Extravagance : Le Levant, de Mircea Cărtărescu

Dirigeable fantaisie

Le Levant, Mircea Cărtărescu, P.O.L., 2014 (Trad. : Nicolas Cavaillès ; Première éd. originale : 1990 ; Titre original : Levantul)

Voilà. C’est fini. Le livre est refermé, posé sur le bureau. Le critique auto-proclamé – et brumeux – le regarde d’un air que des observateurs bienveillants qualifieraient de dubitatif si, par malchance, il leur était donné d’assister à cette scène. Elle leur est épargnée – ils ont bien autre chose à voir. Le lecteur reprend son bien, le soupèse, le feuillette avec un brin de négligence ennuyée. Dire qu’il va falloir en parler. Qu’en penser ? Il relit la quatrième de couverture, en catalogue les épithètes : « jouissive », « ludique », « original », « savoureux », « sentimental », « nonchalant », « luxuriant », « romantique », « symboliste », « décadente », « expérimentale », « oniriste », « superbe ». Il note ici « métatextualité », là « élégie ». Il est question de Joyce, de Borges, d’Apulée, de Diderot, de Byron, de Kleist, etc. Les lèvres du lecteur se déforment en une moue perplexe devant une telle surenchère. Tant de qualités ? Tant de superlatifs ? Tant de références ? C’est mauvais signe. Il recommence un chapitre, sourit un peu, avance de quelques paragraphes, lève les yeux au ciel, se reprend, continue, rit, puis referme le livre, le repose. Faut-il écrire, vraiment, une critique sur ce livre ? Et qu’en dire ? Ce sont là questions d’arrière-cuisine, de parturition para-littéraire sans intérêt – déjà que les articles eux-mêmes n’en ont guère… Hélas, le petit chroniqueur, comme le grand, se les pose toujours. Et il n’épargnera pas aujourd’hui son hypothétique lecteur de toutes ses hésitations. Devant lui, immobile, se tient Le Levant, un des principaux livres de Mircea Cărtărescu, le Mircea-Cărtărescu-dont-on-parle-vaguement-pour-le-Nobel-depuis-plusieurs-années, le Mircea Cărtărescu d’Orbitor. Le Levant, texte de 1990, traduit en français en 2014, est une singulière poésie épique, composée à l’âge anti-épique du post-modernisme triomphant. Il prend la forme d’un plantureux récit des Mille et Une Nuits assaisonné à la sauce valaque, allégorie libre et ironique écrite à l’époque la moins libre et la moins ironique qu’ait connu la Roumanie, le temps sinistre et terminal du Conducator. Est-ce le trésor caché, drôle et subtil, à côté duquel tous, trop obsédés par E. Carrère, sont passés à l’automne dernier ? Est-ce, au contraire, un chef-d’œuvre du clinquant, avec sa dorure en toc, son vacarme gratuit et ses pastiches fumeux ? Et entre les deux ? Faut-il en dire un bien modéré ou un mal retenu ? Est-ce réussi ou non ? Le lépidoptériste littéraire essaie de poser ses fondations. À lui d’assembler quelques traits descriptifs saillants du papillon roumain en une catégorisation précise. Classe ? littérature ; famille ? poésie  ; genre ? épopée ; espèce ? post-moderne. Son compartiment scientifique est prêt ; le texte se laissera-t-il si facilement épingler ?

Lu au premier degré, Le Levant présente, sous une forme balançant constamment entre la poésie et la prose, l’histoire d’une bande d’improbables aventuriers, réunis pour abattre le terrible tyran de Valachie, le Voïvode. Les lecteurs les plus acharnés à débusquer, derrière les jeux littéraires, les figures contemporaines de la rédaction d’un ouvrage pourront deviner à travers la figure de ce dictateur patibulaire l’incontournable – et un peu oublié désormais – Nicolae Ceausescu. Je ne crois pas cependant qu’il soit très utile de creuser cet aspect précis. Je sais, je surprends la plupart d’entre vous en les privant de mon habituel (mais dispensable) laïus historique. C’est une mauvaise habitude, peut-être, que de vouloir à toute force lire un texte littéraire par son contexte historico-socio-politique, tel un médiocre Sainte-Beuve (dé)formé à l’École Libre des Sciences Politiques. Je vais essayer de la perdre – cette fois-ci. Le Voïvode n’est, dans tout le récit, qu’une cible, une ombre, un ennemi lointain. Son renversement, pour reprendre le terme d’Hitchcock, est un MacGuffin comme un autre. Les héros n’affrontent pas vraiment le despote ; aucun péril n’est ici très sérieux ; leur adversaire a tout de la chimère. Le Voïvode n’apparaît pas autrement que de manière littéraire, dans les propos et les vers des personnages, comme une figure maléfique et floue. Il n’est pas mis en scène ; sa défaite n’a rien de la chute du Titan, tout de l’évanouissement d’un spectre. Il suffit aux aventuriers de paraître, à l’imagination de triompher, pour que s’envole le tyran et son premier cercle. Et pour le remplacer, une marionnette de l’auteur suffira ; qu’importe qu’elle ne révolutionne rien, et reprenne à son compte la dictature défunte. Le Levant est une épopée dont le but s’atteint dans la désinvolture, malgré les obstacles, et par la seule force de l’imaginaire. Son résultat ne compte pas. La lutte y est annoncée, programmée, et habilement contournée, de digressions en détours, par un récit bien déterminé à échapper à son programme attendu. Alors Ceausescu, là-dedans… Laissons-le. Bien évidemment, qu’un jeune auteur roumain écrive, à la fin des années 1980, un texte aussi joyeux, baroque et satirique est un indice. Face à la redoutable dictature du Conducator, le jeu littéraire, l’allusion, la métaphore, la broderie rococo, sont des instruments de lutte, ou plutôt de survie. Pourtant, le texte n’a rien perdu de la disparition de son contexte ; il pourrait avoir été écrit en 1995 ou en 2015. Et le chroniqueur, fort marri, achève son paragraphe censé ne pas parler de Ceausescu en constatant qu’il n’a parlé que de lui, tournant autour de ce thème qu’il avait explicitement annoncé vouloir ignorer. Misère !

Le Levant montre, chant après chant, la persistance d’une âme roumaine libre, hybride de latinité et d’orientalisme, face à la pesante matérialité du communisme en phase terminale. Un des aspects qui échapperont le plus au lecteur français, par ailleurs positivement impressionné par l’effort du traducteur Nicolas Cavaillès, qui n’avait pas là tâche aisée, c’est son ancrage dans l’histoire de la littérature roumaine. Les pastiches des grands poètes locaux (Arghezi, Barbu, Doinas, etc.) sont nombreux. À moins d’être spécialiste en littérature roumaine, il est difficile de les apprécier à leur juste valeur – d’autant plus en traduction, même si le roumain est une langue latine, à la syntaxe point trop éloignée de la nôtre. Ils expriment chacun une sensibilité littéraire spécifique, mais dont le modèle échappe nécessairement au lecteur étranger. Les passages poétiques, de genres variés, sont donc moins l’expression de la sensibilité personnelle de M. Cărtărescu qu’une remise en perspective, en forme d’hommage, de l’histoire de la poésie roumaine. Cet aspect du jeu poétique est difficile à juger ; les poèmes sont vifs et divertissants, le traducteur en a respecté rimes et pieds ; ils se tiennent, malgré les contraintes qu’impose le pastiche, à une forme de ligne claire « épique ». On peut les apprécier sans en connaître les référents. Ils décrivent des sentiments élevés ou des actions intrépides ; ils jouent des degrés de lecture ; ils évitent, généralement, l’obscurité métaphysique ou formelle de la poésie moderne. Avant tout, l’auteur cherche à raconter une histoire, c’est-à-dire un enchaînement d’actions dont la narration est soutenue ici par une prose flamboyante, là par des poèmes explicites. Ils sont parfois plus proche de la parodie que du pastiche ; le lecteur n’est guère porté à les prendre au sérieux. Il faudrait d’ailleurs bannir cette épithète de toute critique du livre – et lui joindre, dans son exil, ses synonymes, grave, convenable, pondéré, etc.

L’exercice de style, je l’ai dit, supposait l’écriture d’une « épopée ». Le second degré est généralement antinomique de l’épopée : la grandeur et la vertu s’accommodent très mal de l’ironie et du grotesque ; le sublime irréprochable l’est moins de côtoyer la parodie moqueuse. Ici, l’auteur prend le pari inverse. De nos jours, le seul moyen de faire tenir un motif grandiose est de ne pas le prendre au sérieux, de l’exposer tout en le moquant. Personne ne peut plus croire à un récit monumental qui ne soit pas préoccupé, discrètement, de saper sa monumentalité. Sur les campus, on appelle ça le post-modernisme : « intertextualité », jeu de références, citations discrètes, allusions, auto-ironie, brouillage de la diégèse, interventions de l’auteur dans la narration, intérêt explicite pour le texte-en-train-de-s’écrire, fantaisies, etc. Le critique amateur évitera avec bonheur de trop s’aventurer dans ces sentences définitoires – surtout face à un concept néo-baroque, par principe incertain. Le premier degré n’est supportable au lecteur d’aujourd’hui qu’enveloppé par le second, qui l’excuse. M. Cărtărescu a certes écrit Le Levant dans un style orné, copieux, que d’aucuns jugeront peut-être de mauvais goût, parfois. Son côté tapageur n’est certes pas désagréable, mais, à la longue, il fatigue un peu. L’œuvre n’est pas sans clichés, sans facilités, sans clinquant. Les héros y sont héroïques, les poètes grandiloquents, les aventuriers aventureux, les patriotes patriotes et les soldats valeureux. Le jeune et sincère Manoïl, le personnage principal, déclame de bon cœur des poèmes nationalistes d’une bruyante platitude ; ses compagnons sont des héros-types, donc sans épaisseur : le brigand grec au grand cœur, le galant lieutenant français, le savant génial, etc. ; l’aventure passe, sur un rythme trépidant, de la terre à la mer, et de la mer aux cieux. Le récit ne présente pas d’originalités structurelles, il se rattrape sur les fantaisies de détail. Les personnages n’échappent à un danger que pour retomber dans un autre. Ils sont sans cesse retardés, et la moindre action valeureuse, comme dans La Jérusalem Délivrée, prend un chant. Les descriptions sont riches de détails biscornus et d’épithètes éclatantes. Toute cette dynamique épique est soutenue par un recours constant à la métaphore grandiose, à l’hyperbole, mais aussi à l’expression de sentiments élevés, de la valeur personnelle et de la vertu. L’ensemble n’est pas sans trouvailles, et sans réels moments de poésie – comme ce moment où le héros va par un joli enchantement à la rencontre des bardes du passé national. Ce premier texte, qui pousse jusqu’à la caricature ses traits épiques, s’accompagne néanmoins, comme pour se racheter d’oser toutes ces naïvetés, d’un second texte qui le sape presque entièrement.

L’auteur interrompt fréquemment son histoire pour la commenter, pour expliquer ce qu’il cherche à réaliser, pour insister sur tel ou tel point que le lecteur aurait laissé échapper. M. Cărtărescu invite à l’occasion son lecteur à l’indulgence ; il lui signale aussi quelles souffrances l’écriture d’un passage lui a occasionnées. Il temporise une action déjà retardée par nature. Il faut quelques chapitres, pardon, quelques « chants », car l’auteur respecte les formes de l’épopée, pour que Manoïl, le héros, fâché de voir l’action épique interrompue par les commentaires intempestifs de l’auteur, sorte de la page et, dans une scène divertissante, empoigne son créateur pour l’attirer, avec lui, dans cette Valachie imaginaire. L’auteur-narrateur-aède, devenu un des personnages de sa propre histoire, multiplie les pirouettes postmodernes, passant d’un niveau de narration à un autre, d’un degré de réalité littéraire à un autre, pardon, soyons précis et platement narratologiques, d’un degré de diégèse à un autre. Et c’est ainsi que les personnages viendront, au chapitre final, résumer leur aventure entre amis, autour d’un café, … au domicile de M. Cărtărescu, à Bucarest ! L’histoire perd de ce fait des repères chronologiques déjà bousculés par les anachronismes ; est-on au 18e siècle, au 19e siècle, au 20e siècle ? On ne le sait plus. Et tout cela n’a guère d’importance. Écrire une épopée en 1990 en vers réglés et en suivant les normes du genre, déjà vieillissantes à l’époque du Tasse ou de Camões, n’était évidemment plus possible. M. Cărtărescu s’en était aperçu. Il a donc choisi une voie étroite, un peu artificielle : au premier degré, une épopée orientale, populaire et patriote, un brin copieuse, écrite d’un ton enjoué, parfois déclamatoire, fardée de couleurs vives, encombrée de détails et d’ornements ; au second degré, l’histoire de l’écriture de cette épopée, avec ses commentaires intempestifs, son auto-dérision, ses remarques inattendues ou paradoxales. Il faut lui reconnaître un véritable talent pour surjouer l’épopée et son commentaire ; il y a, dans ce texte, une forme de surenchère permanente, de surchauffe qui suscite l’intérêt du lecteur. Dans une épopée au premier degré, l’auteur est un singe qui bat bruyamment du tambour en pensant créer une œuvre sublime et émouvante. Dans Le Levant, le singe bat aussi bruyamment du tambour, mais il l’admet. Il sait qu’il n’est qu’un singe, il sait que son tambour est assourdissant, il sait que sa musique est archaïque. Il en rajoute, il commente, il raille. À l’occasion, il s’arrête pour mieux reprendre, plus fort encore. Son vacarme est conscient de lui-même : l’épopée ancienne exigeait un lecteur naïf et généreux, prêt à passer sur les hyperboles et les poncifs ; Le Levant cherche un lecteur averti, disposé à admirer les super-hyperboles et les super-poncifs dont joue explicitement l’auteur, mal retranché dans son méta-texte et bientôt assiégé par sa propre création. Le contrat, avec le texte de M. Cărtărescu, est au fond assez simple : soit vous y prenez plaisir, et vous aimerez toute cette machinerie de théâtre, avec force accessoires et effets, pirouettes et pastiches, dans son ambiance orientale de conte, de magie et de loukoums ; soit vous n’entrez pas un seul instant dedans, et son vacarme vous paraîtra aussi inepte que tapageur. C’est à cela, parfois, que se réduit la critique, quand elle parvient à un certain point : l’aporie du j’aime / j’aime pas… J’aime ? j’aime pas ? J’aime ? j’aime pas ? À vous de le deviner. N’est-ce pas une manière d’inciter le passant à vérifier par lui-même ?

Le brave chroniqueur des « Brumes » s’est gratté la tête en relisant sa note pour lui trouver une conclusion à la fois percutante, ouverte et pertinente. Rien à faire ; seul le point d’interrogation s’impose. Décidément dubitatif, il achève là sa notule du jour, un peu différente des précédentes ; il espère avoir rendu, à sa manière discrète, un petit hommage à M. Cărtărescu ; et derechef se rend à sa librairie habituelle, acquérir le nouveau Cahier de l’Herne, consacré à son très cher Joseph Conrad.

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3 réflexions sur “Extravagance : Le Levant, de Mircea Cărtărescu

  1. Exercice périlleux, dont vous vous sortez fort bien. Il vous était, d’entrée, beaucoup pardonné, parce qu’excepté Panaït Istrati la littérature roumaine n’est pas simple à pénétrer.
    Nous attendrons avec une curiosité gourmande votre lecture du cahier de l’Herrne sur Conrad.

    • Merci Philippe, vous êtes bien indulgent !

      Le Cahier de l’Herne m’a l’air intéressant, je n’ai fait qu’y piocher. Ne vous tente-t-il pas ? Je sais votre dilection pour les volumes blancs de l’Herne et pour Conrad…

  2. Oui, bien sûr il me tente. Disons que j’attends qu’il me fasse signe.
    Par ailleurs, je partage la remarque sur le billet suivant à propos des intertitres. vos notes étant assez longues, une respiration par écran serait bienvenue.
    Il me semble que la mise en page sur écran doit tenir compte du fait que le lecteur ne peut pas avoir de vision panoramique du texte. Il a beaucoup moins de repères visuels sur un texte défilant qu’il n’en a dans une revue papier. Et ne peut donc rythmer sa lecture comme il l’entend.
    La conversation sur la Pléiade est toujours aussi instructive. Merci à tous les contributeurs.

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