Du bon et du mauvais style

Je lis actuellement le Journal de Léautaud (la très épaisse anthologie parue chez Folio), avec grand plaisir et parfois un peu d’irritation. Ce farouche stendhalien n’aimait que le style spontané, naturel, vrai, soit tout l’inverse de ce que produisaient les auteurs de sa jeunesse, temps de Parnassiens et de Symbolistes affectés (depuis presque tous oubliés). Réfractaire par nature (ce qui fait son intérêt littéraire), Léautaud abhorrait son époque de surécriture et de préciosité – c’était le temps de la gloire de Barrès et de Bourget, de Prudhomme et de Mendès. Il y revenait souvent, au fil des jours, brandissant son cher Stendhal, le Stendhal intime et pressé des écrits autobiographiques ou de la correspondance plus que le Stendhal « extime » des romans. Chacun sait que les fanatiques de Stendhal – quand sa gloire était moins fermement établie qu’aujourd’hui – révéraient chez lui, par opposition à la mode de leur temps, le naturel, l’aisance, le style, contre ce qu’ils jugeaient être une falsification, la méthode de Flaubert, son acharnement formel, ses constants polissages, son phrasé orné. Plus qu’aux artisans rigoureux, l’époque était alors aux plumitifs à synonymes, à la littérature dite décadente et à ses sentences d’ornement. On comprend que devant tant de vanité un marginal récalcitrant comme Léautaud ait regimbé.

La lecture de ce Journal m’a néanmoins fait fouiller ce matin dans Rémy de Gourmont, gloire un peu oubliée du siècle dernier. Les deux hommes, travaillant au Mercure de France, étaient proches, quoique opposés dans leur manière d’appréhender la littérature. Leurs débats, repris dans le Journal, en témoignent assez. Dans la vieille querelle opposant stendhaliens et flaubertistes, Gourmont penchait en effet du côté de la sueur et du labeur (l’art est un travail) – tandis que Léautaud (l’art est un plaisir) ne croyait qu’à la vérité de la hâte, de la sensibilité immédiate, du ton personnel, qui pour lui ne se révélaient vraiment qu’en dehors de toute « fabrication ». Il fallait selon lui, pour ne pas ennuyer, qu’un texte s’écrivît en un jet, sans y revenir. Léautaud n’épargnait guère les « écrivains de bureau », les « ébénistes », les « maniérés », les bavards et les artisans du « beau style », d’où ses fréquentes – et réjouissantes – récriminations contre telle ou telle gloire, jugée usurpée. Ne nous trompons pas. Cet éloge de la spontanéité n’équivalait pas, chez lui, à un culte du naturel bas de gamme, tel qu’il peut se pratiquer par les amateurs contemporains de l’écriture blanche, du « ça écrit », du matériau brut et personnel, du durassisme mal assimilé, et de la pensée plate. Léautaud eût récriminé contre eux comme il récriminait contre Barrès ou Gide. Sa détestation des « écrivains arrivés », des pontifes et des « auteurs bien rentés », que je crois liée à son iconoclasme naturel, n’aurait pas été moins forte aujourd’hui qu’elle le fut hier. Il aurait sans doute tenu quelques propos cinglants sur les populaires d’aujourd’hui, contre leur fatigante et plane indigence. Gourmont l’aurait sans doute suivi, pour d’autres motifs, que le petit extrait du jour peut contribuer à éclairer.

J’ai trouvé ceci dans La Culture des Idées, paru chez Robert Laffont (coll. « Bouquins »). Encore jeune, Gourmont avait écrit une longue critique d’un traité de style, dont je reprends ici les deux premières sections. C’est là un texte assez éloigné des remarques de Léautaud mais qui les rejoint sur deux ou trois points (écrire trop bien, c’est mal écrire, par exemple).

 

DU STYLE OU DE L’ÉCRITURE

 I

                                   » Et ideo confiteatur eorum stultitia, /  qui arte, scientiaque immnunes, / de solo ingenio confidentes, ad / summa summe canenda prorumpunt / a tanto prosuntuositate / desistant, et si anseres naturali / desidia sunt, nolint astripetam / aquilam imitari. »  DANTIS ALIGHIERI,  De vulgari eloquio, II. 4.

(« Et puisse de la sorte rester confondue la sottise de ces autres qui, dépourvus d’art et de science, confiants en leur seul engin, se jettent à chanter les plus hauts sujets sur le ton le plus haut : qu’ils abandonnent une telle présomption ; et si par nature ou fainéantise ils ont manière d’oisons, qu’ils ne prétendent pas imiter l’aigle dont le vol atteint les astres », Trad. André Pézard, in Œuvres Complètes, Dante, « Bibliothèque de la Pléiade », p. 603

Déprécier « l’écriture », c’est une précaution que prennent de temps à autre les écrivains nuls ; ils la croient bonne ; elle est le signe de leur médiocrité et l’aveu d’une tristesse. Ce n’est pas sans dépit que l’impuissant renonce à la jolie femme aux yeux trop limpides ; il doit y avoir de l’amertume dans le dédain public d’un homme qui confesse l’ignorance première de son métier ou l’absence du don sans lequel l’exercice de ce métier est une imposture. Cependant quelques-uns de ces pauvres se glorifient de leur indigence ; ils déclarent que leurs idées sont assez belles pour se passer de vêtement, que les images les plus neuves et les plus riches ne sont que des voiles de vanité jetés sur le néant de la pensée, que ce qui importe, après tout, c’est le fond et non la forme, l’esprit et non la lettre, la chose et non le mot, et ils peuvent parler ainsi très longtemps, car ils possèdent une meute de clichés nombreuse et docile, mais pas méchante. Il faut plaindre les premiers et mépriser les seconds et ne leur rien répondre, sinon ceci : qu’il y a deux littératures et qu’ils font partie de l’autre.

Deux littératures: c’est une manière de dire provisoire et de prudence, afin que la meute nous oublie, ayant sa part du paysage et la vue du jardin où elle n’entrera pas. S’il n’y avait pas deux littératures et deux provinces, il faudrait égorger immédiatement presque tous les écrivains français ; cela serait une besogne bien malpropre et de laquelle, pour ma part, je rougirais de me mêler. Laissons donc ; la frontière est tracée ; il y a deux sortes d’écrivains: les écrivains qui écrivent et les écrivains qui n’écrivent pas, – comme il y a les chanteurs aphones et les chanteurs qui ont de la voix.

Il semble que le dédain du style soit une des conquêtes de quatre-vingt-neuf. Du moins, avant l’ère démocratique, il n’avait jamais été question que pour les bafouer des écrivains qui n’écrivent pas. Depuis Pisistrate jusqu’à Louis XVI, le monde civilisé est unanime sur ce point : un écrivain doit savoir écrire. Les Grecs pensaient ainsi ; les Romains aimaient tant le beau style qu’ils finirent par écrire très mal, voulant écrire trop bien. S. Ambroise estimait l’éloquence au point de la considérer comme un des dons du Paraclet, vox donus Spiritus, et S. Hilaire de Poitiers, au chapitre treize de son Traité des Psaumes, n’hésite pas à dire que le mauvais style est un péché. Ce n’est donc pas du christianisme romain qu’a pu nous venir notre indulgence présente pour la littérature informe ; mais comme le christianisme est nécessairement responsable de toutes les agressions modernes contre la beauté extérieure, on pourrait supposer que le goût du mauvais style est une de ces importations protestantes dont fut, au dix-huitième siècle, souillée la terre de France : le mépris du style et l’hypocrisie des mœurs sont des vices anglicans.

Cependant si le dix-huitième siècle écrit mal, c’est sans le savoir ; il trouve que Voltaire écrit bien, surtout en vers ; il ne reproche à Ducis que la barbarie de ses modèles ; il a un idéal ; il n’admet pas que la philosophie soit une excuse de la grossièreté littéraire ; on versifie les traités d’Isaac Newton et jusqu’aux recettes de jardinage et jusqu’aux manuels de cuisine. Ce besoin de mettre où il n’en faut pas de l’art et du beau langage le conduisit à adopter un style moyen, propre à rehausser tous les sujets vulgaires et à humilier tous les autres. Avec de bonnes intentions, le dix-huitième siècle finit par écrire comme le peuple du monde le plus réfractaire à l’art : l’Angleterre et la France signèrent à ce moment une entente littéraire qui devait durer jusqu’à la venue de Chateaubriand et dont le Génie du Christianisme fut la dénonciation solennelle. A partir de ce livre, qui ouvre le siècle, il n’y a plus qu’une manière d’avoir du talent, c’est de savoir écrire, et non plus à la mode de la Harpe, mais selon les exemples d’une tradition invaincue, aussi vieille que le premier éveil du sens de la beauté dans l’intelligence humaine.

Mais la manière du dix-huitième siècle répondait trop bien aux tendances naturelles d’une civilisation démocratique ; ni Chateaubriand, ni Victor Hugo ne purent rompre la loi organique qui précipite le troupeau vers la plaine verte où il y a de l’herbe et où il n’y aura plus que de la poussière quand le troupeau aura passé. On jugea inutile bientôt de cultiver un paysage destiné aux dévastations populaires ; il y eut une littérature sans style comme il y a des grandes routes sans herbe, sans ombre et sans fontaines.

 II

Le métier d’écrire est un métier, et j’aimerais mieux qu’on le mît à son ordre vocabulaire, entre la cordonnerie et la menuiserie, que tout seul à part des autres manifestations de l’activité des hommes. À part, il peut être nié, sous prétexte d’honneurs, et tellement éloigné de tout ce qui est vivant qu’il meure de son isolement ; à son rang dans une des niches symboliques le long de la grande galerie, il suggère des idées d’apprentissage et d’outillage ; il éloigne de lui les vocations impromptues ; il est sévère et décourageant.

Le métier d’écrire est un métier ; mais le style n’est pas une science. Le style est l’homme même et l’autre formule, de Hello, le style est inviolable, disent une seule chose : le style est aussi personnel que la couleur des yeux ou le son de la voix. On peut apprendre le métier d’écrire ; on ne peut apprendre à avoir un style ; on ne peut teindre son style comme on teint ses cheveux, mais il faut recommencer tous les matins et n’avoir pas de distractions. On apprend si peu à avoir un style qu’au cours de la vie souvent on désapprend ; quand la force vitale est moindre on écrit moins bien ; l’exercice, qui améliore d’autres dons, gâte parfois celui-là.

Écrire, c’est très différent de peindre ou de modeler ; écrire ou parler, c’est user d’une faculté nécessairement commune à tous les hommes, d’une faculté primordiale et inconsciente. On ne peut l’analyser sans faire toute l’anatomie de l’intelligence ; c’est pourquoi, qu’ils aient dix ou dix mille pages, tous les traités de l’art d’écrire sont de vaines esquisses. La question est si complexe qu’on ne sait par où l’aborder ; elle a tant de pointes et c’est un tel buisson de ronces et d’épines qu’au lieu de s’y jeter on en fait le tour ; et c’est prudent.

Écrire, mais alors au sens de Flaubert et de Goncourt, c’est exister, c’est se différencier. Avoir un style, c’est parler au milieu de la langue commune un dialecte particulier, unique et inimitable et cependant que cela soit à la fois le langage de tous et le langage d’un seul. Le style se constate ; en étudier le mécanisme est inutile au point où l’inutile devient dangereux ; ce que l’on peut recomposer avec les produits de la distillation d’un style ressemble au style comme une rose en papier parfumé ressemble à la rose.

Quelle que soit l’importance fondamentale d’une œuvre « écrite », la mise en œuvre par le style accroît son importance. C’était l’opinion de Buffon, que toutes les beautés qui se trouvent dans un ouvrage bien écrit, « tous les rapports dont le style est composé sent autant de vérités aussi utiles et peut-être plus précieuses pour l’esprit humain que celles qui peuvent faire le fond du sujet ». Et c’est aussi, malgré le dédain commun, l’opinion commune, puisque les livres de jadis qui vivent encore ne vivent que par le style. Si le contraire était possible, tel contemporain de Buffon, Boulanger, l’auteur de L’Antiquité dévoilée ne serait pas inconnu aujourd’hui, car il n’y avait de médiocre en lui que sa manière d’écrire ; et n’est-ce point parce qu’il manqua presque toujours de style que tel autre, comme Diderot, n’a jamais eu que des heures de réputation et que sitôt qu’on ne parle plus de lui, il est oublié ?

Cette prépondérance incontestée du style fait que l’invention des thèmes n’a pas un grand intérêt en littérature. Pour écrire un bon roman ou quelque drame viable, il faut ou élire un sujet si banal qu’il en soit nul ou en imaginer un si nouveau qu’il faille du génie pour en tirer parti, Roméo et Juliette ou Don Quichotte. La plupart des tragédies de Shakespeare ne sont qu’une suite de métaphores brodées sur le canevas de la première histoire venue. Shakespeare n’a inventé que ses vers et ses phrases : comme les images en étaient nouvelles, cette nouveauté a nécessairement conféré la vie aux personnages du drame. Si Hamlet, idée pour idée, avait été versifié par Christophe Marlowe, ce ne serait qu’une obscure et maladroite tragédie que l’on citerait comme une ébauche intéressante. M. de Maupassant, qui inventa la plupart de ses thèmes, est un moindre conteur que Boccace, qui n’inventa aucun des siens. L’invention des sujets est d’ailleurs limitée, encore que flexible à l’infini ; mais, autre siècle, autre histoire. M. Aicard, s’il avait du génie, n’eût pas traduit Othello, il l’eût refait, comme l’ingénu Racine refaisait les tragédies d’Euripide. Tout aurait été dit dans les cent premières années des littératures si l’homme n’avait le style pour se varier lui-même. Je veux bien qu’il y ait trente-six situations dramatiques ou romanesques, mais une théorie plus générale n’en peut, en somme, reconnaître que quatre. L’homme étant pris pour centre, il a des rapports : avec lui-même, avec les autres hommes, avec l’autre sexe, avec l’infini, Dieu ou Nature. Une œuvre de littérature rentre nécessairement dans un de ces quatre modes. Mais n’y aurait-il au monde qu’un seul et unique thème, et que cela fût Daphnis et Chloé, il suffirait.

Une des excuses des écrivains qui ne savent pas écrire est la diversité des genres. Ils croient qu’à celui-ci convient le style et à celui-là, rien. Il ne faut pas, disent-ils, écrire un roman du même ton qu’un poème. Sans doute ; mais l’absence de style fait aussi l’absence de ton et quand un livre manque d’écriture, il manque de tout : il est invisible ou, comme on dit, il passe inaperçu. Cela convient. Au fond, il n’y a qu’un genre : le poème ; et peut-être qu’un mode, le vers, car la belle prose doit avoir un rythme qui fera douter si elle n’est que de la prose. Buffon n’a écrit que des poèmes, et Bossuet et Chateaubriand et Flaubert. Les Époques de la Nature, si elles émeuvent les savants et les philosophes, n’en sont pas moins une somptueuse épopée. M.Brunetière a parlé avec une ingénieuse hardiesse de l’évolution des genres ; il a montré que la prose de Bossuet n’est qu’une des coupes de la grande forêt lyrique où Victor Hugo plus tard se fit bûcheron. Mais je préfère l’idée qu’il n’y a pas de genres ou qu’il n’y a qu’un genre ; cela est d’ailleurs plus conforme aux dernières philosophies et à la dernière science : l’idée d’évolution va disparaître devant celle de permanence, de perpétuité.

Si on peut apprendre à écrire ? Il s’agit du style: c’est demander si M. Zola avec de l’application aurait pu devenir Chateaubriand, ou si M. Quesnay de Beaurepaire avec des soins aurait pu devenir Rabelais ; si l’homme qui imite les marbres précieux en secouant d’un coup vif son pinceau vers les panneaux de sapin aurait pu, bien conduit, peindre le Pauvre Pêcheur, ou si le ravaleur qui taille dans le genre corinthien les tristes façades des maisons parisiennes ne pourrait pas, après vingt leçons, sculpter par hasard la Porte de l’Enfer ou le tombeau de Philippe Pot?

Si on peut apprendre à écrire ? Il s’agit des éléments d’un métier, de ce qui s’enseigne aux peintres dans les académies: on peut apprendre cela ; on peut apprendre à écrire correctement à la manière neutre, comme on grava à la manière noire. On peut apprendre à écrire mal, c’est-à-dire proprement et de manière à mériter un prix de vertu littéraire. On peut apprendre à écrire très bien, ce qui est une autre façon d’écrire très mal. Qu’ils sont mélancoliques, ces livres qui sont très bien ; et puis, c’est tout.

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Une réflexion sur “Du bon et du mauvais style

  1. Excellent. Du style avant toute chose. Il faudrait graver ça sur les portes des éditeurs à succès, voire sur celles de petits éditeurs aspirant à devenir grands vendeurs.
    Les auteurs le savent, au fond d’eux-mêmes, tous, même les plus pressés de s’auto-éditer sur le Web. Mais c’est une longue patience que de se rendre compte de ce qui est à soi et de le faire sortir, pour le meilleur en acceptant le pire.

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