyer aux caisses ou faire tapisserie aux comptoirs. Cyniquement, je voudrais rappeler que la demande suscitant l’offre, et l’appât du gain aidant, le système capitaliste est ainsi fait que quand bien même surviendrait une faillite de la totalité des librairies indépendantes et autres commerçants de détail, il se trouverait un nombre équivalent d’entrepreneurs pour leur succéder stans pede in uno. Le public n’y perdrait rien.

  47. Quoi qu’on puisse penser de la crise actuelle et de sa gestion, il est réconfortant pour nous, amoureux des livres et de la littérature (entre autres), de voir que ce matin, à peine un peu plus de 24h après avoir été lancée, la pétition pour sauver les librairies a déjà recueilli plus de 124 OOO signatures… Je me sens un peu moins vieux dinosaure, parmi les derniers de son espèce !

  48. Toutes les bonnes librairies ont un guichet de retrait (et quand elles n’ont pas un site de commande en ligne elles répondent par mail pour faire savoir si le titre est disponible). C’est moins agréable que de flâner dans les rayons mais mieux qu’Amazon ou la FNAC. Cette histoire de pétition (qui j’ai pourtant signée !) est une pure farce dans ces conditions…

    • Décidément, je dois être un Néanderthal, promis à la prochaine extinction, moi qui préfère parler aux gens plutôt qu’aux machines.
      Quant au mot « farce », je le trouve un peu rude, en l’espèce ; pour ma part, je l’aurais plutôt appliqué (en lui ajoutant le qualificatif de macabre) à la conduite de… mais, chuuut !… retirons-nous poliment, sur la pointe des pieds, sans apporter le trouble en ces lieux de paix et de sérénité.

    • La question n’est pas celle de l’existence du livre, ni de l’accès au livre toujours possible, par la commande sur internet (pour le grand profit de quelques multinationales), sous la forme d’un réseau invisible et individualiste, largement « désociabilisé ».
      (Encore que, même sur ce point, je connais personnellement, des personnes (âgées ou indifférentes à la « révolution numérique ») qui, lorsqu’elles ne peuvent mettre la main sur un livre disponible en librairie ou chez un bouquiniste, demandent à ce dernier de le leur commander sur internet parce qu’elles ne savent pas le faire et ne sont pas équipées pour le faire.)

      Mais, passons sur ce point, l’essentiel est ailleurs. L’essentiel est la question de la présence visible du livre dans la ville, celle de la présence des lieux dédiés aux livres et aux lecteurs.
      Celle des lieux de rencontre et d’échanges d’idées entre les lecteurs.
      Celle de la découverte de hasard.
      Celle d’une certaine sociabilité, qui est née avec la ville et avec les commerces ayant « pignon sur rue ».
      Celle d’une forme de civilisation urbaine que les idéologies et les technologies (virtuelles) d’aujourd’hui sont en train de faire disparaître.

      À quand le « Monde de Wall-E » avec des individus obèses – impotents et omnipotents à la fois – rivés à leurs fauteuils et leurs écrans, dont sont satisfaits tous les besoins, tous les plaisirs, instantanément et sans effort, à l’exception… de la moindre forme d’échange avec leurs semblables ?
      À quoi bon, d’ailleurs ces « échanges » puisque chacun est en soi-même un monde entier, et chacun parfaitement semblable à tous ?

      Ce qui est en train de se casser en ce moment, ne sera pas réparé. D’autant plus que cela va durer… durer… À la limite, au nom du refus du risque de la vie au grand air, cela pourrait ne jamais finir…

  49. 2 novembre 2020.

    « L’art est la vérité choisie. »
    Vigny, Le journal d’un poète, 1829.

    Ce journal de Vigny, auteur qu’on ne lit plus guère aujourd’hui, est un des plus beaux livres que j’aie lus. C’est un bijou, un trésor et je m’étonne qu’il soit si peu connu.

    Tout ce que j’ai essayé maladroitement de dire lors de mes nombreux échanges avec quelques interlocuteurs choisis tient dans cette admirable phrase de Vigny.

    Et je rejoins ici Flaubert qui prétendait que l’univers tout entier est créé pour aboutir un jour à quelque belle phrase.

    Voilà une vérité au moins qui ne donne pas la frénésie de l’égorgement.

    • Merci pour cette piste, Ahmed.
      L’édition de Vigny en Pléiade est incomplète : obligé de conserver l’ancienne et la nouvelle édition (non achevée) qui ne se recoupent pas complètement. Il me semble que le « journal » doit se trouver dans l’ancien tome I épuisé ? (Je vais aller vérifier dans ma bibliothèque, puisque j’ai encore le droit de circuler d’une pièce à l’autre dans ma propre maison… jusqu’à quand ?)

      À part ça, en ces lieux, nous ne nous entrégorgeons qu’avec des couteaux en carton ; cela laisse quelques traces, mais seulement épidermiques, et qui finissent par s’effacer…

      • Le Journal se trouve au tome II de l’ancienne Pléiade (1948, pp. 875-1392), lequel volume renferme toute la prose de Vigny et correspond donc à la matière du tome II de la nouvelle Pléiade, signé A. Bouvet, et du tome III, qui ne paraîtra sans doute jamais. Il faut donc absolument posséder ce vieux volume, à l’appareil critique inexistant malgré les promesses du titre (« texte présenté et commenté par F. Baldensperger »), si l’on souhaite posséder tout Vigny.

        • C’est exactement cela, je viens de le vérifier sur mon volume.

          Pour l’anecdote, au moment où j’avais acheté la nouvelle édition, j’avais vendu à mon bouquiniste cet ancien volume. Puis, m’apercevant rapidement, en regardant les dates de publication, que le volume III promis ne paraîtrait sans doute jamais, et donc que ce volume II ancienne édition contenait des textes qui auraient dû être repris dans le nouveau volume III perdu dans les Limbes, je me suis précipité chez mon bouquiniste, qui me l’a restitué au prix qu’il m’en avait donné à l’achat (après vingt années de fréquentation, nos relations sont devenues amicales).
          J’ai eu chaud !

    • Étonnants précurseurs de S. M. donc : « … le monde est fait pour aboutir à un beau livre » (sa Pléiade, t. II, p. 702) !
      Mais, au fond, déjà dans la conception chrétienne de Dante Alighieri, on voit à l’extrême fin du grand Poème « lié avec amour en un seul volume / ce qui par l’univers se désassemble » (Paradis xxxiii, 86-87). – Nous avons bien besoin de ces visions aujourd’hui !

      • Je connaissais cette phrase de Mallarmé, que j’ai un peu perdue de vue. Et je me demande à présent si ce n’est pas plutôt à elle que je pensais en invoquant à tort Flaubert.

        • « Sa » Pléiade, cher Ahmed : à E. M. donc (tome 2 etc.), où se trouve justement cette citation (c’est en réponse à l’enquête de Huret).

  50. Bonjour,
    le site de la Pléiade annonce la parution en février prochain du troisième et dernier volume des « oeuvres romanesques complètes » de Nabokov, plus de vingt ans après le premier tome.
    Quelqu’un parlait ici récemment, je crois, des délais de parution devenus interminables pour un même auteur, quand la publication n’est tout simplement pas arrêtée en cours de route.
    Jean d’O. aura eu plus de chance: trois ans entre les deux volumes.

    • En ce qui concerne Jean d’O. il y avait urgence, il ne fallait surtout pas dépasser la « date de fraîcheur »…

      À peine cet agréable causeur est-il disparu des écrans de télé (où j’appréciais sa présence sympathique) qu’il a disparu des rayons des librairies (j’ai des témoignages de libraires et bouquinistes à qui on ne demande plus un d’Ormesson) et, bientôt, probablement, des mémoires… Ses fidèles étant largement fournis, il aura du mal à se faire une nouvelle clientèle. (Les héritiers qui hériteront d’un ou deux quintaux de d’Ormesson, après le décès de leur maman ou leur grand-maman, pourront les porter directement à la déchèterie.)

      • Excellent! Habillé pour l’hiver le Jeannot!
        En fait je ne l’ai jamais lu, et je n’en ai pas envie. Pas terminé Balzac, comme disait Bedos.

        Sans transition j’hésite à acquérir (et pourtant la période se prête bien aux longs romans!) le récent volume de George Eliot. Je n’avais pas beaucoup aimé Silas Marner…
        Que valent Middlemarch et le Moulin sur la Floss?

        (Pardon pour cette petite remarque militante: les libraires de mon quartier (Paris 11e) ont quasiment tous mis en place le « clique et collecte ». J’espère qu’il en est de même partout. Plus que jamais il faut les soutenir!)

        • Alinio, le volume consacré à George Eliot est de grande qualité, la traduction est de très bonne facture et, pour moi, Middlemarch est bien l’un des plus grands romans victoriens. Comme après chacune de mes lectures en Pléiade, j’ai écrit une « critique » (ou plutôt : un point de vue de lecteur) qui sera peut-être publiée sur le site Propager le feu – si Draak fut là a le temps de la mettre en ligne… et si j’ai le temps de la lui envoyer ! 🙂

          • Je vous rejoins, Lombard : je n’ai pour l’instant lu que Le Moulin (avec beaucoup d’agrément) et j’en ai trouvé la traduction épatante. L’extrait de « L’autre George » de M. Ozouf consacré au roman constitue une postface intéressante. Je lirai avec plaisir vos commentaires. Cordialement.

          • Je serais moins admiratif que vous. Contrairement à Dickens, les pages adipeuses et d’un pontifiant ennui abondent dans Middlemarch ou Daniel Deronda ; le style anglais manque régulièrement de limpidité syntaxique et sombre assez souvent dans le mauvais goût victorien. Soit le passage suivant de Silas Marner :

            « His earnings in his native town, where he worked for a wholesale dealer, had been after a lower rate; he had been paid weekly, and of his weekly earnings a large proportion had gone to objects of piety and charity. Now, for the first time in his life, he had five bright guineas put into his hand; no man expected a share of them, and he loved no man that he should offer him a share. But what were the guineas to him who saw no vista beyond countless days of weaving? It was needless for him to ask that, for it was pleasant to him to feel them in his palm, and look at their bright faces, which were all his own: it was another element of life, like the weaving and the satisfaction of hunger, subsisting quite aloof from the life of belief and love from which he had been cut off ».

            Que signifie exactement les « brillantes faces » des guinées d’or « qui toutes étaient siennes » (je traduis le plus près de l’original à dessein) ? Si faces désigne l’endroit des pièces, avec le portrait de Victoria, le fait qu’elles soient dites his own peut signifier ou bien que lesdites guinées sont « à lui », ce qui constituerait une répétition gratuite de l’assertion grandiloquente, exprimée sous forme binaire, « no man expected a share of them, and he loved no man that he should offer him a share« , en plus de n’avoir aucun régime grammatical dans la phrase (construction ad sensum), ou que ces faces gravées deviennent peu ou prou, par extension métaphorique affective, comme l’image du propre visage du locuteur (comparer, quelques pages plus loin, la notation « he began to think it was conscious of him, as his loom was, and he would on no account have exchanged those coins, which had become his familiars, for other coins with unknown faces« , où les « faces inconnues » ne peuvent en aucun cas être le visage royal, par excellence familier sur le monnayage). La seconde hypothèse séduit davantage, au prix d’une de ces constructions elliptiques aussi audacieuses, et peu orthodoxes, en anglais qu’en français ; je comparerais « d’un ami on a rien à attendre, un ennemi vous y contraint » (Talbot, traduisant Aristophane) ou « célébrons les forêts, mais dignes d’un consul » (Chausserie-Laprée, translatant Virgile en alexandrins).

      • Les délais de parution allongés au-delà du raisonnable tiennent à l’impéritie trop intéressée de la maison d’édition ; Gallimard exige un timing de plus en plus serré pour la préparation d’une Pléiade, même lorsqu’il s’agit d’une entreprise ambitieuse (il y un quart de siècle de cela, les trois volumes de l’Augustin furent confectionnés en moins de cinq ans ; leur insuffisance tient pour une large part à la hâte exigée de collaborateurs pas forcément bien choisis), et une fois le manuscrit rendu et rétribués les responsables scientifiques, choisit souverainement le timing de la mise en fabrication, quitte à s’asseoir souvent sur le manuscrit en attendant de prétendus jours meilleurs. Cette chronologie interne se comprenait peu ou prou lorsque les volumes à paraître ou bien reposaient sur un travail entièrement neuf (soit éditions critiques refaites de textes français, ainsi les nouvelles Pléiades de Flaubert, Balzac, Stendhal, Nerval, Baudelaire, etc, soit versions inédites d’oeuvres étrangères avec leur appareil scientifique, type Stevenson, Tanizaki, les textes arables) ou bien reprenaient une traduction existante en l’entourant de très riches notices et commentaires (le paradigme de cette façon de faire devenue obsolète est Joyce). Un tel patron ne pouvait humainement se couler dans un délai fixé ne varietur, à moins de disposer, tel Castex pour les romans balzaciens, d’un chef d’orchestre d’une singulière énergie. A présent que la Pléiade recycle des traductions parues dans d’autres collections de Gallimard, et ne veut plus, ou très peu, d’appareils critiques à l’ambition universitaire, rabotant les coûts et les délais de préparation, il est incompréhensible de voir s’allonger telle l’eau du Nil l’attente pour les ultimes tomes de séries lancées en grande pompe il y a quinze, vingt, voire trente ans : Flaubert, Nabokov, etc. J’ajouterais mon irritation devant le fait de retrouver, de volume en volume, les mêmes éditeurs ou responsables de parution auxquels sont dus des travaux médiocres ou ratés, lesquels ne doivent certainement pas toute leur insuffisance au fait d’avoir passé sous les fourches caudines des gardiens de la collection et de s’être couchés sur un lit de Procuste rétréci au format d’un berceau : Jaworski, Déprats, Walter ne s’améliorent pas à multiplier les Pléiades anglo-américaines ou médiévales.

        • Vous parlez d’or. Rien de plus pertinent à rajouter. Que les amoureux de la Pléiade ne s’y trompent pas : je n’éprouve aucune délectation morose à jouer les cassandre (redisons pour mémoire que, contrairement à ce que peut laisser croire le fameux cliché, « Cassandre avait parfaitement raison ») et rejoindre le camp des « déclinistes » de la collection que j’ai, moi aussi, tant aimée !

  51. Gallimard s’apprête à publier en Quarto en début d’année prochaine le Journal de Michel Leiris. Dommage que ce ne soit pas en Pléiade, il le mérite largement. Les Journaux sont souvent, à mon humble avis (comme les Correspondances) passionnants. Je rêve par exemple d’une parution en Pléiade de celui de Léautaud, comme de la Correspondance de Proust ou de Yourcenar.
    A propos de Quarto, un peu l’antichambre low-cost de la Pléiade, je ne comprends pas bien la politique de Gallimard. Certains auteurs sont au catalogue des deux collections (Cioran, Cohen, Wilde…), et d’autres présents nulle part (Mann, Broch, Canetti…). Dommage!

    • Thomas Mann est l’un des géants absents de la Pléiade. Il y a deux volumes de ses romans en Pochothèque. Aucune chance qu’il apparaisse en Quarto. Il est mort le 12 août 1955 : il s’en faut encore de 5 années avant qu’il tombe dans le Domaine Public, et qu’on puisse en donner de nouvelles éditions dans de nouvelles traductions.

      Si, d’ici là, il n’est pas totalement « oublié » ou bien si « la situation de Guerre de la Covid19 » (ou celle contre le Terrorisme ?), n’autorise pas à suspendre le décompte des 70 années de Droits… ou encore que nous soyons tous morts ! (c’est pour de rire… enfin… hum !)

      • J’en profite pour donner mon opinion tout à fait négative, que personne ne m’a demandée, sur cette durée de 70 années : la règle des 50 ans qui prévalait auparavant était largement suffisante pour mettre les héritiers des auteurs « bon vendeurs » à l’abri du besoin (si tant est que le but de la Littérature soit de nourrir ses petits-enfants, arrière-petits enfants, lointains neveux, cousins et apparentés…).

        • Avec pour conséquence de retarder du coup de vingt ans au moins la publication.
          D’autant plus surprenant que, sauf erreur de ma part, cette durée dépend des pays.

          Mais éclairez-moi svp: Nabokov, par exemple, dont je parlais plus haut, est mort en 1977. Et ses romans seront bientôt tous disponibles en Pléiade. Est-ce uniquement parce qu’ils ne sont pas re-traduits? Et que Gallimard va simplement publier en Pléiade les traductions qu’elle possède déjà? Si c’est le cas, pourquoi Gallimard ne publierait pas Mann en Pléiade dans les traductions déjà existantes? A moins qu’elle ne datassent trop?
          Merci!

          • Lorsque l’oeuvre n’est pas dans le domaine public, il faut tout simplement payer pour pouvoir traduire ou éditer. Il faut donc trouver un accord avec les ayant-droits. Ceux-ci peuvent soit refuser tout net du fait d’engagements juridiques antérieurs, des sommes proposées, des stratégies éditoriales etc. En cas de refus, tout est bloqué.

            Un exemple en philosophie est Heidegger. Les traductions hautement polémiques d’un petit clan qui a la main sur les droits préviennent toute autre tentative avant l’épuisement de la durée restante des droits patrimoniaux.

            Malheureusement, comme on l’a souligné, il arrive trop souvent que les années passées aient causé un désintérêt pour l’auteur, ce qui signifient que même une fois les droits libérés, l’édition d’un auteur n’intéresse plus commercialement une maison d’édition qui n’espère que peu de recettes.

            On a, par exemple, parlé ici à plusieurs reprises du désamour pour le XVIIe siècle qui, semble-t-il, apparaîtrait comme « lointain » en ce XXIe siècle déjà bien entamé. La chose me parait curieuse, mais elle est sans doute réelle. Racine n’intéresse apparemment presque plus personne.

      • La lecture de la Montagne Magique s’impose en tant de confinement. Nous sommes désormais encore plus solidaire de Hans Castorp avec qui sait peut-être sept années de sanatorium.

    • Marguerite Yourcenar s’était elle-même positionnée en faveur d’un troisième tome Pléiade rassemblant le théâtre, la poésie, les carnets et la correspondance mais Gallimard n’a semble-t-il pas retenu le projet.

  52. Je réponds à Neobirt7 qui écrit : « Célébrons les forêts, mais dignes d’un consul » (Chausserie-Laprée, translatant Virgile en alexandrins) ».
    Il se trouve que cet alexandrin est de la main de Paul Valéry. La translation de Jean-Pierre Chausserie-Laprée (qui, au passage, est pour moi LE traducteur français de Virgile, loin devant les autres), est la suivante : « Chantons des bois, mais qu’un consul pourrait chanter » (Editions de la Différence).

    • J’ai cité de mémoire. L’important est que le grand Valéry, dans sa violente brachylogie, n’a pas fait mieux que Chausserie-Laprée, qui (dé)forma à la poésie latine trois générations d’étudiants aixois (la traduction de Valérius Flaccus en vers libres par un autre excellent latiniste, le grand métricien Jean Soubiran, est non moins gauche, embarrassée et laide, cf. https://bit.ly/2U1Bktj). Ce sont là pis-aller et procédés de désespoir dont la prétention à l’art est nulle, ce qui constituait précisément l’objet de mon message.

      • Je n’ai pas l’intention de polémiquer avec vous tant nos avis sur la question divergent.
        Par contre je souhaite que les nombreux lecteurs de ce forum ne s’arrêtent pas là et découvrent l’oeuvre de Virgile par le prisme de ce traducteur (plus que méconnu) comme moi j’ai pu la découvrir avec des yeux toujours émerveillés.
        J’ai passé trois mois à lire l’oeuvre poétique de Virgile en sa compagnie ainsi qu’une pléthore d’autres traducteurs (je ne peux lire de poésie étrangère sans avoir plusieurs traductions à déguster !) :
        à la table d’Enéïde j’ai également invité Marc Chouet chez Diane de Sellers, Jacques Perret chez Folio (et Seuil pour sa traduction en vers), Pïerre Klossowski chez Gallimard, Olivier Sers chez Belles Lettres;
        à la table des Géorgiques : toujours Marc Chouet chez Alexandre Julien (Genève), Jacques Delille chez Folio, le trio infernal Alain Michel, Jeanne Dion, Philippe Heuzé chez Imprimerie Nationale;
        à la table des Bucoliques : Xavier de Magallon chez les Editions Nationales, Henry des Abbayes chez latomus (Bruxelles), et pour finir Paul Valéry chez Folio.
        Voilà et mon choix, comme traduction de référence, s’est porté dès le premier instant sur Jean-Pierre Chausserie-Laprée, tout comme cette traduction a été repérée par l’éminent latiniste Pierre Laurens (« remarquable traduction rythmée »), le traducteur Michel Volkovitch (« les alexandrins librement rimés ne manquent pas d’allure ») etc …
        Au lieu de mettre, de plaquer des mots qui n’arriveront jamais à la hauteur du plaisir que j’ai eu à le lire, je vous invite ici-même à déguster cet extrait qui provient des Géorgiques et qui narre la toute fin d’Eurydice et la mort d’Orphée :
         »
        Ne fléchirent son coeur ni l’amour, ni l’hymen.
        Par les glaces du nord, au froid du Tanaïs,
        Dans les frimas sans fin des grands champs du Riphée,
        Pleurant l’épouse prise et les dons vains de Dis,
        Seul, il va. Mais ce culte, affront aux femmes thraces,
        Victime offerte aux dieux, leur fit, ivres Bacchantes,
        La nuit, aux vastes champs, rompre et semer ses membres.
        Même alors, col tranché, roulant son front de marbre,
        Quand l’Hèbre Oeagrien dans ses flots lourds le brasse,
        Sa voix dit : « Eurydice! » en sa langue de glace;
        L’âme qui fuit redit : « Las ! Ma triste Eurydice ! »
        Et les rives, partout, redisaient : « Eurydice ! ».
         »
        Géorgiques IV 516-527

        Maintenant, amis lecteurs, pensez-vous que ce que vous avez lu ci-dessus est gauche, embarrassé et laid ?
        Moi personnellement je ne le pense pas, au contraire.

        • Avez-vous lu la longue et savante chronique de G. Liberman, éditeur-commentateur émérite de Valérius Flaccus, sur la traduction du poème de ce dernier par Soubiran, à laquelle j’appliquais cette triade d’épithètes ? Veuillez donc ne pas élargir indûment mon propos des plus circonscrit en le faisant valoir à toutes les versions en vers libres ou classiques. Sur ces dernières, en tant que praticien des lettres antiques, je ne puis concevoir de fort bonne opinion ; si elles sont désormais moins fuyantes sur le plan philologique et enveloppantes quant au mot à mot que les belles infidèles de Jacques Dellile pour Virgile ou de Pierre Daru pour Horace au tournant du XVIIIe et du XIXe siècles, elles demeurent, toutes, de simples adaptations dont la musique française, aussi bellement ouvrée qu’on la veuille, ne rend jamais justice aux sonorités et aux effets textuels de l’original latin. Chausserie-Laprée, en s’obstinant à rendre un hexamètre latin par un alexandrin français, nous a donné un Virgile dense, elliptique, guindé, semé d’éclats durs et froids, aux antipodes de la souplesse harmonieuse de l’original ainsi que de sa limpidité roborative dont Dellile seul a donné une idée, certes lointaine, par sa cascade d’alexandrins ; la traduction Chouet lui est, selon moi, préférable, pour sa coulante élégance, ainsi que celle des Bucoliques par Henri des Abbayes, de très loin la plus précise et mieux tournée (Pagnol ayant mieux réussi que Valéry lui-même).

          • Au sujet de la triade d’épithètes, je n’avais donc pas compris votre propos en l’attribuant également à Chausserie-Laprée, le fait que dans la proposition principale, où ce dernier est le sujet, vous attribuez (sous la forme d’une parenthèse) ces qualificatifs à la traduction d’un autre traducteur (Soubiran) sur un autre auteur latin (Valérius Flaccus) n’était que purement fortuit. Soit.
            Par contre je suis tout à fait d’accord avec vous sur la traduction de Marc Chouet. Effectivement elle coule de source, limpide dans son expression; ce qui m’a rendu moult services quand il m’est arrivé de buter sur la traduction rocailleuse et elliptique de Chausserie-Laprée !
            Je ne dirai pas la même chose sur les alexandrins ô combien verbeux de Jacques Dellile qui m’ont fait l’impression de goûter une pâtisserie bien chargée en chantilly.
            Quant à la traduction de Paul Valéry je vous rejoins quelque peu ; elle est complétement inégale dans le sens où Valéry semble choisir les vers qu’il veut traduire, il les habille alors de ses meilleurs oripeaux, et ceci malheureusement au détriment des (nombreux) autres vers qui sont, eux, à l’avenant …

    • « Chantons des bois, mais qu’un consul pourrait chanter », Chausserie-Laprée, avec une césure imbuvable et une itération qui ne porte pas sur le mot important du latin ; dans mon polycopié du CTE, j’avais rendu ce vers « les bois il faut chanter, à hauteur de consul » (le mot à mot du latin si canimus siluas, siluae sint consule dignae donnait en effet « s’il » [= comme il] « nous faut chanter les bois, que les bois soient d’un consul digne »).

      • Je concède que ce n’est pas le meilleur vers traduit par Chausserie-Laprée !

        Récapitulatif de la traduction du vers « si canimus siluas, siluae sint consule dignae » (Virgile, Les Bucoliques IV,3)

        Traduction Paul Valéry :
        « Célébrons les forêts, mais dignes d’un consul »

        Traduction de Jean-Pierre Chausserie-Laprée :
        « Chantons des bois, mais qu’un consul pourrait chanter »

        Traduction de Henry des Abbayes :
        « Si nous devons chanter en nos vers la forêt,
        Puisse alors la forêt d’un consul être digne»

        Traduction de Xavier Magallon :
        « Ou chantons des forêts qui d’un consul soient dignes»

        Traduction de Néo-Birt7 :
        « les bois il faut chanter, à hauteur de consul »

        (au passage tout le monde s’est mis à l’alexandrin, voire deux pour l’ami Henry !!)

        Nos amis latinistes du forum choisiront !

      • Je ne recommande jamais la traduction en vers, lorsqu’une prose souple et de bon artisan a déjà toutes les difficultés du monde à cerner le sens, comme à épouser les contours, de la belle poésie grecque ou romaine, exception faite pour les citations poétiques émaillant la prose d’auteurs friands de culture tels les grecs Plutarque, Pausanias, Strabon, Athénée ou Diogène Laërce, et les romains Varron (Satires Ménippées) et Boèce (<i<Consolation de la Philosophie) dont la prosimétrie est sui generis et par suite devait absolument être respectée. François Lasserre, dans ses éditions Budé de la moitié de Strabon, traduit ainsi en beaux alexandrins les citations d’Homère dont use et abuse le Géographe ; voilà un exemple qu’on a trop peu suivi. Vous citiez P. Laurens ; c’est un interprète extrêmement ingénieux, qui met un art consommé à la translation en alexandrins ou en octosyllabes des concetti et autres tours piquants de l’épigramme grecque (Anthologie palatine), romaine (Martial) et néo-latine de la Renaissance, si bien que sa grande thèse de 1989 L’Abeille dans l’ambre. Célébration de l’épigramme de l’époque alexandrine à la fin de la Renaissance est de lecture succulente, mais son apport personnel à la science se limite pratiquement à la traduction, qu’il lui arrive de pratiquer en mercenaire, par reformulation dans son gueuloir des rendus en plate prose de l’Anthologie (Dehèque, Rat) ou de Martial (les Richard). On ne le prend d’ailleurs pas tellement au sérieux parmi les philologues classiques de l’école critique anglo-saxonne ; le redoutable spécialiste de poésie grecque de toutes époques Alan Cameron, qui, rivant leur clou à Irigoin et Aubreton, a tiré au clair l’écheveau particulièrement complexe de la constitution de l’Anthologie grecque (soit une tâche dont Laurens, qui n’a jamais établi la moindre édition critique ni décanté quelque tradition manuscrite que ce soit, serait bien incapable), caractérisait l’Abeille… comme un fourre-tout rhétorique à la française habillé d’érudition où la périodisation très large adoptée autorise un traitement à la fois superficiel et atomisé et sur lequel il est presque impossible de bâtir de nouveaux travaux (Laurens l’a conçu comme une réflexion sur l’essence du genre que constitue l’épigramme classique !).

        • « Je ne recommande jamais la traduction en vers » : cette recommandation peut-elle, chez vous, aller au-delà de la poésie grecque ou romaine ? Diriez-vous la même chose, par exemple, pour la poésie contemporaine ?

          • J’étendrais cette recommandation à la poésie chinoise ou japonaise, que l’on ne gagne presque jamais à rendre par des vers de mirliton au prétexte de préserver le sens de la miniature qui en caractérise certaines formes et de restituer quelque chose du degré de raffinement formel dont font preuve moult de ses piécettes. L’avis vaut ce qu’il vaut, sachant que Domonkos m’accusa froidement de n’avoir en l’espèce aucun sens poétique (ce qui se peut fort bien, après tout), non moins que de donner sur les doigts à d’excellents sinologues par défaut de compétence et arbitraire philologique (ce que j’admets moins et à quoi je répondis par une gerbe d’observations lexicographiques incontestables). Dieu merci, nul n’a songé à réduire la poésie arabe ni celle du Proche- et du Moyen-Orient anciens (épopées sumériennes, babyloniennes, assyriennes, ougaritiques, etc) aux formes poétiques françaises ; on a trop vu ce que cela pouvait donner à la Renaissance avec les vers mesurés et les Psaumes (l’élégie de David sur la mort de Jonathan, rendue en bouts-rimées ! l’esprit se rebelle à cette perspective). Hormis de trop rares réussites, ainsi l’adaptation par Boileau de l’ode sapphique préservée dans le traité Du sublime, dont un aussi bon connaisseur qu’Alphonse Dain appréciait la beauté, l’adaptation par La Fontaine de l’Eunuque térentien, dont l’urbanité, la sobriété élégante et les affectations de laisser-aller évoquent le texte original, ou la refonte de la Guerre civile lucanienne par Brébeuf dans sa Pharsale en alexandrins aussi énergiques et oratoires que l’original, qui par la force, l’énergie, les vers frappés en médaille, taille depuis trois siècles et demie des croupières à toutes les versions littérales, de Marmontel à Bourgery-Ponchont (les pires par le style, en sus de leur zèle à commettre deux à trois contresens par page), notre système de versification, notre poétique française même (surtout si elle est classicisante), notre phraséologie alexandrine ou décasyllabique, forment autant de lits de Procuste pour la grande poésie antique, voire de demoiselles de Nuremberg desquelles sourdent les lymphes du texte original. Ces prodigieux éteignoirs ne satisfont rien sinon la vanité du traducteur et desservent l’auteur original en lui conférant une livrée d’emprunt à laquelle il ne peut mais et qui constitue un travestissement manifeste (toute proportion gardée, je ne trouve pas Olivier Sers tellement supérieur à Leconte de Lisle lorsque ce dernier s’attaquait à Horace). Laissons donc les alexandrins et même les vers libres translatant stique après stique des hexamètres, des trimètres, des tétramètres grecs ou latins aux vrais poètes, sauf à admettre de voir la souple, ondoyante et capable de tous les tons et registres Odyssée rabaissée à la ‘traduction’ qu’en donna Jaccottet.

          • Une question à propos de : Neo-Birt7 | 7 novembre 2020 à 1 h 28 mi
            [en retard]
            S’agit-il des alexandrins – certes impeccables – de Boileau ? Je ne comprends pas votre participe « ode sapphique préservée », puisque rien dans notre grand vers solennel ne me semble rendre le rythme dépressif (à dactyle central), sans tambour ni trompette, des vers sapphiques… il est vrai surtout populaires en Italie à travers leur « traduction » par Horace.
            Un essai que nous connaissons mieux, en italien, serait chez Pascoli la descente « adoucie » (disait-il) de, par exemple, « Afrodite, figlia di Giove, eterna, », soit + -, + -, + – -, + -, + – (une sorte d’hendécasyllabe acatalectique forgé par lui ad hoc)… Mais je ne suis pas sûr de vous avoir bien compris.
            D’avance merci de votre attention.

          • Le choix du vers français classique pour rendre la poésie européenne, par contre, est valide et même recommandable, ne serait-ce que dans la mesure où les poétiques française et anglaise, ou allemande, ou italienne, sans se recouper techniquement (la place de l’accent, si importante dans le vers anglais et germanique, à moindre titre italien, n’a jamais été cruciale dans le nôtre), ont émergé de concert à partir du XIe siècle sous influences anglo-normandes et participent d’un même continuum ; de très belles réussites mettent cet instrument traductologique hors de conteste, la Divine Comédie par Longnon, les Sonnets shakespeariens par Fuzier, le Faust de Jean Malaplate.

          • Je voudrais revenir sur une traduction en vers français d’un poème antique dont la réputation se maintient encore assez flatteuse chez une fraction de ceux qui connaissent ou l’original grec ou son adaptation, par la grâce d’une mention louangeuse chez l’éditeur Budé : je parle d’Héro et Léandre, du poète nonnien Musée le Grammairien (Ve siècle de notre ère), dont Marot confectionna une version complète en 602 décasyllabes à rimes plates intitulée L’hystoire de Leander et de Hero (G. Defaux, Clément Marot. Oeuvres complètes. Edition critique établie, présentée et annotée avec variantes, II, « Classiques Garnier », Paris 1993, pp. 500-515). Voici ce qu’en dit Pierre Orsini dans le Musée de la C.U.F. (1968), p. XXVIII, avec une référence à l’édition P. Janney de Marot : « en France, Clément Marot, dont la veine n’est pourtant pas particulièrement sentimentale, est resté plus près de son modèle. Il a traduit le poème de Musée en 402 [sic] octosyllabes [re-sic], son mètre habituel. Sa version est, dans l’ensemble, plutôt fidèle et donne, par endroits, une impression assez nette de l’original. On sent que maître Clément en a senti le charme discret. L’oeuvre française fut fort prisée de ses contemporains etc ». La double bévue sur le mètre adopté dans l’adaptation marotique et sur la longueur de celle-ci témoigne clairement d’une familiarité fort superficielle de la part d’Orsini, élève d’Octave Navarre et médiocre éditeur d’Héro, de Collouthos et (avec son maître) d’une partie des discours politiques de Démosthène. A la vérité, comme le confirme Defaux (p. 1196, cf. 1197 « la version de Marot me semble un exceptionnel chef-d’oeuvre. Elle constitue pour moi l’une des plus belles réussites de notre poète »), s’il s’agit bel et bien d’une réussite dans le style d’époque – car la facilité et la pauvreté des rimes, la phraséologie galante, les innombrables figures étymologiques du type flambeau… flamboie », en rendent désormais la lecture pénible -, le mérite de Marot revient à son travail, non point depuis l’original grec, mais d’après une excellente version anonyme de Musée en hexamètres néo-latins parue, en même temps qu’une paraphrase latine et le texte original, dans l’édition parisienne de Musée parue en 1538 aux soins de Christian Wechtel. Marot n’a plus eu qu’à trouver les rimes et les décasyllabes.

          • Pour ceux que ces questions intéressent, je signale que le Marot Garnier, malgré son très riche appareil critique (sont réparties sur les deux tomes 250 pages de prolégomènes et plus de mille pages de notes, avec relevé des variantes cardinales, soit la moitié de l’ensemble), n’est pas à l’abri de toute critique. Outre le caractère très souvent verbeux et élémentaire du commentaire, où les gloses mythologiques de nature scolaire, voire inférieure, et les citations tant d’oeuvres de l’époque que de travaux modernes, les uns comme les autres aisément accessibles, a fortiori aujourd’hui que Google existe, occupent une place considérable tandis que les mots difficiles et les concepts culturels ne sont guère élucidés), l’édition des textes marotiques elle-même souffre de trop nombreuses insuffisances, en particulier dans le tome I, contenant L’Adolescence clémentine. La principale tient sans aucun doute à une relecture médiocre des épreuves, l’auteur travaillant alors aux Etats-Unis : on ne compte plus les vers faux, car amputés d’une syllabe (au hasard : p. 25 v. 152 Discorde a mis Pasteurs, et Marchans ; lire ET Pasteurs et Marchans ; p. 34 v. 263 les vitres sont de cler fin cristal ; lire de cler ET fin cristal ; p. 48, v. 208 j’envoiay lors : si hault cueur je pris ; lire & si hault cueur pour le décasyllabe, car cueur est monosyllabique ; p. 74, v. 118 cueur, esprit, & fantasie toute ; lire cueur & esprit, pour le mètre), les bourdons d’imprimeur (p. 76 : l’obscurité nocture [nocturNe] ; p. 79 <i<s'entrenavrant de façon fors estrange [s’entrenavranS], qur fuyr à la cite [quE], ne penses pas, Dame [penseZ] ; p. 80 la pique au point [poinG] ; p. 83 ne voione nous [voionS]), les erreurs qui résultent en un texte ou fallacieux ou inintelligible (p. 37 v. 341 leurs buys sont faictz de buyssonetz [Huys] ; p. 39 v. 427 oyant par tout des cloches des doulx sons [Les] ; p. 48 v. 189 Libie prins, la Phase surmontay [Le] ; p. 49 v. 206 par n’espergnay ma corporelle force [paS]), les mots oubliés (p. 27 sois donques consacré ce livre à ta prudence ; en réalité, ce petit livre, etc) et les peccadilles comme les majuscules manquantes ou les finales historiques en -z remplacées par des -s ou vice-versa. Il n’est presque pas de page des textes de mon exemplaire du tome I qui ne comporte au moins une ou deux rectifications, parfois jusqu’à 5 ou 6 ; l’édition Saulnier de l’L’Adolescence clémentine, et plus encore celle de C. A. Mayer dans les Oeuvres complètes, sur lesquelles Defaux tire à boulets rouges, pas toujours à tort, du reste, sont très supérieures à l’édition Garnier sur le plan de la correction.

        • Je désignais tout simplement le célèbre poème de Sappho, fragment 31 dans la numérotation de l’édition standard d’Eva-Maria Voigt, dont l’auteur anonyme du traité Du Sublime est l’unique citateur, ce qui nous a valu la superbe traduction de Boileau (inexacte ne serait-ce que parce que le régent du Parnasse n’a pas voulu dire qu’à la vue de l’être aimé le locuteur devient « plus pâle » [verbatim : jaune / vert] « qu’herbe », v. 14 khlôrotera de poias ~ χλωροτέρα δὲ ποίας, ce qu’imitera Longos, Daphnis et Chloé, I, 17. 4, χλωρότερον τὸ πρόσωπον ἦν πόας θερινῆς ~ khlôroteron to prosôpon hên poas therinês, (Daphnis) « avait le visage plus pâle que l’herbe d’été » en raison de son amour pour Chloé).

          • Merci, c’est ce que je pensais.
            Giovanni Pascoli proposait, sur le même vers :
            d’erba, e poco già dal morir lontana,
            simile a folle.
            (Mot-à-mot, en soulignant les syllabes sous ictus, équivalant pour lui à des « longues » :
            qu’hERbe, et NON loin SUIs-je de MORt et PREsque
            COmme une FOlle.)
            Bien évidemment, on est loin de la fluidité de Boileau…

  53. Cahier de l’Herne Marcel Proust à paraître en mars 2021. Nombreux auteurs sous la direction de Jean-Yves Tadié : inédits, textes rares, études variées, etc

    • J’ai lu, mais je ne sais plus où, qu’ils s’agit surtout de textes consacrés entre le rapport entre Proust et différents auteurs contemporains.
      C’est ce genre de textes que je trouve le moins intéressant dans ces cahiers.

  54. Bonsoir,

    J’hésite entre le volume Hyusmans de la Pléiade et le(s) volume(s) chez Classiques Garnier. J’ai relu les appréciations de Neo-Birt7 concernant le volume Pléiade. Je souhaiterais qu’un second volume Huysmans au moins paraisse en Pléiade afin de contenir ce qu’il manque d’œuvres essentielles. Cependant, aucun indication ne nous est donnée, et je fais partie des amateurs de coffrets que, bien que de qualité variable, je trouve esthétiques. Il serait dommage d’acheter le volume en Pléiade pour finalement acheter derrière les volumes chez Classiques Garnier.

    Quel vaut l’annotation des Classiques Garnier par rapport à celle de la Pléiade que Neo-Birt7 a salué ? Que penser des œuvres mineures de Huysmans données dans l’édition intégrale ?

    Je vous en remercie.

    • Après une journée à gérer le chaos des modifications du protocole sanitaire en lycée, vous voudrez bien, je l’espère, excuser les fautes (que / saluée). En me relisant ce matin, je mesure l’état d’abrutissement dans lequel j’étais plongé hier soir.

  55. Les mérites respectifs des traducteurs de Virgile ont déjà stimulé la discussion par le passé. Pascal Pia y a consacré un de ses feuilletons dans Carrefour (11 juin 1958) à l’occasion de la sortie des Bucoliques dans la traduction de Marcel Pagnol chez Grasset.

    Tandis que M. Marcel Pagnol nous offre une nouvelle traduction rimée des Bucoliques, M. Verdun L. Saulnier, qui s’est acquis une flatteuse réputation parmi les seizièmistes, nous fournit l’occasion de relire dans son édition de L’Adolescence clémentine la première églogue de Virgile mise en vers français par Clément Marot. Cette rencontre m’a incité à sortir de mes rayons deux autres traductions des Bucoliques : celle de Guillaume Michel de Tours composée vers 1515 et réimprimée il y a deux ans pour les adhérents d’un club, et celle de Paul Valéry, rédigée en 1944 pour une société de bibliophiles et rééditée, il y a deux ans également, dans la collection blanche de la maison Gallimard.

    Est-ce par hasard que toutes ces Bucoliques, à la fois semblables et fort différentes, nous été données et redonnées presque en même temps ? Ou faut-il croire que cette abondance, loin d’être un effet du hasard, puisse s’expliquer par l’attrait que les humanités exerceraient aujourd’hui sur le public ? M. Pagnol n’écarterait peut-être pas cette dernière hypothèse. Il raconte dans sa préface qu’ayant publié dans des revues quelques-unes de ses traductions d’églogues, il reçut de lecteurs que leurs occupations quotidiennes ne condamnaient nullement au latin de pertinentes observations sur sa façon d’interpréter Virgile. Au wagon-restaurant, un inconnu lui déclara sans ménagement que sa traduction de la première des Bucoliques était fautive, et que s’il avait scandé le vers où Mélibée dit :

    Nec gemere aeria cessabit turtur ab ulmo

    il se serait rendu compte que aeria est un ablatif qui ne s’applique pas à turtur, mais à ulmo. Consulté sur ce point de grammaire, M. Carcopino donna raison à l’inconnu du wagon-restaurant, lequel n’était ni un professeur de lettres, ni un ecclésiastique, mais un viticulteur. (Ce détail eût ravi Raoul Ponchon, qui chérissait la poésie, la latinité et la vigne, et ne craignait pas d’avouer pour devise : « Sat prata biberunt. Moi, pas ».)

    Pour ma part, je doute que la connaissance du latin soit maintenant très répandue. Il me semble qu’on se soucierait moins de traduire Virgile, si l’on avait le sentiment que de nombreux lecteurs fussent capables de se reporter au texte du poète. Le peu de latin dont nos lycées frottent leurs élèves s’efface en général dès le lendemain du bachot. M. Pagnol dit qu’avant de recevoir le courrier que lui ont valu ses Bucoliques, il pensait que « Virgile et ses bergers n’intéressaient plus personne ». Il se trompait, mais peut-être se tromperait-il davantage en concluant désormais dans le sens opposé. Quoi qu’il en soit, une chose est certaine : c’est que pour s’informer de la poésie virgilienne comme de toute poésie, ce n’est pas aux traductions qu’il faut s’adresser.

    A cet égard, Valéry, dans les « variations » qui servent d’avant-propos à son Virgile, écrit très justement que « les plus beaux vers du monde sont insignifiants ou insensés, une fois rompu leur mouvement harmonique ou altérée leur substance sonore ». Cette harmonie, une traduction en prose l’anéantit, mais une traduction en vers ne la protège guère mieux. Dans le plus heureux des cas, une harmonie nouvelle se substitue aux cadences et à la sonorité de la pièce originale. Au lieu de se plaire à Virgile, c’est par Michel de Tours, par Marot, par Valéry ou par M. Pagnol que l’on est alors séduit ou rebuté.

    Pour satisfaire à des exigences de symétrie dans la mise en page d’une édition de luxe, Valéry avait accepté de traduire les Bucoliques en autant d’alexandrins qu’il y a d’hexamètres dans les dix églogues. D’autres que lui eussent repoussé un travail de commande aussi difficile, mais Valéry n’éprouvait pas de répugnance à remplir le rôle d’écrivain public. Ses œuvres complètes comportent un grand nombre de textes qu’il n’eût jamais produit, si des éditeurs n’étaient venus les lui demander en lui en indiquant le sujet et même en lui en fixant les dimensions. Dans ses Variations sur les « Bucoliques », « j’ai, dit-il, une sorte d’habitude de m’abandonner à ces agents du destin que l’on nomme les Autres… J’ai observé qu’il n’y a guère plus d’avantage que de désavantage à faire ce que l’on veut, et ceci me conduit à ne demander comme à ne refuser le moins possible… La décision la plus raisonnée n’est pas différente d’un tirage à pile ou face ; si ce n’est le jour même, on le voit bien le mois après. »

    Il fallait à Valéry cette sagesse résignée pour consentir à traduire Virgile dans les conditions que j’ai dites. Ni ses aptitudes ni ses goûts ne le désignaient pour cette tâche. Il n’était pas un latiniste très assuré, et par surcroît les thèmes bucoliques n’excitaient guère son appétit. Il le confesse dans une page de ses variations que je regrette de ne pouvoir citer toute entière : « La vie pastorale m’est étrangère et me semble ennuyeuse. L’industrie agricole exige exactement toutes les vertus que je n’ai pas. La vue des sillons m’attriste — jusques à ceux que trace ma plume. Le retour des saisons et de leurs effets donne l’idée de la sottise de la nature et de la vie, laquelle ne sait que se répéter pour subsister. Je songe aussi à toute la peine monotone que veut le tracement régulier de rides dans la terre lourde, et je ne m’étonne point qu’on ait vu une peine afflictive et infamante dans l’obligation infligée à l’homme de gagner son pain à la sueur de son front. Cette formule m’a toujours paru ignoble. »

    Compte tenu de ce tour d’esprit et de la modestie de sa science latine, on ne peut qu’admirer la façon dont Valéry s’est acquitté de sa traduction. Il l’a faite en vers blancs, mais il n’était pas possible de rimer une traduction juxtalinéaire, et d’ailleurs ce n’est pas se montrer infidèle à Virgile que de ne pas mettre des rimes à des vers qui, en latin, en sont dépourvus. Pourtant, M. Pagnol n’est pas de cet avis. Selon lui, la rime est indispensable au vers français, et même il faut « la rime riche, la rime parnassienne de Heredia », pour transposer les Bucoliques dans notre langue. A l’en croire, le vers français isolé ne saurait constituer un vers. S’il daignait jeter un coup d’œil sur les « monostiches » d’Emmanuel Lochac, dont Valery Larbaud faisait grand cas, M. Pagnol n’y découvrirait sans doute qu’un chapelet de crottes de bique. Mais il n’est que de comparer les Bucoliques de Valéry et les Bucoliques de M. Pagnol pour voir que si le premier s’est ingénié à ne pas bannir de sa traduction la poésie, le second s’est beaucoup moins soucié de poésie que de versification.

    Il était fatal que le culte de la rime condamnât M. Pagnol au bavardage. Le français n’a pas la densité du latin. L’article, le pronom, les temps composés allongent nos phrases. Nos auteurs ont besoin de plus de mots que Virgile pour répéter ce qu’il a dit. « J’ai examiné une dizaine de traductions en vers des Bucoliques, déclare M. Pagnol ; une statistique sommaire m’a prouvé qu’il fallait en moyenne trois vers français pour traduire correctement deux vers latins. » Au XVIe siècle, Michel de Tours et Marot ont dépassé nettement cette proportion de trois à deux. Je sais bien qu’ils n’usaient pas de l’alexandrin, auquel ils préféraient le vers décasyllabique de la Chanson de Roland et de la plupart de nos chansons de geste. Il n’en reste pas moins que la différence de volume est plus grande encore entre les Bucoliques et les traductions anciennes qu’entre les mêmes églogues et leur traduction par M. Pagnol. Pour la première églogue, longue de quatre-vingt-trois hexamètres, il a fallu 124 vers à M. Pagnol, 172 à Clément Marot et 348 à Michel de Tours ! Inutile d’ajouter que, plus le traducteur s’accorde d’étendue, plus il s’écarte de son modèle.

    Obliger de condenser en un seul alexandrin ce que Virgile avait mis dans un vers latin de quinze syllabes, Valéry a dû sacrifier souvent maints détails. Son texte amincit les Bucoliques. Elles étaient sveltes, il les fait un peu grêles. Michel de Tours, Marot, M. Pagnol les ont au contraire enflées, les farcissant d’adjectifs, de digressions, de réflexions, où Virgile ne se reconnaîtrait probablement pas. Pour donner un aperçu de la verbosité où la rime entraîne ceux qui l’estiment indispensable, je me bornerai à un seul exemple. Il n’a pas fallu moins de cinq vers à Michel de Tours pour rapporter dans son amphigouri la conclusion que Palémon exprime en sept mots seulement, dans le dernier hexamètre de la troisième églogue :

    Claudite jam rivos, pueri, sat prata biberunt

    c’est-à-dire : « Fermez les ruisseaux, enfants, les prés ont assez bus. » Plus retenu que son lointain devancier, M. Pagnol se contente ici du distique suivant :

    Enfants, venez m’aider aux travaux agricoles :
    Mes prés ont assez bu : refermons les rigoles.

    C’est sans doute du Pagnol, mais ce n’est plus du Virgile. En prêtant à Palémon des propos qu’on chercherait en vain dans les Bucoliques, en le faisant inviter Ménalque et Daménas à travailler aux champs, M. Pagol enrichit peut-être la troisième églogue, mais en même temps il la prive de l’ironie que Virgile avait glissé dans son dernier vers. « Fermez les ruisseaux, les prés ont assez bu » : on entendait aisément que Palémon se proposait par là de mettre fin au débordement de lyrisme des deux garçons qui l’avaient pris pour arbitre de leur concours de chants amébées. J’ai bien vu que, pour justifier son interpolation, M. Pagnol, dans ses notes, invoque son expérience des foires normandes et la manière dont Sarcey commentait les classiques du XVIIe siècle. « S’il nous est permis, écrit-il, de traduire Virgile comme le grand Sarcey traduisait Racine et Corneille… » ma paraît significative. S’il m’était permis de fonder sur elle un commencement d’explication, je dirais qu’elle aide peut-être à se représenter la joie innocente que semble éprouver M. Pagnol à faire de Virgile un précurseur de Jean Aicard.

    • N’en déplaise à Pia, la version Pagnol des Bucoliques est parée d’assez rares qualités ; certes, elle allonge, mais à tout prendre ne se livre pas à un délayage insupportable et je lui trouve une liberté d’allures, une simplicité de ton, un goût du concret qui manquent souvent à Des Abbayes, quitte à abolir la frontière entre d’authentiques pâtres provençaux et les bergers arcadiens aimables et savants inspirés de Théocrite (« car dans ton coeur mauvais | tu souffrais tant de voir ce présent de son maître | que si tu n’avais pu lui nuire, tu crevais ! » ~ quae tu, peruerse Menalca, | et cum uidisti puero donata, dolebas | et, si non aliqua nocuisses, mortuus esses III 13-15 ; le dernier vers pagnolesque est atroce en sus d’exhiber une familiarité qui sent sa Canebière, alors même que Dellile, pour une fois sobre et net, offrait « ces présents le charmaient ; tu pâlissais d’envie | et ne pas l’affliger t’aurait coûté la vie »)

  56. Claudite iam riuos, pueri, sat prata biberunt = « halte au flot, mes petits ; abreuvés sont les champs » (le puer désignant le petit esclave domestique ou le jeune valet de ferme, tout rendu par ‘enfant’ galvaude le sens du texte).

    • Encore un alexandrin de votre part, Neo-Birt7. Avez-vous traduit toutes les oeuvres de Virgile en alexandrins ? ou uniquement les Bucoliques ?

      Chausserie-Laprée semble vous rejoindre sur le mot « puer »; voici sa traduction :

      « Mais bloquez l’eau, garçons : les prés ont assez bu. »

      • J’avais ainsi traduit, avec notes renouvelées des éditions commentées anglaises et allemandes, de larges extraits des Bucoliques et des Géorgiques (les grands commentaires de Coleman et de Clausen aux B., de Thomas et de Mynors aux G. n’avaient point encore paru) ; il était prévu, pour un second cahier, que je procuras une version versifiée du chant VI entier de l’Enéide, accompagnant un commentaire mettant plus ou moins à jour celui, allemand et entre tous classiques, de Norden (1916², 4e éd. remaniée et abrégée, 1952), mais l’entreprise fut jugée trop onéreuse et la réception peu enthousiaste du premier fascicule par les étudiants enterra le projet. Je n’ai jamais achevé cet énorme travail, car Virgile, pour moi, n’est de toute façon qu’une tranche d’Homère, pour parler comme les anciens.

        • Puis l’édition Budé de l'<i<Enéide par Perret sortit, qui supprima le besoin auquel je m’étais piqué de répondre pour ma Faculté. Les excellents prolégomènes confectionnées par ce vieux familier de Virgile ; l’annotation développée qu’il mit en fin de chaque volume, par surcroît vive, chaleureuse et particulièrement personnelle, ce qu’il fallait saluer, à l’époque ; et surtout sa traduction nouvelle, précise mais jamais au prix des lourdeurs explicatives de celle, si méritoire, de Rat, moderne sans vaine recherche de sensationnalisme à la Klossowski, et beaucoup plus lisse et serrée que celle de l’ancienne Budé signée du littérateur exsangue Bellessort (lequel, par surcroît, avait multiplié les erreurs ou contresens sur la syntaxe, le lexique, la géographie, la mythologie en interprétant le texte routinièrement établi par René Durand, cette légende des jurys d’agrégation de lettres classiques que les latinistes étrangers tenaient, à raison, pour une non-entité), étaient bien faits pour suffire pendant une ou deux générations.

          • Merci d’avoir rendu hommage à Jacques Perret pour sa traduction de l’Eneide. Il est l’homme qui revendiqua que seule une traduction en vers pouvait rendre compte de la richesse du vers Virgilien et, ô paradoxe, sa traduction complète en prose est pour moi bien meilleure que les quelques extraits traduits en vers aux Editions du Seuil. Et pourtant je suis de ceux qui préfèrent les traductions versifiées.
            Jean-Pierre Chausserie-Laprée (par son style âpre et tranchant), Marc Chouet (par son style coulant racontant une belle histoire) et Jacques Perret (par son style lumineux, précis et détaillé) sont le trio de tête que je conseillerai à celui qui veut s’aventurer dans ce vaste poème épique. De préférence lire les trois traductions en même temps : le diamant virgilien brillera d’autant plus fort !

  57. J’aimerais connaitre les poètes anglais traduits par Robert Ellrodt dans « L’anthologie bilingue de la poésie anglaise  » chez La Pleiade, en dehors des poètes qu’il a traduits par ailleurs (Keats, Shelley, Donne, Shakespeare). Pour moi Robert Ellrodt est un monolithe de la traduction anglaise; par exemple, si Fuzier est un très bon choix pour les Sonnets shakespeariens, Ellrodt en est le premier choix.
    Dommage qu’il n’ait pas traduit le Paradis Perdu de Milton, se contentant d’écrire l’introduction à la traduction de Chateaubriand. Dommage qu’il n’ait pas été plus loin avec Gerard Manley Hopkins (quelques extraits seulement aux Cahiers du Sud), laissant la place à Pierre Leyris et au grand traducteur (mais oublié) Jean Mambrino.

    • Outre quelques pièces éparses, par exemple d’Henry Howard ou de Shelley, Ellrodt a traduit et annoté les sections consacrées à Thomas Wyatt, lord Brooke, John Lyly, John Donne, W. Drummond of Hawthornden, Henry King, George Herbert, Thomas Carew, Richard Crashaw, Samuel Butler, Abraham Cowley, et Keats. L’indexation des Anthologies de la Pléiade, à son habitude, est tellement indigente (même pas de listing des traducteurs !) qu’il faut s’enfiler les 21 pages de la table des matières pour déterminer qui est responsable de quels auteurs et de quels poèmes.

  58. Merci Neo-Birt7 pour votre travail de fourmi !
    Au même moment, je me pose la question de qui va traduire l’Oeuvre poétique de Shakespeare, volume à venir pour La Pléiade ? Vont-ils conserver l’excellente version de Jean Fuzier pour les sonnets ? Quelqu’un a-t-il des pistes ?

    • Je ne peux directement répondre à votre question, mais j’avais vu – il me semble dans une lettre de la Pléiade – que la traduction donnée sera accompagnée d’une anthologie d’autres traductions en annexe.

  59. En espérant que des extraits de la traduction de Robert Ellrodt soient choisis. Comme par ex. celui-ci :
    « J’ai vu plus d’un matin radieux caresser
    Les cimes des montagnes de son oeil souverain,
    De son visage d’or baiser les prairies vertes,
    Dorer les cours d’eau pâles par divine alchimie,

    Mais permettre bientôt aux plus viles nuées
    De trainer leur laideur sur sa céleste face,
    Du monde abandonné détournant son visage
    Pour fuir, caché, vers l’ouest avec cette disgrâce.

    Ainsi, tôt, un matin, mon soleil a brillé
    Et sur mon front jeta sa splendeur triomphale;
    Mais, hélas, il ne fut à moi qu’une seule heure;
    Un nuage là-haut me le masque à présent.

    Mon amour n’en est moindre : fils et soleils du monde
    Peuvent avoir des taches quand le soleil en a. »
    Sonnet 33.

  60. Voilà qu’ils se mettent tout d’un coup, et un peu partout, à parler de Pascal — ce qui est étonnant.

    Je me demande à quelle nouvelle thèse loufoque et lucrative ils veulent le faire servir.

    Les morts, les pauvres morts, ont de grandes douleurs.

  61. Je veux signaler la sortie de la magnifique rétrospective illustrée consacrée par J.-C. Saladin aux grands humanistes de la Renaissance, des poètes aux architectes, médecins, astronomes en passant par les philologues (les seuls dont peu ou prou, hormis da Vinci, la mémoire se perpétue encore parce que nous autres classicistes leur devons les fondements de notre documentation textuelle) : Les aventuriers de la mémoire perdue. Léonard, Erasme, Michelet et les autres, Paris, Les Belles Lettres, 20.XI.2020, 632 p. Le titre est trop sensationnaliste et le texte, une compilation sans surprise ni découverte personnelle, donne dans l’enthousiasme immodéré du spécialiste prêchant pro domo en dehors du contrôle de ses pairs (il ne me souvient pas avoir lu accolades plus chaleureuses accordées à des figures vite périmées par le grand mouvement des idées depuis le De lingua Graeca. Histoire de l’histoire de la langue grecque de l’inénarrable Catherine Hummel [2007], ouvrage remarquable pour ses citations reproduites sans recul et ses plagiats des auteurs modernes qui servirent d’intermédiaires à la rédactrice..), mais le tout public trouvera en cette dernière production de Saladin une nourriture intellectuelle aussi succulente que solide touchant le coeur névralgique d’une période d’accès hélas toujours relativement ardu pour qui ne lit point le latin à livre ouvert. Je recommande chaudement ce bel et fort ouvrage, par surcroît bon marché, aux curieux d’histoire intellectuelle.

  62. Bonjour. Quelqu’un sait-il si La Pléiade compte réimprimer son volume des oeuvres de Saint François de Sales? Je trouve dommage qu’un volume aussi intéressant soit désormais indisponible.

    • Il serait utile de faire une liste à jour des volumes indisponibles, en complément de celle établie par Brumes qui ne doit plus être à jour.

      Quelqu’un a-t-il mis la main sur les volumes Segalen ?

        • Attention, venin ! Estomacs fragiles, s’abstenir…

          Extrait (dès le commencement, et de nature à décourager de lire la suite – la suite ayant été lue tout de même, venant confirmer cette première impression) :
          « Bien entendu quelques esprits chagrins lui trouveront des défauts. Mais, pour ma part, je n’ai aucune envie d’établir de comparaison avec les éditions précédentes, comme celle d’Henri Bouillier par exemple qui était déjà de belle qualité. »

          « Bien entendu », appartenant à la catégorie de ces « quelques esprits chagrins », susceptibles de « trouver des défauts » dans cette perle rare, je vois au contraire l’absolue nécessité « d’établir (une) comparaison avec les éditions précédentes », ce qui est, à mes yeux, la moindre des choses, lorsqu’il s’agit de juger de la qualité, de la nouveauté ou de l’absence de nouveauté, de l’édition de l’oeuvre d’un auteur très difficile à saisir…

          Mais, évidemment, cette ambition est fort mal venue, de nos jours, où la « critique » se résume le plus souvent à du copinage ou à un exercice d’admiration ébahie, du niveau de celui qui sévit dans les télé-crochets de type « The Voice »…

          • Pardonnez-moi d’exprimer quelque humeur, lorsque je lis ce genre « d’avertissement », procédé éprouvé pour exercer un « chantage » à d’éventuelles critiques, en leur interdisant d’emblée toute raison d’exister et d’être examinée.
            Procédé qui joint à sa nature fondamentalement vicieuse, l’inconvénient d’être parfaitement éculé.

      • Pas grand chose ne change en ce domaine. Les indisponibles Dickens reparaissent, Constant est sorti du purgatoire, Vallès et Saint-François de Sales y sont entrés.
        Je n’ai rien vu de très croustillant à ce sujet dans le catalogue que j’ai reçu récemment.

  63. Sont annoncés : Tirage spécial illustré « Fables » de La Fontaine et « Romans et poèmes » de Jean Genet (avril 2021) – Source Fnac.com

        • Merci de cette information concernant Genet. Il y aura sans doute un choix, vu la taille des volumes Gallimard. Mais je suis intéressé par un appareil critique notamment en ce qui concerne le séjour à Fontevraud.
          En vérifiant j’ai vu sur Decitre que les sonnets de Shakespeare sont annoncés pour le 4 mars 2021.
          Rien n’a fuité du coffret et album 2021 ?

    • Ma première réaction fut de me dire : « Il est bien tard… »
      Et puis, finalement, non. Il n’est non seulement pas « trop tard » mais plutôt juste à temps.

      Juste à temps et à la distance qui peut laisser espérer (est-ce trop demander encore ?) que la Pléiade nous donnera – enfin ! – un Genêt débarrassé de ses oripeaux et de son mythe, un Genêt que « Son siècle épouvanté » ne pouvait pas connaître et « tel qu’en Lui-même enfin l’éternité le change »

      • J’espère, quant à moi, que les éditeurs ne feront pas leurs oies blanches effarouchées devant le soufre homosexuel de Genet ; il faut lire, dans le bel appareil critique du Journal gidien, récent certes mais composé à une époque beaucoup plus hypocritement répressive que de nos jours, le degré de précaution avec lequel sont abordées, sans contextualisation historique et culturelle, les fredaines pédophiles avouées ou esquissées du romancier au Maghreb et en Afrique. Je crains d’autant plus les assauts de cautèle dans les notes de la future Pléiade des romans genétiens que la production critique consacrée à l’auteur donne très volontiers dans un jargon filandreux respirant le malaise de savants constipés : tel chercheur parle à longueur de pages d »homosocialité’ (Gitenet), tel autre ressort sans vergogne les plus éculés des poncifs à connotations judéo-chrétiennes (« l’homosexualité ou l’hétérosexualité n’est pas un phénomène récent mais elle est un phénomène ancien connue [sic]depuis les sodomites qui sont les premiers pratiquant cet acte sexuel », Imane Adel), etc.

        • En ce qui concerne Jean Genêt, les chausse-trappes s’ouvrent à chaque pas, tant, tel Vishnou aux «incarnations innombrables comme des rivières jaillies d’un lac inépuisable», il a lui-même concouru à son « mythe » (bien aidé dès le départ par Jean Cocteau, puis, dans sa seconde incarnation par Jean-Paul Sartre, ensuite par tous les suiveurs, sur fond de Black Panthers et de Palestiniens). Pour finir par cet ultime provocation : avouant, dans ses dernières années que, pour lui, Sabra-et-Chatila n’était pas seulement le lieu emblématique d’un drame et d’un massacre, mais aussi une réserve de gibier à la chair tendre et aux yeux chavirants… (« Aveu » qu’on ne peut taire, sans être obligé de le suivre aveuglément sur le terrain de la provocation.)

          Il faut souhaiter, surtout, qu’on se passe de l’aide d’un fan énamouré du style Tahar ben Jelloun (autrement qu’en qualité de Témoin de La Défense), sans quoi on ne sortira pas de l’hagiographie de Genêt « Saint et Martyr ». Au grand détriment de la véritable place de Jean Genêt dans l’histoire littéraire.
          J’espère beaucoup de ce Pléiade et en redoute tout autant.

          • Au fond, Cocteau et Genêt se ressemblaient beaucoup plus qu’on n’imagine communément, et Cocteau ne s’est pas trompé en reconnaissant dans le jeune poète voleur, un frère ou un semblable, par-delà les apparences. Tous deux avaient en commun d’être de complets analphabètes en Politique. Ils n’avaient pas d’opinions politiques, mais des amours, des amitiés, des sympathies. Sartre fut la complète dupe de Genêt. Il voulut voir en lui le rebelle qu’il n’était pas et Genêt l’a cyniquement utilisé.

            Dans le cas de Genêt, au moins, il était sous l’empire de ses passions. Il est inutile de lui appliquer des catégories morales (je pourrais, en forçant un peu le trait, en dire à peu près autant de Cocteau qui, loin de l’image qu’il s’était par commodité forgée de doux rêveur, n’était pas moins tragique que son jeune protégé). Tous deux étaient des esthètes.

          • Si je devais dresser l’arbre généalogique de Jean Genêt, j’y trouverais François Villon et Arthur Rimbaud, tous deux également amoraux, ne s’apitoyant que sur eux-mêmes, féroces pour tous les autres. Et poètes géniaux.

      • Peut-être une préface de Lucchini ? Ou, mieux encore, un CD dudit, récitant les Fables, assaisonnées de ses commentaires, hum, humoristico-pédagogiques ?

        • Que parions-nous qu’une partie des exemplaires de ce ‘tirage spécial’ La Fontaine proviendra des invendus de la dernière réimpression de l’édition Collinet ? Si au moins l’occasion était saisie pour tenir compte, par un supplément bibliographique, de la recherche des trente années écoulées depuis sa sortie, mais il ne faut rien attendre de tel…

      • Pour parler plus sérieusement que dans ma première réponse, je m’interroge sur les motivations d’un tel « tirage spécial ». Si, à l’extrême rigueur, je pourrais envisager de songer à admettre qu’il soit possible qu’éventuellement et sous toutes réserves, les petits « digests » de Conrad, Malraux, Giono, voire Sade, aient, aux yeux de l’éditeur, quelque utilité en relançant les ventes des volumes des auteurs cités, qui sont assez largement édités dans la collection et représentent un capital immobilisé non négligeable, je ne crois pas que les ventes des autres volumes de La Fontaine puissent être « boostées » par cet opuscule.

        Ne reste donc qu’une parodie de Pléiade, sans autre but que de faire rentrer du cash !
        Inquiétant symptôme ! la collection doit être encore plus malade que nous l’imaginons…

        (J’ai ici même proclamé ma franche haine du franglais, mais ici son emploi s’impose, pour marquer le mépris que j’éprouve pour cette piteuse entreprise…)

  64. Cher NeoBirt7,

    J’aimerais connaître – si vous avez un peu de temps à lui consacrer – votre avis éclairé sur cet auteur et sur le « Bouquins » dont je cite ci-après l’argumentaire éditorial…
    Je connais votre sens critique, (parfois sans indulgence), fondé sur des connaissances approfondies dans les domaines abordés ici et de solides principes. C’est pourquoi je fais appel à vous.

    Mes souvenirs de lecture de cet auteur remontent à près d’un demi-siècle (à part, depuis lors, la rencontre de quelques articles ou traductions, ici ou là)… C’est dire s’ils sont confus et sujets à caution.

    ………….

    Paul Veyne, Une insolite curiosité
    Édition établie et présentée par Hélène Monsacré
    Préface de Christophe Ono-dit-Biot

    « Ce volume éclaire des pans originaux et parfois méconnus d’une œuvre aux objets multiples. L’apport de Veyne à la connaissance des mentalités grecque et romaine est considérable, et peu de domaines ont échappé à sa sagacité : la religion et les mythes, avec une attention particulière portée aux régimes de croyance et à l’articulation entre paganisme et christianisme, le politique et les rapports sociaux gouvernés par le clientélisme, la famille, le sexe et le droit dans une perspective qui emprunte beaucoup à l’anthropologie, la philosophie et la pensée stoïciennes (…).
    Ce « Bouquins » fait également la part belle au Veyne esthète, qui a abondamment traduit la poésie latine, consacré de grands livres à René Char, dont il a été proche, ou à la peinture italienne de la Renaissance, et écrit quelques textes moins connus sur Stendhal ou Machiavel. »

  65. Il m’est difficile, pénible même, de formuler quelque opinion globale que ce soit sur Paul Veyne. Sans entrer dans des détails biographiques oiseux, m’en dissuadent notre proximité d’âge, de carrière, d’intérêts, ainsi que des divergences de fond majeures. Si je tiens Veyne pour le seul historien de l’après-guerre susceptible d’être mis en balance avec Carcopino par l’ampleur de vues, la culture personnelle dépassant la simple érudition gréco-romaine, le goût de la synthèse historique à large spectre, et le succès d’audience au-delà des simples antiquisants, je lui trouve un regrettable manque d’originalité dans son domaine de prédilection (par rapport à Ronald Syme pour la Rome des Césars ou à Pierre de Labriolle, Peter Brown, Alan Cameron pour l’Antiquité tardive il n’a rien découvert suo Marte, ni recouvré par son propre affrontement avec les sources primaires et secondaires la moindre parcelle neuve ou occultée de l’intellection de la Rome classique et tardive, comme le firent Hermann Dessau, Johannes Straub ou même Pierre Grimal) ; un penchant à la théorisation plutôt qu’à l’étude philologique et contextuelle des textes qui nous a valu quelques bouses mémorables dans les domaines littéraire (L’élégie érotique romaine [1983] boxe dans la même catégorie, toutes proportions gardées, que la thèse de J.-P. Boucher Etudes sur Properce. Problèmes d’inspiration et d’art [1980]) et anthropologique (Sexe et pouvoir à Rome [2005], qui ne fait pas totalement oublier le classique de Grimal L’amour à Rome [1963], ne soutient la comparaison ni avec The Garden of Priapus. Sexuality and Aggression in Roman Humor d’Amy Richlin [1983], pour l’amour hétérosexuel, ni avec Roman Homosexuality de Craig Williams [1999], deux sommes dont Veyne n’a pas fait son miel ; l’introduction monographique au Sénèque de la collection Bouquins [1993, pp. III-CLXXI] est une compilation sentencieuse souffrant, entre autres tares, de ne pas émaner d’un spécialiste du stoïcisme et du philosophe cordouan, ce qui rend trop de ses appréciations sujettes à caution, jusque dans le domaine bibliographique – voir par exemple l’opinion portée sur Die Stoa de Max Pohlenz) ; et une approche convenue digne de l’irénisme des apologistes crypto-chrétiens de l’école de Marrou comme Sébastien Morlet ou Bernard Pouderon, de l’interface entre paganisme tardif et christianisme conquérant, alors même que des voix de plus en plus insistantes se sont levées, au premier chef desquelles Polymnia Athanassiadi et Stéphane Ratti, pour réhabiliter, fortes d’un dossier documentaire devenu considérable, la vision conflictuelle des rapports entre chrétiens et traditionnalistes païens au IVe siècle que proposa Labriolle en son magnifique La réaction païenne de 1934 (Veyne, Quand notre monde est devenu chrétien [2007], à un moindre titre L’empire gréco-romain [2005] ; pour un historiographe de très grande classe, il est remarquable qu’en aucun de ces deux livres, et du reste nulle part ailleurs dans son oeuvre, ne soit prise la mesure de l’importance cardinale revêtue par l’Histoire Auguste pour cette problématique de la christianisation de l’empire entre Constantin et la bataille du Frigidus en septembre 394). Veyne, qui n’est, en un mot, absolument pas historien de la fulgurance, de l’intuition juste guidée par une connivence incroyable avec l’esprit des temps, tel Carcopino, vivante illustration du dicton « malheur au vague, mieux vaut le faux » dans La basilique pythagoricienne de la Porte Majeure, 1927 (dont on peut légitimement se demander, après le livre de Brigitte Steiger Piazza Amerina. La villa romaine du Casale en Sicile [2017], s’il n’avait pas substantiellement raison, renversant trois quarts de siècle de désapprobation) ou les Rencontres de l’histoire et de la littérature romaines, n’a rien d’un connaisseur redoutable de la dimension textuelle des sources de l’histoire à la Dessau ou à la Syme (qu’on relise les Roman Papers de ce dernier plus encore que son Tacitus ou son Sallust). Je ne suis même pas grand admirateur de la traduction de l’Enéide par Veyne.

    • Je vous remercie pour votre réponse, NeoBirt7 qui répond largement à mes attentes, a fortiori d’avoir accepté de passer outre votre répugnance à le faire.

      Je me doutais bien que Paul Veyne ne sortirait pas indemne de votre crible critique. Même un béotien comme moi ne tarde pas, en le lisant, à le trouver un peu « facile », séduisant certes, mais un peu superficiel, si j’ose employer ce mot à l’excessive sévérité (il m’est revenu à l’esprit que je possède le « Bouquins » Sénèque, que j’avais trouvé chez mon bouquiniste, il y a quelques mois, et j’avoue que, si j’avais oublié que Paul Veyne l’avait « parrainé » c’est peut-être parce que son travail sur cet ouvrage est du genre qui ne laisse pas de souvenirs marquants). Je ne suis certes pas partisan du jargon obscurantiste du spécialiste jaloux de n’être compris que d’une élite soigneusement sélectionnée (ou réputée telle), mais, quand je lis un essai sur des matières dont je ne suis pas un connaisseur éminent, en n’éprouvant jamais de difficulté et même, comme dit l’expression, presque « comme un roman », je me demande si je ne suis pas en train de lire des évidences…

      Pour autant, je me sens quelque peu rassuré, et crois pouvoir en conclure qu’un lecteur tel que moi-même, beaucoup moins exigeant et savant en ces matières que vous, peut, sans que le rouge de la honte n’empourpre trop son front, trouver de l’agrément et quelque provende, dans les ouvrages de Paul Veyne. J’ai bien noté, par ailleurs, les noms de spécialistes éminents que vous citez (j’en connaissais tout de même certains, ne serait-ce, a minima, que les vénérables Carcopino et Grimal), pour servir à l’occasion ce que de droit.

      À la lecture de votre intervention, je me préparais à vous poser la question : « Que vaut Paul Veyne comme traducteur ? », quand, arrivé à la dernière ligne, je trouvai, par vous évoquée en quelques mots, cette part de son travail. J’avoue que, lors de sa publication, son « Ennéide » qui figurait en bonne place sur les tables des libraires, m’avait parue séduisante mais que j’avais résisté sans trop de mal à cette tentation, sans raison précise… Sans raison précise « avouée » du moins, peut-être trop de « séduction » allumât-elle ma méfiance ?
      Serait-ce trop exiger de vous et abuser que de vous demander quelques mots d’explicitation de votre jugement sur ce dernier point ?

      • Il suffit d’ouvrir l’Enéide de Veyne pour patauger dans l’ineptie et l’incurie, sans compter des contresens poétiques ou lexicographiques ou grammaticaux. Les quatre premiers vers du chant I (le prologue soi-disant retranché par « Varius et Tucca » étant omis) sont ainsi rendus :

        « je vais chanter la guerre et celui qui, exilé prédestiné (tout a commencé par lui), vint, des parages de Troie, en Italie, à Lavinium, sur le rivage. Lui qui, sur terre et sur mer, fut longtemps le jouet des puissances célestes, à cause de la rancune tenace de la cruelle Junon ».

        Passons sur la fantaisie pure de l’indicatif présent cano du v. 1 traduit comme s’il y avait un présent inceptif (i.e. cantarus sum). On ne peut, en revanche, accepter de voir réduit au banal « la guerre » la métonymie grandiose arma uirumque, mot-à-mot « les armes (de guerre) et les combattants », comme si Virgile avait écrit, à l’instar de Lucain dans l’incipit de sa Guerre Civile résolument antivirgilienne de ton, bella per Emathios plus quam ciuilia campos, « les guerres plus que civiles en dans les champs de l’Emathie (… je chante) ». Il est; de plus, singulièrement grave, en ce premier quart du XXIe siècle, de trouver un latiniste qui ne se satisfasse pas d’entendre le Troiae qui primum ab oris de la suite comme une simple insistance sur l’invention – au sens latin du terme, i.e. la découverte – du pays latin par le Troyen Enée (traduire : « le premier qui, depuis les rivages de Troie »), au motif sous-entendu que Virgile déclarera, au v. 242, que le Grec Anténor avait antérieurement abordé en Liburnie et fait oeuvre de fondateur de cité (or la Gaule Cisalpine, dont il est question en I 242, était formellement distinguée du Latium par les Romains, annulant l’objection), et préfère extrapoler le sens de l’adverbe primum en le rapportant au fato profugus, du reste traduit de travers par un souvenir malencontreux de la version Perret : non pas « exilé prédestiné » (« prédestiné, fugitif » Perret) mais « banni du sort » (Rat) ; on peut du reste considérer fato comme étant en ἀπὸ κοινοῦ / apo koinou, donc comme un mot construit à la fois avec profugus et uenit (« vint mû par le sort… »). Il faudrait donc le répéter en traduisant : « banni du sort… toucha par la volonté du destin »). Ajoutons, pour faire bonne mesure, que rien n’est plus éloigné du liant du latin virgilien que le staccato de Veyne « vint, des parages de Troie, en Italie, à Lavinium, sur le rivage » ; j’y vois un contresens poétologique. Au v. 4, ui superum ne saurait se rendre par « jouet des puissances célestes », traduction molle et vague d’une expression latine savoureuse (littéralement ; « par la force / puissance / violence de Ceux d’en haut », ‘Ceux d’en haut’ étant dû à Perret). Toute la traduction est l’avenant ; Veyne, manifestement, n’a pas pris la peine de lire les commentaires virgiliens modernes de Stanley Pease, Norden, Stephen Harrison, et Horsfall, que les spécialistes ont constamment ouverts sur leur table, et qu’il fonctionne en démarquant un texte latin choisi au hasard contrôlé par la belle, mais nullement infaillible, version Budé de Perret.

        • Pour l’édification des lecteurs de ce fil, je recopie la note complémentaire mise par Perret à sa traduction de primum – fato profugus, innovation qu’il ne devrait pas être permis d’endosser sans en étayer le bien-fondé, même lorsqu’on se nomme Paul Veyne et qu’on fut longtemps au Collège de France (ed. Budé, I, p.142 ; insistance originale) :

          « au vers 1, primus, croyons-nous, marque le rôle initial d’Enée aux origines du développement qui va conduire jusqu’à Rome. Nous hésitons à y voir la revendication d’une antériorité par rapport à d’autres navigateurs (lesquels ? Ulysse ? des anonymes ?) qui seraient, eux aussi, venus de Troie en Italie et aux rivages de Lavinium. Car c’est Lavinium avant tout qui importe ; dès le début du poème Virgile a voulu l’évoquer par anticipation comme allusion au mariage futur qui enracinera de façon authentique Troie en Italie. »

          On remarquera que la Pléiade, p. 759, traduit sagement « le premier des bords de Troie… fuyant par décret du destin ».

          J’en profite pour signaler que Veyne a d’autant moins raison d’aplatir le relief de superum au v.4 qu’il s’agit là d’un mot archaïque, partant : expressif, substitué au banal deorum, ‘dieux’. On le voit, il traduit moins le latin de Virgile qu’il n’en donne une paraphrase affadissante, voire un remake prosaïque et gauchi.

        • Je suis, du coup, retourné voir mon Pléiade Virgile – nonobstant que vous émîtes, me semble-t-il, de sévères réserves, à son endroit – et je l’ai trouvé en plusieurs endroits bien plus proche de votre version. J’y reconnais au moins certains mots-clés (« les armes et l’homme » ; « qui le premier (…) vint en Italie » ; « la puissance des Dieux » ; « le ballota »).
          Cependant, je n’y trouve pas la distinction que vous faites entre le « sort » (« banni du sort » ou « mû par le sort ») qui le fait fuir de Troie et « la volonté du destin » qui le fait « toucher le rivage » italien, ce qui peut conduire à penser qu’après que le sort l’a jeté sur les mers, son arrivée en ce lieu n’est le résultat que du hasard. S’il n’y a plus de « destinée » conduisant, infailliblement bien que par tant de chemins de traverse, Enée vers le Latium, il n’y a donc plus de « destination ».
          La version de Paul Veyne est à peine plus claire, puisqu’il faut remonter au « exilé, prédestiné » que je trouve pour ma part indigeste et gros de contresens, pour deviner plus que comprendre que la même destinée (mais peut-être pas le même « décret » ?) l’a chassé de son foyer puis conduit en ce lieu.
          Enfin, sur le plan stylistique, ce : « (…) celui qui, exilé prédestiné (tout a commencé par lui), vint, des parages de Troie, en Italie, à Lavinium, sur le rivage » m’est, en amoureux et praticien de la langue française que je suis, proprement insupportable. Non seulement inélégant pour dire le moins (ce que vous qualifiez aimablement de « staccato de Veyne » me donne l’impression de parcourir une piste défoncée à bord d’une voiture à la suspension cassée), mais encore impossible et inadmissible, et je vais une fois de plus tendre les verges pour me faire battre par quelques-uns, en le qualifiant de charabia.

          Et tout cela pour les seuls premiers quatre vers de l’épopée ! Combien de couleuvres, après douze chants et près de dix mille vers, aurons-nous avalées !

          Ce fut donc une heureuse inspiration (envoyée par quel Dieu ?) qui m’écarta, ce jour-là (et point n’y revint, ni les jours, ni les mois suivants), de ce piège tendu par les Parques. Tel est notre triste condition, à nous autres trop tôt éloignés par un sort funeste des études latines, pour ainsi dire condamnés à l’exil, et qui sommes prédestinés à devenir le jouet des puissances célestes ou de « la violence de Ceux d’En-Haut », aisément intimidés par le prestige d’un Nom, des Titres et des Vertus dont est paré, pour mieux nous tromper, tel ou tel demi-dieu qui se prétend l’envoyé du Parnasse.

          • Je n’ai convoqué à ma table des lectures virgiliennes ni Philippe Heuzé, ni Paul Veyne, d’une part du fait que cinq autres traductions, volumineuses et plus ou moins brillantes, y trônaient déjà fièrement, mais d’autre part, que ce soit pour l’un ou pour l’autre, je mis mon véto.

            Philippe Heuzé a été l’un des trois pieds nickelés qui a massacré les Georgiques de Virgile aux éditions Imprimerie Nationale (qui ont fourni par ailleurs de très très belles traductions), même s’il était le moins mauvais des trois, Jeanne Dion remportant la palme de très loin ! Nous sommes là dans le clan de ce que j’appellerais des « grammairiens », l’important c’est la syntaxe et rien que la syntaxe et non le rythme et les sons, bref foin de la musicalité du poème virgilien !
            Peut-être que pour son édition La Pleiade, Philippe Heuzé s’est sorti de ces ornières ! Mais je ne le saurais peut-être jamais …

            Pour Paul Veyne, je m’étais rangé à l’avis de Volkovitch exposé dans son carnet de bord ici : http://volkovitch.com/rub_carnet.asp?a=pe112.
            J’avais vu, également, la vidéo (https://youtu.be/Y-axVz1Re98) de présentation de sa traduction où, histrion gesticulant, pourfendeur d’idées reçues, petit homme faiseur de grands paradoxes, il assomma littéralement son auditoire, sur plus de vingt minutes, afin d’expliquer tous les dangers, tous les pièges contenus dans les trois premiers mots de l’Eneide « Arma virumque cano ». Tout cela pour nous sortir à la fin, fier comme un coq, un si piètre «Je vais chanter la guerre et celui qui…»
            A Volkovitch de conclure : nous avons là une Énéide un peu veyne.
            D’un autre coté, l’ouverture de l’Eneide est problématique, et c’est un fait aussi qu’aucune des traductions lues m’a fait réellement vibrer. Problématique dans le sens où certains traducteurs restituent avant le célèbre «Arma virumque cano » quatre vers supplémentaires qui font débuter l’épopée comme une bucolique : avec frêle pipeau dans un bois verdoyant. De plus, dans cette version, « Arma virumque cano » est directement précédé de « At nunc horrentia martis » ce qui fait sursauter Volkovitch (« «Horreur des armes» ! Où va-t-il chercher ça ?) quand Jacques Perret traduit «Je chante l’horreur des armes de Mars et l’homme qui … ».
            Quant à Jean-Pierre Chausserie-Laprée, il propose une traduction légèrement équivalente
            « Je chante ici de Mars les armes et l’horreur,
            L’homme qui … »
            Mais j’ai de lui d’autres traductions non officielles (ignorant cette fois-ci les quatre vers supplémentaires) :
            « Je chante ici les armes et l’homme, élu du destin,
            Qui »
            Ou
            « Je chante en ses combats l’homme, élu du destin,
            qui, »
            En conclusion, pour moi cette ouverture n’a pas été une porte d’entrée à l’épopée de Virgile, loin de là. Ce qui a déclenché ma ferveur, et me fit plonger voracement dans cet œuvre, se trouve être le célèbre épisode de la mort de Laocoon. Les yeux écarquillés, j’étais entrain de lire, tout d’un coup, un spectacle technicolor avec des vieux effets spéciaux dignes de Ray Harryhausen sur des couleurs enténébrées provenant des gialli de Mario Bava ! Quelle Maestria et j’ai senti à cet instant que les différents traducteurs se sont faits également plaisir !
            Je vais collecter quelques versions et vous les présenter !

          • (…) at nunc horrentia Martis
            arma uirumque cano

            « mais à présent voici, toutes pleines d’horreur, que de Mars
            j’entonne les armes et cet homme »

            cf. la traduction en vers de François Barthélémy (1835) « aujourd’hui déroulant des images de guerre | je chante ce héros* qui, jouet du destin ».

            La provenance des quatre premiers vers (ille ego (…) Martis) est bien nébuleuse, et ce prologue chantourné, tout ensemble hésitant, emphatique (ille ego !) et d’une latinité occasionnellement douteuse, gâche la splendeur de l’attaque in medias res arma uirumque cano, avec son intertextualité homérique (arma en effet renvoie à l’Iliade, toute pleine de fureur belliqueuse, tandis que uirum traduit littéralement l’incipit absolu de l’Odyssée, chant I vers 1 ἄνδρα / andra, ‘l’homme (aux mille tours)’, ‘le héros (inventif)’) poussée jusqu’à faire désigner Enée par un complément à l’accusatif tout comme Ulysse l’était dans l’Odyssée. La note par laquelle Perret entend défendre le prologue est un chef-d’oeuvre de jésuitisme (non que celle de la Pléiade ad loc. soit tellement supérieure).

            * i.e. Enée. J’en profite pour corriger ma traduction inepte de tantôt « les armes (de guerre) et les combattants » ; l’entraînement des idées tapées à la va-vite sur un clavier fait commettre des bourdes dont est exempte toute édition soigneuse d’un texte sous Word.

          • Si ces fameux fumeux infâmes quatre premiers vers avaient existé, les premiers « éditeurs » de Virgile auraient fait œuvre utile et salutaire en les censurant et nous ne pourrions que les en remercier !

  66. Loin de l’épopée virgilienne, parution chez Gallimard de l’ignoble « Journal » de Paul Morand durant l’Occupation et la Collaboration.

    En lire quelques pages et quelques compte-rendus suffit à donner la nausée.
    Mais il y a pire, peut-être, c’est la délicatesse avec laquelle ces remugles de fosse d’aisance sont présentés par l’éditeur, sous prétexte « d’intérêt historique » inouï et de « témoignage » de première main par un de nos Princes des Lettres…
    « (…)
    Ce journal paraît pour la première fois, sans retouches ni coupes, et même complété des ajouts et des annexes prévus par Paul Morand lui-même et de quelques textes contemporains de sa rédaction.
    On se rappelle peut-être que Paul Morand, diplomate, était en mission à Londres le 18 juin 1940 et qu’il fut nommé ambassadeur en Roumanie en 1943. On découvre au fil des pages que, à défaut de s’être rallié en Angleterre au général de Gaulle, il choisit de se présenter à Vichy à l’été 1940, où il est mis d’office en retraite. Il décide alors de s’installer dans Paris occupé avant de rejoindre au printemps 1942 Vichy et le Cabinet de Pierre Laval, chef du gouvernement, en qualité de chargé de mission, poste qu’il occupera seize mois durant.
    À Londres, à Paris et à Vichy, de la déclaration de guerre de septembre 1939 à août 1943, Paul Morand a tenu son journal sans filtre ni censure, prenant note de ce qu’il voyait, de ce qu’on lui disait et de ce qu’il comprenait. Cest l’œuvre d’un témoin conscient d’être placé aux premières loges de l’Histoire, observateur privilégié des réalités de la collaboration d’État et de la participation française à la mise en œuvre de la Solution finale. »

    Pas de volume Pléiade en vue ? Comme les non moins ignobles Lettres de Céline…

    • Je ne puis comprendre pourquoi Gallimard s’obstine à Pléiadiser les parerga céliniens, d’intérêt littéraire et historique fort restreint, ainsi que l’odieux Drieu, ou publie le torchon vipérin de Morand, pour laisser ensuite l’admirable Barrès des Cahiers, de La grande misère des églises de France, des recueils tardifs ou posthumes, à la merci des pirates du reprint. Ou plutôt si, je ne comprends que trop cette attitude discriminante, considérant la manière dont Tigrane parlait de Barrès (Yourcenar est tellement plus stratosphérique, au vrai !)…

      • Réserve faite pour Marguerite Yourcenar (que je tiens en plus haute considération que vous, mais ce n’est pas véritablement le sujet), je ne puis que vous approuver.

        Soyons sérieux une seconde : quelle place tient (ou a tenu, cela revient au même) Barrès dans l’histoire des Lettres, de l’Idéologie, de la Sensibilité, française, quelle place, etc. Paul Morand ? Homme de Lettres estimable pour son style qui a fait époque, mais dont le passage, dans nos lettres et dans notre histoire politique, semblable à celui d’une comète, n’est rien de plus qu’anecdotique. Notre époque de nains se choisit des géants à sa mesure.

    • Mon cher Domonkos, je vous trouve très dur avec Paul Morand — pour quelles raisons précises ? Son apport, sa contribution aux lettres françaises n’est pas exactement négligeable, l’est-elle ?

      Et je serais, au contraire pour ma part, très curieux de découvrir ce journal de Morand, dont j’ignorais jusqu’ici l’existence.

      • Il s’agit du Journal de (2e) guerre. Ses journaux de 14-18 sont publiés depuis un moment (Journal d’un attaché d’ambassade je crois). Et ceux de 1968-76 sont dans les gros massifs, instructifs quoique souvent répétitifs, du Journal Inutile.
        Personnellement, j’aime son Fouquet ou son Venises. Et son style ne me déplaît pas, quoique je doive déchoir en disant cela aux yeux du « Souverain Pontife » de ce fil (mais j’admets avec lui que Barrès est fort mal traité, et qu’il vaut mieux que sa légende).
        Dans son Journal Inutile, Morand m’intéressait quand il relisait une dernière fois les grands écrivains, avec son regard personnel d’auteur ; il était involontairement divertissant quand il jouait aux Pythies de son temps ; il était même parfois touchant (ce qui n’est pourtant pas sa veine) quand il dessinait les figures aimées de son passé (de son père à Proust, etc). Mais, il faut admettre aussi, que sur certains passages, il livrait d’affligeantes considérations, sur les juifs et les homosexuels, choquantes pour nos contemporains. Et que dire d’Hélène Morand et de ses commentaires à elle ? Je comprends la réaction de rejet.
        Le journal de Morand m’intéressait néanmoins, en guise de témoignage historique.
        (

        • Cher Brumes, je ne dédaigne pas Morand, dont les nouvelles (et même les romans, pourtant pas plus extraordinaires que ceux de Bourget, Prévost, ou même du rival souvent heureux de Zola, j’ai nommé Paul Perret, dont le nom a sombré dans un oubli total) honorent la Pléiade, mais son journal n’a rien de particulièrement caractéristique, même pas la détestation dans laquelle ses contemporains enrobaient le Juif, l’Inverti, le Radical ; à peine trouve-t-on chez lui un reflet assourdi et chétif des éclats vipérins animés par une plume étourdissante qui font le (piètre) mérite des pamphlets de Bloy, Drumont, Céline. Quant à Barrès, je répèterai jusqu’à mon dernier soupir qu’à le lire on prend pleine conscience de l’incroyable ténuité intellectuelle et culturelle des plumitifs de la Droite Dure actuelle, outre leur style pâteux à souhait ; la réimpression de ses oeuvres de combat armerait ces esprits qui, faute de pouvoir accéder à l’oasis des penseurs nationalistes réalistes car dégagés tant des vieilles lunes monarchistes que de la haine de 1789, parce que l’on n’y accède que par samizdat électroniques ou en des reprints crapoteux dénués de toute contextualisation, boivent goulument le sable du mirage soralo-zemmourien. Je suis de ceux qui admirent en Barrès, outre le maître absolu de l’essay à l’anglo-saxonne et un romancier d’une prodigieuse versatilité (qu’on mesure l’écart séparant La colline inspirée d’Un jardin sur l’Oronte), une belle âme (Mes Cahiers, Les Maîtres) ainsi qu’un visionnaire dont le plaidoyer concernant le patrimoine religieux de nos terroirs reste, hélas, toujours d’actualité (La grande pitié des églises de France, selon moi son meilleur livre) et dont les feuilles de route touchant la politique rhénane de la France d’après le Traité de Versailles (Les grands problèmes du Rhin) ou la stratégie scientifique de notre pays (Pour la haute intelligence française), si elles avaient été tant soit peu suivies, eussent sans doute pu conjurer l’effondrement de 1939.

        • Votre sobriquet me concernant m’inspire une belle humeur d’autant plus caractérisée que l’un de mes rivaux scientifiques caractérisa une mienne synthèse en la nommant « encyclique » faute d’arguments de fond (c’est dire le niveau des éditions Budé !).

          • Pour avoir et vos monographies, et leurs recensions sous les yeux, je vous confirme cher maître – par le style et l’acribie demasqué depuis longtemps – que ces dernières sont indigentes (à l’exception d’une peut-être) quant à la critique de fond et de méthode. Vous êtes définitivement l’honneur des hellénistes français ! En outre, merci d’avoir habiller pour l’hiver le très surestimé Veyne.

          • Ne serait-il pas à propos, d’ailleurs, NB7, quoique je ne souhaite et ne puisse bien évidemment pas vous y contraindre, de lever le voile de l’anonymat, que vous adoptâtes ici initialement ?

            Je ne trouverais pas inutile que, étant quelqu’un dans le domaine du savoir, vous nous disiez qui vous êtes.
            (j’assume parfaitement de le demander alors que je n’expose pas mon identité, mais c’est délibéré de ma part, car, très précisément, je ne suis personne, ou bien n’importe qui, un type générique, sans titre et sans valeur, un rien-du-tout ; à l’inverse, vous avez des titres dans le domaine du savoir, au moins philologique et classique, il serait peut-être intéressant de savoir lesquels)

            Sinon, eh bien, tant pis, je respecterai votre décision et je chercherai pour ma propre gouverne.

          • Votre demande est bien légitime cher hôte. Mais notre ami s’est montré beaucoup trop franc (c’est tout à son honneur) avec bon nombre de ses collègues (y compris et surtout vivants) et lucide sur le milieu universitaire largement entendu, pour se demasquer.

            À la vérité, issu de ce milieu très restreint (et au fond si décevant au regard de la dignité des objets étudiés), je n’ai guère éprouvé de difficulté mais pour qui s’intéresse à ces affaires, notre vénérable érudit a laissé (volontairement ou non) de précieux indices tant sur ce fil (et dès ses débuts) que sur le site de Draak.

            Quoiqu’il en soit et n’en déplaise au vilain Lombard, bouffon Tartinge, susceptible Zino, grossier Guillaume et à la méchante Sophie, NB7 est bel et bien dans la « vrai vie » un savant hors-pair et… redouté.

          • Cher ami,
            Que NB7 soit savant, personne ne peut en douter. Qu’il soit redouté est une évidence.
            Et sachant cela, qu’il ait laissé ici ou là des indices textuels pour se faire reconnaître ne peut bien sûr être que volontaire.

      • Mon cher Ahmed,

        Pourquoi tant de sévérité de ma part à l’encontre de Morand ? Voyons… mon épouse l’adore, littéralement. Ne cherchez pas plus loin ! (Ha ha ha !)
        …………………………….
        Blague à part, j’apprécie comme tout le monde (?) le ton de nouvelliste virtuose de Morand, bien sûr (quoique la virtuosité soit une qualité qui porte en soi son défaut).
        Également son oeil de voyageur et sa restitution des sensations éprouvées dans des villes étrangères.

        Pourquoi donc ne puis-je le mettre au pinacle et ne lui accordai-je qu’un second ou troisième rang ? Non point pour sa saloperie sur le plan politique et moral (à ce compte-là, il faudrait que je dresse une gigantesque fosse commune et qu’en même temps je me prenne pour un prix de vertu et un juge incorruptible, ce qui n’est pas le cas, Dieu merci).

        Pas même sa bêtise : celle de Flaubert est incommensurable, c’est aussi une chose assez communément admise, et c’est tout de même un géant.
        Son véritable vice, à mes yeux irréparable, c’est une incroyable étroitesse d’esprit : je ne dis pas ces deux derniers mots au hasard, je les ai soigneusement choisis et je n’en trouve pas de meilleurs pour exprimer ce que je ressens à son égard.

        Tenez, à l’extrême inverse, je ne supporte pas le stalinisme d’Aragon : mais Aragon est un océan, tandis que Morand est un ruisselet.
        Désolé. Je n’ai nul désir de vous causer le moindre déplaisir, Ahmed, car il se trouve que j’éprouve pour vous une forme d’amitié qu’on peut éprouver envers quelqu’un qu’on ne connaît pas.

        • Étrangement, dans cet ordre particulièrement secondaire, chez lui, de la lecture, je ne le trouve plus du tout étroit. Son étroitesse semble réservée au mondain, au social ; il ouvre un livre, et le voilà presque débarrassé de son être social, cet être si hélène-stroutzoïsé, le voilà prêt à admettre et célébrer le talent là où il se trouve.
          Paul débarrassé de Morand en quelque sorte.

          • J’avoue ma faute : le Paul Morand critique littéraire n’est pas celui que je connais le mieux, et la lecture de son Journal se perd dans les brumes de ma mémoire : c’est terrible à dire, mais c’est presque comme si je n’avais jamais lu, tout ce que j’ai lu depuis un peu plus ou un peu moins d’un demi-siècle. Ou comme si un autre l’avait lu et m’en avait parlé. Je m’en rapporte donc absolument, sur ce terrain, à votre jugement dont je connais la justesse.

            Quant à l’écrivain proprement dit, si j’ouvre encore de temps en temps et m’y promène agréablement, ses recueils de nouvelles, ses récits de voyages et portraits de ville, ses romans sont pour moi choses tout à fait mortes, et en aucun cas je ne pourrais le considérer autrement que comme un petit maître.
            Là encore, mes mots ne doivent rien au hasard de rencontre : sa lecture me semble rapetisser plus que grandir.

        • Je reviens brièvement sur ce « ruisselet ». À mon sens, Léautaud était un ruisselet de goût et de pensée étroits, d’ailleurs un ruisselet de plus en plus sec, à mesure que le temps passait.
          À l’inverse, étonnamment, l’âge n’a jamais semblé racornir l’immense énergie et l’immense curiosité de Morand, qui s’intéressait, septuagénaire, au phénomène des Beatles dans Londres, comme il lisait les nouveautés de l’heure, en les panachant avec un ultime adieu aux classiques français.
          L’étonnant, chez lui, m’a toujours semblé être le contraste entre l’homme curieux, à la page, au courant, toujours en mouvement, même à plus de 80 ans, et le vieux bourgeois hautain, réactionnaire, antisémite, étroit de vues (social).

          Peut-on distinguer Paul de Morand ? Ou pour le dire plus justement Paul Morand et M.Stoutzo ?

          Mais je vous rejoins sur le « petit maître ». Il se trouve justement que j’apprécie beaucoup les petits maîtres (pour mêler des noms rarement associés : Augiéras, Fargue, Guilloux, Bove en sont tous à leur manière). N’est pas Hugo ou Aragon qui veut.

  67. (je ne sais pas faire suite directement au commentaire précédent de Domonkos sur le fil Eneide, néophyte du site je suis !)
    Effectivement cette ouverture, incluant ces quatre vers bucoliques, fait un peu tache. Je suis d’accord avec vous.
    Comme promis voici la version de six traducteurs de l’épisode de la mort de Laocoon (Livre II, vers 203-227). Les traducteurs sont dans l’ordre suivant : Jean-Pierre Chausserie-Laprée, Marc Chouet, Jacques Perret, Pierre Klossowski, Olivier Sers, Paul Veyne (et oui je l’ai trouvée sur le net). Si Domonkos ou Neo-Birt7 le souhaite, vous pouvez ajouter la version de la Pleiade, ou autres traductions qui vous semblent pertinentes …

    Bonne lecture !

    Traduction Jean-Pierre Chausserie-Laprée :

    « Voici, de Ténédos, aux eaux calmes du large,
    Peser sur l’onde (horreur !) deux énormes serpents
    Dont les anneaux ensemble et vers le bord avancent.
    Cou dressé dans la vague et la crête sanglante,
    Ils dominaient la mer ; leurs corps sur l’onde glisse
    Et de leur dos immense ondulent les replis.
    Grand bruit sur les flots blancs ; déjà les tient la terre.
    Leurs yeux brûlants sont pleins et de feux et de sang ;
    Leur langue vibre et lèche une gueule sifflante.
    On fuit, glacé, leur vue. Eux vont droit sur le prêtre ;
    Et d’abord, prompt et sûr, chacun des deux serpents
    Prend, tord le faible corps de ses jeunes enfants,
    Et déchire et dévore, hélas !, leurs pauvres membres ;
    Puis, le prend lui, qui vient et vole avec des armes.
    Déjà, liant, son corps de leurs anneaux énormes,
    Ils l’enlacent deux fois ; tête et nuque dressées,
    Deux fois d’un dos squameux ils enserrent son cou.
    Lui, des deux mains, cherchait à desserrer ces nœuds ;
    La bave, un venin noir inondent son bandeau ;
    Et ses horribles cris aussi montent aux astres.
    Ainsi beugle un taureau, fuyant, blessé, l’autel,
    Quand sa nuque rejette une hache incertaine.
    Mais vers les temples hauts les dragons fuient et glissent.
    Ensemble, allant aux lieux de la dure Pallas,
    Sous l’orbe de l’écu, sous ses pieds, ils se cachent. »

    Traduction Marc Chouet :

    « Venus de Ténédos par le large tranquille,
    Voici que deux serpents aux immenses anneaux
    (J’en tremble encor d’horreur) s’allongent sur la mer
    Et se dirigent de concert vers le rivage.
    Leur poitrine se voit dressée entre les flots
    Et leur crête de sang flotte au-dessus des vagues.
    Le reste de leur corps se traîne sur les eaux
    Et leur immense échine ondule, tortueuse.
    On entend bruire au loin l’écume des remous.
    Déjà ils prenaient terre et leurs yeux flamboyaient,
    Pleins de sang et de feu, et leurs langues vibrantes
    Léchaient leurs gueules d’où sortaient des sifflements.
    A les voir, notre sang se glace, et nous fuyons.
    Ils vont sans hésiter droit à Laocoon.
    D’abord les deux serpents, de ses deux jeunes fils
    Enveloppent les corps, leurs replis les enlacent
    Et leur dent se repaît de leurs malheureux membres.
    Puis leur père accourant en armes à leur aide,
    Il est saisi, lié dans leurs énormes nœuds.
    Deux fois à sa ceinture ils se sont enroulés,
    Deux fois autour du cou leur échine écailleuse
    S’est repliée, et maintenant ils le surmontent
    De leur crête dressée et de leur haute gorge.
    Il cherche avec les mains à défaire leurs nœuds ;
    Ses rubans sont souillés de bave et de venin ;
    En même temps il pousse au ciel des cris affreux ;
    Tels les mugissements du taureau qui blessé
    S’échappe de l’autel, secouant de sa nuque
    La hache mal plantée. Alors les deux dragons,
    Fuyant vers les hauteurs, gagnent le sanctuaire
    De la cruelle Titonide, et là, se cachent
    Aux pieds de la déesse et sous son bouclier. »

    Traduction Jacques Perret :

    « Or voici que de Ténédos à travers les eaux calmes du large deux serpents aux anneaux démesurés – je le raconte avec horreur – s’allongent sur l’abîme et d’un égal mouvement tendent vers le rivage; leurs poitrines dressées au milieu des vagues, leurs crêtes sanglantes dominent les ondes; le reste de leurs corps glisse sur la mer et roule l’ondulation de leurs dos démesurés. Il y a grand bruit dans les flots qui écument; et déjà ils avaient pris terre, et leurs yeux flamboyants emplis de sang, de feu, ils léchaient de leurs langues vibrantes des gueules pleines de sifflements. À cette vue, nous nous enfuyons, sans plus une goutte de sang. Eux, sans hésiter, vont droit à Lacoon et d’abord l’un, l’autre serpent l’étreint, enlace le corps enfantin de ses deux fils, déchire, dévore leurs membres pitoyables; puis, comme il venait à leur secours et apportait des armes, ils le saisissent lui-même et le lient de leurs anneaux gigantesques; et déjà deux fois ils ont enlacé son corps par le milieu, deux fois serré autour de son cou leurs dos écailleux; ils le dominent de leurs têtes et de leurs nuques dressées. Lui, tout ensemble, s’efforce à pleines mains de desserrer ces noeuds, jusque sur ses bandelettes inondées de leur bave et de leur noir venin, et en même temps il pousse vers les astres des clameurs horribles, comme mugit un taureau quand il s’est enfui, blessé, de l’autel et a secoué de sa nuque une hache mal assurée. Mais les deux dragons, d’un trait, s’échappent vers les temples de la ville haute, ils gagnent le sanctuaire de la farouche Tritonienne et sous les pieds de la déesse, sous l’orbe de son bouclier, trouvent un abri. »

    Traduction de Pierre Klossowski :

    « Or, voici de Ténédos venant de la mer tranquille
    (je frémis à le narrer) qu’un couple de serpents en d’immenses orbes
    S’allonge sur les eaux et d’un égal mouvement tend vers le littoral ;
    Leurs poitrines sur les flots se bombent, érectées, et leurs crêtes sanguines dominent les vagues ; leur partie postérieure, la mer
    Effleurant, se déroule en anneaux, et recourbe, immenses, leurs croupes.
    Bruit leur sillage dans l’onde écumante ; et déjà ils tenaient le rivage,
    Les yeux nourris de sang et de feu,
    Sifflante, la gueule, léchée de leurs langues vibrantes.
    A cet aspect nous fuyons, exsangues. Eux, glissant de front avec assurance,
    Sur Laocoon et ses enfants progressent ; et d’abord de ses deux fils
    Les corps frêles l’un et l’autre serpent enveloppant
    D’anneaux, les misérables membres de leurs morsures déchiquettent.
    Puis lui-même, au secours accouru, des armes brandissant,
    Le saisissent et de leurs gigantesques nœuds le figent ; et déjà deux fois par le milieu le serrant, deux fois son col de leur squameuse
    Croupe enroulé, de leurs têtes le dominent et de leurs nuques élancées.
    Lui, à la fois des mains s’efforce de desserrer les nœuds,
    Couvert de bave, souillées ses bandelettes de noir venin,
    Des hurlements pousse, horrifiants, jusqu’aux astres ;
    Tel mugit, blessé, fuyant l’autel,
    Le taureau qui secoue la hache mal assurée dans sa nuque.
    Mais, couple rampant, vers le haut sanctuaire les dragons
    Se réfugient et de la cruelle Tritonide gagnant la citadelle
    Aux pieds de la déesse se replient, et du bouclier l’orbe les recouvre. »

    Traduction Olivier Sers :

    « De Ténédos soudain sur la mer calme au large,
    Deux serpents (j’en frémis) aux anneaux gigantesques,
    Glissent sur l’eau de front, nagent jusqu’au rivage.
    Poitrails haut sur le flot, leurs crêtes rouge sang
    Dominant l’onde, ils en effleurent de leur corps
    La vague, où, ondulant, roule leur croupe immense.
    L’eau salée bruisse, écume, ils ont vite pris terre,
    Yeux ardents, injectés de flammes et de sang,
    Leur langue vibre et lèche leur gueule sifflante.
    Exsangues à leur vue, nous fuyons. Comme ils rampent
    Droit à Laocoon, l’un d’abord, l’autre ensuite,
    Enlace, étreint les petits corps de ses deux fils,
    Les mord, et se repaît de leurs malheureux membres,
    Puis, comme il vient, armes en main, les secourir,
    L’attrapant, ils le lient d’anneaux géants. Deux fois
    Leurs dos squameux cerclent son cou, deux fois sa taille,
    Que surplombent, dressées, leurs têtes et leurs nuques.
    Lui tente à pleines mains de desserrer leurs nœuds,
    Et, ses bandeaux souillés de bave et de venin,
    Pousse d’horribles hurlements vers les étoiles,
    Tel mugit un taureau blessé, fuyant l’autel,
    Secouant de sa nuque un fer mal assuré,
    Mais les dragons, d’un trait, fuient vers la citadelle
    Au temple de l’impitoyable Tritonienne
    S’abriter sous ses pieds et sous son bouclier. »

    Traduction Paul Veyne :

    « Or voici qu’au large, venant de Ténédos, à travers les flots tranquilles, deux dragons jumeaux font peser sur la mer leurs anneaux gigantesques – à le raconter, j’en frémis encore – et gagnent de front notre rivage. Leur poitrail se dresse au milieu des vagues, leur crête sanglante s’élève au-dessus des flots et le reste du corps s’appuie sur les eaux, où serpente leur croupe démesurée. La mer se met à écumer à grand bruit, ils avaient bientôt touché terre, leurs yeux ardents étaient injectés de sang et de feu, leur langue vibrante léchait leur gueule sifflante. A les voir, le sang se retire de nos veines et nous prenons la fuite. Eux, d’un élan assuré, vont droit à Laocoon. Et d’abord les deux dragons entourent le corps enfantin des deux fils de Laocoon, s’y enlacent et leurs dents se repaissent des membres de ces malheureux. Puis c’est le père, venu à leur secours, les armes à la main, qu’ils saisissent et ligotent dans leurs vastes spirales. Ils l’ont bientôt enlacé de deux tours par le milieu, entouré son cou de deux tours de leur croupe écailleuse, et ils le surmontent de leur tête et de leur haute encolure. Quant à lui, ses mains essaient de dénouer leurs noeuds, ses bandelettes sacrées sont couvertes de leur bave, de leur noir venin, tandis qu’il jette jusqu’aux cieux des cris épouvantables, des mugissements de taureau blessé qui s’enfuit de l’autel en secouant de son encolure la hache mal assurée. Cependant les dragons jumeaux s’échappent en rampant vers le temple de la ville haute, gagnent la citadelle de la terrible Minerve et se tapissent aux pieds de la déesse, sous l’orbe de son bouclier. »

  68. L’épisode de Laocoon est extraordinaire pour son style pittoresque et surchargé, pratiquement sans pareil dans toute l’Eneide, ce que les commentateurs allemands et britanniques nomment ‘Prodigienstilisierung’, ‘poetisches Prodigienstil’ (Brigitte Grassmann-Fischer, Die Prodigien in Vergils Aeneis, Munich 1966, 9-28, 79 sqq). En voici une traduction qui, tout en s’efforçant de suivre de très près le latin et de respecter les spécificités de son style poétique (je précise ainsi que ce qui sature les bandelettes [et pas les bandeaux !] sacerdotales de Laocoon au v. 221 est son propre <i<gore mêlé au venin des reptiles, ou qu’il est vain de respecter en traduisant la forme latine draco en v. 225, car les Romains traitaient les mots signifiant ‘serpent’ – draco, serpens, anguis comme de simples synonymes en variation libre pour la métrique), voudrait véhiculer quelque chose du mouvement des phrases originales et de leur expressivité.

    « quand il advint, voyez donc !, qu’une paire de serpents venus de Ténédos sur le dos de l’onde tranquille enlacèrent l’océan de leurs replis énormes et, comme un seul homme, abutèrent le rivage ; leur sein de se dresser en surplomb du ressac, leur crête purpurine surmontant l’eau, cependant que, derrière, le restant de leur corps se dégageait de l’élément humide comme ils tordaient en anneaux leur immense amplitude. Un grand fracas se fit tandis qu’écumait l’onde ; à présent les voici sur la ligne de côte, et leurs prunelles rougeoyant d’un brasier sanguinaire, ils pourléchaient leurs babines sifflantes des langues qu’ils dardaient. Nous nous égayâmes derechef, en proie à un effroi glacial. Les serpents tout droit fondirent sur Laocoon. L’un et l’autre enserrèrent les corps de ses jeunes fils et firent tâter de leurs mâchoires aux membres des infortunés. Puis c’est autour de Lacoon, venu armé au secours des siens, qu’ils se lovèrent, l’emprisonnant de leurs puissants replis. En une étreinte double autour de la sienne taille ils encerclèrent son corps, par deux fois leur longueur écailleuse passait autour de sa nuque qu’ils dominaient de leurs têtes et encolures altières. Lui en même temps s’efforçait de faire céder à mains nues leurs anneaux noueux, ses bandelettes baignées de son sang et de leur noir poison ; vers le ciel il élance, pure douleur, ses hurlements, tel beugle le taureau lorsque, blessé, il fuit l’autel sacrificiel en écartant de son échine la hache mal maniée. Et maintenant, les reptiles jumeaux rampent vers l’acropole et gagnent le sanctuaire de la cruelle Tritonia. Les voici qui trouvent refuge sous les pieds de sa statue et sous l’orbe du bouclier divin. « 

      • Brillante translation.
        Je dois dire, qu’au contraire de l’alexandrin, vous êtes comme un poisson dans l’eau dans l’exercice de la prose. Ce genre vous sied à merveille pour traduire. Est-ce le résultat d’une nuit blanche après mon appel ou est-ce le fruit de longues années de travail ? Une suite par exemple du livre 6 que vous aviez précédemment traduit ?
        En tout cas, vous pourrez compter sur moi pour acquérir votre traduction (complète cette fois-ci) de L’Eneide dans le cas où elle serait publiée (je crois au miracle) et elle rejoindra assurément mon étagère au côté de l’exemplaire de Chausserie-Laprée car il ne faut opposer ce qui serait juste, in fine, des visions complémentaires, l’un excellant dans la forme contrainte de l’alexandrin, vous ayant besoin des espaces libres propices à la prose.

        • J’ai improvisé cette translation sur le texte Teubner de Gian Biagio Conte (2009) après m’être rafraîchi la mémoire dans les outils standards du savant virgilien (principalement H. Kleinknecht, ‘Laokoon’, Hermes 79, 1944, pp. 66-111 ; Grassmann-Fischer ; et Nicholas M. Horsfall, Virgil, Aeneid 2. A Commentary, Leyde 2008, pp. 183-206). L’alexandrin « leur sein de se dresser en surplomb du ressac » avec son spirantisme appuyé est totalement délibéré, dans un hommage aux sifflantes, impossible à conserver en traduisant au fil du texte, des vers 207-209 (Sanguineae Superant undaS, parS cetera pontum | pone legit Sinuatque immenSa uolumine terga. | fit SonituS Spumante Salo) et 210-211(ardentiSque oculoS Suffecti Sanguine et igni | Sibila lambebant linguiS uibrantibuS ora.) ; c’est peut-être en faire trop… On aura remarqué aussi mon rendu original du célèbre, et passé à l’état de proverbe en son sens littéral « j’en frémis / frissonne à l’évoquer », horresco referens ; après Horsfall, p. 192, je considère ce segment, apparemment une invention virgilienne, comme la forme active de horrendum dictu, donc une simple interjection pathétique, un appel émotionnel à l’attention du lecteur / auditeur (Horsfall traduit « look now »). C’est, je crois, une leçon de philologie ; le sémantisme apparent ne correspond pas toujours à l’usus poétique d’un genre donné dans une période particulière, ni à l’idiolecte d’un bon auteur tel que nous pensons pouvoir le quantifier, forts de thesaurus modernes exhaustifs (TLL, TLG). Voici, entre autres raisons, pourquoi de grands historiens anciens, par ailleurs honnêtes latinistes ou hellénistes, ne sont pas les plus qualifiés pour bien translater de grands textes, en particulier poétiques.

  69. Voici justement la translation de Nicholas M. Horsfall :

    …when—look now—two serpents, from
    Tenedos, over the still waters, breasted the sea with their vast coils and
    as one made for the shore. Their fronts rose between the waves
    and their blood-red crests towered over the water. The rest of their
    bodies, behind, passed through the water and they flexed their huge
    bodies in loops. There was a sound as the water foamed; now they
    were at the shore; with their blazing eyes stained with bloody flames
    , they licked their hissing lips with darting tongues. We scattered,
    chilled bloodless at the sight. They made a steady course for Laocoon.
    First both snakes coiled round the bodies of the two little sons and fed
    with their jaws on their poor limbs. Then they grabbed Laocoon
    as he came to their aid, bearing arms. They bound him with their great
    coils. Now they encircled his middle twice round and twice they coiled
    their scaly bodies round his neck and towered over him with their lofty
    heads and necks. He tried at the same time to tear apart the
    knotted coils with his hands, with his fillets bathed with gore and black
    venom and raised frightful shouts to the sky, as the lowing a bull raises
    when, wounded, he flees the altar and flings the straying axe from his
    neck. But the pair of serpents escape, gliding, to the sanctuary
    on the heights and make for the citadel of cruel Tritonia. They shelter
    under the statue’s feet, and the circumference of the goddess’ shield.

  70. D’après Decitre, un coffret Baudelaire est annoncé pour début 2021, c’est étonnant alors que Gallimard avait déjà fait un coffret en 2019. Réimpressions en coffret de Las Cases et Jules Vallès également. Coffret spécial Napoléon pour le bicentenaire ou bien s’agit-il d’une nouvelle édition ?

    • Ce coffret pourrait reprendre la très belle édition Pichois / Ziegler de la Correspondance, où l’appareil critique occupe la moitié de chaque tome. On peut douter qu’elle ait été réimprimée souvent depuis le tirage originel (1973).

      Une édition refaite de Las Cases, traitée par Gérard Walter avec une certaine insouciance tant pour l’établissement du texte (routinier) que pour les éclaircissements historiques (minimalistes), représentait un desideratum de longue date ; elle ne s’impose plus guère depuis la publication, avec des notes suffisantes (Perrin, 2017), de la copie pirate de l’autographe confectionnée par les Anglais puis ensevelie à la British Library, notablement plus courte et moins élaborée, pour ne pas dire : trafiquée, que la version finale confectionnée par Las Cases. Je penche donc pour une simple réimpression en coffret de la vieille Pléiade de 1956-1957 (elle-même ayant succédé à une Pléiade au texte nu, confectionnée en 1935 par Jean Prévost)..

  71. Au risque de faire quelque inopportune embardée, m’éloignant des thématiques dernièrement abordées, je viens à vous désireux d’avoir l’avis de quelques lettrés qui par ici musent, sur Julien Green duquel je pus lire quelques pages d’une qualité modeste et qu’aurait certainement dédaignées Barrès. Les œuvres de Monsieur Green se trouvent en voie d’épuisement, et ayant moyen de les acquérir toutes, considérez-vous que ce monument par la taille vaut la peine d’être lu au détriment, toujours.. d’un autre écrivain, qui légitimement se serait substitué à celui-ci quant à la célébrité ?

    Je vous remercie d’emblée.

    • La question est également de savoir s’il est judicieux d’acheter 8 volumes en bloc d’un auteur dont on est pas déjà un peu familier, sauf à chercher l’effet esthétique en bibliothèque. Même si les tirages s’épuisent il y a quand même une offre d’occasion assez bonne, y compris pour les lots qui passent régulièrement en vente. Ça vaudrait le coup pour une fois que Gallimard nous offre un de ces tirages spéciaux avec les meilleures œuvres de Green (il doit bien y en avoir )

          • L’édition intégrale du Journal chez Laffont, en Bouquins, du moins son tome premier, seul encore paru, manifeste, pour les nombreux et forts longs passages censurés, la même qualité que les éphémérides de Matzneff : un morne étalage des exploits du bonhomme Green avec ses gitons, sans rien de la malice que le Gautier des Lettres à la présidente mettait à narrer ses gueuseries. Je me suis toujours demandé pourquoi des esprits supposément d’élite investissaient beaucoup de leur temps, si précieux, dans la préservation de leurs gaillardises, surtout en leur donnant une forme éloignée de tout bonheur d’écriture. Les Carnets de Valéry, Mes Cahiers, de Barrès, eux, savaient trouver à la volée la formulation heureuse pour noter la moindre pensée passagère ; l’on distingue ainsi l’ongle et la griffe du grand talent, ou même du génie, d’avec la rhétorique des petits-maîtres, eussent-ils reçu huit volumes Pléiades.

          • Il semblerait que, dans les huit tomes parus en Pléiade, le Journal occupe les tome IV à VI, en se mêlant aux œuvres autobiographiques dans les tomes V et VI.

            Quelle qu’en soit la raison, je ne suis pas amateur de la censure. Fussent-ils plats, convenus, sans intérêt ou malsains, je préfère pouvoir les lire, si on décide de publier le Journal.

  72. Il convient de noter que Julien Green n’a pas été victime de son vivant de la « censure » mais a bel et bien « auto-censuré » lui-même son journal. D’une part pour des raisons « d’honorabilité » (il était catholique militant) concernant ses pratiques sexuelles et la crudité avec laquelle elles sont décrites dans son journal, d’autre part pour s’épargner des polémiques avec certains de ses confrères écrivains qu’il ne ménage guère. A quoi il faut ajouter l’expression de préjugés de l’époque qui lui vaudraient aujourd’hui nombre de « procès » et de condamnations au « déboulonnage ».

    L’édition du Journal (que j’ai trouvé personnellement passionnant et que je recommande chaudement) en Pléiade, correspond donc une véritable Oeuvre, voulue et contrôlée par son auteur, tant qu’il fut vivant.

    L’édition que « Bouquins » Laffont vient d’entamer vient s’inscrire parallèlement en restituant le texte intégral, non censuré, tel que Julien Green l’envisageait « cinquante ans après les faits rapportés ».

    J’irais presque jusqu’à dire qu’il s’agit de deux œuvres indépendantes, l’une « anthume » et l’autre posthume, qui ont chacune leurs vertus et leurs vices.

    Sur le site de France Culture on trouve un très long article, complet et passionnant, sur le sujet, signé par Frédéric Martel, qui fait la part de Julien Green et celle de son héritier (apparemment infame) dans cette histoire. Ce dernier étant à son tour décédé, une nouvelle édition libre de la pudibonderie de l’auteur et de la rapacité de son héritier, peut voir le jour.

    « Le Journal « intégral » de l’écrivain catholique Julien Green paraît pour la première fois. Des centaines de pages censurées lèvent le voile sur des pans entiers de la vie littéraire française des années 1920 à 1940. Un événement littéraire sans précédent.
    (…)
    Le Journal de Julien Green, tenu avec plus ou moins de régularité par l’écrivain de 1919 à 1998, n’est pas nouveau : il a déjà été publié, et ce dès 1938 par Plon, et souvent réédité depuis (par Fayard, le Seuil, Flammarion et même en Pléiade). Mais toutes ces éditions avaient été « auto-censurées » par l’auteur ; et l’ont été depuis par son exécuteur testamentaire.
    Il faut rappeler ici que l’œuvre de Julien Green, malchanceuse, a fait l’objet après sa mort d’un autre scandale. Zébrée par son auteur, elle a bientôt été « piratée » par son exécuteur testamentaire Éric Jourdan (devenu Éric Green, après son adoption par l’écrivain), celui-ci ajoutant aux pudibonderies de celui-là la censure et l’appât du gain. Romancier médiocre, sinon insignifiant, au caractère malfaisant et affairiste, Jourdan a bloqué certaines éditions de Green et congelé l’œuvre de son père, qui avait été aussi son amant.
    (…)
    Depuis la mort de Jourdan en 2015, son propre exécuteur testamentaire, Tristan Gervais de Lafond, qui par ricochet est devenu celui de Julien Green, a choisi une autre voie. Il a décidé de libérer l’œuvre de ces dictats et de ce carcan. C’est grâce à son intégrité intellectuelle, et à son courage, que nous pouvons lire maintenant ce Journal dans son « intégralité ». (…)

    En ce qui me concerne, je ne peux plus lire les romans de Julien Green que j’ai découvert, il y a un demi-siècle, dans Le Livre de Poche, où ils occupaient une bonne place, en vis-à-vis de François Mauriac – Frédéric Martel, dans l’article évoqué ci-dessus, en juge avec beaucoup plus de sévérité que moi :et émet à son encontre une condamnation sans nuances et sans appel : « l’œuvre de Julien Green ne résiste pas forcément à l’épreuve du temps. Par rapport à l’entreprise littéraire d’André Gide, celle de Green apparaît, à mes yeux, négligeable ; par rapport à celle de Jean Cocteau, elle est figée et ennuyeuse ; par rapport à François Mauriac, elle est bâclée ou monotone ; par rapport aux romans de Raymond Radiguet ou René Crevel, elle est bavarde et poussiéreuse. Au fond, Green est un sous-Mauriac, qui est lui-même un sous-Gide. C’est dire sa place dans l’histoire littéraire… » – mais j’ai eu l’heureuse surprise de découvrir son Journal, beaucoup plus tardivement, et d’y trouver la meilleure part de son oeuvre.

    • correction : « Frédéric Martel, dans l’article évoqué ci-dessus, en juge avec beaucoup plus de sévérité que moi et émet à LEUR encontre (…) »

    • J’ajoute que je n’approuve ni ne désapprouve les propos de Frédéric Martel sur Éric Jourdan-Green, ne connaissant pas – et n’ayant pas le désir de connaître – ni l’oeuvre personnelle de ce dernier, ni les « dessous » de son travail auprès de Julien Green et postérieurement à sa mort. À dire le vrai, la question ne m’intéresse pas tellement.

        • Certes. Mais je ne vois pas en quoi il serait inférieur à bien d’autres pléiadisés – dont plusieurs de fraîche date et quelques « anciens » – que je ne nommerai pas, pour ne pas réveiller les démons de la polémiques avec les partisans de tel ou tel.

          Ses romans me semblent très « datés » (je n’ai pas le temps d’aller vérifier si cette impression correspond à la réalité), mais j’ai eu une très heureuse surprise en lisant son journal – je n’ai pas tout lu, mais les deux tiers à peu près, en plusieurs périodes différentes.
          C’est vraiment un journal d’écrivain, de travailleur des Lettres, et il faut franchement s’intéresser à la littérature, au travail de l’écrivain, à ses préoccupations, sa place, pour s’y plaire.

          Du côté de la démarche spirituelle et religieuse, d’aucuns trouveront qu’il n’arrive pas à la cheville d’un Bernanos, ce que je ne peux nier, pas même d’un Gide ou d’un Mauriac. C’est fort possible. Pour ne pas dire plus que probable. Mais je n’ai pas envie de m’attarder sur ces questions de hiérarchie.
          Cela peut paraître étrange, quand on connaît à présent « le côté obscur » révélé au grand jour par le Journal non expurgé (terme que je préfère à celui de « censure » parfaitement inapproprié en l’espèce), mais j’y ai trouvé de l’honnêteté, de la lucidité, et une recherche d’équilibre. Une forme de courage et d’endurance dans le travail, malgré tout, malgré tout ce que les traverses de la vie, les paresses, les abandons, mettent comme obstacles à l’accomplissement de la tache quotidienne.
          Certains penseront que j’ai abusé de la Dive Bouteille avant de proférer une telle « énormité », mais peu importe. Ce Journal m’a fait aimer cet homme, vers lequel rien ne me portait naturellement (dont tout m’éloignait, au contraire).

        • Green, dont il ne faut pas exagérer le classicisme linguistique (je goûte, par exemple, d’autant moins sa propension pédantesque à user du plus-que-parfait du subjonctif de préférence soit au conditionnel passé, soit plutôt à l’imparfait de l’indicatif, qu’il renonce par ailleurs à ce temps-ci là même où le bon usage de la langue soutenu le requiert : « je me demande ce qu’en eût pensé Mozart s’il avait pu entendre tout cela » ~ « la question est de savoir si j’écrivis les livres que Dieu voulut que j’écrive (impossible de mettre écrivisse) »), me remet en mémoire l’insigne banderille assénée par Balzac à Sainte-Beuve « c’est un travail gigantesque que celui de varier l’ennui ».

          • Si j’avais un conseil à donner à Monsieur Julien Green (hélas, je ne crois pas que les morts nous entendent ou nous lisent) ou, à défaut, à toute personne qui se lance dans l’écriture, littéraire ou non, ce serait, lorsqu’une phrase appelle un mot qui paraît « impossible », car trop précieux ou incompréhensible au plus grand nombre, de changer de phrase, plutôt que d’employer un mot plat, inadéquat ou fautif.

  73. Julien Green.
    J’aimais bien les pages du journal , de haute tenue religieuse ou culturelle. On y suit les rencontres et les jours d’un esprit curieux, ouvert, fréquentant la Bible et les grands auteurs.
    De grands hommes d’Eglise, des écrivains célèbres avaient grand plaisir à le rencontrer.
    Mais s’il est vrai que ces mêmes jours qu’il recevait tel saint prêtre, tel académicien , lisait Racine ou Bossuet, visitait églises et musées, écrivait des pages de réflexions raffinées, il avait une sexualité compulsive avec des amants souvent bien plus jeunes, parfois intéressés , fréquemment garçons très rustres, pour des actes brefs et sans aucun sentiment, vais- je conserver ses livres dans ma bibliothéque, vais- je conserver l’album de la Pléiade écrit par son fils avec lequel il couchait sans état d’âme, célébrant une pure amitié avec Robert de Saint- Jean qui se révèle un amant complice, un compagnon de ses aventures secrètes ?
    Ne voulant pas jeter de livres ni ne pouvant donner ceux- là, je vais les mettre en second rang et sans doute ne les ouvrirait plus.
    Dégoûté par le bonhomme, par cette oeuvre contredite par une vie de mensonges.
    On touche le fond.Hélas !

    • Non seulement je ne jetterais pas ces livres, mais ces connaissances nouvelles m’inciteraient à les rouvrir pour les lire à neuf.

      Cette recherche de la « pureté » n’est pas la mienne. J’ai toujours pensé que l’homme, tout homme, a sa part d’ombre et de mystère. Ce que Gide appellerait le « fumier ».

    • Cher Monsieur, votre déception est celle d’un amateur « trahi ». Trois hypothèses se présentent à mon esprit :

      – Soit Julien Green est tout entier dans la part « maudite » de son Journal ; et le Julien Green des romans et du Journal expurgé, avec ses préoccupations spirituelles et littéraires, est tout simplement un hypocrite et un cynique. Dans ce cas, le plus déplaisant et le moins intéressant des trois (cette hypothèse que vous semblez faire peu ou prou vôtre) – à moins que vous voyez fasciné par l’ampleur et la durée de « l’escroquerie » – je vous conseillerais de vous débarrasser de ses livres et de l’oublier.

      – Soit le Julien Green de la part « interdite » du Journal s’est considérablement « noirci », par provocation et masochisme, voulant détruire son image trop lisse et trop respectable, et alors – toujours sous réserve d’une fascination pour cette forme de perversion – ne lisez pas son Journal non expurgé (ou reconstruit ?).

      – Soit Julien Green est dans les deux côtés, Dr Jekyll et Mr Hyde. Tous deux parfaitement honnêtes et véridiques, et ça devient véritablement intéressant.

      Bien sûr, vous devinez sans peine que je préfère adopter la troisième hypothèse. Sans preuve aucune, ni dans un sens ni dans l’autre, mais simplement parce que c’est ce que j’ai envie de croire.
      Mais dans tous les cas, je ne porterai aucune condamnation de Julien Green.

  74. 3 décembre 2020.

    À Neo-Birt qui écrivait si justement :

    « Je me suis toujours demandé pourquoi des esprits supposément d’élite investissaient beaucoup de leur temps, si précieux, dans la préservation de leurs gaillardises, surtout en leur donnant une forme éloignée de tout bonheur d’écriture. »

    Le problème est principalement celui de l’absence de cette « formulation heureuse » à laquelle vous faites allusion — et que vous trouvez dans le Valéry des Cahiers, mais appliquée à des choses disons plus spirituelles.

    Je ne sais pas pourquoi la littérature a si régulièrement échoué à parler comme il se doit de ce que vous appelez la gaillardise, et que je considère au contraire comme une chose tout à fait digne que l’homme de lettres s’en occupe et s’en occupe sérieusement. Je veux parler de ce vaste domaine de la sexualité sur lequel il y a tant et tant d’idées reçues et où l’on ne sait pas ordinairement vraiment de quoi l’on parle.

    Cette manière qu’a la littérature de tourner le dos à certains sujets importants était déjà éloquemment dénoncée par un Gide par exemple.
    Ceux qui choisissent malgré tout d’en parler, se trouvent systématiquement empêchés, mystérieusement, d’en faire une chose d’art.

    • La phrase (et l’idée) de Neo-Birt7 était belle en effet et je l’ai relue plusieurs fois avec plaisir, y trouvant précisément un bonheur d’écriture (ce qui n’est pas si courant chez notre ami, dont le style est plutôt précis et affuté).
      L’un d’entre vous a-t-il un exemple d’auteur ayant heureusement transmué le sujet de la sexualité ?

    • Autant, depuis les Grecs, lesquels établissaient une profonde sympathie, au sens étymologique de correspondance, entre les concepts de Beau et de Bon (outre l’idéologie athénienne du kalos kagathos, le citoyen physiquement doué / parfait et moralement décent, équivalent de l’honnête homme de notre XVIIIe siècle, on doit mentionner les spéculations de Platon, Aristote et Plotin), ce que reprendra Thomas d’Aquin, auteur de l’inoubliable formule ens et bonum et pulchrum conuertuntur, « l’être, le bon et le beau sont (entre eux) convertibles », il est possible de produire de profondes réflexions, toujours renouvelées, dans le domaine esthétique, autant l’érotisme et l’expression franche de la sexualité vécue ou fantasmée tournent toujours peu ou prou soit au pur jeu de bel esprit, surtout en vers (on pense à toutes les pièces obscènes de Piron) soit au ressassement de clichés pornographiques, faute de pouvoir réifier intelligemment les plaisirs corporels. Excitation amoureuse et coït ne transcendent que fort peu l’intelligence, en dehors de toute l’imagerie métaphorique ancrant ces idées dans les forces divines de vie et de mort depuis l’Egypte du milieu du IIIe millénaire (dans les mythes osiriens, Isis use d’akh, pour simplifier : la magie, afin de tomber enceinte de son mari massacré par Seth ; remontant à des mythes plus archaïques, voire Prédynastiques [Bernard Mathieu], les Textes des Pyramides, eux, nous peignent les deux rivaux Seth et Horus copulant violemment comme une autre forme de combat, avec le sperme évoqué sous la forme de serpents, ou se blessant mutuellement, Horus à l’oeil et Seth aux testicules* ; à une date au moins aussi reculée, les Sumériens, puis leurs successeurs les Babyloniens de langue sémitique, avaient une vue nettement plus sophistiquée de la sexualité, liée à l’assignation des individus au genre au moins autant qu’à la luxure et la guerre, la déesse du Ciel Inanna, à la fois martiale et voluptueuse, unissant ces paradoxes en sa figure, d’une complexité au moins aussi grande que celle d’Osiris).

      *Avec le progrès des temps, une vision, sinon plus pacifiée, du moins moins univoque, de la sexualité dans le monde des dieux aura cours ; au moins un texte nous parle d’un inceste mère-fils à l’intérieur de la famille osirienne (Horus et Isis), ce qui est moins choquant qu’il y paraît puisque la théologie héliopolitaine assigne aux liens du mariage les paires adelphiques Osiris et Isis / Seth et Nephthys (tous et toutes enfants de Nout avec, selon les versions, son mari Geb ou Geb, Rê, Toth) ; dans la composition ramesside ‘Les aventures d’Horus et Seth’ du papyrus Chester Beatty, Seth est dépeint comme invitant un jeune Horus en sa demeure « pour une heure de plaisir », invitation transparente dont le narrateur malicieux sous-entend que le benêt aurait pu la décliner, et copule avec lui sans violence (l’idée de consentement étant peu ou prou étrangère aux textes mythologiques égyptiens, il y a là quelque chose de remarquable) – l’horreur de la chose apparait seulement ensuite, lorsqu’Horus se réfugie dans les jupes de sa mère (Isis hulule, lui tranche les deux mains souillées par le sperme séthien qu’Horus a recueilli durant / après l’acte, et les lance au Nil).

      • Propos très instructif notamment sur l’Égypte ; en somme, du Jean-Fabrice au meilleur de sa forme ! D’ailleurs, je commande votre commentaire du De Iside… sur le champs ! Merci.

        • Mauvaise pioche ! Ce Monsieur est une simple source livresque parmi d’innombrables autres, si vous préférez : l’hamingja islandais ou norvégien de la seconde moitié de mon message.

          • Je ne suis pas sûr de comprendre la phrase de Zebulon. Est-ce Jean-Fabrice Nardelli qui se cache derrière Néo-Birt7 ? Etonnant

  75. Je trouve toute cette discussion sur la sexualité, l’érotisme, la pornographie, l’art et la littérature, assez étrange et pour tout dire plutôt réactionnaire.
    Etrange dans le sens où il me paraît étrange qu’une des préoccupations essentielles de l’humanité (je dis bien l’humanité, et non pas la part animale qui se trouve dans les humains) puisse être considérée comme taboue.
    Réactionnaire, dans le sens où les mêmes choses et presque sous la même forme ont pu être dites il y a trois mille ans, deux mille ans, mille ans, cent ans… Comme un procès éternellement recommencé, sans qu’aucun éléments nouveau soit apporté du côté de la défense et de l’accusation. (Moi, je suis pour le Non-Lieu pur et simple.)
    Ce qui s’exprime, ne s’agit-il pas,, plutôt que de raisons ou d’opinions, de penchants personnels qui n’appartiennent qu’à soi ?

    • (je dis bien l’humanité, et non pas la part animale qui se trouve dans les humains, je ne crois pas qu’il existe d’érotisme et de pornographie chez aucune espèce animale)

    • Et que pensez-vous, ô savants maîtres, du petit « Histoire d’O » (de P. R. alias D. A.) ? – J’entends, par rapport au « nil novi » ci-dessus énoncé – ?

      • Je n’ai jamais pu lire ce livre jusqu’au bout (même si, en sautant de larges passages, je connais son déroulement et sa fin (?…).

        Par sensibilité personnelle, je ne peux pas supporter ces interminables histoires de fouettée, d’humiliation, sans autre issue qu’une perpétuelle descente aux enfers… même esthétisantes.

        Je parle – j’insiste sur ce point – de réaction due à ma sensibilité personnelle.
        Ce rejet violent que j’éprouve, m’empêche absolument de porter un quelconque jugement sur la qualité littéraire de ce livre.

  76. 4 décembre 2020.

    À Neo-Birt (et aussi un peu à Domonkos) :

    Il ne s’agit pas tant d’ailleurs pour moi de réifier, c’est-à-dire de chosifier, même intelligemment, les choses du sexe, que de les faire disparaître au contraire derrière leur notion pure, enfin mise au jour et dévoilée par l’entremise de l’alchimie du langage.

    Il aura manqué qu’un Mallarmé s’emparât de ce rétif sujet, qu’on aime à donner, en général avec une certaine forfanterie, pour secondaire et négligeable tout en le pensant capital.

    • J’avoue que ce serait avec la plus vive répugnance que je m’engagerais dans un débat ou une polémique à ce sujet, tant il est bouffé par les termites de la passion et de l’idéologie. Hormis les goûts et les dégoûts personnels, ce débat est parfaitement réactionnaire, et, à mes yeux, il n’a aucune raison d’être. Aucune raison d’émasculer l’Art et la Littérature.

      • Mon cher Domonkos : à mon tour de m’excuser si cette incursion dans un territoire miné de tout côté vous a heurté de quelque façon.

        L’intention était bonne toutefois, puisque l’on parlait du journal intégral du sieur Green. Mais à la suite d’un glissement dont je suis en grande partie responsable…
        Ceci étant posé, ce glissement nous a bien valu un texte riche et précis de Neo-Birt, en sorte que toute l’affaire paraît un gain plutôt qu’une perte.

        • Nullement heurté. En tous cas, pas par vous.

          Simplement grande méfiance (litote) à l’égard du jugement « moral » en matière de création artistique et littéraire (du moins, tant qu’on est en-deçà du crime ou de la complicité de crime, qui changent la nature du problème).

          J’ai essayé plus haut, de faire une réponse plus circonstanciée sur le « cas Green », après un temps de réflexion, à Bruno de la Vonne mélusine, dans laquelle je précise ma position.

          Je profite de cet instant pour vous dire : « Oui » pour Genêt. Exemple parfait.

          Nous aurons peut-être l’occasion d’en reparler, si se confirme la parution au printemps, dans la Pléiade, de ses romans et poèmes (« Le Condamné à Mort » a été un des bouleversements de ma vie, moi qui ne suis ni voleur, ni homosexuel et n’éprouve pas de fascination pour aucune de ces deux activités).
          Bouleversement moral et esthétique. (Je ne parle bien entendu pas de la « morale ».)

  77. Confirmation sur catalogue en ligne de la Pléiade, de la parution au printemps (si la Fin du Monde n’est pas achevée d’ici là) du volume des Sonnets et autres poèmes de Shakespeare (complétant, at last, l’intégrale dudit).

    Et confirmation de la politique de tri sélectif et de recyclage de vieux volumes usées, sous forme d’habillage new look en jolis coffrets colorés : c’est le tour de Jules Vallès ! Indispensable dans la bibliothèque de tout bon « Français Insoumis » (s’il en existe encore…).

  78. En cherchant des indices sur les parutions j’ai trouvé ceci :
    – un volume 2 des oeuvres de Philipp Roth sur le CV de Aurélie Guillain : « Notices de Zuckerman délivré et de La leçon d’anatomie de Philip Roth, in Philip Roth. Oeuvres, T. 2. Paris : Gallimard, Collection La Pléiade, à paraître en 2020. »
    – une anthologie de la littérature des camps : site d’une université du temps libre, à prendre donc avec des pincettes
     » Dominique Moncond’huy s’intéresse depuis de longues années à la « littérature des camps » (…) Il coordonne actuellement la préparation d’une anthologie de ces textes, à paraître fin 2020 ou début 2021, à la Bibliothèque de la Pléiade chez Gallimard »
    – Steinbeck pour 2022 sur le CV de Alice Beja :

    • Philip Roth, je l’ai déjà oublié, j’appartiens donc à l’avant-garde puisque, à brève échéance, cet oubli sera partagé par presque tout le monde.
      Steinbeck, je dois être un des derniers à ne pas l’avoir oublié, j’appartiens donc à l’arrière-garde…
      L’éventuelle publication du premier me laisse de marbre, tandis que l’inespérée publication du second me ferait presque croire aux Miracles !
      Attendons.

      (Je vous prie, chers amis, avant de m’accabler de me fustiger pour mes propos, un peu trop légers, narcissiques, voire provocateurs, de faire la part des choses et m’accorder l’excuse de l’âge : que voulez-vous, on n’est pas sérieux quand on n’a plus dix-sept ans depuis longtemps !)

      ……………………….

      Quant à la « Littérature des Camps », Arbal, vous me faites découvrir cette catégorie dont j’ignorais l’existence (même si, quelques renseignements pris, je connais certaines des oeuvres qu’on range sous ce vocable). Merci de m’ouvrir ces nouvelles pistes…

      Toute mon admiration et ma reconnaissance pour le travail de fourmi que vous effectuez.

      • Espérons que cette Pléiade consacrée à une catégorie littéraire qui n’en est une que dans les intitulés de thèses d’histoire ou de lettres, afin de permettre des recoupements documentaires longitudinaux, ne sera pas surtout l’occasion pour Gallimard de nous faire acheter une énième retraduction du Journal d’Anne Frank… La ficelle serait grosse, par là-même parfaitement dans la continuité de ce que nous infligent MM. Pradier et Gallimard.

  79. Domonkos Szenes, je me permets de vous adresser une question, à vous ou tout autre savant en la matière. Savez-vous si les traductions anciennes des textes chinois par Séraphin Couvreur sont fiables ? Je vous remercie.

    • Bonjour, Vidar.

      Je pense que NeoBirt7 vous donnera une réponse technique, car il a l’habitude de manier les instruments d’analyse linguistique.

      D’ors et déjà, afin de situer ces traductions, il faut garder à l’esprit qu’il s’agit d’un travail pionnier (comme ceux des autres jésuites missionnaires, tel Léon Wieger) dans le domaine de la lexicographie et de la traduction des Classiques chinois. Son système de transcription, devenu celui de l’EFEO (Ecole Française d’Extrême-Orient) est resté le système de référence, dans le champ francophone, tout au long du XXème siècle, avant de céder devant le rouleau compresseur du Pinyin établi par le gouvernement communiste chinois (dont je ne dirai rien, quoi qu’il m’en coûte).

      En bon Jésuite « sinisé » jusqu’à la moelle, il est resté très fidèle aux interprétations et commentaires mandarinaux sur les Classiques de l’Empire du Milieu, et, s’il n’a pas fait de travail novateur – ce qui peut être considéré à la fois comme un défaut et comme une qualité – au moins ne s’est-il pas aventuré à des interprétations personnelles et peu fondées (d’autres ont manqué de cette prudence et de ces scrupules).

      Ses travaux, s’ils ne peuvent dispenser de travaux plus récents, bénéficiant de nouvelles informations, restent fondateurs et incontournables. Tout amoureux de la littérature et de la culture classique chinoises, se doit de les posséder dans sa bibliothèque.

      Je laisse la parole à NeoBirt7 qui ne manquera pas de vous apporter une information beaucoup plus pointue. J’ai le souffle court…

      • La question des mérites et démérites de Couvreur et de Legge, est fort complexe et fait appel à diverses allégeances (nationales, religieuses, philosophiques), sans permettre d’en décider à coup sûr.
        En caricaturant un peu, les deux hommes peuvent apparaître comme de parfaits concurrents dans un match opposant l’école française à l’école britannique, la Mission Jésuite à la Société missionnaire de Londres, avec chacun leurs défenseurs, dont l’objectivité n’est pas toujours garantie.

        Je n’invoquerais que l’autorité du seul Paul Demiéville, qui porte un jugement tenant compte de l’époque et du contexte : « (L’interprétation de Couvreur) reste strictement fidèle à l’exégèse de l’école de Tchou Hi, (Zhu Xi) qui était officielle en Chine de son temps ; il n’y a aucune tentative d’interprétation originale ou de critique personnelle, comme James Legge s’y était assez prématurément essayé dans sa version anglaise (The Chinese Classics, 8 volumes, 1865-1872, réédité à Hong Kong en 1960). Dans ces limites, assurément assez restrictives, la version de Couvreur est très sûre et reste fort utile.»

        Il me paraît à moi que la version Couvreur, transcrivant la tradition qui a régné en maître sur la pensée chinoise pendant les sept derniers siècles de l’Empire, et encore pendant une partie du XXème siècle – tout en ne pouvant remplacer d’autres versions plus critiques et plus récentes – ne peut être ignorée ou méprisée.
        Je salue tous les travaux, toutes les tentatives, pour « retrouver » le « joyau originel », débarrassé de la gangue déposée par deux mille ans d’interprétations et de commentaires des Lettrés chinois, sans m’illusionner sur le caractère utopique de l’entreprise.

        Quant à l’usage (ou plutôt le mésusage) qu’ont pu faire de la version Couvreur un Ezra Pound ou un Lacan (dans son prétendu « séminaire chinois »), pour leur seul profit, quoi qu’on en pense, il n’apporte aucune lumière à la question et doit être complètement écarté.

        En ce qui me concerne, j’avais bien précisé que je ne jugeais de l’oeuvre de traducteur, de lexicographe et de sinologue de Couvreur, que dans le contexte de la sinologie de langue française. Dans ce contexte, elle est de celles qu’on ne peut ignorer. Tout en précisant que, bien entendu, les progrès scientifiques n’ont pas manqué dans ce domaine, depuis un siècle, il serait étonnant qu’il en soit autrement ! Couvreur est un commencement, ce n’est pas une fin, c’est le premier mot, pas le dernier.

        • On sait que, depuis l’origine de la Mission en Chine, les Jésuites (dont Couvreur était un éminent représentant) s’étaient toujours voulus « plus mandarins qu’un mandarin », plus « lettré chinois qu’un Lettré neoconfucéen ».
          Couvreur, en digne héritier, ne faillit pas à cette tradition. Lui en fera-t-on reproche ? C’est selon…

          • La Chine antique (celle d’avant notre ère) étant un monde à part, sans aucune interaction prouvée, traçable, avec le reste du monde antique connu, ne peut être devinée qu’à travers les sources internes (textes maintes et maintes fois réécrits et réinterprétés au fil des siècles, et traces archéologiques elles-mêmes recouvertes par d’infinies strates laissées par une civilisation « venue de nulle part » et qui piétine le même sol depuis des millénaires), il est extrêmement aventureux de croire avoir trouvé le fin mot de l’histoire.
            Couvreur, bien sûr, a été dépassé et critiqué ou remis en question par des spécialistes postérieurs à lui, lesquels à leur tour sont dépassés et critiqués ou remis en question, par d’autres spécialistes qui seront à leur tour…
            La Chine est un cas curieux : elle a organisé son propre oubli… par l’accumulation de documents et de mémoires !
            On pourrait dire qu’il s’agit d’une gigantesque falsification, multi-millénaire.
            Pour amateurs de casse-tête et de rébus sans solution…

        • C’est là où nous divergeons sur le fond des choses, cher Domonkos. Pour le philologue et le critique de textes, malheur au vague, mieux vaut le faux (et Dieu sait si les sinologues français de l’époque héroïque se trompèrent, tel Julien qui soutint mordicus toute sa vie durant que les ‘particules’ yi, yu/ et hu marquaient l »accusatif’ chinois, cf. George A. Kennedy, ‘A Study of the Particle Yen’, Journal of the American Oriental Society 60, 1940, pp. 10-12 ; le sujet est diplomatiquement esquivé dans M.-C. Bergère et A. Pino (ed.), Un siècle d’enseignement du chinois à l’Ecole des langues orientales 1840-1945, Paris, L’Asiathèque, 1995, exception faite d’une remarque très brève d’Isabelle Rabut à propos de Bazin, p. 47) ; des traductions impersonnelles et nues comme celles de Couvreur pour le corpus confucéen peuvent ne pas être vieillies à la hauteur de leur science, puisqu’elles n’ont presque aucun mérite personnel, elles honorent beaucoup moins leur auteur que celles qui assument le ‘beau risque’ (dixit Platon) de faire des choix personnels en matière de compréhension et osent développer une exégèse individuelle marquée. C’est ainsi que le bon vieux Legge des Quatre livres, qui s’ouvre sur une introduction quasiment monographique et multiplie comme dans ses autres volumes les aides au lecteur, demeure de consultation assez profitabke, considérant bien entendu sa date, son orientation intellectuelle, et un fort coefficient de rigidité et de perversité ayant trait à son souci d’angliciser l’original pour le mieux rendre succulent à des Victoriens, que sa contemporaine la grande traduction commentée des Mille et une nuits par le colonel Richard Burton. Je connaissais l’appréciation de Demiéville, d’ailleurs notoire, mais tout respect que l’on doive à cet immense savant, celle de Karlgren me semble trancher plus profondément.

          • Décidément, quand ça ne veut pas, ça ne veut pas… ni te plus oculis meis amarem !

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          • Je vous remercie sincèrement, NeoBirt7 – veuillez ne voir aucune ironie dans mon propos – de toutes ces précisions passionnantes. Je ne suis pas de force et n’éprouve de toute façon pas l’envie de me mêler de ces querelles d’experts, aussi fondées soient-elles. Je ne vois d’ailleurs pas ce que j’y pourrais apporter d’utile ou de pertinent. Ma participation va donc s’arrêter à ce message, sous peine de ratiociner.

            Je comprends votre position, à quel point cela touche votre travail qui a dû aussi être la passion de votre vie entière – non sans admiration – mais, de là où je me place, dans toute cette affaire de sinologie, je ne vois qu’un jeu truqué, une immense falsification, comme je l’ai dit dans un message précédent. Les Lettrés chinois ont quatre mille ans d’avance sur nous en « sinologie » et ils ont tellement mélangé les cartes qu’en l’absence de toute source ou témoignage extérieur, à creuser ces énigmes on trouvera d’autres énigmes. Je ne crois pas qu’aucune autre civilisation de cette taille, de cette importance et de cette durée – sur une période s’étendant de la lointaine Antiquité jusqu’à nos jours – ait autant « retravaillé » son Histoire, en un perpétuel palimpseste, pour effacer son Histoire et en construire une qui constitue le principal monument chinois. A commencer par ce travail sur la langue, la littérature et les mémoires. C’est bien là, plus encore qu’au Japon, « l’Empire des Signes ».

            Alors, effectivement, cette question de l’exacte définition des mots est primordiale, d’ailleurs Maître Kong l’avait, paraît-il, déjà dit. Je ne crois pas qu’on saura jamais vraiment ce que les mots utilisés par Maître Kong signifiaient exactement pour lui, ni comment il les prononçait.

          • Domonkos, je ne peux vous laisser dire que la classe mandarinale chinoise aurait consacré une part substantielle de son labeur à obérer sa propre culture écrite, en en effaçant les traces sous les repeints (pour filer, en la précisant, votre métaphore). Il suffit, pour vous donner tort dans votre généralisation outrancière, d’alléguer le cas du plus problématique de tous les documents chinois archaïques : le texte que l’on appelle traditionnellement en français (Livre des) Annales impériales, et que nos missionnaires du XIXe siècle connaissaient comme le Livre des Rois, en anglais Book of Documents, le Shujing (1000-500 av. J-C. en chiffres ronds), qui servait de pivot au curriculum scribal puisque les concours portaient sur lui, a pendant plus de deux millénaires fait l’objet d’une exégèse incessante tant sur le plan philologique, en raison de l’archaïsme lexical et de la compression souvent extraordinaire de la langue dans laquelle il est couché, que pour l’authenticité des diverses sections de cette oeuvre obtenue par une série d’élargissements successifs survenus entre le milieu du IIe siècle avant notre ère et le premier tiers du IIIe siècle après (l’historicité des morceaux constitutifs étant un autre thème majeur aux recherches mandarinales). Sans cette série de commentaires souvent encyclopédiques qui, à la manière des scholies anciennes à l’Iliade (ainsi que, dans une mesure bien moindre, à l’Odyssée) ou des deux monstrueuses compilations homériques d’Eustathe, citent maints textes parallèles archaïques et apportent, chemin faisant, quantité d’explication précieuses en matières historiques, matérielles, culturelles, le Shujing nous refuserait jalousement tous ses secrets. C’est là tout le contraire de ce comme vous prétendez être l’auto-effacement de la civilisation chinoise : non pas une oblitération, mais une appropriation studieuse.

    • Et puis, tant que j’y suis, vous ou d’autres, ne me traitez pas de « savant », je ne mérite pas ce titre intimidant.

      N’y voyez nulle modestie, vraie ou fausse, je ne suis, grâce à Dieu (?), pas affligé de ce vilain défaut qu’est la modestie. J’essaie simplement de me connaître, et, en la matière, chaque fois que je rencontre un véritable savant (comme je crois que l’est NeoBirt7, en dépit des dénis de quelques-uns), je mesure la considérable distance qui me sépare de lui. Je crois avoir quelques compétences particulières, qui peuvent être parfois contradictoires ou le plus souvent complémentaires de celles du savant.

      J’adopterais volontiers le terme de praticien, s’il n’était aux yeux de beaucoup, quelque peu dévalorisant. Ou bien dans le sens de « médecin » de ville ou de campagne par rapport au Professeur de Médecine. Ayant, au cours de quelques décennies et pour le compte de plusieurs maisons d’édition, pas mal « réparé » des textes d’auteurs bien plus savants et titrés que moi, afin de les rendre « publiables » (ou recevables par le public), ce terme ne me semblerait pas trop inconvenant.

      S’il faut absolument me décerner quelque titre ou qualité, celui d’ingénieur des lettres, me flatterait et m’honorerait. Et encore ! Une sorte « d’Ingénieur Maison » comme on disait de mon temps, pour désigner ceux qui avaient acquis ce titre au sein de l’entreprise qui les employait et ne se le voyaient pas reconnaître en-dehors. Aujourd’hui, on parlerait plutôt de « validation des acquis » ? Ou bien, il me plairait plus encore, d’être comparé à un Ingénieur appartenant à l’espèce qu’a illustrée mon cher Jules Verne. (Mais il serait préférable de vous en dispenser, il ne s’agit que d’une plaisanterie, qui a l’avantage de me permettre de saluer au passage cette haute figure qui appartient en propre et en exclusivité à l’univers vernien.)

      ………

      Quant à Séraphin Couvreur, il y a bien des choses à dire, à rajouter ou à préciser, voire à corriger, mais, comme je l’ai dit, j’ai le souffle court…

      J’aimerais simplement préciser que, s’il n’y a rien avant lui (dans le domaine francophone), qu’il n’a pas de devanciers dignes de lui disputer la place d’honneur de fondateur (malgré quelques ancêtres « protohistoriques »), il ne manque pas de successeurs qui ont fait beaucoup avancer la connaissance des lettres et de la pensée chinoise classiques, et qu’il ne saurait dispenser de lire les travaux de ces derniers.

      Mais, dans tous les cas, outre la valeur propre de son travail, il représente un moment essentiel dans la réception, dans nos contrées, de la Chine classique, et cela seul suffirait à lui assurer durables mémoire et reconnaissance, sinon l’immortalité dont se flattent quelques académiciens touchants de naïveté.

  80. Couvreur savait le chinois aussi bien que cela se pouvait à son époque, ce qui ne signifie pas qu’il fut exempt d’erreurs évitables en l’état, tout embryonnaire, de la sinologie occidentale de son époque, d’abord parce qu’il publié son dictionnaire sans posséder une expérience de traducteur et à un âge précoce (1877, à trente-deux ans), ensuite, et je dirais même surtout, parce que ses versions latines puis françaises des Quatre livres confucéens, influencées comme elles l’étaient par le néo-confucianisme de mise dans les milieux mandarinaux du temps, se coulaient par surcroît moins dans l’original stricto sensu que dans la paraphrase qu’il était possible d’en tirer à partir du commentaire chinois entre tous classique de Zhu Xi (1130-1200 ; Legge, qui sera mentionné tantôt, s’en inspirait fort mais n’en faisait point son alpha et son oméga). Ce qui, à la différence des traductions de Jullien ou de Wieger, a garanti le succès commercial des textes francisés par Couvreur, et pas seulement de ses Quatre livres – les seuls dont je veux parler, car j’en ai une expérience directe – auprès des éditeurs de reprints, tout en lui attirant la méditation prolongée d’un Ezra Pound (voir, e.g., Philip Furia, Pound’s Cantos Declassified, University Park / Londres, Pennsylvania State University Press, 1984, pp. 110-114), tient dans le minimalisme exégétique partout embrassé par Couvreur (les détails dans Lauren F. Pfister, Vital Post-Secular Perspectives on Chinese Philosophical Issues, Londres, Rowman & Littlefield, 2020, pp. 149-152) : comme il ne faut jamais compter sur Couvreur pour aplanir le chemin à ses lecteurs au moyen des gloses lexicales et moins encore des commentaires de fond dont James Legge, dans son admirable traduction anglaise de Confucius en 1867-1869, se montre si généreux (au mieux, pour les Quatre livres, Couvreur reproduit-t-il le, ou plutôt ; l’un des textes, chinois suivi par une translittération puis, en colonnes parallèles, par son rendu latin antérieur et sa nouvelle version française), ses translations, couchées, à la différence d’autres sinologues français d’alors, dans une plume française de bon aloi, ne portent pas leur âge au premier regard. On les lira comme des témoignages d’époque, historiquement et culturellement importants, mais fort dépassés sur le plan scientifique et d’une doctrine linguistique périmée.

    • L’immense Bernhard Karlgren écrivait, à propos de Couveur, Che King. Texte chinois avec une double traduction en français et en latin (1896) : « the reader (…) will find that Couvreur has deliberately followed [Zhu Xi] on almost every point (« le célèbre commentateur tient encore la première place dans les écoles, et pour cette raison nous avons suivi son interprétation le plus fidèlement possible »). This translation has therefore all the great faults of [Zhu Xi’s] version, and the student should keep in mind that in five cases out of ten his guide is entirely unsatisfactory and misleading » (‘Glosses on the Kuo-Feng Odes’, Bulletin of the Museum of Far Eastern Antiquities 14, 1942, p. 75).

      • Je vous remercie tous deux pour ces échanges enrichissants. Je m’intéresse non pas tant aux textes les plus connus traduits par Couvreur, mais aux textes plus rares qui n’ont plus connu d’autres traductions.

        • Je possède le corpus des Classiques traduits par Couvreur et réédités par Cathasia dans les années 50. Les Quatre Livres, les livres des Vers, les divers livres « historiques » et ceux sur les Rites… Ainsi que, bien sûr, le bon gros Dictionnaire. Je ne possède pas les recueils d’écrits impériaux et officiels.
          Ils doivent bien se trouver quelque part, pris dans la Toi