L’Embarras

Pour compléter ma note de samedi, je vous propose un petit extrait, amusant, du Journal Littéraire, de Paul Léautaud. Promis, j’arrête, ensuite, avec l’atrabilaire de Fontenay.

Lundi 30 Janvier 1922. – J’ai été ce soir acteur dans une petite scène qui est un bel exemple de la vanité littéraire et de l’illusion qu’elle peut entraîner. Cela à propos d’une phrase de ma Chronique dramatique, Nouvelle Revue française, n°1er janvier 22. Voici cette phrase, faisant suite à des critiques de certains écrivains : « Que sont-ils, eux et bien d’autres, à côté de l’écrivain admirable comme sensibilité, intelligence supérieure, spontanéité de l’expression, liberté morale la plus complète, que je ne nommerai pas et qui m’a donné de si vifs plaisirs que je voudrais être seul à le connaître ? »

J’avais rendez-vous à 6 heures avec Mme … devant la pâtisserie qui fait l’angle de la rue de Grenelle et de la place de la Croix-Rouge. J’étais là, en l’attendant, à faire un cigarette, en regardant machinalement l’étalage, quand levant les yeux je vois Gide et Jacques Rivière, à l’intérieur de la pâtisserie. Gide me fait signe d’entrer. Je refuse de la main. Ils sortent. Nous nous disons bonjour, puis Gide, faisant signe à Rivière de nous laisser, me prend par le bras et me dit « Vous savez, mon cher Léautaud, j’ai beaucoup à vous remercier… Cela m’a beaucoup touché… J’ai été très agréablement surpris… » Je ne comprenais pas du tout et je lui dis : « Mais quoi donc ?… » Il continue : « Voyons, votre dernière chronique… la phrase dans laquelle vous parlez d’un écrivain que vous ne voulez pas nommer… Vous vous souvenez bien ?… » Je ne comprenais toujours pas et je lui dis : « Eh ! bien, quoi ?… » Il continue, de plus en plus enveloppant et me tenant de plus en plus par le bras : « Voyons, je ne me trompe pas ? … Je n’étais pas sûr, mais Rivière m’a dit : Mais si, mais si, c’est bien toi. C’est bien de moi qu’il s’agit, n’est-ce pas ? » Comment faire ? Je ne savais où me mettre. J’avais autant envie de rire que j’étais embarrassé. Dire non ? La situation eût été gênante. Dire oui, pourtant ? C’est pourtant ce que j’ai répondu, un : oui, chuchoté, évasif, gêné, timide, presque agacé aussi. Il n’y avait pas moyen de faire autrement. Gide a continué encore : « C’est d’autant plus délicat que vous ne m’avez pas nommé… Si, si, cela m’a beaucoup touché. » Là-dessus, j’ai prétexté de mon rendez-vous et nous nous sommes quittés, moi avec soulagement.

Comment Gide a-t-il pu se méprendre à ce point ? Je n’en reviens pas. La phrase en question s’applique si peu à lui ! « Spontanéité dans l’expression » alors qu’il doit tant travailler pour écrire, que cela se sent si bien chez lui, et qu’il laisse voir tant d’envie pour les gens qui écrivent spontanément, il me l’a témoigné plus d’une fois sans le vouloir. « Liberté morale la plus complète » alors qu’il est sans cesse embarrassé dans des questions de conscience, de la peur du péché et qu’il n’a pas une hardiesse sans en montrer aussitôt de la contrition. Il sait mon goût pour Stendhal et il ne l’a pas reconnu dans cette phrase et il s’y est reconnu, lui ! C’est prodigieux. C’est bien comique aussi. Et cette façon caressante, chatte, enveloppante, de me parler de cela, et de me remercier, avec un geste et cette voix qui ne sont qu’à lui. Quelle jolie scène de la vie littéraire. Elle aurait eu sa place dans L’Œuvre des Athlètes de Duhamel et aurait bien fait rire.

Il n’est pas possible que Gide ne découvre pas un jour qu’il s’est trompé. Il ne pourra pas m’en vouloir de lui avoir répondu comme je l’ai fait, mais il sera joliment embarrassé à mon égard.

Cette amusante anecdote n’enlève rien à l’estime dans laquelle Léautaud tient Gide, et dont quelques passages comme celui qui suit témoignent.

Mardi 20 juin 1922 – Je relis des choses de Gide, dans le petit volume de morceaux choisis de la Nouvelle Revue française, pour me mettre en train pour mon compte rendu de Saül que vient de jouer le Vieux-Colombier et qui est sans conteste une admirable chose. C’est un écrivain de marque, Gide, qui a un ton, un style, une façon de sentir et de voir à lui, et des sujets à lui et qui le tiennent de près, semblables au possible à son esprit et à sa personne. Ce petit volume de morceaux choisis est excellent pour le connaître et le faire apprécier. N’importe. J’ai beau le trouver fort bien. Ce n’est pas mon genre, ni comme fond ni comme forme. Il me faut plus de vivacité et de spontanéité, plus d’extérieur, il me semble que je pourrais résumer en disant : moins d’art. Ce qui ne m’empêche pas de penser que la littérature de Gide est plus rare et peut-être supérieure à ce que je préfère.

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