Le sans-pouvoir au pouvoir : Vaclav Havel, une Vie, de Michael Zantovsky

Fête en plein air, 1990, première diffusion de la pièce à la télévision tchèque

Fête en plein air, 1990, première diffusion de la pièce à la télévision tchécoslovaque

Václav Havel, une vie, Michael Zantovsky, Buchet-Chastel, 2014 (Trad. (anglais) : Guillaume Villeneuve ; Première éd. originale : 2014 ; Titre original : Havel)

Václav Havel est mort voici un peu plus de trois ans. Il est entré depuis dans une phase d’oubli relatif, proportionné à l’importance et à la notoriété qui étaient les siennes de son vivant. Il est encore trop tôt pour l’historien ; il est déjà un peu tard pour le journaliste. Pour l’un, le recul est insuffisant ; pour l’autre, le sujet a passé de mode. Entre ces deux époques, entre le commentaire d’actualité et la recherche archivistique et scientifique, se tient un temps spécifique, celui du mémorialiste, du témoin, qui relate, avec une dose assumée de subjectivité une histoire désormais close, dans laquelle il a eu sa petite part. Ancien chargé de la communication du Président Havel, ancien ambassadeur tchèque, Michael Zantovsky appartient à cette catégorie de chroniqueurs, plus témoins qu’historiens. Son livre est classé comme « Document » par Buchet-Chastel, l’éditeur français, à raison : si la première partie s’approche des standards de la biographie historique, la seconde s’en éloigne nettement, avec ses historiettes et ses choses vues. Le texte a les qualités des témoignages : empathie avec son sujet, connaissance de l’homme privé, regard personnel sur les événements, capacité à relater l’histoire d’un point de vue interne, et non externe. Il en a aussi les défauts : parti pris très net en faveur de V. Havel, regard partial sur ses adversaires politiques, récit inégal, asymétrique et fonction des postes officiels occupés par son auteur, absence de prise de hauteur, surcharge de détails, ténuité de l’analyse proprement politique et structurelle. Si elle se veut la plus exhaustive possible, jusqu’à se perdre dans certains détails de la petite histoire tchèque, la biographie composée par M. Zantovsky ne résulte pas du travail patient d’un archiviste émérite. À l’examen scrupuleux de la paperasse administrative personnelle et présidentielle, l’auteur a préféré la parole vive, celle des nombreux témoins, pour la plupart encore en vie de nos jours. Cette parole collective s’étend des hommes de théâtre et des musiciens, proches du dramaturge dissident, jusqu’aux partenaires nationaux et internationaux du Président devenu icône. Elle offre à l’historien à venir, qui aura à prendre la mesure de l’exacte importance littéraire et politique de Václav Havel, un tissu assez riche d’anecdotes et de faits, intéressant quoique plutôt inégal.

M. Zantovsky ne cache pas, dès les premières pages, qu’à sa mort Havel appartenait déjà au passé, à une ère révolue, lointaine aux yeux des Tchèques des années 2010. Son pays avait tant parlé de lui qu’il s’était donné le droit de l’oublier un peu. Havel avait été une figure artistique et politique importante, pendant quarante ans, du milieu des années 60 jusqu’au milieu des années 2000. Les grandes lignes de son existence sont connues. Fils d’industriels bourgeois, il n’avait, en conséquence de ses origines sociales, infamantes dans la Tchécoslovaquie communiste, pas eu le droit de faire d’études (sinon quelques cours du soir). Devenu machiniste dans un théâtre praguois, il eut l’opportunité de proposer, au début des années 60, ses propres textes à la compagnie publique qui l’employait. L’époque était au relâchement littéraire ; Khrouchtchev avait adouci la censure en U.R.S.S. ; des écrivains comme Soljenitsyne émergeaient ; à condition d’être prudemment formulées, certaines idées pouvaient être exposées. Havel eut la chance de connaître presque immédiatement un grand succès, avec Fête en plein air, une comédie dont les répliques s’imposèrent un temps dans la conscience collective. Zantovsky montre que ce triomphe séminal le protégea, financièrement, littérairement, politiquement – même pendant les années plus difficiles préludant la signature de la Charte 77. Il était devenu quelqu’un d’encombrant pour le régime, un auteur qu’il n’était pas si facile de réduire au silence. Pendant quinze ans, Havel écrivit en moyenne une pièce par an ; le resserrement de la censure après 1968 ne l’empêcha pas de composer mais ses textes ne circulèrent plus guère que sous le manteau ; les traductions étrangères de ses œuvres, notamment en Allemagne, lui offraient néanmoins de solides droits d’auteur. Non marxiste, il vécut avec une certaine distance l’embrasement collectif et « alternatif » de 1968, ce « socialisme à visage humain » dont le règne naissant fut écrasé, après bien des palinodies, par l’intervention collective et militaire des pays du COMECON.

Les années 70 furent celles du durcissement politique dans un pays surveillé étroitement. La très relative liberté intellectuelle de Havel – qui se payait de quelques angoisses et d’habiles contorsions littéraires – alla en se restreignant. Ses prises de position en faveur de la pluralité des opinions, contre la censure, ou pour défendre tel ou tel artiste incriminé par le régime (notamment le groupe de rock The Plastic People of the Universe) lui donnèrent une place éminente dans la dissidence intellectuelle. Il co-rédigea et fit circuler la Charte 77, document par lequel les intellectuels tchèques demandaient à leur gouvernement de respecter les principes et droits dont il avait ratifiés l’existence par les Accords d’Helsinki. Il résuma ses positions morales et politiques dans divers essais, dont le plus connu est Le pouvoir des sans-pouvoirs, dont M. Zantovsky montre à la fois l’importance dans la cristallisation de la dissidence en un mouvement civique et la faible portée pratique, une fois la dite Dissidence parvenue au pouvoir. Quoi qu’il en soit, l’opposition intellectuelle de Václav Havel au régime communiste post-Printemps de Prague, l’un des plus tatillons et sévères du bloc de l’Est, l’avait mené à la dissidence ; ses prises de position le mirent peu à peu en première ligne d’une opposition intellectuelle muselée ; le régime allait, de 1977 à 1989, lui imposer arrestations, procès et emprisonnements. Sa vie quittait l’histoire un peu bohème du théâtre tchèque ; il était devenu un personnage public, important et symbolique. M. Zantovsky couvre de manière très solide ces années 60 et 70.

Havel paya donc ses interventions en faveur des droits de l’homme de cinq longues années de prison, au début des années 1980. Il y retourna début 1989, quelques mois seulement avant l’effondrement du bloc de l’Est. Les événements lui donnèrent, en retour de sa dissidence, un rôle crucial et à sa mesure de conscience morale, lors de la dite Révolution de Velours, qui assura la transition pacifique entre le régime communiste et la démocratie libérale. Son magistère moral et son passé de prisonnier politique le portèrent à la tête de « l’opposition civique » dans les négociations qui menèrent au retrait des communistes. Son aura internationale, sa pensée humaniste, tolérante et conciliante, sa popularité nationale en firent un candidat naturel pour présider une démocratie renaissante. Il fut le dernier Président de la défunte Tchécoslovaquie (89-92) et premier président du nouvel État tchèque, né de la scission sans heurts d’avec la Slovaquie (93-2003). Les Tchèques ayant reconstruit une démocratie parlementaire, dans laquelle le Premier ministre dirige le travail de l’État au quotidien, Havel n’exerçait qu’une part réduite du pouvoir effectif. Il incarnait la nation, il la représentait, lui donnait à l’occasion quelque impulsion morale – plus ou moins bien venue ; il ne gouvernait pas. En cela, le livre de Zantovsky pourra décevoir les amateurs d’histoire politique et économique. Le lecteur en apprend presque plus sur le réaménagement, décoratif et mobilier, du Château de Prague, l’Élysée tchèque, que sur les prises de position politiques de V. Havel. Le Président fait certes le tour du monde et des capitales, mais sans qu’on sache trop bien quel rôle national il peut bien jouer, quelles sont ses conceptions, ses opinions, ses idées. Les années à la Présidence sont vues par cet ancien témoin du petit bout de la lorgnette. Les anecdotes s’accumulent sans former de perspective d’ensemble. Et comme Zantovsky quitta l’entourage quotidien du Président pour la carrière diplomatique au milieu des années 90, les quatorze années de présidence ne sont pas couvertes de manière égale : trop de matière au début ; trop peu à la fin. Les premiers temps de l’optimisme, des grandes rencontres internationales à Washington, Londres ou Moscou sont bien mieux couverts que les années du crépuscule, lorsque Havel, fréquemment malade (du poumon) prit des positions internationales (soutien à la guerre en Irak) et personnelles (remariage) contestées. La sympathie de l’auteur pour son sujet, son absence de neutralité le conduit à désigner involontairement, par ses silences ou sa gêne, diverses zones d’ombre. S’il est psychologiquement très fin, ce long portrait de Havel est aussi biaisé, et, pour tout dire, la partie consacrée à son action politique, d’un symbolisme parfois clinquant et d’un moralisme souvent convenu, déçoit.

Il y a en réalité deux livres en un : une sorte d’exploration, assez réussie, de la personne qu’était Václav Havel ; des mémoires politiques d’un intérêt plus discutable. Comme M.Zantovsky est psychologue de formation, il trace une analyse étonnamment professionnelle du personnage, de ses réactions, de son caractère. Le lexique est précis, le diagnostic étonnant. Quelques épisodes sont interprétés de façon très approfondie. Lorsqu’il fut arrêté la première fois, dans les années 70, Havel céda sous la pression de ses interrogateurs et signa quelque document indigne de lui, susceptible de ruiner son crédit aux yeux de ses proches, de ses partisans et de tous ceux qu’il se proposait de défendre. M. Zantovsky montre comment cette sorte d’auto-trahison – elle fut vraisemblablement vécue comme telle par Havel, qui ne s’excusait pas d’avoir fléchi – a transformé en profondeur la personnalité du dramaturge. Si la Charte 77 avait été conçue dans une certaine joie insouciante, à la mesure permise par l’époque, l’arrestation qui s’ensuivit mit brutalement Havel devant ses propres responsabilités morales. Conscient de la gravité de ses actes et des conséquences de son propre comportement, il chercha par la suite à se racheter des conditions équivoques de sa première libération ; d’où cette recherche inconsciente de la punition, sous la forme d’une peine de cinq ans d’emprisonnement, ces cinq années de vie perdues, assumées complètement par Havel, quel qu’en soit le prix personnel, sur sa santé, déjà chancelante, comme sur son psychisme. Je n’ai évoqué cet épisode que comme exemple de ce que ce livre a de meilleur : sa finesse d’analyse, correspondance intime à l’appui. En contrepartie, ce psychologue et fin lettré qu’est Zantovsky paraît très mal à l’aise avec l’économie, la politique, les relations internationales. Il compile des choses vues ; il met bout à bout des anecdotes ; la ligne générale manque. Le lecteur non tchèque peine à se repérer dans l’histoire de la scission de 1992 – même s’il comprend bien la force des nationalismes mus par V. Klaus côté tchèque et V. Meciar côté slovaque. La responsabilité personnelle de Havel dans cette affaire est évoquée sans être, à mon sens, explorée à fond ; les témoignages donnent une version de l’histoire qu’il faudrait corriger par des archives et une réflexion historiographique solide. Les dernières années de présidence sont bâclées : le lecteur a l’impression que, chez Havel comme chez M. Zantovsky, le cœur, alors, n’y est plus. L’auteur s’éloigne de la matière historique – préférant collationner des anecdotes, sur les Rolling Stones ou sur le saxophone de Bill Clinton. On notera, en passant, pour donner une image assez juste, je crois, de l’entourage « rock and roll » et artiste de Havel, détonnant dans la société internationale, le canular douteux d’un de ses proches, qui ne trouva rien de mieux que de lui sauter dessus, déguisé en terroriste palestinien, lors d’un voyage en Israël (il eut de la chance de ne pas être abattu par les agents israéliens qui protégeaient le Président tchèque).

Ce détail rappelle que Václav Havel venait d’une bohème artistique et littéraire (et non d’une Bohême) peu accoutumée à l’exercice du pouvoir, n’en saisissant que ses attributs les plus superficiels ou les plus symboliques. Son parcours a, de l’extérieur, de quoi surprendre. Il est très rare, au XXe siècle, qu’un intellectuel et homme de lettres, soit en situation de mettre en pratique, politiquement, les valeurs et les idées auxquelles il croit. Bien évidemment, l’écriture étant un vecteur fondamental de la propagande idéologique, du magistère politique ou de la justification de ses actes, les hommes d’État ont beaucoup écrit, avant d’accéder au pouvoir (Lénine, Wilson, Hitler, Kennedy, Mitterrand), pendant qu’ils l’occupaient (Mao, Staline, Hodja) ou après l’avoir quitté (de Gaulle, Churchill). Cet inventaire non exhaustif met néanmoins en lumière un trait commun : chez les hommes que j’ai cités, l’écriture est seconde, elle vient après l’activité politique et publique, pour la soutenir et la seconder. En revanche, et je n’ai là que le nom de Sedar Senghor à l’esprit (et celui, beaucoup plus ancien, de Disraeli), il est beaucoup plus rare qu’un écrivain reconnu se propulse jusqu’aux plus hautes fonctions de son pays (Vargas Llosa n’est pas passé très loin au Pérou en 1989 – voir l’excellente relation qu’il en a tirée : Le Poisson dans l’eau). Compte tenu des positions radicales ou absurdes de certains d’entre eux, de leur irréalisme, de leur égocentrisme ou de leur tendance à la brutalité impuissante, il y a probablement à se féliciter qu’ils ne fussent pas plus nombreux à avoir converti leur magistère de la parole en autorité réelle sur la puissance publique. Passons. Václav Havel avait tout de même été le dramaturge phare du théâtre tchèque des années 60-70. Ses pièces, si elles manquent un peu d’originalité pour leur époque, ne sont pas désagréables à lire – et je leur pense de solides qualités scéniques. Elles me paraissent un peu secondaires, toutes proportions gardées, par rapport aux plus importants auteurs du théâtre européen ; elles sont marquées par les modes de leur temps, par leur contexte de composition ; elles sont souvent datées par les liens très forts qu’elles entretiennent avec les thématiques de la Dissidence. Ces compositions hésitent entre l’absurde, la drôlerie et une forme, tout de même, de didactique ; je ne suis pas certain que leur postérité soit assurée, notamment dans les pays occidentaux. Au-delà de mes deux ou trois remarques de béotien, je pense que le bilan de l’œuvre littéraire de Havel reste néanmoins à faire. Il a été, je crois, obéré par sa figure exceptionnelle : peu ont jugé ses pièces pour ce qu’elles étaient, sans tenir compte de la personnalité et de l’importance historique de leur auteur. L’auteur de cette « Vie » s’y essaie, avec plus de succès que pour la politique. M. Zantovsky porte un véritable intérêt, certes bienveillant, à la vingtaine de pièces composées par le dramaturge au cours de sa carrière littéraire, interrompue, il faut le reconnaître, par ses longues années à la tête des États tchécoslovaque puis tchèque.

La première partie de ce livre est la meilleure, historiquement parlant. L’auteur ne connaît pas encore personnellement Havel, il aborde son sujet comme il le ferait de n’importe quel auteur dont il écrirait la biographie. Sa lecture psychologique et littéraire de l’individu convainc ; sa relecture critique des œuvres du dramaturge est plutôt sérieuse, quoique trop articulée, peut-être, aux réalités biographiques qui les sous-tendent ; la partie politique, partisane, trop factuelle, trop mémorielle, difficile à appréhender pour le lecteur non tchèque, déçoit. La somme des détails atteste du sérieux de l’ensemble mais affecte sa lisibilité pour qui ne porte pas un intérêt démesuré à tous les détails de la vie de Havel. La spécificité du livre tient à son ancrage mémoriel ; il sera utile pour les historiens qui, à l’avenir, tenteront d’écrire la biographie de l’homme public que fut Václav Havel. M. Zantovsky a saisi, avant son irrémédiable extinction, une mémoire qui déjà s’efface – dans l’attente de trouver sa place, définitive, figée, dans la longue histoire centre-européenne.

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