Un lecteur

Je cherchais (en vain) à retrouver une citation précise de Borges sur Chesterton quand je suis tombé sur ce texte. Les deux premières phrases sont très connues, la suite l’est moins, je crois. Étant donné mes obligations des prochains jours et ma fatigue actuelle, je ne garantis pas que la publication de mes prochaines notes sera aussi régulière qu’elle ne le devrait. Quant à la remarque sur Chesterton que j’aurais voulu retrouver dans son contexte, elle n’est peut-être même pas de Borges ; ou elle lui est faussement attribuée, l’affaire est commune, plus encore depuis que l’Internet permet la circulation de citations douteuses et jamais référencées.

Un Lecteur

Que d’autres se targuent des pages qu’ils ont écrites ;

moi je suis fier de celles que j’ai lues.

Je n’aurai pas été un philologue,

je n’aurai pas interrogé les déclinaisons, les modes, la laborieuse mutation des lettres,

le d qui se durcit en t,

l’équivalence du g en k,

mais tout au long de mes années j’ai professé

la passion du langage.

Mes nuits sont pleines de Virgile ;

avoir su et avoir oublié le latin

est une possession, parce que l’oubli

est l’une des formes de la mémoire, son vague souterrain,

l’autre face secrète de la monnaie.

Quand dans mes yeux s’effacèrent

les vaines chères apparences,

les visages et la page,

j’entrepris l’étude du langage de fer

dont mes aînés se servirent pour chanter

les épées et les solitudes,

et maintenant, après sept siècles,

du fond de ton Ultima Thule

ta voix m’arrive, Snorri Sturluson.

Le jeune homme, devant le livre, s’impose une discipline précise ;

à mon âge, toute entreprise est une aventure

qui confine à la nuit.

Je n’achèverai pas le déchiffrement des anciennes langues du Nord,

je ne plongerai pas mes mains désireuses dans l’or de Sigurd ;

la tâche que j’entreprends est illimitée

et va m’accompagner jusqu’à la fin,

cette fin non moins mystérieuse que l’univers

et que moi, l’apprenti.

Jorge Luis Borges, Œuvres Complètes II, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2010, pp. 184-185 (trad. Jean Pierre Bernès et Nestor Ibarra)

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5 réflexions sur “Un lecteur

    • Cher J.Payen, c’est en effet un grand poème que je ne connaissais que pour ses deux premiers vers. Les deux volume « Pléiade » consacrés à Borges sont très utiles pour qui apprécie cet auteur : ils réunissent quantité de textes courts, de chroniques, de petits joyaux introuvables ailleurs. J’aime beaucoup les feuilleter au hasard. C’est comme cela que j’ai découvert ce poème-là…

  1. Bonjour Brumes – ce petit message pour vous souhaiter très bonne année 2015 et vous remercier encore une fois pour tous ces billets plus intéressants les uns que les autres.

    • Merci à vous, cher odp. Je suis content que ça vous plaise. Je vous souhaite, à mon tour, une excellente année 2015. Je crois que nous avons encore 24 heures pour ces vœux, je suis donc dans les temps.

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