Une mosaïque : Histoire du monde au XVe siècle, dirigé par Patrick Boucheron

La carte de Piri Reis, 1513

La carte de Piri Reis, 1513

Histoire du monde au XVe siècle, Tomes 1 et 2, Patrick Boucheron (dir.), Fayard, coll. « Pluriel », 2012 (Première éd. 2009)

Mon rythme de publication a été quelque peu perturbé ces derniers jours, je m’en excuse. Je suis un peu fatigué. Je dois avouer que j’éprouve en ce moment des difficultés à tenir la contrainte que je me suis fixée depuis quinze mois (un article tous les trois jours), et ce d’autant plus que j’ai lu récemment des livres de sciences humaines ou d’histoire, compliqués à reprendre et à commenter dans le cadre, modeste, d’une note de blog. Je vous prie de ne pas vous étonner si mes prochaines publications sont un peu plus espacées que de coutume.

Écrire une « Histoire du monde », à un siècle donné, peut se faire de deux manières : par le haut, dans un essai global, avec une perspective large, plus attentive aux grandes tendances qu’aux détails ; par le bas, dans l’assemblage de vues d’experts, particulières et limitées, de manière à leur faire former une marqueterie diversifiée et néanmoins suffisamment représentative d’une époque donnée. La première méthode permet de tout voir, mais de si loin que nul n’est sûr de ce qu’il croit apercevoir, en contrebas – ce sont les grandes synthèses historico-philosophiques du passé ; la seconde offre des aperçus d’une grande précision, mais si spécifiques et partiels qu’ils ne sont susceptibles ni de généralisation, ni de synthèse – c’est le commun des volumes collectifs et universitaires d’aujourd’hui, dont le public est par nature restreint aux seuls spécialistes. Confrontée à ces deux modèles insatisfaisants, l’équipe réunie par Patrick Boucheron et coordonnée par Julien Loiseau, a tenté de proposer, par son Histoire du monde au XVe siècle, une forme de via media : une multiplicité d’articles et de points de vue, mais composés dans un évident et louable souci de synthèse. L’immense majorité des textes est accessible à un lecteur raisonnablement cultivé ; ils touchent parfois à des réalités mal connues mais sans que leur pertinence ou intelligibilité en soit atteinte. On peut saluer, je crois, la performance que constitue l’agglomération d’une soixantaine d’articles d’une telle homogénéité de fond, de structure et de forme – quand tant de volumes collectifs à l’objet plus restreint n’offrent qu’une succession d’aperçus pointillistes et hétérogènes. Bien sûr, on note ici ou là quelques répétitions, inévitables ; on remarque un auteur plus porté à jargonner qu’un autre ou un historien traitant son objet par l’angle quelque peu étroit de sa spécialité, plutôt que d’offrir la synthèse « parfaite » attendue. Cela ne remet pas en cause le constat de cohérence générale de l’ouvrage. J’aimerais assez que tous les textes collectifs, destinés à un public élargi au-delà du cercle des seuls spécialistes, ressemblassent à celui-ci. Deux remarques anecdotiques, en passant : le prix et les cartes. Je dois avouer que le prix prohibitif de l’ouvrage grand format (près de 90€) m’avait conduit, comme beaucoup peut-être, à renoncer à son acquisition – j’ai donc dû me contenter de l’édition poche, privée de son chapitre visuel consacré à la cartographie du monde (et de la plupart de ses cartes). Puisque j’en suis aux défauts de l’ouvrage, je voudrais faire remarquer que l’idée d’offrir au lecteur, par le biais d’un « flashcode » un accès de meilleur qualité aux cartes n’est pas mauvaise en soi, mais que l’éditeur aurait pu faire l’effort sur le site internet spécifique, de les offrir en couleur plutôt qu’en noir & blanc.

L’ouvrage ou plutôt, dans l’édition dont je dispose, les deux ouvrages (800 pages chacun) offrent un parcours relativement exhaustif dans l’histoire du XVe siècle, envisagée de manière assez large de 1380 à 1520. Ils courent donc du Grand Schisme – et sa double, voire triple, Papauté – et de Tamerlan, le dernier grand conquérant turco-mongol médiéval, à Charles Quint, Luther, Soliman et Cortès, les quatre hommes par qui le XVIe siècle « moderne » ouvre une nouvelle ère pour le monde. Il serait probablement inutile, dans le cadre de cette note (en outre plus modeste que de coutume), de prétendre résumer l’histoire d’un siècle marqué, entre autres et pêle-mêle, par les scissions de l’Église catholique, l’épopée de Tamerlan, l’introduction de l’imprimerie en Europe, l’essor du Shogunat nippon, le lent renforcement des Ming, la fin de la guerre de Cent ans, la chute de Constantinople, la destruction d’Angkor, la naissance et la mort des impérialismes aztèque et inca, l’ascension des Ottomans, des Safavides puis des Moghols, les grandes aventures maritimes de la Chine des Ming (l’eunuque Zheng He) et du Portugal des Aviz, l’union des couronnes espagnoles, la découverte de l’Amérique, et, pour finir, par la Réforme et « la conquête des Indes » (catalogue intuitif et non exhaustif). La perspective éclatée, choisie par l’équipe éditoriale, rend bien l’effet de dispersion qu’un rapide examen de l’histoire de ce siècle peut suggérer. En ne privilégiant personne – encore que l’Europe, ou plutôt la zone euro-méditerranéenne, c’est assez naturel chez des historiens français, ait une large place – les auteurs dépeignent un monde polycentrique, éclaté, peut-être à son point maximal de diversification. Il est atteint, selon M. Boucheron au XVe siècle (J.-M.Sallmann, dans Le Grand désenclavement du monde, le place néanmoins quelques siècles plus tôt), avant que les échanges, commerciaux et guerriers, des premières conquêtes maritimes et coloniales européennes n’inaugurent la longue période de « globalisation » (et donc de dé-diversification), dans laquelle nous vivons encore.

La division de l’ouvrage en quatre sections, si elle induit quelques répétitions, est plutôt efficace : la première, synthétique, est consacrée à l’histoire de chaque zone géographique ; la deuxième, vraiment passionnante, explore les textes décisifs ou représentatifs de la période ; la troisième, plus attendue, propose des monographies consacrées à des dates charnières ; la quatrième, assez austère, s’intéresse aux grandes évolutions techniques, culturelles et intellectuelles. L’ordre des sections, et non son contenu, diffère dans l’édition en grand format. Chacune regroupe une vingtaine d’articles (moins dans la dernière section, très thématique), de tailles à peu près équivalentes ; on retrouve là un souci d’équilibre structurel bien français – on pourrait même parler d’harmonie. Comme cette présentation sommaire peut le laisser supposer, il n’existe pas, dans ce livre, de grand récit général. L’histoire globale (ou « world history », dans le monde anglo-saxon), dont M. Boucheron se réclame, non sans prudence, dans son introduction, suppose une sorte de vaste narration, sur une très longue période, manière d’assimiler l’ensemble des faits historiques en seul supra-récit. Ici, au contraire, c’est l’assemblage d’une multitude, ouverte, de synthèses qui doit fournir au lecteur, par un effet d’ensemble, le récit général dont le livre est privé. Pourquoi ne pas composer, alors, un seul grand texte ? Le risque est grand, pour l’historien de ce siècle-là, d’offrir alors au lecteur un récit téléologique, orienté principalement par l’expérience européenne et par les conquêtes ultérieures, centré sur le développement économique, capitalistique ou technique, laissant de côté une grande partie de l’histoire, animée, de ce siècle. Le risque était de vouloir démontrer le XVIe siècle en montrant le XVe. On est toujours tenté d’expliquer le passé en fonction de l’avenir, de parler du Chah Ismaïl plutôt que de Mathias Corvin, de Vasco de Gama plutôt que de Zheng He, de Babur plutôt que de l’Inca, de Luther plutôt que de Jean Hus, bref de ce qui a eu une postérité plutôt que de ce qui en a été privé. C’est lire l’histoire du point de vue présent, comme si son déroulement était, en quelque sorte, inéluctable.

Or, et je partage assez cette opinion, d’autres expériences – oubliées, avortées ou disparues – ont tout autant leur place dans une perspective générale et dans une compréhension plus affinée du passé de l’humanité. C’est une manière de décentrer l’histoire, de lui faire quitter le seul angle méditerranéen et occidental ; le lecteur français moyen apprend dans ce livre pas mal de faits, sur la Chine, le Japon, le monde islamique, l’Amérique, toutes ces choses qu’il n’a pas eu le temps ou l’occasion de découvrir auparavant. Je vous en passe l’inventaire. L’histoire de France est d’ailleurs ramenée à une taille plus réaliste – et l’épopée de Jeanne d’Arc se rapetisse aux dimensions d’une anecdote locale quoique colorée. Quelques amateurs d’histoire un peu conventionnels pourront crier au sacrilège, et ils auront tort. L’histoire du monde ne se réduit pas à celle de notre péninsule européenne, bien que le rôle éminent de celle-ci durant le dernier millénaire ne puisse être nié. Il y a peut-être dans ce livre, les critiques l’ont souligné, un effet de mode, un désir de rabaisser quelque peu les prétentions de ce qui fut trop élevé par le passé (la Renaissance, l’Europe, les Grandes Découvertes), de réévaluer l’histoire perse, chinoise, indienne, islamique, bref de remplacer le Récit épique de l’ascension européenne par une mosaïque de récits n’ayant, pris ensemble, aucune signification annonciatrice. Il n’en reste pas moins que l’entreprise me paraît menée d’un œil sincère, ouvert et intelligent et qu’elle intéressera tous ceux que l’histoire en général ne laisse pas indifférents. On notera d’ailleurs, à rebours du constat de complet décentrement de l’ouvrage, que la première section va du plus méditerranéen au moins méditerranéen (et donc du plus central au plus périphérique), prenant le monde turc, alors en pleine ascension, comme point nodal. Le polycentrisme de l’ensemble n’empêche donc pas les historiens de prendre une zone comme point de départ de leurs réflexions (les césures de 1380 et de 1520 ont aussi à voir avec le monde méditerranéen).

Les historiens de ce volume collectif ont donc refusé de produire un récit unifiant, jugeant qu’il était plus judicieux d’aborder ce siècle, le dernier avant les « Grandes Découvertes » (remises en cause), dans toute sa diversité, par des petites touches. Comme le dit M. Boucheron dans l’introduction, ce siècle présente, malgré quelques maigres contacts entre les grandes zones mondiales, une forme d’étanchéité géographique dont seront dépourvus les siècles suivants. Les Européens passent par les marchands italiens et arabes pour acquérir les matières précieuses qu’ils iront chercher eux-mêmes par la suite. Les Américains sont isolés du continent eurasiatique ; la Chine des Ming s’ouvre un moment à l’océan – et avec quelle méfiance ! – avant de se refermer sur l’univers sinisé ; le trafic dans l’océan indien est aux mains des marchands musulmans ; la Russie naît lentement ; des empires africains se succèdent ; les Mamelouks du Caire sont la puissance dominante du monde islamique arabe, qu’ils tentent encore de contrôler malgré leur déclin démographique, malgré, surtout, la poussée turque. L’étanchéité relative des aires spatio-culturelles (souvent religieuses) justifie la forme du projet des historiens, et notamment de sa première partie, ensemble de synthèses par zones géographiques. Elles sont assez convaincantes bien que leur orientation générale dépende un peu trop des spécialités de leurs responsables. Ainsi la section consacrée à l’Aragon et à la Castille m’a paru trop centrée sur les mécanismes juridiques et étatiques – quand elle aurait tout aussi bien pu évoquer l’économie, l’agriculture ou l’histoire militaire des deux États bientôt réunis. De même, il m’a paru un peu illégitime de réunir Europe centrale et Scandinavie au seul motif de l’étude des unions dynastiques éphémères qui se produisirent là tout au long du siècle, Union de Kalmar d’un côté, réunion de la Hongrie, de la Bohême et de la Pologne de l’autre. À l’inverse, quand les historiens sortent des cases géographiques, ils versent parfois dans la généralisation – et leur propos perd en pertinence. Dans la quatrième partie, certains développements sur le phénomène de Cour, sur les livres ou sur l’individuation pourront paraître artificiellement transversaux – comme s’il avait fallu de toute force, au risque du catalogue, identifier, examiner et relier ces réalités culturelles dans chaque grand ensemble civilisationnel. Enfin, certains articles survolent leur sujet : dans la troisième partie, certains développements sur des événements charnière sont un peu courts pour retenir l’attention. Ce sont là de petits défauts qui ne nuisent pas cependant à l’intérêt de l’ensemble.

J’admets, à rebours des tendances du grand public de l’édition historique, être plutôt intéressé par les sujets moins courus que la seconde guerre mondiale, Napoléon et le règne de Louis XIV ; mon appétence pour les personnages obscurs et les époques oubliées me fait donc voir avec une certaine sympathie l’ensemble de ce projet – et je peinerais à faire le catalogue de ce que j’y ai appris. Si je n’ai qu’un conseil à donner aux lecteurs les plus littéraires de cette note (qui ont bien du courage de m’avoir suivi jusqu’ici), c’est de ne piocher que dans la deuxième section de cette Histoire du monde au XVe siècle, section consacrée aux grands textes. Elle propose un formidable catalogue de lectures – pour certaines hélas impossibles à mener, mais pour d’autres, parfaitement accessibles : théâtre Nô, voyages étonnants du marchand russe Nikitine, les très attendus Le Prince et L’Utopie, la (tragiquement perdue) Grande Encyclopédie de Yongle, l’édifiant ouvrage pédagogique coréen Sons justes pour l’éducation d’un peuple, la description de l’Afrique par Hassan al-Wazzan, dit Jean-Léon l’Africain, diplomate musulman prisonnier du Pape, ou encore les commentaires d’Al-Suyuti – le premier savant islamique à avoir préféré l’enseignement par les livres à l’enseignement par les maîtres –, etc. Le dit al-Suyuti avait d’ailleurs un charmant surnom : « Ibn al-Kutub »… le fils des livres ! Ces deux épais volumes prennent un certain temps à être lus, mais ils ont pour principal intérêt d’ouvrir à une infinité d’autres lectures, qui elles-mêmes ouvrent à une infinité d’autres lectures, qui elles-mêmes…

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7 réflexions sur “Une mosaïque : Histoire du monde au XVe siècle, dirigé par Patrick Boucheron

  1. On ne peut vous « en vouloir », cher et passionnant Brumes ! Plutôt rassurés : enfin l’aveu d’une « faiblesse » humaine…
    Je viens, quant à moi, de me lancer dans la traversée au (très) long cours de la Comédie Humaine (dans l’ancienne édition Pléiade : dix volumes de 1000 pages chacun, pas de notes ou de commentaires, rien que Balzac…) et, du même coup, de réviser la biographie de l’auteur : véritable sacrifice sur l’autel de son oeuvre (d’autres excès, bien sûr, mais ce qui l’a brûlé et tué c’est quand même, essentiellement, ce travail prométhéen)… Ne suivez pas son exemple !

  2. Hum !… A la lecture des questions que vous soulevez sur cet ouvrage, me vient à l’esprit une question plus globale, peut-être hérétique : pourquoi ce livre ? Quelle légitimité y a-t-il, de la part des auteurs, à présenter une vision du monde durant un siècle donné, tout en affirmant qu’il ne peut y avoir de vision globale, puisque le monde est alors partagé en plusieurs grandes zones de civilisations sans contact de quelque profondeur ou échanges de quelque ampleur entre elles ? Pourquoi vouloir « décentrer » l’histoire du monde, en relativisant le monde européen et méditerranéen et choisir un « siècle » (même élargi), et des « dates » (bien « datées » si j’ose dire) qui n’appartiennent qu’à ce monde européen et méditerranéen et ne signifient rien pour les Indiens, les Chinois (en ce qui les concerne, par exemple, ce « siècle » commencerait en 1368 avec la chute de la domination mongole et la « restauration » Ming), les Japonais, les Amérindiens ?… Tous ces peuples vivent une autre temporalité, « lisent » l’Histoire selon d’autres sections…
    Quelle pertinence y a-t-il à traiter de « ce qui n’existe pas » (la globalité de l’histoire du Monde durant « notre » XVème siècle) ? Ne vaudrait-il pas mieux prendre acte – modestement – de cette impossibilité ?
    Je pourrais aussi entamer une discussion sur la question de ces quatre parties, qui me semblent plus déstabilisatrices, plus déséquilibrantes, qu’autre chose, mais cela me mènerait trop loin, même si j’ai en tête quelques arguments.
    J’ajouterais que, concernant les « répétitions », c’est le travail du coordonnateur de l’ouvrage de les faire disparaître ou d’en atténuer autant que faire se peut les effets. (J’ai fait ce métier et parle en connaissance de cause, j’en sais également les limites et les difficultés, ce pourquoi je ne condamnerai pas, sans rémission, les auteurs.)

    • Cher Dominique Szenes,
      merci pour vos commentaires.
      les répétitions sont vraiment un problème marginal (et anecdotique) du livre. Il est évident qu’en proposant une approche par dates, une approche par zones et par thèmes, inévitablement quelques informations se répètent (la chute d’Ispahan devant les armées de Tamerlan revient bien trois fois). Mais c’est plutôt rare et il n’y a pas deux fois un même développement long (ce sera plutôt l’affaire d’un même exemple mentionné par deux auteurs différents). De plus, les maniaques comme moi ont lu le livre de la page 1 à la page 1600, mais ce n’est probablement pas le cas du lecteur moyen, qui le consultera ponctuellement plus qu’il ne le lira in extenso. Lui n’aura pas cette impression de (légères) répétitions.
      Pour l’autre point de votre intervention, vous avez pointé judicieusement un des problèmes d’un livre décentré (mais, j’insiste, passionnant), sa chronologie. Les auteurs ont vu large, ils incluent 1368 dans le développement sur la Chine et poussent jusqu’en 1530/40 dans certaines zones. Je ne suis pas à leur place, je ne sais pas pour quelle raison précise ils ont choisi de parler du « XVe siècle » (notion eurocentrique), mais j’ai bien quelques hypothèses éditoriales en tête (il fallait bien nommer, au moins pour le public français à qui le livre s’adresse, ce qui précède le XVIe mondial – XVIe de la Réforme, de la conquête de l’Amérique, de l’essor du commerce océanique, du déferlement de l’or et de l’argent d’Amérique vers l’Orient, de l’apogée des trois empires islamiques – Moghols, Ottomans, Safavides ; le « XVe » est le moins mauvais choix possible). L’idée centrale, je crois, est bien de présenter le monde à la veille du bouleversement majeur (et imprévisible) que constitue l’extension de la domination de l’Europe chrétienne (qui a beaucoup souffert entre 1300 et 1430) sur le monde. Et donc de présenter une période restée dans l’ombre, mal connue, ou résumée faussement à quelques évènements saillants, vus par le tamis de l’histoire de France (la guerre de cent ans, la chute de Constantinople, l’imprimerie, Louis XI, Charles le Téméraire, Gama aux Indes, la découverte de l’Amérique, les guerres d’Italie, l’héritage Habsbourg) : le principal intérêt de leur livre est de dépasser ce récit pour offrir une perspective plus juste sur les enjeux généraux d’une période que le « directeur » qualifie (à raison ?) de « siècle turc ». Je crois à la légitimité d’une présentation sur longue période qui puisse sortir du cadre étroit de la chronologie franco-centrée, et, avec un peu de pédagogie, ouvrir de nouveaux horizons de savoir et de réflexion (sur l’Afrique, sur le monde méso-américain, sur la Chine, sur les Turcs, etc.). En soi, l’intérêt du livre est peut-être là, proposer une vision plus large de la période très difficile à qualifier s’étendant entre (en gros) la grande peste d’un côté et l’expansionnisme européen de l’autre. Il se trouve que d’autres césures peuvent être utilisées (et le sont) dans certaines zones – la partie de Carmen Bertrand sur les empires américains se concentre par exemple sur l’ascension des Aztèques et des Incas, empires encore neufs quand les Espagnols les anéantirent.
      P.Boucheron parle moins d’étanchéité (c’est ma métaphore de lecteur plombier) que d’archipels, d’insularité, de contacts réduits. Cette notion de « panorama » d’un archipel d’aires civilisationnelles, par la division choisie (zones, livres, dates, thèmes) a un aspect statique que n’aurait d’évidence pas un grand récit narratif et global (qu’il se concentre sur la technique, l’économie ou la politique). Et s’il m’a inspiré le mot « étanchéité », c’est que les différents chapitres sont très autonomes les uns des autres (même s’ils sont homogènes) et que la mosaïque manque en réalité de mouvement (ce que tente d’insuffler la dernière partie avec ses lectures thématiques : le diplomate, la cour, le bateau, le livre, la langue). À mon sens, le livre reste intéressant, malgré ses défauts – qui tiennent d’ailleurs aux options retenues par les maîtres d’œuvre du projet, et sont donc, par eux, défendables.
      Un des contributeurs s’exprime ici, dans un entretien assez intéressant : http://blog.passion-histoire.net/?p=3150

      PS : j’ai eu l’occasion de lire deux livres du directeur de l’ouvrage P.Boucheron, un que j’ai chroniqué ici (Léonard et Machiavel) et un que je n’ai pas chroniqué (faute de savoir par où m’y prendre), consacré aux fresques du palais communal de Sienne, et que j’avais trouvé passionnant. Je sais que M. Boucheron ne fait pas toujours l’unanimité (certains goûtent peu son style, d’autres ne sont pas convaincus par ses analyses), mais je trouve qu’il figure parmi les historiens actuels les plus intéressants, dans cette catégorie des 50-65 ans arrivés à leur pleine maturité intellectuelle.

  3. Il faudra un jour que je vous demande un petit cours de lecture… Quant à moi je suis un besogneux qui laboure les livres avec une vieille houe et je ne parviens pas à creuser 1 600 sillons sans fatigue et en court laps de temps (ou bien un malheureux bagnard limité dans ses déplacements par les boulets qui sont rivés à ses pieds) ! C’est le drame de ma vie.
    En ce qui concerne l’ouvrage qui est ici en question, j’entends parfaitement vos arguments (plus éclairés que les miens qui ne le connais, pour le moment – qui sait si ?… – qu’à travers votre chronique) et apprécie leur pertinence. Mais, à la toute fin, ils me confirment qu’il s’agit bien, finalement, et malgré toutes les précautions, d’un ouvrage « euro-centré » (comment pourrait-il en être autrement ? peut-on parler d’ailleurs que de l’endroit où l’on vit, que de la culture dans laquelle on a été formé ?). Nous sommes bien dans « la maison Europe », une maison éclairée par les lumières venues d’ailleurs, toutes les fenêtres ouvertes sur les rumeurs du monde, mais… (Pardon si j’use de métaphores poétiques, elles pallient mon manque de maîtrise de la langue savante.)

  4. J’y reviens encore une fois – la dernière ? – pardonnez-moi de mon insistance obtuse, ne le prenez pas comme une volonté de polémiquer, plutôt comme un mea culpa. Je me suis mal exprimé, je m’en aperçois, à propos de la question du choix du « moment » historique, j’ai trop insisté sur les « dates », et si j’ai écris, une fois, les mots « autre temporalité » je ne m’en suis pas expliqué. Vous me répondez que la date de 1368, que j’avais donnée en exemple, pour la Chine, est incluse dans le « XVe siècle » élargi des auteurs. Mais, là n’est pas l’important. Ce que je voulais dire, c’est que, pour les Chinois classiques, 1368 (après Jésus-Christ) ne signifie rien pour eux. Pour eux, il s’agit de la première année d’une nouvelle ère, celle du règne du Premier Empereur, d’une Nouvelle Dynastie, qui a « rétabli la Chine en Chine », après l’épisode mongol (qu’ils ont d’ailleurs intégré dans leur Histoire). Ils ne s’inscrivent pas dans un comput continu, menant depuis la nuit des temps jusqu’à la période contemporaine, en droite ligne, à travers un « progrès » ininterrompu, une chaîne de causes et d’effets impossible à briser… Ils raisonnent plutôt en cycles… Même les Chinois modernes, aussi occidentalisés soient-il, héritiers d’une aussi vieille et importante civilisation, ne peuvent avoir avec leur histoire exactement le même rapport que nous… C’est pourquoi je parle d’une autre « temporalité » sans lien avec la nôtre (même leurs « années » ne sont pas les nôtres !).
    J’aurais pu prendre l’exemple sud-américain, où ce qui pour nous est l’avènement d’un Nouveau Monde est pour eux une Fin du Monde… (Mais j’y suis moins à l’aise, vous l’aurez deviné.)
    Encore une fois, pardonnez-moi mon insistance, sans être certain de me faire bien comprendre, hélas mes mots sont bien infirmes. Je reste convaincu qu’on ne peut faire contenir une « histoire du monde » dans un paquet portant l’étiquette « XVe s. ». Soit le contenu est vrai et l’étiquette fausse, soit l’étiquette est véridique et le contenu n’est pas celui qu’elle annonce. Cela peut paraître secondaire, du coupage de cheveux en quatre, mais me paraît fondamental (peut-être cela n’apparaît-il qu’à moi seul aussi primordial ?…).

    • Et paradoxalement, cher Dominique, vous n’êtes pas le premier à signaler l’euro-centrisme de cette grande entreprise française de « World History », qui tente pourtant de remettre en cause le primat européen sur le récit historique universel (notamment sur ce XVe siècle entendu, si vous le voulez bien, comme un prélude à la mondialisation du « XVIe » – puisqu’il convient d’être prudent avec les découpages séculaires – et à l’ère de l’expansion européenne, qui a touché tous les continents, et presque toutes les sociétés).
      Bien sûr, l’histoire s’organise intellectuellement avec des découpages un peu fictifs, pas toujours heureux, contestables, etc. La conception européenne de l’histoire marque un avant et un après, contre le temps cyclique du mythe, contre le temps de la révélation ou de la conversion, contre la succession des ères ou des dynasties, contre la conception chinoise, persane ou méso-américaine du temps. Bien. Une fois que nous avons établi cela, que faisons-nous ? Quel savoir mobilisons-nous sur l’état de la Chine ou de l’Inde ou du Pérou dans les décennies qui précédèrent sa mise en relation avec l’Europe ? Devons-nous essayer de les relier, de les comprendre en rapport les unes avec les autres ? Ou les étudier pour elles, et pour elles seules (sachant que les navigateurs portugais et espagnol imposent un bornage terminal évident) ? Le livre essaie de se livrer au double exercice, de la mise en relation et de l’examen autonome. C’est probablement sa faiblesse et la ligne de crête qu’il est impossible de suivre sur 1600 pages.
      Il est intéressant néanmoins, malgré ces limites, de désigner de possibles pistes de compréhension, quitte à leur imposer notre temporalité sous la forme, pédagogique et intellectuellement utile, du bornage séculaire. Je persiste à penser que les historiens ont eu raison d’essayer, pour une fois, de sortir du bornage européen, le même qui fait équivaloir dans la pensée collective mille ans de vie sur terre (500/1500) au phénomène de la féodalité tel qu’il s’est observé dans un espace péninsulaire minuscule entre l’Adriatique, le Latium, le nord de la Castille, le Yorkshire et les Flandres (voire la Souabe, la Bavière ou la Thuringe pour les plus téméraires).

      À défaut de véritable concurrence éditoriale, elle intéressera un lecteur curieux, qui pourra décider, sur pièces, s’il s’agit bien d’une histoire du monde, ou d’une somme hétérogène d’histoires n’ayant pour seul point commun que la contingence de se dérouler à la même époque. La question reste ouverte.
      Je vous renvoie enfin vers un intéressant entretien avec un des maîtres d’œuvre du volume – qui le défendra d’autant mieux qu’il a participé à sa conception et à sa réalisation : http://blog.passion-histoire.net/?p=3150

  5. Je comprends, je comprends, mais… Peut-être en voulant faire cette « Histoire du monde » tout en disant qu’il n’y a pas, alors, d’Histoire du Monde, puisque la globalisation n’a pas (encore) eu lieu, se lance-t-on dans une entreprise impossible, trop vaste, contradictoire, la quadrature du cercle ? Certaines entreprises sont impossibles. Quel sentiment de toute puissance, dissimulée à ses propres yeux, sous des pétitions de modestie, de relativisme, etc. conduit à croire qu’on va réussir là où tous ont échoué ? (Ne s’agit-il pas d’un rêve, empreint d’idéalisme, qu’on fait dans sa jeunesse, quand on se croit capable – même à plusieurs – de tout embrasser ?) Je maintiens : non on ne peut pas étudier une matière (« L’Histoire du Monde »), qui n’existe pas.
    Quoi faire ? Des entreprises sans doute plus modestes, plus limitées, sans bien sûr s’enfermer dans des prés carrés de spécialistes, étanches les uns aux autres… (Ce n’est pas moi, nourri d’Etiemble – qui m’a littéralement ouvert les yeux – dans ma jeunesse, qui qui vais prôner le relativisme culturel, à mes yeux proprement raciste.)
    Il n’en demeure pas moins que je ne veux surtout pas jeter la pierre à ce monument que j’irai certainement visiter, dès que possible (cet été, lorsque je viendrai passer quelques congés en métropole). Qui sait ? Après l’avoir lu (certainement pas aussi scrupuleusement et attentivement que vous), vous enverrais-je un message qui démolira tout ce que j’avance et soutiendra un point de vue complètement inverse !

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